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Les relations franco-espagnoles pendant la Deuxième Mondiale

De
384 pages
Publié par :
Ajouté le : 01 janvier 1997
Lecture(s) : 177
EAN13 : 9782296346314
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LES RELATIONS FRANCO-ESPAGNOLES PENDANT LA DEUXIEME GUERRE MONDIALE
Rapprochement nécessaire, reconciliation impossible 1939-1944

Collection Histoire et perspectives méditerranéennes dirigée par Jean-Paul Chagnollaud
Dans le cadre de cette collection, créée en 1985, les éditions L'Harmattan se proposent de publier un ensemble de travaux concernant le monde méditerranéen des origines à nos jours. Déjà parus
Bernard Pierron, Juifs et chrétiens de la Grèce modeme:histoire des relations intercommunautaires, 1996 Be1kacem Mostefaoui, La télévision française au Maghreb, 1996. A. Labdaoui, Intellectuels d'Orient, intellectuels d'Occident, 1996. Colette Juilliard, Imaginaire et Orient, L'écriture du désir, 1996. Patrick-Charles Renaud, La bataille de Bizerte. Tunisie- 19 au 23 juillet 1961, 1996 Andréas Tunger-Zanetti, Provinces et métropoles:la communication entre Tunis et Istanbul (1860-19/3),1996. Germain Ayache, La guerre du Rif, 1996. Belkacem Recham, Les musulmans algériens dans l'armée portugaise (1919-1945), 1996. Souad BAKALTI, afemme tunisienne au temps de la colonisation, 1996. L Rabeh SEBAA,L'arabisation dans les sciences sociales, 1996. SamyaEL MACHAT, es Etats-Unis et le Maroc, Le choix stratégique (1945L 1959), 1997. Samya EL MACHAT, es Etats-Unis et la Tunisie, De l'ambiguïté à l'entente L (1945-1959), 1997. Samya EL MACHAT, es Etats-Unis et l'Algérie, De la méconnaissance à la L reconnaissance (1945-1962), 1997. François GEORGEON Paul DUMONT(dir.), Vivre dans l'Empire ottoman. et Sociabilités et relations inter communautaires, 1997. René TEBOUL,L'intégration économique du bassin méditerranéen, 1997. Ali Ben HADDOU,Maroc: les élites du royaume, 1997. Hayète CHERIGUl,La politique méditerranéenne de la France: entre diplomatie collective et leadership, 1997. Saïd SMAIL,Mémoires torturées, un journaliste et écrivain algérien raconte,2 volumes, 1997. Mohammed REBZANI,La vie familiale des femmes algériennes salariées, 1997. Chérif MAKHLOuF, Chants de liberté. Ferhat la voix de l'Espoir. Textes berbères et français, 1997. Mustapha HOGGA, ensée et devenir du monde arabo-islamique. P Valeurs et puissance, 1997. François CLÉMENT, ouvoir et légitimité en Espagne musulmane à l'époP 1997. que des taifas (Vè - Xlè). L'imamfictif,

Michel CA TALA

LES RELATIONS FRANCO-ESPAGNOLES PENDANT LA DEUXIEME GUERRE MONDIALE
Rapprochement nécessaire, reconciliation 1939-1944 impossible

Éditions L'Harmattan 5-7, rue de l'École-Polytechnique 75005 Paris

L 'Harmattan Inc. 55, rue Saint-Jacques Montréal (Qc) - CANADA H2Y IK9

cg L'Harmattan, 1997 ISBN 2-7384-5715-0

REMERCIEMENTS

Ce livre est le résumé d'une thèse de doctorat d'histoire contemporaine, soutenue à l'Université de Nantes en décembre 1995. Ce travail a été récompensé par le prix Jean-Baptiste Duroselle 1996, décerné par l'Institut d'histoire des relations internationales contemporaines, présidé par André Kaspi. Je tiens à remercier tous ceux qui m'ont aidé durant mes années de recherches. Yves-Henri Nouailhat a toujours été disponible pour diriger mon travail. Christian Hermann m'a guidé pour mes séjours en Espagne. Jacques Weber m'a fait l'honneur de relire l'ensemble de ma thèse. A Paris, Christine Lévisse- Touzé, Jean-Claude Allain, Maurice Vaïsse et Robert Frank m'ont toujours donné de précieux conseils. Paul Aubert et Victor Morales-Lezcano m'ont orienté vers les centres d'archives espagnols. Je remercie également la direction de la Casa de Velazquez qui m'a accueilli à Madrid pendant plusieurs mois. Les enseignants de l'Université de Nantes ont toujours soutenu mes doutes et mes interrogations. J'ai pu bénéficier de l'aide des conservateurs et des bibliothécaires des centres d'archives français et espagnols. Je les remercie tous, et particulièrement l'ensemble du personnel des archives diplomatiques de Nantes. Enfin, Jean-Marc Delaunay m'a fait partager ses connaissances, ses précieux conseils et sa chaleureuse amitié. Ce livre n'aurait jamais vu le jour sans la patience et le soutien de Danièle. Ce travail lui est dédié.

Abrévations

des notes:

AEF : Archives du ministère de l'Economie et des Finances, Paris AMAE-M : Archives du ministère des Affaires étrangères, Madrid AMAE-N : Archives du ministère des Affaires étrangères, Nantes AMAE-P : Archives du ministère des Affaires étrangères, Paris AN: Archives nationales, Paris CD : Cabinet diplomatique de la résidence générale de Rabat. DDF : Documents diplomatiques français DGFP : Documents of German Foreign Policy DmGF : Documentos lnéditos para la historia deI Generalisimo Franco FNSP : Archives de la Fondation nationale des sciences politiques, Paris FRUS : Foreign Relations of United States SHA T : Archives du Service historique de l'Armée de terre, Vincennes SHM : Archives du Service historique de la Marine, Vincennes SOFE : Service des Oeuvres françaises à l'étranger Abrévations du texte: BCRA : Bureau central de renseignement et d'action CFLN : Comité français de libération nationale CGI : Commissariat général à l'Information CNF : Comité national français CNR : Conseil national de la Résistance DGSS : Direction générale des services spéciaux DSRlSM : Direction des services de renseignement I Sécurité militaire EMA : Etat-major de l'Armée FFI: Forces françaises de l'intérieur FFL : Forces françaises libres FTP : Francs-tireurs partisans GPRF : Gouvernement provisoire de la République française JARE : Junta de auxilio a los Republicanos espanoles ORA: Organisation de résistance de l'Armée SERE: Servicio de evacuaci6n de refugiados espaiioles

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AVANT-PROPOS

L'histoire des relations internationales a été relancée et renouvelée en France par Pierre Renouvin et Jean-Baptiste Duroselle. Leurs élèves se sont d'abord consacrés à l'étude des relations entre la France et les grandes puissances. Peu se sont intéressés aux relations entre la France et les puissances moyennes ou petites. L'Espagne, par sa proximité géographique et les liens séculaires qui l'unissent à la France, aurait dû pourtant les intéresser. Une vieille tradition de l'Université française privilégie la formation de brillants hispanistes. Mais seuls quelques-uns d'entre eux ont consacré leurs recherches aux relations franco-espagnoles, et le plus souvent dans des domaines d'études spécifiques, comme les relations économiques ou culturelles. La situation a considérablement évolué depuis le début des années quatre-vingts. La mort de Franco et l'installation d'un régime démocratique en Espagne ont vaincu les réticences des historiens français, qui semblent redécouvrir leur voisin d'outre-Pyrénées... Le renouveau de l'histoire politique en France, et la reconnaissance définitive de l'histoire des relations internationales ont accompagné ce mouvement. Mais les relations franco-espagnoles au XXe siècle ont été étudiées en privilégiant des périodes particulières, ou des thèmes spécifiques. Les études d'ensemble, couvrant tous les aspects de la question sur une longue période, restent très rares. Les avancées les plus importantes ont été accomplies par les historiens espagnols, qui ont considérablement développé l'histoire des relations internationales dans leur pays, et, en particulier, l'histoire des rapports entre l'Espagne et ses principaux voisins. Mais une lacune étonnante persistait: les relations franco-espagnoles durant la Deuxième Guerre mondiale. Les progrès réalisés dans la connaissance de la politique extérieure générale de la France et de l'Espagne pendant cette période ont été considérables depuis vingt ans. Le moment semblait venu de tenter d'éclaircir cette question. La pauvreté de l'historiographie des relations franco-espagnoles au XXe siècle s'explique principalement par le caractère secondaire de la question dans l'histoire de la politique extérieure de la France. L'Espagne n'est alors qu'un voisin pauvre et affaibli, isolationniste et neutre, un partenaire bien secondaire de la France, comparé aux grandes puissances européennes, l'Allemagne et le RoyaumeUni. La France, grande puissance, se satisfait de la faiblesse espagnole et de sa neutralité, notamment durant la Première Guerre mondiale, car cela lui permet de contrôler le sud-ouest de l'Europe et l'Afrique du nord et d'entretenir la dépendance de ce voisin méditerranéen. Le rapport de force est bien inégal. La collaboration de l'Espagne n'est véritablement recherchée qu'au Maroc, où les deux pays se partagent la domination coloniale, et où la France doit intervenir aux côtés de l'Espagne lors de la guerre du Rif pour mettre fin aux ambitions d'Abd El Krim. L'instauration de la République espagnole en 1931 pouvait faire évoluer 9

positivement les rapports entre les deux pays. Pourtant, aucune avancée notable n'est vraiment enregistrée de 1931 à 1936 : la collaboration au Maroc est bien limitée, et la France se méfie des nombreuses doléances espagnoles sur le partage du Protectorat et sur Tanger. Les relations commerciales ne cessent de se détériorer sous l'effet de la crise économique mondiale. L'isolationnisme et la neutralité traditionnelle de l'Espagne ne font que renforcer l'impossibilité d'une alliance, ou d'un véritable rapprochement politique entre les deux pays: le gouvernement espagnol ne répond pas aux ouvertures françaises, et ne désire pas rejoindre le camp franco-anglais face au développement des menaces internationales au début des années trente. L'attitude de la France lors de la guerre civile espagnole de 1936 à 1939 est tout à fait révélatrice du malentendu franco-espagnol de la première moitié du XXe siècle et de l'impuissance de la France dans les années trente. Le gouvernement français de Front populaire soutient son homologue espagnol, mais adopte une prudente attitude de non-intervention sous les menaces d'extension du conflit. à l'échelle européenne. Jusqu'en 1938, la France refuse de prendre contact avec le camp nationaliste, jugé illégal, fasciste et responsable de la guerre. En fait, la France, enfermée dans ses contradictions idéologiques et paralysée par son impuissance, est incapable d'adopter une stratégie cohérente face à la guerre d'Espagne. La non-intervention devient rapidement une comédie hypocrite, devant la participation militaire de l'Allemagne et de l'Italie en faveur de Franco. Pourtant, exceptionnellement, cet horrible guerre civile mobilise l'attention de tous les Français, qui prennent parti pour l'un ou l'autre des belligérants, sur fond de conflit idéologique et politique interne. Il faut attendre l'arrivée d'Edouard Daladier à la présidence du Conseil en avril 1938 pour que le Quai d'Orsay tente les premières ouvertures: mais le nouveau ministre des Affaires étrangères, Georges Bonnet, se heurte à l'hostilité de l'opinion et des partis de gauche. L'envoi à Burgos de Louis Malvy est annulé en août 1938. La crise de Munich occulte le problème espagnol. Durant les dernières semaines de 1938, Daladier préfère suivre une prudente politique attentiste sur ce dossier. Mais la victoire franquiste de Catalogne en 1939 place les décideurs français face à leurs responsabilités, alors qu'une guerre avec l'Allemagne s'annonce inéluctable: comment renouer des liens avec le voisin espagnol, afin qu'il n'aille pas rejoindre le camp ennemi? Nous avons choisi de traiter notre sujet à partir de l'étude des sources françaises. Les relations franco-espagnoles sont donc vues à travers les politiques françaises à l'égard de l'Espagne. Le choix du cadre chronologique de ce travail était particulièrement difficile: le respect des limites exactes de la Deuxième Guerre mondiale, septembre 1939 - mai 1945, ne correspondait pas à une compréhension totale de la politique espagnole de la France. Il nous a semblé impossible de négliger les premiers mois de 1939: il fallait absolument démarrer à partir de la reconnaissance officielle du gouvernement Franco et de la fin de la guerre civile, pour comprendre les fondements des relations entre la France de la Troisième République et l'Etat franquiste. Mai 1945 ne correspond à rien dans les relations franco-espagnoles. Nous avions le choix entre deux dates plus significatives: la fermeture de la frontière franco-espagnole, symbole de la rupture entre les deux pays en 1946, aurait été un bon choix si nous avions consacré notre étude aux relations franco-espagnoles dans leur ensemble. Mais notre 10

