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Les mythes fondateurs du Parti Apriste Péruvien

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134 pages

Le Parti Apriste Péruvien (PAP) est traditionnellement considéré comme la plus importante organisation politique au Pérou et comme l’un des plus anciens partis latino-américains. Son nom est associé à l’Alliance Populaire Révolutionnaire Américaine (APRA) dont il constitue une émanation depuis sa fondation en 1930. Son passé anti-impérialiste, son programme d’intégration latino-américaine ou le rayonnement de son chef historique, Victor Raúl Haya de la Torre, sont autant d’éléments qui lui confèrent une place de choix dans l’histoire du xxe siècle. Perçu comme une formation hiérarchisée et disciplinée, le PAP a fabriqué tout au long de son histoire une série de mythes fondateurs qui lui ont permis de faire face à de nombreux aléas (coups d’État, exils, répression, désengagements militants, décès de ses principales figures, rivalités internes). À partir des perspectives ouvertes par la sociohistoire du politique et par l’histoire des partis politiques comme entreprises culturelles, l’étude des origines du PAP (révolution mexicaine de 1910, réforme universitaire de 1919, trajectoire personnelle de Haya de la Torre, émergence de l’APRA, etc.) sert de révélateur à un processus complexe de construction militante. Les témoignages et les récits de ses principaux dirigeants, tout comme leurs correspondances dans le temps de l’exil, offrent de nombreuses sources pour l’analyse de la fabrication d’une politisation partisane destinée à la légitimation de l’aprisme au niveau national et international. L’étude des mythes politiques apristes permet alors de comprendre la diversité des répertoires mobilisés par le parti et les stratégies employées pour s’adapter continûment aux transformations successives du champ politique péruvien au xxe siècle.


20150203
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Couverture

Les mythes fondateurs du Parti Apriste Péruvien

Sociohistoire de la culture politique d'un parti latino-américain (1923-1980)

Daniel Iglesias
  • Éditeur : Éditions de l’IHEAL
  • Année d'édition : 2014
  • Date de mise en ligne : 22 mai 2014
  • Collection : Travaux et mémoires
  • ISBN électronique : 9782371540422

OpenEdition Books

http://books.openedition.org

Édition imprimée
  • Date de publication : 15 janvier 2014
  • ISBN : 9782915310719
  • Nombre de pages : 134
 
Référence électronique

IGLESIAS, Daniel. Les mythes fondateurs du Parti Apriste Péruvien : Sociohistoire de la culture politique d'un parti latino-américain (1923-1980). Nouvelle édition [en ligne]. Paris : Éditions de l’IHEAL, 2014 (généré le 22 octobre 2014). Disponible sur Internet : <http://books.openedition.org/iheal/2602>. ISBN : 9782371540422.

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Le Parti Apriste Péruvien (PAP) est traditionnellement considéré comme la plus importante organisation politique au Pérou et comme l’un des plus anciens partis latino-américains. Son nom est associé à l’Alliance Populaire Révolutionnaire Américaine (APRA) dont il constitue une émanation depuis sa fondation en 1930. Son passé anti-impérialiste, son programme d’intégration latino-américaine ou le rayonnement de son chef historique, Victor Raúl Haya de la Torre, sont autant d’éléments qui lui confèrent une place de choix dans l’histoire du xxe siècle.

Perçu comme une formation hiérarchisée et disciplinée, le PAP a fabriqué tout au long de son histoire une série de mythes fondateurs qui lui ont permis de faire face à de nombreux aléas (coups d’État, exils, répression, désengagements militants, décès de ses principales figures, rivalités internes). À partir des perspectives ouvertes par la sociohistoire du politique et par l’histoire des partis politiques comme entreprises culturelles, l’étude des origines du PAP (révolution mexicaine de 1910, réforme universitaire de 1919, trajectoire personnelle de Haya de la Torre, émergence de l’APRA, etc.) sert de révélateur à un processus complexe de construction militante. Les témoignages et les récits de ses principaux dirigeants, tout comme leurs correspondances dans le temps de l’exil, offrent de nombreuses sources pour l’analyse de la fabrication d’une politisation partisane destinée à la légitimation de l’aprisme au niveau national et international. L’étude des mythes politiques apristes permet alors de comprendre la diversité des répertoires mobilisés par le parti et les stratégies employées pour s’adapter continûment aux transformations successives du champ politique péruvien au xxe siècle.

