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Les papes et l'esclavage des Noirs

De
200 pages
L'auteur réunit les différentes attitudes des pontifes romains face à la traite et à l'esclavage des Noirs : entre bénédiction et rejet de ce trafic humain, en passant par l'indifférence manifestée à la souffrance des captifs. De tous ces papes qui ont critiqué la traite et l'esclavage des Noirs, et/ou ont appelé à leur abolition, aucun n'a songé que les africains avaient, pour se sentir en paix, besoin qu'on leur présente des excuses. Seul Jean-Paul II comprendra cela : avant d'arriver au pardon du pape polonais, il faut commencer par évoquer les actions de ses "mémorables" prédécesseurs.
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Les papes et l'esclavage

des .Noirs

Le pardon de Jean-Paul II

2008 5-7, rue de l'Ecole polytechnique; 75005 Paris http://www.librairieharmattan.com diffusion. harmattan @wanadoo.fr harmattanl @wanadoo.fr ISBN: 978-2-296-06082-1 EAN:9782296060821

@ L'Harmattan,

Jean MPISI

Les papes et l'esclavage

des Noirs

Le pardon de Jean-Paul II

« Dossiers, études et documents» (D.E.D.) Collection fondée et dirigée par Jean MPISI Sous ce titre de collection, nous voulons proposer une manière plus ou moins objective, pédagogique et concise, de connaître ou faire connaître certains faits ou certains thèmes. la langue utilisée serait accessible à toutes les catégories sociales: aux lycéens, aux universitàires et aux autres. Concrètement, la collection entend poursuivre un quadruple objectif. Premièrement, elle produira des monographies sur un sujet précis d'histoire, de science, de philosophie, de religion..., sur un pays ou une région du monde (guide), sur une personne (biographie), etc. Deuxièmement, elle publiera des documents (des témoignages, des textes inédits provenant d'institutions plus ou moins officielles...), en les précédant d'une introduction utile ou en les habillant avec des commentaires appropriés. Troisièmement, elle s'attellera à éditer les travaux d'enquête des étudiants (à partir des résultats condensés de leurs mémoires ou de leurs thèses de doctorat), ainsi que les travaux des chercheurs universitaires ou indépendants (à partir de leurs investigations professionnelles ou de leurs réflexions). Quatrièmement, elle tentera d'expliquer l'actualité, chaque fois que celle-cisera focalisée sur un pays ou sur un thème, en allant à la source et en dégageant les enjeux, afin que l'événement garde toujours son actualité même si on la lit dans dix ans... Premières Dublications Uuin2008) :

-

Esdras KAMBALE BAHEKWA,Du Shaba au Katanga. A propos du « massacre» de l'Université de Lubumbashi et de la période préinsurrectionnelle (1990-1993).

- Jean MPISI,Kivu, RDC: Lq paix à tout prix! La conférence de Gama (6-23 janvier 2008). - Jean MPISI, Le Kivu pour la paix. Les Actes de la Conférence de Gama üanvier 2008).

- Jean

MPISI,Traite et esclavage des Noirs au nom du christianisme. - Jean MPISI,Les papes et l'esclavage des Noirs. Le pardon de Jean-Pau/II. - Jean MPISI, Les évêques africains et la traite négrière: « Pardon de l'Afrique à l'Afrique )J. - Jean MPISI, Les prêtres africains en Occident. Leur mission et restrictions vaticanes sur leur séjour.

"A la suite de ces expéditions, de nombreux Guinéens et autres Nègres capturés, certains même échangés contre des marchandises autorisées ou achetées dans un commerce régulier, ont été ramenés au Portugal où ils se sont convertis en grand nombre à la foi catholique. On peut espérer avec la faveur de la clémence divine, que si avec eux on continue d'avancer de cette manière, des peuples entiers se convertiront à la foi ou du moins qu'un grand nombre appartiendront un jour au Christ... Par d'autres lettres, nous avons accordé jadis au susdit roi Alphonse, entre autres choses, la libre faculté [...] de réduire les populations de ces territoires en perpétuelle servitude."
Pape NICOLAS 8 janvier 1454. V,

