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LES PIEDS-NOIRS ET L'EXODE DE 1962 A TRAVERS LA PRESSE FRANCAISE

De
248 pages
Plus d'un siècle auparavant, leurs ancêtres avaient effectué le chemin inverse, abandonnant une vie dont ils ne voulaient plus en métropole. En 1962, ce fut, contraints par l'insécurité quotidienne, que les pieds-noirs durent laisser derrière eux une partie de leur vie. Cet ouvrage, réalisé dans le cadre d'une démarche historique, se base pour l'essentiel sur les articles de journaux de l'époque. Il nous fait connaître cette communauté si longtemps ignorée.
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LES PIEDS-NOIRS ET L'EXODE DE 1962
à travers la presse française

Histoire et Perspectives Méditerranéennes

dirigéepar lean-Paul Chagnollaud .

Dans le cadre de cette collection, créée en 1985, les éditions L'Harmattan se proposent de publier un ensemble de travaux concernant le monde méditerranéen des origines à nos jours.

Dernières parutions

Garip TURUNÇ, La Turquie aux marches de l'Union européenne, 2001. Bouazza BENACHIR, Négritudes du Maroc et du Maghreb, 2001. Peggy DERDER, L'immigration algérienne et les pouvoirs publics dans le département de la Seine (1954-1962),2001. Abderrahim LAMCHICHI, Géopolitique de l'islamisme, 2001. Julie COMBE, La condition de la femme marocaine, 2001. Jean MORIZOT, Les Kabyles: propos d'un témoin, 2001. Abdallah MAKREROUGRASS, L'extrémisme pluriel: le cas de l'Algérie,2001. Hamadi REDISSI, L'exception islamique, 2001. Ahmed MOATASSIME, Francophonie-Monde Arabe: un dialogue estil possible ?, 2001. Mohamed-Habib DAGHARI-OUNISSI, Tunisie, Habiter sa différence-le bâti traditionnel du sud-est tunisien, 2002. David MENDELSON (coord.), La culture francophone en Israël, tome 1 et II, 2002. Chantal MOLINES, Algérie: les dérapages du journal télévisé en France (1988-1995),2002. Samya El MECHA, Le nationalisme tunisien scission et conflits 19341944,2002. Farid KHIARI, Vivre et mourir en Alger, 2002. Houria ALAMI M'CHICHI, Genre et politique au Maroc, 2002.
Yasmine BOUDJENAH, Algérie

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décomposition

d'une industrie, 2002.

Mohamed BOUDIBA, L'Ouarsenis, la guerre au pays des cèdres, 2002. Patrick KESSEL, Guerre d'Algérie, écrits censurés, saisis, refusés (19561960-1961), 2002. Philippe CARDELLA, Notes de voyage à Chypre -Opuscule, 2003.