Sommaire
  1. Remerciements

  2. Chronologie

  3. Principaux signes et abréviations utilisés dans les sources

  4. Introduction

    1. L’historiographie sur le Parti Apriste Péruvien
    2. Comprendre une politisation partisane
    3. La politisation comme construction d’un cadre hégémonique
  5. Première partie. La construction d'une culture partisane en exil

    1. Introduction à la première partie

    2. Chapitre i. Le rôle des exils dans la construction et la survie d’un parti national

      1. La recherche d’une visibilité et d’une légitimité politique
      2. L’activité de propagande
      3. L’activité des sections
    3. Chapitre ii. La construction discursive d’une symbolique partisane

      1. La production d’une identité apriste par Luis Alberto Sánchez
      2. La construction d’un « charisme objectivé » autour de l’organisation apriste
      3. Les effets systémiques de la concentration d’un leadership politique
  6. Deuxième partie. L'émergence d'une historiographie de "l'Âge d'or"

    1. Introduction à la deuxième partie

    2. Chapitre iii. Une réponse nécessaire structurée en temps de crise (1969)

      1. Le PAP à l’épreuve du Pérou de Velasco
      2. La prise de distance définitive avec le marxisme péruvien
    3. Chapitre iv. Une restructuration autour de la pureté des origines

      1. La mise en valeur des luttes du passé
      2. La sacralisation de Haya de la Torre
  7. Troisième partie. La consolidation du discours apologétique sur les origines (1976-1980)

    1. Introduction à la troisième partie

    2. Chapitre v. L’heure du bilan et du changement

      1. Le temps de la restructuration dans un pays en crise (1975-1980)
      2. La recomposition de la gauche péruvienne
    3. Chapitre vi. Une sacralisation en guise de charisme objectivé

      1. Le travail de finition de la symbolique populaire apriste
      2. La recherche d’une assise populaire durable pour la figure d’Haya de la Torre
      3. Le développement d’une culture du chef intemporel
  1. Conclusion

  2. Sources

  3. Bibliographie

Remerciements

1Ce livre est issu de mon mémoire de maîtrise soutenu en 2005 et dirigé par Zacarias Moutoukias. Je tiens tout d’abord à le remercier, ainsi que Clément Thibaud. Ils furent les premiers à lire et à évaluer la première version de ce travail dont est tiré cet ouvrage. À l’époque, je ne savais pas que mes préoccupations théoriques me mèneraient à réaliser par la suite un master de recherche et une thèse de sociohistoire du politique sur les réseaux transnationaux formés par les partis populaires apristes. Au terme de ce parcours de recherche, je tiens à remercier toutes les personnes qui m’ont encouragé à mener à terme mes travaux. Je tiens surtout à remercier Marjolaine Paris sans qui je n’aurais jamais fini mon doctorat et pris le temps de m’asseoir pour retravailler mon mémoire. Je ne saurais non plus oublier les membres du Parti Apriste Péruvien qui ont accepté de me parler de leur parcours militant. En dépit des aspects délicats et polémiques que pouvait revêtir ma recherche, et l’appréhension qu’ils avaient face à un jeune chercheur qui n’était pas un partisan de leur parti politique, ils m’ont aidé à comprendre une culture d’appareil.

Chronologie

11918 : Début de la Réforme Universitaire à Cordoba (Argentine).

21919 : Mouvement de la Réforme Universitaire Péruvienne.
Élection de Augusto B. Leguia comme Président du Pérou.

31920 : Víctor Raúl Haya de la Torre est élu Président de la Fédération des Étudiants du Pérou.

41923 : Répression de la manifestation contre la consécration du Pérouau Sacré-Coeur.
Début des exils des principaux chefs réformistes péruviens.
Installation d’un régime autoritaire au Pérou.

51924 : Fondation de l’Alliance Populaire Révolutionnaire Américaine (APRA) à Mexico par Víctor Raúl Haya de la Torre.

61926 : Fondation de Amauta au Pérou (1926-1930).
Publication de « What is Apra ? » de Haya de la Torre par The Labour Monthly. A magazine of International Labour à Londres.

71930 : Fondation du Parti Apriste Péruvien.
Renversement de Augusto B. Leguia par Sanchez Cerro au Pérou.

81931 : Fondation du journal apriste La Tribuna.

91931-1933 : Présidence de Sanchez Cerro.
Assassinat du Président Sanchez Cerro le 30 avril par le militant apriste, Abelardo Mendoza Leiva, au Champ de Mars de Lima.