problématique, basée sur l'étude des politiques françaises vis-à-vis de l'Espagne, nous imposait le choix d'une rupture fondamentale dans l'histoire de France: la libération d'août 1944, qui marque un nouveau départ dans la politique extérieure du pays. Entre février 1939 et août 1944, deux événements incontournables de l'histoire de la France dans la guerre nous imposent le cadre de ce travail: la défaite de juin 1940 et le débarquement des Alliés en Afrique du nord en novembre 1942. L'étude de la politique espagnole des derniers gouvernements de la Troisième République, du gouvernement de Vichy de juillet 1940 à novembre 1942, puis de Vichy et de la France combattante en 1943 et en 1944 nous permettra de dégager les objectifs et les moyens des politiques françaises vis-à-vis de l'Espagne, les obstacles et les contraintes auxquelles elles doivent faire face. Elle nous permet surtout, dans une période homogène, de chercher les permanences ou les ruptures dans la politique espagnole d'un Etat où coexistent des régimes politiques différents, des idéologies contradictoires, des divisions particulièrement marquées. La France réussit-elle à maintenir sa position privilégiée et dominatrice face à son voisin espagnol, alors qu'elle perd son statut de puissance mondiale entre 1939 et 1945 ? Quelles sont les conséquences de la situation internationale et de l'évolution de la Deuxième Guerre mondiale sur les objectifs et les moyens de la politique espagnole de la France? Quelle est la place de l'Afrique du nord et du problème impérial? Les décideurs français sont-ils capables, dans une époque si difficile, de suivre une stratégie cohérente, des objectifs à long terme? Peut-on déterminer des moyens contradictoires, des tactiques différentes? Assiste-t-on à une étape supplémentaire du grand malentendu qui règne entre les deux pays depuis le début du XXe siècle, ou s'agit-il au contraire d'une période exceptionnelle de rapprochement et de concorde, d'une étape transitoire dans l'histoire tumultueuse des rapports entre les deux voisins? Nous essaierons non seulement d'éclairer l'histoire des relations franco-espagnoles, mais également de mieux connaître la politique extérieure de la France pendant la Deuxième Guerre mondiale à travers l'évolution de sa politique espagnole.

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PREMIERE PARTIE DE LA VICTOIRE FRANQUISTE À LA DÉFAITE FRANÇAISE: LES DERNIERS GOUVERNEMENTS REPUBLIQUE À LA RECHERCHE DE LA TROISIÈME DE LA NEUTRALITE ESPAGNOLE

JANVIER 1939 JUIN 1940

-

CHAPITRE I LA RECONNAISSANCE DE L'ESPAGNE FRANQUISTE ET LA DIFFICILE REPRISE DU DIALOGUE FRANCO-ESPAGNOL

La reconnaissance d'un gouvernement par un autre est un acte important des relations internationales. Il ne s'agit pas ici de reconnaître un nouvel Etat, mais un nouveau gouvernement d'un Etat voisin. La reconnaissance implique un acte formel: un Etat reconnaît la légalité d'un gouvernement issu d'une révolution ou d'un coup d'Etat. Deux types de reconnaissance sont possibles: reconnaissance de facto et reconnaissance de jure, reconnaissance de fait ou reconnaissance de droit, la deuxième solution présentant toutes les assurances juridiques de droit international. L'échange de représentants officiels entre les deux gouvernements constitue une reconnaissance defacto s'il n'est pas suivi d'une décision officielle et publique de l'autorité politique compétente pour admettre le gouvernement reconnu comme autorité politique légale et unique de l'Etat concerné. La reconnaissance est donc un acte fondamental des relations internationales. Cette décision est souvent le fruit de multiples négociations entre les deux gouvernements concernés, de marchandages ou de compromis. Elle subit l'influence des contraintes internationales du moment, plus ou moins fortes selon l'environnement régional et selon la gravité de la situation locale. La reconnaissance de février 1939 est un acte particulièrement important dans l'histoire des relations franco-espagnoles. Mais sa portée internationale est tout aussi forte, à cause du contexte de tension européenne qui caractérise cette période, à cause des dangers diplomatiques et militaires de la situation espagnole pour la France. La reconnaissance de février 1939 est une étape importante de la politique extérieure de la France, et cet acte mérite une explication détaillée de son déroulement pour en mesurer correctement les causes et les conséquences. Seule l'analyse du processus des négociations et de la décision française aboutit à une explication d'ensemble de la reconnaissance de février 1939. Mais un problème majeur des relations franco-espagnoles est né de cette reconnaissance de la dernière heure: les accords Bérard-Jordana, qui marquent le rétablissement des relations officielles avec le régime franquiste. La question .de leur application vient perturber les nouvelles relations entre les deux Etats voisins, à la veille du début de la guerre en Europe.

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Une reconnaissance L'impératif stratégique

nécessaire

La position internationale de l'Espagne est un élément déterminant pour la sécurité des intérêts vitaux de la France dans la première moitié du XXe siècle. La situation géopolitique de la France et de l'Espagne montre l'interdépendance des deux pays dans le maintien de la sécurité du flanc sud-ouest de l'Europe. Depuis son installation en Afrique du Nord, la France doit absolument préserver ses communications avec les deux fleurons de son Empire, l'Algérie et le Maroc. Elle doit par conséquent contrôler les routes maritimes nord-sud qui traversent la Méditerranée. Or, l'archipel des Baléares se trouve au centre de ces routes Et l'archipel des Canaries au large des côtes du Sahara, dans l'océan Atlantique, se situe sur la route maritime qui conduit aux grands ports de l'Afrique Occidentale française, en particulier Dakar. L'Espagne possède aussi une possibilité d'atteindre directement la sécurité du Maroc et de l'Algérie. La zone nord du Maroc est une possession espagnole. Tout le nord du protectorat est donc sous la menace espagnole, de Port-Lyautey à Oujda, en passant par Meknès et Fès. L'Oranie n'est pas loin. Surtout, la rocade routière et ferroviaire de l'Afrique du nord française passe à quelques kilomètres de la zone espagnole, au nord-est du Maroc. C'est la seule voie de communication moderne entre les deux plus importants territoires de l'empire colonial français en Afrique. Et la menace peut être ici terrestre ou aérienne. Avant 1936, cette situation n'inquiétait pas énormément l'état-major français, certain de l'amitié ou de la neutralité d'un voisin espagnol affaibli. Mais depuis le début de la guerre civile, la France soutient la République espagnole, et ignore le camp nationaliste, soutenu par l'Allemagne et l'Italie. L'Espagne franquiste devient une ennemie potentielle. Le général Franco possède une armée nombreuse et aguerrie. Surtout, les Nationalistes sont appuyés par un fort contingent terrestre et aérien italien, doublé par un contingent allemand menaçant: la Légion Condor I. Dès juillet 1936, ce sont les franquistes qui occupent le Maroc espagnol, la plus grande île des Baléares, Majorque, les Canaries, et depuis 1937, ils contrôlent toutes les parties occidentales et centrales de la frontière des Pyrénées 2. La barrière naturelle des Pyrénées est une bonne protection contre les attaques terrestres sur le sud-ouest de la France, à condition bien sûr de disposer de quelques troupes de couverture. Mais dans les années trente, toutes les divisions françaises doivent être concentrées sur les frontières nord-est et sud-est du pays en cas de guerre européenne. L'état-major considère que le nombre limité des grandes unités n'est pas suffisant pour défendre un troisième front en métropole... Et les Pyrénées sont aussi franchissables par les avions militaires modernes, qui n'auraient aucun mal à atteindre les deux grandes villes du sud-ouest au départ des aérodromes du nord de l'Espagne, alors que l'on croyait Bordeaux et Toulouse protégées de toute attaque aérienne ennemie. Le danger est donc important et bien
I . La Légion Condor comptait 6 500 hommes, spécialistes de l'aviation et des blindés. Les «volontaires» italiens furent 50 000 en Espagne lors de leur engagement maximum. Hugh Thomas, La guerre d'Espagne, Paris, 1985, pp. 751.752, Guy Hermet, La guerre d'Espagne, Paris, 1989, pp. 209.217. 2. L'armée italienne est présente aux Baléares, mais les troupes allemandes et italiennes ne sont pas installées au Maroc. 16

réel. L'état-major s'en préoccupe dès 1937 en préparant des plans de défense des Pyrénées et du Maroc, et des plans offensifs contre l'Espagne et ses possessions coloniales. Ces plans sont revus et corrigés en 1938. Mais ils confirment la faiblesse des moyens terrestres et aériens que la France peut se permettre de dégager de ses missions principales contre l'Allemagne et l'Italie en cas de guerre européenne généralisée. Seule la marine semble avoir les moyens de maintenir la' circulation maritime en Méditerranée et en Atlantique, avec l'aide de la Royal Navy I. La séance du comité permanent de la Défense nationale de mars 1938 a bien montré cette faiblesse. Quand Léon Blum demande si la France est capable d'intervenir militairement en Espagne, les chefs militaires montrent l'impossibilité d'une telle manoeuvre 2. Les décideurs français, et en premier lieu le principal, Daladier, en tirent la conclusion qu'il faut par tous les moyens se dégager de toute contrainte militaire supplémentaire contre l'Espagne. Daladier est très conscient de la position stratégique de l'Espagne entre la France et l'Afrique du Nord 3. Une tentative d'entente avec le régime franquiste est dès lors inévitable. Daladier et Bonnet la préparent en 1938, mais elle n'aboutit pas. La défense des intérêts français en Espagne Bien entendu, depuis 1936, d'autres motifs poussent le gouvernement à un rapprochement avec les Nationalistes. Il faut songer à protéger les intérêts économiques français dans la péninsule. Dans le cadre du développement économique du XIXe siècle, le capitalisme français a fait de l'Espagne l'un de ses principaux marchés d'expansion. Albert Broder a montré la part importante des capitaux étrangers dans le développement économique de l'Espagne au XIXe siècle 4. Les investissements français ont été considérables de 1850 à 1914. De 1768 à 1890, la France fournit 62,6 % des sommes levées par l'Etat espagnol à l'étranger par emprunts publics, soit plus de un milliard de francs, dont 80 % depuis 1850. Les investissements privés ont été encore plus importants: plus de deux milliards de francs sont investis en Espagne de 1850 à 1913, la plus grande partie dans les chemins de fer espagnols. De 1881 à 1900, les investisseurs français s'intéressent également au secteur minier, soit en participation avec les Anglais dans leurs compagnies minières, soit directement dans la production de plomb, de zinc, de pyrites... Enfin, au début du XXe siècle, les investisseurs français se tournent vers les compagnies de distribution de gaz ou d'électricité, les compagnies de tramways, l'industrie chimique. « Au total, l'investissement français en Espagne frappe par son ampleur 5 » . Que sont devenus ces investissements de 1914 à 1939 ? Il est particulièrement difficile de répondre à cette question. Dans un premier temps, de 1914 à 1929, les entreprises françaises en Espagne semblent prospérer, particulièrement dans le secteur minier 6. Mais le flux massif des investissements français s'est définitivement arrêté depuis 1914. Environ 60 % des placements
I. Jaime Martinez-Parilla. Lasfuerzas armadasfrancesas ante la guerra civil espanola 1936-1939.Madrid,1987. 2. DDF 1932-1939, t. VIII, document 446. 3. Elisabeth Du Réau, Edouard Daladier. Paris, 1993, p. 334. 4. Albert Broder, Le rôle des intérêts économiques étrangers dans la croissance de l'Espagne au XIX' siècle. d'Etat, Paris, 1981.

1767-1924,

Thèse

5. Albert Broder,

«

Les investissements français en Espagne au XIX'siècle », La position internationale de la France, aspects
des pyrites de Huelva

économiques etfinanciers. XIX-XX' siècle. Paris,1977, p. 167. 6. Jean- Marc Delaunay, « Heurs et malheurs d'une compagnie étrangère en Espagne: la société française 1912-1923 », Espanoles)' Franceses en la primera mitad dei siglo XX. Madrid, 1982, pp. 41-50.

