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Les trajectoires de l'Etat au Mali

De
578 pages
Héritiers de grands empires soudanais, le Mali était présenté comme un exemple réussi de transition démocratique. Après quelques alertes tenant à la nature profonde de l'Etat et à ses faiblesses intrinsèques, c'est ensuite l'installation de groupes armés dans le Nord du pays qui a accéléré le renversement du régime et la partition du pays. Cet ouvrage se place dans la perspective du temps long pour nous permettre une compréhension approfondie.
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LES TRAJECTOIRES DE L’ÉTAT AU MALI Etudes
africaines Série Politique
Le renversement des institutions démocratiques au Mali le 22 mars 2012
a pu paraître d’autant plus surprenant que ce pays, héritier de grands
empires soudanais, était, depuis 1992, présenté comme un exemple réussi
de transition démocratique. Il y eut d’abord régulièrement quelques alertes
Virginie Baudaistenant à la nature profonde de l’Etat et à ses faiblesses intrinsèques ; c’est
ensuite l’installation progressive et la montée en puissance de groupes
armés dans le Nord du pays qui ont accéléré le renversement du régime et
la partition du pays.
Fondant l’analyse sur les relations entre l’institution étatique et les
acteurs politiques et sociaux, cet ouvrage se place dans la perspective du
temps long, à savoir l’inscription socio-historique de l’État au Mali, tenant LES TRAJECTOIRES compte à la fois des legs précoloniaux et coloniaux mais aussi des logiques
internationales importées, dans le cadre de la démocratisation du régime au
début des années 90 suite au renversement du régime de Moussa Traoré.
Une sociologie politique de l’État malien en action permet de saisir cet DE L’ÉTAT AU MALI
État dans sa quotidienneté, mais aussi dans les « conjonctures critiques »
qui bouleversent les équilibres établis, introduisent de l’incertitude dans les
jeux d’acteurs tout en ouvrant les « champs des possibles » institutionnels.
L’étude se place dans une perspective dynamique de la formation de l’État
et de son processus d’institutionnalisation, analysant les moments forts
de crises mais aussi de création et d’innovation institutionnelles jusqu’à la
période contemporaine et la crise multisectorielle de 2012. Il s’agit de voir
en quoi les usages de l’État favorisent, ou non, son institutionnalisation
et découvrir les stratégies d’appropriation et d’adaptation de l’État aux
d’Amadou Toumani Touré puis l’élection démocratique d’Ibrahim Boubacar
Keita, sur fond de pauvreté et de crise récurrente dans le septentrion malien.
Virginie BAUDAIS est diplômée de l’Université de Rennes II Haute-Bretagne,
Sciences po Toulouse et docteure en science politique de l’Université
des sciences sociales de Toulouse I. Elle a été chargée d’enseignement
à Sciences po Toulouse et soutenu sa thèse de doctorat portant sur
« L’institutionnalisation de l’Etat : les trajectoires comparées du Mali et du
Niger » avant de travailler en Côte d’Ivoire et au Mali dans le cadre des
Missions de maintien de la paix des Nations Unies.
.
ISBN : 978-2-343-08020-8
49 €
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LES TRAJECTOIRES DE L’ÉTAT AU MALI Virginie Baudais
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Les trajectoires
de l’État au Mali
Collection « Études africaines »
dirigée par Denis Pryen et son équipe
Forte de plus de mille titres publiés à ce jour, la collection « Études
africaines » fait peau neuve. Elle présentera toujours les essais généraux
qui ont fait son succès, mais se déclinera désormais également par séries
thématiques : droit, économie, politique, sociologie, etc.
Dernières parutions
BAUDAIS (Virginie), Les trajectoires de l’État au Mali, 2015
NDZANA BILOA (Alain Symphorien), La fiscalité, levier pour l’émergence des pays
africains de la zone franc. Le cas du Cameroun, 2015.
MAMA DEBOUROU (Djibril), La résistance des Baatombu face à la pénétration
française dans le Haut-Dahomey (1895-1915), Saka Yerima ou l’injuste oubli, 2015.
EKANZA (Simon-Pierre), L’historien dans la cité, 2015.
GODEFROY (Christine), Éthique musulmane et développement. Territoire et pouvoir
religieux au Sénégal, 2015.
TAMBWA N. NKULU K., GHOANYS K., MWANACHILONGWE K.,
MPYANA K., BUKASA K., Le développement du Katanga méridional, 2015.
FODOUOP (Kengne) (dir.), Le Cameroun. Jardin sacré de la débrouillardise, 2015.
DJILA KOUAYI KEMAJOU (Rose), Le droit pénal des affaires au Cameroun,
2015.
ATTISSO (Fulbert Sassou), Le mal togolais. Quelle solution ?, 2015.
PUEPI (Bernard), Les gouvernances foncières et leur impact sur le processus de
développement, 2015.
OLOMBI (Jean-Claude), Guerre et paix : leçons de l’intervention de l’ONU en
République Démocratique du Congo, 2015
MOSSOA (Lambert), Où va la Centrafrique ? 2015
AMBOULOU (Hygin Didace), La déjudiciarisation et les procédures non contentieuses
en Afrique, 2015.
BOUOPDA (Pierre Kamé), L’indépendance du Cameroun, Gloire et naufrages
politiques de l’UPC, 2015.
Virginie Baudais






Les trajectoires
de l’État au Mali













































Réalisation graphique Sandrine Duvillier


© L’Harmattan, 2015
5-7, rue de l’Ecole-Polytechnique, 75005 Paris

http://www.harmattan.fr
diffusion.harmattan@wanadoo.fr
harmattan1@wanadoo.fr

ISBN : 978-2-343-08020-8
EAN : 9782343080208 préface
La question de l’État en Afrique est un sujet récurrent de la science politique.
Il s’agit d’une thématique qui alimente toujours les interrogations les plus
audacieuses et des recherches fort intéressantes. Et on peut se réjouir des
nouveaux travaux qu’il suscite sur la base de terrains jusque là peu investigués
par les chercheurs en sciences sociales.
Le livre de Virginie Baudais s’inscrit dans cette dynamique de recherche. En
effet, de prime abord, en traitant de l’État au Mali, il peut paraître comme
portant un sujet d’actualité brûlante sur le continent africain, secoué comme
on le sait par des crises multiformes. Pourtant les ambitions de ce livre sont
bien plus profondes puisqu’il nous introduit à une prise en charge plus
complexe de l’étude de l’État à travers ses trajectoires multiples et imbriquées.
Il privilégie une approche sur la longue durée, allant de la période
précoloniale dans ses différentes confgurations et ses diversités, à la période
coloniale qui marque véritablement le début de l’institutionnalisation du pouvoir
d’État tel qu’il essaie de l’enraciner dans les sociétés maliennes. Nous sommes
par conséquent loin d’être en présence d’un processus achevé et irréversible.
À cet égard, l’histoire récente du continent est riche d’enseignements sur les
incertitudes qui continuent de planer sur les processus d’étatisation qui se sont
progressivement mis en place au fl de la colonisation et de la décolonisation.
Le travail dont ce livre est issu découle d’un parcours universitaire solide qui
a conduit l’auteur à produire une thèse de doctorat sur l’État en Afrique à
partir des exemples du Mali et du Niger. Elle connaît ces deux pays qu’elle a
côtoyés au cours de ses recherches de terrain et nombreuses missions qu’elle
y a effectuées dans le cadre de l’Organisation des Nations Unies.
7les trajectoires de l’état au mali
Ses travaux lui permettent de déboucher sur une véritable sociologie
historique de l’État en Afrique qu’elle met bien évidence à travers le cas malien
exposé dans son livre. Nous avons donc affaire ici à un travail de recherche
fouillé et bien documenté qui permet de mieux contextualiser la crise malienne
en y apportant des éclairages politiques et socio-historiques sur ses
antécédents et ses substrats en dressant avec précision et rigueur sa toile de fond.
À vrai dire, la découverte de cette histoire au moment où l’auteur rédigeait sa
thèse ne préjugeait en rien qu’une crise, de nature à remettre en cause
l’intégrité de l’État malien, couvait sur ce vaste territoire. Il est vrai que les
rébellions des années 90 dans ce pays et le retour des combattants de Libye, après
la chute de Kadhaf, pouvait le présager. Mais, l’État malien était partout
reconnu comme un exemple de bonne gouvernance et de transition
démocratique « réussie », à même de gérer les situations politiques les plus complexes.
Virginie Baudais n’emboîte pas le pas à ces analyses. Ses recherches montrent
plutôt que sur la durée, l’État malien s’est construit progressivement en
prenant forme dans des confgurations variées, qui se sédimentent jusqu’à lui
donner sa forme actuelle. Il s’est doté d’institutions politiques qui ont
fonctionné et se sont construites au fl de l’histoire du jeune État. Dans ce
cheminement, rien ne pouvait laissé imaginer qu’un coup fatal lui serait porté
avec un succès relatif et qui mettrait à jour le délabrement de son armée, la
faiblesse et parfois même l’inexistence de son administration territoriale sur
des vastes pans du pays.
De façon plus générale, on a constaté un réel défcit par l’État malien du
monopole de la violence sur son territoire. En effet, l’État malien a perdu le
monopole de la violence sur la partie Nord de son territoire si tant est qu’il
l’ait vraiment eu un jour. Et nous voilà bien au cœur de la problématique de
l’État et des dynamiques de sa construction marquée, à cette étape précise,
par la prévalence des forces politiques centripètes et l’intrusion des forces
exogènes qui ont trouvé un territoire affaibli sur lequel elles peuvent s’établir
de façon durable et asseoir de nouveaux monopoles étatiques. On se rend
alors compte que ces forces externes, en partie responsables de cet
effondrement, ont su profter de la faiblesse des structures politiques, économiques et
sociales de l’État malien alors que, paradoxalement, le « modèle malien »
restait offciellement une référence sur cette partie du continent.
8préface
Il est intéressant de noter que dans les trajectoires de l’État au Mali, la crise
récente n’a ni remis en cause les institutions politiques, ni leur équilibre.
L’enjeu a été de faire fonctionner ces institutions, de les réanimer dans un contexte
où elles ont été fragilisées par le comportement des acteurs politiques. De ce
fait, la réalité étatique s’impose aux acteurs et aux populations, les
institutions dégageant une force propre, intimement liée au processus
d’institutionnalisation, que l’action des acteurs peut fragiliser ou renforcer, nous plaçant
ainsi au cœur des contraintes, internes et externes, du processus de
construction de l’État. Finalement, la situation malienne nous replonge au cœur de
l’État dans sa genèse. Comment rendre effective une souveraineté territoriale
proclamée ? Et comment la conforter sur la durée ? Tels nous paraissent être
les défs auxquels le Mali est confronté depuis la chute du Président Toumani
Touré.
Le Livre de Virginie Baudais offre les bases solides pour de telles réfexions
et pour orienter l’action des nouveaux dirigeants dans leur quête et dans
leurs actions pour la reconstruction d’un État qui a fortement ressenti les
soubresauts d’une crise dont il ne faut pas oublier la dimension régionale et
dont l’épilogue se fait attendre en dépit des engagements multiformes qu’on
observe sur ce territoire.
Mahaman Tidjani Alou
Professeur de science politique,
Université Abdou Moumouni de Niamey,
Chercheur au LASDEL.
9les trajectoires de l’état au mali
10introduction
Introduction

11introduction
Le renversement des institutions démocratiques au Mali, le 22 mars 2012, a
pu surprendre. L’effondrement, en quelques jours, d’un État présenté un temps
comme le parangon des démocratisations sub-sahariennes et ainsi largement
soutenu diplomatiquement et économiquement par la communauté
internationale a mis en évidence la faiblesse d’un État, toujours en construction. Des
signes annonciateurs rendaient pourtant envisageable une irruption prétorienne
sur la scène politique malienne, les diffcultés structurelles et conjoncturelles
du Mali étant connues depuis longtemps, sur fond de régime de plus en plus
ouvertement critiqué. Les exemples de désagrégation étatique sont nombreux
en Afrique et les causes variées. La présence de réseaux terroristes, djihadistes
et narco-trafquants sur le territoire malien en est sans conteste l’une des
causes directes, mais il a fallu que l’État lui-même soit incapable de gérer
cette menace – dont il était sans nul doute prévisible qu’elle en fragilisait
très profondément le fonctionnement – ou la laisse s’installer en détournant
le regard des activités illégales au bénéfce d’une partie de ses élites
politicoéconomiques. Ce triste épisode peut paraître d’autant plus surprenant que
le Mali, héritier de grands empires soudanais, a, depuis 1992, été présenté
comme un exemple réussi de transition démocratique, puis comme un exemple
réussi de consolidation démocratique. Il y eut pourtant quelques alertes tenant
à la nature profonde de l’État et ses faiblesses. La gestion patrimoniale du
pouvoir a été maintes fois dénoncée par des organisations de la société civile
et autres organisations de défense des droits de l’homme, mais les acteurs
politiques maliens, associés un temps à la gestion de l’État dans ce qu’il était
convenu d’appeler « le gouvernement de consensus », s’ils n’ont pas
directement profté des prébendes, sont restés muets sur la déliquescence de l’État
ou ont commencé à en dénoncer la gestion calamiteuse lorsque l’État malien
13les trajectoires de l’état au mali
ne tenait déjà presque plus… Un État peu à peu pillé et dépecé de l’intérieur
comme de l’extérieur. Si l’installation progressive et la montée en puissance
d’AQMI et autres groupes terroristes alliés un temps à la rébellion touareg
dans le Nord du pays et la menace directe sur Bamako n’ont fait qu’accélérer
cet effondrement, il faut également en rechercher les causes profondes, à la
fois dans l’institution étatique elle-même et dans le jeu des acteurs politiques
et sociaux. L’élection d’un nouveau président, le 11 août 2013, est de nature
à redonner espoir quand bien même le nouvel homme fort, Ibrahim Boubacar
Keita, fait partie de cette génération d’hommes politiques qui a participé à
la gestion de l’État depuis la transition démocratique. Les élections se sont
déroulées dans des conditions acceptables dans un pays où l’unité reste fragile
et où la puissance publique contrôle diffcilement l’entièreté de son territoire.
Dans ces conditions, peut-on parler d’État au Mali ? Une défnition wébérienne
nous conduirait à utiliser le concept d’État avec beaucoup de précaution et
pourtant l’État au Mali fonctionne, il se construit, s’institutionnalise en dépit
d’épisodes de fragilisation.
