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LES SYNDICALISTES ALGÉRIENS

De
456 pages
Voici l'épopée du prolétariat algérien sous la domination coloniale, la chronique du combat valeureux des travailleurs algériens intimement lié à la naissance et à l'épanouissement du Mouvement de libération. En pleine tourmente de la longue et cruelle guerre d'indépendance, le 24 Février 1956 verra la naissance de l'Union Générale des Travailleurs Algériens (UGTA). Epopée rendue dans un style sobre et chaleureux à la fois, cet ouvrage s'en tient à la stricte relation des témoignages des plus hautes figures de la résistance comme les plus humbles, et à l'examen des faits, sans jamais tomber dans l'invective stérile.
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LES SYNDICALISTES

ALGÉRIENS

Leur combat De l'éveil à la libération

Collection Histoire et Perspectives Méditerranéennes dirigée par lean-Paul Chagnollaud
Dans le cadre de cette collection, créée en 1985, les éditions L'Harmattan se proposent de publier un ensemble de travaux concernant le monde méditerranéen des origines à nos jours.

Dernières parutions
Abderrahim LAMCHICHI, Maghreb face à l'islamisme, 1998. Le Paul SEBAG,Tunis, histoire d'une ville, 1998. Grégo,r MATHIAS, es SAS en Algérie, 1998. L Michel Cornaton, Les camps de regroupement de la guerre d'Algérie, 1998. Zoubir CHAITOU,Migrations marocaines en Europe ou le paradoxe des itinéraires, 1998.

@ L'Harmattan, 1998 ISBN: 2-7384-6880-2

Boualem BOUROUIBA

LES SYNDICALISTES ALGÉRIENS

Leur combat De l'éveil à la libération

L'Harmattan
5-7, rue de l'École Polytechnique 75005 Paris - FRANCE

L 'Harmattan Inc. 55, rue Saint-Jacques Montréal (Qc) - CANADA H2Y lK9

L'émancipation politique et sociale de nos camarades travailleurs n'est possible que dans une Algérie indépendante. Nous nous sommes prononcés clairement, bien avant 1954. Notre cadre national et international d'action est le syndicalisme libre auquel nous avons l'honneur d'appartenir. Depuis ma jeunesse j'ai continuellement milité dans les rangs du Parti du Peuple Algérien et du M. T.L.D.
Déclaration de Aissat !dir devant le tribunal des forces

armées françaises en janvier 1959.

REMERCIEMENTS

Avec amitié et émotion, durant des heures, soixante et un compagnons œ lutte ont participé à l'écriture de cette page de l'histoire du syndicalisme algérien. Ils évoqueront les précieux souvenirs, jalousement gardés, de leur courageux combat pour la liberté et le mieux-être. Je tiens à leur exprimer ici toute ma profonde reconnaissance. Je voudrais également marquer ma gratitude à tous ceux qui, par leurs encouragements, de près ou de loin, m'ont aidé à réaliser «Les Syndicalistes Algériens ». Je tiens à souligner particulièrement la qualité des conseils que n'a cessé de me prodiguer, depuis des années, mon ami Daho Djerbal, Professeur d'Histoire à l'Université d'Alger, de même que je ne saurais oublier la collaboration bénéfique de Mohamed Ismaël Abdoun, Professeur de français à l'Université d'Alger. La mise à ma disposition de moyens matériels indispensables, la frappe, je les dois à mon fils Nabil et à ma fille Nassima. Tous deux se sont dépensés sans relâche pour alléger mon travail. Je ne les remercierai jamais assez. Mon épouse, pour sa part, a su par ses encouragements et une patience sans égale, me libérer de certaines tâches particulièrement contraignantes, comme elle le fit, avec courage et abnégation, durant la guerre de libération. Je tiens à lui témoigner ici toute mon affection.

PRÉFACE

Voici un grand livre qui, par la force des choses, est l'histoire circonstanciée du mouvement nationaliste populaire anticolonial en Algérie sous sa forme la plus dynamique. Histoire méticuleusement relatée en symbiose avec l'action syndicale en milieu algérien autochtone pendant près d'un demi-siècle, aux pires moments de la colonisation de peuplement, de ses mythes triomphalistes et œ l'arrogance des prépondérants européens vivant du système, toutes classes sociales confondues. En exposant sans complexe ni esprit polémique l'histoire en question dans certains de ses aspects les moins honorables quant aux préjugés longtemps nourris pas ces prépondérants pourtant politisés et de gauche à l'égard œ l'ensemble des Algériens, ou presque, travailleurs manuels ou intellectuels, catégories exploitées ou quelque peu aisées mais progressistes, etc. etc., Bourouiba lève le voile sur le « sanctuaire» des droits souvent indûment acquis du fait du colonialisme et des mentalités consciemment ou inconsciemment « raciales» qui les défendaient contre toute équité et raison humaine concernant les nationaux algériens. Cet éclairage dû à l'impartialité de l'auteur, à la rigueur de son analyse (on le verra tout au long du développement), à sa méthode non discriminatoire œ l'exposé de faits majeurs de l'action ouvrière, est la première tentative réussie consistant à lier l'histoire purement politique à son contrepoint multiple et concret: celui du travail, du combat social, de l'engagement syndical, en un mot. Et, ce faisant, il comble un vide que beaucoup de ceux qui ont écrit sur l'histoire de l'Algérie contemporaine ont négligé de remplir parce qu'ils n'étaient pas de la partie comme Boualem Bourouiba, militant actif, responsable réfléchi et discret à cheval sur le nationalisme anticolonial et le syndicalisme libérateur d'énergies. On a longtemps (et le préfacier en fut l'un des promoteurs) lié le patriotisme œ libération nationale à l'engagement délibéré ou non des paysans algériens en butte à l'agression coloniale des débuts, et des séquestres de terres conséquents à la répression des mouvements insurrectionnels, mais c'est la première fois qu'un « acteur» éminent et éclairé - pour ainsi dire un véritable pionnier de l'action ouvrière et politique en même temps nous fournit de précieux témoignages (les siens propres et ceux de ses camarades du dur combat politico-syndicaliste) sur le processus cohérent et dramatique du nationalisme prolétarien en Algérie. Et, d'abord, c'est pour nous l'occasion de définir l'essentiel de ce phénomène que le lecteur européen d'aujourd'hui, ou même maghrébin dépolitisé et peu au courant du passé de luttes de nos peuples nord-africains, ignore. Le nationalisme algérien, notamment avant l'indépendance du pays, ne doit pas être compris comme une idéologie élitiste de classe sociale dominante ou de « race» privilégiée et présumée pure et sans mélange comme dans l'Europe depuis la fin du XIXe siècle avec Barrès, le général Boulanger, Maurras, « l'Action française », Hitler, Franco, Salazar, les « Croix de feu », Doriot et autres chefs et groupuscules poujadistes, royalistes, lepénistes etc., tous partisans de systèmes ségréga9

tifs et xénophobes, et d'abord de la suprématie du continent européen occidental sur les peuples d'Afrique et d'Asie, et d'une colonisation impitoyable et la plus dure possible, favorisant un peuplement « blanc» prétendûment civilisateur et de race supérieure. Si le « nationalisme» algérien des origines, et même le long de son évolution de lutte libératrice antinationalisme irlandais, lui-même libérateur indépendantiste et de tendance collective populaire, qu'il doit être comparé, sans la mystique souvent prépondérante de la religion, nationalisme irlandais opposé depuis des siècles à la colonisation anglaise et au primat de la confession réformée anglicane ou protestante. Et c'est aussi pour nous l'occasion de définir la nature de la colonisation œ peuplement, qui n'est pas n'importe quelle forme de colonialisme ou de domination étrangère et dont la « vocation» a déterminé historiquement le fait aberrant par lequel il a marqué, souvent indistinctement, tous ses bénéficiaires issus de la « mère-patrie» ou de l'Europe occidentale, riches ou pauvres, citoyens ou non, colons ou travailleurs, dans leur vision abusée ou volontariste de communauté ethnique privilégiée et souveraine par rapport à l'humanité colonisée que des théoriciens, idéologues, anthropologues, ethnographes ont toujours présentée, soit comme primitive et en voie d'extinction, soit comme barbare, éternellement retardaire à la civilisation idéale de la Planète, c'est-à-dire celle de l'Europe conquérante, soit, même - au niveau de la minorité coloniale parfois le plus à gauche dans ses opinions politiques - comme étant fermée à tout choix démocratique, syndicaliste etc. Tel que le rapporte l'auteur presque tout au long du présent livre, ce qui est arrivé en fait de blocages, d'obstacles, de refus, de déboires et d'actes hostiles ou inamicaux au syndicalisme algérien autochtone dans sa quête pathétique, obstinée, de participation égalitaire ou autonome n'est que la répétition, à plus d'un quart de siècle d'intervalle, de la part des mêmes forces sociales, d'identiques tabous, réflexes d'exclusion, avanies et préjugés dans les années 20. Blocages, obstacles, mauvaise volonté, rapports humains ou de travail frisant le racisme à un moment où le virus colonialiste, contaminant l'esprit d'une minorité dans la minorité exploiteuse d'origine européenne privilégiée (minorité restreinte, certes, de militants communistes s'avérant être parfois les alliés objectifs de la grosse colonisation pied-noir) jouant sur de graves malentendus et préjugés viscéraux d'une sousculture petite-bourgeoise, étaient de bon ton dans la collectivité dominante politiquement parlant contre les Algériens soumis au code indigne de l'indigénat. Ainsi, dans ces années noires, nous voyons une partie de la classe ouvrière et syndicale européenne d'Algérie pourtant structurée dans les partis communiste et socialiste dirigés souvent à partir de la France, nous voyons donc cette minorité restreinte, mais agissante, dont le bon sens et l'engagement politique naturel auraient dû la placer aux côtés de la masse exploitée, humiliée, des Algériens nationaux, traiter, au contraire, de tous les noms ces colonisés en imputant même à leurs travailleurs les crimes, fautes et travers imaginaires de l'arriération, du fanatisme religieux et ceux, plus flagrants et injustes, d'une supposée réaction politique et sociale influencée par le « nationalisme musulman (sic) », tout comme le faisaient les colons esclavagistes et spoliateurs. Il faut remonter assez loin dans le temps, en ce qui concerne les événements évoqués ici par Bourouïba, pour découvrir les aberrations mentales et autres, inhérentes à la « logique» de la colonisation de peuplement quand elle affecte ceux-là mêmes dont la raison d'être et de défendre une juste cause humaine ou 10

celle des travailleurs exploités, serait précisément de leur rester fidèles en se dé-

pouillant de leurs préjugés de classe ou de prétenduerace supérieure.Autrement
dit, ceux qui étaient censés de par leur idéal politique de justice et d'égalité, leur prise de conscience sociale, leurs propres épreuves de proscrits marginalisés ceux-là, précisément ou beaucoup d'entre eux, parce que vivant dans les colonies et en profitant dans le camp des dominateurs, ne se sentaient pas du tout proches d'autres parias comme les colonisés. Ce phénomène avait été déjà observé dès la fin de la guerre d'agression et de conquêtes coloniales en Algérie quand les pro~crits français de la Révolution de 1848 à Paris furent déportés de l'autre côté de la Méditerranée et pourvus de terres et de biens qu'ils faisaient travailler durement et sans mauvaise conscience par les Algériens qui en avaient été spoliés! Ces proscrits de 1848,. comme ceux qui s'opposeront plus tard à Napoléon III, seront chouchoutés dans l'Algérie coloniale aux dépens des paysans algériens et constitueront une nouvel1e caste arrogante et cupide de propriétaires terriens. A la fin et: ce même XIXe siècle, un futur penseur, théoricien et dirigeant socialiste comme Jean Jaurès al1ait transfigurer, sans les connaître, les colons européens d'Algérie selon les poncifs de la fiction, de la « grandeur nationale» chère à l'oeuvre civilisatrice inculqués à l'école primaire pour justifier les massacres, les rapines et le brigandage officiel organisés à grande échelle contre le peuple algérien tant de fois insurgé. Malgré ses sentiments de justice à l'égard des peuples opprimés «il semble préoccupations de Jaurès (avant son voyage à Alger en 1895)>>. «Certes, poursuit l'auteur cité, il arriva au professeur Jaurès d'évoquer en 1884 dans « l'Alliance française », la nécessité de diffuser la langue française dans les colonies science sociale, leurs propres épreuves de proscrits marginalisés - ceux-là, précisé « et tout particulièrement parmi les Arabes et les Kabyles [...] pour aider les colons français dans leur oeuvre difficile de conquête morale et d'assimilation. » Dans une note en bas de page Ageron constate que « ce jugement si favorable aux colons peut surprendre, mais il faut se rappeler qu'à cette date les républicains sont de farouches défenseurs des droits du colon - Paul Bert a pris en 1883 la direction de la « Société pour la protection des colons algériens.» (sic !). Candidat sur la liste d'Union républicaine de 1885, Jean Jaurès était fortement imbu de son admiration pour la politique d'expansion coloniale et: la France et pour la personne de Jules Ferry, son champion exemplaire. Dans l'un et l'autre cas Jaurès exprimait de la sorte ses convictions colonialistes: « L'Empire, écrivait-il, nous a fait perdre deux provinces (l'Alsace et la Lorraine note de l'auteur), la République nous a donné deux colonies. »La Tunisie et l'Indochine (NDLA). «En 1887 encore - écrit Ch.R. Ageron - il évoquait parmi ces souvenirs ardents qui auraient pu al1umer la tierté du citoyen» les campagnes (militaires) de Kabylie et célébrait «les héros de ces batailles illustres »'. Cependant, J. Jaurès al1ait changer d'opinion après son court voyage en Algérie daté d'avriI1895. Mais ces sentiments cocardiers n'étaient rien, somme toute (l'honnêteté et: l'homme aidant), en comparaison de la dépréciation nettement raciste qui allait marquer plus tard autour des années 20 la mentalité monstrueuse d'autres socialistes pieds-noirs envers les autochtones algériens insultés au grand jour, même quand il s'agissait de travailleurs susceptibles d'adhérer à des partis politiques et:
1.
Ch.R. Ageron, Politiqlles coloniales ail Maghreb, pp. 152-153.

