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LETTRES CENSURÉES DES TRANCHÉES - 1917

De
272 pages
L'étude de lettres censurées écrites par des poilus en 1917 et celle des rapports basés sur la correspondance militaire et civile permettent d'approcher de manière originale la littérature française. Elle donne aussi une dimension supplémentaire aux études historiques. Ces témoignages illustrent également les relations entre classes sociales au début du 20è siècle. Ils rendent aux hommes, réduits au silence par la censure, puis la mort, une chance de s'exprimer à partir des tranchées.
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LETTRES CENSURÉES DES TRANCHÉES 1917

Collection Mémoires du XX e siècle

Dernières parutions

Willy BERLER,Itinéraire dans les ténèbres. Monowitz, Auschwitz, GrossRosen, Buchenwald, récit présenté par Ruth Fivaz-Silbermann, préface de Maxime Steinberg, 1999. Jean-Varoujean GURÉGHIAN, e Golgotha de l'Arménie mineure. Le L
destin de mon père. Témoignage sur le premier génocide du

.xx siècle,

préface de Yves Ternon, 1999. Saül OREN-HoRNFELD, Comme un feu brûlant. Expérimentations médicales au camp de Sachsenhausen, témoignage, préface de Thierry Feral, 1999. Daniel KLUGER(avec la collaboration de Victor SULLAPER),Vigtor le Rebelle. La résistance d'un Juif en France, récit biographique, préface de Henry Bulawko, 1999. Claire JACQUELIN, la rue d'Ulm au Chemin des Dames. Histoire d'un De fils, trajectoire d'un homme. (Correspondance, 1902-1918). Hélène CouPÉ, OLGA BARBESOLLE, Sans-Amour ou le journal de Les captivité d'une jeune Ukrainienne en Allemagne nazie Docteur Serge LAPIDUS, toiles jaunes dans la France des années noires, E onze récits parallèles dejeunes rescapés, 2000. René HERMITTE, André Hermitte (1925-1945). Un résistant au sourire de source, 2000. Olga TARCALI, Retour à Erfurt. 1935-1945: récit d'une jeunesse éclatée, 2001. André BESSIERE, Destination Auschwitz avec Robert Desnos, 2001. Marie-Gabrielle COPIN-BARRIER, Marguerite ou la vie d'une Rochambelle, 2001. Guy SERBAT, Le P.C.F. et la lutte armée, 1943-1944, 2001.

Lionel LEMARCHAND

LETTRES CENSURÉES DES TRANCHÉES 1917
Une place dans la littérature et l 'histoire

L'Harmattan 5-7, rue de l'École Polytechnique 75005 Paris FRANCE

L'Harmattan Inc. 55, rue Saint-Jacques Montréal (Qc) CANADA H2Y lK9

L'Harmattan Hongrie Hargita u. 3 1026 Budapest HONGRIE

L'Harmattan Italia Via Bava, 37 10214 Torino ITALIE

@ L'Harmattan, 2001 ISBN: 2-7475-0279-1

A la mémoire de mon grand père Marcelin Lemarchand Soldat au 63ème régiment d'infanterie Blessé le 24 mars 1918 à Chauny (Aisne) Et à celle de tous ses camarades Mes remerciements à Claude et Joëlle Lemarchand

AVANT-PROPOS
« L'escouade est une petite famille, un foyer d'affection

où règnent entre ses membres de vifs sentiments de solidarité, de dévouement, d'intimité d'où l'officier et le simple sergent lui-même sont exclus; devant eux le soldat ne se livre pas, se méfie, et un officier qui voudra tenter de décrire, comme moi, cette vie étrange de la tranchée n'aura jamais connu, si ce n'est quelques fois par surprise, les vrais sentiments, le véritable esprit, le net langage du soldat, ni son ultime pensée 1. » C'est dans les tranchées où vivent les escouades, dans ce microcosme d'un monde en tUlllulte, dans l'esprit de ces poilus, que nous allons nous plonger en considérant la place de la correspondance censurée de 1917 dans la littérature et l' histoire. Ces lettres écrites par des soldats du front, dans les tranchées ou les bivouacs, n'ont jamais été publiées. Elles furent toutes retenues par la censure militaire, gardées par le service de renseignement de l'Armée (aussi connu sous le nom de deuxième bureau), et plus tard mises aux archives du Service Historique de l'Armée de Terre au château de Vincennes. En accord avec les lois régissant le secret sur la correspondance censurée et les écrits relatifs à celle-ci, ces documents ne furent mis à la disposition du public qu'à partir de la fin des années 1970. Le courrier était généralement caviardé, c'est-à-dire partiellement censuré à coups de crayon noir, avant d'être acheminé, mais dans certains cas la teneur de la lettre ne permettait pas son envoi. La grande majorité des lettres
1 Barthas, Les Carnets de Louis Barthas, Tonnelier, 1914-1918, p 10.