101932 : Soulèvement apriste de Trujillo. Répression sanglante de Chan Chan

111932-1933 : Début de la répression contre le Parti Apriste Péruvien et 1re phase d’exil du Parti.
Le Parti Apriste Péruvien est interdit.

121933-1936 : Oscar R. Benavides, Président du Pérou (dictature).

131936 : Benavides convoque puis annule les élections présidentielles remportées par Luis Antonio Eguigure, accusé d’avoir passé un accord avec les apristes.
Benavides se maintient au pouvoir.
Publication à Santiago du Chili du livre de Luis Alberto Sánchez : Víctor Raúl Haya de la Torre o el político. Crónica de una vida sin tregua.

141939-1945 : Manuel Prado Ugarteche remporte les élections et devient Président du Pérou.

151945-1948 : Présidence de Bustamante y Rivero (démocratie).
Participation du Parti Apriste Péruvien au Front Démocratique
National sous la Présidence de Bustamante y Rivero.
Le Parti Apriste Péruvien n’est plus interdit.

161948 : Échec d’un soulèvement de dissidents apristes à Callao.
Renversement du gouvernement de Bustamante y Rivero et instauration de la dictature du général Odria.
Le Parti Apriste Péruvien est à nouveau interdit.
2e période d’exil pour le Parti Apriste Péruvien.

171956 : Fin de la dictature de Odria.
Légalisation du Parti Apriste Péruvien.
Début de la Convivencia entre le PAP et l’oligarchie, les forces armées ainsi que l’Église.
Élection de Manuel Prado Ugarteche grâce au soutien du PAP.

181962 : Coup d’État de Ricardo Pérez Godoy contre Manuel Prado Ugarteche.
Annulation de la victoire de Haya de la Torre aux élections présidentielles.

191963 : Victoire de Fernando Belaunde Terry aux élections présidentielles.
Défaite électorale de Haya de la Torre.

201963-1968 : Le PAP dispose d’une cellule parlementaire au Sénat et à la Chambre des députés.
Alliance parlementaire avec le parti Union National Odriiste de l’ancien dictateur Odria.

211968 : Coup d’État de Juan Velasco Alvarado contre Belaunde Terry.
Avènement de la « Révolution Péruvienne ».

221969 : Réforme agraire péruvienne.
Publication des Mémoires de Luis Alberto Sánchez.

231975 : Coup d’État de Francisco Morales Bermúdez.
Instauration de la « Deuxième phase de la Révolution Péruvienne ».

241978 : Assemblée Constituante. Haya de la Torre élu Président de l’Assemblée.

251979 : L’Assemblée Constituante proclame une nouvelle Constitution.
Haya de la Torre meurt le 2 août.

261980 : Élection présidentielle et victoire de Fernando Belaunde Terry.
Début de la violence du Sentier Lumineux.
Le PAP représenté par Armando Villanueva perd l’élection présidentielle.

Principaux signes et abréviations utilisés dans les sources

1APRA Alliance Populaire Révolutionnaire Américaine

2B.D.I.C. Bibliothèque de Documentation Internationale Contemporaine

3B.N.F. Bibliothèque Nationale de France

4B.N.P. Biblioteca Nacional del Perú

5CAEM Centro de Altos Estudios Militares

6C.E.D.I.N.C.I. Centro de Documentación e Investigación de la Cultura de Izquierdas en Argentina

7F.L.C. Fonds Luis Alberto Sánchez

8F.P.A. Fonds Partido Aprista Peruano

9F.R.B. Fonds Rómulo Betancourt

10F.R.L.H. Fonds Romain Rolland-Haya de la Torre

11PAP Parti Apriste Péruvien

Introduction

1Les mythes politiques jouent un rôle important dans les constructions discursives partisanes. Au sein des partis politiques, ils permettent de construire et d’asseoir une légitimité auprès des militants et sympathisants. Ce livre examine leur rôle et leur importance dans la construction d’une culture militante à partir du cas du Parti Apriste Péruvien.

