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Les Touaregs du Niger

De
608 pages
L'auteur décrit l'histoire tumultueuse du peuple touareg en rappelant les combats qu'il a jadis dû livrer pour défendre ses territoires en Afrique du Nord contre des envahisseurs étrangers. Il rappelle ensuite les luttes que les Kel Tamajeq (ceux qui parlent Tamajeq, le berbère) ont livrées pour protéger leurs territoires de l'invasion coloniale française. Enfin, il relate des évènements plus contemporains à savoir les rébellions dites "touarègues", jusqu'à la signature de l'Accord de paix définitive en 1995 entre le gouvernement nigérien et les mouvements rebelles.
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Etudes
LES TOUAREGS DU NIGER africafricafricafricaiaiaiainesnesnesnes
Chroniques des années de braise
Dans une première partie, l’auteur fait une synthèse des écrits qui,
depuis plusieurs années, ont tenté de cerner l’histoire et l’origine de
la fraction berbère connue sous le vocable « Targui » ou « Touareg »,
mais qui ignore ces appellations et s’identifi e elle-même comme
étant les « Kel Tamajeq » (ceux qui parlent Tamajeq, le berbère) Alhousseini M
ou « Kel Taguelmoust » (ceux qui portent le voile). Il a également
décrit le processus du peuplement du Sahara et du Sahel par
ces populations venues de l’Afrique du nord sous la poussée des
Romains et en fuyant l’islamisation avant de devenir les vecteurs
de cette nouvelle religion.
L’auteur décrit, l’histoire tumultueuse de ce peuple en rappelant
les combats qu’il a jadis dû livrer pour défendre ses territoires en
Afrique du nord, contre des envahisseurs étrangers. Il décrit aussi LES TOUAREGS DU NIGER
le processus du peuplement du Sahara et du Sahel par les Kel
Tamajeq qui ont dû s’imposer aux populations autochtones.
Dans une deuxième partie l’auteur rappelle les luttes que les Chroniques des années de braise
Kel Tamajeq ont livrées pour protéger leurs territoires de l’invasion
coloniale française.
Enfi n, dans la troisième partie de l’ouvrage l’auteur relate des
évènements plus contemporains à savoir les rébellions dites
« touarègues », jusqu’à la signature de l’Accord de Paix défi nitive
le 24 avril 1995, entre le gouvernement nigérien et les mouvements
rebelles, ainsi que l’application dudit Accord par les parties.
Alhousseini MOULOUL a fait ses études universitaires à
la Faculté de Droit de l’Université d’Alger et à l’Université
de Paris 1 Panthéon – Sorbonne où il obtient le Doctorat
en Droit Privé (option Droit des Affaires). Il fi t des stages
de perfectionnement à l’IIAP (Paris) (en « Négociations
commerciales internationales ») et à l’ERSUMA (Porto
Novo - Bénin) (en Formation des Formateurs).
Professeur de Droit à l’ENAM du Niger, chargé de cours à l’Université de
Niamey et à l’Université Canadienne du Niger, il fut secrétaire d’État au
Plan, avant d’entamer une carrière diplomatique qui commence en 1986.
ISBN : 978-2-343-09582-0
49
LES TOUAREGS DU NIGER
Alhousseini Mouloul
Chroniques des années de braise





Les Touaregs du Niger
Chroniques des années de braise
Collection « Études africaines »
dirigée par Denis Pryen et son équipe
Forte de plus de mille titres publiés à ce jour, la collection
« Études africaines » fait peau neuve. Elle présentera
toujours les essais généraux qui ont fait son succès, mais se
déclinera désormais également par séries thématiques : droit,
économie, politique, sociologie, etc.
Dernières parutions
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Afrique : défis et opportunités, 2016.
Albert B. KALONGA LUSE-LUA-NZAMBI, Désarmement, démobilisation
et réintégration des enfants-soldats. Échec au Sud-Kivu ?, 2016.
Zakaria FADOUL KHIDIR, Anthropologie des populations tchadiennes. Les
Béri du Tchad, 2016.
Célestin HITIMANA, Rwanda : deux siècles de crimes contre l’humanité, 2016.
Maximin Lucien DA, La noix de cajou, levier de développement local au nord-est
de la Côte d’Ivoire, Contribution au développement socialement durable, Cas du
district du Zanzan : Gontougo et Bounkani, 2016.
Ousmane KOUANGBE HOUZIBE, L’impasse démocratique en Afrique
francophone : le cas du Tchad. Les dimensions juridiques, politiques et
institutionnelles de la démocratisation en Afrique subsaharienne, 2016.
Titi PALE, Les femmes victimes de la guerre civile ivoirienne. Récits d’atrocités et
(auto) reconstruction, 2016.
Maurice M’BRA KOUADIO, Les religions ancestrales des Akan de Côte
d’Ivoire. Ethnographie des pratiques contemporaines, 2016.
Patrick DEVLIEGER, Jori DE COSTER, Lambert Nieme, Léon
MBADU-KHONDE, Handicap et technologie en contextes africains, 2016.
Djilali BENAMRANE, Sankara, leader africain, 2016.
Ladji BAMBA, La contrebande en Côte d’Ivoire. Le cas du district d’Abidjan,
2016.
Melchior MBONIMPA, L’Afrique terre de jihad. Les groupes islamistes armés
sur le continent, 2016.
Enoch TOMPTE TOM, Vérité philosophique et vérité théologique, 2016.
André ENGAMBÉ, Les méthodes coloniales au Congo-Brazzaville de 1886 à
1958. Analyse socio-économique et devoir de mémoire, 2016.
Yves Gatien GOLO, La réforme du secteur de la sécurité en République
centrafricaine, 2016.
Alhousseini MOULOUL








LES TOUAREGS DU NIGER
Chroniques des années de braise













L’Harmattan








Outre les articles et publications diverses, Alhousseini Mouloul
est auteur de deux ouvrages sur le Droit des Affaires de l’Organisation
pour l’Harmonisation en Afrique du Droit des Affaires (OHADA) :
1- « Le régime juridique des sociétés commerciales dans
l’espace OHADA : l’exemple du Niger » (Préface du Pr Philippe
DELEBECQUE - LGDJ/EJA/2005) ;
2- « Comprendre l’OHADA » (fascicule, 116 pages, NIN -
avril 2000), édité en sept (7) langues (français, anglais, espagnol,
portugais, chinois, hindi et arabe).


















© L’Harmattan, 2016
5-7, rue de l’École-Polytechnique ; 75005 Paris
http://www.harmattan.fr
diffusion.harmattan@wanadoo.fr
ISBN : 978-2-343-09582-0
EAN : 9782343095820

REMERCIEMENTS






Mes très vifs remerciements à mon épouse, Mme Raïcha
Mouloul et à Mme Monique Lherm pour leur contribution inestimable
lors de la finalisation de cet ouvrage, ainsi qu’à tous ceux qui m’ont
aidé pour réunir la documentation nécessaire, notamment M. Albadé
Abouba et M. André Marty.


























D E D I C A C E







À toutes les victimes des conflits armés dans le Sahara et au Niger.

Que leurs âmes reposent en paix. Amen.





























SOMMAIRE


I N T R O D U C T I O N

re1 Partie : L’ETABLISSEMENT DES TOUAREGS
DANS LE SAHARA ET LE SAHEL
I – TARGUI, QUI ES-TU ? D’OÙ VIENS-TU ?
A – Aperçu sur l’ensemble berbère
B – La fraction Targuie des Berbères
II – LE PEUPLEMENT DU SAHARA ET DU SAHEL
A – Les populations du Sahara et du Sahel
B – L’établissement des Touaregs au Niger
reCONCLUSION DE LA 1 PARTIE

eII Partie : LES RESISTANCES ANTI-COLONIALES
I- L’OFFENSIVE FRANÇAISE A TRAVERS LE SAHARA
A- Les Missions Flatters (février 1881)
B- Le Combat de Aken-Ken, le 16 mars 1896
C- Le combat d’Iférouane, le 12 mars 1899
D- Le combat d’Igosten, le 28 décembre 1899
E- La bataille d’In Rhar, le 19 mars 1900, et la prise d’In Salah
F- Le combat de Tit, le 7 mai 1902
G- Autres affrontements sur « le front Nord »
H- Les figures légendaires
II- L’OFFENSIVE FRANÇAISE SUR LE « FRONT OUEST »
A- La prise de Tombouctou
B- La poussée vers l’Est
III- LA CONTRE-OFFENSIVE GENERALISÉE : la Résistance
dirigée par Kaocen
A- Portraits des principaux Résistants de 1916
B- Les préparatifs
C- La guerre au quotidien
D- La fin des chefs de la Résistance
E- Les conséquences de la guerre
F- En résumé
eCONCLUSION DE LA 2 PARTIE



eIII Partie : LES REVOLTES POST-COLONIALES
INTRODUCTION
I- LES CAUSES DES RÉBELLIONS
A- L’héritage colonial
B- Les causes politiques des rébellions des années 80
C- Les causes économiques
D- Les ingérences extérieures
II- LES PREPARATIFS ET LE DECLENCHEMENT
DES RÉBELLIONS AU NIGER
A- La Teshumara et la conscience politique
B- La Résistance en exil
C- La Résistance « nationale » touarègue (1992-1995)
III- LE PROCESSUS DE PAIX
A- Le rôle de la communauté nationale
B- Le rôle des organes de l’exécutif nigérien
C- La Facilitation et la Médiation
IV- LA CONSOLIDATION DE LA PAIX
A- La collecte des armes illicites
B- « Le Sabre de la Paix »
C- Le Colloque international « Armée et Démocratie :
le cas du Niger »
D- Le Forum de Dabaga
E- La Flamme de la Paix : Agadez, le 25 septembre 2000
F- Le Forum National sur la Prévention des conflits :
Agadez, du 23 au 27 juillet 2001
eCONCLUSION DE LA III PARTIE

CONCLUSION GENERALE
EPILOGUE
ANNEXES
BIBLIOGRAPHIE
TABLE DES MATIERES








SIGLES ET ABREVIATIONS



AN Assemblée Nationale
ARLN Armée Révolutionnaire de
Libération du Niger
Ap. J.-C. Après Jésus-Christ
Av. J.-C. Avant Jésus-Christ
Cab. Cabinet
CNS Conférence Nationale Souveraine
CRA Coordination de la Résistance
Armée
CRN Conseil de Réconciliation
Nationale
CSN de Salut National
FAR Forces Armées Révolutionnaires
FARS Forces Armées Révolutionnaires
du Sahara
FDS Forces de Défense et de Sécurité
FLAA Front de Libération de l’Aïr et de
l’Azawagh
FPLNN Front Populaire de Libération du
Nord Niger
FPLS Front Populaire de Libération du
Sahara
HCR Haut Conseil de la République
OPVN Office des Produits Vivriers du
Niger
ORA Organisation de la Résistance
Armée
OCRS Organisation Commune des
Régions Sahariennes
PA Poste Administratif
PAN Président de l’Assemblée
Nationale
PCMS du Conseil Militaire
Suprême
P/HCR Président du Haut Conseil de la
République
PM Premier Ministre
PRN Président de la République du
Niger
RCT Représentants de la Communauté
Touarègue
V. Voir















