Si l’on s’engage dans une sociologie politique de l’État en action, nous
pouvons tenter de saisir cet État dans sa quotidienneté, mais aussi dans des
« conjonctures critiques » comme le sont les élections ou les intrusions
prétoriennes. Il s’agit alors d’étudier la dualité intrinsèque des institutions qui
fournissent aux acteurs les ressources stratégiques pour jouer, mais limitent
aussi leurs possibilités d’action du fait de la contrainte exercée par les
institutions. Fondant notre analyse sur les relations entre l’instituant et l’institué,
nous allons voir comment les usages de l’État favorisent son
institutionnalisation ou encore, de manière plus radicale, ont contribué à son
effondrement comme au Mali en 2012. L’attitude des acteurs est en cause (perversion
du principe majoritaire depuis 2002 ou comportements patrimoniaux) mais
l’institué (État post-colonial mal adapté, contexte international de fragilisation
de l’État) est également une variable décisive. Partant du processus
d’institutionnalisation de l’État, retravaillé par des logiques internes et externes,
nous allons étudier comment l’État malien s’institutionnalise sur la longue
durée, alternant phases de stabilisation et de crise. La sociologie de l’État
implique une sociologie du processus d’institutionnalisation ce qui revient à
étudier la relation entre l’institution et les acteurs qui la font vivre, les tensions
consubstantielles au processus d’institutionnalisation et les changements et/ou
14introduction
permanences qui en résultent, l’étude des élements qui forcent le changement
et ceux qui permettent la routinisation des pratiques institutionnelles.
L’État malien est sans aucun doute un produit de la colonisation française. Non
pas que la métropole ait fabriqué – ni même envisagé de le faire – un État,
mais in fne l’État post-colonial a repris, en 1960, les structures administratives
coloniales, dans un contexte où il fallait aller vite. Le Mali – comme d’autres
pays de la sous région – a fait appel aux techniciens de la métropole, donnant
naissance à un produit « État », techniquement fonctionnel puisqu’ayant fait
ses preuves ailleurs, en dépit de conditions sociales et historiques de
production fort différentes, mais déconnecté des réalités profondes d’un territoire
artifciellement organisé et des représentations de la société. L’État répondait
en revanche aux enjeux symboliques, pratiques et rapports de force existants,
à ce moment précis, entre les élites maliennes et le pouvoir (ex-)colonial. Si
structurellement l’État naissant n’est pas le fruit d’une révolution sociale et
historique, il est néanmoins le produit d’une conjoncture particulière qui va le
marquer profondément et pour des décennies. Mais il ne sufft pas d’invoquer
la dynamique coloniale pour comprendre le processus de formation de l’État au
Mali, il est aussi indispensable d’interroger le passé – le temps long de l’histoire
– avec d’autant plus d’intérêt que le Mali est héritier de grands empires qui
e e se sont développés au Soudan entre le XI et le XV siècles, remplacés ensuite
par des États de taille plus modeste, puis des théocraties musulmanes. L’espace
soudanais est depuis longtemps structuré par des formes d’organisation politique
d’une étonnante variété. Le temps long du changement seul permet de dévoiler
les éléments de reproduction et les éléments d’innovation. L’État au Mali, dans
sa forme contemporaine, est né en 1960, lorsqu’un compromis est trouvé entre
le pouvoir colonial et les élites politiques maliennes ; en 1991-1992,
l’instauration du multipartisme, l’ouverture et la démocratisation du régime, procèdent
d’un compromis historique entre les élites maliennes, politiques, économiques
et culturelles, sous la surveillance de la communauté internationale.
Si le processus de construction de l’État malien n’est que partiellement maîtrisé,
il n’est pas achevé : la règle n’est jamais défnitivement fgée et le processus
d’autonomisation de l’institution, à la fois interne et externe, est toujours en
cours, ce qui renforce le caractère permanent du processus
d’institutionnalisation dont l’issue est incertaine. Les diffcultés récentes de l’État malien
15les trajectoires de l’état au mali
(2012-2013) en témoignent. Cet accident de l’histoire n’est pas unique mais
peut aussi être considéré comme un développement – temporaire ou
défnitif – du processus d’institutionnalisation qui limite les capacités stratégiques
des acteurs. Ce moment de fuidité politique extrême a renforcé
l’interdépendance entre les acteurs politiques « démocrates » appuyés et encadrés par la
communauté internationale face aux dangers que représentent les mouvements
terroristes installés dans le Nord du pays et qui en menacent l’intégrité
territoriale. L’incertitude a rendu inévitable une intervention étrangère tout en
maintenant la façade institutionnelle de l’État malien. Il fallait certainement attendre
le résultat de l’élection présidentielle, saillance institutionnelle, pour rétablir la
certitude, la croyance partagée en la légitimité de l’État et clarifer enfn les
rapports de force. Le choc externe qu’a représenté l’installation progressive de
réseaux terroristes dans le Nord et le choc interne symbolisé par le coup d’état
du capitaine Sanogo ont accéléré l’effondrement de l’État au Mali, déjà fragilisé
depuis des années par les pratiques (néo)-patrimoniales des acteurs politiques.
Le champ politique est en permanence soumis à des logiques concurrentielles
et se trouve de fait dans une dynamique continue de changement, qu’elle soit
endogène ou exogène avec pour enjeu la (re)-défnition de l’institution légitime.
L’élection présidentielle était en cela l’« acte de théâtralisation »
indispensable, cette forme élémentaire de légitimation, pour reprendre l’expression d’Y.
Deloye et O. Ihl.
De l’historicité de l’État en Afrique et de la transposabilité des concepts
L’État en Afrique, essentiellement pensé à travers le prisme de l’importation,
a longtemps été analysé comme s’il n’avait de sens que dans le cadre hérité
de la colonisation. Un tel parti pris méthodologique laissait alors peu de place
à l’innovation politique et sociale ou à l’autonomie des acteurs locaux. Ce
faisant, arrimant l’histoire de l’État sur le continent africain à la
colonisation et par là, à l’histoire européenne, cela nous conduit inévitablement à
penser l’État en termes d’écarts par rapport à l’idéal-type. Or, c’est oublier :
d’une part, que le modèle lui-même présente de nombreuses singularités ; et
d’autre part, que l’Afrique a derrière elle une longue tradition étatique. Pour
autant, l’universalité du concept d’État oriente inévitablement le travail : cette
forme moderne d’organisation politique des sociétés, est née en Europe puis
a été diffusée sur d’autres continents. Dans la période post-coloniale, il a été
16introduction
longtemps diffcile d’appréhender l’État en Afrique, au Mali comme ailleurs,
autrement que sous une forme inachevée et gangrenée par des comportements
prédateurs. Poser la question de son institutionnalisation revient à étudier
l’État pour ce qu’il est et non pour ce qu’il n’est pas.
Adopter un regard sociologique revient à penser l’État comme un « fait social »
et reconnaître qu’il fait partie de la société. Or, cette vision peut être remise
en cause s’agissant de l’Afrique où l’État a souvent été présenté comme un
objet extérieur à la société, « importé », inadapté. Pourtant, en déconstruisant
analytiquement cet objet, nous voulons mettre en évidence le long
processus de sédimentation de l’État, qui s’opère différemment non seulement en
Afrique par rapport au modèle occidental, mais aussi au Mali par rapport aux
pays voisins. Nous savons que l’État est une forme d’organisation politique
historiquement datée et culturellement située et nous voulons découvrir l’État
malien, construit social et historique, tel qu’il se présente objectivement dans
son organisation et subjectivement dans ses représentations. Au centre des
réfexions des pères fondateurs de la sociologie – Marx, Durkheim, Weber
– l’autonomisation de l’État a été mise en évidence, suivant un processus de
différenciation des sphères publique et privée, consacrant l’émergence d’un
espace étatique distinct du reste de la société. En Afrique occidentale, l’État
colonisateur, entièrement tourné vers la satisfaction de ses propres besoins,
a empêché la construction d’un centre politique, les sociétés dominées étant
dépouillées de pouvoirs économiques et politiques limitant par là-même la
formation des élites administratives et économiques. La colonisation a
territorialisé des populations qui évoluaient jusque-là dans des sociétés plus ou
moins ouvertes ; la décolonisation a produit un État par mimétisme, sur des
structures mal préparées à le recevoir.
Après les indépendances, l’émergence de nouveaux États renouvelle les
1schémas d’analyse des politologues : des travaux présentent l’État « moderne »
comme le devenir politique de toute société, un modèle à vocation
univer2selle qui refuse de fait toute idée de spécifcité nationale . La faillite de l’État
1 Coulon (C), « Système politique et société dans les États du tiers-monde : à la recherche
d’un cadre conceptuel nouveau », Revue française de science politique, vol. 22, n° 5, 1972,
p. 1049-1073.
2 Shils (E), Political Development in the New State, La Haye, Mouton and Co, 1960 ; Almond (G),
17les trajectoires de l’état au mali
post-colonial viendra remettre en question ces développements : quand on se
rend compte de son échec politique, économique et social, l’État ne peut plus
être présenté comme l’aboutissement « naturel » du développement politique
des sociétés « traditionnelles ». La sociologie historique nous permet alors
d’envisager l’État dans une autre perspective – une forme d’organisation
politique des sociétés socialement et historiquement située – appuyée par
3les travaux des historiens qui ont démontré que cette forme d’organisation
politique est née de la combinaison de plusieurs facteurs dont la féodalité et
les transformations socio-économiques, le rôle des légistes et la diffusion du
4droit romain ou la guerre . L’État occidental est autant le résultat de
processus internes que de processus externes : en dépit de traits réguliers, chaque
trajectoire étatique est le produit d’une histoire, fonction de caractéristiques
sociales, économiques, religieuses et culturelles propres.
Si l’on porte attention à l’historicité propre des sociétés africaines, l’on découvre
que l’Afrique précoloniale et, plus particulièrement l’Afrique de l’Ouest, était
composée d’une multitude de communautés, structures lignagères, chefferies,
royaumes ou constructions de type étatique dans la zone soudanaise (empire
e edu Mali XIII siècle, empire Songhay XIV-XV siècles, etc.). Aussi, toute étude
sur l’État en Afrique doit tenir compte à la fois des processus socio-historiques
propres qui engendrent des modes différenciés d’organisations politiques, mais
également de la rupture fondamentale engendrée par la colonisation. Il semble
donc indispensable de mettre en valeur le processus et les modalités de
construction de l’État, en tenant compte de l’importance de la variable historique. La
construction de l’État est un effort conscient de créer un appareil de contrôle et
Powell (B), Comparative Politics, Boston, Little Brown, 1966 ; Pye (L), Aspects of Political
Development, Boston, Little Brown, 1967 ; Parsons (T), Sociétés : Essai sur leur évolution
comparée, Paris, Dunod, 1973 ; Eisenstadt (S), The Political Systems of Empire, Londres/New York,
Free Press of Glencoe, 1963 ; Rustow (D), « Transitions to Democracy », Comparative Politics,
2 (3), 1970, p. 337-363.
3 Bendix (R), Nation-building and Citizenship, New York, Willey, 1964 ; State and Society,
Berkeley, University of California Press, 1968 ; Tilly (C), Dir., The Formation of National
States in Western Europe, Princeton, Princeton University Press, 1975 ; Badie (B), « Analyse
comparative et sociologie historique », Revue internationale des sciences sociales, n° 133, 1992,
p. 363-372.
4 Hintze (O), « The State in Historical Perspective », in Bendix (R), Eds., State… op. cit.,
p. 154-169 ; Strayer (J), Les origines médiévales de l’État moderne, Paris, Payot, 1979 ; Elias
(N), La dynamique de l’Occident, Paris, Calmann-Levy, 1975.
18introduction
de contrainte légitime, mais c’est également un processus historique largement
inconscient et contradictoire fait de confits, fruit de négociations et de
compro5mis entre les divers groupes composant une société donnée . La trajectoire
historique d’un État se situe à l’entrecroisement des « dynamiques du dedans »
6et des « dynamiques du dehors » pour reprendre l’expression de G. Balandier .
Des États mous aux Collapsed States, les qualifcatifs ne manquent pas pour
dénoncer l’échec de l’État sur le continent. L’État y est souvent envisagé sous
l’angle de sa déliquescence ou du chaos, parce que l’on ne reconnaissait pas dans
cet État, l’État wébérien, légal-rationnel, bureaucratique. Le « noyau
patrimo7nial commun » aux États africains a largement été mis en évidence et c’est ce
mode de régulation politique – la crise de l’État rentier – qui a été à l’origine
du blocage de leur institutionnalisation. Cette crise, amorcée dès le début des
années 1980, engendre un rétrécissement du champ étatique, notamment hors
de la sphère économique, imposé par les institutions fnancières
internationales à travers l’adoption de plans d’ajustement structurel. L’État, en faillite
économique, administrative, sociale et politique, est contraint de se restructurer
de manière radicale révélant l’ineffcience de ses institutions publiques.
Au début des années 1990, les transitions démocratiques africaines surviennent
dans un contexte de forte contestation des régimes en place, selon la voie
8originale de la conférence nationale . Des autorités de transition sont chargées
de rédiger de nouvelles constitutions, d’instaurer le multipartisme,
d’organiser des élections libres et transparentes, le rôle de ces transitions étant de
reconstruire l’État sur une base démocratique. Durant ces transitions, l’État
est contourné par le haut, par la communauté internationale (notamment les
institutions fnancières internationales et les principaux bailleurs de fonds) et
par le bas, par la « société civile » et les populations qui réclament le respect
5 J-F Bayart, suivant J. Lonsdale, distingue la formation (processus historique) de la
construction de l’État (effort conscient pour créer un appareil de contrôle). Il peut y avoir échec de la
construction mais pas de la formation in La greffe de l’État, Paris, Karthala, 1996, p. 398.
6 Balandier (G), Anthropologie politique, Paris, PUF, 1984.
7 Expression de Zaki Ergas, cité in Médard (J.F), États d’Afrique noire. Formations,
mécanismes et crise, Paris, Karthala, 1991, p. 323.
8 La conférence nationale est un mode de transition démocratique propre à l’Afrique,
essentiellement mise en place dans les pays d’Afrique sub-saharienne francophone, initiée par le Bénin en
1990.