2Parti incontournable de la vie politique péruvienne depuis sa fondation le 20 septembre 1930 à Lima, le Parti Apriste Péruvien occupe une place de choix dans l’histoire du pays. Aux yeux des spécialistes et de la population locale, il a été et demeure le plus important parti politique péruvien en raison de son histoire, de son appareil politique (militants politisés, répartition et quadrillage national, sa condition de parti de masse jusque dans les années 1980), ainsi que de sa participation à la modernisation de la vie politique du Pérou (élections présidentielles, présence à la Chambre des Députés et au Sénat, production d’idées, etc.). Fondée en tant que section péruvienne de l’Alliance Populaire Révolutionnaire Américaine (créée par Haya de la Torre à Mexico le 7 mai 1924), cette organisation est née d’une volonté d’appliquer des principes idéologiques anti-impérialistes au Pérou et en Amérique latine. Synthèse de plusieurs courants de pensée (anarcho-syndicalisme, marxisme, nationalisme, ouvriérisme, etc.), la pensée apriste prétendait se situer « contre l’impérialisme, pour l’Unité politique de l’Amérique latine, pour la réalisation de la Justice sociale ! » [Haya de la Torre, 1977].

3Lancée par Haya de la Torre en 1926 dans un article publié par la revue The Labour Monthly. A magazine of International Labour, la doctrine dite « apriste » apparut sous la forme d’une réflexion politique nouvelle. Elle s’appuyait sur une donnée fondamentale : la volonté de mettre en place une Internationale exempte de lutte des classes. Elle énonçait à partir de là cinq points directeurs :

– la lutte anti-impérialiste ;

– la nationalisation des terres ;

– la solidarité entre les classes opprimées ;

– l’unité continentale ;

– l’internationalisation du canal de Panamá.

L’indigénisme et l’agrarisme hérité de la Révolution mexicaine prirent, de plus, une place centrale. Ces axes forgèrent par la suite durablement l’imaginaire politique d’Haya de la Torre et du parti, comme nous le verrons.

4Apparu dès ses débuts comme une formation pluriclassiste composée d’ouvriers, de paysans éduqués, d’étudiants, d’intellectuels et d’une bonne partie de la classe moyenne, le PAP devint très rapidement l’un des principaux animateurs de la scène politique péruvienne et latino-américaine. Son positionnement idéologique le conduisit par ailleurs à être attaqué dès 1928 par la IIIe Internationale et les Partis communistes de Mexico et de La Havane. Organisation à la fois nationaliste et internationaliste, elle avait pour but d’étendre l’idéal apriste en créant plusieurs mouvements analogues sur l’ensemble du continent latino-américain. Le parti, uni autour d’un nationalisme continental pour mieux se prévaloir contre les attaques portées par l’impérialisme « yankee », avait pour mission première de concevoir et de diffuser un modèle révolutionnaire purement latino-américain. Mais, très vite interdit à partir de 1932, puis pourchassé à la suite de l’assassinat du président Sanchez Cerro le 30 avril 1933, le PAP ne dépassa jamais la sphère péruvienne. Bien que cette Internationale n’ait jamais acquis une existence institutionnelle, il a existé une famille de partis apristes qui développèrent entre eux des réseaux transnationaux à partir de 1930 [Iglesias, 2010]. Ces réseaux réussirent à établir des configurations englobant les principaux responsables du Mouvement National Révolutionnaire bolivien (M.N.R), d’Action Démocratique du Venezuela (A.D), du Parti Colorado en Uruguay, des Febreristes paraguayens, du parti Libération Nationale au Costa Rica, du parti Révolutionnaire Dominicain de Juan Bosch et du parti du gouverneur Muñoz Marin à Porto Rico. Ces affinités produisirent notamment une culture organisationnelle, encouragèrent l’évolution idéologique des gauches latino-américaines et consolidèrent les carrières politiques de figures de renom (Betancourt, Leoni, Figueres, Arciniegas, Haya de la Torre, etc.) [Iglesias, 2011].

5Au cours des décennies suivantes, le PAP fut interdit puis réapparut de façon éphémère. Cette oscillation nourrit progressivement à son encontre l’hostilité croissante de l’armée et de la droite péruvienne. Au point que ces instances conservatrices agitèrent à plusieurs reprises la peur de l’aprisme pour légitimer des coups d’État, voire de très sévères purges dans l’armée. Cette situation renforça la victimisation du parti. Il dut, dès lors, penser à sa survie et faire face à la censure et aux persécutions, tout en continuant à se constituer une identité depuis l’exil d’où les principaux chefs s’efforcèrent d’entretenir la mémoire des luttes des années 1920-1930, forgeant ainsi une politisation autour de symboles et d’un imaginaire collectif dont Haya de la Torre signifiait la grandeur. La question de la consolidation identitaire était d’autant plus importante que le parti ne réussit jamais à prendre le pouvoir du vivant de Haya de la Torre. Contraint de s’allier, au risque de voir s’instaurer des putschs militaires comme en 19451 ou en 19562, ou bien vaincu électoralement par la coalition Action Populaire-Démocratie Chrétienne menée par Fernando Belaunde Terry en 1963, le PAP ne put jamais véritablement ni gouverner, ni se maintenir dans l’appareil exécutif.