proviennent de simples soldats écrivant à leurs proches. Parfois un poilu répond en utilisant le dos de la lettre reçue de son épouse pour économiser le papier. Lorsqu'une lettre de ce genre est interceptée, nous avons donc un dialogue, mais ces cas sont assez rares et généralement les documents interceptés sont de simples lettres. La particularité de ces textes est donc qu'ils ne parvinrent jamais à leurs destinataires et que leur contenu est resté intact. Les rapports, effectués régulièrement par les commissions du contrôle postal pour le commandement, sont basés sur l'ensemble de la correspondance tant civile que militaire, qu'elle soit complètement censurée, c'est-à-dire retenue, ou qu'elle le soit partiellement. TIs contiennent des informations sur l'état de l'opinion et du moral des Français et de celui des troupes. L'atmosphère politique, l'offensive du Chemin des Dames, les mutineries dans l'Armée Française, l'annonce de l'entrée en guerre de l'Amérique, le début de la révolution russe et enfin l'un des hivers les plus froids jamais enregistrés en Europe font de l'année 1917 une des plus mémorables de la guerre. Les survivants des deux côtés, les écrivains, les historiens et les générations sui vantes ne l'oublièrent jamais et continuent à porter un intérêt certain à cette période de l' histoire. Les thèmes principaux apparaissant dans ces lettres se retrouvent naturellement dans les œuvres traitant de la Première Guerre mondiale. La littérature étant en effet un des moyens les plus importants de représentation de la guerre, il existe des corrélations intéressantes entre les thèmes politiques, militaires et sentimentaux qui apparaissent tous, traités d'une manière ou d'une autre, dans la correspondance et dans les oeuvres publiées après le conflit. Pour quelles raisons ces lettres n'ont-elles pas été acheminées? Quelles étaient l'organisation, la signification, 8

l'application, la portée et les conséquences de la censure sur ces lettres? Pour répondre à ces questions, il est essentiel de considérer les rapports militaires en conjonction avec le contenu de ces lettres car ce sont des documents critiques pour l'analyse de cette période, qui méritent d'être exposés afin d'obtenir une plus ample compréhension des événements qui eurent lieu pendant l'année 1917, en particulier pour comprendre l'origine des mutineries des mois de mai et de juin de cette année-là. La plupart des faits rapportés dans les analyses historiques sont basés sur une documentation incomplète ou sur des dossiers officiels qui ne tiennent pas compte de la teneur des courriers censurés. Alistair Home décrit l'origine du conflit propos de la Première Guerre mondiale: et écrit à

«L'avalanche se déclencha, balayant tout à la fois les nains qui l'avaient préparée comme ceux qui avaient timidement essayé de la prévenir. Le souffle de son passage étouffa une ère de prospérité sans précédent et de promesses sans limites... et l'Europe s'enfonça dans un nouvel âge sombre des ténèbres duquel elle n'est pas encore sortie. Pendant les quatre années qui suivirent, il sembla que l'avalanche fût le seul arbitre au monde, les dirigeants humains, politiques et militaires, réduits à l'impuissance face à une force infiniment plus grande que tout ce qu'ils avaient
. /2 envIsage. »

Cette correspondance nous laisse pénétrer dans les réflexions du soldat pris, souvent contre son gré, dans cette avalanche, au moment même où il vit ces événements. Elle permet non seulement d'aborder les oeuvres littéraires et
2 Horne, The Price of Glory, p 24. 9