19les trajectoires de l’état au mali
des droits et libertés. Les transitions démocratiques laissaient entrevoir la
possibilité de refonder un nouvel ordre politique objectivé dans des
institutions pluralistes et le renouvellement des élites au pouvoir disqualifant les
« anciennes », responsables de l’échec de l’État à promouvoir le
développement. Pour autant, le résultat mitigé des transitions démocratiques en a
démontré les insuffsances : alors que les nouvelles institutions devaient
engendrer un nouvel environnement politique stabilisé et structurer les
conduites des acteurs dans un sens « démocratique », quelques années après la
mise en place des nouvelles règles du jeu, les situations contrastées remettent
en cause la théorie de la démocratisation comme ressource de
l’institutionnalisation de l’État. On s’aperçoit que la stabilisation de l’institution est un
cheminement long et incertain, susceptible de déboucher sur de nombreuses
confgurations. La diffcile institutionnalisation des procédures démocratiques
de gouvernement renforce l’idée de crise du modèle étatique sur ce continent.
9L’État est contourné par le transnational et trans-étatique , la
mondialisa10tion , mais aussi le local ou le régional, concurrencé par de multiples acteurs
publics, privés, réseaux transnationaux, etc. La centralité de l’État est pourtant
11sans cesse réaffrmée, sous une apparente contradiction .
L’État : entre le « haut » et le « bas »
L’État, en Afrique, a fait l’objet d’une importante littérature en dépit de
12quelques éclipses . Jusqu’à la fn des années 1960, la recherche africaniste
en science politique a été dominée par l’étude des institutions, essentiellement
d’un point de vue normatif : étude des dispositifs administratifs et politiques,
13héritage institutionnel de l’État post-colonial . Dans les années 1970 et 1980,
9 Chevallier (J), L’État post-moderne, Paris, LGDJ, 2003.
10 Badie (B), Smouts (M.C), Le retournement du monde. Sociologie de la scène internationale,
Paris, Presses de Sciences Po/Dalloz, 1999 ; Badie (B), Un monde sans souveraineté. Les États
entre ruse et responsabilité, Paris, Fayard, 1999.
11 Netti (P), “The State as a Conceptual Variable”, World Politics, vol. 20, July 1968, p.
559592 ; Evans (P), Rueschemeyer (D), Skocpol (T), eds., Bringing the State Back In, Cambridge,
Cambridge University Press, 1985 ; Almond (G.A), “The Return to The State”, The American
Political Science Review, vol. 82, n° 3, 1988, p. 853-874 ; Shapiro (I) and alii, Rethinking
Political Institutions. The Art of the State, New York and London, New York University Press, 2006.
12 Médard (J-F), « L’Afrique et la science politique », in Coulon (C), Martin (D-C), Dirs. Les
Afriques politiques, Paris, La découverte, 1991, p. 276-285.
13 Ces études relèvent essentiellement du droit comparé : Lavroff (D.G), Les systèmes
consti20introduction
14l’approche marxiste diffuse l’image d’une société africaine passive face à un
État tout puissant et inégalitaire. Contre cette idée, au début des années 1980,
la recherche africaniste, dans le sillage de la revue Politique africaine, veut
15rendre compte de l’activité politique des sociétés africaines, « le bas » , en
s’appuyant sur les formes populaires du politique. L’objectif est de montrer
que, face à l’État autoritaire, les sociétés développent néanmoins leurs
modes d’action propres. J-F Bayart parle alors de la « revanche des sociétés
16africaines » , qui se manifeste par une grande diversité des modes d’action
et s’exprime le plus souvent hors de la sphère étatique souvent autoritaire.
Apparaîtront ensuite, révélant les capacités d’action des sociétés africaines,
17les Objets Politiques Non Identifés (OPNI) et les Modes Populaires
18d’Action Politique (MPAP) , révèlant la singularité des processus politiques
sub-sahariens. Mais en focalisant l’attention sur les sociétés, cela revient à
tutionnels en Afrique noire : les États francophones, Paris, Pédone, 1976 ; Conac (G), Les
institutions constitutionnelles des États d’Afrique francophone et de la République malgache,
Paris, Economica, 1979 ; Conac (G), Les institutions administratives des États francophones
d’Afrique noire, Paris, Economica, 1979 ; Sur les études africaines, voir l’introduction de
l’ouvrage dirigé par C. Coulon et D-C Martin, Dirs., op. cit., 1991.
14 Amin (S), Le développement inégal, Paris, Ed. de Minuit, 1975.
15 Voir le numéro 1 de la revue paru en mars 1981, intitulé « La politique en Afrique noire : le
haut et le bas ». Bayart (J.F), « L’énonciation du politique », Revue française de science
politique, vol. 35, n°3, 1985, p. 343-373.
16 Bayart (J-F), « La revanche des sociétés africaines », Politique africaine, n° 11, 1983, p. 95-127.
17 Martin (D.C), Tanzanie. L’invention d’une culture politique, Paris, Presses de la FNSP, 1988 ;
« A la quête des OPNI, comment traiter l’invention du politique ? », Revue française de science
politique, vol. 39, n°6, décembre 1989, p. 793-814 ; Sur la piste des OPNI, Paris, Karthala,
2002 ; « Les cultures politiques », in Coulon (C), Martin (D-C), Les Afriques…, p. 157-171.
18 Cette notion de Modes Populaires d’Action Politique a été introduite par J-F Bayart en 1979
dans L’État au Cameroun, Paris, Presses de la FNSP ; Bayart (J-F), Mbembe (A), Toulabor
(C), Le politique par le bas : Contribution à une problématique de la démocratie, Paris,
Karthala, 1992. Pour R. Buijtenhuijs, ce concept n’a pas « donné lieu à des avancées théoriques
importantes », in « Les hauts et les bas du politique par le bas », Politique africaine, n° 46,
1992, p. 151. Pour P. Gerschiere, « la raison majeure pour laquelle des notions comme
“populaire” ou “politique par le bas” se révèlent problématiques dans les recherches de terrain est
qu’en Afrique ces notions, avec les dichotomies qu’elles impliquent – élite opposée à populaire,
“dominants” opposés à “dominés”, “venant du haut” opposé à “venant d’en bas” -, s’évaporent
dès qu’on tente de les localiser dans la vie de tous les jours : ce qui semble être “d’en bas” ou
“populaire” peut de façon inattendue se révéler comme faisant partie intégrante de la culture
de l’élite et être donc associé à “en haut” […] les deux ne peuvent guère être distingués en
pratique », « Le politique “ par le bas”. Les vicissitudes d’une approche », in Konings (P), Van
Binsbergen (W), Hesseling (G), Dirs., Trajectoires de libération en Afrique contemporaine,
Paris, Karthala, 2000, p. 94.
21les trajectoires de l’état au mali
oublier que « le bas n’a de sens que par rapport au haut » et « qu’ils ne peuvent
19s’exclure » . L’accès à l’État reste le facteur déterminant et divers travaux
insistent sur l’omniprésence de l’État dans la société ou tentent d’expliquer
20les diffcultés politiques, économiques et sociales de l’État post-colonial .
21 22De l’échec de l’État importé et de la greffe de l’État , attribué au caractère
23néo-patrimonial de l’État africain à la refondation de l’État multinational ou
24 25l’État post-national d’A. Mbembé ou M. Tschiyembé , l’État conserve sa
26centralité .
Si nous adoptons la défnition wébérienne « classique » de l’État – à savoir
un organe détenteur du monopole de la violence physique légitime, le
régulateur de la vie économique et sociale – l’existence de l’État est mise à mal en
Afrique. L’État n’est pas pleinement institutionnalisé, ce qui pose la question
de la nature de l’État tandis que son existence même est, dans certains cas,
remise en cause. La thèse de l’inadaptation de l’État en Afrique a été battue
27en brèche par des auteurs comme J.F. Bayart qui se positionne contre les
approches qui nient l’historicité de l’État en Afrique : l’État est le produit
d’accumulations historiques et de sédimentation. Sa trajectoire politique a été
19 Bourmaud (D), La politique en Afrique, Paris, Monstchrestien, 1997, p. 138-139. Sur les
critiques de la politique par le bas voir Gerschiere (P), « Le politique en Afrique : le haut, le bas et
le vertige », Politique africaine, n° 39, septembre 1990, p. 155-160 ; Lafargue (J), « Comment
et pourquoi s’attacher à l’ailleurs du politique en Afrique », in CURRAP, La politique ailleurs,
Paris, PUF, 1998, p. 335-354.
20 Leftwich (A), « States of Underdevelopment. The Third World State in Theoretical
Perspective », Journal of Theoretical Politics, 6 (1), 1993, p. 55-74 ; Mamdani (M), Citizen and
Subjects : Contemporary Africa and the Legacy of Late Colonialism, Princeton, NJ, 1996 ;
Mbembe (A), « Traditions de l’autoritarisme et problèmes de gouvernement en Afrique
subsaharienne », Africa Development, 17, 1992, p. 37-64.
21 Badie (B), L’État importé. L’occidentalisation de l’ordre politique, Paris, Fayart, 1992.
22 Bayart (J.F), La greffe de l’État, Paris, Karthala, 1996.
23 Médard (J.F), États d’Afrique noire. Formations, mécanismes et crise, Paris, Karthala, 1991.
24 Mbembé (A), De la postcolonie. Essai sur l’imagination politique dans l’Afrique
contemporaine, Paris, Karthala, 2000.
25 Tshiyembé (M), État multinational et démocratie africaine, Paris, Karthala, 2002.
26 Numéro consacré au « Besoin d’État » notamment E. Le Roy, « Introduction au thème :
l’Odyssée de l’État », Politique africaine, n° 61, mars 1996, p. 5-17 : l’auteur comprend
l’indigénisation de l’État comme l’appropriation de l’institution étatique sur la base des
représentations du politique prévalentes chez la grande majorité des citoyens, dans le but d’asseoir la
légitimité de l’État sur des bases durables.
27 Bayart (J.F), « L’historicité de l’État importé », Cahiers du CERI, 1996, n°15.
22introduction
détournée un moment par la colonisation, qui a imposé un autre type d’État.
Sur cette base, nous allons analyser la trajectoire de l’État malien, ses
confgurations, les régimes politiques successifs, les procédures de réinvention de
l’État. L’État en Afrique existait avant la colonisation sous des formes variées,
esouples et évolutives et cela depuis très longtemps (Empire du Mali au XIII
siècle). La colonisation a plaqué une autre réalité, en essayant souvent de
détruire ce qui existait. Partant de la notion empirique d’État, nous voulons la
déconstruire et rendre compte de la réalité donnée. Mais le danger réside dans
le fait que cette notion d’État est chargée d’idéologie, imprégnant
inévitablement les productions. L’acte de désignation est cependant nécessaire tout en
prêtant attention à son caractère performatif. Au plan empirique, l’étude de
l’État au Mali est susceptible de fournir des informations sur les dynamiques
institutionnelles en Afrique sub-saharienne : sur la base d’une expérience
politique concrète, il s’agit de mettre en évidence un processus
d’institutionnalisation parmi d’autres.
2Vaste pays de 1.241.231 km , le Mali est relativement peu peuplé comptant
2814,5 millions d’habitants et constitué d’une multitude d’ethnies : les Bambara
sont majoritaires, mais nous trouvons également des Touareg, Peul, Dogon,
Bozo, Sarakollé, Songhay, etc. La religion dominante est l’Islam (90 % de
la population au Mali). Au plan socio-économique, le Mali est classé parmi
eles plus pauvres du monde (182 pays dans le classement humain du PNUD
2013) avec des indicateurs sociaux très faibles comme une espérance de vie à
la naissance de 51,9 ans et 47,4 % de sa population qui vit en dessous du seuil
de pauvreté. C’est un pays enclavé au coeur de l’Afrique de l’Ouest et une
grande partie de son territoire est désertique. La répartition de la population
est très marquée par les conditions climatiques, en grande partie regroupée
autour des feuves Sénégal et Niger, qui occupent une place prépondérante
dans l’économie du pays. Le Mali est très dépendant des pays côtiers pour
son approvisionnement et ses exportations sont concentrées sur trois secteurs
principaux : l’or, le coton et le bétail.
28 Selon le dernier recensement général de la population et de l’habitat de 2009. La Banque
mondiale compte 14,85 millions d’habitants (2012).
23les trajectoires de l’état au mali
Au plan politique, le Mali est longtemps apparu comme un modèle de stabilité
dans la sous-région. La communauté internationale avait salué le processus
de transition (1991-1992), mais cela ne présumait en rien d’une consolidation
effective des acquis démocratiques. Le Mali a un temps semblé renforcer ses
institutions démocratiques, notamment avec la tenue de la seconde élection
présidentielle, en 1997, en dépit de lendemains électoraux mouvementés. En mai
2002, Alpha Omar Konaré, premier président démocratiquement élu en 1992,
remet son mandat présidentiel en jeu à l’issue du terme constitutionnel,
autorisant l’alternance au pouvoir. L’arrivée au pouvoir d’Amadou Toumani Touré,
l’homme de la « révolution de mars » (1991) et président du Mali pendant la
transition, peut être perçue tant comme une preuve de l’enracinement
démocratique que comme un refus du système partisan et des règles instaurées au sortir
de la transition. La constitution d’un « gouvernement de consensus », au sein
duquel siège l’ensemble des forces politiques, interroge sur la réelle disposition
des forces politiques en présence à jouer le jeu, à accepter les règles et à les
respecter. En 2012, le renversement du président Touré par une junte militaire,
un mois à peine avant l’élection présidentielle, à laquelle il disait ne pas se
représenter pour respecter les termes constitutionnels, a contredit les
appréciations positives portées sur le Mali. Au choc interne, s’ajoutent la complexe et
récurrente « question touarègue » et surtout la présence sur le territoire national,
au Nord, de groupes terroristes, djihadistes et narco-trafquants contre lesquels
l’État malien n’a pas les moyens ou la volonté de lutter. La déroute de l’armée
malienne a encouragé l’intervention de la France et du Tchad et l’implication
de la communauté internationale pour « sauver le Mali ». Après une période
transitoire menée par Dioncounda Traoré, l’élection d’Ibrahim Boubacar
Keita, au terme d’élections qualifées de transparentes et la reconnaissance de
sa victoire par ses adversaires, redonne espoir. Si l’effondrement durable de
l’État malien a été évité, ce cas pose inévitablement la question du sens de
l’institutionnalisation de l’État, processus inachevé et toujours en cours et qui
peut paraître, à bien des égards, fragile et réversible.
Du sens de l’institutionnalisation de l’État
Notre problématique est centrée sur l’État au Mali et sa dynamique
d’institutionnalisation, processus qui revient à étudier la manière dont une institution
naît, prend corps et vie. Nous empruntons la formule suivante à Ronald L.
24introduction
Jepperson : « L’institution représente un ordre ou modèle social qui a atteint
un certain état ou propriété, l’institutionnalisation renvoie au processus
29nécessaire pour atteindre un tel accomplissement » .