"La visite de la Maison des ese/aves nous remet en mémoire cette traite des Noirs, que Pie II, en 1462, qualifiait de « crime énorme », « magnum see/us ». Pendant toute une période de l'histoire du continent a&icain, des hommes, des femmes et des enfants noirs ont été amenés sur ce sol étroit, arrachés à leur terre, séparés de leurs proches, pour y être vendus comme des marchandises. Ils venaient de tous pays, et, enchaînés, partant vers d'autres cieux, ils gardaient comme dernière image de l'Afrique natale la masse du rocher basaltique de Gorée... Ces hommes, ces femmes et ces enfants ont été victimes d'un honteux commerce, auquel ont pris part des personnes baptisées. Comment oublier les énormes souffrances infligées, au mépris des droits humains les plus élémentaires, aux populations déportées du continent a&icain ? Comment oublier les vies humaines anéanties par l'esclavage? Il convient que soit confessé en toute vérité et humilité ce péché de l'homme contre l'homme, ce péché de l'homme contre Dieu... Dans ce sanctuaire africain de la douleur noire, nous implorons le pardon du ciel."
JEAN-PAUL Il, Île de Gorée, 22 février 1992.

1 Les papes et le « crime contre l'humanité» de l'esclavage des Noirs
Sur « la
route de l'esclave»

Du XVeau XIXesiècles, les chrétiens d'Europe, individus et nations, pratiquaient, sans que cela ne semble blesser leur conscience, la traite et l'esclavage des Noirs. Ils ne se rendaient pas compte qu'ils commettaient un péché, un péché reconnu aujourd'hui par la communauté internationale comme un crime contre l'humanité. Tout semble partir en 1993, lorsque, sur proposition de Haïti et des pays africains, la Conférence générale de l'UNESCOapprouve, la mise en œuvre du projet « La route de l'esclave». Si le concept de « route» exprime la dynamique du mouvement des peuples, des civilisations et des cultures, celui «d'esclave» s'adresse non pas au phénomène universel de l'esclavage mais, de manière précise et explicite, à la traite négrière transatlantique, dans l'océan Indien et en Méditerranée. Ce projet a un double objectif: d'une part, mettre fin au silence en faisant connaître universellement la question de la traite négrière transatlantique et de l'esclavage, dans l'océan Indien et en Méditerranée, ses causes profondes, ses modalités d'exécution par des travaux scientifiques et, d'autre part mettre en lumière, de manière objective ses conséquences et, notamment les interactions entre les peuples concernés (Européens, Africains, Américains). C'est en septembre 1994 qu'est lancée «La route de l'esclave» à Ouidah (Bénin), une des anciennes plaques tournantes de la traite négrière dans le golfe de Guinée. Les Actes de Ouidah seront publiés par l'UNESCO 1998 sous le en titre « La chame et le lien: une vision de la traite négrière ». En juillet 1998, la Cour pénale internationale définit, par le statut de Rome, les actes qualifiés de crimes contre l'humanité, au nombre desquels figure la «réduction en

esclavage ».

Christiane Taubira obtient une loi reconnaissant traite et l'esclavage comme crimes contre l'humanité

la

Certains descendants tirent la conséquence de la déclaration de la Cour pénale internationale: chaque nation qui avait participé à la traite négrière doit reconnaître publiquement son erreur. C'est ainsi que, le 22 décembre 1998, lors de la célébration du 150e anniversaire de l'abolition de l'esclavage par le député français Victor Schœlcher, Christiane Taubira-Delannon, députée de Guyane, dépose, à l'Assemblée nationale française, une proposition de loi tendant à la reconnaissance de la traite et de l'esclavage en tant que crimes contre l'humanité. C'est le 10 mai 2001 que la proposition de loi de Taubira est votée comme loi, moyennant quelques amendements. Promulguée le 21 mai, la « loi Taubira » déclare que la traite et l'esclavage dont étaient victimes les Noirs constituent un « crime contre l'humanité ». A Durban, en Afrique du Sud, la 3e Conférence mondiale des Nations Unies contre le racisme, qui se déroule du 27 septembre au 8 août 2001, déclare à son tour « l'esclavage et la traite négrière transatlantique comme crimes contre l'humanité ». A l'occasion de cette rencontre, les Etats africains reprennent à leur compte une partie de la proposition Taubira que le parlement français n'avait pas gardée en raison de sa complexité, à savoir la réparation due au titre du crime commis. Pour les chefs d'Etats africains, cette réparation pouvait trouver un mode d'expression adéquat dans l'aide au développement. Sans doute y a-t-il là quelque chose à recevoir et de manière toute particulière pour Haïti en cette année du Bicentenaire. Le rapport de R. Debray fait en ce sens un certain nombre de propositions concrètes de développement tant au point de vue humain, des infrastructures que de l'économie. Combat pour la mémoire Après l'adoption de la loi Taubira, le combat pour la mémoire. A vrai dire, il commence quelques années auparavant. Par exemple, en 1992, est organisée une exposition à Nantes, un des principaux ports négriers 8