« Les groupements humains dont l’originalité est immédiatement
perceptible, et trop extérieurement manifeste, sont victimes de
leur brillant même, et l’on ne retient guère d’eux que leur
folklore. »
Jean CLAUZEL
« L’évolution contemporaine de l’économie et de la société chez les Touaregs », in
Actualités d’Outre-Mer, n° 24. Juillet 1963, p. 5




















AVANT-PROPOS


Cet ouvrage a pour objectif de donner un aperçu sur les
conflits qui ont embrasé les communautés qui, au fil des siècles, sont
devenues les Touaregs, de l’Antiquité à nos jours, et qui ont contribué
à modeler la personnalité targuie.
« Les années de braises » que les Touaregs ont endurées au
cours des siècles sont le résultat de deux phénomènes : les guerres qui
leur sont souvent imposées et les sécheresses. Seul le premier
phénomène sera étudié ici ; pour une vision plus globale, l’étude doit,
donc, être complétée par une analyse des conséquences économiques
et sociales des sécheresses cycliques que le Sahara et le Sahel ont
connues. Cette étude n’est pas l’objet de notre propos. Notre réflexion
sera, en outre, essentiellement centrée sur les Touaregs du Niger,
même si nous ne manquerons pas d’évoquer les conflits dans
l’ensemble du Sahara Central et Occidental et dans le Sahel.
La première partie de l’ouvrage est essentiellement une
compilation de textes écrits par d’éminents historiens, anthropologues,
sociologues et archéologues, émaillée de quelques observations et
commentaires personnels.
Les deuxième et troisième parties seront consacrées aux
econflits armés jusqu’au XX siècle, notamment aux guerres de
résistance targuie contre la pénétration française au Sahara et au sud
du Sahara, et aux conflits, plus récents, contre les pouvoirs
postcoloniaux. Bien que l’auteur ait été témoin de ces derniers conflits, le
lecteur ne trouvera pas ici de parti pris politique, encore moins des
attaques personnelles contre des personnes existantes ou ayant existé.
Tel n’est pas notre objectif.
Enfin, cet ouvrage est nécessaire, car certains prétendus
historiens ont travesti l’histoire des Touaregs en la teintant de
considérations politiciennes conjoncturelles. A cet égard, le
préhistorien Henri Jean Hubot écrivait : « Tout ce qu’on dit sur les
Touaregs doit passer par le filtre de la connaissance d’abord, et de la
raison ensuite. Car énormément d’inexactitudes, voire de mensonges,
1sont racontés sur eux » ; bien que nourrissant une haine inégalée à

1 In Mano Dayak, Touareg, la tragédie, Paris, Lattès, 1992, p. 139.
17 l’égard des Touaregs, Chamoine reconnaissait aussi qu’« on a
2beaucoup écrit sur les Touaregs, et bien des choses inexactes ».



































2 In Yehoshua Rash, Les premières années françaises au Damergou, Bibliothèque
d’Histoire d’Outre-Mer. Nouvelle Série Etudes 3. Paris, Société Française d’Histoire
d’Outre-Mer et Librairie Orientaliste Paul Geuthner S.A., 1973.
18


















I N T R O D U C T I O N




















3Les Touaregs , les Hommes bleus, les seigneurs du désert, les
4 5Hommes libres, les Sourgous , les Jan Banza , les Bellas ou les
6 7Bouzous , les Iberkoreyan , etc., que de noms pour désigner un même
peuple, tantôt pour fantasmer sur ses us et coutumes, son mode de vie,
tantôt pour s’apitoyer sur son sort et ses conditions de vie ou encore
pour marquer le mépris et le rejet.
Ceux qu’on appelle communément « les Touaregs » ne se
reconnaissent dans aucun de ces noms ni dans aucun de ces
8qualificatifs ; leurs véritables noms sont : les « Imazighen », les « Kel
9 10Tamazigh » ou les « Kel Taguelmoust ». Toutes autres appellations
11peuvent être considérées tendancieuses et/ou péjoratives.
Les Touaregs ne constituent pas moins un peuple différent ;
mais n’est-ce pas le cas de tout peuple ? Sinon, il ne constituerait pas
une entité. Cette entité des Kel Tamasheq, nous tenterons de
l’appréhender à travers ses origines et sa sphère géographique. Ce sera
l’objet de la première partie de cet ouvrage dans laquelle nous
évoquerons notamment le processus de peuplement du Sahara et du
Sahel par les Touaregs. Nous verrons que ce peuplement n’a été
possible qu’au prix de guerres contre les populations autochtones,
mais aussi de guerres fratricides inter-touarègues.
Après avoir occupé ces régions, les Touaregs ont tenté de les
eprotéger de l’invasion coloniale française. A la fin du XIX siècle et
eau début du XX siècle, les affrontements furent nombreux et
meurtriers. Malgré la bravoure des résistants, la puissance militaire

3
Pluriel de Targui.
4 Terme Songhaï : nobles.
5
Les « rouges pour rien » : terme haoussa.
6 Termes djerma et haoussa qui signifient : Touaregs noirs.
7
Pluriel de Aberkorey, qui vient du songhaï « Boro Kworey » ou Homme blanc. V.
Edmond Bernus, Nobles et religieux : l’intervention coloniale dans une rivalité
ancienne (Iwellemmedan Kel Denneg), Paris : Karthala, 1993 ; in Nomades et
Commandants, Administration et sociétés nomades dans l’ancienne A.O.F. Ed.
Karthala 1993, p. 63 note n° 2. Adde Edmond et Suzanne Bernus, Du sel et des
dattes. Introduction à l’étude de la communauté d’In Gall et de Tegidda-n-Tesemt.
Etudes Nigériennes n° 31, CNRSH, Niamey - 1972, p. 15, note 1 ; Djibo Mallam
Hamani, « Au carrefour du Soudan et de la Berbérie : le Sultanat Touareg de l’Ayar
», Etudes Nigériennes n° 55, IRSH, 1989, p. 78.
8 Pluriel de Amazigh ou Imouhar : les nobles ou les hommes libres.
9
Ceux qui parlent le tamazigh.
10 Ceux qui portent le voile ou litham.
11
Toutefois, par conformisme, nous utiliserons indistinctement, dans cet ouvrage,
les appellations « Targui » et « Touaregs ».
21 française a eu raison d’eux, car les Touaregs utilisaient des armes et
des techniques rudimentaires.
Pendant toute la période coloniale, Touaregs et Français
entretiendront des relations conflictuelles, les seconds tentent
d’affaiblir et de dominer les premiers, tandis que ceux-ci résistaient.
Ces « années de braises » feront l’objet de la deuxième partie de cet
ouvrage. Après soixante ans de colonisation, vint l’heure des
indépendances. Les Touaregs, affaiblis par de longues guerres, se sont
12retrouvés partagés par des frontières artificielles entre sept pays , où
ils constituent, dans chacun, une minorité qui occupe, généralement,
les régions les plus arides. En outre, leur mode de vie dominant, le
nomadisme, ainsi que leur passé guerrier qui en fait des « éternels
insoumis », vont engendrer la méfiance et la suspicion des nouveaux
pouvoirs. Logiquement, ces derniers vont continuer les stratégies
coloniales contre les Touaregs : administration militaire, répression,
division, marginalisation.
Ce sont là, entre autres, les principales causes de « rébellions
touarègues » post-coloniales. Un nouveau cycle des « années de
braises » est inévitable. Ce sera l’objet de la troisième partie de notre
ouvrage.
Finalement, les Kel Tamasheq seraient-ils d’éternels rebelles
ou d’éternels incompris ? Cette question renvoie aux causes des
soulèvements touaregs ; c’est pourquoi nous mettrons l’accent sur les
causes et les conséquences des dernières rébellions au Niger
(19851995). Pendant la décennie 1985-1995, le Niger a connu des
rébellions larvées ou actives. Avec les Accords de Paix du 24 avril
1995, le volcan est-il définitivement éteint ? Où alors, au sous-sol, la
larve incandescente bouillonne-t-elle toujours ? L’analyse du
processus de paix, celle de l’application des accords de paix et des
mesures prises pour consolider la paix permettra de répondre à ces
questions.
Par cette étude, notre seul but est de contribuer à la
compréhension des « rébellions touarègues » afin qu’à l’avenir les
responsables nigériens prennent les dispositions adéquates pour les
juguler et préserver les populations nigériennes des conflits fratricides
inutiles. En effet, même s’il est généralement admis que « l’Histoire
ne se répète pas », il est tout aussi admis qu’il arrive que «

12 Le Niger, le Mali, l’Algérie, la Libye, le Tchad, le Burkina Faso et la Mauritanie.
22 bégaie », d’une part, et, d’autre part, que « les mêmes causes
produisent les mêmes effets ».






































23













reI Partie : L’ÉTABLISSEMENT DES TOUAREGS
DANS LE SAHARA ET LE SAHEL








































« Chameau et Berbère, l’un portant l’autre, pénètrent au
Sahara »
Charles-André JULIEN
Histoire de l’Afrique du Nord. Tunisie, Algérie, Maroc, de la Conquête Arabe à
1830. Edition Payot, 1968, page 160.



















Patrick Garcin écrivait : « (…) les populations sahariennes et
notamment les Touaregs sont considérés comme des groupes humains
échappant à la logique de l’Histoire (…). Ce peuple légendaire est en
13dehors du temps et de l’espace (…) ». Les Touaregs sont parfois
présentés comme les représentants du Moyen-Âge de par leur
« courage légendaire » et « leur société hiérarchisée séparant les
nobles guerriers des artisans (…) » ; « leur mentalité et leur vie sont
en décalage complet avec les cultures avoisinantes », notamment
14arabes .
Lorsque certains historiens abordent l’étude de la société
targuie, deux questions sont toujours sous-jacentes :
1- Les Touaregs sont-ils un mystère de l’Histoire ou un
accident de la Création ?
2- D’où viennent les Touaregs ?
Se poser la question de leur origine, c’est admettre, a priori,
qu’ils ne sont pas originaires des régions dans lesquelles ils vivent
actuellement. Quoi de plus normal, pour un chercheur, que de se poser
des questions !
La question des origines se pose également pour les autres groupes
ethniques peut-être de manière moins polémique. Pourtant, à en croire
certains historiens et les traditions orales, l’espace qui constitue
aujourd’hui la République du Niger était une res-nullus. En effet,
selon ces traditions et certains auteurs, les Gobirawa seraient
15originaires de La Mecque, de l’Iraq et de l’Egypte , les Songhaï
16viendraient du Mali, les Djerma ont une origine polémique , les Peuls
17viendraient du Moyen-Orient , comme les Kanouris, qui seraient