Il convient tout d’abord de se pencher sur la question même de l’État au Mali,
de l’institution étatique, et plus particulièrement sur la question de sa défnition
dans le contexte africain, ce qui revient à mettre en évidence un type d’État
parmi d’autres formes existantes. La diffculté réside dans l’objet même, l’État,
30qui est un « objet mouvant » de la science politique. Jean-François Médard
distinguait trois défnitions : la première, anthropologique, pose que l’État existe
lorsqu’un pouvoir politique se différencie des autres et selon cette conception
minimale, l’État existe quasiment partout. La seconde défnition, issue de la
tradition wébérienne, reconnaît un État lorsqu’un pouvoir politique dispose du
monopole de la contrainte physique, maîtrise son territoire et qu’existe une
bureaucratie. Enfn, la troisième est plus contraignante : il y a État lorsque le
pouvoir est pleinement institutionnalisé mais peu d’États répondent à ce critère.
L’auteur nous invite alors à analyser l’État en tant que variable, en termes
d’étatisation et de désétatisation, affrmant que l’étatisation est directement liée
au processus de colonisation et de décolonisation. Si l’État se différencie, ce
qui pose problème, c’est son institutionnalisation, à savoir sa stabilisation en
31tant qu’organisation sociale et son autonomisation vis-à-vis de la société . En
tout état de cause, il faut se garder de toute conception absolutiste de l’État de
32façon à ne pas « disqualifer par avance toutes les expériences concrètes » .
Poser la question de l’institutionnalisation de l’État en Afrique est importante
dans la mesure où c’est l’institution qui pose problème.
L’institutionnalisa29 Jepperson (R.L), « Institutions, Institutional Effects, and Institutionalism », in DiMaggio
(P), Powell (W), The New Institutionalism in Organizational Analysis, Chicago, University of
Chicago Press, 1991, p. 145.
30 Médard (J-F), op. cit., 1991.
31 « Le plus souvent, nous nous trouvons en présence de réalités hybrides qui combinent à
leur tour des logiques contradictoires. Le degré d’institutionnalisation, s’il est toujours faible
en comparaison de nos États, est variable, même si l’on ne dispose pas de critères précis pour
l’évaluer ou décider, par exemple, à partir de quel moment on peut parler d’un État pleinement
institutionnalisé. Certains indices existent quand même, par exemple la manière dont se déroule
la succession politique », Médard (J-F), « Étatisation et désétatisation en Afrique noire », in
Médard (J-F), op. cit., 1991, p. 360.
32 Bourmaud (D), op. cit., p. 142.
25les trajectoires de l’état au mali
tion du pouvoir repose sur le principe de la séparation de la fonction et de
son titulaire, sur un pouvoir impersonnel or en Afrique, l’État s’est révélé
être un lieu d’exclusion, personnalisé, empreint de clientélisme, sans projet
collectif. Quand il ne pouvait plus assumer ses fonctions essentielles et même
régaliennes dans certains cas, il a été placé en « liberté surveillée », sommé
de se réformer sur un modèle libéral par les institutions fnancières
internationales. Tout processus d’institutionnalisation est un long travail de
différenciation juridique, de centralisation politique, de dépersonnalisation du pouvoir, de
bureaucratisation. La pratique des institutions nous donne la mesure de
l’institutionnalisation et cela ne peut se découvrir que sur un temps relativement
long. Il est toutefois diffcile de trouver des critères suffsamment précis pour
évaluer l’institutionnalisation de l’État. En s’appuyant sur les travaux de Max
Weber, nous savons que c’est par la bureaucratie que l’État pénètre tous les
rouages de la société, qu’il diffuse sa présence et qu’il devient concret, qu’il
agit dans la société. La question sous-jacente est la suivante : à partir de quand
peut-on parler d’un État institutionnalisé ? Dans une perspective heuristique,
nous voulons saisir le processus d’institutionnalisation de l’État, partant du
principe que l’institutionnalisation est un processus long, toujours inachevé
et non linéaire. Par l’étude d’« objets politiques déjà identifés » comme les
partis politiques, les élections, les fonctions administratives et politiques, nous
observerons l’arène du pouvoir en tenant compte des dynamiques endogènes et
des secteurs de la société qui participent – ou non – de son institutionnalisation.
L’institutionnalisation est un processus long et incertain, mais plus un système
est stable, effcace et viable, plus il est institutionnalisé. Le « système
institutionnel est adaptable, dès lors qu’il a la capacité de faire face au changement, de
33 et se maintenir et de se régénérer à travers les différentes époques historiques »
plus une institution est complexe, plus elle est institutionnalisée, subdivisée en
de multiples unités, plus ou moins interdépendantes les unes des autres. Toute
étude du processus d’institutionnalisation de l’État impose de dépasser le cadre
normatif : l’État n’est pas un donné mais un construit social et il se construit
progressivement. L’institutionnalisation de l’État suppose la séparation du
politique, du social, de l’économique ; or, cette différenciation a longtemps été
inopérante du fait de l’imbrication de l’économique et du politique.
33 Badie (B), Le développement politique, Paris Economica, 1984, p. 87.
26introduction
Autre aspect fondamental de la dynamique d’institutionnalisation de l’État,
les stratégies des acteurs qui « agissent dans des contextes de contraintes plus
ou moins fortes et d’opportunités variables. Le contexte africain est l’un des
34contextes les plus contraignants qui soient » . Suivant l’ouverture du système
au début des années 90, les acteurs participent à l’institutionnalisation des
nouvelles règles du jeu et à la production des nouvelles normes. Si l’attitude
des acteurs a longtemps été considérée comme un facteur de blocage du
processus d’institutionnalisation de l’État, la démocratisation et le respect des règles
doivent permettre de sortir du néo-patrimonialisme tout en prenant soin de
bien distinguer institutionnalisation et démocratisation. La pratique des
institutions peut seule démontrer la pertinence des nouvelles règles mises en place et
l’effcacité du nouvel ordre politique à réguler une communauté politique. La
démocratisation établit des cadres d’actions, habilite un certain type d’acteurs
à agir ; l’institutionnalisation de l’État dépend du respect et de la stabilisation
de ces nouvelles règles du jeu, mais ce processus est d’autant plus labile que
les acteurs construisent et apprennent simultanément les règles du jeu telles que
les règles électorales. Il faut également tenir compte des contraintes
internationales qui obligent à la privatisation et à la décentralisation, phénomènes qui
participent aussi (paradoxalement) de son institutionnalisation. En outre, les
moyens de gouvernement que l’on qualife d’« informels » doivent être pris en
compte comme participant de l’institutionnalisation qui se fait aussi en dehors
de l’État. Des éléments objectifs comme la nature du régime contraignent
l’action des acteurs mais il s’agit aussi d’étudier la construction quotidienne
de ces acteurs, c’est-à-dire de l’interaction entre les conduites des acteurs et le
35poids des structures . Pour Peter Berger et Thomas Luckmann,
l’institutionnalisation suppose une routinisation ou une habitualisation des actions : «
l’institutionnalisation se manifeste chaque fois que des classes d’acteurs effectuent
une typifcation réciproque d’actions habituelles. En d’autres termes, chacune
36de ces typifcations est une institutionnalisation » . La dynamique de
l’institutionnalisation résulte donc d’un triple phénomène : de routinisation ; de
typifca34 Médard (J-F.), « L’État et le politique en Afrique », Revue française de science politique, vol.
5, 2000, p. 852.
35 Giddens (A), La constitution de la société : éléments pour une théorie de la structuration,
Paris, PUF, 1987.
36 e Berger (P), Luckmann (T), La construction sociale de la réalité, Paris, A. Colin, 1996 (2
éd.), p. 78.
27les trajectoires de l’état au mali
tions réciproques ; d’objectivation par l’historicité, lorsque l’institution devient
« naturelle ». L’institutionnalisation de l’État peut ainsi correspondre de façon
idéal-typique aux trois phases de Berger et Luckmann : dans la phase
d’extériorisation, l’institution se détache des acteurs qui l’ont fait naître ; dans celle
de l’objectivation, les rôles se cristallisent ; dans la dernière, l’ordre politique
devient une réalité objective perçue comme “allant de soi”, s’imposant aux
acteurs sociaux et régissant leurs comportements. L’ordre est intériorisé : le
processus ne peut plus être changé. Cela nous rappelle le passage à l’État
moderne avec la structuration de l’appareil étatique en fonctions
impersonnelles, l’instauration de rôles et de procédures pour accomplir ces rôles dont la
stabilisation donne à voir l’institution.
De l’héritage synchronique et diachronique de l’État au Mali
Tout processus d’institutionnalisation se joue à la fois de manière synchronique
(i.e. dans le présent) et diachronique (i.e. dans les héritages sédimentés du passé
avec des effets sur le présent). Si l’État a été introduit au Mali par la colonisation,
formalisé juridiquement dans les constitutions de 1959 et 1960, l’institution doit
ensuite se construire concrètement, dans la pratique. Deux dimensions sont en
conséquence fondamentales : d’un côté, la dimension juridique ; de l’autre, la
pratique des acteurs. Au Mali, c’est la stabilisation de l’institution qui est en jeu,
univers de pratiques et de sens, existant objectivement et subjectivement. Les
règles et les rôles, défnis par les textes, constituent des contraintes, s’imposent
aux acteurs, créant des obligations, mais apparaissent aussi comme une
habilitation (à jouer) et sont réappropriées et même transformées par la pratique des
acteurs. L’institutionnalisation n’est pas un processus linéaire et il peut être
interrompu par divers facteurs à tout moment : la construction d’un ordre
institutionnel est le résultat de relations complexes qui correspond au choix de certains
acteurs à un moment donné ; l’institution peut être attaquée à un autre moment
par des acteurs qui veulent la redéfnir dans un sens plus conforme à leurs intérêts.
Le processus d’institutionnalisation est, de manière permanente, redéfni par des
interactions constantes et jeux d’acteurs qui apprennent en même temps qu’ils
construisent les règles du jeu. L’intérêt est à présent d’étudier la phase
d’objectivation et d’intériorisation par les acteurs des changements survenus à la fois
dans les structures et dans les règles du jeu. Les obstacles (tentation autoritaire,
absence d’enracinement de la démocratie au niveau local, trop grand nombre de
28introduction
partis politiques, logique prédatrice, etc.) sont encore nombreux, notamment à
cause de la faible capacité redistributrice du système. L’institutionnalisation se
caractérise par son ancrage dans le temps, ce qui revient à s’intéresser à la
légitimation du système : pour que l’institutionnalisation ait une chance de réussir, le
régime doit être considéré comme légitime. Parmi les critères
d’institutionnalisation qui peuvent être retenus, l’un sera privilégié : à savoir la manière dont
se déroule la succession politique, ce qui nous permettra de mettre en évidence
plusieurs sites d’institutionnalisation (partis politiques, commission électorale,
observation des élections).
L’institutionnalisation de l’État pose la question de l’autonomisation de
l’État par rapport à la société : nous pouvons dire qu’une institution est d’autant
plus effcace qu’elle s’est autonomisée de la structure sociale ou des acteurs
sociaux, qu’elle porte en elle sa propre dynamique. Cela nous semble d’autant
plus important dans le cadre de l’institution étatique que, pendant longtemps,
les institutions ont été vidées de toute signifcation, captées par une petite élite
dirigeante à son seul proft. Les dirigeants ont entretenu des rapports
personnalisés avec les structures étatiques, sources de nombreux dysfonctionnements. Or,
une institution doit acquérir une durée de vie supérieure à celle des individus,
être neutre et a-temporelle.
L’État est d’abord une institution défnie par le droit, c’est une institution
politique encadrée par un ensemble de règles et de normes juridiques, une
constitution. Mais derrière le discours offciel sur l’institution – et notamment
les missions de l’institution – il convient d’en étudier le processus de
construction. La règle du droit ne peut seule expliquer l’institution sans attention aux
acteurs qui l’incarnent. Comme le soulignait Jacques Lagroye, « s’il est vrai
que les institutions sont très objectivées dans le langage, les symboles, dans des
objets matériels, elles ne peuvent être amenées à la vie qu’à travers la manière
dont les rôles attachés à l’institution sont tenus. Autrement dit, le rapport à
l’insti37tution, c’est d’abord le rapport à celui qui tient un rôle dans l’institution » . Il
s’agit donc d’étudier la « pratique des institutions » à travers le comportement
des acteurs tant dans les périodes de succession politique que dans les phases
de gestion du pouvoir. La mise en valeur du caractère permanent d’une
institu37 Lagroye (J), « On ne subit pas son rôle », Politix, n° 38, 1997, p. 7-8.
29les trajectoires de l’état au mali
tion doit permettre de mettre en échec les tentatives visant à la personnalisation
ou à l’identifcation du projet collectif aux dirigeants. Nous insistons sur le fait
qu’une institution est à la fois système de règles, procédures, organes, mais
aussi système de valeurs, normes, croyances, pratiques et rôles : « l’institution
se présente au sens large comme un ensemble de modèles de comportement et
de systèmes de valeurs partagés par une communauté sociale et qui, par leur
stabilité et leur récurrence, orientent les pratiques et les conduites des acteurs
38sociaux » . Cela suppose que l’institution acquiert à la fois autonomie et
indépendance et l’institutionnalisation se présente comme l’intériorisation tant
du sens que des pratiques qui vont faire de l’institution un système stable. Les
règles ou modèles d’action évoluent, faisant de l’institution un cadre jamais
achevé ni dans le temps, ni dans l’espace et cela d’autant plus que de nouveaux
acteurs peuvent s’imposer dans le jeu, tandis que d’autres voient leur position
modifée (les militaires par exemple), ayant chacun leurs propres codes. La
confguration de l’institution se modife sans cesse comme les croyances qui y
sont attachées. L’État est une institution, c’est-à-dire à la fois instituant (i.e. qui
institue) et institué (i.e. résultat de l’action d’instituer). Une institution est faite
pour durer, mais l’État est le produit d’un processus d’institutionnalisation,
processus dynamique sans cesse inachevé. Cette perspective nous semble plus
heuristique pour découvrir ce qu’est l’État au Mali, les phases de fragilisation
et/ou de stabilisation faisant partie intégrante du processus. Mais si le processus
d’institutionnalisation est long, diffcile et incertain, les institutions possèdent
également leur force propre. L’idée de fux et refux dans le processus
d’insti39tutionnalisation tel qu’il est proposé par R. Jepperson nous semble à même
de caractériser le processus de construction de l’État au Mali. Le processus
non linéaire d’institutionnalisation est ainsi fait d’affrontements et de confits
entre les acteurs sociaux desquels résultent des modifcations et ajustements.