Cécile MERCIER

LES PIEDS-NOIRS ET L'EXODE DE 1962
à travers la presse française

L'Harmattan 5-7, rue de l'École-Polytechnique 75005 Paris

FRANCE

L 'Harmattan Hongrie Hargita u. 3 1026 Budapest HONGRIE

L'Harmattan ltalia Via Bava, 37 10214 Torino ITALIE

@L'Hannattan,2003 ISBN: 2-7475-3794-3

En France, l'année 1962 fut riche d'événements, particulièrement de l'autre côté de la Méditerranée. La guerre d'Algérie qui prit fin, entraîna le départ de plus de 650 000 pieds-noirs qui trouvèrent refuge, pour la plupart, en métropole, gardant le souvenir d'une Algérie perdue. Ce mouvement de population commença dès 1956. Une faible part des Français d'Algérie prit la décision de quitter son pays où son avenir n'était plus assuré. Mais en 1962, ce fut un véritable exode auquel les autorités françaises durent faire face. La loi-cadre du 26 décembre 1961, avait été promulguée dans le but de pallier des lacunes d'ordre juridique en ce qui concernait l'accueil et la réinstallation des Français d'OutreMer. Cette loi portait aussi bien sur des questions d'aides fi11a11cières ue sur les logelne11tsaccordés aux rapatriés. Elle q concernait tous les Français des colonies qui revenaient en France après l'accession à l'indépendance de leur pays. Elle excluait ainsi, les Français d'Algérie rentrés en France avant le 3 juillet 1962, date de l'indépendance algérienne. Un décret complémentaire fut donc promulgué le 2 avril 1962, étendant le bénéfice de tous les avantages consentis par la loicadre du 26 décembre 1961, aux Français d'Algérie. Le terme officiel pour désigner les Français des colonies d'Afrique du Nord, rentrés en métropole définitivement, était alors rapatrié. Pourtant, selon la définition du Petit Robert de 1991, le verbe rapatrier signifie: « Assurer le retour ( d'une personne) sur le territoire du pays auquel elle appartient par sa nationalité. ». Peut-on considérer comme « rapatriés» des individus venant d'un territoire faisant partie intégrante de la France, du moins jusqu'au 3 juillet 1962? C'est pourtant ainsi qu'on décida de nommer les Français d'Algérie, bien que les journaux de l'époque aient employé également d'autres appellations non officielles, telles que: « repliés d'Algérie », « Algériens d'origine européenne », « pieds-noirs». .. Le terme pied-noir a connu un cheminement pour le moins confus. Il est encore utilisé aujourd'hui pour désigner les

Français d'Algérie qui se qualifient eux-mêmes de piedsnoirs, se distinguant ainsi de la masse des Français. Bien des hypothèses ont été avancées quant à l'origine de ce mot, mais aucune ne semble probante. La plus courante rapporte que ce furent les musulmans d'Algérie qui auraient ainsi nommé les premiers colons dont les chaussures noires détonnaient avec les babouches de couleur des indigènes du pays ou avec leurs pieds nus, simplement. On avance également que ce serait lors des défrichements des zones marécagellses par les Français que les musulmans les auraient appelés ainsi à cause de leurs jambes et leurs pieds devenus noirs. Certains disent aussi que les musulmans appelaient les premiers colons, Ben Nuwârl, ce qui donna par altération le mot pied-noir. Ce terme, longtemps oublié, réapparut pendant la guerre d'Algérie, sal1Sdoute rel11isau goût du jour par le COl1til1gel1t métropolitain envoyé dans ce pays. Il a été employé, dans un premier temps, pour désigner les classes populaires puis toute la population européenne d'Algérie. D'abord utilisé de manière péjorative par les Français de métropole pour parler des Français d'Algérie, il a ensuite été repris par ces derniers, afin de marquer la singularité de leur communauté. Ce mot désigna peu à peu tous les rapatriés des colonies françaises du Maghreb. Le Petit Robert précise dans sa définition de piednoir, que son édition de 1901 désignait par ce terme les «Arabes d'Algérie» et celle de 1955 les «chauffeurs de bateaux indigènes ». Ainsi, après avoir tout d'abord désigné les premiers colons d'Algérie, ce terme a ensuite été détourné de sa signification originelle et utilisé pour qualifier successivement différents individus, et enfin, a été réemployé, durant la guerre d'Algérie, en son sens premier. La guerre qui se cachait derrière ce que 1'011désigllait par les «événements d'Algérie », débuta le premier novembre 1954. Ce fut la Toussaint Rouge. À travers toute l'Algérie, de
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Ben Nuwâr est une expression arabe qui signifie fils des fleurs. 8