-

écrit Ch.R. Ageron -

que la question algérienne ne se soit pas imposée

aux

Il

leur bord. Dans tout ce qui a trait à cet état d'esprit et à des préjugés qui jurent avec l'adhésion à une idéologie internationaliste nouvelle, on était à quelques années de l'avènement de la Révolution d'Octobre 1917. Il ne faut pas voir là dedans une tendance à la polémique, au déchirement « intelIectuel» de militants marxistes-léni-léninistes nourris de principes et de mots d'ordre formulés par Lénine lui-même, mais plutôt une logique propre à une certaine « permissivité» d'enfants gâtés née de la prépondérance totale, totalitaire presque, accordée par leur métropole coloniale à ses ressortissants privélégiés, devenus les mandataires, audelà des mers, de leur puissante mère-patrie française qui était, plus que jamais, partie prenante au partage territorial de l'Afrique. Derrière ces justifications s'affirment, curieusement, chez certains militants communistes de la première heure - proprio motu - un chauvinisme n'ayant rien à envier à celui, soi-disant néo-latin, de Louis Bertrand et des «algérianistes» européens genre Robert Randau. Il ne s'agit pas ici, encore une fois, de prendre parti dans un débat instauré en 1920 et 1921 par le Komintern en plein milieu communiste composé œ militants et responsables pieds-noirs amenés à concilier le droit à une présence œ mandataires actifs accordé par leur métropole coloniale française, leur engagement marxiste-léniniste à propos de problèmes précis de « décolonisation» avant la lettre au vu de conditions édictées par Lénine lui-même, leur simple comportement d'hommes parfois insensibles à une situation épouvantable d'arbitraire, œ discrimination, de retard social délibéré faite à « l'indigène », mais portés presque tous, plus ou moins, à se déterminer à leur corps défendant

-

la force perni-

cieuse des prégugés aidant - comme les alliés des colons exploiteurs et des bourgeois dénigreurs de la condition humaine du peuple colonisé, les rejoignant même dans leurs justifications de suprématie culturelIe, politique, voire de race et de conquête. Sans vouloir schématiser, et afin de rappeler un moment de l'histoire idéologique de l'Afrique coloniale et prépondérante étrangère aux prises avec les réalités avant tout populaires de notre pays, dans un contexte de préjugés à connotation raciale sinon raciste, disons seulement qu'en 1920-1921, à partir des thèses de Lénine, tout semble avoir pivoté autour de la huitième condition, parmi celIes proposées « par le grand dirigeant communiste au Komintern à propos des pays colonisés» (et de l'Algérie en particulier etc.). Ces thèses ou conditions, dès qu'elIes furent notifiées aux communistes pieds-noirs, déchaînèrent des remous et des réticences quand elles touchaient au socle même de leur double raison d'être œ militants potentielIement « révolutionnaires» et anticolonialistes, mais bénéficiant d'une situation coloniale qui était transfigurée à leurs propres yeux par son statut français présumé légitime et porteur de civilisation et d'altruisme. « Tous ces malentendus - écrit Emmanuel Sivan - furent mis en évidence par CharlesAndré Julien, délégué algérien (c'est-dire: Européen d'Algérie, NDLA) au Congrès de Tours. Il ne prit pas de ménagements pour dire que ses mandataires ne souscrivaient pas à toutes les thèses du Komintern en matière coloniale et revendiquaient le droit d'agir selon les conditions locales [oo .].» L'opposition de (ses) camarades [...] à toute révolte ou mouvement nationaliste (algériens NDLA) s'appuyait sur deux raisons: une telle révolte n'avait aucune chance de succès et se solderait par un massacre insensé; à supposer qu'elle eût réussi, elle ne ferait que remplacer le régime colonial par une oligarchie musulmane et renforcerait ainsi l'exploitation des masses indigènes2. Charles-André Julien déclara que « les
2.
Emmanuel Sivan, Communisme et nationalisme en Algérie. 1921-]962.

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communistes algériens optaient pour la thèse Serrati» - l'un des leurs -, laquelle thèse proclamait que «seule une révolution victorieuse dans les métropoles impérialistes serait à même de libérer les colonies »3. Et Emmanuel Sivan poursuit « ... Certains de ces communistes allaient admettre- dans les résolutions du congrès fédéral de Constantine (en octobre 1921) qu'ils n'appliqueraient pas la 8e condition, tout en protestant de leur fidélité à l'esprit du léninisme» 4. Recourant, pour ce faire, à une justification supplémentaire, ils ajoutent à leurs arguments une défense en règle de l'impérialisme quand ils déclarent, au cours du même congrès fédéral de Constantine: « Appréciée du 'point ce vue marxiste, la colonisation nous apparaît comme la forme nécessaire sans laquelle des nations arriérées devaient accéder à la phase d'organisation capitaliste d'où naît le communisme. » De la même façon qu'ils réaffirment « leur attaque sur le mouvement nationaliste indigène» qui n'existait pas encore en Algérie et dont la peur des nantis ce la grosse colonisation terrienne à son sujet agitait la fiction comme un épouvantail jusqu'à conditionner la pseudo-gauche socialiste de l'époque. Aussi, les « stéréotypes » des musulmans algériens à base de préjugés primaires relevés à travers des réponses à une enquête effectuée auprès des communistes pieds-noirs aboutissaient-ils au portrait-robot suivant: « Les indigènes de l'Afrique du Nord sont composés en majeure partie d'Arabes rétTactaires à l'évolution économique, sociale, intellectuelle et morale indispensable aux individus pour former un Etat autonome »2. «Après soixante-dix ans de colonisation - déclarait un autre enquêté l'Arabe est resté ce qu'il était: un simple, un primitif, l'esprit ficelé dans la coutume, aussi fermement rattaché à ses traditions qu'aux premiers siècles ce I'Hégire »2. Le plus significatif dans l'affaire est que ledit militant, présumé progressiste, interrogé, confondait civilisation et colonisation, pour la simple raison qu'il vivait de cette dernière et agissait inconsciemment pour son triomphe ! Mais, pour ne pas être avare de jugements aussi aberrants on pousse plus loin et sans retenue la vision d'une société algérienne que l'on exècre et dont on attend la fin prochaine. Ainsi, écrit l'auteur cité, « la même image est réservée à l'élite musulmane moderniste ou traditionaliste ce fer de lance du « nationalisme musulman» (sic). Concurremment, on attribue l'oppression et l'exploitation des «prolétaires indigènes» non tant aux colonisateurs qu'à leurs propres coreligionnaires [...J. La solution à la «question indigène se résume ainsi à une formule double: répression et assimilation »1. En fait, les références d'Emmanuel Sivan sont presque toutes empruntées, en l'occurrence, à Ch. Robert Ageron et à la presse communiste de l'époque telle que «La Lutte sociale ». Ageron tient sa riche information de son maître Ch. André Julien, qui avait été mêlé aux grandes bagarres et querelles autour de ce débat à Sidi Bel-Abbès, dans le milieu communiste le plus actif et « contestataire» cC toute l'Algérie pied-noir deux ou trois ans à peine après la Révolution d'Octobre (1917) en Russie. Quant à l'embarrassante huitième condition (parmi celles formulées par Lénine et transmises par le puissant Komintern), E. Sivan note qu'en avril1924 elle était toujours pendante et préoccupait la SFIO (socialiste) émergeant après 1922. Celle-ci dut, en réalité, accuser le PC - dont elle s'était séparée - d'avoir délibérément trompé l'électorat en passant sous silence, dans ses meetings et journaux, la huitième condition qui demandait «l'évacuation des 3. 4.
Emmanuel Sivan, Communisme et nationalisme en Algérie, 1921-1962. ln La Lutte sociale du 7 mai Inl et du 23 juin 1921, cité dans Ageron.

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colonies par les envahisseurs, c'est-à-dire par ces mêmes travailleurs et petits colons» (d'origine européenne, NDLA) écrivait le journal Le Travailleur du 24 avril 1924. Accusation d'autant plus injustifiée, a pris soin de rappeler l'auteur cité, que «dans les programmes des candidats communistes il ne fut jamais question de décolonisation» comme le stipulait la fameuse huitième condition.
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On a vu que l'un des prétextes des positions outrancières de la communauté coloniale européenne d'Algérie consistait en l'existence d'un «nationalisme indigène» de nantis, agissant, soit directement contre l'administration française, soit d'une façon indirecte en pervertissant les autochtones pour les opposer au pouvoir établi. Tout serait à citer de ces arguments infondés qui faisaient alors feu de tout bois à seule fin de rejeter en bloc les Algériens et de leur dénier le moindre droit politique ou social sous prétexte que ce présumé nationalisme, encore dans les limbes, les rendait plus barbares et fanatiques dans leurs rapports avec les occupants colonialistes. Qu'en était-il en réalité? Ceux qui étaient ainsi visés en premier lieu parmi les Algériens politisés, issus parfois des classes moyennes ou de milieux assez aisés mais sans grande fortune ni influence déterminante, réclamaient un peu de justice et le respect des droits élémentaires de la personne humaine pour leurs compariotes durement exploités, discriminés, victimes d'un effroyable arbitraire dans les campagnes et les villes. Plus ou moins instruits, ils appartenaient en majorité à la formation politique des «Jeunes Algériens» dans les années 1909 et suivantes. Il n'y avait pas de plus modérée que cette catégorie de personnes conscientes de la cruauté du régime colonial et du code humiliant œ l'indigénat qu'il imposait à tous les Algériens sans distinction après les avoir spoliés de leurs terres et les avoir subordonnés aux caprices des colons européens à la mentalité primaire. Le nom le plus prononcé alors comme étant la bête noire, non seulement de la minorité européenne exploiteuse, prépondérante et raciste, mais, paradoxalement, aussi, des militants communistes pieds-noirs et œ leur presse, était celui de l'émir Khaled, capitaine de l'armée française, petit-fils de l'émir Abdelkader. Or, qui était l'émir Khaled, et comment le situer dans le «mouvement national» algérien si tant est qu'il méritait le qualificatif de nationaliste ? Dans une étude datée de septembre-octobre 1956, parue dans la revue Les Temps Modernes et republiée plus tard dans notre livre: Algérie, nation et société, nous écrivions ce qui suit à son sujet: « ... De 1920 à 1924, le compromis [par rapport à la direction à demi aristocratique de l'insurrection de 1871 (NDLA)] se réalise moins nettement en la personne de l'émir Khaled, petit-fils d'Abdelkader, ancien élève de Saint-Cyr, capitaine de l'armée française sous les drapeaux de laquelle il avait accompli 23 années de service. Khaled va tenter œ faire la jonction entre le « patriotisme» rural considérablement amenuisé, pour ne pas dire inexistant, et le patriotisme citadin embryonnaire et confus. Héritier d'un grand nom [. ..], l'émir Khaled ralliera autour de lui un petit nombre œ notables ruraux, [...] d'intellectuels: avocats, médecins, instituteurs, conseillers municipaux et généraux. Tout le monde, à quelques exceptions près, le regardera faire et agir tout seul en vue d'atteindre des objectifs pourtant très timides, bien en deçà d'une revendication autochtone (NDLA) qu'on maintenait dans la con14

trainte pour mieux la dépouiller, politique vraiment nationaliste [...]. En 1920, le déclin de cette société (algérienne) était déjà consommé, et l'émir Khaled ne sut demander en sa faveur qu'un peu de justice et quelques réformes susceptibles de la sauver d'un péril plus grave. Autrement dit, ce sont les conditions mêmes dans lesquelles se trouvait le peuple algérien, et l'absence d'un courant national structuré, qui dictèrent à Khaled, issu lui-même de cette société malheureuse et victime d'une régression délibérée, une politique relativement timide.» Et, cela, en l'absence d'un rapport de force favorable à la cause de ce peuple opprimé. Plus tard, dans son livre intitulé: Politiques coloniales au Maghreb paru en 1972, Charles-Robert Ageron, réfutant les prétentions ou assertions des militants communistes d'Algérie et de leur presse qui traitaient l'émir Khaled dans les années 20 de « nationaliste », ainsi d'ailleurs qu'une classe « indigène» assez puissante pour provoquer la naissance d'un mouvement d'opposition de cette nature, en vient à écrire avec un sens indéniable de la juste mesure: « .. .L'historien dit-il- peut répondre qu'il n'existait alors, du côté des autochtones, ni bourgeoisie nationale, ni mouvement socio-révolutionnaire, ni véritable mouvement nationaliste. Toutefois, pour les contemporains, les choses n'étaient pas assez simples. Depuis les élections du collège musulman de 1919-1920 qui avaient révélé une forte proportion d'opposants à l'administration - (environ un tiers des élus) - les autorités françaises avaient tendance à baptiser «nationalistes musulmans » tous ces opposants. Or, ils comprenaient en réalité des éléments traditionalistes et religieux et des Jeunes Algériens de tendance assimilationniste. Le porte-drapeau de l'opposition, l'émir Khaled [...] appartenait lui-même aux deux courants [...] : Jeune Algérien, il tenait dans son journal « L' Ikdam » le langage des assimilationnistes et revendiquait essentiellement le droit pour les musulmans (les Algériens, NDLA) d'être représentés au Parlement français. » Naturellement, ce n'est là qu'une vue succincte de la personnalité agissante et multiple d'un tel homme, et ce n'est pas le lieu d'en parler plus longuement. Mais il n'est pas déplacé ou hors sujet de trouver sous la plume du même historien quelques échantillons des « sorties », initiatives ou « foucades» à l'emporte-pièce de Khaled. Par exemple, ses télégrammes de voeux envoyés, en certaines circonstances solennelles, aux présidents du conseil ou premiers ministres français et qui étaient libellés de la sorte: «Prions Dieu pour prospérité et grandeur de la France. » Quant aux Jeunes Algériens, mouvement politique plutôt réformiste et modéré auquel l'émir Khaled appartenait, ils étaient «combattus - écrit Ageron - par l'administration et la presse algériennes (colonialistes, NDLA), mais soutenus en France par une pléiade d'hommes politiques libéraux (tels Albin Rozet, Georges Leygues, Georges Clemenceau). Ils ne représentaient qu'une étroite élite et leur position était fort inconfortable. Ils avaient tenté de faire accepter à l'opinion musulmane hostile le service militaire obligatoire (imposé en 1912) en vue cC mériter l'octroi de droits politiques aux musulmans algériens [...]. Les Vieux Turbans, c'est-à-dire les musulmans conservateurs appuyés par l'Administration (coloniale) les dénonçaient comme un quarteron d'ambitieux. Les colons, enfin, qui les exécraient, parlaient de mettre au pas ces Jeunes Turcs panislamistes. » Mais quid de la communauté pied-noir la plus avancée et consciente de ses choix idéologiques en adhérant au communisme naissant, cet espoir d'une humanité marginalisée, exploitée, opprimée, rétrogradée que représentaient dans le monde et d'abord en Algérie et en Afrique, des millions et des millions de colonisés? Nous le savons déjà, et les meilleurs parmi les militants marxistes le déploraient.