6Les expériences de 1945 et de 1956 qui virent des coups d’État militaires se substituer aux régimes démocratiquement élus témoignent de la vigueur de l’anti-aprisme dans les forces armées et de la peur que suscitait encore, pour nombre de conservateurs, la Secte3. Les espoirs de gagner les élections grâce à Haya de la Torre s’estompèrent après les coups d’État militaires de 1962 et surtout de 1968. L’avènement de la junte de Velasco Alvarado et celui de la « Révolution péruvienne » réduisirent considérablement les chances du PAP de se consolider en tant que parti de masse. Le parti s’était en effet allié avec les partisans de l’ancien dictateur Odria dans les deux Assemblées. Il avait également refusé de canaliser politiquement les mouvements agraires qui secouaient les Andes péruviennes (années 1950‑1960) dans leur demande d’une répartition plus équitable de la terre. Bien qu’il ne réussît jamais à prendre le pouvoir sous la direction de son chef, l’histoire du PAP n’en reste pas moins l’une des données les plus importantes de l’histoire politique contemporaine péruvienne. Malgré les difficultés rencontrées, le parti réussit à se doter d’une base militante solide, de fiefs électoraux durables (El sólido Norte correspondant à la région de Trujillo), ainsi que d’une symbolique populaire qui, aujourd’hui encore, demeure forte. Mais surtout son rôle politique s’enracina après la victoire d’Alan Garcia Perez au premier tour des élections présidentielles de 1985 contre le candidat marxiste Alfredo « Frejolito » Barrantes (Gauche Unie, Izquierda Unida et ancien apriste). Cette présence apriste dans le jeu politique, bien que très réduite sous le régime d’Alberto Fujimori (1990-2000), redevint effective en 2006 avec le retour au pouvoir d’Alan García Pérez. Désormais éloigné de ses idéaux révolutionnaires des années 1920-1930 et de sa dimension anti-impérialiste et démocratique des années 1940-1990, le PAP gouverne actuellement le pays dans une optique libérale en matière économique et extrêmement conservatrice dans les domaines politique et social.

7Notre étude cherche à contextualiser et à expliquer le recours à l’histoire par ce parti politique. S’inspirant de différentes réflexions menées sur l’usage politique du passé [Revel, Hartog, 2006], elle s’efforcera de montrer comment des faits historiques sont susceptibles de devenir pour des raisons politiques un élément de propagande interne au sein d’une organisation partisane. Notre objectif est de dépasser certaines lectures historiographiques qui limitent, selon nous, l’écriture historique sur le PAP. Il n’existe en effet que peu de travaux qui s’émancipent du poids de l’historiographie apriste ou qui sortent vraiment d’une campagne politique à son sujet. Nous pensons également qu’il existe des difficultés théoriques et méthodologiques qui empêchent l’élaboration d’une véritable écriture historiographique sur le sujet. Par ailleurs, les discours apristes sont difficilement repérables en tant que tels, faute de critères internes permettant de les classer en « politiques » ou « non-politiques ». Comme l’indique le politiste Christian Lebart [Lebart, 1998], leurs effets ne permettent d’élaborer ni une typologie, ni une différentiation, car ils demeurent imprévisibles. La première difficulté, pour celui qui se prête à l’étude d’un ou plusieurs écrits politiques, réside donc dans l’extrême plasticité et multiplicité de l’objet. Les productions discursives englobent en effet la propagande, les programmes électoraux, les motions de congrès, c’est-à-dire des composantes diverses.

8Face à ces défis, nous lisons le recours aux mythes dans une logique de politisation comme une construction sociopolitique destinée à faire adhérer un militant à un message donné. Attentif à la fabrication d’une culture politique et la gestion des militants à l’intérieur de l’organisation, notre travail rend compte des témoignages d’hommes politiques et d’une production historiographique partisane. Nous avons qualifié ces deux formes d’écriture de « discours politiques » en raison des caractéristiques de leurs auteurs, des informations politiques qu’elles contiennent et de l’incessant flux d’idées politiques qu’elles peuvent véhiculer. Cet examen des outils d’une politisation partisane est attentif à une autre forme de communication politique organisationnelle. Notre travail propose une interprétation de la portée politique, symbolique, culturelle et identitaire d’un discours destiné aux cadres moyens ainsi qu’aux bases sociales du PAP.