l' Oranais au Constantinois, la population se réveilla au son des bombes. Ces opérations de plasticage étendues à tout le territoire n'avaient, en outre, pas obtenu les résultats escomptés, puisque nombre de ces bombes artisanales n'explosèrent pas. Une telle opération enflammant l'Algérie toute entière, révéla l'existence d'un groupement qui comptait des membres dans tout le pays. L'organisation nationaliste qui avait réussi à rassembler des musulmans dans un tel mouvement de cohésion était le Front de Libération Nationale ( F.L.N. ). Rapidement inquiet de la dégradation du climat en Algérie, le gouvernement français promulgua des décrets les 24 et 28 août 1955, ordonnant le rappel sous les drapeaux des classes récemment démobilisées. Le gouvernement Faure el1trait ail1si pleil1elnel1t dal1s la guerre. Cette décisiol1 inaugura une politique qui sera suivie par tous les gouvernements qui se succèderont durant la Quatrième République. Le 5 novembre 1954, François Mitterrand, alors ministre de l'Intérieur dans le gouvernement Mendès France, avait même déclaré devant la commission de l'Intérieur, à

l'Assemblée: « L'action des fellaghasl (

...

) ne permet pas de

concevoir, sous quelque forme que ce soit, une négociation [ ...], elle ne peut trouver qu'une forme terminale, la guerre. »2, Le mot d'ordre était donné. Entre 1955 et 1962, deux millions de soldats furent envoyés dans la colonie, pour tenter de rétablir le calme. Au départ des soldats pour l'Algérie, de petites mutineries éclatèrent dans les gares de différentes villes de France. Des soldats refusèrent de monter dans les wagons aux cris de : «les civils avec nous! ». La France sortait juste de la cuisante défaite de Diên Biên Phu,
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Selon le Petit Robert de 1991, un fellagha est: «UlI partisatl algérien MIQUEL (p.), La guerre d'Algérie, éditions Fayard, 1993, p. 151.

soulevé contre l'autorité française. .. »
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et l'annonce d'une nouvelle « guerre des colonies» échauffa rapidement les esprits, pour lesquels l'Algérie était loin de leurs préoccupations. Tandis que les journaux envoyaient des reporters en Algérie afin de permettre aux métropolitains de suivre l'actualité, divers mouvements protestataires virent le jour en France. Alors que le gouvernement tardait à trouver une solution rapide qui aurait mis fin aux «événements d'Algérie », en septembre 1961, fut publié le Manifeste des 121 qui prônait le droit à l'insoumission dans la guerre d'Algérie.. . Cette déclaration fut signée par 121 personnalités telles qu'André Mandouze, Jean-Paul Sartre ou encore Simone Signoret. À l'opposé, d'autres prirent publiquement position pour l'Algérie française. Divisée en deux factio11srivales, la France trouva 1'1101ll111e 111it i11 qui f aux événements d'Algérie, en la personne du Général de Gaulle. L'avènement de la Cinquième République et l'accession à la présidence du Général de Gaulle, firent prendre un virage à la politique alors appliquée en ce qui concernait la guerre d'Algérie. À l'occasion d'une intervention télévisée, le 16 septembre 1959, le Général se prononça clairement pour l'autodétermination de l'Algérie qui serait soumise à un référendum concernant aussi bien la population française qu'algérienne. Le revirement de politique effectué par le Général mit en déroute de nombreux pieds-noirs qui avaient pu croire à son adhésion à l'Algérie ffançaise, en référence, notamment, à deux de ses discours, ceux d'Alger et de Mostaganem. Le premier fut en effet ponctué par le célèbre mais non moins controversé: « Français, je vous ai compris» et le second fut conclu par «Vive l'Algérie française », proll01lCéà cette seule occasioll par le Général de Gaulle. La volonté du chef de l'État était d'en finir rapidement avec les événements, ce qui aurait pour conséquence de satisfaire la majorité de la population métropolitaine, lassée d'une guerre qui perdurait. Il confirma d'ailleurs son orientation dès le Il 10