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Cependant, c'est dans l'après-guerre 1914-1918, dans les banlieues ouvrières de Paris et des grands centres industriels français que le « nationalisme algérien» qui n'avait jamais existé auparavant d'une manière moderne et structurée et dont les Pieds-noirs, trompés par leurs responsables alarmistes et démagogues de gauche redoutaient l'avènement, prit naissance parmi l'émigration prolétarienne cC notre pays. On a vu aussi que les Jeunes Algériens, et le plus connu d'entre eux, l'émir Khaled, menaient une action politique de réformes mineures dans le cadre de l'assimilation aux lois françaises et du système parlementaire français sans aucune référence à la nation algérienne sinon à la préservation d'un statut personnel de droit musulman. Le nationalisme algérien proprement dit allait donc naître en exil, au sein de prolétaires émigrés et de sous-prolétaires que la France, patrie du colonialisme, utilisait en grand nombre juste après la fin de la première guerre mondiale et même durant ce conflit colossal pour travailler, d'abord dans ses usines d'armement, ensuite pour relever le pays de ses ruines et relancer l'industrie française. Des dizaines de milliers de compatriotes de ces émigrés parfois forcés, travaillant en France, avaient été mobilisés sous les drapeaux français pendant cette première guerre mondiale et beaucoup d'entre eux étaient morts sur les champs de bataille. C'est un moment important dans la genèse du processus de libération à long terme de l'Algérie colonisée et il mérite d'être évoqué pour mieux faire comprendre la suite en éclairant certaines étapes décrites magistralement par Boualem Bourouïba qui a choisi de jumeler avec bonheur et à bon escient, action nationaliste d'éveil et d'affirmation identitaire collective, et action syndicale organisée, militante et progressiste. Ce que nous allons rappeler ici ne sera que l'esquisse, le tracé en amont d'une sorte de fondement historique destiné à soutenir le bâti de l'incomparable construction politico-sociale, événementielle, si riche en faits de première importance, en témoignages et en réflexions pertinentes, due à Bourouïba dans son présent ouvrage. Le syndicalisme dont va parler l'auteur fut conçu d'emblée comme un complément naturel dans des combats décisifs et la prise de conscience, précisément politico-sociale, la mieux entendue, toutes choses qui, des années durant, marquèrent le cours et l'élan irrépressible de l'Algérie colonisée et combattante vers sa libération et sa souveraineté. Grosso modo, dans ce contexte, nous écrivions en 1956 ce qui suit comme dans un acte de naissance circonstancié à dessein pour établir l'identité d'un fait national ayant connu, non pas des avatars (cela interviendra après l'indépendance), mais une évolution précise: «Avant d'être exilé par le gouvernement français en 1924 - disions-nous -l'émir Khaled ne cessa pas de porter le combat politique sur tous les fronts: contre l'administration policière, les caïds féodaux, les colons, les expropriations de terres, etc. mais il n'en demeure pas moins que son action revendicative, fort éloignée de l'idée nationaliste encore assoupie à l'époque

-

préfigure déjà le mouvement

des Elus constantinois

et du Congrès musulman favorables à l'assimilation. La masse ne le suit pas (le moment n'est pas venu pour elle de s'engager) puisqu'elle est inorganisée, étroitement surveillée par la police et peut-être réticente devant une politique qui ne la touche pas. L'émir Khaled en attend beaucoup, cependant. C'est à son sujet qu'il parle de « la pression terroriste» exercée sur elle par l'administration coloniale, et il ajoute: « C'est pour cette terrible raison qu'il faut excuser la masse inerte 16

qui plie sous le joug de l'oppresseur. C'est cependant cette masse ignorante et passive aujourd'hui qui aidera un jour proche, je l'espère, à sa propre libération [...].» «Khaled était bon prophète: c'est au moment où il quitte la scène politique pour l'exil que naissait l'Etoile nord-africaine. Cette formation avait vu le jour à Paris, dans les milieux ouvriers, et son histoire nous intéresse du point de vue de ce qu'on pourrait appeler la genèse du nationalisme algérien actuel et œ la réapparition du peuple dans l'action nationale. Pour la première fois, au XXc siècle du moins, la masse algérienne va se remettre en branle [...]. Pour la première fois aussi la masse des émigrés algériens en France, brûlant les étapes, maladroitement d'ailleurs, va s'accrocher aux grands principes du nationalisme.
L'organe politique de L'Etoile nord-africaine s'appelle «El Ouma»

tion. Le siège social de l'organisation
qu'en Algérie, et comme à l'écoute

-

-

la na-

Paris -

où l'on se sentait plus libre

du monde extérieur

-

et non pas seulement

la qualité des militants, qui, dans l'ensemble, était assez insuffisante, firent œ l'E.N.A. un mouvement qui contenait en lui plusieurs tendances et plusieurs idéologies à la fois, ou plutôt des échantillons de deux ou trois idéologies: un marxisme de surface, un algérianisme sentimental et nostalgique, un islam sommaire. Cependant, ce mouvement de masse prit de l'ampleur et, mieux dirigé, fidèle à ses origines prolétariennes, fixé sur un seul idéal de lutte, il aurait pu constituer, dès le début, un instrument politique efficace. Toujours est-il qu'il manifesta une solidarité remarquable et vigilante avec tous les peuples opprimés, surtout musulmans, et qu'il se trouva sans cesse à la pointe du combat anticolonial. Inlassablement, l'Etoile nord-africaine, en dépit des persécutions, va s'affirmer de jour en jour entre 1925 et 1933, réduire ses incohérences, définir ses objectifs, et c'est à cette dernière date que l'assemblée générale du mouvement énoncera un programme politique où, à côté de « réformes immédiates» que l'on réclame paradoxalement, se trouvent formulés des principes nationalistes tels que J'indépendance totale de l'Algérie et l'élection au suffrage universel d'une assemblée constituante souveraine. « A ce développement sur les origines du nationalisme en milieu ouvrier fait suite ici et là dans un chapitre entier du livre cité, un ensemble de notations sur les aspects et les courants issus de ce tronc commun que fut l'Etoile Nord-Africaine, et notamment le P.P.A., Parti du peuple algérien, fer de lance de l'évolution nationalitaire né, lui aussi, en exil mais transféré aussitôt après en Algérie. «Le mouvement nationaliste, sous le nom de Parti du peuple algérien - P.P.A. - écrivions-nous -, dès J'instant qu'il quitta Paris pour aller s'installer en Algérie, trouva, au fur et à mesure de sa progression, des correctifs nécessaires à partir de l'été 1937 »5.
o o o o

Puisqu'il s'agit de cette double action qu'a illustrée parfaitement le livre œ Bourouiba en lui donnant une rare densité, il était nécessaire de préciser d'une façon pédagogique la nature du nationalisme qui, sans discernement et par malveillance, fut souvent assimilé, dans le camp de la réaction colonialiste et parfois démocratique abusée hostile à la lutte pour l'indépendance algérienne, aux idéologies droitières et théories raciales du nationalisme conservateur et fasciste œ
5.
Mostefa Lacheraf, Algérie. nation et société, pp. 194-195, Ed. S.N.E.D., 1978.

17

l'Europe occidentale ou de celui, plus tardif, du Baâth proche-oriental des années 50 à ce jour. Raison pour laquelle - et surtout vain prétexte - les ennemis des Algériens parmi les travailleurs pieds-noirs militant au sein de certaines structures syndicales dans les années 20, comme il en a été parlé plus haut, niaient déjà à nos compatriotes sans les connaître et par simple préjugé leur aptitude à pratiquer le syndicalisme. Ainsi, parmi les fameuses questions posées au cours d'une «enquête d'opinion auprès des sections communistes« en Algérie dans ces mêmes années 20, figure celle (la SC) concernant le syndicalisme, «éducation indispensable », «arme précieuse ou non », etc. La section communiste d'El Affroun répondait de la façon suivante: « L'indigène ne comprend pas le syndicalisme. Par son atavisme il est anti-syndicaliste »6. Il est vrai que d'autres opinions dans la même enquête prouvaient un tout petit peu le contraire en subordonnant cette aptitude à des conditions suceptibles de rendre « l'indigène », grâce à l'instruction, plus en mesure de militer dans les syndicats, etc. etc. Le livre de Boualem Bourouïba est un démenti clair et net à certaines de ces assertions malintentionnées et parfois marquées au coin des préventions à caractère raciste ou dépréciatif. Cet ouvrage trace à grands traits l'histoire du travail, œ l'effort organisé, des conquêtes ouvrières effectuées par des Algériens en butte à des obstacles sans nombre même de la part de ceux qu'ils croyaient être proches de leur cause au nom d'une solidarité naturelle liant entre eux les travailleurs, et à celui de leur commune vocation de lutte sociale. Quoi qu'il en soit, pourtant, au cours de longues épreuves subies sous la domination coloniale après un calvaire non moins long ayant abouti, de 1830 à 1872 (date du premier recensement général), à la perte de 3 à 4 millions des leurs du fait de la guerre de conquête, des répressions et des famines organisées, si les Algériens parvinrent à exorciser la fatalité d'une extermination programmée et à s'initier à certaines connaissances et techniques ou expériences vitales de la modernité et de l'ère industrielle, ils le durent d'abord à leur propre obstination à se battre, à résister; ensuite - et bien plus tard - à un concours de circonstances qui leur permirent de bénéficier œ l'aide indirecte, parcimonieuse de mouvements, entités ou institutions démocratiques mis à profit un peu à la sauvette, en marge ou dans l'ombre de partis politiques de gauche activant dans la communauté pied-noir et « coopérant» épisodiquement et comme à leur corps défendant avec eux, les éternels discriminés, les exploités de toujours. En clair, les Algériens n'avaient, dans leur immense majorité, aucun fil à la patte vis-à-vis de l'étranger occupant leur pays. Ils firent preuve d'une remarquable autopédagogie, et Bourouiba, sans l'écrire littéralement, le démontre dans les faits plus que par les mots. En intégrant le très sérieux travail (Je premier du genre sur le syndicalisme militant en Algérie) qu'i! entreprend ici dans le mouvement nationaliste de tendance populaire et prolétarienne à ses débuts, il illustre par là même ce que l'histoire contemporaine du peuple algérien - en partie méconnue ou mal comprise parce que souvent coupée de ses origines et de sa véritable résistance anticolonialiste multiforme, pacifique ou armée, culturelle et sociale - ce que cette histoire, donc, a suscité ou créé chez les siens en fait d'apports universels, d'acquis spécifiques inhérents à une situation donnée, en fait, aussi, de méthodes d'apprentissage, d'initiation collectives. C'est ce que nous avons appelé du nom d'auto-pédagogie et qui nous paraît être la pièce maîtresse de son système d'ouverture didactique sur le monde contemporain et de résorption d'une inculture relative aux techniques nouvelles. Et
6.
Ageron. op. cil.

18

c'est pour cela que même en ce qui concerne l'action syndicale ou d'autres formes d'initiation aux usages de la modernité ou tout simplement de normes fonctionnelles de la vie sociale, nous tenons à mettre en relief cet acquis sociologique en apparence très facile à obtenir mais dont la « logique» colonialiste de suprématie jalouse et de refus draconien fait une véritable gageure souvent inaccessible, hors de portée. « On n'a jamais insisté - écrivions-nous dans une étude datée œ mars 1964 - sur l'importance, dans les sociétés colonisées, de cette autopédagogie qui implique, en même temps qu'un ébranlement du substrat mental du passé, la recherche d'un équilibre difficile entre l'acquis ancien, désormais privé œ son efficience conventionnelle, et l'apport étranger non délibéré, presque fortuit, qui va constituer la seule règle du jeu social sinon politique, même si ses lacunes sont plus graves que celles de la tradition. De là procèdent les trois formes majeures de l'action intellectuelle du colonisé qui tourne inlassablement sur ce chemin circulaire et sans issue le long duquel il ne fait que frôler, d'une façon dérisoire, le passé, le présent, l'avenir. En premier lieu, un compromis entre ce qu'il abandonne à demi faute de pouvoir le valoriser, et l'exigence de modernité à l'état potentiel brusquement apparue derrière le colonialis-me qui la refoule en vain ou la tient en échec pour des raisons de prépondérance politique. Ensuite, un effort contrarié d'autodidacte qui vise tout ensemble à substituer aux carences survenues dans le patrimoine traditionnel quelques éléments de culture empruntés à une langue étrangère inégalement accessible et à reconvertir sa propre vision du monde dans le cadre ambigu et contraignant du nouveau régime (colonial de déculturation, NDLA). Enfin, un sentiment d'exaspération dû à ses échecs, à ses insatisfactions, à ses difficiles avancées, à ses reculs nostalgiques, à ce perpétuel mouvement de va-et-vient qui le ballotte entre l'impossible retour au passé et l'impossible présence à ce temps vécu du progrès qui est collectivement visé »7. C'est que l'Algérie - pour bien comprendre ce qui précède - était un banc d'essai de la plus épouvantable forme de colonisation de peuplement de toute l'histoire humaine, entreprise frisant l'extermination rampante ou déclarée et la régression absolue. Arrivée au début du XXe siècle après une longue suite œ génocides, de spoliations, de ruines et de retards accumulés dans le seul domaine « indigène» elle était exsangue, gràvement déculturée dans le domaine majoritaire, mais guère brillante du point de vue mental et des pulsions exploiteuses et chauvines dans son humanité colonisatrice fruit, comme on disait à tort et à travers, d'une pseudo-race néo-Iatine (dixit Louis Bertrand) reprenant l'héritage et peuplant l'Afrique (ancienne) du même nom. Fruit, également, et pour cela, d'une «pépinière française» de citoyens tricolores établie sur cette rive méditerranéenne et attirant à cet effet, par les soins de la patrie du colonialisme, des éléments de population du sud de l'Espagne, des Baléares, de la Calabre, de Malte, de la Sicile etc. etc. A chaque grande famine organisée, à chaque épidémie ravageuse, à chaque repression de révolte, les théoriciens et les nervis de cette minorité agissante qui était plus choyée que la majorité française dans son Hexagone, jubilaient sans vergogne en espérant la fin prochaine, l'extinction inéluctable de la «race» conquise. Jean Jaurès lui-même, revenu à une plus juste vision du phénomène colonial après son adhésion au socialisme en 1893, n'en continuait pas moins à utiliser dans ses discours des notions fort vagues et pas du tout appropriées à la réalité des peuples dominés, parlant, d'ailleurs, de «race» et jamais œ
7.