historiques traitant du conflit sous un nouvel angle mais aussi de parvenir à une évaluation plus réelle de la situation du poilu dans les tranchées et donc à une meilleure compréhension de ses réactions. L'historien Robert Paxton, lors de son témoignage au procès Papon à propos de la déportation de juifs français pendant la Seconde Guerre mondiale, admettant qu'il est passé du rôle d'interprète de l'histoire à celui d'avocat, a annoncé:
«ça ne me dérange pas, parce que les versions précédentes de cette partie de l'histoire étaient biaisées. Je suis tout à fait conscient du fait que ma version est une version. Mais ce que j'ai découvert était bien plus . 3 aut h entlque . » Il ne s'agit pas dans cet ouvrage de réécrire l'histoire, mais bien d'en donner une autre version en y intégrant le facteur humain qui est si souvent ignoré, voire oublié. Laisser les poilus s'exprimer eux-mêmes, et permettre de rétablir l'équilibre dans l'interprétation des faits, en espérant, par ce biais, dévoiler une version plus proche de la réalité. A travers cet ouvrage, l'orthographe dans les citations provenant des lettres de soldats a été respectée, les intervalles entre les paragraphes des lettres transcrites dans les appendices représentent un changement de page, tout ceci dans cette optique d'authenticité.

3 Bumiller, New York Times, 31 janvier 1998, p 5. 10

CHAPITRE I
L'IMAGE ET LES THÈMES DE LA PREMIÈRE GUERRE MONDIALE DANS LA LITTÉRATURE FRANÇAISE

L'homme a utilisé de nombreuses formes d'expression pour représenter et faire partager son expérience de la guerre. Toutes nous poussent à faire un retour en arrière, mais chacune à sa façon nous présente différents aspects de certains événements, en évoquant des thèmes spécifiques particulièrement chers à leurs auteurs ou à la patrie. Les sujets abordés et l'apparence que prend chaque moyen de représentation immergent l'observateur plus ou moins vivement dans le p"assé. Ceci lui permet de recréer un contexte qui se rapproche de celui dans lequel ces événements se sont produits. Chaque moyen établit un cadre qui permet de conduire une analyse plus juste et une évaluation plus précise du sens et de l'importance de chacune de ces formes de témoignages. Quelle que soit la portée de leur signification, toutes se complètent et participent à la symbolisation d'un événement historique. En exposant brièvement ces différentes formes de représentation de la guerre de 1914-1918 et des thèmes qu'elles illustrent, iJ est possible de m.ontrer l'importance que tiennent la littérature et la correspondance par rapport à l'ensemble de ces supports. On peut discerner deux catégories principales de représentation.; la première est visuelle et orale et la seconde est écrite.

13

LA REPRÉSENTATION VISUELLE ET ORALE
Un peu plus de trois quarts de siècle après le conflit, la Première Guerre mondiale est encore présente, figurant dans la vie de tous les jours en France, sous forme de sites, de monuments, de cérémonies commémoratives, d'expressions et de films. Le sacrifice et la mort sont deux thèmes qui viennent à l'esprit de ceux qui sont allés visiter Verdun et se sont recueillis devant l'ossuaire. Ils ont une image imprimée dans leur souvenir qui ne les quittera jamais: celle de milliers de squelettes anonymes entassés derrière les fenêtres aux vitres poussiéreuses du monument, faisant face aux champs d'innombrables croix blanches. Selon Jay Winter, « Remembrance is part of the landscape» (Ie souvenir fait partie du paysage)4. C'est particulièrement vrai dans la région de Verdun où le terrain, jadis complètement labouré par les obus, ressemble toujours à un immense gruyère recouvert de verdure. L'histoire est réellement incrustée dans le paysage et se transmet par les yeux dans tout le corps du visiteur. Des images différentes surgissent à la vue de la tombe du soldat inconnu qu'abrite l'Arc de Triomphe depuis 1920. Il s'agit aussi d'un exemple de site consacré à la mémoire des combattants français, mais de toutes les guerres. En effet, combien de ceux qui se recueillent devant la flamme éternelle se rendent - ils compte que sous la dalle se trouve une victime de la Première Guerre mondiale? La visite de ces lieux commémoratifs nous montre la réalité de la guerre d'une façon collective, elle nous met devant la globalité de l'événement, elle nous raconte l' histoire d'un peuple entier.
4 Winter, Sites of Memory, Sites of Mourning, 14 p 1.