L’historiographie sur le Parti Apriste Péruvien

9L’historiographie sur le Parti Apriste Péruvien comme celle des autres partis latino‑américains donne lieu à un certain rapprochement avec des unités conceptuelles, des thématiques de recherche et des types d’énonciations qui forment – selon leur degré de cohérence, de rigueur et de stabilité – un domaine de spécialité. Notre lecture historiographique a concerné des écrits qui se distribuent dans l’histoire. En raison de la multiplicité des points de vue, et de l’impossibilité de trouver entre ceux-ci une régularité et un système commun à leur formation, cet exercice historiographique s’est concentré sur la mise en lumière de quelques lignes directrices. Il nous a semblé qu’il était plus réaliste d’en indiquer les principales directions de recherche. Elles pourraient se résumer ainsi : la question du rapport avec l’indigénisme et la problématique de la substance intellectuelle du parti.

10Malgré des dissonances parmi les travaux sur la genèse de l’APRA ou du PAP, les perspectives tendent surtout à retenir son caractère indigéniste. Dès 1943, Edwards McNicoll considérait que le bréviaire apriste était le résultat de ses racines indigénistes et des combats sociaux qui secouaient l’Amérique latine de manière croissante. Il s’appliquait à voir dans l’oeuvre, Aves sin nido de 1889, de l’indigéniste péruvienne Clorinda Matto de Turner, la substance de fond d’un courant de pensée qui avait repris les principales idées de José Vasconcelos, Abraham Valdelomar, Manuel Gónzalez Prada, José Maria Eguren, Luis Valcarcel et José Carlos Mariátegui. Mc Nicoll voyait le PAP comme le fruit de la polémique née autour de l’entrée de l’Amérique latine dans la modernité qui avait vu s’affronter des conservateurs comme Víctor Andres Belaunde et des radicaux comme José Carlos Mariátegui. Or, même si l’indigénisme inspira Haya de la Torre dans son concept d’« Indo-Amérique », ce type d’explication ne tient pas compte des influences extérieures que subit l’APRA et que révèle l’étude de son discours.

11Tous ces éléments furent repris par les tenants d’une historiographie (en majorité nord-américaine) qui privilégie l’hypothèse d’une sorte de mimétisme entre le PAP et l’indigénisme. À la fin des années 1950, l’historien W. S Stokes s’inspira du legs de Mc Nicoll en l’ajustant à l’idée que cette filiation quasi-naturelle entre les deux courants de pensée s’expliquait davantage par l’influence décisive de la littérature latino-américaine contestataire du début du xxe siècle que par celle de la fin du xixe siècle. Prolongeant lui aussi les travaux de Mc Nicoll, l’historien Pike modifia la datation de l’influence de l’indigénisme sur le Parti Apriste Péruvien. Selon ce dernier, cette corrélation s’expliquait par un transfert intellectuel apparu dans les années 1930. Sur nombre de points, c’est cette dernière vision qui a forgé l’imaginaire du Parti Apriste Péruvien comme une organisation politique ayant toujours été l’organe protecteur des Indiens péruviens.

12On ne peut dissocier la naissance du PAP du caractère éminemment nationaliste et intellectuel des formulations exprimées dans les années 1920 dans le cadre de l’APRA. Les principaux dirigeants de cette organisation annoncèrent en effet – à l’image de Haya de la Torre et de Manuel Seoane – leur filiation avec d’autres formes d’expressions politiques. Dans les pages de la revue Amauta dirigée par José Carlos Mariátegui, les apristes exprimèrent notamment en 1927 leur souhait de revendiquer leur qualité d’héritiers de luttes passées : « l’APRA. cherche à être ce que le Kuomintang était pour la Chine ». Se basant sur ce type d’énonciation, l’histoire intellectuelle a recherché depuis les années 1950 à tisser des ponts discursifs entre différents écrits doctrinaux afin d’expliquer les origines culturelles de l’aprisme. Cette ligne historiographique cherche surtout à montrer l’influence exercée par le marxisme sur le jeune Haya de la Torre [Salisbury, 1983 ; Pike, 1983 ; Reveco, 1994 ; Figueroa, 1986 ; Klaiber, 1975 ; Luna Vegas, 1990] et comment celle-ci se manifestait encore après la fondation de l’APRA. Bien que se définissant comme un penseur purement latino-américain, Haya de la Torre utilisait en effet fréquemment des concepts méthodologiques et une symbolique liés au marxisme4 (lutte des classes, oppression de la bourgeoisie). Il définissait par exemple les États latino-américains comme des « États bourgeois, filiales du capitalisme américain ».