Mostefa Lacheraf, «Réflexions sociologiques sur le nationalisme et la culture en Algérie", in Algérie, nation et société, Ed. Maspéro et la SNED, 1965-1978, pp. 317-318. 19

« peuple» ou de « société », encore moins de « nation ». «Il espérait -disaitil- assister à la réconciliation de l'Européen et le l'Arabe» en Algérie. Il craint, par ailleurs, que la France ne soit «responsable du déclin d'une race vraiment noble ». N'avait-il pas, à la même époque, constaté avec faveur «le besoin d'expansion coloniale qui tourmente aujourd'hui les peuples vigoureux» (d'Europe, NDLA), et qui lui paraissait irrésistible? C'étaient là, plus ou moins explicites ou empruntées à l'air du temps, les théories de Paul Leroy-Beaulieu, apologiste enragé de La colonisation chez les peuples modernes, titre d'un grand ouvrage devenu l'évangile des colonisateurs européens au XIXe siècle. C'est pour dire aussi que toute cette accumulation de moyens, de projets hantant l'esprit des hommes plus ou moins innocemment pervertis par le virus colonialiste de prépondérance pseudo-ethnique, culturelle, militaire, économique, sur des peuples appelés à disparaître de la surface de la Terre, fut en grande partie déjouées par la lutte silencieuse, sans panache, patiente et pleine d'épreuves mortelles de ces mêmes sociétés humaines. Les Algériens ne l'ont jamais proclamé, trouvant dans les allégations et les excès de langage et contre vérités des colonisateurs triomphalistes, une sorte de goujaterie méprisable qui prêtait plutôt à rire.
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Le travail de Boualem Bourouiba nous renvoie à un sujet plus sérieux que cette rumination des deux côtés de la barrière qui concerne, à la fois mais pas pour les mêmes raisons, les victimes séculàires des génocides et de l'arriération planifiée, et leurs dominateurs déshumanisés, déclassés dans l'échelle des valeurs objectives en dépit de leurs apparences modernes et de leurs rodomontades fracassantes, et, en fin de compte, incapables d'arrêter le cours de l'Histoire. Naturellement, B. Bourouiba s'élève bien au-dessus de telles assertions ou récriminations et polémiques. Son travail si précis et décontracté fait indirectement justice de ces erreurs innommables sécrétées par le chauvinisme et la volonté ce puissance des médiocres que leur métropole gâtait au point de les pervertir en les rendant insensibles aux principes élémentaires du droit des gens. Ceux qui en ont réchappé dans les colonies furent parfois des militants communistes et des chrétiens de gauche. Le préjugé favorable que leur ont conservé les nationalistes prouve aussi que le mouvement national algérien de libération était d'emblée un processus progressiste lié aux forces d'avant-garde (même abusées ou imparfaitement décolonisées) de la gauche. Ceci contribue à marquer la vocation anticolonialiste bien afflfffiée de ce que nous appelons «nationalisme populaire libérateur » ou « prolétarien» à ses débuts dans l'émigration ouvrière en France après la première guerre mondiale, mouvement qui n'a jamais revêtu les caractéristiques et traits et méthodes familiers au nationalisme occidental de suprématie raciale, ce force totalitaire, de xénophobie et de «volonté de puissance », caractéristiques générales du genre fasciste subversif telles que les ont adoptées aussi certains courants de la qawmiyya dite arabe « Baâth» au Moyen-Orient et en Libye. Significativement aussi, le grand ouvrage de notre auteur est en même temps l'histoire du syndicalisme algérien de tendance P.P.A. - M.T.L.D. puis F.L.N. du temps de guerre, d'abord associé à une grande centrale syndicale comme la C.G.T. et, plus tard, autonome grâce à la création d'une centrale algérienne qui émergeait au milieu des souffrances, des épreuves tragiques de la guerre de libération natio20

nale entre 1956 et 1962: l'U.G.T.A., dont Bourouiba fut l'un des pionniers. L'un portant l'autre, « aiguisant» ou perfectionnant leur fonction, le nationalisme populaire et le syndicalisme, ayant tous deux une source commune œ recrutement et de motivation, ont réduit chez leurs militants respectifs et néanmoins solidaires les marges ou excroissances idéologiques inutiles et superflues pour accéder au coeur même de la réalité algérienne qui affrontait la colonisation française fortement militarisée et concentrationnaire à partir de 1955, défendait le sens de l'outil, impulsait la participation des travailleurs au choix déterminant œ leur destin communautaire par l'action directe, envisageait un avenir de justice sociale. Dans son travail colossal sur ces deux régistres, Bourouïba avance méthodiquement et se réfère à de nombreux témoignages de première main qui ont le mérite de faire de cette histoire une réalité concrète. Autre que l'évocation de faits purement politiques et qui serait encline non seulement à la passion dans le jugement mais surtout au subjectivisme réducteur. La relation d'après les témoignages de syndicalistes algériens doublés de nationalistes engagés dans la bataille est d'un prix inestimable. Très satisfaisante pour l'esprit, elle provient de l'apport de centaines de témoins qui produisent des faits précis, vus et transmis avec rigueur et sans délayage ni approximation paresseuse. L'ensemble constitue une somme émouvante de témoignages qui nous renseigne aussi sur la conscience morale et l'exigence qualitative de militants ayant survécu aux tortures dans les camps d'internement, à une éprouvante captivité, à des tribulations inouïes dans la clandestinité et d'un pays à l'autre. Si l'éditeur voulait faire établir un index des
noms, le très grand nombre de ces derniers

-

ceux des acteurs du drame algérien

entre militants politiques et militants syndicalistes de la longue et dure épopée des travailleurs algériens organisés dans les structures du P.P.A.-M.T.L.D. et du F.L.N.-UG.T.A. -, son éventuel projet le contraindrait à réserver la moité de ce gros ouvrage à une telle recension onomastique! Des noms qui étaient synonymes de la vraie modernisation: celle des mentalités et du savoir, et pas seulement celle d'un pouvoir coercitif et jouisseur.
o o o o

« Le syndicalisme

est bon, mais pas pour les Arabes.»

Cette découverte si-

gnalée par A. Crémieux dans son ABC du syndicalisme paru en 1924, avec d'autres déjà rapportées plus haut dans cette préface, exprime l'obsession de certains détracteurs des anticolonialistes algériens dans leur longue lutte. BourouÏba, lui, traite avec d'autres documents et des témoignages personnels, du pionnier du syndicalisme qu'il fut dès les années 40. Des faits vécus de l'intérieur même œ l'expérience syndicale algérienne si mouvementée et contrariée dès son lointain avènement dans un milieu colonial et pied-noir hostile, alors que les choses avaient à peine changé au point de vue des mentalités sectaires et de l'exclusion des Algériens depuis plus d'un quart de siècle. Ces derniers - nos compatriotes
alors colonisés

-

obéissant (qu'on le veuille ou non) à leur vocation d'hommes

de progrès, d'hommes de coopération à leur niveau, avec ceux qu'ils croyaient être des travailleurs comme eux quoique d'un statut juridique différent, voire des parias de la grosse colonisation exploiteuse, poursuivaient, en dépit des rebuffades, leur marche vers l'initiation sans entraves ni interdits à la lutte syndicaliste. En évoquant cette histoire, ce parcours tour à tour semé d'obstacles, bloqué ou à demi 21

prohibé, l'auteur, tout naturellement, les rattache aux étapes de la politique officielle et des partis prépondérants européens et l'opinion publique courtisée œ l'Algérie toujours dominée. Et cela malgré le tournant décisif pour le reste œ l'Humanité libérée après la chute de l'Allemagne nazie, la délivrance de l'Europe de J'Est à l'Ouest, la victoire des Alliés et de la démocratie dans le monde (en 1944-1945) qui allaient s'incarner dans les institutions et chartes internationales de la toute récente et prometteuse ONU! Après ces bouleversements planétaires auxquels, dans une appréciable mesure, l'Afrique du Nord et plus d'une centaine de milliers de ses enfants maghrébins avaient participé en sacrifiant aux côtés des Alliés un nombre considérable de combattants tombés sur les champs de bataille de France, d'Allemagne, d'Italie, les dérisoires réformes introduites par la France à gouvernement socialiste dans le «Statut de l'Algérie» créaient une Assemblée algérienne élue qui serait composée de 60 représentants de la minorité européenne pied-noir de 900 000 personnes, et de 60 autres représentants de l'immense majorité autochtone nationale composée de 9 millions de personnes! C'était là plus qu'un symbole d'obstination dans les pratiques conservatrices anciennes de la colonisation de peuplement, et un défi aux aspirations démocratiques des peuples qui avaient triomphé du nazisme et contribué à vaincre les puissances de l'Axe dans les rangs des Alliés. Ce scandale antidémocratique dans l'Algérie « française» se passait en 1948 et plus tard! Bourouiba éclaire très bien en toute connaissance de cause le contexte politique accompagnant l'action sociale et revendicatrice ouvrière grâce à l'outil privilégié du syndicalisme qui était aussi une bonne école de lutte et de défense des travailleurs. Lié à l'action politique au sein du P.P.A.lM.T.L.D., il s'attache à préciser tous les faits nouveaux de cet après-guerre mondial de «dupes» et d'éternels colonisés, tous les aspects d'une évolution historique de la cause algérienne confrontée aux problèmes d'une domination coloniale française qui avait profité de son « alliance » purement symbolique et en définitive égoïste avec les grandes puissances engagées dans la deuxième guerre mondiale, pour sauver son empire et les privilèges exorbitants de ses mandataires au-delà des mers. Le chantage et les prises de positions opportunistes à la faveur de la guerre froide visant l'Union Soviétique étaient aussi payants pour la France colonialiste décidée fermement à le rester, notamment en Indochine et en A]gérie, même, plus tard, au moyen de deux opérations désastreuses de reconquête. En Algérie, coup sur coup, les gros moyens administratifs autoritaires de la colonisation se conjuguent et se succèdent pour frapper le P.P.A.-M.T.L.D. et des militants et candidats légaux durement réprimés lors des élections truquées du printemps 1948 sous le règne du gouverneur socialiste Naegelen qui n'hésita même pas à faire mitrailler des é]ecteurs algériens à Dachmiya et à Champlain, d'où il résulta une quinzaine œ morts. L'O.S. ou «Organisation Spéciale» du P.P.A. clandestin est, par la suite, démantelée. Le recours à la lutte syndicaliste remédie après 1947 à certaines carences du mouvement, et la « Commision des Affaires sociales et syndicales» au sein du P.P.A.-M.T.L.D. sera l'animateur par excel1ence et le concepteur vigilant et averti du futur syndicalisme algérien organisé. En plus du fait indéniable que c'était là, de la part des dirigeants du nationalisme populaire, le signe d'une maturité positive et réaliste dans l'orientation générale du mouvement libérateur à moyen ou long terme. Ce sera aussi pour les travailleurs algériens héritiers des émigrés combatifs des années 20 en France, un choix moins limité parmi les options existantes, un choix inévitable pour le succès de luttes à venir et, cela, malgré les retombées de la guerre froide et les rivalités socialistes et 22

communistes sur le terrain. L'auteur s'attarde comme il se doit sur l'analyse sociologique des particularités propres, par exemple, à la main d'oeuvre agricole algérienne, otage du patronat colonial le plus dur et exploiteur et sujette à ses chantages répétés. Le secteur rural, où seule la grosse colonisation terrienne européenne faisait la loi sur les « serfs» algériens avec la bénédiction des autorités administratives, était pour ces dernières et leurs agents et auxiliaires une véritable chasse gardée où se manifestaient très rarement alors les interventions du nationalisme qui activait surtout dans les vi1les. Par la force des choses, ce dernier accusait davantage son caractère urbain. Mais, dans cette histoire qui serait d'une lecture passionnante si el1e n'était, en filigrane, sans cesse marquée par le drame et la tragédie, surtout à des moments décisifs de la prise de conscience de la classe ouvrière algérienne autochtone et œ la marche en avant du nationalisme populaire, Bourouïba se livre aux analyses les plus éclairantes avec des retours en arrière fréquents depuis la fin de la deuxième guerre mondiale. TIécrit à ce propos: «La renaissance du mouvement syndical algérien, après l'année 1943, avait vu l'adhésion de travailleurs issus d'horizons différents. Les militants de la cause nationale, sortis de la clandestinité totale, seront rejoints par des jeunes, notamment ceux récemment démobilisés de l'armée française. Ils découvrent une Algérie encore sous le choc des massacres œ mai 1945 et de la répression qui s'ensuivit.» Ai1Ieurs, comme pour délimiter les points sai1lants de son développement et donner à voir un processus bien articulé après mûre réflexion, il écrit: « ...Désormais les travaiUeurs algériens désireux d'adhérer ou de militer au syndicat avaient le choix entre plusieurs options : 1°) Mettre à profit le remue-ménage provoqué par la naissance d'un syndicat à tendance gouvernementale (française) affirmée pour créer à leur tour une centrale qui serait nationale (TI s'agit, en l'occurrence, de la scission de la C.G.T., ND LA) ; 2°) Engager les travailleurs algériens à adhérer en masse à la C.G.T.-F.O. (fruit de la scission, NDLA) et tenter d'en contrôler la direction; 3°) Encourager plus que par le passé les travailleurs algériens et les militants syndicalistes membres du P.P.A.IM.T.L.D., non seulement à adhérer à la filiale de la C.G.T. (non gouvernementale, NDLA) mais, également, toutes les fois qu'ils en rempliraient les conditions, accepter et même revendiquer des fonctions de responsabilité. C'est en définitive cette dernière voie qui est retenue. Très peu d'Algériens iront demander une carte à Force ouvrière (F.O., socialiste, NDLA) et le projet de création d'une centrale nationale n'avait pas suffisamment mûri pour voir le jour. » C'était là un modèle de clarté! Un peu plus loin, afin de mettre en reliefles aspects les plus vigoureux de ce syndicalisme, l'auteur parle de cette « algérianisation de la plus importante organisation syndicale d'Algérie (c'est-àdire la C.G.T.), qui n'était pas sans conséquences pour les masses laborieuses proches du P.P.A.-M.T.L.D.« et souligne que «la composante nationaliste œ la C.G.T. ne resta pas les bras croisés. Conjointement à leur activité au sein du parti P.P.A.IM.T.L.D., que ce soit dans les réunions de cellules, de kasma ou au conseil municipal, les militants consacraient une plus grande partie de leur temps au syndicat. «Ainsi, conclut-il, «...Ie P.P.A. et son expression légale le M.T.L.D.accordaient un plus grand intérêt aux organisations de travailleurs. « Insistant encore sur certains de ces points forts ou relais de la patiente action du jeune syndicalisme algérien, Bouroui"ba évoque pertinemment ses propres souvenirs ou des témoignages inédits quand il écrit: «Au siège du P.P.A./M.T.L.D. 23

les membres de la Commission centrale des Affaires sociales et syndicales se réunissent toutes les semaines autour de Aïssat Idir, son responsable, qui fut membre du comité central du M.T.L.D. après 1948. Ensemble, ils suivaient cE près l'activité des syndicats, la tenue des congrès, le déclenchement des grèves, les revendications, etc. [...J. Ainsi, progressivement nous rompions l'isolement dans lequel se trouvaient nos militants de base [.. .]. La tâche n'était pas facile et les préjugés étaient tenaces [.. .]. Durant la période coloniale le syndicat devait livrer bataille à l'Administration, au patronat, aux colons. Il disposait de forces qui, souvent, n'avaient pas le dessus. » Tout le reste, en l'espèce, des chapitres entiers seraient à transcrire que le lecteur lira, non seulement avec plaisir, mais avec un sincère sentiment de surprise