français (d'où partirent 3 829 expéditions négrières), sur la traite des Noirs: «les Anneaux de la Mémoire». C'est la première grande exposition sur le sujet. Succès fulgurant: 400 000 visiteurs en dix-huit mois. Le 5 janvier 2004, en application de la loi du 10 mai 2001, qualifiant l'esclavage et la traite négrière de crime contre l'humanité, le gouvernement français émet un décret, qui institue pour cinq ans le « Comité pour la Mémoire de l'Esclavage» (CPME),qui se propose de : 1° fixer la date de la commémoration annuelle, en France métropolitaine, de l'abolition de l'esclavage; 2° identifier les lieux de célébration et de mémoire sur l'ensemble du territoire national, et mener les actions de sensibilisation du public; 3° suggérer des mesures d'adaptation des programmes d'enseignement scolaire, des actions de sensibilisation dans les établissements scolaires et des programmes de recherche en histoire et dans les autres sciences humaines dans le domaine de la traite ou de l'esclavage. L'esclavage est Qonc reconnu par une nation esclavagiste, la France, comme crime contre l'humanité. Et les nations africaines, dont d'aucuns prétendent qu'elles étaient «pourvoyeuses» en esclaves? Le 4 août 2004, à Cotonou, l'auteur de la loi du 10 mai 2001, Christiane Taubira-Delanon, fustige, lors d'une session ordinaire de l'Assemblée nationale béninoise, le "mutisme coupable" des parlementaires et gouvernants africains face à la traite et l'esclavage des Noirs. A vrai dire, dans cette « affaire », l'Afrique, mal à l'aise, ne veut pas prendre des initiatives, qui pourraient être mal comprises. Elle veut seulement se reconnaître dans toute la démarche de la communauté internationale. C'est ainsi qu'elle approuve la déclaration du 23 août 2004, par l'Assemblée générale des Nations Unies, qui fait de 2004 « Année internationale de commémoration de la lutte contre l'esclavage et de son abolition» (2004 marque à la fois le bicentenaire de la proclamation du premier Etat noir, Haïti, le symbole du combat et de la résistance des esclaves, le triomphe des principes de liberté, d'égalité, de dignité, des droits de la personne et l'occasion des retrouvailles 9

fraternelles entre l'Afrique, l'Europe; les Caraïbes et les Amériques). D'autres actes nourrissant le combat pour la mémoire vont être commis. Ainsi, le 25 février 2005, un projet visant à améliorer la conservation et l'accès aux archives de la traite négrière, initié par l'UNESCOen 1999 et financé par l'Agence norvégienne pour la coopération et le développement (NORAD). Fin de l'année 2006, les organisateurs de l'exposition «les Anneaux de la Mémoire» à Nantes prévoient l'inauguration d'un mémorial de l'abolition de l'esclavage sur le quai de la Fosse, là où les navires caboteurs nantais déchargeaient leur cargaison. Ce sera le premier mémorial du genre en Europe. Savoir pourquoi traite et esclavage « crime contre l'humanité» ont constitué un

Officiellement, traite et esclavage des Noirs sont donc aujourd'hui retenus comme des crimes contre l'humanité. Pour savoir pourquoi ils sont considérés ainsi, il faut raconter leur histoire. Une histoire complexe, que nous allons le plus possible simplifier. Elle consiste à dire que, pendant longtemps, la traite négrière a constitué une branche normale du commerce européen, faisant vivre les Etats. Des marchands négriers étaient des gens normaux, qui bâtissaient des fortunes, contribuant à l'essor des villes et des peuples. Ils venaient en Afrique se ravitailler en Noirs, qu'ils capturaient au cours des razzias, ou qu'ils achetaient auprès des potentats locaux sensibilisés à la nouvelle opération commerciale. Ils allaient les vendre en Amérique aux colons, qui les utilisaient dans leurs plantations... C'est le royaume du Portugal, une nation catholique jouissant du padroado - droit pontifical accordé pour évangéliser les peuples des terres conquises ou à conquérir - qui donne le coup d'envoi du commerce juteux. Pour que celui-ci profite à tout le monde, le royaume d'Espagne des «Rois Très Catholiques» le réglemente, en vendant des contrats aux individus, aux sociétés et même à des Etats. Par 10