13
Patrick Garcin, Au-delà des frontières la révolte existentielle des Touareg,
Regarder l’Afrique, septembre 1994, p. 56.
14
P. Garcin, op. cit., p. 58.
15 Djibo Mallam Hamani, Au carrefour du Soudan et de la Berbérie : le Sultanat
Touareg de l’Ayar, Etudes Nigériennes n° 55, IRSH, 1989, op. cit., pp. 121-131.
16 Seraient-ils des métisses Songhaï-Touareg ? Mais, selon toute vraisemblance et
selon un chercheur (dont nous ne sommes pas autorisé à divulguer le nom), ils
seraient une fraction Soninké chassée de sa terre d’origine par les Peuls ; dans leur
migration vers l’Est, ils auraient séjourné chez les Songhay avec lesquels ils se
seraient métissés et dont ils ont adopté la langue. Cette thèse est corroborée par le
fait qu’on ne les retrouve nulle part que dans le Zarmaganda au Niger
(ZarmatarayDosso et tout le long du fleuve en aval de Karma). Enfin, en considérant la
chronologie des arrivées des groupes ethniques au Niger, les Djerma seraient les
derniers venus.
17
L’administrateur du Haut Sénégal Delafosse pense que les Peuls seraient issus
d’une très ancienne migration judéo syrienne. Mais, selon une tradition véhiculée
29 18originaires du Yémen . Enfin, « les Haoussa sont issus des grands
mouvements de population nés de l’assèchement progressif du lac
Tchad (sédentaires des massifs sahariens, Sao, privés de leurs habitats
protecteurs et des eaux poissonneuses qui les entouraient) » ; ils se
e 19convertissent à l’islam au XIV siècle .
Pour notre part, nous n’accordons aucun crédit à ces vues de
l’esprit qui ne sont que les expressions de complexes sociaux. En
20
effet, comme le dit si bien B. Nantet en parlant des Peuls, « ce n’est
pas la première fois que des peuples se donnent pour fondateurs des
ancêtres arabo-berbères, musulmans ou juifs. La recherche d’une
ascendance religieuse va même jusqu’à remonter à Ismaël, dont le roi
Salomon (Souleymane en arabe) est un ancêtre vénéré par tous ». B.
Nantet ajoute, à juste titre, que « plusieurs peuples d’Afrique n’ayant
pas d’origine arabe, mais ayant embrassé l’islam (…), se sont ainsi
donné des ancêtres musulmans fondateurs de clans ou de dynasties
21pour mieux ancrer leur légitimité ».
Concernant les Touaregs, rares sont les peuples dont l’origine
a fait l’objet d’autant de spéculations, le plus souvent fantaisistes ou
tendancieuses. Les auteurs de ces spéculations sont parfois de simples
touristes qui, à l’ombre des dunes et enivrés par le Ténéré et l’Aïr,
dénaturent et/ou caricaturent les Touaregs en écoutant les histoires des
chasse-touristes. Après un voyage au pays des « hommes bleus », ces
touristes se découvrent historiens, sociologues ou autres. Plus grave,
ces spéculations sont parfois le fait de chercheurs qui, pour faire
« politiquement correct », caricaturent les Touaregs et les présentent

par les Peuls eux-mêmes, leur origine se situe à Akko (Saint-Jean-d’Acre) « avec
pour couple fondateur Oq Ba, le conquérant musulman de l’Afrique du Nord et du
Sahara, et Tadjimaou, une reine juive du Sinaï » v. Bernard Nantet, L’invention du
désert. Archéologue au Sahara, Ed. Payot et Rivages, 1998, p. 277. Sur le mystère
de l’origine des Peuls et leurs points communs avec les Egyptiens et les Ethiopiens,
v. Henri J. Hugot, Maximilien Druggmann, Les gens du matin, Sahara, Dix mille
ans d’art et d’Histoire, la Bibliothèque des Arts-Lausanne-Paris, 1976, pp. 119-124.
18
« Kanouri vient de Kanem-ri, gens du Kanem (…). Les Kanembous, gens du
eKanem, sont une famille de Kanouri se disant venue d’Orient, du Yémen au XIV
siècle. Ce sont plus certainement des Boulala du Kanem chassés par les Toubba »,
Edmond Sérré de Rivières, in Histoire du Niger, préface de Diori Hamani, PRN, Ed.
Berger-Levrault, 1965, pp. 111-112.
19 B. Nantet, op. cit., p. 322.
20
Op. cit., p. 277.
21 Ibid. p. 247.
30 comme étant des étrangers, des esclavagistes, des racistes, des
pillards, etc., etc.
En dépit de toutes ces considérations, il est un fait indéniable, à
savoir que les Touaregs font partie de l’ensemble berbère, dont ils se
sont détachés sur plusieurs siècles et par vagues successives.



































31














I – TARGUI, QUI ES-TU ? D’OÙ VIENS-TU ?



































« La réalité d’un ensemble touareg n’est guère contestable et
peut sans artifice trouver une représentation cartographique.
Son individualité et son originalité sont affirmées, elles
apparaissent, se discernent ou se retrouvent, dans de nombreux
aspects de ce qu’on est en droit d’appeler la civilisation Touareg,
les uns matériels (…), les autres culturels et sociaux (…). Son
expression la plus nette et son assise la plus large et la plus
profonde demeurent la langue (…) que les Touareg, blancs et
noirs, ont apportée avec eux au cœur des pays Songhay, Djerma,
Haoussa et même en lisière du pays Mossi. »
Jean CLAUZEL
« Actualités d’Outre-Mer », n° 24
Juillet 1963, p. 22
















Les historiens s’accordent généralement sur l’origine berbère
des Touaregs. Il convient, dès lors, de définir et de localiser cet
ensemble avant d’identifier le sous-ensemble que constitue la fraction
targuie.

A- Aperçu sur l’ensemble berbère

Le nom « berbère » est antérieur à l’islam, mais il a été
popularisé par les Arabes. Ce nom, qui se réfère à la langue parlée,
22« signifie en arabe un mélange de cris inintelligibles ». Les Arabes le
reçurent eux-mêmes des Romains, qui l’ont emprunté aux Grecs. En
effet, les Grecs désignaient par le terme « Barbare » tous les peuples
23qui ne parlaient pas leur langue . Comme les Grecs, les Romains vont
appeler « Barbare » (Babari) tous ceux qui sont étrangers à leur
civilisation. Les Arabes, ayant succédé aux Romains en « Barbarie »,
firent de ce mot « Brâber », « Berâber » (au singulier Berber,
24Berberi) .
Les indigènes, quant à eux, se désignent par le nom Amazigh
(tamazight au féminin, imazighen au pluriel), « qui signifie « hommes
libres », puis les « nobles », et s’appliqua à plusieurs tribus dès avant
25l’occupation romaine » de l’Afrique du Nord .
Selon Hélène Claudot-Hawad, la racine du terme
« Imazghen », à savoir Tamazigh, « remonte à la Haute Antiquité. Les
écrits égyptiens, grecs et latins la mentionnent sous des tournures
26diverses en référence aux premiers habitants du nord de l’Afrique »,
notamment les Lebous (Libyens). Henri Duveyrier, quant à lui,
explique que les mots imôhagh, imajirhen, temâcheq, sont identiques
et dérivent tous du verbe iôhagh, qui signifie il est libre et
27indépendant . Enfin, Henri Barth précise que le vrai nom des
habitants de l’Afrique du Nord était « Amazih, Mazix, Mazaw, et
28même Maxitanus au singulier ».

22
D. M. Hamani, Au carrefour…, op. cit., pp. 53-54.
23
Bernard Nantet, L’invention du désert Archéologie au Sahara, 1998, Editions
payot & Rivages, op. cit., p. 233.
24 Charles-André Julien, Histoire de l’Afrique du Nord : Tunisie, Algérie, Maroc. De
la conquête Arabe à 1830, Ed. Payot, Paris 1968, pp. 9-10.
25 V. Ch.-A. Julien, ibid.
26
Hélène Claudot-Hawad, Touaregs : Apprivoiser le désert, Gallimard 2002, p. 18.
27 Henri Duveyrier, Les Touareg du Nord, Exploration du Sahara, 1973 (Kerans
Reprint). Nendeln, p. 318.
28 V. H. Duveyrier, op. cit., p. 12-13.
37 Aujourd’hui encore, les Berbères de l’Afrique du Nord
(Algérie, Maroc, Tunisie, Libye) se donnent le nom de Imazighen au
même titre que les Touaregs. A cet égard, Hélène-Claudot Hawad
écrit que « le terme imajaghen (…) désigne tout individu qui
29appartient à la culture targuie et en applique les valeurs (…) », de
même qu’il désigne la noblesse targuie. A notre avis, les Berbères
constituent un ensemble plus vaste, dont les Touaregs actuels sont des
fractions.
D’où viennent les Imazighen ?
« Des détails, peut-être fortuits ont conduit certains auteurs à
supposer qu’ils pourraient bien avoir leur berceau dans l’Abyssinie.
D’autres les ont fait descendre du Midi de la France, de l’Espagne et
de l’Italie, au temps où notre Europe tenait encore par l’Ibérie et la
30Sicile à l’Afrique maternelle ». D’autres historiens semblent plus
précis ; aussi, répondant à cette question, Ibn Khaldoun écrivait que «
maintenant le fait réel, fait qui nous dispense de toute hypothèse, est
ceci : les Berbères sont les enfants de Canaan, fils de Cham, fils de
Noé (…). Leur aïeul se nommait Mazîgh » et « leurs frères étaient les
Gergiséens (Agrîkech) ; les Philistins, enfants de Casluhim, fils de
Misraîn, fils de Cham, étaient leurs parents. Le roi, chez eux, portait le
31titre de Goliath (Djalout) ». La Sainte Bible nous livre des
indications selon lesquelles « les fils de Cham furent : Cush, Mitsraïn
(…), Puth et Canaan. Les fils de Cush : Saba, Havila, Sabta, Raema et
32Sabteca ».
« Il y eut en Syrie, entre les Philistins et les Israélites, des
guerres (…) » ; ces guerres sont rapportées, entre autres, par la Sainte
Bible dans l’Ancien Testament. « Vers ce temps-là, les Berbères
33passèrent en Afrique (…) ». « Cette opinion est plausible. Il y a
quelque chance pour que les Gétules de Salluste soient des Orientaux.
Une fraction, les Sanhadja, s’établit au Maroc ; une autre tribu en
34Tripolitaine. C’est à celle-ci que revient la colonisation du Sahara ».