Ces images sont toujours représentatives de sacrifice, de mort et d'anonymat. Les cérémonies de commémoration, telle que la célébration annuelle de l'armistice du Il novembre 1918, assurent la pérennité de ces représentations. Il n'y a pas si longtemps, les vétérans de la Grande Guerre faisaient régulièrement partie de ces rites. Les plus jeunes d'entre eux sont maintenant centenaires, et le nombre de deux mille cinq cents encore en vie à la fin de 1997 s'est certainement amoindri depuis. Cette célébration, qui présente aux jeunes français l'image vivante de leur passé, devient de moins en moins personnalisée au fil des années. En effet, ceux qui en furent l'origine disparaissent. Les nouvelles générations peuvent quand même s'associer au témoignage de cet événement, qui, malgré les longues années nous en séparant, mérite toujours qu'une journée lui soit consacrée. Le vocabulaire créé ou associé au conflit à l'époque, qu'il soit français ou qu'il provienne de l'étranger, peut aussi être considéré comme représentatif de l'état d'esprit des combattants de la guerre de 1914-1918. Bien que leur utilisation soit moins souvent associée de nos jours à cette période, des mots tels que: tommy, tank, toto, gadin, marmite, roulante, guitoune... font toujours parti du vocabulaire français et sont occasionnellement employés. Néanmoins, en dehors du mot « poilu» se référant toujours aux soldats français de cette époque, ces mots n'évoquent plus automatiquement la Grande Guerre. Enfin les films, tels que A l'Ouest rien de nouveau de Lewis Milestone, basé sur le livre d'Erich Maria Remarque, donnent bien une image de la guerre mais adaptée pour Hollywood. Ce livre était déjà critiqué à l'époque par les vétérans pour ses inexactitudes. Cela peut néanmoins être un moyen utile pour concevoir le drame que fut cette guerre pour les jeunes hommes des deux camps, qui tous furent privés de leurs plus belles années, et beaucoup même de leur 15

vie. Malgré leurs imprécisions, les films peuvent évoquer de nombreux sujets de préoccupation des combattants, en les illustrant de manière frappante mais pas forcément fidèle. On s'aperçoit rapidement que les différents moyens de représentation appartenant à cette catégorie visuelle et orale du souvenir sont complètement dénués de sens personnel. L'individu n'en fait pas partie, seule la masse humaine entre en considération. C'est ainsi que la majorité des gens conçoivent le conflit sans considérer l'homme lui-même. Seule la dimension gigantesque de cette guerre reste dans les mémoires comme une partie de l'histoire. Aucun des thèmes chers aux combattants n'y apparaît. La meilleure manière de savoir ce qui préoccupait réellement le soldat est de considérer les témoignages écrits.

LA REPRÉSENTATION ÉCRITE
La représentation écrite concernant la Grande Guerre prend une multitude de formes. Il y a la presse régulière, mais qui ne donnait pas beaucoup d'informations sur la vie réelle et les préoccupations des soldats au front, et qui parfois même enrageait les poilus par ses oublis, ses inexactitudes et ses mensonges il y aussi celle des tranchées, remarquablement traitée par Stéphane Audoin-Rouzeau dans son ouvrage 14-18 Les Combattants des tranchées. Ces journaux des tranchées, difficiles à trouver de nos jours, non seulement sont passés sous les ciseaux de la censure, mais ne pourraient pas nous donner les détails personnels recherchés, les pensées et les soucis de l'homme de troupe. Ils ne pourraient donc pas aider à mieux comprendre ce qui se passait dans la tête d'un soldat du front ni donner une image plus claire et précise au niveau individuel. Les documents militaires officiels gardés dans les archives, tels que les rapports sur le moral des troupes et ceux sur la 16

correspondance civile et militaire, peuvent être très utiles et seront pris plus loin en considération car il s'agit de documents d'analyses fondés sur un ensemble de données, et encore une fois ne se situant pas au niveau individuel. Pour atteindre ce niveau personnel, il faut pouvoir obtenir des documents émanant du soldat lui-même. On peut observer pendant ce premier conflit majeur du vingtième siècle et durant les années qui suivirent, une effervescence de témoignages jusqu'alors sans égale: romans, poésies et lettres qui feront l'objet de notre analyse, carnets de route, journaux intimes, sOllvenirs, et chansons. Chacun des principaux pays ayant participé au conflit est représenté dans le domaine littéraire par un auteur qui a produit un témoignage de la vie de tous les jours au front: Le Prix de la Gloire d'Alistair Home, Orage d'Acier d'Ernst Jünger et Verdun de Georges Blond en sont des exemples. Il faut cependant remarquer que la plupart des supports écrits pour représenter et se souvenir de la guerre ont été modifiés soit par la censure de l'époque, soit pour la publication. En outre, certains furent écrits après la guerre, permettant à l'auteur une réflexion sur les événements et donnant lieu à des inexactitudes de circonstances. La sélection est difficile à faire et il serait impossible de parler de ces différentes expressions du souvenir sans mentionner le travail méticuleux effectué sur ce sujet par Jean Norton Cru et recueilli dans son ouvrage Témoins. Lui-même ancien combattant de cette guerre, il analysa et critiqua pratiquement tous les souvenirs de combattants publiés en français de 1915 à 1928. il admet avoir fait lui-même un tri préliminaire: Je ne suis subjectif que dans la mesure où, témoin moi-même, je juge des témoignages. Qui donc serait mieux à même de faire un premier triage des récits de combattants qu'un de leurs frères d'armes pourvu qu'il soit probe et patient dans ses recherches? Comment un 17
«