la suite, l'Angleterre protestante et la France catholique ont cherché et réussi à briser le monopole ibérique, devenant à leur tour les plus grandes puissances négrières, et le resteront pendant longtemps. Des petites puissances, elles aussi, y trouvent lellr compte: Danemark, Pays-Bas, Suède... Pendant longtemps également, l'esclavage, conséquent à la traite, est demeuré un fait de la société, banal, institutionnalisé, réglementé, codifié, justifié. Des juristes et professeurs d'université parviennent à donner un statut à l'esclave: pour l'essentiel, celui-ci est un sous-homme, situé entre un objet et un être humain; mieux, il est un «bien meuble », qu'on peut obtenir lors d'une « guerre juste» ou lors d'une vente publique «légale», qu'on peut vendre à qui l'on veut, ou qu'on peut léguer à sa progéniture ou à une association publique ou privée, caritative ou autre. L'Eglise s'est accommodée de l'esclavage, et l'a même soutenu, le considérant comme une institution de droit divin et relevant d'un ordre naturel. Par des arguments prétendument bibliques, doctrinaux et philosophiques, des théologiens lui ont tro~vé une justification chrétienne. L'un de ces arguments consistait à affirmer que les Noirs étaient les descendants de Cham, ce garçon qui avait raillé la nudité de son père Noé en état d'ébriété, et sur qui était invoquée la malédiction divine. Une malédiction perpétuelle qui ne pouvait être lavée que par la servitude: esclaves, les captifs africains, qui étaient des « païens» notoires, n'auraient leur salut que dans le Christ, dans la lumière de son Evangile. L'Eglise elle-même était une puissance négrière: des prélats procédaient au trafic, à l'achat, à la vente et à l'emploi des Noirs. Des couvents étaient une version « sainte» des entreprises coloniales: ils tiraient une bonne partie de leur profit financier dans d'exploitations agricoles employant les esclaves. Toute cette entreprise était menée au nom du christianisme: les gens prétendaient que traite et esclavage étaient conformes aux enseignements de Jésus-Christ. En les réduisant en esclavage, les chrétiens pensaient que les Noirs, « descendants de Cham» (Cham, fils maudit de Noé), allaient retrouver la lumière du Sauveur! Il

Les papes et l'esclavage

des Noirs

Tout ce que nous venons de dire sur la responsabilité des chrétiens d'Europe dans la servitude de l'Afrique arraché à sa terre a été détaillé dans notre livre La traite et l'esclavage des Noirs au nom du christianisme. Dans le présent ouvrage, nous allons voir que devant la traite négrière, des pontifes romains vont adopter des attitudes différentes. Quelques rares de ces« vicaires du Christ» vont la condamner, mais plusieurs autres, suivant la « voix autorisée» des Pères de l'Eglise et des théologiens, vont la cautionner, inconsciemment ou non, en autorisant Portugais et Espagnols à réduire en servitude les captifs africains pour les christianiser. Globalement, ils croyaient que l'esclavage était bon pour les Noirs, un seul moyen de leur enlever le péché hérité de Cham, le fils indigne de Noé. C'est pourquoi, pendant deux siècles, ils se sont battus pour la suppression de l'esclavage des Amérindiens, et ont ignoré superbement le calvaire qu'endurait l'homme noir. C'est seulement au XVIIIe siècle qu'ils sont pris conscience que l'esclavage de tout être humain était mauvais, et qu'il fallait éliminer ce fléau; mais pour les Noirs, ils ne demandaient qu'une abolition progressive, et donc moins brutale, de l'esclavage, pour éviter qu'ils retournent à leur état « naturel », celui du paganisme! De tous ces papes qui ont critiqué la traite et l'esclavage des Noirs, et/ou ont appelé à leur abolition, aucun n'a songé que les Africains avaient, pour se sentir en paix, besoin qu'on leur présente des excuses, pour le mal qu'on leur a fait, un mal indélébile qui marque tout leur être et qui a des conséquences psychologiques et sociales fâcheuses. Seul Jean-Paul II comprendra cela: il sera et restera l'unique Pontife romain à demander pardon aux Noirs pour le crime de la traite et de l'esclavage dont été victimes leurs ancêtres et dont ils souffrent encore. Mais avant d'arriver au pardon du pape polonais, il faut commencer par évoquer les actions de ses « mémorables» prédécesseurs. 12