avril 1961 lors d'une conférence de presse en déclarant: « La décolonisation est notre intérêt, et par conséquent notre politique. »1 Abandonnés par celui qui était considéré comme le dernier espoir de l'Algérie française, les pieds-noirs se retournèrent vers une organisation émergeante : l'Organisation de l'Armée Secrète. Cette dernière vit le jour le 26 avril 1961, date à laquelle quatre généraux français tentèrent d'effectuer un coup d'État en Algérie. Inégalement suivis par l'armée, deux de ces généraux, Zeller et Challe se rendirent dans les jours qui suivirent, tandis que les généraux Jouhaud et Salan entrèrent dans la clandestinité. Appuyée par un grand nombre de pieds-noirs2, cette organisation menait des actions de force des deux côtés de la Méditerranée. En Algérie, tout comme el1lnétropole, des « opératiol1s pUl1itives» étaiel1t Inel1ées par cette organisation qui se chargeait de châtier les farouches opposants à l'Algérie française. D'importantes mesures furent prises pour étouffer cette organisation qui était condamnée par la majeure partie des métropolitains. L'espoir que de nombreux pieds-noirs mettaient dans l'O.A.S., prit rapidement fin avec la signature des accords d'Évian dans la nuit du 18 au 19 mars 1962, qui instaurèrent le cessez-le-feu. En outre, les généraux Edmond Jouhaud et Raoul Salan furent arrêtés respectivement les 26 mars et 20 avril 1962, entraînant l'essoufflement de l'O.A.S. Pourtant, l'action de cette dernière demeura encore active jusqu'à la fin juin 1962, après la conclusion d'accords avec le G.P.R.A3, le 17 juin, sans rien pouvoir changer au processus
ln STORA (B.), Histoire de la guerre d'Algérie (1954-1962), éditions la Découverte, Paris, 1993, p. 58. 2 La majorité des pieds-noirs souhaitaient conserver l'Algérie française, bien que tous ne fussent pas pro-O.A.S. Il existait aussi un petit nombre de Français d'Algérie qui souhaitaient une Algérie algérienne. La majorité de ces derniers étaient rentrés en France, avant 1962, inquiétés par l'O.A.S. 3 Gouvernement provisoire de la République algérienne. Il
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d'autodétermination mis en place par les accords. L'Algérie obtint ainsi son indépendance le 3 juillet 1962, après un référendum auprès de la population algérienne qui se solda par un vote massif en faveur de l'indépendance. Les accords d'Évian avaient déjà amorcé l'engrenage de l'exode, en annonçant la prochaine accession à l'indépendance de l'Algérie. Dépassant de beaucoup les prévisions du gouvernement, la foule de rapatriés d'Algérie, arrivant brutalement en métropole, fit imploser les structures mises en place pour leur accueil. L'épineux problème posé par ces nouveaux arrivants fut d'un tel ordre que durant le mois de septembre 1962, le secrétariat qui était chargé de s'occuper de tout ce qui concernait les rapatriés, fut remplacé par un ministère des Rapatriés. Robert Boulin, Secrétaire d'État aux Rapatriés dut donc céder sa place à Alain Peyrefitte, le premier à occuper la charge de ministre des Rapatriés. L'historiographie abordant le thème des pieds-noirs est assez pauvre. Les auteurs ont privilégié l'histoire de l'Algérie française plus que celle des Français d'Algérie. Il y a bien sûr des ouvrages qui font exception à cette dominante. Jeannine Verdès Lerouxl a notamment fait paraître en mai 2001, un ouvrage traitant des Français d'Algérie de 1830 à nos jours. Se basant essentiellement sur les témoignages qu'elle a recueillis, elle y traite des prillcipaux faits lnarquants qui SOllt intervenus dans l' histoire de cette communauté. Abordant l'installation des premiers colons, la montée du nationalisme algérien, l' O.A.S., l'exode de 1962, l'installation effective des pieds-noirs (...), elle dresse une vision globale de l'histoire des Français d'Algérie.
1

VERDES- LEROUX (1.), .Les Français d'Algérie de 1830 à aujourd'hui:

Une page d'histoire déchirée, éditions Fayard, mai 2001.