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français à l'étranger ont été perdus pendant la Première Guerre mondiale. Trois milliards et demi ont été vendus pour les achats de produits à l'étranger. Le capital investi en Espagne a été sévèrement touché: 741 millions de Francs (valeur 1913) sont cédés par voie officielle de 1914 à 1920 1. La reprise des investissements extérieurs dans les années vingt semble profiter essentiellement à l'Europe centrale et balkanique. Les investissements français en Espagne deviennent plus rares, et semblent se concentrer vers le développement des implantations industrielles, comme Pefiarroya, Saint-Gobain ou Michelin. Mais il n'existe aucune étude qui tente d'évaluer les conséquences de la crise des années trente sur les placements français en Espagne. Les conséquences de la guerre d'Espagne sont plus facilement identifiables, mais restent difficilement quantifiables: destructions dues aux combats, suspension des activités de certaines entreprises minières, collectivisation en Catalogne, réorientation des productions et des exportations des entreprises de la zone franquiste. Les législations en vigueur dans la zone nationaliste apparaissaient tout de même plus favorables au maintien d'une présence économique pour les patrons français 2. L'ampleur des intérêts économiques français en Espagne explique qu'une partie des chefs d'entreprises françaises souhaite depuis plusieurs années une reprise des relations commerciales avec la zone franquiste. Les chambres de

commerce françaises sont à la pointe d'une véritable campagne de « lobbying»

,

entamée dès 1937. Il serait vain d'énumérer ici le nom des différentes chambres de commerce qui envoient au ministère des Affaires étrangères des demandes pour l'ouverture de négociations commerciales avec l'Espagne nationaliste. Nous en avons recensé trente-sept, de novembre 1937 à février 1939. L'édifice est couronné le 7 février 1939 quand l'assemblée des présidents des Chambres de commerce de France vote à l'unanimité une motion demandant la reprise des relations commerciales avec l'Espagne nationaliste. D'autres groupements économiques les imitent bientôt: citons, entre autres, l'Association nationale d'expansion économique, la Fédération nationale des syndicats d'exploitants forestiers, la Commission d'exportation des liqueurs et spiritueux de France, le Syndicat de la parfumerie française. Mais l'action la plus originale et la plus constructive vient de la constitution, le 17 mai 1938, de la Chambre de commerce franco-espagnole de Paris, dont le but est de développer les relations commerciales avec l'Espagne

nationaliste. « Nos efforts vont donc tendre à construire une association très
puissante réunissant un grand nombre d'adhérents et à nous organiser pour être prêts, comme nous l'avons dit, à nous trouver, au moment venu, au côté des

négociateurs 3. » Elle est étroitement associée au groupe d'action interparlementaire pour la reprise des relations franco-espagnoles, dirigé à la Chambre par Pierre-Etienne Flandin, créé à la même époque, et qui regroupe en peu de temps près de 240 députés. Flandin est élu président d'honneur de la nouvelle Chambre de commerce. En novembre 1938, plus de 400 sociétés françaises adhèrent à la Chambre de commerce franco-espagnole ou à ses groupements régionaux. Elle édite un bulletin mensuel, la revue économique franco-espagnole.
France, aspects économiques et financiers, op. cit, pp 299-311, p. 304. 2. Jean-Marc Delaunay, « 1936 : les intérêts français en Espagne ", Autour de la guerre d'Espagne 1936-1939, Paris, 1989, pp.153-160.
3. AMAE-P, Relations Commerciales 1918

1. AlanS. Milward. Les placements français à l'étranger et les deux guerres mondiales ", La position inrernationalede la « - 1940,
Espagne, 58, lettre du 18 juin 1938, Chambre de commerce franco-espagnole à

Alphand.

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Bien entendu, cette association cherche à influencer le gouvernement français, et envoie de nombreuses notes qui tentent de démontrer la nécessité d'une reprise des échanges commerciaux I. Il semble bien que la création de ce groupe de pression économico-politique, qui doit agir principalement sur le gouvernement, ait été favorisée et même encouragée par le gouvernement lui-même. Dans une note de 1940 qui résume les

origines de l'association, la Chambre de commerce l'affirme sans embarras: « il
est important de noter que la création de cette Chambre de commerce a reçu dès ses débuts, l'approbation des services du ministère du Commerce et du ministère des Affaires étrangères de Paris. Ceux-ci ont estimé, à l'époque, que la création de cet organisme venait à son heure 2. »La constitution de ce vaste groupe de pression économique et politique, créé à l'instigation des Chambres de commerce, semble donc avoir été encouragée par le gouvernement Daladier, qui pouvait ainsi se prévaloir de cet appui très utile, surtout à la Chambre des députés, afin de faciliter ses premières tentatives de rapprochement avec Franco en 1938. Enfin, n'oublions pas qu'une vigoureuse campagne de presse en faveur de l'entente avec le général Franco est menée par des journaux conservateurs ou des revues nationalistes depuis 1936, relayée par des intellectuels de droite, des parlementaires ou des financiers. Mais l'argument économique, bien qu'important, n'est pas la motivation principale du gouvernement: les doléances des groupes de pression restent vaines en 1937 et en 1938. La situation politique n'est pas encore assez éclaircie. Ni l'argument sécuritaire, ni l'argument économique suffisent à accélérer le rapprochement avec l'Espagne franquiste. Il faut attendre la chute de la République espagnole... La chute de la Catalogne et l'exode républicain La contre-offensive de l'armée républicaine sur l'Ebre en juillet 1938 avait laissé quelques semaines de sursis à la Catalogne loyaliste. Mais les Nationalistes reprennent l'offensive en octobre et dès le 16 novembre, les Républicains abandonnent la rive gauche du fleuve et entament leur repli, après avoir engagé leurs dernières forces dans la bataille. Le 23 décembre 1938, l'élite de l'armée nationaliste, les divisions italiennes, marocaines et navarraisesde Franco, entament la conquête de la Catalogne. La situation semble dès lors désespérée. Tarragone tombe le 15 janvier 1939. L'attaché militaire français à Barcelone, le lieutenantcolonel Morel, informe régulièrement Paris de l'inexorable poussée de l'armée franquiste. C'est seulement le 18janvier que Morel estime pour la première fois que tout est perdu. Il décide de rapatrier ses archives vers Perpignan et lance ce

commentaire sans espoir: « aucune chance logique de redressement, aucune chance logique d'arrêt 3. » Deux jours plus tôt, l'ambassadeur de France à
Barcelone, Jules Henry, indiquait au Quai d'Orsay la précarité de la situation républicaine: « la tournure qu'ont prise les opérations de ces derniers jours permet difficilement d'envisager que les troupes gouvernementales puissent rétablir une
I. Elle s'appuie sur de puissantes organisations patronales et professionnelles. qui siègent d'ailleurs à son conseil d'administration, comme par exemple, la Banque nationale française du commerce extérieur, l'Union des tissus, la Fédération de la mécanique. la Fédération nationale de l'automobile, l'Association nationale d'expansion économique. l'Union des industries chimiques. 2. AMAE-N, Madrid. C. 399. note sur la Chambre de commerce franco-espagnole. 3. SHAT. 7 N 2756.

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situation de plus en plus périlleuse I. » La résistance républicaine s'effondre rapidement. Barcelone tombe le 26 janvier. Le 31 janvier, le Conseil des ministres de la République se tient pour la dernière fois à Figueras. Le président de la République, Azafia, traverse la frontière et se réfugie en France en compagnie de son premier ministre, Negrin. L'exode des Républicains vers la France a commencé depuis plusieurs jours. La frontière française est ouverte dans la nuit du 27 au 28 janvier aux réfugiés civils, qui sont déjà plus de 114 000 en France au premier février 2 ! Le sauve-qui-peut général a lieu entre le 5 et le 10 février: environ 500 000 réfugiés civils et militaires passent alors en France! La prise de Puigcerda le 13 février 1939 est la dernière action de la campagne militaire. Toute la Catalogne est occupée par les Nationalistes. La défaite des Républicains oblige le gouvernement français à adapter rapidement sa politique espagnole au nouveau rapport de forces entre les belligérants, alors que les Français semblent persuadés de l'hostilité du régime franquiste. En décembre 1938, à une question d'un des premiers sondages d'opinion ainsi formulée: « Pensez-vous que si le général Franco est vainqueur en Espagne, la France aura un ennemi de plus à ses frontières? », 74 % des Français interrogés répondent oui, et seulement 21 % non. Même si la fiabilité de ces premiers sondages est encore bien discutable, ils n'en reflètent pas moins une large assurance des Français sur ce problème, alors qu'ils apparaissent tant divisés sur l'attitude à adopter vis-à-vis des deux camps en présence 3. L'attentisme de la politique de Daladier à la fin de l'année 1938 est bien la preuve du désarroi de la diplomatie française dans sa gestion du conflit espagnol. Non seulement la France n'a pas assez soutenu la République, mais Daladier n'a pas su se rapprocher des vainqueurs. Confrontée à l'accélération brutale des événements militaires et à l'afflux considérable des réfugiés, la France doit adapter rapidement sa politique espagnole. La stratégie de l'attentisme perd toute sa valeur. Des décisions urgentes s'avèrent nécessaires. En janvier 1939, la France a encore le choix entre deux solutions: secourir énergiquement les Républicains pour leur éviter la défaite, ce qui implique l'abandon de la non-intervention et le risque d'un conflit généralisé en Europe, sans le concours britannique. L'Angleterre est en effet opposée à toute intervention militaire en Espagne. La deuxième solution consiste à entamer un véritable rapprochement avec le camp franquiste, souhaité depuis dix mois par les décideurs français. Un débat sur la politique espagnole de la France se déroule à la Chambre des députés en janvier 1939. Georges Bonnet défend la politique de nonintervention alors que les députés communistes et socialistes réclament une aide pour la Catalogne alors à l'agonie. Les Radicaux Indépendants, le groupe de Paul Reynaud, ministre des Finances, se déclarent favorable à la reconnaissance de Franco 4. Finalement, grâce au soutien de son parti, Bonnet obtient un vote de confiance sur la non-intervention par 374 voix contre 228. L'option de l'aide à la République est définitivement écartée. La seconde solution s'impose.

I. DDF 1932 - 1939, t. XIII, document 374. 2. Guy Hermet, La guerre d'Espagne. op. cit, p. 270. 3. Christel Peyrefitte,« Les premiers sondages d'opinion », Edouard Daladier, chefde gouvernement, Paris, 1977, pp. 265-278. 4. Jules Maurin, « La Chambre des députés et la guerre civile espagnole », Les Français et la guerre d'Espagne, Perpignan, 1990, pp.49-65.

20

Les accords Bérard-Jordana La préparation des négociations

Le 9 janvier 1939, Hoppenot, sous-directeur d'Europe au Quai d'Orsay, préconisait déjà l'ouverture de discussions avec Burgos tout en maintenant une

certaine équivoque: « nous pouvons être amenés à envisager à la fois une prise de contact officielle avec Franco [...] et certaines mesures d'assistance au
gouvernement espagnoll. » Mais Paris semble encore attendre un signe concret des Nationalistes. Le 20 janvier, Georges Bonnet reçoit la visite de Francisco De La Barra, ancien président mexicain, qui vient de rencontrer à Saint-Sébastien le ministre des Affaires étrangères de Franco, le général Jordana. Dans la note qu'il rédige après l'entretien, Bonnet affirme que De La Barra était porteur d'un message de Jordana pour le gouvernement français: « nos deux pays sont voisins, ils ont des intérêts communs et ils doivent s'entendre.» Jordana, après avoir donné des assurances sur le maintien de l'intégrité territoriale de l'Espagne face à ses alliés allemands et italiens, souhaite l'établissement de relations avec la France.