13Comme le montre sa correspondance pendant les années 1920 avec Ravines et Pavletich, sa filiation au marxisme reposait plutôt sur des impératifs tactiques et sur son souhait de bâtir une machine politique organisationnelle. Il en fit même une stratégie de communication afin de garantir une meilleure cohésion parmi ses camarades. Il s’agissait selon ses propres mots de « donner » au « mouvement un caractère réellement communiste, marxiste ou léniniste, mais sans le dire, sans s’autoproclamer communiste ou léniniste, mais en s’en réappropriant les logiques d’actions »5.

14Malgré ces faits historiques, l’histoire intellectuelle demeure le champ historiographique dominant. Cette lecture semble même être entrée dans une nouvelle ère. Utilisant comme sources des témoignages qui ont largement répandu cette vision d’un courant politique qui « sur le latino-américain : assimile, filtre, utilise les apports idéologiques des précurseurs de la révolution américaine comme Francisco Miranda et Simon Bolivar, affirmant au passage ses racines latino-américaines » [Castro Arenas, 1979, p. 58], de nouveaux travaux examinent à présent les phénomènes de circulation idéologique. Dans son article « Aprismo, Marxismo, Relativismo », Mario Castro Arenas explique par exemple le jeu de transfert intellectuel qui alimenta la pensée d’Haya de la Torre. Il défend l’idée que ce dernier avait fondé l’APRA dans le prolongement d’un travail d’assimilation qui le mena à reconnaître « l’incomparable primauté de Ugarte, tout en manifestant le même sentiment pour l’oeuvre de rénovation intellectuelle de José Enrique Rodó, José Ingenieros, Alfredo Palacios, Leopoldo Lugones, Rubén Darío » [Castro Arenas, 1979, p. 58].

15Après examen de nombreuses sources, il nous semble très difficile de parler aussi facilement d’ascendance de tel ou tel penseur sur Haya de la Torre. Voilà pourquoi nous défendons la thèse que sa filiation à différents penseurs (Vasconcelos, Ingenieros, Palacios) fut plutôt la manifestation d’une tactique politique afin de consolider les noyaux apristes, et les positions émergentes des sections apristes en Europe et en Amérique latine durant les années 19206. Nous pensons même que cette tactique se transforma en culture politique durant les exils (1932-1945 et 1948-1956), puis lors du retour du PAP à la légalité à partir de 1956. Par conséquent, nous croyons qu’il y a de nouveaux objets à explorer autour de cette construction organisationnelle. Il existe pour cela une série de travaux fondateurs [Klaren, 1970 ; Klaren, 1973 ; Kantor, 1952 ; Kantor, 1964 ; Vega Centeno, 1985 ; Vega Centeno, 1986] encore mal étudiés sur lesquels fonder de nouvelles interrogations sur la place du symbolique dans la formation de normes internes à l’aprisme. Cette nouvelle historiographie pourrait ainsi participer au renouvellement des études sur l’aprisme opéré depuis plusieurs années autour de ses réseaux transnationaux [Yankelevich, 2005 ; Yankelevich, 1996 ; Melgar Bao, 2004 ; Bergel, 2010 ; Iglesias, 2007 ; Iglesias, 2010 ; Iglesias, 2011].