29
Hélène Claudot-Hawad, « L ẽdep ẵd ẵs » (l’indépendance), Ethnies, 1987, p. 16.
30 M.-H. Lelong, O. P., Le Sahara aux cent visages, Edité par Alsatia, Paris 6, 1941,
pp. 216-217.
31 In D. M. Hamani, Au carrefour …, op. cit., pp. 55 et 57.
32
In Histoire Générale de l’Afrique. II – Afrique Ancienne, ouvrage collectif dirigé
par G. Mokhtar, Ed. abrégée – UNESCO 1987, p. 55.
33
Ibn Khaldoun, in M.-H. Lelong, O. P., Le Sahara…, op. cit., p. 217.
34 M.-H. Lelong, O. P., op. cit., p. 217
38 Pour renforcer sa thèse, Ibn Khaldoun précise que « (…) les
écrivains musulmans qui, les premiers à notre connaissance tentèrent
de dresser des généalogies berbères, par lesquelles ils rattachèrent
l’ensemble des populations de l’Afrique Maghrébine au
Moyen35Orient ». Les généalogistes berbères leur emboîtèrent le pas et
36situent « leurs racines dans la péninsule Arabique ou en Palestine . H.
Duveyrier rapporte que Ibn Khaldoun a consulté plusieurs
généalogistes qui « assignent : les uns Mâzigh, fils de Canaan, fils de
Cham ; les autres Tamzigh, fille de Madjdel, ceux-ci pour mère,
ceuxlà pour père, sinon à la totalité, du moins à une grande partie des
37Berbères ». Allant dans le même sens, Sylvie Ramir écrivait : « les
anthropologues admettent aujourd’hui que les Berbères descendent
edes groupes proto-méditerranéens venus d’Orient au VIII millénaire,
et se sont répandus lentement au Maghreb et au Sahara. Ils ont été par
38la suite en grande majorité arabisés ». Cette arabisation a été
facilement assimilée à l’arabité par certains, notamment le Guide
libyen, Muammar Khadafi, qui déclarait que les Touaregs
« représentent les premières vagues des migrations lointaines
39arabes » qui datent d’avant les Phéniciens et l’islam (…) ». C’est
une assimilation trop rapide !
Mais examinons deux mythes que l’on retrouve souvent chez
les Touaregs qui expliquent les migrations berbères jusqu’au
40Maghreb .
Le premier mythe présente les Berbères comme étant
originaires du Yémen, d’où ils auraient émigré vers la Palestine suite à
la sécheresse consécutive à la rupture d’une importante retenue d’eau
qui leur permettait de pratiquer l’agriculture. Il s’agit de
l’effondrement de la digue de Mar’ib, dont parle aussi Al Mas’oudi
(1962, t.2 : 473). Dans la suite de ce mythe, le nom Yemen ou « El
Yemen » serait lié à la rupture de ce barrage, car les villes et villages
alentours auraient été inondés. Les voyageurs qui avaient coutume de
s’y arrêter ont constaté la disparition des immeubles et auraient
demandé aux habitants des villes où sont leurs maisons ; ceux-ci

35
In D. M. Hamani, ibid., p. 56.
36 Ibidem.
37
H. Duveyrier, Les Touaregs du Nord, op. cit., p. 327.
38 S. Ramir, Les pistes de l’oubli. Touaregs au Niger, Ed. du Felon, 1991, p. 10.
39
In « Jeune Afrique l’Intelligent », du 26 avril 2005.
40 Sur ces mythes, v. D. Casajus, La tente dans la solitude, op. cit., pp. 349-350.
39 auraient répondu « El Yeman », qui signifie en berbère (en
tamasheq) : « elles ont fondu ».
Le second mythe semble aussi être la suite du premier et
conforte les thèses de Ibn Khaldoun : « il y avait en Palestine, au
41temps des Prophètes, des géants appelés Hamaleq » qui ont occupé
Jérusalem ; les juifs, effrayés par la taille de leurs adversaires, ne
purent y pénétrer jusqu’à l’avènement de Josué, qui réussit à les en
chasser. Selon le mythe, ces géants seraient les ancêtres des Berbères.
« Les Hamaleq dont parle l’informateur sont les Amalécites de la
Bible (I Samuel 30). Al Mas’oudi mentionne qu’ils étaient dirigés par
des géants appelés Jababîra et signale que leur roi, un géant, s’appelait
42Djalut » (ou Goliath). Ils s’opposèrent longtemps aux Hébreux, « qui
43les contraignirent à fuir au Maghreb, où ils devinrent les Berbères ».
Le terme Jabbar ou Zabbar est utilisé par les Touaregs pour désigner
« les géants qui les ont précédé sur terre et dont certains affirment
qu’ils sont leurs ancêtres » ; « certains Touaregs, même non lettrés,
utilisent le mot Hamaleq au lieu de Jabbar (…). De plus, Josué et
Djalut sont les héros de nombreuses légendes nord-africaines (H.
44Basset 1920 : 259 ; R. Basset 1901 : 75) » ; enfin, « les mythes
donnant une origine cananéenne ou yéménite aux Berbères ont abondé
au Moyen-âge (…) ; les mythes évoquent parfois Josué, mais plus
souvent Djalut ; « Certains autres font intervenir un roi Himyarite, le
plus souvent nommé Ifrikos. On y voit Ifrikos emmener avec lui des
45tribus palestiniennes pour conquérir le Maghreb ».
La population d’Afrique du Nord serait donc constituée de
Berbères venus du Moyen-Orient ; elle s’est ensuite métissée avec des
tribus venues d’Egypte pour donner naissance à plusieurs tribus : les
Libyens, les Maures, les Numides, les Libyco-Phéniciens, les Gétules,
etc., qui appartiennent à deux familles : les Béranes et les Abtar, qui
46ont toutes un tronc commun Mazigh . Sylvie Ramir écrivait que les
Berbères, après s’être répandus en Afrique du Nord, envahissent
progressivement le Sahara ; c’est alors qu’apparaissent des groupes

41
D. Casajus, La tente…, op. cit., p. 349.
42…,
43
Selon Al Mas’oudi in D. Casajus, ibid. pp. 349-350.
44 D. Casajus, op. cit., p. 350.
45La tente…, op. cit, p. 350.
46 V. Hans Mukarovsky, L’Afrique d’hier et d’aujourd’hui, traduit de l’allemand par
Simone Hutin, pp. 53-55 ; Adde B. Nantet, L’invention du désert…, op. cit., pp.
232239.
40 connus sous divers noms et qui ont développé certaines spécificités.
« De la Tripolitaine au Maroc, ils étendirent leur domination : c’est le
47règne des Zénètes » et Touat devient leur capitale . Hier, comme
aujourd’hui, la Berbérie s’étend de Siwa (en Egypte) aux côtes
africaines de l’Atlantique, incluant le Sahara, le Sahel et les Iles
Canaries.
Certaines de ces populations berbères qui se sont installées
dans le Sahara ou qui ont traversé le Sahara vers le Sud sont connues
aujourd’hui sous l’appellation « Touaregs ».

B- La fraction targuie des Berbères

Des diverses fractions berbères qui se sont installées au Sahara
ou qui l’ont traversé, les plus connues aujourd’hui sont les Maures, les
Chleus, les Mozabites et les Touaregs, objet de notre étude.

1- La sémantique de « Targui »

L’origine du nom « Targui » (ou Touareg, au pluriel) est
controversée ; aussi, nous présentons ci-après les deux hypothèses
généralement admises.

a- Une explication d’ordre religieux

Selon Jean-Charles Humbert, Targui vient de l’arabe
48« taourik », qui était un terme qui désignait ceux qui ont renié la foi ;
c’est aussi l’explication donnée par Henri Duveyrier, selon qui,
« après avoir embrassé l’islamisme, les Touaregs ont renié quatorze
fois la religion nouvelle d’où leur est venu leur nom arabe de
49Touaregs, c’est-à-dire « apostats ». H. Duveyrier précise que le nom
Touareg dérive « du participe arabe târguïa, du participe târek, au
pluriel touareg, qui signifie les abandonnés « de Dieu », sous-entendu,
parce que » les Touaregs avaient longtemps refusé la nouvelle foi,
50l’islam . Se référant à H. Barth, Suzanne Bernus rapporte aussi que

47
M. H. Lelong, ibid. p. 217.
48 V. Jean-Charles Humbert, La découverte du Sahara en 1900, Ed. L’Harmattan,
1996, p. 101.
49 In Sylvie Ramir, Les pistes de l’oubli. Touaregs au Niger, Editions du Felin,
1991. op. cit., p. 10.
50 V. H. Duveyrier, Les Touareg du Nord…, op. cit., pp. 317-318.
41 ce sont les Arabes qui ont donné ce nom aux Touaregs parce qu’ils ont
délaissé leur religion essentiellement chrétienne pour l’islam (de
l’arabe « tereku dénihum ») ; elle précise que « (…) le nom de Tarki,
ou Tawarek, (…) apparaît pour la première fois dans Ibn Khaldun
(…). Ce nom qui a été donné aux tribus berbères habitant le désert
51(…) leur est totalement étranger ».
L’expression « Abandonné de Dieu » a déjà été utilisée dans le
er
passé, car ainsi on appelait, déjà au I siècle, l’empereur Titus, à cause
des multiples malheurs qui ont jalonné son règne (la destruction de
Pompéï par le Vésuve en l’an 79, l’incendie de plusieurs quartiers de
Rome pendant plusieurs semaines en l’an 80, etc.).
L’explication religieuse, ou arabe, de l’origine du nom Targui
nous amène à conclure que cette appellation n’est pas antérieure au
eVII siècle. En effet, c’est seulement de ce siècle que date la
pénétration arabe (et islamique) sur le continent africain.
Ceux qui retiennent cette explication doivent accepter que la
terre n’est peuplée que de « Touaregs » (ou apostats), hormis les
Arabes (parce qu’ils ont inventé ce nom pour les autres) !
Nous pensons que c’est pour les raisons évoquées ci-après par
Bernard Nantet que ce nom a perduré.

b- Targui ou (kel) Targa ?

Edmond Bernus écrivait : « le mot Targui vient de Targa, oasis
52du Fezzan d’où les Touaregs seraient originaires (…) ». Djibo
Hamani abonde dans le même sens en disant que Targa est la région
dont le nom va « servir à désigner la fraction des Sanhadja voilés qui
53l’habitait ». Telle est l’explication donnée également par M. R. de
Gaalon, selon qui « le mot Targui (Touareg) signifie : qui vient du
Targa. Or les Targa formaient une des principales tribus du nord de
l’Afrique que rencontrèrent les premiers envahisseurs arabes au début

51
V. « Henri Barth, chez les Touareg de l’Aïr. Extraits du journal de Barth dans
l’Aïr. Juillet-décembre 1850 ». Traduction et commentaire de Suzanne Bernus,
Etudes Nigériennes n° 28, CNRSH 1972, pp. 12-13.
52 Edmond Bernus, Les Touaregs, Ethnies, 1987, p. 7. Adde Mohammed Aghali
Zakara in S. Ramir, Les pistes de l’oubli..., op. cit., p. 10.
53 D. M. Hamani, Au Carrefour…, op. cit., p. 67.
42 de l’Hégire. Les Arabes donnèrent, par extension, le nom de Touareg
54à tous les individus de ce groupe ethnique ».
« On peut noter que les Berbères du Twat et de Ghadamès les
appellent « Illamtayen », et non Tawariks, comme les Arabes.
« Les premiers voyageurs européens qui entrèrent en contact
avec les Touaregs le firent par l’intermédiaire des Arabes, et en
particulier ceux qui habitaient la Tripolitaine et le Fezzan, où
justement le terme de « Tawarik » servait à désigner les nomades
55voilés de la région ».
Cette explication nous semble plausible ; mais son adoption
suggère que tous les Touaregs viennent du Fezzan. Cela nous n’en
sommes pas sûr. En outre, cette région était habitée par d’autres
56groupes ethniques de type éthiopien et des Arabes arrivés à partir du
eVII siècle.
Enfin, le nom Tarki ou Tawarek « était porté par un clan qui
vivait tout près de la tribu des Arabes Beni Solaim. Le grand général
Tarek Ebn Ziad, qui était un Berbère de la tribu des Ulhassa, semble
57tenir son nom Tarek de la même source que le clan berbère Tarika ».
L’appellation « Targui », inconnue de ceux qu’elle désignait, a
perduré, car « (…) les noms des peuples sont souvent, à l’origine, des
appellations péjoratives données par ceux qui les ont découverts, ou
qui, pour diverses raisons pas toujours honorables, ont éprouvé le
58besoin de les rabaisser pour mieux se grandir (…) ».
Les Imajeghen touaregs, eux, ont des signes distinctifs
spécifiques qui tiennent non seulement à la langue et à l’écriture, mais
aussi aux caractères tant physiques que moraux.