admirative parce que le mouvement nationaliste libérateur n'a été perçu, ou « imaginé» aux yeux des jeunes générations et des adultes non engagés dans la

lutte anti-colonialisteavant ou après le 1er novembre 1954, que sous les aspects
d'un mouvement improvisé, spontanéiste, sommaire, triomphaliste, servi par des quantités astronomiques d'armes venues on ne sait d'où et des exploits légendaires stéréotypés, et non par un peuple de travailleurs, de petits artisans, de paysans pauvres, de modestes employés, intellectuels etc., souffrant tous, à des degrés divers, de l'exclusion, et contribuant par les efforts des plus conscients et d'énormes sacrifices pendant des années et des décennies, à la « possibilité» toujours fragile et se renforçant dans la douleur et la sueur! de passer à l'action libératrice en laissant sur le terrain, en fin de compte, près de deux millions œ morts et d'innombrables destructions, dus, les uns et les autres, à la dernière et plus cruelle guerre coloniale de l'histoire - paradoxalement neuf ans après la fin d'un conflit planétaire et l'avènement de l'ONU et de la Charte universelle des droits de l'homme! En somme, une vision tronquée, schématique, réductrice, qui, dans la majorité des épisodes évoqués relativement au calvaire du peuple algérien à la veille de sa guerre d'indépendance et tout au long de la lutte et de la captivité concentrationnaire dans les camps, les prisons, les centres de regroupement, presque jamais il n'est fait référence au combat et à la multiple et déterminante contribution de milliers de cadres et de militants syndicalistes algériens (parfois mieux formés et plus motivés que les politiques) à toutes les phases du martyre, de la résistance et de la victoire finale de la Nation sur le colonialisme, ennemi nOl de l'Humanité. Le lecteur découvrira aussi les « ressources» tactiques, de patiente action et d'intelligence dont étaient doués les syndicalistes algériens qui, de la sorte, exorcisaient l'état de « parias» que l'on voulait leur imposer depuis plus d'un quart de siècle, dans ce domaine précis, quand, dans les années 20, on niait leurs aptitudes à lutter et à défendre leur propre cause. Mieux encore, ils sauront défendre celle du peuple vietnamien, par exemple, au moyen d'une remarquable solidarité des dockers des grands ports d'Algérie refusant d'embarquer des chargements militaires destinés au corps expéditionnaire français en Indochine à partir de 1946. Et puis, l'auteur n'oublie pas les obstacles, les contrariétés, les coups bas, les embûches, etc. que les ennemis de l'Algérie et les adversaires du mouvement, même parmi les excités du MNA messaliste, ont mis au travers de la voie menant à l'action syndicale nationaliste prise ainsi entre deux feux. Ceci n'est qu'un aperçu que nous fait entrevoir l'auteur mais qui donne la mesure véritable des autres points forts et moments tragiques ou décisifs, marquant de proche en proche cette geste obstinée, têtue du syndicalisme algérien dans la paix ou face aux dangers avant d'obtenir son autonomie en se séparant de la 24

C.G.T. en tout bien tout honneur. Il allait, en pleine guerre de libération, conquérir de haute lutte cette autonomie tant désirée, avec la création de sa centrale nationale: l'U.G.T.A., la prestigieuse et dynamique Union générale des Travailleurs algériens dont le renom mérité ne tarde pas à franchir rapidement les frontières de notre pays après s'être illustré dans l'action syndicaliste puis les souffrances, les pires épreuves, les coups d'éclat clandestins et les activités les plus efficaces au sein de la nombreuse population algérienne des camps de concentration, des terribles centres de transit et de tri et des prisons coloniales. Le martyrologe de ses centaines de cadres et de militants tombés pour la double cause patriotique et syndicale tient aussi, comme le constatera le lecteur, une place importante dans cette histoire si éclairante et substantielle du nationalismesyndicalisme algérien. Histoire minutieuse, précise, non-coltformiste parce qu'elle n'omet aucun nom des acteurs de ce grand mouvement à l'épreuve de la guerre ou de la captivité; rationnelle aussi parce qu'elle se déploie sur une large base sociale, humaine, politique et une valeur permanente sûre en l'occurrence et surtout irrécusable: celle du travail dans le sens complet du terme, englobant effort persévérant, organisation, activités de tous les instants, créativité, etc. Vigilance aussi des responsables et militants dans le discours politique, le langage, les ripostes appropriées mais sans haine aux insultes et insinuations, toutes attitudes consistant à faire face à l'incompréhension, aux empiétements des partis politiques amis sur le domaine investi et géré par les seuls syndicalistes algériens affiliés à la C.G.T. Par exemple, ce syndicaliste algérien de Béjaïa qui, fermement, force ses adversaires pieds-noirs, camarades de travail, à retirer leur déclaration à son encontre et à faire la différence entre: anti-français (qualificatif démagogique et raciste) et anti colonialiste (langage politique relevant du constat), parce que l'injure était facile et la confusion délibérée. Quoi qu'il en soit, c'était là une rude école pour les syndicalistes algériens qui, malgré les obstacles et le prix à payer pour se former eux-mêmes dans les techniques des différents secteurs de l'action syndicale, ne se décourageaient pas, sans accepter, toutefois, de se laisser humilier par les « appareils idéologiques» en France ou en Algérie dont dépendaient la C.G.T. française et sa filiale algérienne à majorité pied~noir. C'est que les ouvriers algériens étaient minoritaires par rapport aux ouvriers d'origine européenne, Je chômage sévissant en règle générale parmi leurs compatriotes surtout dans les activités industrielles les plus compétitives et les principales infrastructures du pays. « Il faIlut - écrit l'auteur - plusieurs années d'attente avant de voir des syndicalistes algériens accéder à des postes de responsabilité réelle et exercer une influence effective sur les décisions de la C.G.T. », centrale à laquelle ils étaient intégrés. Grâce à l'auteur, particulièrement attentif au moindre détail qui ne laisse pas indifférent dans cette foisonnante relation de faits politiques et sociaux, sortent de l'ombre et l'anonymat œ purs militants, animateurs et cadres pionniers du syndicalisme ouvrier d'obédience P.P.A.IM.T.L.D. affiliés à des sections de la C.G.T. «avec l'assurance que les intérêts des travailleurs algériens intégrés à cette centrale n'allaient pas passer au second plan.» Boualem Bourouiba ne cache rien de la vérité vécue (nous connaissons déjà, par allusion, son non-conformisme), et, pour cela, il va même jusqu'à avouer, chez certains, l'attraction plus grande exercée sur les syndicalistes bien formés et combatifs aux dépens de la militance (dans les moments de crise) au sein du parti P.P.A.IM.T.L.D. - sans toutefois rompre avec lui. C'est que la politique nationaliste pré-révolutionnaire, tournant en rond, avait ses hauts et ses bas, tandis que le syndicalisme, action pointilleuse organisée, confrontée plus 25

directement aux personnels, agents, structures de l'économie aux mains du pouvoir colonial et de sa communauté pied-noir, était régi par des règles théoriques et pratiques éprouvées et parfois sans concession. «Pour beaucoup d'entre nous écrit l'auteur - l'activité syndicale doublait celle dévolue à la politique mais peu à peu, en fonction de la découverte de toutes les possibilités offertes par l'arme syndicale, nos préférences allaient vers eIJe [...]. Les adhésions de plus en plus nombreuses de travailleurs algériens, la désaffection de la part de la clientèle enropéenne contraignent les syndicats C.G.T. à adopter une orientation qui tienne compte de ces changements [.. .J. Nous étions loin des réticences marquées à notre égard en 1945. Depuis les succès remportés par le P.P.AIM.T.L.D. et, avant lui, ceux de l'U.D.M.A aux récentes élections, la carte politique de l'Algérie n'était plus la même.» On découvre aussi à cette occasion, combien était grand le nombre de syndicalistes de valeur parmi les militants du P.P.A./M.T.L.D. C'était donc avant le déclenchement du 1ernovembre 1954. Ceci, pour l'histoire du mouvement nationaliste qu'on a toujours décrit dans sa dimension politique la plus mince, la plus abstraite aussi et très personnalisée par des quereIJes et autres clivages secondaires, donc activiste sans épaisseur sociale. Surtout que c'était là l'apport des villes et bourgades de l'intérieur; l'Algérie, également, des ports et des carrefours ferroviaires. La révélation de la puissance syndicale de ce mouvement libérateur connu jusque-là par son action et ses seules structures politiques, ses activités électorales et les noms de ses principaux dirigeants, est d'un appoint considérable à la genèse du tournant décisif qui fut celui du nationalisme populaire passant la main à différents groupes successifs de la mouvance pour donner naissance au F.L.N.-AL.N. de novembre 1954 et initier l'action directe parmi les masses populaires. Ce qui allait sonner le glas des partis velléitaires, mais remettre sur la scène un syndicalisme devenu national et plus combatif parce qu'il était composé de militants bien formés, de bons cadres urbains doublement disponibles pour la lutte politique et son irremplaçable complément social d'organisation et d'éveil dans les pays du tiers monde.
o o o o

Enfin, le grand jour arriva après une longue attente laborieusement mise à profit par l'expérience acquise, la combativité de militants voués à l'action politique désormais placée sous le signe du F.L.N.- AL.N., et au syndicalisme qui, dans des circonstances providentielles, n'allait pas tarder à devenir son soutien le plus actif et le plus formateur, à brève ou longue échéance, des meilleurs éléments appelés, par la force des choses, à encadrer les militants de la Révolution dans leurs nouvelles tâches pratiques ou théoriques. On aura compris que ce grand jour n'était autre que celui de la naissance de l'U.G.T.A, naissance tant désirée et dont le destin et le rôle insigne d'outil de lutte et de libération populaires
n'échapperont pas aux épreuves douloureuses - ni aux triomphes - qui seront le lot de toutes les forces algériennes engagées dans le mouvement général depuis novembre 54 - et même avant. Comment le projet et la réalisation patiente œ cette centrale syndicale autonome tardaient à voir le jour malgré les oppositions tacites, obliques ou feutrées de divers «pouvoirs» et instances allant œ l'administration française à la C.I.S.L. en passant par le P.C.F., l'auteur nous l'explique dans le détail. En effet, après avoir évoqué les circonstances relatives à

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la création de l'U.G.T.A. le 24 février 1956, Bourouiba nous livre ses réflexions sur les tâches à venir et même sur l'indépendance de l'Algérie, et, cela, avec un esprit d'un rare réalisme et pour dénoncer une profonde exigence politique de la colonisation française et les risques possibles de ses suites et séquelles dans la future société algérienne. II retrace, à l'aide de traits sobres et vigoureux, le portrait intellectuel et politique de Abane Rarndane dans le contexte de l'Algérie combattante des débuts de l'année 1955 quand cet organisateur hors pair, à peine sorti de prison en France (après avoir fait trembler pendant cinq ans ses geôliers et l'administration pénitentiaire), se cherche pathétiquement et se retrouve bien d'aplomb pour affronter une très lourde responsabilité: rassembler des énergies qui venaient de tous les horizons du mouvement national algérien (à l'exception du M.N.A. messaliste et des Oulémas pas encore décidés à rejoindre le mouvement général) et les motiver dans le sens révolutionnaire du changement et œ l'action collective. Abane Ramdane, en recherchant un à un et en recevant les militants politiques et les cadres nationalistes rebutés par les crises successives anciennes ou perdues de vue depuis cinq longues années, plaide aussi en faveur d'un renfort syndical, d'un syndicalisme algérien indépendant, aidé, en cela, par Benkhedda et les membres survivants de la Commission des Affaires sociales et syndicales de l'ex-P.P.A.-M.T.L.D. auquel « succédait », depuis deux ans, le F.L.N.-A.L.N. Créée le 24 février 1956, en pleine tourmente et sous le toit œ ses parents (Bourouïba, jeune «vétéran» expérimenté de la lutte syndicaliste depuis dix ans) -, l'U.G.T.A., dirigée dès sa naissance par Aïssat Idir, était interdite onze mois plus tard et ses responsables et militants pousuivis, arrêtés, internés dans des camps, emprisonnés, torturés ou assassinés par les parachutistes et la D.S.T. Ceux qui en réchappèrent ou qui, à la fin des années 50, furent libérés des camps et des prisons, se regroupèrent pour la plupart dans la clandestinité ou l'exil européen, et surtout à Tunis, siège du G.P.R.A. où les plus entreprenants ou favorisés par le sort reconstituèrent l'Union générale des Travailleurs algériens (U.G.T.A.) alors que d'autres, ou les mêmes, rejoignirent les maquis œ ]a lutte armée et tombèrent dans les derniers combats de la guerre de libération nationale. La mobilité déconcertante des cadres et militants de l'U.G.T.A. à travers le Maghreb et l'Europe, toujours actifs, efficaces, endurants, après leur sortie de prison et des camps, et reprenant la lutte, est un des plus hauts faits de ces syndicalistes à]a veille de l'indépendance. Mais, en attendant le couronnement œ cette lutte âpre et toujours recommencée, il importe de revenir, comme le fait si bien l'auteur, aux épisodes saillants qui, s'ils marquent le martyre peu commun des meilleurs militants et responsables de l'u.G.T.A. et, à leur tête, l'incomparable Aïssat Idir - constituent aussi ]a «défense et l'illustration» œ cette centrale nationale pendant la Bataille d'A]ger en 1957 et, plus tard, au moment des grandes manifestations urbaines de décembre] 960 alors que le pouvoir colonial français croyait avoir définitivement gagné la guerre. L'auteur rappelle fort à propos un point, inconnu jusqu'à ce jour, de l'histoire de la guerre de libération, à savoir le rôle de premier plan que fut celui des militants clandestins syndicalistes dans l'encadrement de ces manifestations populaires de décembre ] 960 qui firent réfléchir définitivement le général de Gaulle sur la précarité œ la « paix» française en Algérie et de l'incertitude de la présence coloniale dans notre pays, en le décidant à envisager très sérieusement de mettre fin à la guerre d'agression et de reconnaître l'indépendance de l'Algérie. Lors des journées mouvementées de décembre 1960 à travers les villes d'A]gérie et notamment dans la capitale et ses quartiers populaires, face aux provocations des ultras et de la popu27