« Le gouvernement de Burgos souhaiterait l'envoi par la France, non d'un simple

agent commercial chargé de la défense des intérêts financiers et commerciaux français en Espagne, mais celui d'un agent général, jouissant du statut diplomatique, qui aurait l'autorité et la compétence suffisantes pour traiter avec lui de questions plus générales 2. » Le message est très clair: il ne s'agit pas de l'envoi d'un simple contact officieux, comme l'avait fait le Royaume-Uni en 1937. L'objectif est beaucoup plus large: il s'agit de nouer des relations officielles entre les deux pays. Par conséquent, la formule proposée par Jordana nécessitait la reconnaissance de l'Espagne nationaliste. Dès lors, le problème se complique: il ne s'agit plus seulement d'envoyer un agent à Burgos pour rétablir le contact, mais de préparer la reconnaissance de l'Espagne franquiste le plus rapidement possible. Mais le statut juridique de la reprise des relations entre les deux gouvernements, malgré les doléances nationalistes, n'est pas encore envisagé de cette façon par Paris. Seule une reconnaissance de facto semble être retenue pour l'instant, afin de maintenir des relations normales avec le gouvernement républicain 3. Bonnet et Daladier sont persuadés de l'urgence de la question. Il faut maintenant envoyer une mission exploratoire à Burgos. Même si l'effondrement militaire de la Catalogne ne fait plus aucun doute avec la chute de Barcelone le 26 janvier, Bonnet et Daladier restent prudents: ce premier contact doit être secret. Ils se souviennent des fuites malheureuses de l'été 1938 et de la campagne de presse qui avait fait échouer l'envoi de Malvy à Burgos 4. Il s'agit de trouver l'homme capable de mener cette opération. Georges Bonnet le choisit personnellement,avec l'approbation de Daladier. « Le choix du négociateur était d'une importance capitale. Quel diplomate pourrait être agréé par le général Franco et serait capable
I. Note citée par Elisabeth Du Réau. Edouard Daladier,op. cit, p. 335. 2. DDF 1932 -1939, t..XIII, document 401. 3. Ibidem. document 474. 4. sur ces premières négociations entre Paris et Burgos, voir Michel Catala, L'attitude de la France face à la guerre d'Espagne. " L'échec des négociations pour la reconnaissance du gouvernement franquiste en 1938 ». Mélanges de la Casa de Velazquez. XXIV-3, 1993, pp.243-262.

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de conclure un arrangement acceptable par notre Parlement? [...] Après avoir longuement réfléchi, je décidais de faire appel à Léon Bérard. Je savais par Quifiones de Leon qu'il serait agréé par le général Franco, qui connaissait bien les sentiments libéraux de ce ferme républicain, mais qui le considérait comme un ami sûr de l'Espagne. Pour réussir dans cette entreprise, il fallait de l'adresse, de Léon Bérard est une personnalité influente de la politique française des années trente. D'origine basque, sénateur des Basses Pyrénées depuis 1927, il a été plusieurs fois ministre. Membre de l'Alliance démocratique, ce centriste fut un adversaire farouche du Front populaire et un partisan de la politique de nonintervention en Espagne. C'est un pacifiste, qui approuve les accords de Munich au côté de son ami, Pierre-Etienne Flandin. Léon Bérard est un partisan de la politique extérieure de Georges Bonnet, et il approuve la dérive centriste du gouvernement Daladier. Il connaît bien le problème espagnol, comme tous les élus pyrénéens. Bérard lui-même, catholique et anti-communiste, n'est pas hostile à Franco 2. La réputation centriste de Bérard ne peut que plaire à la gauche modérée du Parlement. Bonnet ne pouvait trouver un profil plus adéquat pour cette mission. Léon Bérard n'est pas un diplomate, mais Bonnet ne s'en soucie guère, et préfère éviter l'emploi des professionnels du Quai d'Orsay, prudemment laissés de côté dans les contacts avec Franco depuis 1938. Après s'être entretenu avec Daladier, Léon Bérard accepte la mission. Les instructions que lui transmet Georges Bonnet sont claires. Par des négociations directes, il s'agit de régler les problèmes franco-espagnols nés de la guerre civile afin de rétablir de bonnes relations avec les Nationalistes pour assurer la sécurité des communications entre la France et l'Afrique du Nord. Léon Bérard, dans une lettre à Georges Bonnet du 2 mai 1939, résume ses objectifs ainsi: « l'objet de la mission que vous avez bien voulu me confier était beaucoup moins de négocier les conditions de la reconnaissance du gouvernement de Burgos que de régler des questions qui se posaient du fait de la guerre d'Espagne, entre nos voisins du sud et nous et d'où ne manqueraient pas de dériver, si elles n'étaient pas résolues, à la fois

l'autorité et de l'expérience, Léon Bérard réunissait toutes ces qualités 1.»

des sujets de mésentente durable et des difficultés graves 3. » Dans cette lettre
justificative de son action, le négociateur français place le règlement des questions pendantes entre les deux gouvernements comme son objectif prioritaire. Dans ses mémoires, Georges Bonnet résume d'une manière un peu différente ses instructions. La question qu'il pose à Léon Bérard lors de leur rencontre de la fin janvier place comme premier objectif la recherche de garanties espagnoles pour

permettre la reconnaissance: « voulez-vous aller à Burgos et demander au général
Franco s'il serait prêt à nous donner les assurances qu'exige la sécurité de la France en cas de guerre, au cas où nous déciderions de nous faire représenter auprès de lui 4 ? » Une note du Quai d'Orsay du 28 janvier 1939 précise le contenu des « assurances» que la France doit obtenir de Franco lors de ces négociations: le retrait de tous les « volontaires» allemands et italiens d'Espagne et du Maroc, l'engagement du maintien de la neutralité espagnole en cas de conflit européen
1. 2. 3. 4. Georges Bonnet. «Léon Bérard diplomate ». Revue des deux mondes. avril 1961, pp. 605.612, p. 608. Pierre Arrete Landresse, Léon Bérard. 1876.1960: le combat politique d'un avocat béarnais. Biarritz, DDF 1932.1939, t.XVI, document 15. Georges Bonnet, De MlInichà la gllerre. Paris, 1967, p. 84. 1988.

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assorti de l'impossibilité de maintenir en Espagne des bases militaires étrangères

susceptibles « d'une action dirigée contre la France », l'engagement de maintenir le
« statu quo territorial et politique» au Maroc, le rétablissement de la collaboration

française au Maroc, afin de lutter contre « les menées panislamiques et
antifrançaises qui ont leur centre à Tétouan », le dédommagement des pertes françaises dues à la guerre civile et, enfin, la livraison de minerais stratégiques (pyrites et cuivre) à la France I. Ce programme démontre que la France compte bien obtenir des conditions fermes et précises de l'Espagne nationaliste avant toute reprise des relations entre les deux gouvernements.
Les missions de Léon Bérard

Léon Bérard part très vite pour l'Espagne afin d'accomplir sa mission. Le 3 février 1939, il est accueilli à Bilbao par le maire de la ville, Lequerica. Il arrive à Burgos le lendemain et il est reçu par Jordana pour la première fois dans la soirée. Le comte Fransisco Gomez Jordana est le ministre des relations extérieures du gouvernement nationaliste. Ce militaire s'est fait connaître sous la monarchie par ses qualités d'administrateur, particulièrement au Maroc où il était en poste pendant la dictature du général Primo de Rivera.. C'est un monarchiste, conservateur, catholique, très éloigné des thèses politiques phalangistes. Il se distingue par ses amitiés pour les démocraties occidentales, et est toujours resté favorable au rapprochement avec l'Angleterre et la France. Il a d'ailleurs conservé de solides amitiés au delà des Pyrénées, notamment par sa participation aux négociations franco-espagnoles lors de la guerre du Rif. Mais c'est un nationaliste, très écouté du général Franco dont il a toute la confiance. Avant tout autre objectif, il se consacre à la défense des intérêts de son pays, et Bérard s'en rend très vite compte lors de cette première mission 2. Bérard reste en Espagne jusqu'au 6 février. Il est reçu deux fois par Jordana. L'atmosphère est cordiale et Jordana exprime plusieurs fois sa« sympathie» pour la France. Dès leur premier entretien du 4 février, Bérard donne connaissance des assurances demandées par le gouvernement français, qui reprennent les conditions signalées par le ministère dans sa note du 28 janvier. Jordana n'entend pas encore lui donner de réponses formelles. Mais ses premières paroles sur les demandes françaises restent bien équivoques: il déclare que l'Espagne ne tolèrerait aucune peut demander au gouvernement national de définir d'avance, la guerre n'étant pas terminée, la politique internationale que suivra l'Espagne de demain. » Jordana appelle ensuite l'attention de la France sur deux points: il insiste particulièrement sur la volonté du gouvernement nationaliste de récupérer tous les biens espagnols évacués en France par les Républicains et enfin, il revient sur le caractère juridique des relations entre les deux pays: l'échange de représentants doit avoir un caractère officiel, impliquant une reconnaissance de jure de l'Espagne nationaliste par la France. « Il ne conviendrait ni à l'Espagne ni à la France d'entretenir entre elles des relations presque honteuses, qui procèderaient à la façon d'une liaison
I. DDF 1932-1939, Guerres mondiales t. xm, document 450. 1990. 158, pp. 22-39.

atteinte à l'intégrité de son territoire; mais pour rappeller aussitôt que l' « on ne

2. Javier Tussel brosse un portrait intéressantde Jordana dans « L'Espagne et la deuxièmeguerre mondiale,l'étape Jordana ".
et des conflits contemporains.

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secrète et illégitime: " amores clandestinos " I. » La reconnaissance serait alors officielle, et surtout impliquerait la reconnaissance du seul gouvernement nationaliste comme gouvernement officiel et légal de l'Espagne, donc l'abandon de la République. Or, dans le deuxième entretien du 6 février entre les deux hommes, Jordana revient clairement et fermement sur ce point: seule une reconnaissance de jure serait admise par le gouvernement nationaliste. « L'amitié entre pays se fonde sur la confiance. Il y faut des preuves de loyauté réciproque [...] Il est nécessaire que l'établissement de relations entre les deux pays soit la signification et la portée d'une réconciliation totale. » Jordana ne promet rien de plus sur les assurances demandées par la France. Le 8 février, Bérard est de retour à Paris et rend compte immédiatement de ses entretiens. Le négociateur français était parti afin de ramener les assurances de Franco qui permettraient le rétablissement de relations entre les deux gouvernements. Il est porteur des garanties et des demandes formulées par Burgos. La désillusion dût être vive. En effet, le retournement de situation est d'importance. Pour Jordana, c'est la France qui se retrouve en position de faiblesse dans cette affaire: son attentisme permet à l'Espagne nationaliste de tenter d'obtenir une reconnaissance pleine et entière, assortie de garanties françaises quant au retour des biens espagnols. Nettement victorieuse dans la guerre civile, l'Espagne nationaliste sait que la France ne peut se permettre de rester sans relations avec elle dans le climat de tension qui sévit en Europe. La balle est maintenant dans le camp français... Les espoirs de Bonnet de maintenir le secret sur ses négociations sont aussi déçus. Dès le 3 février, la presse nationaliste fait état de l'arrivée en Espagne de Léon Bérard en première page 2... La nouvelle est reprise par la presse française alors que la controverse journalistique reprend de plus belle depuis janvier sur la reconnaissance du gouvernement franquiste. Les journaux français interrogent Bérard sur les résultats de sa mission. Mais à part un commentaire sur le bon accueil du général Jordana, Bérard reste muet sur le contenu des entretiens, tout comme Bonnet et Daladier. Dès lors, la presse française se perd en conjectures de toutes sortes. Mais les trois-quarts des journaux sont alors favorables à la reconnaissance de l'Espagne franquiste, devant les succès militaires des troupes nationalistes, et la presse de droite et du centre soutient la mission Bérard. Seule la presse de gauche critique vivement la tentative française: L'Humanité juge le 8 février qu'elle est un échec, tandis que Le Peuple pense que le premier pas français empêchait le pays d'imposer ses conditions. Léon Blum, dans Le Populaire et Le Midi Socialiste, est l'opposant le plus virulent à la mission Bérard: « quelle impatience, grands dieux, à s'humilier devant le succès! Quel manque de générosité, quel manque de dignité, quel manque de sagesse 3 ! » L'inclinaison favorable de l'opinion publique est un bon signe pour le gouvernement. Le choix de Bérard s'est avéré judicieux, il a effectivement rassuré l'ensemble de la classe politique. Daladier et Bonnet sont confrontés à une situation d'urgence, par l'ampleur de la défaite des républicains et par l'afflux des
I. Toutes les citations de ce paragraphe sont tirées d'une note de Léon Bérard du 8 février sur sa première mission à Burgos. DDF 1932-1939, t. XIV, document 74. 2. AMAE-N, Madrid, B Guerre Civile, 562, télégramme 35 du 3 février 1939, Bonjean à Bonnet. 3. Le Midi Socialiste. II février 1939.