54
M. R. de Gaalon, Administrateur des colonies, 1933, « La coutume targuie »
(Cercle de Dori), Introduction, in Coutumiers Juridiques de l’AOF, Tome III,
e
Mauritanie, Niger, Côte d’Ivoire, Dahomey, Guinée Française, Paris V , Librairie
Larose, 11, av. Victor-Cousin, 11-1939.
55
Odile Dayak, Espaces, Pouvoirs Territoires dans l’Aïr, Mémoire de DEA-Etudes
Africaines, Centre d’études d’Afrique Noire, IEP, Bordeaux, février 1995, p. 11.
56
Le nom « Ethiopien » signifie « face brûlée » (Jean-Marc Durou, L’exploration du
Sahara, Ed. Actes Sud, 1993, p. 31) ; il désigne « tous ceux qui n’avaient pas le teint
méditerranéen et qui habitaient l’intérieur du Continent » (B. Nantet, L’invention…,
op. cit., p. 174.
57
Ibidem, p. 12, note n° 3.
58 B. Nantet, L’invention du Désert …, op. cit., p. 233.
43 2- Signes distinctifs des Touaregs

Un certain nombre de caractères permettent de distinguer les
Touaregs de tous les autres groupements humains. Parmi ces signes,
nous ne nous attarderons pas sur la langue et l’écriture, car ces deux
signes sont communs à tous les Berbères et, dès lors, ne distinguent
pas fondamentalement les Touaregs des autres Berbères ; c’est
pourquoi nous compléterons cette caractérisation en parlant des traits
physiques et des caractères moraux.

a- La langue et l’écriture

La Tamazigh et les Tifinaq sont les dénominateurs communs
de tous les Berbères, du Sahara Oriental aux îles Canaries et dans
toute l’Afrique du Nord.
La Tamazigh et l’Hamarique (Ethiopie) sont les seules langues
africaines qui ont une écriture, un alphabet, propre. La Tamazigh ne se
rapproche d’aucune des langues connues bien qu’elle contienne
beaucoup de mots latins et, aujourd’hui, arabes. Cette langue
« appartient au tronc commun dit chamito-sémitique, mais s’en est
détachée depuis longtemps. Sa forme antique, dite libyque, est attestée
dans tous les territoires de l’Afrique méditerranéenne et aux îles
Canaries, grâce au critère de l’écriture. Il n’est pas douteux que
l’introduction de cette langue au Sahara se soit produite par le nord-est
59avec la migration des populations blanches ». Elle est le véritable
véhicule de la culture et de l’identité berbères. Cette langue tend à
disparaître, d’une part, à cause de l’arabisation forcée dans les pays du
Maghreb et, d’autre part, à cause de sa marginalisation dans les pays
au sud du Sahara. En effet, dans ces derniers pays, deux raisons
fondamentales risquent d’entraîner la disparition de la Tamazigh :
1- Son abandon progressif par les Touaregs eux-mêmes, qui
préfèrent souvent utiliser, tant dans le cercle familial que dans leurs
rapports internes ou avec les autres, soit le Haoussa soit le
Djerma/Songhaï. De plus en plus, la Tamazigh n’est plus parlée que
dans les villages ou les campements. La disparition de la Tamazigh va
entraîner, inévitablement, celle de la culture targuie ; aussi, un sursaut
« nationaliste » s’impose aux Touaregs afin de sauver leur identité.

59
Histoire Générale de l’Afrique – III – Afrique Ancienne – ouvrage collectif sous la
direction de G. Mokhtar, Ed. Abrégée, UNESCO 1987, p. 378.
44 2- L’enseignement de la Tamazigh est timide, car seules
existent, au Niger, quelques écoles dites « expérimentales » dans les
zones « nomades ». La Tamazigh étant une langue nationale écrite et
parlée, son enseignement doit figurer dans les programmes nationaux
d’enseignement, notamment dans les écoles primaires.
Les commentaires que nous venons de faire sont aussi valables
pour les Tifinaq. Cette écriture utilise les caractères libyques qui ne
ressemblent à aucune autre écriture. Les Tifinaq sont dérivés de
l’alphabet phénicien, d’où sa racine « tefenis », dont il est une
adaptation libyque. En effet, « il semble qu’il n’existe pas de preuve
e eirréfutable de l’existence d’une écriture libyenne avant le III ou le II
siècle avant l’ère chrétienne. On admet d’ailleurs que les Berbères
seraient arrivés à écrire leur langue sous l’influence carthaginoise. Le
mot tifinaq lui-même repose sur la racine Fnr, qui, dans toutes les
60langues sémitiques, désigne le peuple phénicien ».
Les Tifinaq s’apprennent souvent en bas âge et l’enseignement
est généralement assuré par les femmes touarègues. Aujourd’hui
encore, les Tifinaq sont utilisés dans les milieux touaregs, notamment
pour les correspondances.
La langue et l’écriture caractérisent le peuple berbère par
rapport à tous les autres. Ces signes distinctifs ne se retrouvent nulle
part ailleurs qu’en Afrique du Nord, au Sahara et dans les régions
subsahariennes. Aucune fouille archéologique pratiquée dans la
péninsule Arabique ou en Palestine n’a révélé, jusque-là, l’existence
de caractères tifinaq tels que nous les connaissons actuellement ;
toutefois, notons qu’il existe quelques ressemblances avec l’Araméen,
l’Hébreux ancien ou, encore, le Nabatéen.

b- Les traits physiques

Les ethnologues et les anthropologues, en particulier, ont
souvent caractérisé les Touaregs en se basant sur leurs traits
physiques, notamment leur morphologie et leurs coiffes.
1- Concernant la « morphologie targuie », Duveyrier décrit le
« type targui » : « de haute taille, quelques-uns même paraissent de
vrais géants », maigres, secs, nerveux, « leurs muscles semblent des
ressorts d’acier », de peau blanche. « (…) Un des caractères physiques
auxquels un targui peut se reconnaître entre mille est l’attitude de sa

60 Histoire Générale de l’Afrique…, op. cit., p. 379.
45 démarche grave, lente, saccadée, à grandes enjambées, la tête haute
61(…) ». On ne peut pas mieux décrire le « type targui », notamment
en ce qui concerne la démarche ; il est très mal vu qu’un homme noble
marche par petits pas rapides.
Jean Dabezies écrit : « le targui est le type même du Berbère
saharien, grand, racé, orgueilleux, vestige d’une des plus belles races
du monde en voie de disparition. Vêtu de la djellaba de coton bleu
62
(…), il porte le taguelmoust (…) ».
2- Concernant la coiffe des Touaregs, nous parlerons
essentiellement de celle(s) des hommes. En effet, les femmes
touarègues portent un voile (appelé adalil), différent du voile arabe
(aujourd’hui connu sous le nom de « voile islamique »). L’adalil est
souvent en tissu indigo (appelé alacho) et posé sur la tête d’une façon
particulière aux femmes touarègues. Leurs cheveux, quant à eux, sont
toujours tressés en plusieurs mèches.
En ce qui concerne les hommes touaregs :
Leurs cheveux sont généralement coupés à l’exception de la
partie supérieure de la tête. Les cheveux non rasés sont tressés et les
tresses débordent de la taguelmoust au niveau des oreilles et pendent
sur les épaules.
Les cheveux des jeunes touaregs, qui ne portent pas encore la
taguelmoust, sont tressés de la même manière, mais avec certaines
particularités : les tresses pendent sur les quatre côtés : devant,
derrière et sur les côtés. En outre, en général deux parties ne sont pas
rasées : la nuque (pour laisser ce qu’on appelle aujourd’hui une
« queue de cheval ») et la partie entre le front et la touffe de cheveux
au sommet de la tête, cela permet de laisser une bande de cheveux
taillés courts (à la manière dite « punk »).
La coiffe la plus spécifique aux Touaregs et qui a nourri de
nombreuses spéculations est, sans doute, la taguelmoust (ou litham ou
63encore turban) . Il faut, néanmoins, signaler que même si elle n’est
pas portée de la même manière et n’a pas la même signification, la
taguelmoust est aujourd’hui adoptée par plusieurs autres

61 H. Duveyrier, Les Touareg du Nord…, op. cit., pp. 381-382.
62
Jean Dabezies, Le Sahara. Etude Juridique et politique, thèse de doctorat,
Université de Paris, faculté de Droit et des Sciences Economiques, soutenue le
27 mai 1960, p. 22.
63 Sur la taguelmoust v. Dominique Cazajus, La tente dans la solitude. La société et
les morts chez les Touaregs Kel Kerwan, Ed. de la Maison des Sciences de
l’homme, 1987, pp. 315-336.
46 communautés ethniques : les Arabes sahélo-sahariens, les Toubous,
les Peuls, et les chefferies Haoussa, Songhaï, Djerma.
Dans la société targuie, seuls les hommes portent le turban à
partir de l’âge de seize à vingt ans. La taguelmoust est la pièce
maîtresse de l’habillement d’un Targui, au même titre que le pantalon.
Oter sa taguelmoust signifie qu’on est déshonoré ou déshabillé. Les
colons français connaissant l’importance de la taguelmoust pour un
Targui ont souvent « déshabillé » publiquement des chefs touaregs
hostiles en leur ôtant leur taguelmoust pour les humilier.
L’origine réelle de la taguelmoust est encore inconnue. Selon
Odile Dayak, « l’apparition de la taguelmoust (voile en Tamasheq) se
e esituerait entre le VI et le VII siècle, au moment de l’arrivée des
Arabes au nord du Sahara, et aurait été propagée par un groupe
marginal (…). Ce groupe a pu grandir par absorption d’autres
64Berbères nomades ». Dominique Casajus rapporte que « la mention
du port du voile la plus ancienne, à notre connaissance, est due à Al
eYakubi qui, à la fin du IX siècle, en a signalé l’existence chez des
nomades berbères vivant à l’ouest du Maghreb (…). Plus tard, Ibn
Khaldoun a désigné sous le nom de Mulathemin, « ceux du litham » »
(le mot arabe pour taguelmoust), des peuples qui sont
vraisemblablement parents des Touaregs modernes (…). On sait, et les
Anciens y reviennent fréquemment, que les Libyens allaient tête nue
65(…) ». L’auteur ajoute aussi que les rois numides « ceignaient leur
front comme d’un diadème ou le voile de lin sous lequel les Maures
66(…) dissimulaient leur chevelure (…) ».
Selon une légende, les Kel Taguelmoust (les Touaregs)
partirent un jour en guerre vers Ouargla (Algérie) et ils perdirent la
bataille. Les femmes qui attendaient au campement pour fêter la
victoire étaient tellement en colère qu’elles leur lancèrent leur propre
67voile pour cacher leur honte. Depuis, ils ne l’ont plus jamais quitté .
D’autres raisons du port de la taguelmoust ont été données par certains
auteurs. Ainsi Yehoshua Rash rapporte que « Abadie pense que c’est
pour se différencier de ceux des leurs qui n’ont pu échapper à
l’emprise arabe au Maghreb » que ces Berbères portent le litham ;