La pratique des institutions se sédimente et les usages participent de
l’institutionnalisation de l’État. Les moments de crise et conjonctures critiques, comme
38 Nay (O), La région, une institution. La représentation, le pouvoir et la règle dans l’espace
national, Paris, L’Harmattan, 1997, p. 14.
39 Nous pouvons distinguer quatre types de changement institutionnel : « institutional
formation, institutional development, deinstitutionalization, and reinstitutionalization », Jepperson
(R.L), “Institutions, Institutional Effects, and Institutionalism”, in DiMaggio (P), Powell (W),
The New Institutionalism in Organizational Analysis, Chicago, University of Chicago Press,
1991, p. 152.
30introduction
le sont les élections ou les coups d’état, sont des périodes de redéfnition de
l’institution, « l’institutionnalisation s’inscrit dans la temporalité irrégulière
40des confits politiques » . Nous pouvons affrmer que ce sont des moments
différents participant d’un même processus d’institutionnalisation, de
cristallisation des acteurs, des enjeux et des pratiques.
De la trajectoire de l’État au Mali : une approche néo-institutionnaliste
Dans la théorie de l’État, nous distinguons plusieurs approches - philosophique,
juridique, politique, sociologique – au-delà du cadre de la science politique. Le
détour juridique est indispensable puisque ce sont les formes juridiques qui
41défnissent l’institution et les usages légitimes qui doivent en être faits mais
les constitutions ont si souvent été contournées et modifées au gré des
changements de régimes qu’il convient de ne pas réifer le constitutionnalisme et être
en particulier très attentif aux processus de codifcations ultérieurs, intervenant
pour stabiliser les usages de l’institution. Nous inscrivant dans une
conception plus labile de l’institution, l’approche sociologique nous semble davantage
pertinente : nous nous intéresserons non seulement aux règles inscrites dans la
constitution, mais aussi aux routines, qui témoignent d’un processus
d’institu42tionnalisation . L’État malien sera plus précisément étudié à partir de plusieurs
sites d’institutionnalisation, qui ont chacun leur rythme propre. Rompant
avec les approches qui tendent à réifer ou substantialiser l’objet et occultent
une grande partie de la réalité, l’approche sociologique appréhende l’État
40 Lacroix (B), Lagroye (J), Le président de la République. Usages et genèse d’une institution,
Paris, Presses de la FNSP, 1992, p. 12.
41 Nous pensons ici aux défnitions de l’État et des institutions données par G. Burdeau, M.
Duverger, etc. Les juristes défnissent l’État par le système des normes juridiques en valeur mais
cette acception nous semble trop restreinte. Pour parler d’État, trois éléments sont essentiels :
un territoire, une population, un pouvoir de contrainte s’exerçant sur la population rassemblée
à l’intérieur d’un territoire défni. L’État créé le droit et a l’usage exclusif de la force publique.
D’un côté, il détient le pouvoir normatif, législatif et fxe les règles générales et impersonnelles
qui régissent les comportements des gouvernés ; de l’autre, il détient les moyens de les faire
appliquer, soumettant les membres de la société au droit. Les frontières défnissent l’espace sur
lequel son autorité est exclusive. A cela, nous pouvons ajouter deux autres traits juridiques :
l’État est une personne morale et il est le détenteur de la souveraineté. L’État est ainsi analysé à
travers les règles, les constitutions, la législation, l’administration.
42 Dogan (M), « Morcellement des sciences sociales et recomposition des spécialités autour
de la sociologie », Revue internationale des sciences sociales, n° 139, février 1994, p. 37-53.
31les trajectoires de l’état au mali
comme un fait social, construit historique et social, à la fois organe composé
de différentes institutions, ensemble de règles écrites ou non, de fonctions, de
rôles, un univers de pratiques et de représentations (c’est-à-dire des
concep43tions partagées, qui déterminent l’action des acteurs) . Des principes d’analyse
sociologique, inspirés notamment des œuvres d’Emile Durkheim, Max Weber,
Norbert Elias et Pierre Bourdieu, ont été introduits ou réintroduits dans la
science politique et adoptés par la recherche africaniste. L’apport de la
sociologie à la science politique a aussi permis des rapprochements interdisciplinaires
féconds appuyés sur les travaux de Georges Balandier ou de Jean Copans ou au
retour de l’histoire dans la science politique et l’apport fondamental de la
sociohistoire à l’analyse des phénomènes politiques et notamment des conditions de
44leur genèse et de leurs usages .
Le néo-institutionnalisme, qui place les institutions au centre des constructions
théoriques et des recherches empiriques, s’est développé aux États-Unis dans
les années 1980. Cette approche met en exergue l’idée de « retour à l’État » et
45des institutions . Ainsi, « sans nier l’importance du contexte social, à la fois
des politiques et des acteurs individuels, le néo-institutionnalisme insiste sur
un rôle plus autonome des institutions. L’État n’est pas seulement affecté par
46la société mais l’affecte également » . Le néo-institutionnalisme se décline
47en plusieurs variantes (historique, sociologique, choix rationnel), mais en
dépit des différences conceptuelles, chaque branche du néo-institutionnalisme
43 Toute institution se présente d’abord « comme un ensemble de pratiques, de tâches
particulières, de rites et de règles de conduite entre des personnes » mais aussi comme « l’ensemble
des croyances, ou des représentations, qui concernent ces pratiques, qui défnissent leur
signifcation et qui tendent à justifer leur existence », Lagroye (J), Sociologie politique, Paris, Dalloz,
2004, p. 140.
44 Kaluszynski (M), Wahnich (S), « Historiciser la science politique », in Kaluszynski (M),
Wahnich (S), Dir., L’État contre la politique. Les expressions historiques de l’étatisation, Paris,
L’Harmattan, 1998, p. 17-33 ; Déloye (Y), Voutat (B), Faire de la science politique. Pour une
analyse socio-historique du politique, Paris, Belin, 2002.
45 Evans (P.B) et al., Bringing the State Back In, New York, Cambridge University Press, 1985 ;
March (J.G), Olsen (J.P), Rediscovering Institutions : the Organizational Basis of Politics, New
York, The Free Press, 1989.
46 March (J), Olsen (J), “The New Institutionnalism : Organizational Factors in Political Life”,
American Political Science Review, vol. 78, 1984, p. 738.
47 Pour une approche du néo-institutionnalisme, voir le vol. 21, n° 3 de la revue Politique et
Sociétés consacré à « L’approche néo-institutionnaliste en science politique » paru en 2002
sous la direction d’A. Lecours.
32introduction
place les institutions au centre de chaque analyse, à la fois comme variable
dépendante et indépendante.
Le néo-institutionnalisme historique s’intéresse à la continuité historique, aux
modalités et aux contextes prévalant lors de la création des institutions. Les
institutions n’expliquent pas tout par elles-mêmes, mais elles ont la capacité de
structurer les contextes et d’imposer des confgurations politiques spécifques.
Il convient alors de tenir compte de l’interaction entre les choix et les
compor48tements individuels et des structures institutionnelles . La variante historique
49a été annoncée par les travaux de T. Skocpol et est très présente dans les
50 51travaux portant sur les politiques publiques , sur l’intégration européenne ,
52 53la construction étatique , les changements de régimes . Centré sur les
individus et leurs calculs tratégiques, le néo-institutionnalisme du choix rationnel
met l’accent sur les institutions politiques et économiques, qui structurent les
actions des acteurs et se concentre sur l’importance stratégique des institutions
notamment l’effcacité de l’institution à servir les intérêts de ses membres et
leurs objectifs. Cette variante s’est développée dans les études portant sur les
54 55comportements au sein du Congrès américain et sur le pouvoir législatif ,

48 Steinmo (S), Thelen (K), Longstreth (F), Eds., Structuring Politics : Historical
Institutionalism in Comparative Analysis, Cambridge, Cambridge University Press, 1992 ; Pierson (P),
“When Effect Becomes Cause : Policy Feedback and Political Change”, World Politics, vol. 45,
n°4, 1993, p. 595-628. Pour A. Przeworski, il convient de distinguer les effets des institutions
des conditions qui leur donnent naissance, in “Institutions Matter?”, Government and
Opposition, vol. 39, n° 4, 2004, p. 527-540.
49 Skocpol (T), States and Social Revolutions : A Comparative Analysis of France, Russia and
China, Cambridge, New York, Cambridge University Press, 1979.
50 Pierson (P), The New Politics of the Welfare State, Oxford, Oxford University Press, 2001 ;
P. Muller, « L’analyse cognitive des politiques publiques : vers une sociologie politique de
l’action publique », Revue française de science politique, vol. 50, n° 2, 2000, p. 189-207.
51 Pierson (P), “The Path to European Integration : A Historical Institutionalist Perspective”,
Comparative Political Studies, vol. 29, 1996, p. 123-163.
52 Ertman (T), Birth of the Leviathan, New York, Cambridge University Press, 1997.
53 Gazibo (M), “Le néo-institutionnalisme dans l’analyse comparée des processus de
démocratisation”, Politique et Sociétés, vol. 21, n° 3, 2002, p. 139-160.
54 Riker (W), « Implications from the Disequilibrium of Majority Rule for the Study of
Institutions », American Political Science Review, 74, 1980, p. 432-447.
55 McCubbins (M.D), Sullivan (T), eds, Congress : Structure and Policy, New York, Cambridge
University Press, 1987.
33les trajectoires de l’état au mali
56le développement des institutions politiques et les réformes institutionnelles ,
57 58ou encore les transitions démocratiques et les organisations internationales .
Enfn, dans l’approche sociologique « les institutions sont défnies de façon
large, comme non seulement un ensemble de règles, de procédures, de routines
organisationnelles et de structures de gouvernance, mais aussi comme des
conventions et des mœurs qui déterminent les choix et les comportements
59individuels » . Les auteurs insistent sur le rôle de la culture et de
l’organisation sociale dans la structuration des choix et des comportements
individuels. Cette approche combine des facteurs politico-institutionnels comme
les normes, règles et procédures formelles et des facteurs culturels
les symboles, schémas cognitifs qui guident les actions. Les institutions
incarnent alors des symboles et renvoient à certaines pratiques culturelles qui
infuencent en retour les perceptions des acteurs, la culture étant entendue
comme « un réseau d’habitudes, de symboles et de scénarios qui fournissent
60des modèles de comportement » . C’est en termes de légitimité sociale de
l’institution, mais également de ceux qui la servent, que ces théoriciens
expliquent la genèse et la transformation des institutions et non en termes
d’effcacité comme dans la variante précédente. L’ordre institutionnalisé doit
par conséquent correspondre aux valeurs des gouvernés, insistant sur le lien
entre institutionnalisation et légitimation. Cela revient également à étudier
les stratégies des acteurs dans la mesure où leurs pratiques conditionnent le
processus d’institutionnalisation dans un sens favorable ou non. Comme le
résument Paul DiMaggio et Walter Powell, « les institutions ne constituent
pas seulement une contrainte de l’action humaine, elles sont également en
tout premier lieu des produits des actions humaines. En effet, les règles sont
généralement constituées au cours d’un processus de confit et de
contes56 Tsebelis (G), « The Power of the European Parliament as a conditional Agenda Setter »,
American Political Science Review, 88 (1), 1994, p. 795-815.
57 Przeworski (A), Democracy and the Market, Political and Economic Reforms in Eastern
Europe and Latin America, Cambridge, Cambridge University Press, 1991.
58 Martin (L), « Interests, Power and Multilateralism », International Organization, 46 (4),
automne 1992, p. 765-792.
59 Giugni (M), « Ancien et nouvel institutionnalisme dans l’étude de la politique contestataire »,
Politique et sociétés, vol. 21, n° 3, 2002, p. 72.
60.Hall (P.A), Taylor (R.C), “La science politique et les trois néo-institutionnalismes”, Revue
française de science politique, vol. 47, n° 3-4, 1997, p. 483.
34introduction
61tation » . Ces différentes méthodes d’analyse font par ailleurs l’objet de
62débat concernant l’unité ou non du néo-institutionnalisme : certains auteurs
comme P. Hall et R. Taylor pensent qu’il « ne constitue pas un courant de
63pensée unifé » mais suggèrent une intensifcation des échanges entre ces
trois branches, tandis que A. Lecours affrme au contraire que la synthèse
des trois courants n’est pas chose nécessaire et que cette diversité « n’est pas
un handicap ; en fait, elle lui confère le potentiel d’éclairer des phénomènes
64de nature différente » . Mais il existe, entre les trois branches, un référent
théorique commun à savoir le rôle joué par les institutions sur les phénomènes
sociopolitiques.
L’institutionnalisation : un processus contraint et construit
L’approche choisie est le néo-institutionnalisme, auquel nous
adjoin65drons certains aspects de la sociologie constructiviste . Comme le rappelle
Mamoudou Gazibo, « tout l’intérêt du constructivisme réside dans son objectif
de dépassement des oppositions traditionnelles entre paradigmes objectiviste
et subjectiviste en disant que si la réalité est faite d’éléments objectifs et
extérieurs qui agissent comme contraintes sur l’action des acteurs, ainsi que le
soutient l’école durkheimienne, elle est aussi une construction quotidienne de
66ces acteurs comme le postule l’école wébérienne » . Et accordant une place
61 DiMaggio (P), Powell (W), The New Institutionalism in Organizational Analysis, Chicago,
University of Chicago Press, 1991, p. 28.
62 Douglas (M), Comment pensent les institutions, Paris, La découverte, 2004 ; March (J.G),
Olsen (J.P), « The New Institutionalism : Organizational Factors in Political Life »,
American Political Science Review, vol. 78, 1984, p. 734-749 ; Rediscovering Institutions. The
Organizational Basis of Politics, New York and London, The Free Press, 1989 ; Apter (D),
« Une regard neuf sur l’institutionnalisme », Revue internationale des sciences sociales, n°
129, 1991, p. 493-513. Pour une critique du nouvel institutionnalisme, Gorges (M.J), « New
Institutionalist Explanations for Institutional Change : A Note for Caution », Politics, vol. 21
(2), 2001, p. 137-145.
63 Hall (P.A), Taylor (R.C), art. cit., p. 469.
64 Lecours (A), « L’approche néo-institutionnaliste en science politique : unité ou diversité$ »,
Politique et sociétés, vol. 21, n° 3, 2002, p. 17.