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réfugiés. Le gouvernement français doit surtout définir sa position au sujet des conditions émises par Jordana sur la reconnaissance de jure. Le problème est urgent. Dans une note du 9 février, Rochat, directeur.politique adjoint du ministère, tente de faire le tour du problème. Son point de vue est aussi celui d'Alexis Léger. La reconnaissance de jure lui parait impossible tant que les troupes étrangères

resteront aux côtés des Nationalistes. « La menace italienne subsiste donc, grave.
La France peut, dans une certaine mesure, l'affaiblir en amenant le général Franco à évacuer les troupes italiennes. Va-t-elle, en consentant une reconnaissance hâtive, renoncer spontanément à un moyen d'action dont elle dispose à cet effet? » Et Rochat de conclure: « la constatation de la situation actuelle en Espagne nationaliste, l'examen de notre position à l'égard de l'Angleterre et de l'Italie conduisent donc à la conclusion que la reconnaissance de jure du gouvernement de Franco doit être essentiellement conditionnée par le départ des troupes étrangères encore stationnées sur le territoire espagnoll. » Le Quai d'Orsay semble vouloir rester ferme sur les conditions demandées à Burgos pour cette reconnaissance. Or, Franco ne veut pas s'engager davantage. Bonnet possède toutes les données de ce problème complexe. La presse annonce une délibération du gouvernement français sur cette question lors du Conseil des ministres du mardi 14 février. L'opinion du gouvernement britannique est particulièrement importante dans la définition de la position française. La France et le Royaume-Uni ont toujours essayé de se concerter sur les affaires espagnoles depuis le début de la guerre civile. Dès l'été 1936, Léon Blum n'a pris aucune décision sur l'attitude de la France face au conflit avant d'avoir consulté les autorités de Londres. La coopération entre les deux pays s'est toujours maintenue, notamment par l'intermédiaire du Comité de non-intervention de Londres. Depuis la conférence de Munich, la France poursuit résolument sa politique de « solidarité» avec l'Angleterre. C'est la seule voie réaliste, même si Daladier est tout à fait conscient de l'impossible réussite de la stratégie de « l'appeasement » menée par Chamberlain. Sur la reconnaissance de Franco, le jeu est subtil: la France doit rechercher le soutien de l'Angleterre afin de coordonner au mieux l'action des deux gouvernements, mais Daladier et Bonnet subissent l'influence des Britanniques qui cherchent avant tout à accélérer les choses et tentent de modérer la position française. Le Il février, Corbin apprend du Foreign Office que Lord Halifax est favorable à une reconnaissance rapide, et selon des arguments exactement contraires à ceux exprimés par Rochat. Selon le chef du Foreign Office, une

reconnaissance rapide « sans conditions précises» permettrait à Franco d'être plus
fort pour obtenir le départ des Italiens. Dans le cas contraire, Mussolini pourrait faire traîner ce départ afin de retarder la reprise des relations 2. La pression britannique est claire: il faut reconnaître Franco, même s'il ne fournit pas les conditions réclamées par la France. Le dimanche 12, Bonnet téléphone à Corbin. D'après le compte rendu de l'ambassadeur français à Londres, Bonnet est d'accord avec la vision anglaise du problème: « M. Bonnet est personnellement dans le même état d'esprit. Il table sur les impressions de M. Bérard qui sont très nettes. A son avis, les Nationalistes sont fermement décidés à assurer le retrait des
I. AMAE-N. Londres, 2./bidem, télégramme 1921-1940,200, note de Rochat du 9 février 1939. 393-397 du Il février 1939, Corbin à Bonnet.

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étrangers. » Lorsque Corbin souligne le manque de clarté des conditions « sécuritaires », Bonnet objecte l'urgence de la reconnaissance I... Bonnet considère dès lors que les garanties minimales de Jordana sont suffisantes. Il s'aligne sur la position anglaise pour garantir le succès de l'opération. Ce même jour, Corbin reçoit confirmation de Londres: Lord Halifax et Chamberlain doivent demander carte blanche sur l'Espagne au Conseil de Cabinet afin de pouvoir reconnaître le gouvernement Franco au meilleur moment, en commun accord avec la France 2. Assuré de la position britannique, le Conseil des ministres décide le 14 février, sur la proposition de Bonnet et avec l'accord de Daladier, d'envoyer Léon Bérard à Burgos pour une seconde mission, officiellement chargé de négocier un accord entre les deux pays pour permettre la reconnaissance de Franco 3 Bonnet pense que les obstacles de politique intérieure qui empêchaient jusque là toute reconnaissance sont maintenant en partie levés. Il l'explique de cette manière à Corbin: « la reconnaissance ne rencontrera d'ailleurs pas une opposition considérable. Le Sénat est unanime et le gouvernement peut obtenir facilement une majorité [ à la Chambre] en se passant des éléments de gauche. » D'ailleurs, il ne semble pas qu'une opposition à l'envoi de Bérard se soit manifestée au Conseil des ministres. Le même jour, le Conseil de Cabinet anglais décide de reconnaître le plus rapidement possible le gouvernement nationaliste, sans conditions précises. Halifax, sur la demande de Corbin, estime nécessaire la parfaite coordination des reconnaissances française et britannique. Il estime également que la capitulation républicaine coïncidant avec la reconnaissance des Nationalistes serait du meilleur effet sur les opinions publiques française et anglaise 4. Les deux gouvernements réussissent à se mettre d'accord sur une attitude commune. Daladier et Bonnet tiennent particulièrement à coordonner leur politique étrangère avec celle du Royaume-Uni. Il faut maintenir absolument l'unité de vue franco-britannique sur les questions européennes. C'est l'axiome principal de la politique extérieure de la France. Sur la question espagnole, ce principe est maintenu, mais avec la disparition des conditions sécuritaires qui devaient être le prix de la reconnaissance. La priorité devient dès lors la recherche d'une solution du contentieux né de la guerre civile, par la conclusion d'un accord permettant la reconnaissance rapide du gouvernement de Burgos. La France a assoupli sa politique pour bénéficier du soutien total de l'Angleterre. La solidarité avec Londres reste prioritaire, même s'il faut pour cela se résoudre à suivre la ligne de « l'appeasement ». La voix est désormais libre pour la négociation officielle que doit mener Léon Bérard à Burgos. L'Espagne joue et gagne Léon Bérard revient à Burgos le 18 février, accompagné de deux diplomates pour le seconder. Sa mission est maintenant officielle: le Conseil des ministres veut qu'il concrétise les ouvertures du début du mois, en acceptant la
I. AMAE-N, Londres. 1921-1940.200, note de Corbin du 13 février 1939. 2. Ibidem, télégramme 409-410 du 13 février 1939, Corbin à Bonnet. 3. Jean-Baptiste Duroselle estime que cette décision fut prise« à la sauvette », pour, d'après De Monzie, «ne pas rallumer une discorde qui n'est pas tout à fait éteinte. » Anatole De Monzie. Ci-devant, Paris, 1941, p. 89. 4. AMAE-N, Londres, 1921-1940,200, télégramme 433-438 du 14février 1939, Corbin à Bonnet. 26

reconnaissance de jure et en abandonnant le principe des conditions préalables. Pourtant, malgré l'adoucissement de la position française, ces ultimes négociations durent une semaine, en deux étapes bien distinctes. Le premier entretien avec le général Jordana a lieu le 18 février dans la soirée. Bérard expose la nouvelle position française: reconnaissance de jure mais sur la base d'une « réconciliation solide », grâce à « des éclaircissements nécessaires» pour « dissiper les malentendus ». L'abandon des conditions préalables est confirmé dès le début de ces pourparlers: «je ne suis pas venu pour stipuler des conditions auxquelles serait subordonnée une reconnaissance de jure, acte unilatéral que le gouvernement français accomplira d'accord avec le cabinet de Londres, mais pour préparer la " réconciliation" que nous souhaitons comme vous 1.» Le lendemain, la délégation française au complet rencontre une délégation espagnole composée de Gines Vidal et du Comte de Casas Rojas, deux collaborateurs directs de Jordana. Mais celui-ci n'est pas présent. Les deux délégations doivent se mettre d'accord sur des textes officiels, déclarations de principes pour confirmer solennellement la « réconciliation» entre les deux gouvernements. Ces discussions sont particulièrement difficiles: Bérard souhaite une déclaration politique où l'Espagne s'engagerait à maintenir son indépendance, son intégrité, sa neutralité. Mais tous les efforts de Bérard sont vains sur la neutralité: les Espagnols restent intransigeants et ne veulent prendre aucun engagement sur la future politique extérieure de Franco. Gines Vidal refuse même l'expression « bonne entente et paix» pour lui préférer « vivre en bon voisinage» ! Finalement, le projet de déclaration politique contient l'engagement de l'Espagne à maintenir son indépendance et son intégrité politique et économique. Les deux gouvernements se promettent collaboration au Maroc et bon voisinage en Europe. L'après-midi est consacré à la rédaction d'un second texte relatif au retour en Espagne des biens républicains rapatriés en France. Bérard accepte un texte espagnol où la France s'engage à accéder par tous ses moyens aux demandes nationalistes. Mais Gines Vidal s'oppose à une requête de Bérard pour lier ce retour au remboursement des créances françaises sur l'Espagne, notamment au remboursement des frais de séjour des réfugiés espagnols et des dommages subis par les biens français dans la péninsule durant la guerre civile. Finalement, Gines Vidal accepte d'ajouter un troisième texte sur cette question, où l'Espagne promet seulement d'examiner toutes les demandes française sur le remboursement des frais de séjour en France des réfugiés espagnols. La première étape se termine le 19 février dans la soirée. Bérard prend congé de Jordana qui doit s'absenter pour quelques jours en Catalogne, où Franco doit présider le défilé de la victoire à Barcelone. Rendez-vous est pris pour le 22 février, pour examiner à nouveau le projet d'accord après l'avis des gouvernements français et espagnol. Mais Bérard est beaucoup moins optimiste que lors de son

premier voyage: « il est incontestable que j'ai rencontré à Burgos des dispositions
moins favorables qu'il y a quinze jours. » Et il admet que sur ces deux demandes principales, il n'a pas obtenu satisfaction: « il nous a été impossible d'obtenir d'eux je ne dis pas un engagement, mais une déclaration, un mot pouvant impliquer une promesse même détournée quant à la future politique extérieure de l'Espagne
1. DDF 1932-1939.
I.

xrv, document 156.

27

en temps de paix ou en cas de guerre européenne [...] ils n'auraient pas fait plus de résistance si nous leur avions proposé de signer un véritable traité d'alliance [...] les fonctionnaires comme le ministre ont beaucoup insisté sur la restitution des biens espagnols en France. Ils n'admettent pas que la question de nos créances (frais d'hospitalisation des réfugiés par exemple) soit liée à celle-là I. » Bérard n'a donc rien obtenu de plus, les premier et troisième textes n'étant que des déclarations de principe, sans garanties du gouvernement espagnol. Bérard estime dans son compte rendu à Bonnet « qu'un accord peut se former sur les textes élaborés» le 19 février. Bonnet et Daladier font confiance à leur négociateur: leur décision est rapide et dès le 21 février, Bonnet donne son accord à Bérard pour la signature sur la base des textes rédigés le 19 février. La reconnaissance de jure interviendrait alors quarante-huit heures après le retour de Bérard à Paris 2. La seconde étape de ces négociations démarre le 23 février à Burgos. Bérard est reçu une première fois dans la soirée par Jordana. Le ministre espagnol expose aussitôt les contre-propositions du gouvernement de Burgos. Les trois déclarations y sont remplacées par un texte unique, beaucoup plus rigide, qui réduit les engagements politiques de l'Espagne à une phrase encore plus ambiguë 3, maintient l'intention de bon voisinage et la collaboration au Maroc, mais introduit des engagements particuliers pour la France: interdiction d'activités politiques aux réfugiés espagnols en France, interdiction de toute nouvelle livraison d'armes aux Républicains, obligation de rompre toute relation avec le gouvernement républicain en Espagne. La surprise est de taille pour Léon Bérard, persuadé de négociations plus faciles après l'accord du gouvernement français sur le projet du 19 février. Le texte proposé par Jordana est nettement plus défavorable aux intérêts français, et

n'évoque même pas le rapatriement des réfugiés. Le document espagnol « ne
reprend d'ailleurs dans le texte rédigé le dimanche précédent que les éléments favorables à la thèse espagnole et ne comporte aucune assurance de caractère politique à l'égard de la France 4. » Pourquoi Jordana a-t-il décidé de durcir le texte du projet d'accord? Jordana n'est disposé à faire aucune concession. Il a pu constater la reculade française sur les conditions préalables à tout accord. Il connaît l'empressement des Britanniques à conclure la reconnaissance. Les pressions allemande et italienne le poussent à prouver sa fermeté. Un de ses collaborateurs, José Rojas y Moreno, lui propose dans une note du 20 février de modifier le projet d'accord en remplacant le premier texte par une simple déclaration de bon voisinage et en transformant le deuxième texte en engagement formel de la France sur le retour des biens espagnols 5. Jordana lui-même décide de supprimer le troisième texte sur les réfugiés 6. L'effet d'annonce a bien réussi et la délégation française est très surprise par
I. DDF 1932-1939. t. XIV. document 156, annexes: compte rendu des entretiens des 18 et 19 février 1939 entre Jordana et Bérard. 2./bidem, document 167. nécessaires pour garantir son indépendance et sa souveraineté. » 4. DDF 1932-1939, t. XIV, document 2!O, note du département sur les entretiens des 23, 24 et 25 février 1939. 5. AMAE-M, R !O51 - E 21, note du 20février 1939, Rojas à Jordana. 6. Jose-Maria Borras Llop, « Relaciones entre los gobiernos de Paris y Burgos al final de la guerra civil espanola: la firrna dei
convenio Jordana

3. « Le gouvernementfrançais, convaincu de ce que le gouvernementespagnol réunit toutes les attributions et les caractères

306.