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Jean-Jacques Jordi1, a, lui aussi, abordé le thème des pieds-noirs, mais dans une perspective moins large. Il s'intéressa en effet à l'année 1962 et traita, en rapport avec les archives, des conditions d'accueil, plus particulièrement dans la région marseillaise. Son analyse se poursuivit plus en avant, dépassant le cadre de l'année 1962 En outre, une autre source de production d'ouvrages n'est pas à négliger, il s'agit du témoignage des pieds-noirs, acteurs de l'exode de 1962. Les quotidiens de 1962 présentèrent cet événement sous différents angles, selon leur tendance propre. La presse nationale française de 1962 était composée principalement de quatre grands journaux représentant les diverses tendances politiques du pays: Le Figaro qui tirait en 1962 à 472 900 exemplaires, le Monde, 238 010, l'Humanité 194 950 et la Croix 110 920. Le Figaro est le plus ancien de ces quotidiens puisque sa première parution date de novembre 1866. Pierre Brisson dirigea le journal jusqu'en 1964. Il a permis à sa rédaction de garder son indépendance, notamment par rapport au groupe à qui appartenait le journal2. Le problème des rapatriés y était évoqué de manière récurrente et le quotidien leur ouvrait parfois même ses colonnes. Il publia également du 23 au 27 août 1962 une chronique sur les pieds-noirs, intitulée « À travers la Provel1ce et le Lal1guedoc, parn1i les réfugiés d'Algérie », rédigée par Gérard Marin. Les lecteurs apprenaient ainsi à connaître la situation aussi bien matérielle que morale des rapatriés d'Algérie tout juste arrivés en France.
JORD! (J.1.), De l'exode à l'exil: rapatriés et Pieds- Noirs en France, éditions L'Harmattan, 1993.
2
1

Le journal était alors financé par trois actionnaires: Mme Cotnareanu,

Messieurs Prouvost et Béghin.

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Le Monde, qui parut dès novembre 1944, avait pour ambition de donner à la France un journal de référence aussi prestigieux que l'était le Temps, ou encore, le Times en Angleterre. Il consacrait la majeure partie de ses articles aux nouvelles internationales. D'une mise en page austère et d'une grande sobriété dans les informations qu'il véhiculait, le Monde acquit très vite un lectorat fait de cadres, d'intellectuels, etc. La guerre d'Algérie y occupait une place importante, malgré une rédaction principalement événementielle de la situation. Les articles gardaient cette même tonalité lorsqu'on en venait à parler des rapatriés d'Algérie. Cela restait un sujet bien étranger au Monde, tout comme cela l'était également pour la majorité des Français de métropole. Jacques Thibaul décrit la vision que le Monde avait de ces rapatriés: «Les colons «rétrogrades» qui veulent imposer leur loi, les petits blancs de Bab-el-Oued ou d'Oran si éloignés des Français modernes.» Ce quotidien publiait ainsi chaque jour un nombre considérable d'articles ( d'avril à septembre, des articles paraissent quotidiennement) en se posant simplement en observateur d'un fait majeur de l'année 1962 : le rapatriement des piedsnoirs. La neutralité fut le mot d'ordre du journal pour tout ce qui concernait les rapatriements. L 'Humanité, d'abord organe de la S.F.I.O. (Section Française de l'Internationale Ouvrière) lors de sa création par Jean Jaurès en avril 1904, se donna le sous-titre de «journal communiste» en 1921, pour devenir l'organe du Parti communiste en 1923. Ainsi, la ligne de ses articles suit celle du Parti communiste français qui était très favorable à la décolonisation. Le problème du rapatriement massif de 1962, ne fut traité que par une quarantaine d'articles seulement. L'attitude de ce quotidien, plutôt hostile à l'arrivée des rapatriés, restait dans la lignée de ses idées anticolonialistes,
1

THIBAU (J.), le Monde 1944-96 : Histoire d'un journal, un journal

dans l' Histoire, éditions Plon, 1996.