64
O. Dayak, Espaces, Pouvoirs et Territoires dans l’Aïr, Mémoire de DEA-Etudes
Africaines, Centre d’Afrique Noire, IEP, Bordeaux, février 1995, p. 7.
65
D. Casajus, La tente…, op. cit., pp. 315-316.
66 Ibid., p. 316.
67
Jean-Charles Humbert, La découverte du Sahara en 1900, op. cit., pp. 103-104.
Adde H. Duveyrier, Les Touareg du Nord, op. cit., pp. 390-392.
47 « d’autres disent qu’une ancienne croyance animiste fait entrer par la
bouche toutes sortes d’esprits malins, auxquels le voile interdit
l’accès. Une autre raison possible est d’ordre hygiénique, la protection
des voies respiratoires contre les tourbillons de sable, ou l’atténuation
68de la soif dans un pays où il n’y a guère d’eau ». L’explication la
plus sérieuse est que la taguelmoust permet de se protéger du soleil,
69du vent et du sable .
Outre l’explication d’ordre hygiénique, que nous ne réfutons
pas, le turban a aussi une très grande importance sociologique et
culturelle. En effet, un Targui ne doit jamais dévoiler sa bouche, pour
quelque raison que ce soit. Seules quelques exceptions à la règle sont
tolérables : devant un parent direct (père, mère, frère et sœur) ou, chez
certaines tribus, devant le conjoint. Seuls les captifs et les forgerons
peuvent enfreindre cette règle.
Concernant la partie du voile qui recouvre le front jusqu’aux
yeux, elle peut être relevée en public, notamment à l’occasion des
prières, mais jamais sans un prétexte sérieux.
Compte tenu de l’importance de la taguelmoust dans la société
targuie, le port du premier litham donne lieu à une cérémonie
solennelle. Celui qui enturbanne le jeune homme lui prodigue
quelques conseils pendant qu’il lui pose le turban :
« Le pan inférieur, qu’on met sur la bouche jusqu’au nez, il
faut le mettre quand tu vois des biens qui ne t’appartiennent pas, ce
qui signifie qu’il ne faut compter que sur soi ; celui du haut, qu’on
place sur le front jusqu’aux yeux, il faut le mettre quand tu vois des
70voisins, afin de témoigner du respect ».
Cette version nous semble pittoresque ! En effet, elle suggère
que le port du turban est circonstanciel ; en outre, la signification des
deux pans ne nous semble pas réelle. En effet, les conseils
généralement donnés sont liés au code d’honneur des Touaregs,
l’« Achak ».
Lorsque le jeune homme est « enturbanné », une grande fête
est organisée dans le campement.

68
Y. Rash, Les Premières années Françaises au Damergou, (Bibliothèque
d’Histoire d’Outre-Mer, Nouvelle Série. Etudes 3. Paris, Société Française er et Librairie Orientaliste Paul Geuthner SA, 1973, p. 17.
69 H. Duveyrier, ibid.
70
Ag Soliman, 1999, in Edmond Bernus, Jean-Marc Durou, Les Touaregs,
Collection Initiation aux Cultures Nomades, Ed. Vent de Sable, 2002, p. 66.
48 Nonobstant l’importance du turban, il faut noter que tous les
Touaregs ne l’ont pas toujours porté selon Djibo M. Hamani, pour qui
les « Ahaggar » ou Ihaggaran, dont le nom vient de « Huwwara »,
n’ont pas toujours porté la taguelmoust. Ils ne l’ont portée qu’au
71contact des Lemta (qui, eux, sont voilés) dans le voisinage de Gao .
72En outre, Charles-André Julien écrivait que « les Berbères de jadis
allaient tête nue, étirant leurs cheveux devant l’oreille, les étageant en
tire-bouchons parallèles ou conservant une mèche triomphante sur le
sommet du crâne rasé et presque toujours portant la barbe taillée en
pointe ».
Au regard de ces traits physiques, Duveyrier écrivait : « Les
Touaregs du Nord semblent devoir, au plus haut degré, représenter le
type primitif de la race berbère, si ce type peut être retrouvé en toute
73pureté ».

c- Les caractères moraux des Touaregs

Duveyrier, qui a bien connu les Touaregs pour avoir longtemps
vécu parmi eux, écrivait : « la bravoure des Touaregs est proverbiale
(…). La défense de leurs hôtes et leurs clients est encore la vertu par
excellence des Touaregs, et, si elle n’était pas érigée chez eux à l’état
de religion, le commerce à travers les déserts du Sahara serait
impossible ». Il ajoute que « la fidélité aux promesses, aux traités, est
poussée si loin par les Touaregs qu’il est difficile d’obtenir d’eux des
engagements et dangereux d’en prendre, parce que, s’ils se font
scrupule de manquer à leur parole, ils exigent l’accomplissement
rigoureux des promesses qui leur sont faites (…). J’ajouterai encore
que le mensonge, le vol domestique et l’abus de confiance sont
74inconnus des Touaregs ».
Le colonel Abadié écrivait aussi : « Le Targui est
incontestablement d’une grande bravoure (…). Il ne craint pas la mort
et sait l’affronter d’une âme sereine (…). On peut sans doute leur
reprocher les pillages presque incessants dont ils se rendaient
coupables, mais en observant que le pillage était un de leurs
principaux moyens d’existence et qu’ils ne pilleraient pas pour le
simple désir de piller (…). Il faut reconnaître néanmoins que le Targui

71
D. M. Hamani, Au carrefour…, op. cit., pp. 70-71.
72 Op. cit., p. 57.
73
Duveyrier, Les Touareg du Nord, op. cit., p. 381.
74 H. Duveyrier, op. cit., p. 385.
49 n’hésite pas à employer la fourberie et la duplicité. Il ne faut pas
75compter de sa part sur une loyauté solide ».
Le code d’honneur auquel se réfèrent souvent les auteurs est
régi principalement par l’«Ashak », qui est une notion difficile à
cerner. Il s’agit surtout de la retenue : retenue à l’égard des faibles,
retenue pour ne pas commettre un acte « indigne d’un Targui », un
acte qui peut entraîner le déshonneur. L’Ashak est un code de
conduite que doit respecter tout Targui ; mais il est admis qu’un
forgeron ou un captif ne soit pas astreint au respect de ce code.
Henri Duveyrier conclut à juste titre : « Un peuple qui a de
telles qualités, au milieu de quelques défauts inséparables de
l’humanité, ne mérite pas la réputation que lui ont faite les écrivains
76renseignés par ses ennemis ».
L’un de ces ennemis les plus farouches est, sans doute, le
général Laperrine. Celui-ci écrivait dans l’un de ses rapports sur les
Touaregs : « Pris isolement, le Touareg est un primitif, ne
reconnaissant que le droit du plus fort, très orgueilleux, très âpre au
gain, méfiant et finaud. Au fond, le caractère du Français du
eXIV siècle, caractère que l’on retrouve encore chez les paysans de
certaines provinces (…) » ; s’il décide de traiter avec vous, il faudra
« que vous lui ayez prouvé par des exemples ou par vos antécédents
que l’on pouvait se fier à votre parole ; qu’avec vous, qu’il s’agisse de
châtiment ou de récompense, tenu et promis ne faisaient qu’un. S’il
décide de prendre un engagement, il y a de fortes chances qu’il le
tiendra. Très orgueilleux, il ne voudra pas qu’il soit dit qu’il a manqué
au code d’honneur du Sahara, car, tout comme les chevaliers du
Moyen Age, les bandits du Sahara ont leur code d’honneur, code pas
77connu de nous, mais qui existe ». Laperrine continue en
recommandant qu’avec « ces primitifs » il ne faut « avancer que ce
78que nous pouvons tenir, mais le tenir coûte que coûte ».
Laperrine et Félix Dubois (1897) portaient les mêmes
jugements sur les Touaregs et ont fortement inspiré le sentiment

75
Colonel Abadié, in Le passé du Niger, op. cit., pp. 168-169.
76 Ibidem.
77
Rapport du chef d’escadron Laperrine sur les relations à avoir avec les Touaregs,
Adrar, le 23 décembre 1901, in « le Saharien » n° 86, septembre 1983, p. 22.
78
Ibidem, p. 24. Nous verrons infra que d’autres sentiments prévalaient dans les
e emilieux français de la fin du XIX siècle début du XX siécle.
50 79« anti-Touaregs » qui prévalait dans les troupes coloniales . Le père
Charles de Foucauld, béatifié par le Vatican le 13 janvier 2005, a joué
un rôle ambigu dans cette campagne anti-Touaregs. En effet, ancien
de Saint-Cyr, le père de Foucauld a été tantôt informateur, tantôt
conseiller militaire des Français ; il n’a pas hésité à conseiller les
80méthodes dures contre les Touaregs et une administration militaire .
Un trait de caractère des Touaregs a souvent échappé aux
administrateurs tant de l’époque coloniale qu’aux administrateurs et
dirigeants politiques post-coloniaux : le respect des engagements pris.
On peut aussi relever, avec Edmond Bernus et Jean-Marc
Durou, que les jugements sur les Touaregs sont toujours passionnés
dans un sens ou dans l’autre et hyperboliques, car « les Touaregs ne
81laissent jamais indifférents ». Ces auteurs conclurent, à juste titre,
qu’« on ne peut que constater que tout jugement porte en lui-même sa
propre contradiction. Ne peut-on pas être à la fois courageux,
respectueux de la parole donnée et soucieux de défendre son territoire
82contre les étrangers porteurs de valeurs que l’on refuse » ? Cela,
Laperrine et les militaires de la France coloniale ne l’ont pas compris
ou n’ont pas voulu le comprendre.
Ces militaires et leurs précurseurs ont porté les jugements les
plus négatifs, non seulement sur les Touaregs, mais aussi sur d’autres
groupes ethniques nigériens.
En effet, Antonio Malfante, parlant des Noirs en général,
écrivait : « Ces peuplades, dont les multitudes innombrables couvrent
la Terre, ont des mœurs bestiales, le père connaissant sa fille, le frère
sa sœur ; et elles pullulent à l’infini (…). Fait indéniable, attesté par de
nombreux gens du Touat qui ont été en pays nègre, on leur a servi à
83manger de la chaire humaine ». Le lieutenant-colonel P. L. Monteil
est plus direct : « Plus nous pénétrons en pays Djerma (…), plus leur
avidité devient gênante (…). Il est malaisé de se faire une idée du
cynisme éhonté, de la cupidité de cette race, de sa mauvaise foi, de ses