- Bérard

», Estudios

sabre historia

de Espana:

homenaje

a Manuel

Tunon de Lara, Madrid,

1981, II, pp. 297-

28

ce retournement. Le lendemain, diplomates français et espagnols se retrouvent pour essayer de trouver une solution acceptable par tous. Après que l'Espagne a refusé de réintégrer dans les accords les assurances politiques précédentes, Bérard décide pour la première et la dernière fois d'adopter une position de fermeté: la délégation menace de rentrer à Paris si l'Espagne ne cède pas. Finalement, un arrangement est trouvé: conformément au désir espagnol, le texte. de la déclaration politique reste très. vague, et la France s'engage à interdire toute activité politique de réfugiés à la frontière pyrénéenne dans une troisième déclaration dite de « bon voisinage ». En écbange, des assurances politiques verbales et complémentaires sont données par Jordana sur la politique internationale de l'Espagne lors de la signature de l'accord qui intervient finalement le 25 février 1939.
Présentation des accords

Une analyse plus complète des accords Bérard-Jordana s'impose. Ils se composent donc de trois textes. Le premier, intitulé « déclaration politique », reste très proche des contre-propositions espagnoles. La garantie demandée par la France

se réduit à une phrase:

« le gouvernement français, convaincu que le

gouvernement national d'Espagne réunit toutes les conditions nécessaires pour garantir l'indépendance et l'intégrité de l'Espagne, prend acte, à la suite des entretiens de Burgos, que les déclarations réitérées du généralissime Franco et de son gouvernement expriment fidèlement les principes qui inspirent la politique internationale du gouvernement de l'Espagne. » Suit l'engagement conjoint « d'entretenir des relations amicales, de vivre en bon voisinage et de pratiquer au

Maroc une politique de franche et loyale collaboration. » Aucune allusion directe
n'est faite à la neutralité de l'Espagne ni à la paix entre les deux pays. Les promesses de retirer les troupes étrangères ou d'assurer l'indépendance économique du pays ont disparu. L'ambiguïté du texte est encore accentuée par l'absence d'engagement direct de Franco, remplacé par la simple « conviction » française... Seule consolation d'importance limitée, la déclaration de bon voisinage et la collaboration au Maroc. Le texte donne l'impression que sa rédaction sibylline permet une interprétation la plus large et la plus vague possible, de manière à éviter à l'une des deux parties un engagement trop gênant. Ce premier texte nous donne, selon Léon Bérard lui-même, « l'esprit et la

signification profonde des accords I. » Si nous le comparons avec l'ambitieux
programme de garanties élaboré par le Quai d'Orsay lors du premier départ à Burgos du négociateur français,.la France n'a réussi qu'à arracher un engagement minimum de l'Espagne franquiste, et grâce aux assurances verbales données par Jordana sur le retrait des troupes étrangères le 6 février et sur le désir de paix de

l'Espagne le 25 février: « [ le général Jordana] a déclaré, dans les termes les plus
formels, que le gouvernement de l'Espagne nationaliste n'était lié par aucun engagement à l'égard d'autres puissances [...J le ministre des Affaires étrangères de l'Espagne nationaliste à plusieurs reprises a déclaré dans les termes les plus catégoriques à son interlocuteur que l'Espagne nationaliste voulait la paix nécessaire à la réorganisation du pays et n'entendait en aucune manière être entrainée dans une aventure qui la plongerait dans une guerre générale au moment
I. DDF 1932-1939, t. XVI, document 15.1ettre de Bérard à Bonnet, le 2 mai 1939. Voir le texte complet des accords p. 342-343. 29

où elle sortait de trois ans de guerre civile 1. » Ces déclarations n'ont tout de même pas le poids d'un accord écrit dûment paraphé, et ne sont même pas données par le dictateur tout puissant du régime. Même s'il est vrai qu'aucun accord ne lie à cette date l'Espagne franquiste à l'Allemagne et à l'Italie, Franco avait donné quatre jours auparavant son aval à la signature du pacte antikomintern ! Et quel crédit pouvait avoir en 1939 de simples assurances verbales, alors que des traités officiellement signés étaient périodiquement bafoués par les puissances amies de l'Espagne nationaliste? De toute manière, nous ne pouvons suivre l'autosatisfaction de Georges Bonnet lorsqu'il déclare: «en un mot, toutes les demandes présentées au nom de la France par Léon Bérard avaient obtenu satisfaction 2. » Le deuxième texte, « déclaration sur les avoirs espagnols en France», n'est guère surprenant. Le seul paragraphe ajouté au projet du 19 février est la reconnaissance par la France de « l'équité» de la demande espagnole. Le texte prévoit le retour en Espagne de tous les biens espagnols amenés en France contre l'avis de « leur légitime propriétaire », bétail, patrimoine artistique, véhicules et tous dépôts de valeurs, ainsi, bien sûr, que la flotte réfugiée dans les ports français, le matériel de guerre républicain et l'or de la Banque d'Espagne déposé à Mont de Marsan. La France cède sur tous les points sur ce chapitre, et d'ailleurs, ne s'était jamais engagée à résister... Enfin, le troisième texte, « déclaration de bon voisinage », est un engagement réciproque à «surveiller étroitement chacun sur son territoire toute

activité dirigée contre la tranquillité et la sécurité du pays voisin. » En outre, pour
répondre aux demandes de Jordana, la France s'engage à prendre « les mesures nécessaires pour interdire au voisinage de la frontière toute action de ressortissants espagnols qui serait contraire à la disposition ci-dessus. » Mais le projet de texte sur le rapatriement des réfugiés a été retiré par l'Espagne. La France se contente encore des assurances verbales de Jordana: « le général Jordana m'a déclaré que le gouvernement espagnol reprendrait tous ses nationaux [...] », mais sans précision quant à la date et au rythme des retours. Jordana refuse tout paiement de l'entretien des réfugiés en France. Sur le problème des réfugiés, comme sur celui des garanties politiques, la France obtient le minimum, c'est à dire des assurances verbales aléatoires. La France a accepté de grandes concessions dans le contenu des accords Bérard-Jordana, afin d'assurer une reconnaissance rapide du gouvernement franquiste. Daladier et Bonnet ont profondément évolué en quelques semaines sur le problème espagnol, sous l'influence des événements dramatiques qui exigeaient une solution, sous la pression britannique dont le soutien est indispensable pour leur politique internationale. Quant à Léon Bérard, il a entamé une négociation difficile le dos au mur, et sans grandes solutions de résistance face à un Jordana sûr de sa victoire. Il ne peut sacrifier l'ensemble de l'accord sur l'importance de certaines questions, alors que Bonnet n'en fait plus des conditions à la signature des accords: « je n'ai pas cru qu'il fût sage ni raisonnablement possible de
1. DDF 1932-1939, t. XVI, ddocument 210, «assurances verbales données par le général Jordana à M. Léon Bérard quant à la politique qu'entend suivre l'Espagne nationaliste. ». 2. Georges Bonnet, «Léon Bérard diplomate» , op. cit. p.6l0. 30

subordonner à ce problème [les réfugiés] le résultat même de la négociation I. »
Les Espagnols sont pour leur part largement satisfaits des accords. Jordana informe

Stohrer le 26 février de la conclusion des accords avec la France « par un plein succès pour l'Espagne [...] La France a accepté toutes les demandes de l'Espagne [...] L'Espagne semble avoir affirmé à cette occasion sa souveraineté absolue. Par
contre, le ministre a souligné que

- comme

ill' avait toujours dit

- l'Espagne

avait

refusé

de prendre
2 »

aucun engagement

et de souscrire

à des conditions

quelconques

L'attentisme de Daladier et de Bonnet conduisent la France à un acte de dernière heure, précipité, sous la contrainte et la pression des événements. Toutes les négociations s'en ressentent et conduisent les décideurs français à abandonner toutes conditions préalables à la reconnaissance. Les accords de Burgos apparaissent comme le symbole dissimulé de la faillite française sur la question espagnole. Ils se placent aussi dans la ligne des abandons successifs de la France en Europe, de la remilitarisation de la Rhénanie aux accords de Munich, en passant par l'Anschluss. La reconnaissance et ses conséquences

Manuel Azafia, le président de la République espagnole, est resté à Paris après son exil de Catalogne. Dès le 29 janvier, il avait fait part à Jules Henry de son opposition à la résistance militaire: « je souhaite ardemment que la France et l'Angleterre, auxquelles les Etats-Unis pourraient peut-être s'associer, fassent tout

ce qui est en leur pouvoir afin de mettre fin au conflit 3. » Le 15 février, un
collaborateur de Georges Bonnet rencontre le beau-frère d'Azafia, Rivas Chérif. Le président refuse de rejoindre Negrin en Espagne. Il pense démissionner, mais il ne désire pas le faire avant l'annonce de la reconnaissance de Franco par la France. « Azafia souhaite ne pas embarrasser le gouvernement français. C'est pourquoi il suggère que celui-ci veuille bien lui faire savoir officieusement par un mot personnel par exemple, quarante-huit heures à l'avance, son intention de

reconnaître Franco, et il démissionnera aussitôt 4. » Le scénario est respecté:
Azafia démissionne le 28 février 1939, quelques heures après la décision officielle de la reconnaissance de Franco. L'arrangement est pratique pour les deux parties: Azafia ne peut se faire accuser d'abandon prématuré, et la France obtient un geste important qui marque la division des Républicains. Daladier et Bonnet peuvent dès lors se prévaloir de l'accord de laplus haute autorité républicaine, comme une caution sur la reconnaissance de Franco.
La reconnaissance officielle

Il ne reste qu'à s'assurer le soutien de la Chambre des députés. L'affaire est d'importance: la crainte d'une réaction pro-républicaine d'une assemblée élue en 1936 par la victoire du Front populaire avait déjà fait reculer le gouvernement en
I. DDF 1932-1939, t. XVI, document 15, lettre de Bérard à Bonnet, le 2 mai 1939. 2. Les archives secrètes de la Wilhelmstrasse, III, document 519, p. 714. 3.DDF 1932-1939, t. XIV, document 38, télégramme du 4 février 1939 de Jules Henry à Bonnet. 4. AMAE-P, Papiers 1940, Cabinet Georges Bonnet, 5, note pour le ministre du 15 février 1939. 31