2
Bulles pontificales accordant le « droit de patronage » aux conquérants ibériques
CONQUETES IBERIQUES ET EVANGELISATION

Rome autorise Portugal évangéliser le monde

et Espagne

à conquérir

et à

Avant que ne commence la traite négrière, deux puissances dominent le monde, toutes deux de la péninsule ibérique: le Portugal et l'Espagne catholiques. Elles ont mis tout leur talent dans les voyages maritimes d'exploration et de découverte des terres nouvelles, susceptibles de leur fournir des richesses agricoles et industrielles dont elles ont besoin. Le Saint-Siège, qui veut propager la Bonne Nouvelle au monde, ne peut que s'allier avec les deux pays. Ceux-ci sont d'accord, à condition que l'autorité pontificale bénisse leur entreprise, leur reconnaisse le droit de domination des terres nouvelles et leur confie l'évangélisation des peuples. Rome accepte, qui leur octroie le « droit de patronage ». Le padroado ou patronato, terme juridique respectivement portugais et espagnol, qui signifie « patronat», est une institution originale qui ne s'inspire que de loin du droit canonique, mais jouit de textes législatifs propres. De façon restrictive, il régit les rapports sur le plan de la foi entre les deux souverains de la péninsule et les habitants des terres découvertes placés sous leur juridiction. Mais en général, il dessine désormais l'histoire du monde ibérique, de ses conquêtes outre-mer et l'enchevêtrement des intérêts politiques, financiers en même temps que spirituels du XVeà la première moitié du XVIIesiècle (La Congrégation romaine pour l'Evangélisation des Peuples, fondée en 1622, retirera aux Ibériques le pouvoir de patronner la christianisation du monde). A l'origine, cette institution exclusivement ibérique, qui remonte à la Reconquête, consiste en un droit de

présentation des évêques de la péninsule. A l'époque des découvertes faites par Portugais et Espagnols, il est étendu progressivement à l'ensemble de leur empire mondial pour le Portugal par des actes, ou rescrits, du Saint-Siège entre 1420 et 1551 (par exemple le pape Eugène IV, dans sa bulle Rex Regnum de 1436, lui accorde ce «droit de patronage ») ; pour l'Espagne, en 1486 dans sa lutte contre l'islam et sa reconquête de Grenade et de l'Andalousie (au Portugal, la reconquête était achevée en 1294, deux siècles avant l'Espagne), puis entre 1493 et 1511 dans son établissement en Amérique. Le Saint-Siège trouve son compte dans le patronat, puisque celui-ci s'intègre dans la stratégie pontificale de renforcement de l'Occident chrétien face à la pression islamique. C'est le souverain lusitanien ou hispanique qui se charge de l'évangélisation des «païens» et de l'envoi des missionnaires dont il assume les frais; en outre, c'est lui qui a la faculté de nommer des évêques et de fonder églises et couvents. Le monarque portugais jouit de ce privilège religieux non pas directement, à la différence de son rival espagnol, mais par l'intermédiaire d'un Ordre de la Milice du Christ, ordre de' chevalerie créé en 1319 (en remplacement de l'ordre, récemment supprimé, des templiers) et ayant son siège à Castro Marim, petite forteresse à la pointe de l'Algarve face au Maroc. L'Ordre de la Milice du Christ s'occupe en réalité des finances des expéditions et de l'évangélisation. La christianisation des terres où les Portugais installent leurs entreprises commerciales, elle, revient aux ordres mendiants (franciscains, dominicains,...et surtout leurs rivaux, les jésuites). Tandis que les Espagnols s'activent à une hispanisation obtenue par la force et une application maximale de leur « droit de conquête» octroyé par la papauté, les Portugais, eux, combattent les Etats musulmans, pour établir, au-delà des détroits, des relations d'alliance et de collaboration avec les Etats non islamisés, dans le but d'assurer leur droit au commerce et à la libre navigation.