79
On verra plus loin que Laperrine, devenu général, a contribué aux massacres de
Touaregs, aux razzias et aux pillages de campements touaregs, arrêtant
indistinctement femmes et enfants.
80
V. Commentaire de l’une de ses exégètes et des extraits de certaines de ses lettres
au commandant Paul Duclos, in H.-Claudot Hawad, Touaregs, Apprivoiser…, op.
cit., pp. 120-121.
81 E. Bernus, J.-M. Durou, Les Touaregs…, op. cit., p. 17.
82
Ibidem, p. 27.
83 A. Malfante, copie de la lettre op. cit.
51 instincts traîtres et pillards » ; parlant de Dosso, Monteil ajoute : « le
84pays ne vit que de l’exploitation et de vol (…) ». Le 24 décembre
1928, le gouverneur Breve inaugure, à Niamey, un monument en
l’honneur de Monteil ; ce monument trône encore en plein centre de
Niamey en face du commissariat central.
Les Songhaï, non plus, n’ont pas été épargnés, car H. Barth
écrivait : « (…) Je remarquerai que les Songhaï, du moins dans leur
état actuel de décadence et de sujétion, sont généralement les gens les
85plus inhospitaliers qu’il m’ait été donné de rencontrer ». Le colonel
Abadié, quant à lui, porte le jugement suivant : « Au point de vue
moral, si l’on excepte les Sorko (…) et quelques Goon (…), la masse
du peuple Songhaï, abrutie par plusieurs siècles de domination
étrangère, présente une très faible valeur. L’instinct de soumission et
de veulerie y est particulièrement développé et les Songhaï fournissent
encore de nombreux captifs à tous les peuples voisins. Le Grand
Empire prétendu « Songhaï » a été en réalité fondé et développé par
des dynasties berbères ou sarakollé ; les Sonrhaï n’en formaient que
l’élément taillable et corvéable à merci. Manquant de courage et de
fierté, les Sonrhaï ont toujours été des guerriers médiocres (…). Ils
sont néanmoins de tempérament pillard, malgré leur paresse et leur
faible esprit de discipline ; ils sont grands amateurs de parades à
86cheval et de tamtams (…) ». Le colonel ajoute : « les Dendi sont
intelligents et gais, mais très paresseux ; ils sont indisciplinés et
volontiers pillards. Comme leurs frères Sonrhaï, ils sont grands
87amateurs de tamtams et de fantasias équestres ».
Enfin, s’agissant des Haoussa, notre dernier exemple, le
colonel Abadié écrit : « (…) les Haoussa sont très paresseux,
imprévoyants, peu énergiques et à la merci de voisins plus audacieux.
Ils ne manqueront pas d’une certaine adresse et de quelque habileté
dans les petits métiers qu’ils exercent : forgerons, teinturiers, vanniers
(etc.), mais leurs ouvrages sont néanmoins d’une facture assez

84
V. Voyage en pays Djerma en 1891, I Chap. IV, de Saint-Louis à Tripoli par le
lac Tchad. Sur la mission Monteil, v. Sy Dionmansy, La pénétration européenne au
reNiger, imp. De Souza - Niamey, 1 édition mai 1972, pp. 36-42.
85
Cf. I, Chap. IV, Voyages et découvertes de l’Afrique septentrionale et centrale
pendant les années 1849 à 1855, T. III, p. 255.
86
Colonel Abadié, « Populations de l’ouest », (in Le passé du Niger, 1, Histoire I,
Chap. IV, Afrique Centrale. La colonie du Niger, Paris, soc. Ed. géogr, Manit. Et
Colon, 1927), p. 112.
87 Ibid. p. 115.
52 88grossière ». Le lieutenant-colonel Noël écrira que cette « race ne
paraît pas posséder les qualités d’endurance et de valeur guerrières de
89nos troupes noires de l’Ouest ».
Voilà comment les précurseurs de la colonisation et les
militaires de « la coloniale » jugeaient les populations autochtones
auxquelles ils appliquaient les qualificatifs de « pillards », de
« paresseux », etc.
Nous venons de caractériser les Touaregs dans l’ensemble
berbère. A présent, sachant que l’appellation « Touaregs » ne
s’applique qu’aux Imazighen Kel Taguelmoust et qu’elle est
epostérieure au VII siècle, en tant que d’origine arabe, à quelle(s)
fraction(s) berbère(s) peut-on rattacher ces Kel Taguelmoust ?
Pour répondre à cette question, nous partirons de l’hypothèse
évidente à laquelle nous croyons : ceux qui sont devenus les Touaregs
ne viennent pas d’une même région, d’une part, et, d’autre part, leur
entrée et leur traversée du Sahara se sont faites par vagues
successives.

3- Essai de généalogie targuie

Nous savons que les groupes berbères et « apparentés » connus
dans le Sahara, selon les époques, sont : les Gétules, les Numides, les
Lebous, les Almoravides, les Philistins, les Phéniciens, les
90Garamantes et les Targa .
Auquel ou auxquels de ces groupes rattacher les Touaregs ?

a- Les Gétules et les Numides

91Ce sont, certes, des Berbères installés dans le nord du Sahara ,
mais nous ne disposons que de peu d’éléments qui nous permettent de
leur rattacher les Touaregs.
Rappelons, toutefois, que P. Merruau a fait ce rapprochement :
« (…) les Touaricks, puissante nation d’aborigènes, descendants

88 Ibidem.
89
In Y. Rash, op. cit., p. 126.
90 B. Nantet, L’invention du désert.., op. cit., pp. 232-239, Adde H. Mukarovsky,
L’Afrique d’hier et d’aujourd’hui…, pp. 53-55.
91 B. Nantet, op. cit., p. 239.
53 vraisemblablement des Numides, qui peuplent de nombreuses villes
92libres sur les confins méridionaux du Sahara vers le Soudan (…) ».
Les Gétules, quant à eux, sont les « vrais nomades des confins
93du Sahara ».

b- Les Lebous (ou Libyens)

La « Libye » est le nom donné par les Grecs à « la partie
septentrionale (de l’Afrique) habitée par les Blancs, par opposition au
94Sahara, pays des Ethiopiens noirs » ; les Grecs appliquèrent le nom
d’une peuplade qui vivait entre le golfe de Syrte et le Nil, les Lebous,
95à l’ensemble des indigènes de l’Afrique du Nord ou Libyens . « A
partir du nom de ce peuple, les Grecs appelèrent Libye son aire de
96parcours d’abord, puis de proche en proche toute l’Afrique ». Les
eEgyptiens de la V dynastie, quant à eux, appelaient les Libyens les
Tehenou. Ceux-ci sont décrits comme étant des « hommes de grande
taille, au profil aigu et aux lèvres épaisses, avec une barbe en collier,
(qui) ont une coiffure caractéristique, lourde sur la nuque, longue
mèche jusqu’à l’épaule, petite mèche dressée sur le front. Ils se
distinguent par le port de ruban sur les épaules et se croisant sur la
poitrine et d’un collier orné de pendeloques. Ils peuplaient au
e 97III millénaire le désert libyque et ses oasis ». La coiffe ainsi décrite
correspond exactement à la coiffe traditionnelle des Touaregs.
Hérodote distinguait entre les Libyens sédentaires et les
Libyens nomades : les Mazyes et les Auses. « Sous la plume des
écrivains grecs et latins, le nom de Mazyes se transforme en celui de
Maziques, qui est identique à ceux de Mâzigh, d’Amazigh,
98d’Imohagh, d’Imôcharh et d’Imâjirhen », seules appellations que les
intéressés eux-mêmes se donnent. Hérodote nous apprend également
que les Maxyes, qui forment l’une des principales tribus libyennes de

92
P. Merruau (d’après J. Richardson. « Un voyage au Sahara », in « La revue des
Deux Mondes », 1851, Tome x) in O. Dayak, Espaces…, op. cit., p. 11.
93
Histoire Générale de l’Afrique II – Afrique Ancienne, UNESCO 1987, p. 325.
94 Ch.-A. Julien, Histoire de l’Afrique du Nord…, op. cit., p. 9.
95
Ibidem, p. 10.
96 Histoire Générale de l’Afrique…, op. cit., p. 316.
97
Histoire Générale de l’Afrique…, op. cit., pp. 316-345.
98 H. Duveyrier, op. cit., p. 327.
54 l’ouest, avaient coutume de se tresser les cheveux, comme les
99Touaregs actuels .
Les Maxyes de la tribu des Machouach envahirent l’Egypte
sous Ramsès III. Cette épopée est rapportée « sur un mur du Temple
de Medinet-Habou, près de Thèbes (l’actuelle ville de Louxor), on
voit Ramsès III, vers -1189, amenant devant Amon et la déesse Moût,
parmi d’autres vaincus, les représentants enchaînés des peuplades
libyennes de l’Ouest, lesquels ont tous, d’un côté de la tête, la longue
tresse ou boucle recourbée tombant sur le cou par-devant l’oreille…
De tous les peuples dont les anciens Egyptiens nous ont conservé
100l’image, ceux-là seuls sont ornés de cette coiffe singulière » ; « les
victoires sur les Libyens nomades valorisaient la grandeur des
101pharaons d’Egypte ». De nombreuses guerres ont opposé les
eLibyens aux Pharaons depuis la V dynastie, vers environ 2450 avant
102 eJésus-Christ ; mais, « à partir de la XIX dynastie, les Libyens
constituent pour les Egyptiens une réserve de main-d’œuvre et de
soldats. Les captifs libyens, reconnaissables à la plume qu’ils portent
plantée sur la tête, ont une excellente réputation militaire, en
particulier comme conducteurs de char. Ils sont enrôlés dans l’armée,
où leur place s’accroît au fil des siècles. En tant qu’éleveurs, ils
fournissent aussi sous forme de tribut, ou lors de razzias, du bétail
pour la consommation égyptienne. (…).
e e« Aux XIII et XII siècles avant l’ère chrétienne, les Libyens
erse virent forcés à essayer de pénétrer en Egypte. Séthi I et Ramsès II
érigent contre eux un réseau de fortifications et capturent les
103envahisseurs les plus audacieux ». Après de vaines tentatives
d’invasion du Delta occidental, « ils obtiennent de Ramsès III, au
eXII siècle, l’autorisation de s’installer dans cette zone. En échange,
ils prennent une part accrue à la défense militaire de l’Egypte. Au