1938. Mais les temps ont changé, la situation a considérablement évolué et la majorité parlementaire de Daladier a glissé vers la droite à l'automne 1938. En janvier, la Chambre s'était déjà prononcée pour le maintien de la non-intervention. Mais il reste encore soixante-treize députés communistes et cent cinquante-quatre socialistes à la Chambre... La question de la reconnaissance du gouvernement Franco est abordée le 24 février, alors que les accords Bérard-Jordana ne sont pas encore signés. La question est discutée par l'assemblée suite à une interpellation du député Forcinal. Elle donne l'occasion à Daladier de s'expliquer sur les origines de la mission de Léon Bérard: la chute de la Catalogne, l'afflux des réfugiés, l'attitude pacifique d' Azafia, la sécurité du pays, la position britannique, la défense des intérêts économiques français en Espagne imposent la reconnaissance du général Franco. « Je soutiens que l'intérêt de la France est d'avoir des relations de bon voisinage avec le gouvernement réel qui est le gouvernement du général Franco [...J C'est la diplomatie de la présence et de l'action que je défends, à l'écart de toute préoccupation de parti et de toute préoccupation politique et n'envisageant que la sécurité de la patrie 1. » La reconnaissance est votée par 323 voix contre 261. L'ensemble des socialistes et des communistes votent contre, accompagnés par onze membres de l'Union socialiste et républicaine, six députés de la Gauche indépendante et dix-sept radicaux, dont Cot et Mendès-France. Daladier obtient sans grande difficulté la confiance de l'Assemblée. Paradoxalement, c'est la Chambre du Front populaire qui approuve la reconnaissance du général Franco. L'alliance de 1936 a encore réuni quelques radicaux de gauche aux socialistes et aux communistes pour continuer à soutenir la République soeur du Frente Popular espagnol. L'obstacle tant redouté pendant de longs mois est franchi par le gouvernement. Mais la question a été débattue à la suite d'une simple interpellation, et avant la fin des négociations de Burgos. De cette manière, Daladier évite la divulgation des accords, un débat trop préparé et le risque de voir les députés s'insurger contre la faiblesse des assurances franquistes. La Chambre ne se prononcera pas sur les accords Bérard-Jordana. Le 27 février, le Conseil des ministres se prononce à l'unanimité pour la reconnaissance de l'Espagne franquiste, conjointement avec la reconnaissance britannique. La reconnaissance par la France d'un gouvernement dictatorial, né d'un coup d'Etat, lié à ses deux principaux ennemis potentiels, et vainqueur au bout de trente mois d'une horrible guerre civile d'un régime républicain et démocratiquement élu, ne peut que susciter des réactions multiples, en France et à' l'étranger. Il serait impossible de recenser l'ensemble des commentaires de la presse nationale et des gouvernements étrangers sur cette question. Nous allons tenter d'en donner un aperçu synthétique. L'opinion publique française a suivi passionnément le déroulement du conflit espagnol depuis juillet 1936. Les Français n'avaient jamais autant parlé de l'Espagne depuis les guerres napoléoniennes. Les journaux de gauche soutenaient la République, tandis que ceux de droite s'acharnaient contre « le péril communiste» . Rares étaient ceux qui gardaient une attitude modérée. Les Français s'enflammaient pour ce conflit acharné. Les réactions de la presse aux négociations
1 . Annale$ de la Chambre de$ Députh. 24 février 1939.

32

de Léon Bérard et à la reconnaissance s'inscrivent dans le clivage de l'opinion entre gauche et droite, entre pro-Républicains et pro-franquistes, entre antifascistes et anti-communistes. Léon Blum dans Le Populaire précède tous ses

articles sur la question d'une vibrante exclamation de refus catégorique: « non!
non! non! ». Lorsque Léon Bérard rentre de Burgos le 20 février, L'Humanité le 22 février que la France ne demande plus de conditions

commente: « Monsieur Bérard revient dès aujourd'hui à Paris sans avoir été reçu par Franco et après avoir encaissé un nouveau camouflet. » Quand Bérard apprend
aux journalistes

préalables à la reconnaissance de jure, Le Populaire s'exclame indigné: « à plat
ventre devant le vainqueur, à genoux devant l'insurrection rebelle et tout cela bien sûr au nom des intérêts de la France I ! » La reconnaissance est tout aussi mal accueillie par la presse de gauche. Elle s'indigne du vote de l'Assemblée du Front populaire, qui signe l'enterrement de la République espagnole, alors que les troupes italiennes occupent la Catalogne 2. Par contre, la presse de droite comme L'Action Française ou Le Petit Journal n'ont de cesse de soutenir la mission de Léon Bérard. Les accords Bérard-Jordana, dont le texte exact est tenu secret, et la reconnaissance de jure du gouvernement nationaliste ont un impact très important dans la presse et sur l'opinion française. Les commentateurs de 1939 pensent que c'est un acte capital de la diplomatie française. La reconnaissance par Londres et Paris n'est pas du tout traitée de la même manière par la presse espagnole de la zone nationaliste. Les journaux sont contrôlés fermement par la censure gouvernementale et seuls coexistent auprès de la presse phalangiste quelques journaux catholiques conservateurs. Manifestement, la consigne officielle est respectée: la signature des accords et l'annonce de la reconnaissance sont renvoyés à l'intérieur des journaux. Le journal catholique de Bilbao, La Gaceta deI Norte, annonce la reconnaissance en page trois, par un article de quinze lignes sur une petite colonne. Le consul à Bilbao, Castéran, juge

qu'il s'agit « d'un simple entrefilet perdu au milieu d'informations diverses et sans
intérêt. » Le journal phalangiste de Bilbao, El Correo Espanol, ne consacre que treize lignes à la nouvelle 3. La presse des Baléares parle de la reconnaissance de la même manière, en page quatre, entre l'annonce de la reconnaissance égyptienne et lithuanienne 4 ! La Voz de Espana fait un peu plus de place à cet événement, mais pour lancer un avertissement à la France et à l'Angleterre: « l'Espagne a cessé d'être un pays de deuxième catégorie, un pays presque colonial. De bonnes relations [avec les démocraties occidentales], assurément, car le ressentiment n'a jamais été une attitude espagnole. Mais que l'on sache bien clairement que l'Espagne ne refera pas le jeu des chancelleries qu'elle avait servies docilement.

Nous avons recouvré notre personnalité et par conséquent,notre destin 5. »

La reconnaissance du gouvernement franquiste par la France le 27 février 1939 est un acte important des relations franco-espagnoles au XXe siècle et de la politique extérieure de la France en 1939. Le contraste entre la perception de l'événement par la presse française de l'époque et le peu de place qui lui est
I. 2. 3. 4. 5. L'Humanité, le 20 février 1939 et Le Populaire, le 23 février 1939. David Wingeate Pike, Les Français et la guerre d'Espagne, op. cit.. AMAE-N, Madrid, C, 120, lettre 16 du 28 février 1939, Castéran à Bonnet. AMAE-N, Madrid, C,157, lettre 14 du 28 février 1939 du consul de France à Palma de Majorque. La Voz de Espana du 28 février 1939. 33

accordé par l'historiographie actuelle est frappant. Il convient de remettre les accords de Burgos à leur juste place. La reconnaissance du 27 février 1939 est la conclusion de la politique française face à la guerre d'Espagne. Elle est le reflet des contradictions et des atermoiements d'une diplomatie désemparée face à un conflit dont l'internationalisation condamnait la France à l'inaction. La reconnaissance de février 1939 est le dernier acte diplomatique majeur de la France et de l'Angleterre avant l'entrée des troupes allemandes à Prague, moins de trois semaines plus tard, le 15 mars 1939. C'est le symbole du retrait spectaculaire de la politique française au sud de l'Europe, comme Munich l'était sur le théâtre principal de l'action, en Europe centrale. Pourtant, l'affaire n'avait pas été traitée avec légèreté, mais surtout avec une précipitation évidente. C'est tout simplement un symbole supplémentaire de la faiblesse de la politique extérieure de la France depuis 1936.
La nomination des ambassadeurs

La reconnaissance par la France du gouvernement franquiste est aussitôt suivie par l'échange d'ambassadeurs entre les deux pays. L'étape est importante: les deux hommes participeront directement à l'élaboration de la stratégie diplomatique de leur gouvernement. Dans cette période particulièrement difficile des relations internationales, la personnalité du représentant direct de la France peut avoir des conséquences importantes. La mission en Espagne apparaît bien délicate. Bonnet et Daladier souhaitent confier le poste à Léon Bérard. Le choix semble évident: l'homme est apprécié des Espagnols et reste le négociateur des accords de Burgos. Mais Bérard refuse I. Le gouvernement recherche alors l'homme providentiel. Georges Bonnet semble être à l'origine du recours au maréchal Pétain, d'après son témoignage de 1965 à Pierre Bourget; « Bérard ayant refusé, je pensais à Pétain. Pourquoi? Parce que, secrétaire d'Etat à la présidence du Conseil en 1925, j'avais été le chercher à la demande de Painlevé pour lutter contre Abd el-Krim. Il avait accepté, et à ce moment, le général espagnol, qui était chef d'état-major à Madrid était le général Jordana! Les deux chefs s'étaient connus et avaient travaillé ensemble pour établir le plan de campagne qui avait abouti à la victoire (...) Je pensais donc que pour cette première raison l'envoi de Pétain serait excellent. En outre, il était le vainqueur de Verdun et Franco avait pour lui, je le savais, une grande admiration dans l'ordre militaire (...) Daladier que j'avais prévenu de mon idée l'avait approuvée dès le début 2. » Bonnet préfère un militaire à un diplomate. Il faut trouver un nom, un symbole; Bonnet cherche à créer un choc politique et médiatique. Son choix se fonde sur deux raisons; Pétain connaît Jordana, et sa position et son prestige ne pourront qu'honorer et impressionner Franco. La nomination de Pétain démontre aux Espagnols tout l'intérêt que porte la France au retour de bonnes relations avec l'Espagne. Deux autres motifs sont importants et sans doute tellement évidents que Bonnet les passe sous silence; Pétain, même s'il a la réputation d'un officier républicain, n'est pas indifférent à la cause nationaliste et il a toujours soutenu la
I. Nous ne connaissons pas exactement les raisons de ce refus. Léon Bérard voulait-il persuadé de J'échec de cette mission? 2. Pierre Bourget, Un certain Philippe Pétain, Paris, 1966, p. 158. conserver ses fonctions politiques, ou était-il

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non-intervention. Lorsqu'il accepte sa mission, il n'a aucun état d'âme pour le camp vaincu. Surtout, le prestigieux soldat ne peut avoir aucun doute sur l'utilité de sa mission, telle que la présente Bonnet: assurer la sécurité de la France en cherchant à garantir la neutralité de l'Espagne franquiste en cas de conflit. Elisabeth Du Réau signale que « le choix de Philippe Pétain montre l'importance attachée aux considérations stratégiques I. » Il doit œuvrer à la sécurité des frontières avec l'Espagne sur les Pyrénées, afin de dégager l'armée de toutes nouvelles charges défensives 2. Pétain accepte très rapidement: il retrouve enfin un poste officiel, depuis son passage au ministère de la Guerre dans le cabinet Doumergue en 1934. Nous ne ferons pas ici sa biographie, déjà amplement étudiée par ailleurs 3. Pétain est alors âgé de plus de 82 ans. L'homme est encore alerte et ne semble pas encore gagné par ses célèbres moments de torpeurs. Il connaît l'Espagne, mais celle de la monarchie d'Alphonse XIII et de la dictature de Primo de Rivera. Son premier contact date de la guerre du Rif. De 1925 à 1926, il rencontre de nombreuses fois les personnalités dirigeantes espagnoles, notamment Jordana et Primo de Rivera. Il recontre deux fois Franco, à Ceuta en juillet 1925 et à Madrid en février 1926. Nul doute qu'il ait retenu le parcours militaire impressionnant du jeune général durant les campagnes marocaines. Pétain contribue à mettre en place la collaboration franco-espagnole victorieuse d'Abd El Krim. Il restera de fait toujours très populaire en Espagne. Mais son dernier voyage à Madrid date de novembre 1928. L'Espa.gne a bien changé en 1939, et contrairement à 1926, la France n'a plus le même prestige dans la péninsule... Pétain rencontre Franco une dernière fois à Paris en 1930. Mais les deux hommes se connaissent peu, et leurs entretiens restent informels et rapides 4. Bonnet reçoit Pétain au Quai d'Orsay. Le ministre lui donne ses premières instructions et le sens général de sa mission: neutralité de l'Espagne et application des accords Bérard-J ordana. Pétain note avec application les consignes du

ministre:

«

Bonnet fut à la fois étonné et ému de voir" ce vieillard illustre" , assis

là devant lui, la plume levée au dessus de son papier, comme un écolier studieux; de temps à autre, il disait:" Parlez plus lentement pour que je puisse tout noter" 5. » Pétain rencontre également Daladier le 28 février. Sa nomination en Espagne est annoncée officiellement le 2 mars 1939. Elle est bien ressentie, à Paris comme à Burgos. La presse française de droite et du centre se félicite du choix du gouvernement et publie les commentaires élogieux de circonstances, prononcés par Pétain sur Franco. L'attitude des journaux de gauche est plus nuancée mais elle montre la formidable popularité du maréchal Péta.in en 1939. Léon Blum, dans Le Populaire, critique l'envoi du maréchal en Espagne, qu'il qualifie de « faute de goût [...J le plus noble, le plus humain de nos chefs militaires n'est pas à sa place auprès du général Franco. » Le quotidien socialiste voit dans cette nomination la
I. Elisabeth Du Réau. Edouard Daladier, op. cit, p. 336. 2. Cette thèse est confirmée par Christine Lévisse-Touzé, qui note les analogies de carrière entre Pétain et le général Noguès, nommé en 1936 résident général à Rabat: tous les deux ont servi au Maroc et ont combattu aux côtés des Espagnols lots de la guerre du Rif. Christine Lévisse-Touzé, L'Afrique du Nord: recours ou secours ?, Thèse d'Etat, Paris l, 1991, p. 45. 3. Deux ouvrages se dégagent de l'abondante bibliographie consacrée à Philippe Pétain: Herbert Lottman, Pétain, Paris, 1984, Marc Ferro, Pétain, Paris, 1987. 4. Franco a été très marqué par ses rencontres avec le vainqueur de Verdun. Il a été fortement impressionné par la carrière de son iJ1ustre aîné, comme d'ailleurs la grande majorité de ses contemporains. 5. Herbert Lottman, Pétain, op. cit, p, 215. 35

preuve de l'échec des missions de Léon Bérard à Burgos, mais se garde bien de critiquer Pétain. L'homme semble alors intouchable 1... En Espagne, la venue de Pétain est très vite approuvée par Franco et Jordana, flattés de l'arrivée du prestigieux militaire, qu'ils savent bien disposé pour le camp nationaliste. Ramon Serrano SUDer,beau-frère du Caudillo, ministre de l'Intérieur et véritable numéro deux du régime, pourtant particulièrement mal disposé à l'égard de la France pour son attitude durant la guerre civile, se souvient encore, cinquante ans plus tard, de l'impression très favorable ressentie à Burgos à l'annonce de l'arrivée prochaine de Pétain: « nous étions tous blessés par l'attitude de la France durant la guerre civile. Mais nous avions une grande admiration pour les soldats français de 1914-1918 et pour leurs chefs. Quand nous avons reçu la nouvelle, nous étions très surpris. Nous ne nous attendions pas à cela! Franco et Jordana m'appelèrent auprès d'eux, très étonnés mais pleins d'orgueil. Franco nous dit :" le maréchal Pétain, gloire de la France authentique, sera reçu avec notre respect le plus profond" 2. » Quelques jours plus tard, le gouvernement franquiste nomme José Felix De Lequerica ambassadeur d'Espagne à Paris. Né en 1891 à Bilbao, d'une famille d'industriels basques, avocat de formation, ce monarchiste s'est lancé très jeune en politique. Député aux Cortes dans les années vingt, sous-secrétaire d'Etat à la présidence du Conseil dans le cabinet Maura, journaliste, homme d'affaires, ce personnage aux multiples facettes s'est très vite rallié au camp nationaliste lors de la guerre civile. Maire de Bilbao depuis le 19 août 1938, Lequerica est intelligent, travailleur, mais particulièrement opportuniste 3. Surtout, il ne cache pas ses sympathies pour la cause allemande. Le contraste est singulier avec son homologue français: leur différence d'âge, d'origine, d'éducation, de carrière sont frappantes. Seule leur inexpérience diplomatique les unit. Franco choisit un homme inconnu en France, comme si l'ambassade de Paris n'était qu'une récompense pour un serviteur zélé du Caudillo. Face à l'envoi en Espagne d'un des Français les plus prestigieux de son temps, la nomination de Lequerica apparaît bien terne, surtout effectuée après celle de Pétain. Une partie de la presse française n'est pas dupe, et L'ordre stigmatise« l'affaire Lequerica » en présentant le nouvel ambassadeur en germanophile et francophobe reconnu. Le quotidien parisien voit dans cette nomination la preuve de la politique anti-française envisagée par le général Franco 4. Lequerica est tout de même bien accueilli à Paris. La classe politique française favorable à la cause nationaliste se presse dans les salons du nouvel ambassadeur. Léon Bérard, Xavier Vallat, Pierre-Etienne Flandin, Pierre Laval assurent à Lequerica un accueil chaleureux 5. Pétain ne bénéficie pas des mêmes égards en Espagne.

1. Le Populaire, le 3 mars 1939. 2. Entretien avec Ramon Serrano SUDer. 3. Juan Avilès Farré,« L'ambassade de Lequerica et les relations hispano-françaises ]939-1944", Guerres mondiales et conflits contemporains, 158, 1991, pp. 65-78. 4. L'Ordre, le 7 mars 1939, cité par David Wingate Pike, Les Français et la guerre d'Espagne, Paris, 1975, p. 358. 5. Maria Jesus Cava Mesa, Los diplomdticos de Franco. José Felix De Lequerica. Temple y tenacidad, Bilbao, 1989, p. 142.

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Pétain en Espagne

Le départ de Pétain pour l'Espagne est un véritable événement. Dans la soirée du 15 mars, le maréchal arrive à la gare d'Orsay pour prendre son train qui doit le conduire à Hendaye, Le lendemain matin, le nouvel ambassadeur arrive à Hendaye et devant la foule, traverse à pied le pont international de la Bidassoa, Il est reçu en Espagne avec les honneurs militaires et gagne de suite Saint-Sébastien toute proche, Les services de l'ambassade sont logés à la maison de France, siège du consulat généraL Pétain s'installe à la villa Zinza, une grande demeure qui domine la ville, dans le quartier d' Ategorrieta, Il y reste jusqu'en octobre 1939, date du retour de l'ambassade à Madrid, Pratiquement toutes les missions étrangères étaient installées dans cette station balnéaire du Pays Basque, où un bureau des Affaires étrangères espagnol faisait la liaison avec Burgos, Avant de prendre son poste, Pétain avait émis quelques conditions, toutes acceptées par Bonnet. Certaines restent anecdotiques: une voiture neuve, le refus de femmes à l'Ambassade, Les épouses séjournent donc à Hendaye.., Surtout, une de ces conditions marque durablement la mission française en Espagne: Pétain exige d'être accompagné d'officiers de son choix, en plus des diplomates nommés par le Quai d'Orsay, L'organisation de l'ambassade s'en ressent aussitôt Deux groupes coexistent au sein de la mission française, Pétain emmène deux officiers avec lui: le général de brigade Vauthier, à ses côtés à Paris depuis 1936, et son fidèle compagnon, le capitaine Bonhomme, Il choisit aussi ses attachés militaires: le colonel Buot de L'Epine, issu lui aussi de son cabinet militaire, le commandant Gorostarzu à l'Air et le capitaine de vaisseau Delaye à la Marine, Vauthier dirige le cabinet du Maréchal, centralise les informations, et bénéficie d'une autonomie complète face aux cadres diplomatiques, Pétain use souvent de cette liberté d'action, et n'hésite pas à confier à Vauthier des missions

délicates, qu'il mène sans rendre compte au Quai d'Orsay

l,

Cette diplomatie

parallèle est particulièrement utile pour faire pression sur les administrations parisiennes, Cette caractéristique reste unique dans les postes diplomatiques français à l'étranger en 1939, Le Quai d'Orsay délègue en Espagne quatre diplomates, les collaborateurs théoriquement directs de l'ambassadeur. Armand Gazel est choisi comme conseiller de l'ambassade, Il dirige les services diplomatiques de Saint-Sébastien, A 42 ans, il a déjà une solide expérience et il a toute la confiance du Quai d'Orsay, D'ailleurs, il communique directement avec Léger et Rochat, sans passer par Pétain, ce qui permet au secrétaire général du ministère d'être parfaitement au courant de l'action du MaréchaL A ses côtés, Armand Blanquet du Chayla est premier secrétaire, A quarante ans, ce brillant diplomate a parcouru le monde depuis son entrée au ministère en 1924, Il a déjà passé trois ans à Madrid de 1926 à 1929, et il est à Lisbonne depuis 1936, Très introduit dans les milieux conservateurs madrilènes, il est l'adjoint parfait pour Gaze!. Deux jeunes secrétaires d'ambassade complètent l'équipe, Le tandem Gazel-Du Chayla tient un rôle particulièrement important pour seconder Pétain, Malgré leur jeunesse, ils connaissent l'Espagne et bénéficient d'une solide expérience, Le Quai d'Orsay se rend compte très rapidement de l'attitude exigeante de
I. Du Chayla avoue n'avoir eu aucun contact avec Vauthier durant cette période. Entretien avec Annand Du Chayla.

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l'Espagne. Les premiers contacts en Espagne ne sont guère prometteurs. Armand Gazel est arrivé à Saint Sébastien dès le 14 mars. Il se rend à Burgos le lendemain et il est reçu par le sous-secrétaire d'Etat aux Affaires étrangères, Las Barcenas. Alors que le Français insiste sur l'accélération du rapatriement des réfugiés dans la péninsule, l'Espagnol. lui répond sur l'urgence de la restitution par la France de la flotte de guerre espagnole réfugiée à Bizerte, comme un premier geste lors de l'arrivée de Pétain. Les deux hommes s'entendent seulement sur le jour de la remise des lettres de créances du Maréchal, fixé au 20 mars. Ce premier dialogue de sourds entre les deux diplomates est révélateur: la France entend dès le début négocier la restitution des biens espagnols. L'attitude de Franco n'est pourtant guère étonnante: la guerre civile n'est pas encore finie. Outre le matériel de l'armée de Catalogne passé en France, la flotte républicaine de Carthagène s'est réfugiée avec armes et bagages dans le port tunisien de Bizerte le 7 mars 1939. Aussitôt désarmés, les navires mouillent dans la rade militaire tandis que 4 000 marins et 200 réfugiés sont descendus à terre. C'est là l'essentiel de la marine espagnole, soit principalement trois croiseurs, sept contre-torpilleurs et un sous-marin, commandés par l'amiral Buiza. Ces navires de guerre se rendent aux Français après un départ dramatique d'Espagne, dans des circonstances assez confuses. Devant la demande espagnole, deux conceptions s'affrontent aussitôt chez les décideurs français: dans la première lettre qu'il envoie au gouvernement, et qui est adressée directement à Daladier, Pétain analyse la situation. Il se déclare partisan de cette concession, comme un gage de la bonne volonté française afin de

créer « l'atmosphère favorable» à sa mission. « Je suis convaincu que la mise à la
disposition complète de la flotte internée à Bizerte est le moyen le plus efficace de ramener la confiance entre les deux pays. » Pour Pétain, les accords Bérard-Jordana

n'ont prévu aucune contrepartie à la restitution des biens espagnols. « Si nous nous
mettons à discuter les conditions des accords Bérard et à en différer l'exécution, tous les abandons consentis dans ces accords auront été faits en pure perte. Notre

situation restera mauvaise I. » Les diplomates du Quai d'Orsay ne sont pas du tout
de cet avis. Léger estime que la livraison de la flotte de Bizerte est impossible: rendre la fotte avant la fin des combats serait prématuré 2. Le secrétaire général du ministère opte pour la fermeté. Daladier décide de ne pas céder aux demandes espagnoles. La position de Daladier est à rapprocher de l'occupation de Prague quelques jours auparavant par l'armée allemande: la politique française évolue dès lors vers plus de fermeté face aux dictatures et à leurs alliés, y compris l'Espagne. C'est avec ces instructions que Pétain part pour Burgos, espérant pouvoir enfin remettre ses lettres de créances à Franco. Le 23 mars, il rencontre Jordana pour la première fois. La discussion est courtoise, le ministre espagnol se contentant de noter avec regret l'absence de la condition demandée, Pétain mettant l'accent sur le rapatriement des réfugiés et n'obtenant qu'une réponse dilatoire. Par contre, la conversation entre Gazel et Las Barcenas est qualifiée de «pénible », expression extrêmement rare en langage diplomatique... Las Barcenas assure catégoriquement qu'il a « l'ordre de Jordana et du généralissime de ne discuter
1. DDF1932-1939, t 2. AMAE-N. Madrid, Service historique de Vincennes, 1993, pp. xv, document 38. C, 158, note de Rochat du 16 mars 1939. L'affaire de la flotte de Bizerte est étudiée grâce aux archives du la Marine par René Sabatier de Lachadenede, La Marine française et la gllerre civile d'Espagne, 1936-1939, 329-331.

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