14

Eugène IV accorde "une longue indulgence de tous leurs péchés" à qui combat contre les « infidèles» Avant même d'entreprendre la traite négrière en 1441, l'Infant Henri et la cour royale, en « bons catholiques », sollicitent de Rome la légitimation de leurs expéditions, de l'appropriation des terres prises aux « infidèles» et de la réduction des populations en esclavage. La papauté, qui se dit garante du droit international à l'intérieur de la Chrétienté, réserve une attention toute « paternelle» à cette question. Des bulles de croisade papales leur sont gracieusement accordées. C'est d'abord Odone Colonna, pape Martin V (14171431), qui, en 1431, donne aux souverains de la Castille des droits exclusifs de navigation le long des côtes de Guinée. C'est ensuite un Vénitien neveu de Grégoire XII, Gabriel Condulmer, pape Eugène IV (qui règne pendant 16 ans, soit du 3 mars 1431 au 23 février 1447), qui leur offre la première bulle. Dans cette bulle publiée le 17 décembre 1433 et intitulée Creator omnium, Eugène approuve les Rois castillans dans leur conquête des îles Canaries. C'est dans cet archipel situé dans l'océan Atlantique, au large de l'Afrique, à quelques dizaines de kilomètres des côtes sud du Maroc, que commence véritablement l'aventure esclavagiste européenne. Les Canaries comprennent 7 îles principales et plusieurs îlots répartis en trois groupes: à l'est, Lanzarote et Fuerteventura; au centre Grande Canarie, Tenerife et La Gomera; à l'ouest, La Palma et El Hierro. La population est concentrée principalement dans les deux grandes îles de Tenerife et de Grande Canarie (capitale Las Palmas). Connues depuis l'antiquité sous le nom d'« Îles Fortunées », les Canaries sont redécouvertes au XIIIe siècle par les Européens. Le premier conquérant en est l'aventurier normand Jean de Béthencourt, qui parvient à s'établir à Lanzarote, puis Fuerteventura et Hierro. Henri III de Castille, qui le finance, le nomme roi des Canaries. 15

La souveraineté castillane sur les Canaries est contestée par les Portugais, qui cherchent également à s'accaparer l'archipel. Pendant des dizaines d'années, ces deux peuples de la péninsule ibérique vont se disputer la possession des Canaries, qui constituent une étape importante sur les routes maritimes conduisant vers l'Afrique australe, l'Asie et l'Amérique. En 1479, le traité d'Alcaçores attribue finalement l'archipel à l'Espagne. A la fin XIXe siècle, les Canaries acquièrent le statut de portfranc, et en 1978 elles deviennent l'une des Communautés autonomes de l'Espagne formée de deux provinces (Las Palmas et Santa Cruz de Tenerife). Elles font partie des régions ultrapériphériques de l'Union européenne. Mais l'Union africaine les reconnaît comme territoire africain occupé par une puissance étrangère. Les premiers habitants des Canaries, qui sont probablement des Guanches - des Berbères? -, sont, dès 1402, massacrés emmenés en esclavage ou assimilés par les colons. Exterminés d'abord par les Normands de Jean de Béthencourt, puis par les Portugais et les Espagnols. Ce génocide est probablement caché à Eugène IV, à qui les nouveaux conquérants jurent la main au cœur que la conquête des Canaries est opérée en vue de christianiser les « païens» qui y habitent, œuvre qui n'attend que la bénédiction du pape pour se poursuivre « dans la légalité ». Eugène IV ne se fait pas prier, qui accorde aux Espagnols la bulle qu'ils sollicitent. Dans Creator omnium, il précise en effet ses motivations! : "Pour ceux qui croient en Jésus-Christ, mais surtout pour ceux qui, comme on le dit, sont sous le joug de l'esclavage, la liberté leur étant ravie, comme représentant du Créateur sur terre malgré Notre indignité [...], Nous avons voulu assumer la charge de conduire tous les croyants dans le chemin du salut et de la liberté souhaitée."

1 A.F. Utz et M. Boeglin, La doctrine sociale de l'Eglise à travers les siècles, pp.414-416. 16

Au passage, Eugène VI accorde tlune longue indulgence de tous leurs péchés" à tous ceux qui, au nom de la famille royale catholique du Portugal, s'engagent pour le combat contre les « Maures ». La décision d'Eugène IV octroyant aux Portugais le droit sur de nouvelles terres africaines est prise dans la précipitation; elle n'aura aucune portée: aussitôt après sa publication, le pape, sous la pression indignée des Rois Catholiques de la Castille, « prétendants légaux» à la possession des Canaries, l'annule, affirmant que la promesse contenue dans la bulle devait s'entendre sans préjudice des droits acquis par les monarques castillans.
«PATRONAGE», BAPTEME ET ESCLAVAGE DES NOIRS