lation civile européenne armée jusqu'aux dents, les syndicalistes algériens firent merveille, malgré les risques et les tirs aveugles ou ciblés des militants O.A.S. et des militaires, en donnant des conseils aux manifestants pacifiques pour une meilleure résistance et une organisation mieux conçue et moins tumultueuse œ leurs rangs, ainsi que des mots d'ordre politiques brandis en la circonstance. En résumant d'une façon éloquente les griefs que nourrissaient à l'égard des syndicalistes algériens les ennemis de la classe ouvrière en général et les détracteurs de «l'idée nationale» en particulier parmi la minorité européenne, Bourouiba écrit: « Il est aisé de comprendre l'acharnement dont faisaient preuve les patrons de l'Algérie française. Ces hommes n'ont jamais pardonné aux responsables de l'U.G.T.A., à leurs compagnons comme eux toujours incarcérés dans les camps et les prisons, le magnifique travail réalisé en un peu plus d'un an. Témoignage accablant d'une volonté affirmée des travailleurs algériens de s'identifier à la lutte menée par le Front de Libération Nationale. De même qu'est resté au travers [sic] de la gorge de Robert Lacoste [un ancien syndicaliste français de la F.O. socialiste, NDLA] comme de ceux qui lui ont succédé, les victoires enregistrées à l'extérieur par l'UGTA. N'oublions pas notre admission à la CISL, centrale internationale ayant dans ses rangs des centrales nationales représentant les cinq continents et, cela, dès juillet 1956 [...]. Les portes encore fermées devant le FLN s'ouvraient sans difficultés, parfois avec enthousiasme, aux délégués œ l'UGTA. » Aussi, les éloges ne tarissent pas à leur endroit, venant de l'étranger et de certains hauts dirigeants qui savaient apprécier leurs mérites et prophétisaient même pour eux un destin national de relève politique et de direction suprême du pays, destin dont ils étaient dignes mais que les jeux politiciens et les ambitions aventuristes de soi-disant «hommes d'Etat» ou «historiques de la Révolution» firent tout pour interdire depuis l'indépendance. F. Weiss, dans son livre cité par Bourouiba, Doctrine et action syndicales en Algérie, écrit: «Outre la contribution apportée à la lutte nationale en vulgarisant ses objectifs, les syndicalistes algériens acquirent, au cours de leurs contacts, une riche expérience de la réalité sociale contemporaine, indispensable à la construction d'un syndicalisme moderne. Ils ont aussi pu obtenir une aide précieuse dans le travail social et l'oeuvre de formation entreprise depuis Tunis. » F.Weiss parle même, à ce sujet, «d'effort de préparation de l'avenir» entre 1957 et 1962. Celui-ci a bel et bien existé, mais sans ambition spécifique ou personneIle. Il était sur le point d'aboutir sans les dérives et les graves crises et quereIles pour la prise du pouvoir qui affligèrent, dès ses débuts, la jeune indépendance algérienne en 1962. Le reste est connu, sauf, peut-être ce jugement aussi fondé qu'émouvant d'un homme non conformiste et sans doute désintéressé et avare de paroles comme l'était Ferhat Abbas, responsable politique mûri par l'âge et l'expérience et partisan du changement, seul parmi les cadres de l'ancienne U.D.M.A. ayant survécu aux événements. L'ancien Président du G.P.R.A., qui prédisait à nos syndicalistes un sort à la mesure de leur rôle dans la Révolution, disait au moins avec une indéniable abnégation: « Les cadres du F.L.N. usés, vieillis, seront, après le cessez-le-feu, tout prêts à céder la place à la nouveIle vague de syndicalistes et d'intellectuels qui se préparent [...] à prendre les commandes de l'Algérie libérée »R. Bourouiba affirme quelque part dans son livre et avec raison que ce ne fut jamais là l'intention de l'U.G.T.A. et de ses responsables et militants dont la seule et modeste ambition consistait - comme ils le prouvèrent à tout moment depuis
8.
Meyaud et Salah Bey, Le syndicalisme africain, Payot, Paris. 1963.

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l'indépendance - à soulager les misères sociales des citoyens démunis et à défendre les droits des travailleurs, rêvant d'une Algérie plus juste, équitable, engagée dorénavant dans la lutte contre le sous-développement et les retards accumulés. En tant que militants de la Révolution politique et en leur qualité de syndicalistes avertis des réalités de leurs pays et des légitimes aspirations de leur peuple, ils ne déméritèrent pas et furent aussi bien de bons propagandistes très politisés, instruits, dévoués à la cause d'une nation niée par l'occupant et soutenant seule le poids d'un régime colonialiste oppresseur et d'une guerre effroyable de génocides et de destruction, que des militants organisateurs et avisés d'un combat syndical ouvert sur les rapports avec le monde du travail en Afrique du Nord, en Europe et ailleurs dans le monde. Répétons-le: le présent ouvrage dont cette longue préface révèle à peine le centième de la richesse et de la valeur documentaire et n'arrive pas à suggérer toute l'originalité parmi les grands témoignages sur le nationalisme libérateur anticolonialiste et son complément syndical en Algérie, est une histoire du travail et de l'exercice politique jumelés dans un pays colonisé, non autonome, qui cherchait du même coup à se frayer une voie difficile vers la liberté et l'émancipation sociale. Cette histoire, en tant que mouvement d'idées, d'actes et de faits objectifs, se démarque de certaines influences et contraintes idéologiques inappropriées à son cours mais qu'elle donne, apparemment, l'impression œ subir à son corps défendant, pour se réclamer, au contraire, du véritable tronc commun évoqué plus haut, genèse d'une double vocation dans les milieux populaires et la classe moyenne proches de la condition ouvrière. Pour des raisons œ force majeure, les limites de l'engagement sont très étroites en dépit des choix que le sujet veut faire dans un contexte colonial inégalitaire et discriminatoire. Bourouïba exprime ces contraintes, ces interdits et ces choix limités de la façon suivante: « Les militants nationalistes activant au sein des syndicats en Algérie - écrit-il - surent accorder à cette forme de lutte l'importance qu'elle méritait tout en étant conscients des limites du combat syndical. Ils ne pouvaient ignorer qu'au-dessus du patron, du colon, de l'administration, se situait le pouvoir colonial. Sous les coups de boutoir des organisations syndicales, il cédait le minimum sans jamais occulter les raisons de sa présence en Algérie, les raisons œ toute conquête [territoriale] de ce genre. Ce qui explique sans doute la préférence marquée par de nombreux travailleurs algériens à adhérer et à militer, avec les risques que cela supposait, dans un parti nationaliste. A tout le moins ils pouvaient subir de lourdes condamnations, voir leur famille vivre de secours, mais ils étaient profondément convaincus qu'avec la défaite de l'occupant ils étaient assurés d'obtenir de meilleures conditions de vie et le respect de leur dignité.« II s'agit là d'un passage capital, liminaire, qui éclaire tout le reste du développement et fait justice des thèses facilement racistes et goguenardes de mauvais goût que professaient les soi-disant militants progressistes d'origine européenne, invariablement, ou presque, dans les années 20 comme dans les années 50. Ils oubliaient aussi, ces indécrottables puristes d'une idéologie de progrès et de liberté, qui cohabitaient, dans une coupable insouciance, avec le colonialisme exploiteur et profitaient de ses faveurs et de ses lois, que «les Algériens, non admis à militer (dans les syndicats, NDLA) en application du code de l'indigénat, encore moins à prendre des responsabilités, furent exclus, le plus souvent, du bénéfice des améliorations intervenues [...] à la suite d'actions des syndicats C.G.T. et C.G.T.U. auxquelles ils avaient participé» et, cela, dans la première des grandes étapes du syndicalisme français datée, par les soins de Bourouiba, «du début du siècle à la veille de la constitution du Front populaire en 1936. » 29

Cependant, ce qu'il y a de remarquable dans ce mouvement historique à plus d'un titre, c'est son obstination à réussir sa percée en dépit de tous les obstacles, puis son triomphe qu'il payait d'un prix très lourd. Symboliquement, les deux pionniers, décideurs courageux et fondateurs perspicaces d'un syndicalisme algérien dont ils ne connaîtront pas, malheureusement, la plénitude méritée du succès et de l'impact sur les masses algériennes et l'opinion internationale des milieux ouvriers en Europe, en Amérique et en Afrique - ces deux pionniers, donc, militants d'une même cause, ont laissé, chacun, un nom lumineux dans la politique nationaliste et dans l'action syndicaliste. Il s'agit de Mohamed Belouizdad, cheville ouvrière entreprenante et intelligente qui organise, le premier dans les rangs du P.P.A., la« cellule », puis le mouvement syndical proprement algérien au sein de la C.G.T. L'autre nom prestigieux: Aïssat Idir, le seconde. Ce dernier, qui avait participé comme membre du P.P.A./M.T.L.D. à son premier congrès non clandestin va donner une grande impulsion aux structures de ce mouvement. En février 1956, il assistera, au domicile de Boualem Bourouiba à Saint-Eugène (actuel Bologhine) en compagnie de Abane Rarndane et de Ben YoucefBenkhedda, à la naissance de l'UGTA, baptême clandestin, au milieu de tous les dangers d'une guelTe coloniale et d'une agression policière caractérisée, de cette future grande centrale nationale. Aïssat Idir, qui la dirigera, sera alTêté, torturé et moulTa assassiné par les parachutistes français dans un hôpital en 1959. A bon droit, le lecteur ajoutera le nom de Boualem Bourouiba à ceux de ses deux ainés en le forçant à sortir de sa modestie et en découvrant au grand jour les services et actions qu'il s'est longtemps évertué à minimiser ou à passer sous silence en en parlant allusivement. Ce livre, reflet d'un long combat, d'une longue expérience, d'une longue participation aux luttes politiques et syndicales, est aussi une part discrète, sincère et critique du rôle personnel de l'auteur. Né, élevé dans un milieu familial acquis à la pratique syndicaliste, l'engagement plénier du père œ Boualem était déjà connu parmi les cheminots. L'aîné de ses frères et l'un de ses beaux-frères n'étaient pas étrangers à cette tradition de lutte syndicale doublée d'un militantisme politique éclairé. Véritable Protée, Boualem Bourouïba se manisfeste partout à la fois dans l'engagement politique et l'action syndicale, dans les réseaux nationalistes et les instances du parti P.P.A.lM.T.L.D., dans les camps d'internement, certains centres de décision ou de bon conseil. Il est donc légitime que son mérite soit reconnu à l'égal de ses grands devanciers ou compagnons œ lutte. Et maintenant, s'il nous fallait une autre conclusion que celle qui vient œ se clore par l'hommage si mérité aux pionniers du syndicalisme algérien, nous ferions appel à des faits sociologiques inséparables du destin et de l'histoire contemporaine de notre peuple dans le malheur programmé et la survie ilTépressible. Faits sociologiques dont il conviendrait de rafraîchir la mémoire de ceux étrangers ou Algériens mal informés des réalités nationales - dont n'a cessé ce souffrir l'Algérie depuis la première moitié du XIXe siècle, mais qui fut aussi, a contrario, le gage lointain de sa libération. En juillet 1983, répondant à une interview de l'hebdomadaire algérien, La semaine de l'émigration qui paraissait alors à Paris, nous traitions, entre autres, d'un phénomène bien caractéristique œ l'Algérie d'après l'agression militaire de 1830 et la conquête lui faisant suite jusque dans la deuxième moitié du dix-neuvième siècle, aggravée qu'elle était par une implantation civile étrangère très dense. C'est ce que nous appelions la « revanche de la ville algérienne », définie dans les termes suivants: «En effet - écrivions-nous - l'occupant colonial avait systématiquement détruit les anciennes villes ou bien s'était attaché à les transformer de fond en comble à 30

l'intention exclusive de ses propres ressortissants et des émigrés européens qui affluaient dans le pays et obtenaient la citoyenneté française et tous les droits civiques refusés aux autochtones au sein des nouvelles municipalités où, naturellement, les Algériens, dont le nombre grossisait au rythme d'un exode rural incessant, allaient vivre d'une façon marginale et précaire. A la longue, ces ruraux fuyant leurs terres dévastées ou expropriées par la colonisation, et les citadins œ vieille souche demeurés dans leurs quartiers vétustes, parvinrent, eux et leurs descendants, à reconstituer une société presque toujours en marge, mais se structurant peu à peu en dépit des interdits; évoluant contre la volonté des occupants étrangers maîtres tout puissants de la cité; profitant même à la sauvette et à certains moments de quelques modestes réformes électorales; s'affirmant de jour en jour sur le plan socio-politique de contestation; adhérant parfois en masse aux différents partis nationalistes nés dans le milieu urbain, pour, en fin de compte (à partir du 1ernovembre 1954) se lancer dans l'action directe et de solidarité communautaire ou syndicale, et compter parmi les éléments les plus actifs œ l'encadrement révolutionnaire, tant dans les villes que dans les campagnes. Dans tout cela il faut tenir compte des stratifications (travailleurs, petits propriétaires et commerçants, artisans, employés, intellectuels, etc. etc.) qui, au cours d'un siècle ou plus, ou seulement de quelques décennies, s'étaient opérées dans le corps social urbain de cette Algérie de l'ancien exode intérieur et des survivants des antiques « bourgeoisies» citadines déclinantes ou spoliées, l'ensemble ayant été brassé et dynamisé avant d'exploser à la face du colonialisme »9.

Mostefa Lacheraf Alger, mars 1997

9.

Mostefa 1988.