Comprendre une politisation partisane

16Bien qu’ils aient fait l’objet de critiques venues du champ sociologique et historiographique, les travaux sur les discours politiques ont connu un réel retentissement dans le monde des sciences sociales et au-delà depuis le tournant linguistique opéré dans les années 1980 [Eley, 1992]. S’inscrivant dans un contexte marqué par l’acceptation de l’idée que le langage joue un rôle constitutif dans la construction sociale de la réalité [Berger, Luckmann, 2006 ; Corten, 2006 ; Laclau, 2000 ; Laclau, Mouffe, 1985 ; White, 1992 ; Laclau, 1978 ; Laclau, 2005], ils s’accordent pour souligner le poids des discours en tant que facteurs explicatifs de l’intégration politique organisationnelle. Prétendre analyser un discours politique, cela ne signifie pas uniquement délimiter les frontières d’un objet dans le temps et dans l’espace, ou encore choisir les corpus les plus accessibles. Il s’agit également de proposer un angle d’attaque pour mieux en saisir sa portée signifiante ainsi que son importance politique. Tout discours politique ne peut s’émanciper de la réalité dans laquelle il s’insère. Plus généralement, il condense parfois les logiques sociales, les angoisses, ou tout simplement l’état d’esprit qui préside à sa production et réception. Suivant cette logique, il convient de proposer une approche analytique qui puisse saisir son imbrication avec son temps de production en tant que dynamique sociopolitique. Il s’agit en effet d’essayer de dresser des ponts entre les logiques textuelles et le réel, plutôt que de penser le discours comme un tout indépendant de son contexte de naissance. Cela nous a amené à opter pour une démarche qui présente, dans un premier temps, le contexte politique et social, et dans un second temps, le discours lui-même. Cette proposition repose sur l’idée qu’une production discursive émanant d’un parti politique est une manifestation sociopolitique qui irrigue la vie militante.

17Nous avons consacré la moitié de l’explication discursive de chacune des trois parties au travail de recentrage historique à partir des témoignages eux-mêmes et de travaux historiographiques sur ces périodes. Notre but est de tisser les liens entre les débuts du travail historiographique du PAP lors du premier exil (1932-1945) et la naissance d’une historiographie officielle dans les Mémoires de Luis Alberto Sánchez en 1969, puis entre cette dernière et le corpus de témoignages apparus avec l’avènement de la junte militaire présidée par Morales Bermúdez en 1975. L’examen de ces discours embrasse une expérience discursive qui s’est bâtie au cours de trois grandes étapes de la vie politique du PAP (ses débuts à partir de 1930, sa plus grave période de crise à la fin des années 1960, et sa fin en tant qu’aprisme historique à partir de 1975). Il vise à comprendre l’évolution du discours et de ses modalités sur une longue période afin de vérifier la corrélation entre le contexte politique et la production littéraire. De ce fait, nous pensons saisir l’évolution des positionnements stratégiques de ce parti qu’illustrait la construction de mythes fondateurs. Le discours étudié est présenté en trois grands ensembles que nous avons sélectionnés en fonction du lien indissoluble entre le travail d’écriture, et les mutations des contextes politiques. Les témoignages et les productions historiographiques regroupent des données de trois périodes distinctes que nous avons classées, hiérarchisées et présentées de manière chronologique.

18Nous avons examiné les principaux témoignages et récits des cadres du PAP dans différentes publications. Il s’agit en priorité de témoignages publiés sous formes de recueils de textes qui compilaient des articles parfois déjà publiés : Víctor Raúl Haya de la Torre Testimonio y mensaje, Obras Completas de 1977 et Luis Alberto Sánchez Testimonio personal de 1969. Nous intéressant à la gestion des militants apristes, nous avons également analysé la production historiographique comprenant les écrits formulés par les membres du PAP durant les exils et à partir de 1975. Cette historiographie correspond au travail de présentation et de consolidation des fondements de la culture apriste entre 1932 et 1945, puis entre 1948 et 1956. Celle-ci rassemble les échanges, les réseaux de circulation et les opérations menées afin de faire survivre le parti. Pour ce qui est de la période 1975-1980, cette historiographie regroupe des écrits jugés officiels par le parti et qui correspondent aux formulations classiques du PAP sur ses origines et le parcours historique de son chef. Ce regroupement inclut les livres de Luis Alberto Sánchez (Víctor Raúl Haya de la Torre o el político et Apuntes para una biógrafia del APRA, Los primeros pasos 1923-1931) et de Percy Murillo (Historia del APRA 1919-1945). Il porte la formulation des actes fondateurs de l’APRA comme la Révolution mexicaine, la Réforme universitaire de Cordoba, et les luttes étudiantes contre Leguía.

19Plusieurs autres facteurs peuvent expliquer la survie du PAP jusqu’à nos jours. Ce qui est indéniable, c’est que la construction identitaire a été l’un des fondements autour desquels s’est construit le parti. Poussé par des événements qui le contrariaient et sensible à l’évolution de la pensée marxiste au xxe siècle, le PAP a su progressivement s’adapter. Haya de la Torre lui-même en guida l’évolution, infléchissant progressivement sa radicalité politique en fonction des mutations socio-économiques que connaissait la société péruvienne. Démarrée en 1932 alors que ses dirigeants étaient en exil ou...