Alexandre VI prie Portugais et Espagnols de baptiser infidèles avant de les réduire en esclavage

les

C'est avec une joie certaine que le Saint-Siège apprend la nouvelle de la « découverte» de l'Amérique. L'événement tombe à point: à l'instant où Colomb entreprend la traversée de l'Atlantique, monte au trône romain un Espagnol, Rodrigo Borgia, ou pape Alexandre VI (11 août 1492 -18 août 1503), un« débauché cynique »1, qui réussit, après avoir acheté les cardinaux électeurs, à se faire élire pape2, non sans avoir, il est vrai, échoué au conclave d'août 14843. Se prenant pour un empereur universel et tenant les
1 Propos cité par E.R. Chamberlin, Les mauvais papes, op. cit, p. 165. 2 E.R. Chamberlin (op. cit, pp. 174-175) écrit: "Au soir du 10 août, Rodrigo avait déjà acheté les voix de treize cardinaux" et s'acheta la voix d'un autre cardinal pour être élu. "« Je suis pape, je suis pape », s'écria le nouveau pontife avec exaltation et il se hâta de revêtir les somptueux ornements, symboles de sa charge. Il ne fit même pas semblant de refuser, ainsi que le voulait la tradition. Au contraire. [...]. S'appeler Pie ou Innocent ou Clément, c'était bon pour les autres. Il prit le nom du plus grand conquérant païen de l'Antiquité". 3 A ce conclave de 1484 fut élu un autre « débauché », le cardinal Cibo, qui prit l'étonnant nom d'Innocent VIII. Chamberlin (op. cit, pp. 166-167) 17

dictatus papae et la bulle Unam sanctam de 1302 (sur la prééminence de l'autorité papale) pour paroles d'évangile, Alexandre publie, en juin 1493, la bulle Inter cGetera, dans laquelle il félicite les roi (Ferdinant V) et reine (Isabelle) de son pays pour leur engagement dans le combat contre les infidèles (musulmans, juifs et autres « païens ») et dans la conquête des terres au nom de l'Eglise catholique. Surtout, le pape fait « don» aux souverains espagnols des terres conquises, qui devront enjoindre les conquistadores à christianiser les autochtonesl : liA mon cher fils dans le Christ, le roi Ferdinand et à ma chère fille dans le Christ, la reine Elisabeth (Isabelle) [m].Nous avons bien accueilli le fait que vous vous soyez proposés de rechercher et découvrir des îles et des terres fermes éloignées et inconnues non encore découvertes jusqu'à ce jour afin d'amener leurs indigènes et leurs habitants à rendre un culte à notre Rédempteur et à professer la foi catholique. [m] Vous avez donné mission au fils aimé Christophe Colomb [...] avec des marins expérimentés [...] de rechercher des terres et des
insiste encore sur la vie dévoyée d'Alexandre VI : "cynique, indifférent au scandale, il étala devant le public stupéfait les débauches de sa vie privée. Notons ici un détail. Rodrigo Borgia a commis beaucoup de crimes, des crimes sordides, mais on ne peut pas le taxer d'hypocrisie. Cela le rendit vulnérable aux coups de ses ennemis". Mais comparé à Innocent VIII, il fut un saint; en effet, écrit encore Chamberlin (op. cit, pp. 171-172), lien comparaison du pontificat d'Innocent VIII, le sien apparut comme le règne d'un honnête homme, du moins dans les premières semaines. On peut présumer que Cibo fit preuve d'une certaine ironie en choisissant son nom de souverain pontife. Sa sensualité fit l'objet de commérages injurieux dans les satires ordurières qui passaient pour des traits d'esprit aux yeux des Romains de l'époque. "Pourquoi cherchez-vous à vous assurer avec certitude si Cibo est un homme ou une femme? Regardez le nombre de ses enfants... C'est là une preuve sûre. Rome peut, à juste titre, l'appeler Père..." Innocent dépouilla la papauté des derniers lambeaux de décence qui lui restaient; il refusa d'insulter ses enfants en les appelant neveux. "Ce fut le premier pape à reconnaître ouvertement ses enfants, à les combler des richesses."... Accommodant, apathique, indifférent à tout sauf à l'or et au bien-être de sa progéniture, Innocent, [à sa mort] en 1492, léguait à la papauté... des coffres vides et un solide principe selon lequel tout pouvait se vendre." 1 J. Comby, op. cit, p. 98.