Lacheraf,

Écrits didactiques

sur la culture, l'histoire

et la société,

Ed. ENAP,

Alger

31

AVANT-PROPOS

Il est bien évident que le mouvement syndical en Algérie, de même qu'une véritable activité politique, n'ont pas attendu les années 30 pour manifester vitalité et combativité. Il semble que c'est à Constantine, en 1880, que naîtra le premier syndicat algérien. Les ouvriers imprimeurs européens de cette ville seraient donc les précurseurs du syndicalisme chez nous. Le mouvement sera suivi dans les autres villes, toujours au sein de cette corporation, avant de connaître au début du siècle une extension aux autres corps de métiers. Curieusement, les travailleurs algériens découvriront le syndicat et tous les avantages qu'il peut leur procurer, à la faveur de leur émigration en France. Emigration qui s'accélérera, à la demande de la France, lors de la première guerre mondiale. Pour les raisons évoquées plus haut cette période ne sera pas abordée par ce témoignage. D'autres l'ont fait ou le feront bien mieux que je ne saurais le faire. Les militants de ma génération qui, à partir des années 40, marqueront le mouvement syndical algérien, s'ils ne connurent pas, pour les avoir vécus, les bouleversements consécutifs au Front Populaire et aux événements s'y rattachant, n'en ont pas moins appris, de leurs aînés, les enseignements qu'ils en avaient tirés, les gains réalisés au plan des revendications, les obstacles tant politiques qu'économiques surmontés. Ces militants vont grossir les rangs ce la C.G.T., de F.O., de la C.F.T.C., du S.N.I. en attendant de constituer, plus tard, la colonne vertébrale de l'U.G.T.A. Le lecteur doit sans doute se poser la question suivante: Pourquoi avoir tant tardé pour entreprendre la réalisation de cet ouvrage alors que le temps c'est connu - ne travaille pas en faveur de pareille initiative? Recueillir un maximum de souvenirs, de témoignages, de documents, s'accommode très mal de longs délais. C'est encore plus vrai chez nous. Des réponses peuvent être suggérées. La première qui vient à l'esprit pourrait se résumer ainsi: lorsque l'on a milité depuis de longues années avec un parcours marqué par de nombreuses déceptions, il est difficile - parfois impossible - d'atteindre la concentration exigée pour une telle action. Autre condition exigée: le détachement complet d'un environnement qui, en dépit d'efforts répétés pour l'ignorer, vous obsède. Cet environnement a créé, longtemps, un climat dépressif, paralysant, rendant vaine et dérisoire pareille tentative. Le climat d'insécurité, le pouvoir exorbitant d'une police politique présente partout, touchant à tout, rendaient illusoire et vaine toute possibilité ce publier un écrit qui remette en cause l'histoire telle que la voulaient conçue les Princes qui nous ont gouvernés. Renoncer aux riches souvenirs de compagnons de lutte, passer sous silence toutes les tentatives de remise en cause du 33

mouvement syndical et les violations de la légalité, avant et après le 19 juin 1965, conduisaient les militants sincères à se renier. Durant la Guerre de Libération nos écrits furent forcément rares. Ils le seront davantage dans les prisons, les camps ou les maquis. La sécurité imposait de ne laisser aucune trace, aucun renseignement que l'ennemi puisse exploiter. Les perquisitions de jour et de nuit étaient choses tellement courantes. L'après-indépendance, malheureusement, ne fut pas plus réjouissante dans ce domaine en particulier. Les acteurs n'étaient plus les mêmes, mais l'objectif n'avait pas changé: recherche du renseignement, localisation des perturbateurs « à la solde de l'étranger », avec le qualificatif en sus de contrerévolutionnaire (en remplacement de l'anti-français). Que de documents jugés compromettants ou séditieux par des serviteurs zélés de la police, coûtèrent à leurs auteurs des mois, voire des années de prison, sans jugement, dans des conditions incroyables. Pendant ces années de cauchemar, le temps passait et avec lui disparaissaient des témoins irremplaçables. Quelqu'un a dit «chaque militant qui disparaît c'est une bibliothèque que nous perdons ». Beaucoup de frères cC combat, de témoins importants rejoignaient l'Eternel, emportant avec eux cC précieuses pages de la vie de notre peuple, terrassés par la maladie, affaiblis par les séquelles de la guerre, ou déçus par un combat ayant tourné défavorablement. Certains vides de notre histojre ne seront sans doute jamais comblés et nous le devrons, en grande partie, à ces dirigeants qui interdisaient l'écriture cC l'Histoire mais encourageaient leur entourage à publier le «parcours» cC leur vie. Il semblait donc incongru de relater les souffrances, les luttes connues avant 1962, par le fait que rien ne paraissait avoir changé sous le ciel d'Algérie. La liberté, la démocratie étaient encore proscrites, interdites. Nous avons laissé filer entre nos doigts un bien inestimable dont il ne reste que des bribes. Il faut avouer aujourd'hui que nous avons eu tort d'agir ainsi. C'est le constat que nous ferons, au fur et à mesure que nous avancions dans notre tâche, avec les rescapés de notre belle aventure, les souvenirs secouant une mémoire hésitante pour jaillir enfin, tel un enfantement, à la satisfaction cC tous, satisfaction où l'émotion mal maîtrisée rendait ces instants incomparables à bien des égards. J'invite tous mes compagnons de lutte, en cette circonstance, à rendre avec moi un hommage profondément sincère à tous ceux qui ont, au cours de cet interminable conflit, payé de leur vie une inestimable indépendance. Ceux cités, connus, respectés, honorés, mais également aux innombrables anonymes qui ont fait le grand saut, ignorés de tous, après avoir désarçonné, par un courage sans pareil, leurs tortionnaires. Combien de vies ont été brisées dans de sombres cachots, derrière de maigres abris, l'arme au poing, la cartouchière vide, mais le coeur occupant toute la poitrine. Ces hommes et ces femmes ne cherchaient point la gloire; mais combien ils auraient aimé que leurs compagnons, leurs familles, apprennent qu'ils étaient morts, le devoir fièrement accompli. N'est-ce pas ainsi que l'on définit le héros? Il fallait, depuis qu'un espace de liberté et de démocratie était apparu en Algérie, sauver ce qui pouvait encore l'être. Sans prétention aucune, avec la seule conviction d'accomplir un devoir. Sans ambition non plus, estimant

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avoir été largement payé en ayant participé modestement à la Guerre de Libération. Ne devions-nous pas à nos frères de lutte, de faire connaître, au plus près, l'épopée à laquelle ils avaient contribué grandement? Lorsque le crépuscule de la vie est là, tout proche, la tentation est grande de se retourner et de tenter de reconstituer les étapes de sa vie, celles de la société à laquelle on appartient et, plus passionnantes encore, celles de sa patrie.

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INTRODUCTION

L'Algérie a bouclé en juillet 1996 trente-quatre années d'indépendance. Nous disposons donc de suffisamment de recul pour jeter un regard sans complaisance sur le passé, un passé vécu souvent douloureusement mais toujours avec une foi et un esprit de sacrifice bien moins perceptibles aujourd'hui. Les jeunes générations connaissent peu ou mal les raisons de la lutte menée par les anciens et ne se gênent pas pour leur faire endosser la responsabilité de cette lacune. «Pourquoi n'avez-vous pas écrit? Si aujourd'hui nous ignorons tout ou presque de ces pages de l'histoire de l'Algérie, la faute vous en incombe. Qu'attendez-vous pour combler ce vide préjudiciable à la compréhension du
présent et à une évaluation plus juste de l'avenir? »
.

C'est vrai que les Algériens, d'une façon générale, ont très peu écrit sur l'histoire de leur pays, occupés qu'ils étaient à la faire. Nombre d'entre eux se sont trouvés à la périphérie,\ puis au centre, avant de devenir d'importants acteurs de cette tranche de vie décisive de notre Patrie. Parmi eux, des militants nationalistes, des syndicalistes, se sont taillé une part non négligeable de cette épopée. Beaucoup d'autres - et non des moindres - mériteraient que l'on connaisse leur itinéraire, leur contribution dans l'affirmation de notre personnalité et la participation au combat libérateur. C'est dire l'immense travail qui attend les chercheurs, les historiens et tous ceux susceptibles d'offrir un témoignage enrichissant pour la mémoire œ notre Nation. Les hommes et les femmes, acteurs ou témoins, susceptibles d'apporter leur tribut, partent, quittent un à un la vie. Il est impérieux que ceux encore valides fassent don de leur savoir aux générations montantes, de leurs connaissances et de leur vécu. Nous souffrons dans ce domaine en particulier, d'un déficit affligeant qui contraste cruellement avec le millier (davantage peut-être) d'ouvrages consacrés à l'Algérie écrits par des auteurs étrangers. Les rayons des bibliothèques de nos compatriotes avides de connaître leur histoire, en regorgent. La guerre de libération, les trente ou quarante années qui l'ont précédée, continuent de passionner une certaine élite. C'est bien. Mais est-ce suffisant? Pas le moins du monde. C'était là une raison nécessaire, me semblait-il, pour« me jeter à l'eau» et traduire dans les faits une volonté maintes fois exprimée d'écrire ce qui, au cours d'une vie marquée par le militantisme au service de la politique et du syndicalisme, me paraissait important. Mais que l'on ne se trompe pas: le présent travail, fruit de plusieurs années de réflexion au cours desquelIes de nombreux témoignages furent enregis37

trés, n'est pas l'oeuvre d'un chercheur ou d'un historien, encore moins d'un écrivain. L'important pour moi était de faire connaître le rôle déterminant joué par les militants algériens dans le renforcement du syndicalisme, arme privilégiée des travailleurs, et dans sa mutation en organisation nationale. Il va sans dire que les militants syndicalistes appartenant aux partis nationalistes et particulièrement au P.P.A. et au M.T.L.D. se tailleront la part du lion. Il ne s'agira donc pas d'écrire l'histoire du syndicalisme algérien. Mon ambition se limitera à la relation de souvenirs, de notes et de réflexions personnels, largement enrichis de témoignages de compagnons de route, auxquels viennent s'ajouter ceux de militants de sensibilités différentes. Les acteurs rappelleront les faits, les dates, les événements essentiels qui ont émail1é cet épisode de leur vie militante. Etait-il souhaitable de limiter ce travail, somme toute collectif, aux seuls problèmes relatifs au syndicatisme? Possible. Mais, pour ma part, j'avoue les réticences éprouvées à pencher pour pareil choix. Les activités aussi bien syndicales que politiques durant la période coloniale, comme lors de la guerre de libération, ne pouvaient survivre et progresser isolément tant eUes étaient totalement imbriquées l'une dans l'autre. Le syndicalisme tel que vécu par les Algériens, au jour de J'Indépendance' de leur pays, pourrait chronologiquement comprendre quatre grandes périodes. La première commencerait avec la naissance des premiers syndicats, au début du siècle, et prendrait fin à la veil1e de la constitution du Front Populaire en 1936. Les Algériens non admis à militer, en application du code de J'indigénat, encore moins à prendre des responsabilités, furent exclus, le plus souvent, du bénéfice des améliorations intervenues durant cette période à la suite d'actions des syndicats C.G.T. et c.G.T.V. auxqueUes ils avaient participé. Ces mesures discriminatoires tomberont progressivement en désuétude avec le renforcement de l'ETOILE NORD-AFRICAINE. La deuxième période: 1936-1945, s'amorcera avec le sommet que constituera la formation, en France,' d'un gouvernement de FRONT POPULAIRE. Il connaîtra les grèves victorieuses engagées par le mouvement syndical, couronnées par la réunification des centrales C.G.T. et C.G.T.V. El1e traversera la deuxième guerre mondiale et prendra fin avec l'année 1945. En Algérie, le débarquement des A11iésamènera la libération, des camps et des prisons, des détenus politiques et syndicalistes victimes des lois scélérates de Vichy. Si en cette circonstance les syndicats C.G.T. et le P.C.A. pavoisent, le nationalisme, lui, n'est pas en reste. Il atteindra, un an plus tard, son «top niveau» avec la constitution de J'Association des A.M.L. Les mani-

festations du 1cr et du 8 mai 1945et la répression qui les sanctionnera, fTeineront pour un temps son ascension.

La troisième période: 1946 - 1953 Le génocide de mai 1945 n'empêchera pas les succès de J'V.D.M.A. et du P.P.A./M.T.L.D. au scrutin pour J'élection de députés à l'Assemblée nationale française et ceUe des conseils municipaux et des Djemaâ en Algérie. Le 38

lor congrès du M.T.L.D. donnera naissance à la Commission Centrale des Affaires Sociales et Syndicales dirigée par Aïssat Idir. Le début de la guerre froide provoquera la scission de la C.G.T. et la naissance de Force Ouvrière (F.O.), le schisme de la F.S.M. et l'apparition de la C.I.S.L. Cette période connaîtra par ailleurs une participation plus grande des travailleurs algériens à la vie et aux luttes syndicales en Algérie comme en France. La quatrième période: 1954-1962, sera marquée par le déclin du P.P.AIM.T.L.D. malgré (ou à cause de) la tenue de son deuxième Congrès et la stagnation des effectifs de la C.G.T. que ne pourront modifier les résultats encourageants de la Vème conférence des syndicats. L'éclatement du premier parti nationaliste algérien poussera le C.R.D.A. à déclencher la guerre de libération nationale, entraînant un chamboulement complet des données du problème algérien. Une guerre qui ne veut pas dire son nom, mobilise progressivement le peuple algérien et radicalise les positions des antagonistes. Le renforcement du F.L.N., succédant au C.R.U.A., bénéficiera du ralliement des Centralistes, de l'U.D.M.A. et de l'Association des Ouléma. Il verra l'éclipse du P.C.A. ainsi que la disparition de l'U.G.S.A.-C.G.T. C'est dans ce contexte que se réalisera le projet longtemps programmé, souvent remis, par les syndicalistes algériens: la fondation d'une Centrale syndicale nationale. L'U.G.T.A., créée pendant la lutte armée, associera totalement notre prolétariat au combat libérateur sans pour autant renoncer à réfléchir aux problèmes de l'après-indépendance. Elle se positionnera, en tant que partenaire, pour l'étude et la recherche de leurs solutions. La première période nécessitant, pour être menée à bien, des moyens, des
connaissances, et capacités par moi insuffisamment maîtrisés, sera

-

à mon

grand regret - sacrifiée. Il restera, néanmoins, trois époques se partageant neuf chapitres d'inégale densité. Les plus importants et les plus fournis, parce que mieux connus, seront consacrés à la lutte de libération et aux conditions politiques et économiques qui ont présidé à la naissance de l'U.G.T.A. Certains passages pourront paraître largement dépassés aujourd'hui. Ecrits il y a bien des années, ils permettent de rappeler quels étaient, à cette époque, nos espoirs et nos inquiétudes. Il ne peut être question de renier ce pour quoi nous avons combattu, pas plus que d'occulter la teneur de nos déclarations ou de nos écrits pour la simple raison que les choses ont changé en 1996. L'Algérie indépendante et le combat qu'eUe mène depuis trente-quatre ans contre le sous-développement met en évidence les efforts déployés par le peuple algérien et les pouvoirs politiques pour décoloniser un pays qui a vécu plus d'un siècle sous domination étrangère. La Centrale syndicale va connaître, comme l'en-semble de la classe politique algérienne, de multiples difficultés. La préparation, le déroulement et les conséquences de la tenue du 1er congrès de la centrale occuperont une place non négligeable. Nous dirons pourquoi. Cette tranche de l'histoire du mouvement syndical algérien ne pouvait se suffire d'un simple chapitre. Un prochain ouvrage lui sera consacré. Les écrits et les citations consignés apportent davantage de poids et de véracité à des faits sujets parfois à critiques ou contestations. Il va sans dire que, pour ma part, je les assumerai totalement. N'est-ce pas l'incontournable prix à payer, lorsque l'on engage pareille démarche? 39

CHAPI1RE I UNE DÉCENNIE QUI COMPTE:

1936/1945

Du front populaire

à l'armistice

de juin 1940

C'est au sein du milieu familial que l'adolescent reçoit les premières leçons d'éducation et de formation. L'exemple que donnent les parents, complété plus tard par l'univers scolaire, les relations que lui offre le quartier où il demeure, l'incorporation dans l'Armée (Service national), Ie métier que l'on a choisi (de préférence et couronné éventuellement par une activité militante) feront le reste. Quels ont été les faits saillants d'une jeunesse qui se situe à une période particulièrement riche, trop riche sans doute, en événements déterminants pour l'histoire, événements marquant non seulement l'Algérie mais également l'Europe. Je pense plus précisément à l'année 1936. Mon père nous parlait souvent des difficultés rencontrées durant son jeune âge pour gagner sa vie. Il dut occuper une dizaine d'emplois précaires avant d'être enfin embauché aux Chemins de Fer Algériens de l'État (C.F.A.E.). Est-ce que cette sécurité assurée par le service public allait l'inciter à « se ranger» et à renoncer à se joindre à ceux de ses compagnons qui déclenchèrent les grèves très dures de 1920? Que non. A l'occasion de soirées passées ensemble, faisant appel à une excellente mémoire, il relatait le déroulement œ ces conflits sociaux, les maigres résultats obtenus, les lourdes conséquences pour les travailleurs se traduisant par des révocations, les suspensions prolongées, les rétrogradations, les mutations par mesure disciplinaire... Le mot « jaune », utilisé couramment pour désigner les non-grévistes, avait maintenant, pour moi, un sens. Faut-il préciser que les Algériens étaient toujours les plus touchés par les sanctions et les moins bien défendus, trop souvent sacrifiés sur l'autel de la négociation. D'ailleurs, à cette époque, ce qu'on attendait d'eux c'était le nombre et le paiement de la cotisation. Plus tard mon père sera élu, par ses camarades, délégué du personnel. Il pourra mesurer, de plus près, les inégalités criardes dont étaient victimes ses coreligionnaires. Il découvrira, comme eux, la nécessité de ne jamais cesser le combat. Il y a également ma regrettée mère. Bien que d'origine européenne elle fut, durant toute sa vie, un rempart contre l'assimilation, nous incitant à aimer et à respecter les règles fondamentales de l'islam, qu'elle avait embrassée très jeune. Merveilleuse de courage, elle sacrifiait une partie de ses nuits à coudre à la machine afin d'améliorer les maigres revenus de mon père et pourvoir aux besoins essentiels imposés par une famille nombreuse. 41

L'aîné de mes frères, Hassen, fait de brillantes études au Collège de Sétif et à l'Ecole Normale de la Bouzaréah. Très tôt il affirmait son nationalisme.' Par ses actions, ses prises de position tranchées, il ne cessait d'encourager son entourage à rejeter l'insidieuse politique de dépersonnalisation dont étaient particulièrement l'objet les futurs instituteurs «indigènes ». Ses propos restent erycoregravés dans une mémoire pourtant défaillante. 11me faut également citer l'aîné de mes beaux-frères, Hadj Ahmed Djilali qui, sans posséder une formation politique, se distinguait par son rejet obstiné du colonialisme français. 11 abhorrait tout ce qui pouvait lui rappeler l'occupant). L'émigration de sa famille à Damas, au début du siècle, devait lui permettre, ainsi qu'à ses deux frères, d'échapper à la conscription. Mais la mort subite de son père les fit revenir en Algérie. A dix-sept ans, contre son gré, il sera enrôlé et contraint de participer à la première guerre mondiale. En cette année 1936 débute la guerre civile en Espagne. Le conflit n'aurait sans doute pas pris à mes yeux une dimension particulière sans les « conférences» que nous faisait notre enseignant (Directeur de l'école œ garçons de St. Eugène, Alger). Nous avions droit presque chaque matin à un commentaire des nouvelles. Républicain convaincu, le père Guin fustigeait l'action des partisans du Général Franco et glorifiait les faits d'armes des gouvernementaux. Insensiblement nous étions conduits à partager les idées défendues par notre maître. L'année 1936 fut, également, celle du Front Populaire. Notre petite commune (St. Eugène comptait à l'époque un peu plus de 10 000 habitants) n'était pas épargnée par les grèves qui paralysaient une partie de l'économie du pays. Tout près du domicile familial, une fabrique de bâches (Vidal et Manégat) était occupée par les ouvriers, en grève « sur le tas ». C'était pour eux la fête avec nombre drapeaux dont celui de la C.G.T. (rouge). L'action engagée allait être payante. La reprise sera marquée pour les travailleurs par d'importantes améliorations. I1sbénéficieront des congés payés, de la semaine de quarante heures, de la reconnaissance du droit syndical, de la généralisation des conventions collectives, ainsi que de la prolongation de la scolarité pour leurs enfants. Les revendications obtenues le 8 juin 1936, à la suite des négociations C.G.T.I Gouvernement français, sanctionnées par les Accords œ Matignon, seront étendues aux travailleurs en Algérie après de nouvelles négociations avec les syndicats. Un autre événement allait aussi marquer ma mémoire. Un soir d'août 1936, mon père et mes deux frères aînés regagnent notre domicile. Leur conversation est particulièrement animée. I1s ont eu connaissance de la manifestil-tionqui avait réuni plusieurs milliers d'Algériens au stade municipal d'Alger. Le discours prononcé par Messali Hadj lors du meeting organisé par les leaders du Congrès Musulman, avait produit l'effet d'une bombe. Mon frère Hassen, particulièrement impressionné par l'audace du Président œ l'E.N.A., avait saisi l'importance que revêtait ce rassemblement et l'impact qu'auraient sur les Algériens les paroles prononcées par celui qui fut longtemps appelé «Le Chef National ». «Ce sera le point de départ œ l'opposition de deux courants, l'un modéré et réformiste, représenté par le
1.
fi devait connaître durant la lutte de libération, à plus de soixante ans, les tortures et la détention dans les camps, la perte de son fils aîné, Mohamed (assassiné par l'Armée française) et l'arrestation de Kamel, son fils cadet, engagé dans les fidas.

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Congrès Musulman, l'autre révolutionnaire, incarné par l'Etoile nordAfricaine. Un antagonisme péremptoire les opposera aussi bien sur le contenu que sur le choix des moyens d'action2 ». Trois événements aussi importants pour une seule année, c'est beaucoup. Ils seront, je présume, à l'origine de certains choix politiques opérés quelques années plus tard par nombre d'Algériens. Tandis que le succès enregistré par Messali Hadj provoquait des ondes de choc à travers le pays et attirait un plus grand nombre de militants vers le nationalisme, le mouvement syndical, pour sa part, entraînait, dans un combat nouveau pour eux, de nombreux travailleurs algériens. L'épreuve du feu connue à l'occasion des grèves effaçait certains complexes. Le patron n'était plus invulnérable.

La Confédération

Générale

du Travail

(C.G.T)

Il est difficile de traiter du syndicalisme en Algérie sans faire référence à ceux qui en sont à l'origine, les Européens, et en ignorant les centrales françaises auxquelles il se rattachait. La C.G.T. avait été créée en France en 1895. Les syndicats qui la constituent possèdent, pour la plupart, une expérience riche en luttes souvent victorieuses. Elle regroupe tous les courants de pensée de l'époque où domine toutefois l'idéologie socialiste et anarchiste. Les bouleversements survenus après la première guerre mondiale, la défaite de l'Allemagne et la naissance d'un régime communiste en Russie, eurent une incidence directe sur le mouvement ouvrier européen et par voie de conséquence sur ceux de tous les pays dépendants ou sous contrôle européen. La « Grande Guerre» terminée, le capitalisme n'est plus seul à dicter sa politique. Face à lui est né en Russie un Pouvoir qui a l'ambition de porter la « Révolution» partout dans le monde et qui aspire à la destruction totale ce son ennemi juré, le capitalisme. Une des conséquences de cet événement se manifestera en 1919 avec la constitution de syndicats chrétiens et leur réunion au sein de la Confédération Française des Syndicats Chrétiens. Ces syndicats recruteront leurs adhérents dans les rangs de la C.G.T. L'athéisme, prôné par les syndicats protégés ce Moscou, encouragera beaucoup de croyants à abandonner la Confédération pour rejoindre les syndicats chrétiens. La naissance du Parti Communiste français en 1921, pour sa part, va modifier considérablement le comportement des militants proches de lui, adhérents de la grande C.G.T. Les nombreux mouvements sociaux enregistrés durant les derniers mois de la guerre se sont amplifiés après le Il novembre 1918. La reconversion d'une partie importante de l'industrie, mobilisée au début du conflit pour la guerre (usines d'armement), la reconstruction des régions du pays touchées par les terribles affrontements, etc., modifient totalement la donne. Au sein de la C.G.T., les courants se précisent, se cristallisent autour d'orientations, l'une modérée, l'autre se voulant révolutionnaire. Le premier courant est bien plus important: il draine derrière lui, à l'échelle de la Confédération, une majorité confortable. Mais à l'intérieur de celle-ci,
2.
Benyoucef Benkhedda, Le.ç Origines dl/l" novembre 1954, Editions Dahleb, 1984.

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des Fédérations et des Unions départementales groupent un nombre important de révolutionnaires. Le schisme n'est pas loin. Il ne se fera pas sans déchirement pour tous les militants partisans de l'unité. La pression extra-nationale ne laissera de choix ni aux majoritaires, ni aux minoritaires. Le divorce est consommé le lcr juillet 1922 par la naissance de la C.G.T.U. Durant quatorze ans des habitudes seront prises. De multiples conflits vont déchirer la classe ouvrière française. Les deux grandes centrales, la C.G.T. et la C.G.T.U., pour conserver et accroître leur audience, ont recours à la surenchère, utilisant' une propagande virulente, destructive. La situation internationale, l'avènement du Front Populaire, les multiples batailles engagées par les travailleurs aussi bien en France qu'en Algérie favorisèrent une prise de conscience, inconnue jusqu'alors chez nous. Rien de tel que l'action pour aguerrir des syndicalistes en herbe. Or les actions n'ont jamais été plus nombreuses qu'à cette époque. Les revendications les plus osées sont soumises à discussion; un véritable tournant! Répondant à la pression de la base et des événements politiques, les deux grandes centrales françaises décident enfin d'engager en commun le combat. L'unité organique du mouvement syndical est en marche. Il est vrai que la menace est réelle. En Italie, en Allemagne, en Espagne ainsi qu'en France, des partis défendant la même idéologie, sont déterminés à utiliser les mêmes « recettes» pour aboutir aux mêmes résultats. La fusion sera scellée le 6 mars 1936, au cours d'un Congrès mémorable à Toulouse. La c.G.T. et la C.G.T.U. décident non seulement de faire la paix mais d'unir leurs efforts pour arracher une substantielle amélioration des conditions de vie des travailleurs et de faire échec à la conflagration qui menaçait l'Europe et le monde. Trois ans et quelques mois nous séparent de la deuxième guerre mondiale.

Les préparatifs

de guerre remettent en question du Front Populaire

les victoires

L'effort de guerre que nécessite le réarmement sera le prétexte pour opérer un tour de vis et reprendre d'une main ce que l'autre avait cédé. Par ailleurs, les différentes tendances réunies au sein d'une seule Centrale seront sensibles, les unes aux appels de pied du Parti Socialiste, les autres aux clins d'oeil du p.c.p.3. Les victoires arrachées par les syndicats en 1936 - comme leur unité pour être durables, devaient bénéficier d'une période de paix suffisante. Malheureusement les choses se gâtaient en Europe. Les dures conditions imposées par le traité de Versailles en 1919 allaient engendrer toutes les conditions favorisant le déclenchement d'une deuxième guerre mondiale. Le monde de la finance en Europe, les riches industriels, «Les marchands de canons », utilisèrent (à fond) l'imminence d'un conflit, pour grignoter un à

3.

Les années qui suivront la victoire des Alliés en 1945 verront surgir de nouveau les mêmes contradictions déjà apparues après 1918. La situation politique mondiale aura totalement changé avec l'émergence de deux grandes puissances dans le camp des vainqueurs.

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un les avantages cédés à la suite des mouvements de grève de 1936. « Ils » n'avaient pas « avalé» leur défaite. Un homme politique français, Paul Reynaud, se réjouira de la situation créée par l'approche de la guerre. Faisant allusion au gel de 1a 10i accordant la semaine des « Quarante heures », il déclarera: «Elle est finie la semaine des deux dimanches ». Le bruit de bottes allait avoir pour autre conséquence d'encourager les <riversaires du projet« mum-Violette» à l'enterrer définitivement. Ce rapide survol des péripéties connues par le Mouvement ouvrier français éclairera sans doute mieux le lecteur sur ce qui va suivre.

Les syndicats

en Algérie

En effet chez nous, de même que dans presque toutes les « possessions» françaises ou pays sous mandat, ces crises vécues par les travailleurs de la « Métrop01e » (et leurs organisations syndicales), ont eu leurs pendants dans 1e mouvement ouvrier d'« Outre-mer ». Leurs dirigeants, en Algérie, en Tunisie et au Maroc, usèrent de leur influence dans les usines, ateliers, chantiers, bureaux... pour élargir les rangs de leurs adhérents. La lutte, bien qu'acharnée, ne prendra cependant jamais la même ampleur qu'en France. La présence de l'élément indigène (pour utiliser le terme en usage à l'époque) a constitué un facteur modérateur et une masse de manoeuvre relativement docile, du moins jusqu'au Front Populaire4. Cette main-d'oeuvre disponible à bas prix était « dégagée» (licenciée serait inadapté), sitôt que la nécessité le commandait. Les tenants du régime colonial évitaient ainsi d'industrialiser le pays, de le doter d'équipements modernes, sans doute performants, mais nécessitant des investissements coûteux. Il n'était pas question non plus de donner naissance à une classe ouvrière algérienne et lui faire prendre conscience de la force qu'elle pouvait représenter. La crise économique connue par l'Occident à partir de 1929, consécutivement à la guerre, coûta davantage aux Algériens qu'aux Européens installés chez nous. Les premiers nommés en furent comme toujours les grandes victimes. De nombreux travailleurs employés plus ou moins régulièrement grossiront les effectifs des innombrables chômeurs que comptait l'Algérie. Que faisait le syndicat en pareil cas? Peu de chose. Les travailleurs algériens adhérents de la C.G.T.U. et faisant, en moins grand nombre, confiance à la C.G.T., confinés dans un rôle de figurants par le code de l'indigénat, ne pouvaient prétendre à des responsabilités. Sans surprise, ils étaient les premières victimes des compressions d'effectifs. Lorsque des protestations s'élevaient, elles dépassaient rarement les limites que s'étaient fixées les responsables des syndicats. Le Congrès de Toulouse (celui de l'unification) sera suivi en Algérie œ congrès similaires, mais à l'échelle du département. Les Unions départementales d'Alger, d'Oran et de Constantine, tiendront leurs assises séparément. Il
La loi de 1884 reçut à partir du 12 mars 1920 un commencement d'application mais avec une restriction: «Les membres de tous les syndicats professionnels chargés de l'administration ou de la direction devront être Français et jouir de leurs droits civils ».

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