65 Schutz (A), Le chercheur et le quotidien, phénoménologie des sciences sociales, Paris,
Méridien-Klincksieck, 1964 ; Goffmann (E), La mise en scène de la vie quotidienne, Paris, Minuit,
1973 ; Giddens (A), op. cit. 1987 ; Berger (P), Luckmann (T), op. cit. 1986. Pour une synthèse
voir Corcuff (P), Les nouvelles sociologies, Paris, Nathan, 1995.
66 Gazibo (M), “La démarche comparative binaire : éléments méthodologiques à partir d’une
35les trajectoires de l’état au mali
importante à l’institutionnalisme historique, cela nous permet d’équilibrer les
apports de ces différentes approches, en concédant une place aux stratégies
des acteurs tout autant qu’aux facteurs historiques et institutionnels.
Le néo-institutionnalisme propose une défnition de l’institution qui prend en
compte « les structures formelles, les normes sociales, les symboles et les idées »
auxquels il convient d’ajouter « l’insistance sur l’autonomie des institutions et sur
67leur capacité à structurer leur environnement » . Si la variante historique retient
particulièrement notre attention, certaines pistes de réfexion que l’on retrouve
dans les deux autres variantes du néo-institutionnalisme seront aussi sollicitées.
Il nous semble important de tenir compte des idées, c’est-à-dire d’avoir une
conception relativement large de l’institution étatique, en intégrant la culture au
contexte institutionnel, qui facilite ou entrave l’action. Cela est particulièrement
important dans ce cadre précis de contruction-reconstruction puisque l’État (s’il
est un cadre constitutionnel, législatif, institutionnel) doit également s’appuyer
sur des conceptions et des représentations collectives, donnant corps à une
communauté nationale. L’État, pour être légitime, doit s’ajuster aux
représentations du pouvoir dans les sociétés concernées, conceptions historiquement et
culturellement partagées, suivant en cela la défnition des institutions donnée par
le néo-institutionnalisme sociologique. L’institutionnalisation de l’État,
intrinsèquement liée au processus de légitimation de l’État, ne peut se produire que s’il
y a du côté de la société et des acteurs intériorisation des normes et des pratiques
du pouvoir, défnitions collectives qui annoncent une identité partagée. Nous
étudierons l’impact structurant des institutions politiques (système présidentiel
ou parlementaire, partis politiques) sur la conduite des acteurs politiques et ses
conséquences sur l’institutionnalisation de l’État. L’organisation institutionnelle
(la constitution, les lois) détermine les rapports de force entre les acteurs
(distribution des ressources entre les acteurs), contraignant leur comportement. Mais,
si dans la période post-indépendance, l’option du parti unique et de
l’autoritarisme pouvait être choisie par les dirigeants, dans les années 1990, seule l’option
démocratique semble possible.
analyse de trajectoires contrastées de démocratisation”, Revue internationale de politique
comparée, vol. 9, n° 3, 2002, p. 437.
67 Gazibo (M), « Le néo-institutionnalisme dans l’analyse comparée des processus de
démocratisation », Politique et sociétés, vol. 21, n°3, 2002, p. 140-141.
36introduction
Cette étude se place dans la perspective du temps long, prenant en compte
l’inscription historique de l’État au Mali, c’est-à-dire une analyse de sa
genèse et de son développement. Nous aurons ainsi une lecture processuelle,
dynamique de la formation de l’État et de son processus
d’institutionnalisation. Le présupposé initial est celui de la diffcile institutionnalisation de
l’État et nous allons examiner la façon dont les institutions impriment leur
trajectoire. Pour ce faire, nous étudions l’infuence des institutions sur les
phénomènes sociopolitiques selon deux axes : le premier concerne la genèse
et le développement institutionnel ; le second, l’infuence des institutions sur
l’action. En nous appuyant sur l’institutionnalisme historique, nous cherchons
à expliquer la genèse et les usages de cette institution qu’est l’État avant
d’étudier comment les institutions structurent le comportement des acteurs,
leurs stratégies, ce qui conditionne en retour l’institutionnalisation de l’État.
Nous mettrons en évidence l’infuence des choix existants sur les choix futurs
ce qui revient à considérer que chaque nouvelle institution crée des contraintes
institutionnelles nouvelles, qui vont limiter la marge de manœuvre des acteurs
politiques (Cour constitutionnelle, Commission électorale). Ces contraintes
structurent l’arène politique, mais il ne faut pas oublier les choix techniques,
infuencés par les facteurs socio-économiques (les décisions prises dépendent
d’intérêts économiques et cela est d’autant plus important dans le cadre de
pays sous ajustement structurel) et les choix idéologiques, infuencés par des
facteurs culturels (à la fois par la communauté internationale et les institutions
fnancières internationales en faveur de la « démocratisation » du monde).
L’institutionnalisation de l’État s’inscrit dans un cadre contraignant qui pèse
sur sa trajectoire : le système mis en place doit avoir la capacité de se
maintenir, de faire face au changement, de se régénérer. Nous pouvons retenir
plusieurs dimensions : les héritages historiques, précolonial et colonial,
auxquels il convient d’ajouter l’héritage post-colonial dans la construction
de l’État malien contemporain pour tenter de mesurer l’impact des systèmes
précoloniaux et coloniaux dans le processus de construction étatique. Les
institutions politiques délimitent les conditions d’exercice du pouvoir, les
règles du jeu dont il convient de distinguer la règle et l’usage qu’en font
les acteurs. Si les acteurs participent au processus d’institutionnalisation de
l’État, leurs stratégies et leurs ressources sont, quant à elles, inscrites dans un
contexte institutionnel donné, qui conditionne les choix, les comportements
37les trajectoires de l’état au mali
et les décisions. Les moments de changement institutionnel (décolonisation,
transition démocratique) sont toujours des moments courts de production
des normes. Sans nier la faiblesse structurelle de l’État malien, on remarque
qu’il fonctionne (mouvement de différenciation organique,
différenciation fonctionnelle, rationalisation administrative, etc.), qu’il renforce son
contrôle et qu’il diffuse sa présence. La construction de l’État est souvent
aussi contrainte par les orientations de la communauté internationale, ce qui
revient à poser un paradoxe à l’institutionnalisation : la privatisation et la
décentralisation de l’État sont autant de facteurs de négation que des moyens
de son institutionnalisation. Il convient alors de s’interroger sur la place de
l’État dans ces nouvelles confgurations. Quels sont les nouveaux espaces
dans lesquels il se déploie ? Les bailleurs de fonds ont incité l’État, à travers
les programmes d’ajustement structurel, à recentrer ses interventions sur ses
fonctions classiques et à laisser aux acteurs infra-étatiques la responsabilité
des activités de développement selon la méthode de la libéralisation (faire
participer les opérateurs privés aux activités du secteur économique
auparavant monopolisées par l’État) et de la décentralisation (prise en charge par
les populations d’activités de service public dans les domaines qui touchent
directement à leur vie quotidienne). Ces modalités témoignent d’une volonté de
mettre en place une nouvelle répartition du pouvoir dans l’État : on entre dans
un processus de désétatisation, de rétrécissement du champ étatique (retour
sur des fonctions plus politiques) dans un contexte de retrait économique, de
faillite économique, administrative, politique d’où la nécessité de
restructuration radicale et de réforme du fonctionnement. La décentralisation est
notamment un pari risqué dans le cadre d’État faible, dépourvu de ressources
naturelles et économiques. La décentralisation, envisagée comme le moyen de
“faire descendre la démocratie à la base”, peut-elle modifer le jeu politique ?
De nouveaux rôles apparaissent et l’apparition d’une scène politique locale
est un véritable déf pour les partis politiques. Enfn, la dernière dimension
pose la question de la légitimation de l’État en Afrique. Pendant longtemps,
des années 1960 aux années 1990, la légitimation se faisait notamment par la
force et dans le cadre d’élections non concurrentielles ; à partir des années 90,
cette légitimité doit être obtenue par les urnes, par la tenue d’élections que
la communauté internationale fnance en grande partie tandis que la présence
d’observateurs internationaux et nationaux apporte la caution nécessaire aux
autorités élues lorsque les élections ont été reconnues « free and fair ».
38introduction
Dans une première partie, nous étudierons les héritages institutionnels et
politiques précolonial et colonial tenant compte des legs du passé et de la
dimension socio-historique de l’État (chapitre I). Dès le Moyen Age, l’État
existe sous une forme que l’on peut qualifer de traditionnelle, il a donc des
racines « indigènes ». Nous verrons ensuite que ces structures, héritées des
anciens royaumes et empires, sont très prégnantes et structurent les
représentations de l’État malien contemporain. Parmi les fondements historiques,
la colonisation marque une rupture fondamentale, imposant de nouvelles
structures politico-administratives – comme le territoire – bouleversant les
rapports d’autorités et les hiérarchies. La colonisation marque une rupture
profonde (chapitre II), perturbant un processus endogène, pour plaquer une
réalité européenne, entraînant le bouleversement des sociétés. Mais, l’État,
héritage colonial, fait aussi l’objet d’une réappropriation par les acteurs du
politique et les populations, ce qui nous amènera à étudier plus
particulièrement les modes « d’indigénisation » et de « métissage » de l’État. Il convient
ainsi de ne pas opposer les facteurs exogènes et endogènes, mais bien plus de
mettre en parallèle les dynamiques « du dedans » et « du dehors ». L’Afrique
est depuis longtemps soumise aux infuences extérieures et cela se poursuit
aujourd’hui encore sous l’effet des contraintes internationales,
essentiellement économiques. L’héritage colonial a profondément marqué
l’organisation administrative de l’État malien mais l’État ne peut être analysé comme
un « pur produit d’importation » puisque si la période coloniale est une
rupture très profonde dans les sociétés africaines, « en réalité, nous dit Achille
Mbembé, le processus colonial a même toujours été marqué par son
inachèvement. […], nombre de dynamiques précoloniales ont été, sinon laissées
intactes, du moins reprises et recyclées par l’administration coloniale pour
ses propres bénéfces. D’autres ont été stockées dans la mémoire et l’imagi -
naire social et réactivées par les Africains eux-mêmes aussi bien pendant la
68colonisation qu’aussitôt la contrainte coloniale levée » . L’ordre colonial a
pu être intériorisé par les populations en dépit des résistances et des stratégies
d’évitement et l’imaginaire colonial a été traduit dans les systèmes locaux.
Plus qu’ailleurs, les logiques du dedans et du dehors sont à l’œuvre dans
68 Mbembe (A), « Les logiques de transformations sociales et la recomposition des espaces
de pouvoir en Afrique de l’Ouest », in Damon (J), Igué (J), Dir., L’Afrique de l’Ouest dans la
compétition mondiale. Quels atouts possibles ?, Paris, Karthala, 2003, p. 197.
39les trajectoires de l’état au mali
la production du politique, mais aussi du social et du religieux. Différentes
normes s’imbriquent, se sédimentent ; les jeux ne sont jamais fgés, mais sans
cesse négociés et renégociés.
Dans une seconde partie, nous allons étudier les moments clés de création et
d’innovation institutionnelles issus, d’une part, de la décolonisation (chapitre
III) et, d’autre part, de la transition démocratique (chapitre IV). Cette seconde
partie nous permettra de mettre en évidence le caractère aléatoire du processus
d’institutionnalisation, en insistant sur les retours en arrière (militarisation du
pouvoir, 1968-1991) comme autant de moments (transitoires) d’incertitude
intrinsèque au processus d’institutionnalisation de l’État. Ces moments de
création institutionnelle sont toujours le produit d’une importation de «
technologie » puisque les institutions ne naissent pas ex-nihilo, mais prennent place
dans des contextes particuliers : départ de la puissance colonisatrice (1960)
et délégitimation du régime autoritaire (1990). Le premier
constitutionnalisme est rapidement renversé. Le maintien d’un régime militaire (1968-1991)
marque l’échec du processus d’institutionnalisation de l’État patrimonialisé,
lui-même renversé au début des années 1990 et remplacé – au terme d’une
transition politique – par un régime démocratique. Le premier
constitutionnalisme, au Mali comme ailleurs, ne s’est pas objectivé dans des institutions
stables et pérennes et l’échec « de la greffe » de l’État a éclaté avec vigueur
dans la période post-coloniale. Encore faut-il nuancer cette affrmation :
c’est sans doute moins le modèle institutionnel en lui-même que la stratégie
prédatrice des élites importatrices qui est en cause. Une petite élite dirigeante
a capté les institutions à son proft et à celui de ses dépendants, développant
alors des rapports personnalisés avec l’État, à l’origine du blocage de
l’institu69 70. Mais la faillite de cet « État rentier », « prédateur » tionnalisation de l’État
n’a pas – au Mali – entraîné l’effondrement de l’État. Les frontières, aussi
arbitraires soient-elles, n’ont pas été remises en cause au moment de la
transition démocratique. Nous pouvons donc reprendre l’affrmation de Benedict
69 Pour J-F Médard, le patrimonialisme est le dénominateur commun de certaines pratiques
caractéristiques de la vie politique africaine, défnissant notamment la confusion entre la sphère
publique et la sphère privée entraînant la personnalisation du pouvoir et une logique particulière
d’accumulation des ressources politico-économiques. Médard (J-F), « L’État néo-patrimonial
en Afrique noire », in Médard (J-F), Dir., op. cit. p. 323-353.
70 Darbon (D), « L’État prédateur », Politique africaine, n° 39, 1990, p. 37-45.
40introduction
Anderson selon lequel les administrations – d’origine coloniale – créent
71du sens . L’enjeu est de voir le nouveau constitutionnalisme contraindre
le comportement des acteurs. Si nous insistons sur la force des institutions
à ordonner l’ordre politique, elles n’expliquent cependant pas tout et nous
devons porter attention au contexte, ce qui pose la question de la relation entre
72les institutions et leur environnement .
Dans une troisième partie, nous étudierons les logiques externes (chapitre V)
et les logiques internes (chapitre VI) participant au processus
d’institutionnalisation de l’État en portant notre attention sur la pratique des acteurs. Nous
verrons ainsi comment l’institutionnalisation se découvre continuellement
dans des conjonctures critiques (élections, crises politiques, coup d’état), qui
révèlent la fragilité du processus et dans des conjonctures routinières dans
lesquelles le risque d’une contestation profonde semble conjurée.