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îles inconnues par une mer où l'on avait pas navigué jusqu'alors [m]. Dans ces pays, des peuples nombreux vivent pacifiquement [m].D'après nos envoyés, ces gens croient qu'il y a un seul Dieu créateur dans les cieux et semblent aptes à adopter de bonnes mœurs [m]. On a trouvé en ces lieux de l'or, des aromates et beaucoup d'autres choses précieuses [...]. Vous vous intéressez à toutes ces choses et particulièrement à l'exaltation et à la dilatation de la foi catholique [...]. Afin que vous puissiez assumer l'étendue d'une telle entreprise [...], de notre propre mouvement [...], en pleine connaissance de cause et en pleine possession de notre pouvoir apostolique [...], nous vous donnons et nous vous confions pour toujours toutes ces îles et terres fermes découvertes et à découvrirm"

On peut remarquer que ce texte hâtivement rédigé par la Curie, du moins dans sa forme, vient pour satisfaire rapidement les Rois catholiques de l'Espagne qui le réclamaient à cor et à cri. Ecrit, dans sa première version le 3 mai 1493, il est remanié, tenant compte des injonctions royales, pour ne sortir qu'en juin 1493 dans sa seconde rédaction. C'est dans cette dernière qu'apparaît la fameuse mention « de part et d1autre d'une ligne de pôle». Dès ce moment, le monde, selon la volonté pontificale, est divisé en deux: une partie, située à l'Ouest d'une ligne cent lieues des Açores et des Îles du Cap Vert, revient à l'Espagne, une autre partie, située à l'Est de cette ligne, forme le domaine portugais. En juin 1494, le Portugal estime injuste le partage pontifical, et, sans consulter Rome, impose à son grand voisin, l'Espagne, une modification de la ligne de cent à deux cents lieues, ce qui lui permet de s'approprier le Brésil qu'il ne conquerra qu'en 1500 ! Le diktat lusitanien est entériné par Alexandre VI Borgia, qui contraint Espagnols et Portugais à signer le traité de Tordesillas traçant les limites territoriales entre les deux Etats: tout ce qui serait découvert à l'ouest du méridien appartiendrait à l'Espagne et à l'est (Brésil et Afrique), au Portugal. Les autres pays de l'Europe, comme la France, la Grande-Bretagne et la Hollande, seront incapables de 19

s'opposer au traité de Tordesillas jusqu'à la fin du XVIe siècle. En vertu de ce traité, l'Afrique devait appartenir aux seuls Portugais, puisque les Espagnols y étaient écartés. C'est ce qui explique pourquoi les Espagnols sont exclus de ce continent, sauf très tard au XVIIIe siècle avec la Guinée équatoriale. Évidemment, les Hollandais, les Britanniques et les Français finiront par faire fi du traité de Tordesillas. Terminons en disant que par sa bulle Inter caetera de 1493, Alexandre VI autorise le roi d'Espagne à réduire en esclavage les indigènes non chrétiens des Amériques qui sont en guerre avec les pouvoirs chrétiens. La papauté accorde aux Etats ibériques le « patronage afin qu'ils allient conquête et évangélisation »,

Pour confirmer son partage du monde entre Portugais et Espagnols, le Siège apostolique édicte d'autres bulles qui investissent les nouveaux maîtres dans leurs « droits» de « patronage» : en 1508, Giulano Della Rovere, neveu de Sixte IV, élu pape Jules II le 1er novembre 1503 (et qui le restera jusqu'au 21 février 1513), ennemi juré des Borgia (Alexandre VI et sa famille), connu en son temps comme un véritable chef d'Etat, un bon chef militaire ayant un goût démesuré pour la guerre et un amateur d'art réputé, accorde ainsi à l'Espagne le patronato. Le Portugal devra attendre 1514 pour se voir confier, par Léon X, le padroado (mais qu'il exerçait déjà bien avant sans attendre la bénédiction papale). Par ce geste, l'Eglise romaine vient d'abandonner la responsabilité que les papes s'étaient octroyés, depuis plusieurs siècles, d'évangéliser le monde. Par les bulles de patronat, cette responsabilité revient désormais aux deux rois de la péninsule ibérique, qui deviennent de facto les seuls « patrons », chargés d'organiser les Eglises nouvelles et d'en informer 1'« empereur» pontifical. Par la même occasion, les nouveaux « patrons» détiennent le pouvoir illimité de fonder les évêchés, de nommer les évêques et d'autres membres du clergé, de subvenir à leurs besoins matériels et financiers, de les transporter là où c'est 20