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qu'il n'avait cessé de défendre durant les «événements d'Algérie ». La Croix, fondée en juin 1883, représente le courant de la droite catholique. Fidèle à l'Église, tout en conservant son indépendance, elle a su attirer à elle un lectorat d'une grande diversité. Le rapatriement des pieds-noirs devint dès le mois de janvier 1962, un des sujets phares du journal qui n'hésitait pas à publier deux chroniques à ce sujet. La première, parue au mois de juin, s'intitulait: «Les pieds-noirs parmi nous », la seconde publiée au mois d'octobre (mois où les autres journaux nationaux évoquaient beaucoup moins le problème des rapatriés) : « Marseille et ses pieds-noirs ». Ce journal fit également paraître des appels à la solidarité envers les rapatriés, et ce, pratiquement une fois par semaine. Les journaux parisie11stoucl1aient un public plus vaste du fait de leur tirage supérieur à celui la majorité des journaux nationaux. En 1962, l'Aurore tirait à 451 250 exemplaires et le Parisien libéré à 885 000. L'Aurore parut officiellement en septembre 1944, mais fut créée en 1942 par Robert Lazurick, qui l'édita clandestinement pendant deux années. Ce quotidien antigaulliste, était un fervent partisan de l'Algérie française. C'est ce qui explique sans doute l'intérêt qu'attacha le journal à aider les rapatriés d'Algérie arrivant en France. Comme d'autres journaux, tels le Provençal ou 5Yud-Oue.~1t,donna la il possibilité aux arrivants d'Algérie de publier, à titre gracieux, des annonces qui paraissaient quotidiennement. Son aide, prit plus d'ampleur lorsqu'il ouvrit à son siège, une permanence chargée d'accueillir les rapatriés, de les conseiller, etc. En raison du ton engagé des articles publiés, l'Aurore recevait l'adhésion de nombreux rapatriés qui le considéraient comme le journal des pieds-noirs. Le Parisien libére, né du mouvement de résistance Organisation Civile et Militaire (O.C.M.), parut pour la première fois en août 1944. Au début de l'année 1962, sa rédaction créa un comité anti-O.A.S. pour protester contre la 15

violence récurrente dont cette organisation faisait preuve, notamment dans la capitale. L'exode de 1962, ne laissa pas le quotidien indifférent, il s'attacha lui aussi à faire paraître des annonces gratuites en direction de la population rapatriée d'Algérie, s'attela à publier des informations fort utiles à cette population. Mais le lectorat pied-noir se montra moins enclin à lui accorder sa confiance, préférant son principal concurrent, l'Aurore. En province, les journaux traitaient particulièrement des informations locales. L'étude des quotidiens provenant des zones les plus touchées par le rapatriement, relève d'une nécessité, compte tenu des nombreux efforts, mais aussi des problèmes soulevés par cette nouvelle population. Le Provençal parut pour la première fois en août 1944. Dans la lignée anti-colonialiste, ce journal socialiste ne discuta jamais les actions du maire de Marseille, Gaston Defferre. Encensant les initiatives prises par le pouvoir municipal socialiste, le quotidien perdait de son objectivité vis-à-vis du réel effort fourni pour accueillir les rapatriés. Néanmoins, il apportait des informations fort denses et évoquait les problèmes posés ou rencontrés par les rapatriés, particulièrement lorsque la ville de Marseille n'était pas mise en cause. La Marseillaise, diffusée dès août 1944, est un journal communiste. Bien plus prolixe que sa « grande sœur» l'Humanité en ce qui concernait le rapatriement des piedsnoirs d'Algérie, son approche fut également plus humaine, plus compréhensive. Toutefois, la défense de la cause des rapatriés servait bien des fois, de prétexte pour déstabiliser le pouvoir en place. Sud-Ollest parut lui aussi en août 1944. Journal indépendant, il pouvait être qualifié de droite. Fournissant une masse considérable d'informations sur l'exode et les rapatriés, ce journal s'était toujours investi pour aider les « repliés» des colonies d'Afrique du Nord, qu'ils soient du Maroc, de Tunisie ou d'Algérie. Il fut le seul à régulièrement 16