L’institutionnalisation apparaît comme une succession d’affrontements et de crises
dans lesquels la défnition des usages légitimes de l’institution peut être remise
en cause (de manière plus ou moins radicale comme lors d’un coup d’état)
produisant des ajustements. Des tentatives « d’indigénisation » de l’État sont
perceptibles, notamment sous la forme du consensus politique comme mode
de gouvernement, qui plonge ses racines dans l’histoire propre de la société
malienne. Nous montrerons alors que la culture – ici entendue dans un sens
historique – n’est pas, comme le rappelle Jean-François Bayart, un « réservoir
de représentations constantes, existant d’une façon objective en tant
qu’africanité (par exemple), mais réactualisation permanente de ces représentations
73dans le contexte d’une situation historique donnée » . Nous allons montrer
71 Anderson (B), L’imaginaire national. Réfexions sur l’origine et l’essor du nationalisme,
Paris, La Découverte, 2002.
72 Le constitutionnalisme des années 1990 est également inspiré de la constitution française de
1958, comme en 1960 et en dépit des différences, l’inspiration est la même. Nous reprenons
l’interrogation d’A. Przeworki « Why, then, did similar institutions succeed under some but
not under other conditions?”, “Institutions Matter?”, Government and Opposition, vol. 39, n°4,
2004, p. 528 ; Hammond (T), Butler (C), “Some Complex Answers to the Simple Question
“Do Institutions Matter?” Policy Choice and Policy Change in Presidential and Parliamentary
Systems”, Journal of Theoretical Politics, 15 (2), 2003, p. 145-200.
73 Bayart (J.F), « La politique par le bas en Afrique noire. Questions de méthode », Politique
africaine, n° 1, mars 1981, p. 32 ; Balandier (G), « Les Mythes politiques de colonisation et
décolonisation en Afrique », Cahiers internationaux de sociologie, vol. XXXIII, juillet-décembre
1962, p. 85-96. Nous soulignons que les traditions culturelles ont été soit détruites soit utilisées
41les trajectoires de l’état au mali
comment les dynamiques externes – la démocratisation du régime politique,
les contraintes économiques, la réforme de l’État – doivent être nécessairement
confrontées à « l’arrière plan historique », ainsi doté d’un effet de
détermination sur les dynamiques endogènes, conférant une confguration particulière
à l’État malien.
L’État malien, tel qu’il se découvre aujourd’hui, est un État métissé, fruit
d’un processus de sédimentation précolonial, colonial et post-colonial. Si
des auteurs ont pu mettre en évidence le terme d’indigénisation comme un
« processus par lequel les sociétés et les cultures africaines se seraient accaparé
74cet État et l’auraient redéfni » , il nous semble que la notion de métissage
met davantage en valeur le croisement qui se découvre en un objet hybride.
Ce parti pris nous conduira à prendre en compte les travaux des
anthropologues et des historiens, nous permettant de mettre à jour des phénomènes de
continuités et de ruptures dans les périodes étudiées. À l’importation, qu’il
ne s’agit pas de nier, nous associons l’appropriation d’une forme
d’organisation politique par les sociétés. Et dans une perspective néo-institutionnaliste,
nous montrerons comment l’État peut, en tant qu’institution, être considéré
comme structurant, découvrant à la fois le processus d’institutionnalisation
et d’autonomisation qui lui est lié. Notre réfexion se situe dans la longue
durée, ce qui constitue un risque pour le non spécialiste – ni anthropologue, ni
historien – nous conduisant jusqu’à l’institutionnalisation de l’État
démocratique en question aujourd’hui. Si l’État malien est menacé à la fois par des
facteurs externes (contraintes économiques imposées par les institutions
fnancières internationales, jeu des acteurs, réseaux terroristes), il apparaît
également structurant, dégageant une force propre. Ce processus n’exclut
cependant pas des moments forts de crise, qui participent paradoxalement à
la dynamique d’institutionnalisation de l’État. Il s’agit d’étudier le processus
de création de cette institution qu’est l’État, c’est-à-dire dans une perspective
néo-institutionnaliste de voir comment l’institution émerge, se modife et se
stabilise, comment une fois créé, l’État malien peut devenir – ou pas – une
réalité objective. Nous allons voir que l’État ordonne aujourd’hui le contexte
par l’administration coloniale ; de même l’État post-colonial a tenté d’imposer le modèle
étatique, bureaucratique par un rejet de ces traditions, de manière poussée au Mali.
74 Diouf (M), Fotê (H.M), Mbembe (A), “L’état civil de l’État en Afrique”, in GEMDEV, Les
avatars de l’État en Afrique, Paris, Karthala, 1997, p. 319.
42introduction
dans lequel il s’inscrit, qu’il structure les choix des acteurs. La perspective
historique nous permet de montrer comment les formules institutionnelles
passées infuencent le présent.
43Partie I

De la genèse de l’État malien :
Un long processus
de sédimentation historiquede la genèse de l’état malien
« L’État en Afrique repose sur des fondements autochtones et sur un
processus de réappropriation des institutions d’origine coloniale qui en garantissent
l’historicité propre ; il ne peut plus être tenu pour une simple structure
1exogène. »
L’État « post-colonial » n’est pas seulement une importation européenne, mais
il est aussi le produit d’un long processus de sédimentation historique. Si la
colonisation a profondément transformé les sociétés concernées en les
territorialisant et en imposant de nouveaux modes de pouvoir, l’État n’est pourtant
pas une idée neuve au Sud du Sahara. Plus justement, ce mode particulier
d’organisation politique a existé en Afrique précoloniale sous des formes et
des modèles variés. L’étude des différentes formes d’État en Afrique
précoloniale libère alors le chercheur tant de la conception occidentale de l’État,
considérée comme la forme la plus achevée d’organisation politique, que de
la perspective téléologique de l’État-nation. Le “fait colonial” a durablement
perturbé l’évolution socio-politique de l’Afrique, qui n’était pas un territoire
vide “naturellement” voué à l’anarchie. Il y existait, au contraire, des États
structurés et d’autres formes d’organisations politiques que la domination
européenne a bouleversé, imposant de manière coercitive et violente une autre
trajectoire politique. Si l’État colonial a entretenu des liens plus ou moins forts
avec les systèmes préexistants, il a surtout produit des territoires et fxé les
populations, cadre repris plus tard par l’État post-colonial. Les formes
sociopolitiques pré-existantes à la colonisation ont conditionné tant leur adaptation
1 Bayart (J.F), op. cit., 1989, p. 317.
47les trajectoires de l’état au mali
au système colonial que la trajectoire d’institutionnalisation après les
indépendances. Si la colonisation du continent africain par les Européens a marqué
une rupture profonde et durable, l’historicité de ces sociétés ne peut cependant
être ramenée à celle de la puissance coloniale.
L’historicité propre des sociétés africaines a longtemps été occultée,
généralement arrimée à l’histoire européenne. Or, si l’on se penche un peu plus en
avant sur l’histoire précoloniale, nous découvrons une tradition
d’organisation politique. Il existe d’ailleurs au Mali une conscience prégnante, celle
de descendre d’une histoire riche, tant aux plans intellectuel et culturel,
avec le rayonnement de villes comme Tombouctou ou Djenné, qu’au plan
économique, grâce au commerce transsaharien ou qu’au plan politique, avec
le développement de structures politiques différenciées. De cette histoire ont
eémergé de grandes fgures, Soundjata Keïta (XIII siècle), l’Askia Mohammed
e e(XIV siècle) ou encore El Hadj Omar Tall (XIXdont les exploits sont
toujours entretenus dans la mémoire collective malienne grâce à la tradition
2orale . L’appartenance aux familles Tall et Keïta – pour ne prendre que ces
deux exemples – constitue aujourd’hui encore une ressource politique.
2 La littérature concernant Soundjata Keita est en particulier très abondante : Innes (G),
Soundjata. Three Mandinka Versions, Londres, Trowbridge &Erber, 1974 ; Pageard (R), “Soundiata
erKeïta et la tradition orale”, Présence africaine, 1 trimestre, n° 36, 1961, p. 51-71 ;
Kesteloot (L), Dieng (B), Les épopées d’Afrique noire, Paris, Karthala, 1997 ; Ba (A.H), Daget (J),
L’Empire peul du Macina, Paris, Les nouvelles éditions africaines, 1962.
48de la genèse de l’état malien
chapitre i
L’héritage précolonial
dans la construction étatique malienne
L’histoire du Soudan occidental est relativement mal connue jusqu’aux
e eIX -X siècles, mais nous savons que cette partie occidentale du continent
a vu s’épanouir des structures étatiques, empires et royaumes, cités-États et
qu’avant « 1600, l’Afrique déployait toute la gamme des formations, depuis les
clans jusqu’aux Empires, ce qui implique une somme d’expériences politiques
3d’une prodigieuse richesse » . Des structures étatiques ont façonné l’histoire
de l’Afrique de l’Ouest avant la pénétration européenne et structurent encore
aujourd’hui l’univers des représentations collectives. Il s’agit alors de penser
l’Afrique dans sa « banalité politique ».
Le manque de sources ou de documents écrits a incontestablement rendu
diffcile l’étude scientifque des sociétés africaines et il faut attendre les
années 60 pour que la tradition orale africaine ne soit réhabilitée comme
source historique. L’évolution est déjà perceptible au lendemain de la Seconde
guerre mondiale avec l’apparition des mouvements de libération nationale
et de lutte pour l’indépendance qui s’efforcent de s’appuyer sur l’histoire
africaine pour justifer leur capacité à prendre en main leur destin et se
libérer du joug colonial. Le recours à la tradition orale tend alors à devenir
le fondement de cette renaissance africaine. C’est ainsi essentiellement par
les récits oraux que nous connaissons la fondation de l’État malien comme
par exemple le récit de Djibril Niane sur Soundjata Keïta, recueilli auprès du
griot Mamadou Kouyaté, enseigné dans les lycées d’Afrique de l’Ouest et


3 Ki Zerbo (J), Niane (D.T), Histoire générale de l’Afrique, Tome IV, Paris, Présence africaine,
p. 397.
49les trajectoires de l’état au mali
4qui sert de référence historique sur cette période médiévale . Nous retrouvons
ainsi un certain nombre de grands thèmes dans l’histoire des clans, familles
et lignages. Si l’histoire est conservée par la tradition orale, il convient
cependant de dissocier le fondement réel du récit du traitement symbolique
5qu’il reçoit ensuite à des fns de légitimation : ces récits, transmis de
génération en génération dans les familles de griots, sont très subjectifs, les griots
étant spécialisés dans les louanges des familles illustres qu’ils servent et qui
6les entretiennent .
Peu de sources relatent la fondation des États en Afrique. Les trois sources
7arabes écrites les plus importantes sont celles d’Ibn Battuta , qui a voyagé
au Mali et sur le feuve Niger entre février 1352 et décembre 1353, d’Ibn
8Kaldoun , qui a écrit une Histoire des Berbères comprenant des notes sur le
Soudan et enfn celle de Léon l’Africain envoyé au Soudan vers 1517 par
les princes marocains, qui rédigera plus tard une Description de l’Afrique,
9tierce partie du monde . À ces descriptions de voyages, nous pouvons ajouter
les chroniques locales comme le Tarikh es-Soudan d’Es Sadi (1596-1655) et
le Tarikh el-Fettach écrit par des lettrés de Tombouctou, qui sont les deux
e eprincipaux ouvrages rédigés par des Africains aux XVI et XVII siècles. Le
Tarikh es-Soudan a été découvert par l’explorateur allemand H. Barth, tandis
4 Vansina (J), De la tradition orale, essai de méthode historique, Musée Royal de l’Afrique
Centrale, Tervuren, 1961 ; Niane (D.T), « Histoire et tradition historique du Manding »,
Présence africaine, n° 89, 1974, p. 59-75 ; Niane (D.T), Soundjata, Paris, Présence africaine, 1960.
5 Konaté (D), Travail de mémoire et construction nationale au Mali, Paris, L’Harmattan, 2006.
6 Deux types de tradition orale doivent être distinguées : la tradition de cour et la tradition
populaire. La tradition de cour reprend les listes dynastiques (durée des règnes et notices sur
les grands rois) et se transmet chez les lettrés de cour. La tradition populaire remonte souvent
à deux ou trois générations. Sur les différentes catégories de griots et leurs rôles voir Innes
(G), Soundjata, Londres, Redwood Burn, 1974. Aujourd’hui, lors des campagnes électorales,
le candidat fait souvent précéder son discours par le récit d’un griot.
7 Ibn Battuta (1304-1377) voyageur marocain qui visite le Soudan. Ses récits sont publiés sous
le titre Voyages.
8 Ibn Kaldoun (1332-1406), issu d’une famille de notables originaires d’Andalousie, est
aujourd’hui considéré comme un historien du Maghreb et un des grands penseurs arabes. Il a écrit
Prolégomènes historiques, Le livre des exemples, Discours sur l’histoire universelle.
9 Léon l’Africain ou Hassan al-Wazzan est né entre 1489 et 1495 à Grenade. En 1518, au retour
d’un voyage, il est capturé et offert au Pape Léon X, Jean de Médicis. Il prend le nom de
JeanLéon de Médicis, surnommé Jean-Léon l’Africain et rédige à la cour du Pape la « Description
de l’Afrique ».
50de la genèse de l’état malien
que le second n’a été découvert qu’en 1911 et traduit par M. Delafosse. Les
historiens s’appuient par ailleurs sur les écrits des européens, voyageurs,
explorateurs, cartographes ou géographes, rédigés pour la plupart à partir du
eXVI siècle. Il est cependant diffcile de trouver des indications précises sur
la structure des sociétés et des États, les écrits émanant le plus souvent de
missionnaires, commerçants qui délaissent les aspects politiques au proft des
aspects commerciaux et religieux. Ce n’est qu’après les indépendances que les
sources africaines seront utilisées par les historiens, appuyés par les travaux
des archéologues et ethnologues tandis que la science politique africaniste
prenait également conscience de l’importance d’un détour anthropologique
10et historique pour comprendre la réalité politique africaine contemporaine.
La principale diffculté reste l’absence de sources écrites concernant les
grands empires africains. Des sociétés de l’oralité, il est donc moins aisé d’en
connaître les règles de fonctionnement ; toutefois, sans être écrites, ces règles
n’en étaient pas moins effcaces.
I – L’espace politique soudanais précolonial
Les situations socio-politiques sont très diverses, mais nous pouvons
distinguer plusieurs traits communs caractérisant la formation des empires et
royaumes précoloniaux soudanais : d’une part, les unités politiques naissent
le plus souvent les unes des autres, ce qui implique un certain mimétisme des
modes d’organisation du politique selon un processus de
production-reproduction. Nous savons, par exemple, que l’empire du Mali a succédé à l’empire
du Ghana et l’empire songhay à celui du Mali. D’autre part, si le processus
de construction de l’État a été relativement lent en Europe, en Afrique de
l’Ouest les empires se bâtissent en quelques décennies et se sont étendus sur
de vastes territoires, conditionnant par conséquent leur organisation politique,
économique et sociale ainsi que la distribution du pouvoir. Ces empires de
grande taille ont été dans une certaine mesure largement “décentralisés”.