99
V. Erwin de Barry, « Le dernier rapport d’un Européen sur Ghât et les Touareg de
l’Aïr. En route pour l’Aïr » (Journal de voyage traduit et annoté par Henri Schirmer,
prof. de géographie à l’Université de Lyon, 1898), pp. 157-158, note n° 1.
100 E. de Barry, op. cit., pp. 157-158 note n° 1. Sur l’ancienneté des relations entre
l’Egypte et l’Aïr, voir ibidem note p. 106. Adde Ch.-A. Julien, op. cit., pp. 53-54 ;
B. Nantet, op. cit., pp. 196-197.
101
B. Nantet, op. cit., pp. 226-227.
102 Histoire Générales de l’Afrique. II. Afrique Ancienne, op. cit., pp. 101, 106, pp.
113-114.
103 Ibid., pp. 132-133.
55 eX siècle, et pendant près de deux cents ans, les Libyens gouvernent
e e 104l’Egypte, sous les XXI et XXIII dynasties ».
Sur ces relations tumultueuses, quelques précisions
s’imposent. En -1227, les Libous avaient les Maschwesch comme
voisins occidentaux ; les deux groupes font partie de l’ensemble
eTemehou (mentionné par les Egyptiens depuis la VI dynastie, vers
-2300). Sous Ramsès II, des contingents libyens sont incorporés dans
l’armée égyptienne et participent à la « défense le long du littoral de la
105Méditerranée jusqu’à El-Alamein » ; mais « les deux guerres
égypto-libyques les mieux connues datent du règne de Ramsès III, en
106-1194 et -1188 ».
Au regard de ces éléments, qui ne sont démentis par aucun
historien, nous pouvons déduire qu’une partie des Touaregs,
notamment ceux qui se sont retrouvés au Fezzan (Targa), sont
descendants des Lebous, précisément des Libyens nomades Mazyes.

c- Les Almoravides

A leur propos, Al Bakri a écrit : « chez toutes les tribus du
désert, on porte constamment le nicab (voile qui se porte sur le front)
au-dessus du litham (voile qui couvre la partie inférieure du visage),
en sorte qu’on ne leur voit que l’orbite des yeux ; jamais, dans aucune
circonstance, ils n’ôtent ce voile, et l’homme à qui on l’aurait enlevé
serait méconnaissable pour ses amis et ses parents (…). Aux hommes
qui ne s’habillent pas comme eux, ils appliquent un sobriquet qui,
107dans leur langue, signifie bouches à mouches ». Al Bakri, roi du
Ghana, parlait des Almoravides qu’il connaissait bien, car ce sont eux
qui ont affaibli l’Empire du Ghana et favorisé l’émergence d’autres
royaumes.
B. Nantet, quant à lui, précise que « l’habillement des Berbères
almoravides ressemble à s’y méprendre à celui des Touareg
108d’aujourd’hui ».
Enfin, à notre sens, c’est à juste titre que Hélène
ClaudotHawad conclut que ces Berbères sahariens sont les ancêtres des
109Touaregs .

104 Ibid., p. 133.
105
Histoire Générale de l’Afrique…, op. cit., p. 316.
106 …, pp. 316-317.
107
In B. Nantet, L’invention…, op. cit., p. 297.
108 B. Nantet, op. cit., p. 297.
56 d- Les Philistins

Antonio Malfante décrivait ainsi les Philistins : « (…) En pays
Nègre, de même qu’ici, habitent les Philistins (Berbères nomades,
Maures ou Touareg) qui campent sous la tente comme les Arabes.
Innombrables, ils règnent en maîtres sur la terre de Gazola (ou
« Gazora »…) depuis les confins de l’Egypte jusqu’à Messa et Safi, et
sur toutes les villes nègres qui les avoisinent. De race superbe et de
haute mine, ces blancs sont d’incomparables cavaliers qui montent
sans étriers avec de simples éperons. Des rois les gouvernent ; mais
leur législation offre cette particularité que l’héritage passe aux fils de
leurs sœurs. Ils ont la bouche et le nez couverts d’un voile (…). Leur
nourriture est faite de lait et de viandes, sans blé ni orge, mais avec
beaucoup de riz. Leurs troupeaux de brebis, de bœufs et de chameaux
110sont innombrables (…) ». Se référant à la lettre de Antonio
Malfante, Jean-Marc Durou écrit : « Mais qui pouvaient être ces
Philistins ? Notre Génois, loin d’être un ethnologue, signale toutefois
que ces gens dont il ignore le nom se voilent la face et montent de
grands méharis. Sans pouvoir le prouver, on peut admettre que ces
111Philistins pourraient être des Touaregs ».
Jusqu’à preuve contraire, nous pensons que les Philistins
doivent être comptés parmi les ancêtres de certains groupes de
112Touaregs actuels .

e- Les Phéniciens

Bernard Nantet parle de l’origine carthaginoise et phénicienne
113des Tifinaq ; mais il a également écrit que le terme « Phéniciens »
ou « Puniques » désigne « un peuple qui avait disparu depuis plus de
deux millénaires » ; ce sont des Carthaginois « d’Afrique du Nord
avec lesquels les Romains furent en conflits ». Leurs premiers
établissements en Afrique « Lixus (Larache, au Maroc, sur la côte
Atlantique) et Utique, près de Carthage (…) ». Leurs comptoirs sur la

109 H. Claudot-Hawad, Touaregs…, op. cit., p. 14.
110
A. Malfante, « Lettre écrite du TOUAT et adressée à Giovanni Mariono, à Gênes,
1447 ». Traduit du latin par Ch. de la Roncière, 343, t. I, pp. 151-158.
111
Jean-Marc Durou, L’exploration du Sahara, Ed. Actes Sud, 1993, p. 201.
112 In ce sens v. Ibn Khaldoun in D. M. Hamani, Au carrefour…, op. cit., pp. 55 et
57.
113 B. Nantet, L’invention…, op. cit., p. 245.
57 Côte Atlantique du Maroc étaient estimés à trois cents. En outre,
e« (…) On estime qu’au XI siècle avant Jésus-Christ l’expansion
ephénicienne était une réalité et qu’au VIII siècle avant Jésus-Christ
les grands comptoirs phéniciens d’Andalousie (Choueras), de
Sardaigne (Sulsis), de Sicile (Motyè), et de Tunisie (Carthage) étaient
fondés ». Au Maroc, la présence phénicienne ne se termine qu’avec la
chute de Carthage abattue par les Romains et les légions de Scipion
114
Emilien (146 avant Jésus-Christ) .
115Outre qu’ils ont introduit les oliviers en Afrique du Nord , les
Phéniciens étaient bons marins. Le roi Salomon fit appel à eux pour
116conduire ses navires au pays de Pount (Ethiopie) et au pays d’Ophir
(sud de la mer Rouge) ; de même que fait appel à eux le Pharaon
Néchao II (610-594 avant Jésus-Christ) « pour guider une expédition
117en mer Rouge ».
Ces informations nous amènent à conclure qu’il est difficile de
retenir les Phéniciens comme ancêtres des Touaregs, bien qu’on les
classe parfois dans l’ensemble berbère.

f- Les Garamantes

eDes témoignages anciens, entre le V siècle avant Jésus-Christ
eet le II siècle après Jésus-Christ, on peut retenir celui d’Hérodote, qui,
après avoir visité l’Egypte, écrit : « Au sud se trouve la Libye des
bêtes sauvages. A dix jours de marche sont les Ammoniens (…). Puis
les Garamantes qui font la chasse aux Ethiopiens troglodytes sur des
chars à quatre chevaux (…). Puis, à dix jours de marche, des
Garamantes habitent les Atarantes, enfin, à dix jours encore se trouve
le mont Atlas qui a donné son nom aux gens qui habitent autour : les
118Atlantes (…) ». « Les descriptions géographiques que fit Hérodote
font penser que le « mont Atlas » dont il parle serait le Hoggar et les
119Atlantes, les ancêtres des Touareg (…) ». En outre, se fondant sur le
récit que fait Hérodote du voyage des Nasamons, Jean-Marc Durou
relève que ceux-ci ont atteint Aujila (Libye) « où est établi le peuple
des Garamantes (…) qui vivait dans l’actuel Fezzan. Ces guerriers de

114
V. B. Nantet, L’invention…, op. cit., pp. 199-205.
115 Ibid. p. 205.
116
V. Bible, 1, Rois 1022.
117 B. Nantet, ibid., p. 201.
118
Hérodote, in J.-C. Humbert, La découverte…, op. cit., p. 96.
119 V. J.-C. Humbert, ibidem. Adde B. Nantet, op. cit., pp. 173-174.
58 120souche méditerranéenne pourraient être les ancêtres des Touareg ».
B. Nantet fit l’analyse suivante : « les points en faveur de l’origine
garamantique des Touareg sont nombreux, sans parler de l’influence
carthaginoise que l’on voyait perdurer dans la symbolique croix
d’Agadez, survivance saharienne du signe de la déesse Tanit. L’autre
point d’interrogation concerne l’écriture en caractères Tifinagh, une
survivance de l’ancien libyque. On trouvait donc, là aussi, une origine
121
carthaginoise et phénicienne de cette langue écrite ». L’auteur fit
plusieurs rapprochements entre les Garamantes et les Touaregs.
Parlant de l’influence de Carthage, il écrit : « Toutefois, l’influence
politique de Carthage s’arrête où le désert commençait. Celui-ci
appartient aux Garamantes d’Hérodote, un peuple de cavaliers dans
122lesquels les auteurs ont vu les ancêtres des Touareg ». D’abord
cavaliers, les Garamantes sont devenus chameliers à l’époque
123romaine .
S’agissant de la déesse Tanit, son « nom d’origine libyenne et
le développement de son culte est associé à l’acquisition de territoires
en Afrique ; en effet, cette divinité possédait des caractères nettement
liés à la fécondité, rappelant beaucoup les déesses grecques Héra et
Déméter. Des représentations grossières d’une forme féminine aux
bras levés peuvent se voir sur des centaines de stèles à Carthage et
124ailleurs ». Pour Madeleine Hours-Miedon « sous ce vocable,
peutêtre d’origine africaine, se cache la grande déesse phénicienne Elat,
125appelée aussi Ashera » ; l’auteur ajoute que le « signe de Tanit » est
« une composition géométrique formée d’un triangle et d’un disque
séparé par une barre horizontale reposant sur la pointe du triangle
(…). L’ensemble évoque vaguement une silhouette et il est
incontestable qu’à une période tardive les Carthaginois attribuèrent à
126ce signe une valeur anthropomorphique ». Selon certains auteurs,
le « signe de Tanit, déesse carthaginoise qui était l’une des formes de
l’Astarté des Sémites et qui, entre parenthèses, était figurée avec un
disque solaire entre des cornes, sur la tête (…). Nous avons vu de ces

120
J.-M. Durou, L’exploration du Sahara, Ed. Actes Sud, 1993, pp. 29-31.
121 B. Nantet, L’ouverture…, op. cit., pp. 245-248.
122
Ibidem, p. 208.
123 , p. 225.
124
Histoire Générale de l’Afrique – II – Afrique Ancienne – Ed. abrégée, UNESCO
1987, p. 335.
125
Madeleine Hours-Miedon, Que sais-je ? Carthage, Ed. PUF, 1959, p. 49.
126 Ibid., p. 83.
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