informer les rapatriés, et ce, dès le mois de janvier 1962, des avancées des lois qui les concernaient, des comptes rendus des assemblées de l'Association Nationale des Français d'Algérie et d'Outre-Mer ( A.N.F.A.N.O.M.A.), etc. Dispensant de nombreuses informations, sa rédaction, malgré son franc soutien aux rapatriés, ne s'orienta pas vers l'écriture d'articles qui auraient pu engendrer des polémiques. L'étude de ces journaux permet de confronter les différentes opinions politiques qui échauffaient la France de 1962, de déceler les animosités ou bien les sympathies envers les pieds-noirs, de confronter les différentes opinions d'un large panel de population représentatif des lecteurs de chacun des quotidiens présentés, de montrer le rôle tenu par les joufl1aux dalls le façol1nenlel1tdes Opil1iol1S, etc. Le choix des journaux a été effectué principalement selon deux critères: leur tendance politique et leur rayonnement en métropole. Il s'agissait en effet ici, de constituer une liste de journaux très éclectique afin d'être plus à même d'observer les différentes positions adoptées face l'arrivée des rapatriés d'Algérie. Il convient de signaler dès à présent que cette étude ne prendra pas en compte les pieds-noirs qui choisirent une autre terre d'accueil, comme l'Espagne, d'où étaient originaires une part des pieds-noirs, ou encore le Canada ou l'Australie, terres nouvelles qui accueillaient volontiers de nouveaux habitants. Le cas douloureux des harkis ne sera ici pas traité, ayant subi en cette année 1962, un « exode» bien particulier. L'étude de ces deux sujets ne pourrait n'être ici que survolée, alors qu'ils méritent tous deux une étude plus complète. Il est important de signaler que cette recherche traite le sujet dans une perspective globale, reléguant ainsi, toutes les particularités à des études plus spécifiques. Le cas des rapatriés d'origine étrangère par exemple, ne sera pas mis en relief.
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Notre réflexion vise à comprendre les conditions dans lesquelles les rapatriés d'Algérie ont vécu l'exode de 1962. La présentation des individus qui composèrent la communauté des pieds-noirs est une étape importante pour la compréhension de l'exode et de ses conséquences. On peut se demander dans quelles circonstances ces déracinés avaient été dans l'obligation de quitter l'Algérie. Le processus de rapatriement avait-il été correctement organisé? À leur arrivée en France, les autorités avaient mis en place des structures d'accueil, ainsi que toute une organisation dont le rôle était de prendre en charge les rapatriés d'Algérie. Mais, avait-on prévu une arrivée si massive? Des zones géographiques furent prises d'assaut par les rapatriés, empêchant une répartition dans l'ensemble du territoire français. Quels étaient les facteurs détern1il1ants d'ul1e telle concentration géographique? Des mesures furent-elles mises en place pour limiter l'engorgement de certaines zones? La nécessité de trouver un logement fut un des facteurs qui permit l'orientation des rapatriés vers des régions non saturées. Néanmoins, on peut être amené à s'interroger sur les moyens utilisés pour obtenir des logements à plus de 600 000 arrivants d'Algérie. Les conditions de départ, de voyage, d'arrivée avaient fragilisé les Français d'Algérie nouvellement débarqués sur le sol français. Ces derniers étaient de milieux, d'âges, de personnalités différents. Les autorités françaises avaient-elles été en mesure de prévoir un soutien pour chaque personne qui avait obtenu le statut de rapatrié? Les frictions entre métropolitains et pieds-noirs apparurent rapidement. Quelles furent les origines de ces tensions? L'attitude de certains métropolitains était-elle seule en cause? On peut s'interroger également sur le rôle que purent jouer les journaux dans l'attitude de chacun des deux «groupes». Toutefois, la reconnaissance de la formation d'un nouveau groupe fit rapidement son apparition. Mais de quelle manière, 18