10 Balandier (G), Sociologie actuelle de l’Afrique noire. Dynamique des changements sociaux
en Afrique centrale, Paris, PUF, 1955 ; Sociologie des Brazzavilles noires, Paris, A. Colin,
1955 ; Anthropologie politique, Paris, PUF, 1984. Voir les travaux des anthropologues tels que
J. Copans, E. Terray, J. Bazin, etc. notamment le numéro spécial de la Revue française de
science politique paru en 1988 (vol. 38, n° 5).
51les trajectoires de l’état au mali
e eA – Sucessions étatiques (IX -XVI siècles)
De nombreuses études se sont attachées à étudier le processus de formation de
11l’État primitif , à savoir le passage d’une organisation basée sur la parenté à
une organisation politique territorialisée tandis que coexistent également des
12États et des sociétés segmentaires .
1 – L’empire du Ghana
La partie occidentale du continent a vu s’épanouir des structures étatiques,
empires, royaumes et cités-états. L’un des plus anciens empires du Soudan
eoccidental, l’empire de Ghana, a été créé par les Soninké (VII siècle environ)
e eet au moment de son âge d’or (IX -XI siècles), il s’étend du moyen Sénégal
jusqu’à Tombouctou, zones désertiques habitées par les Berbères (donc le
Sahel et une partie du Soudan nigérien). La structure politique en est assez
méconnue sinon que cet empire était divisé en provinces et royaumes,
eux-mêmes subdivisés en cantons et villages. L’administration de cet empire
très étendu n’est pas uniforme sur tout le territoire, combinant
vraisemblablement plusieurs systèmes de gouvernement : certains royaumes, tels le Diara ou
le Sosso, sont des royaumes vassaux, dirigés par des rois qui paient un tribut et
apportent un contingent de guerriers au roi de Ghana ; d’autres royaumes sont
dirigés par des princes de la famille royale ; des provinces sont dirigées par des
gouverneurs, directement rattachés au roi, dont ils exécutent les ordres, lèvent
les taxes, assurent la pacifcation et rendent la justice en son nom. Enfn, les
rois vassaux et gouverneurs jouent le rôle de conseillers et de ministres auprès
du roi, assisté lui-même d’un Premier ministre. Les principales fonctions
sont l’administration du trésor impérial, des étrangers, le gouvernement de
la capitale, le palais et la justice. Les ressources principales de l’empire sont
constituées de l’or, des impôts payés par les provinces et royaumes soumis et
des taxes perçues sur le commerce.
11 Lowie (R), The Origin of the State, New York, 1927 ; Clastres (P), La société contre l’État,
Paris, Ed. de minuit, 1974.
12 J.F Bayart utilise le terme de société segmentaire comme synonyme de société lignagère pour
désigner « l’ensemble des sociétés acéphales se caractérisant par un pouvoir diffus plutôt que
centralisé ou étatique », in Bayart (J.F), op. cit., 1989, p. 37.
52de la genèse de l’état malien
Le roi de Ghana est entouré d’une puissante armée mais, entre 1054 et 1076, les
assauts des Almoravides, originaires du Sahara occidental, entraînent la
diminution des ressources commerciales du pays. En 1076, les Almoravides, après
avoir conquis le Maroc, s’emparent de la capitale (Koumbi Saleh) et détruisent
le royaume de Ghana. Les habitants sont contraints de se convertir à l’Islam ou
fuient vers le Sud du Mandé. La chute de ce royaume animiste marque de ce
fait les débuts de l’islamisation du Soudan. Vers 1088, ce royaume reprend son
indépendance mais les États vassaux conservent leur autonomie : les
Almoravides contrôlent une grande partie du commerce transsaharien sans pour autant
dominer tous les territoires. Naissent alors des royaumes indépendants, qui
proftent de cette période troublée et de la disparition du pouvoir central, parmi
lesquels le Diara et le Sosso. Le Diara représente le principal héritier du Ghana
mais sa puissance ne dure pas longtemps, étant assez rapidement vassalisé
ed’abord par le Sosso puis par les Mandingues au début du XIII siècle. À la
efn du XII siècle (vers 1180), la dynastie régnante au Sosso, les Diarisso, est
renversée par les Kanté. Le fls du premier Kanté, Soumangourou s’empare
de Ghana en 1203, puis entreprend la conquête des anciennes possessions du
Ghana : le Diara, le Bagana et le royaume mandingue dont il chasse le roi, Naré
eFamaghan. Au début du XIII siècle, Soumangourou Kanté dirige un royaume
relativement vaste avant d’être vaincu par Soundjata Keïta, qui appelle à lutter
contre la domination des Sosso et leur chef Kanté, « le forgeron esclavagiste ».
Soundjata devient le fondateur d’un des plus grands empires du Moyen Âge
soudanais.
2 – L’empire du Mali et Soundjata Keïta (1230/1235-1255)
eLe pays des Noirs, Bilal el-Sudan, est découvert entre le VIIe et le XI siècle,
emais il faut attendre le XIII siècle pour en avoir une meilleure
connaissance. Le royaume du Manding (dans l’actuelle Guinée) est au départ un petit
royaume, limité à la région du confuent Niger-Sankarani, dont la capitale
13Niani, est dirigée par le roi Naré Famaghan . À sa mort, le fls de sa première
13 La région du Mandingue est divisée en trois provinces, chacune dirigée par un clan malinké :
les Condé règnent sur le Do, les Camara sur le Bouré, les Keïta, alliés aux Traoré et aux Konaté,
e esur le Kiri. Entre le XI et le XII siècle, le clan Keïta rassemble les chefferies et unife la région
à son proft, refusant de se soumettre au Ghana et ils se convertissent à l’Islam.
53les trajectoires de l’état au mali
14femme prend le pouvoir, mais persécute son frère Soundjata , infrme, qui
quitte alors Niani pour se réfugier avec sa mère à Néma. Le roi de Néma,
menacé par le roi des Sosso qui attaque la région visant les mines d’or du
Manding, confe une armée à Soundjata, auquel vont se rallier les peuples
15opprimés par Soumangourou Kanté . Après sa victoire sur le roi des Sosso
à Kirina en 1235, Soundjata, règnera sur l’un des plus grands empires du
Soudan, empire toujours très présent dans l’imaginaire populaire malien.
La tradition attribue à Soundjata « la codifcation des normes sociales
16et politiques qui régissent en partie encore les peuples mandé » . Lors de
l’assemblée constituante des clans Manding, Gbara, Soundjata est proclamé
roi-suprême « Mansa » et il met en place un État centralisé : les lassiguiden,
représentants de l’autorité centrale à la tête des territoires lignagers du Manden
(kafo), sont chargés de veiller à l’application des lois. Une fois par an, les
lassiguiden rendent compte devant le Mansa de l’administration de l’empire :
« Son génie le conduisit à établir un équilibre constant entre les chefs
politiques locaux […], ses lassigiden qui veillaient à ce que lesdites
coutumes n’aillent en aucun cas à l’encontre des lois du Manden ;
et les kèlè mansa qui ne recevaient d’ordre que de lui après avis du
conseil, leur devoir étant de veiller à l’ordre public en prévenant ou
en réprimant, s’il le fallait, toutes tentatives de sédition. La “pax
17mandenka” fut à ce prix. »
L’empire de Soundjata est une fédération de royaumes et de chefferies placés sous
son autorité et le roi est assisté d’un conseil, composé de ses compagnons, chefs
14 Soundjata serait né vers 1190 à Niani, capitale du royaume manding, dans l’actuelle Guinée.
15 e La dynastie Kanté, sarakollé, prend le pouvoir à la fn du XII siècle. Soumangourou prend
Ghana, soumet une grande partie du Sahel et s’attaque, à partir de 1230, au Manding, voulant
soumettre le chef Maré Famaghan. Soumangourou aurait fait exterminer toute la famille à
l’exception du dernier fls Mari Diata ou Soudjata, infrme. Selon la tradition, Soundjata se lèvera
et lavera l’affront fait à sa famille : les habitants du Manding seraient allés chercher Soundjata
dans son exil après la fuite de son frère, roi du Manding. Il parvient alors à rassembler les
armées de plusieurs petits royaumes et qui ont ensemble vaincu le roi des Sosso.
16 Ki Zerbo (J), Niane (D.T), Histoire générale de l’Afrique, Paris, Présence africaine, Tome
IV, p. 107.
17 Cissé (Y.T), Kamissoko (W), Soundjata : la gloire du Mali, Paris, Karthala, 1991, p. 56.
54de la genèse de l’état malien
de guerre et chefs de lignages. À la base, les villages sont regroupés en cantons et
en provinces. Dans les principales villes, le Mansa est représenté à la fois par un
cadi, nommé directement par lui et, dans les provinces, par un gouverneur, farin,
entouré d’une cour, réplique locale de celle du Mansa. Le farin dispose d’une
garnison militaire et d’un conseil : « son éloignement de la capitale lui laissait les
mains libres dans son administration. Son rôle était d’assurer l’ordre, de collecter
les impôts perçus sur les commerçants » et il « gouvernait par l’intermédiaire des
18chefs des différentes ethnies » . Nous parlons d’état à pouvoir centralisé, mais
du fait des diffcultés de communication, la centralisation ne peut être réellement
effciente, obligeant le souverain à répliquer son pouvoir dans les provinces,
l’unité étant diffcilement réalisable. La société est, de son côté, très
structurée entre seize clans d’hommes libres, cinq clans maraboutiques, quatre clans
d’hommes de métiers, etc. Nous pouvons également souligner la correspondance
établie entre ethnies au niveau des noms, appelée Sanankuya, parenté obligeant
à la solidarité et à la raillerie permettant d’évacuer les tensions sociales que l’on
19retrouve aujourd’hui sous l’expression de « cousinages de plaisanterie » . Pour
les Mandingues, « Soundjata est aussi l’homme qui a établi le tissu social de la
société actuelle. Le réseau des relations sociales est dépeint en termes de
descendance commune de Soundjata ou d’un de ses généraux […]. Ainsi, l’infuence de
20Soundjata est perçue comme ayant un impact sur la vie d’aujourd’hui » . Sous le
règne de Soundjata, le Mali a bénéfcié d’une certaine stabilité et d’une abondance
ede vivres et l’apogée de l’empire semble se situer au début du XIV siècle sous
le règne de Mansa Moussa (1312-1337), dont le prestige a été rapporté par Ibn
Kaldun. Sous le règne de son fls Maghan (1337-1341), l’empire du Mali
s’étendra de la côte atlantique à la boucle du Niger. Les empereurs mandingues auront
ainsi régné sur un vaste empire et seuls les États mossi, les Dogons et quelques
epeuples des régions du Sud auront résisté. À partir du XV siècle,
l’affaiblissement de l’empire permet à quelques provinces de retrouver de l’autonomie
ecomme, par exemple, les Touareg qui créent un Sultanat dans l’Aïr au XV siècle.
L’empire du Mali s’est développé en agrégeant plusieurs royaumes, chaque
royaume rassemblant plusieurs clans et chefferies, par et au proft du clan
18 Cissoko (S.M.), Histoire de l’Afrique occidentale, Paris, Présence africaine, 1966, p. 40.
19 Smith (E), « Les cousinages de plaisanterie en Afrique de l’Ouest, entre particularismes et
ouniversalisme », Raisons politiques, 2004/1 n 13, p. 157-169.
20 Innes (G), Soundjata. Three Mandinka Versions, Londres, Trowbridge & Erder, p. 32-33.
55les trajectoires de l’état au mali
e eKeïta, clan fondateur du Mali entre le XI et le XII siècle. Chaque clan,
intégré au royaume par une allégeance au roi, conservait néanmoins ses
structures et ses rites. Il est toutefois diffcile d’en connaître exactement les
limites ou son mode d’organisation : nous savons que le Mandé « s’est étendu
sur une grande partie de la Gambie, du Sénégal, de la Côte d’Ivoire, du Mali
21et de la Guinée » et le cœur de cet empire devait se situer entre les feuves
e eNiger et Sénégal. Le déclin de l’Empire est daté entre le XV et le XVI ;
les provinces s’émancipent une à une et des royaumes de taille modeste
émergent. Les querelles de succession, luttes intestines et mauvaise gestion,
ont affaibli l’autorité centrale, laissant plus de liberté aux pays vassaux, qui
se sont ainsi progressivement affranchis du pouvoir central et ont fni par se
constituer en royaumes indépendants. Nous pouvons prendre l’exemple de
22 eGao , qui se constituera en royaume indépendant dès la fn du XIV siècle
et deviendra le troisième empire soudanais. À travers les récits des griots,
l’autorité de Soundjata reste encore aujourd’hui une référence nationale et il
est souvent rappelé qu’aucun autre roi n’est parvenu à surpasser les exploits
du « père du Mali », titre repris ensuite par Modibo Keïta, premier président
23de la République du Mali .
e e3 – L’empire Songhay (XV et XVI siècles)
Comme pour les autres empires soudanais, les origines de l’empire Songhay
24sont assez mal connues . La première dynastie des Dia s’empare de Gao vers
e980, au Nord de l’actuel Mali, qui deviendra, au début du XI siècle, la capitale
du royaume. Gao est située sur l’une des plus importantes voies
commerciales transsahariennes, notamment le commerce du sel saharien et entretient
des relations avec toute l’Afrique du Nord. La dynastie des Sonni succède
eà la dynastie des Dia au XIII siècle, au moment de la conquête mandingue.
21 Jansen (J), Epopée, histoire, société, Paris, Karthala, 2001, p. 11.
22 e La ville de Gao était décrite par Ibn Battuta, au milieu du XIV siècle, comme « une grande
cité […] parmi les plus belles, les plus grandes et les plus riches du Soudan », in Cissoko (S.M),
Tombouctou et l’empire songhay, Paris, L’Harmattan, 2004, p. 35.
23 L’empire du Mali est également présenté comme la première démocratie du monde. Voir
Amselle (J-L), Branchements. Anthropologie de l’universalité des cultures, Paris, Flammarion, 2001.
24 Cette période est toutefois mieux connue grâce au Tarikh es Sudan et au Tarikh el Fettach
écrits par les lettrés de Tombouctou, puis par les récits de Léon l’Africain qui consacre un
chapitre au Soudan, d’après deux voyages effectués à Tombouctou en 1506 et en 1513.
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