l'intégration de ces individus se fit-elle? Cette intégration fut-elle totalement effectuée en cette année 1962 ? Cette étude s'organisera autour de trois axes majeurs. Dans un premier temps, nous nous attarderons à comprendre le processus de l'exode. Pour cela, il sera d'abord nécessaire de présenter la composition de la population pied-noire. Par la suite, les étapes du départ d'Algérie et les difficultés que les partants rencontrèrent, seront mises en exergue. Enfin, le processus du rapatriement sera étudié, dans le but de comprendre son organisation, tout comme ses lacunes et ses lenteurs. Dans un second temps, il nous faudra aborder les mesures prises pour l'accueil des rapatriés ainsi que leurs limites. Cette réflexion se déroulera en trois temps. Tout d'abord, les structures d'accueil, les aides financières au profit des rapatriés, ainsi que les dysfonctionnements de l'organisation mise en place, feront l'objet de notre premier chapitre. Ensuite, il nous faudra présenter la répartition des rapatriés d'Algérie sur le territoire français en prenant acte des efforts de certaines régions pour attirer ou bien éloigner la population pied-noire. Enfin, dans un dernier chapitre, il conviendra de présenter toutes les dispositions prises pour permettre aux rapatriés d'obtenir un logement pour une durée plus ou moins longue, ainsi que les oppositions que ces dispositions ont pu engendrer. Dans un dernier temps, il nous faudra comprendre si l'intégration des Français d'Algérie a été réussie et quelles difficultés il aura fallu surmonter. Tout d'abord, il est nécessaire de tenter de comprendre quels furent les signes qui montrèrent que la population pied-noire arrivant en France durant cette aI1Ilée 1962, Il'était pas désirée. Ensuite, Il0US nous attarderons à observer les tensions entre métropolitains et rapatriés d'Algérie qui se manifestaient de manières très diverses. Enfin, l'évolution de la perception des rapatriés par les métropolitains nous permettra de comprendre comment 19

une intégration progressive de cette « communauté» était en voie de se créer.

20

PREMIÈRE PARTIE:

VERS L'EXODE

Chapitre premier:

La nébuleuse pied-noire

La «communauté» des pieds-noirs est née d'un mouvement de migration vers l'Algérie dans les années 1830, lors de la conquête de ce pays par la France. Ce phénomène a plus touché les voisins européens de cette dernière, et le flux de colons qui envahit la nouvelle colonie était pour la majeure partie européen. Les premiers centres de colonisation, les premiers noyaux de peuplement, ont été mis en place peu à peu. Souvent, ils ont été le fruit de l'État envoyant arbitrairement les nouveaux colons dans des zones qui semblaient avoir été pacifiées par l'armée. Des villages pouvaient également naître d'un regroupement « incontrôlé» d'immigrants. Le peuplement français sur lequel le pouvoir voulait fonder sa nouvelle colonie n'existait pas. Il fallut donc naturaliser un grand nombre d'étrangers. Créant ainsi un peuple semblant avoir les mêmes racines, des racines françaises, la Troisième République avait atteint le but auquel chacun des Régimes avant elle, avait tenté d'accéder depuis 1830. Les pieds-noirs, malgré tout, ne formaient pas une « communauté» homogène. Les disparités sociales, notamment, paraissaient être les mêmes que celles auxquelles les métropolitains pouvaient être confrontés en France, à la même époque. Face à ce que l'on a appelé les {{gros colons », on trouvait également des fonctionnaires, des employés, des ouvriers, des agriculteurs. ..

Le début des «événements d'Algérie» marqua une rupture, durant laquelle les Français d'Algérie prirent brutalement conscience de l'existence d'un «péril arabe ». Avec l'avènement du Général de Gaulle à la présidence de la République, une nouvelle perspective semblait prendre forme, il s'agissait d'accorder l'indépendance à l'Algérie. Ainsi, pour tenter de dérouter le projet de l'État français, se forma en Algérie, l'Organisation de l'Armée Secrète. Son action resta limitée et n'empêcha ni les accords d'Évian du 18-19 mars 1962 de se conclure, ni l'indépendance de l'Algérie, qui fut effective le 3 juillet de la même année. Durant cette période, les relations entre les deux communautés, françaises et musulmanes, s'envenimèrent, la violence devenant le quotidien de chacun.

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