non-combattant de nos jours ou de l'avenir pourrait-il faire certaines critiques que l'on trouvera ici et qui seules peuvent établir que certains témoignages sont douteux5 ? » A la publication de sa première oeuvre, le nombre d'ouvrages traités se montait à un peu plus de trois cents et représentait les cinq genres déjà mentionnés. Les oeuvres traitant du conflit continuèrent à être publiées. Selon le Capitaine Rimbault : « Pour connaître la guerre commandant de compagnie qui vit nuit et jour dans modeme...Les camarades commandant de compagnie il faut l'avoir vécue comme au maximum... Seul celui la tranchée sait la guerre ce sont ceux qui vont du au poilu inclusivement. Les

autres, ce sont les chefs6. »
Il est impératif que seuls ceux qui partageaient la même vie dans les tranchées, les mêmes expériences journalières, puissent faire partie de cette étude, permettant ainsi les comparaisons de leurs réactions, de leurs sentiments face à des événements similaires. Les écrivains nés de cette guerre ou l'ayant traitée parce qu'ils y participèrent sont nombreux. C'est ainsi que des auteurs familiers tels que Jules Romains dans Les Hommes de bonne volonté, Roger Martin du Gard dans Les Thibault, Henri Barbusse dans Le Feu, LouisFerdinand Céline dans Voyage au bout de la nuit ou Cassepipe, Roland Dorgelès dans Les Croix de bois, et Jean Giono dans Le Grand troupeau décidèrent d'utiliser la forme du roman pour nous faire parvenir certains de leurs souvenirs de guerre. Des auteurs connus tels que Maurice Genevoix dans
5 Cru, Témoins, p VII. 6 Rimbault cité dans Cru., Témoins, p 465. 18

Ceux de 14, ainsi que d'autres qui l'étaient moins tels que Marc Bloch ou Louis Barthas dans Les Carnets de guerre de Louis Barthas, tonnelier, 1914-1918 préférèrent nous faire part de leurs expériences par la publication de leurs journaux intimes ou de leurs souvenirs de guerre. Apollinaire, dans Calligrammes, a choisi la poésie, comme d'autres dont on peut lire les vers dans En l'Honneur de la juste parole de Nancy Goldberg. Il existe là un foisonnement d' œuvres littéraires appartenant soit au domaine de la fiction soit à celui de la réalité, parfois un peu des deux, certaines provenant d'intellectuels, d'autres écrites par des hommes de milieux moins érudits. lis représentent cependant tous ce conflit, les uns comme toile de fond, les autres au cœur de leur œuvre. Les études historiques sont aussi là pour nous instruire et donner selon les uns une vue assez générale, selon les autres une vue très détaillée des événements. Il y a pourtant toujours un élément crucial qui leur manque, celui du

témoignage. « La mémoire utilise comme matériau le don de
l'expérience vécue7. » Sans cet élément d'expérience vécue, on a beau aligner des chiffres et des dates, rajouter quelques photos, il n'en reste pas rnoins que l'information ne contient rien de l'expérience personnelle des protagonistes ni des qualités littéraires particulières à la correspondance. Pour protïter all maximum de l'information, il est primordial que le lecteur comprenne la situation matérielle et les réactions du personnage, que celui-ci soit fictif ou réel. Les auteurs des oeuvres publiées ne représentent qu'une infime minorité des millions de soldats ayant participé à cette guerre d'usure. Les poilus et leurs familles ont échangé plusieurs millions de lettres et de cartes par jour pendant la durée de la guerre. Toutes ces voix, qui sont restées
7 Atlas, The Age of the Literary Memoir is Now dans The New York Times Magazine, 12 mai 1996, p 27.

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longtemps silencieuses pour le public, avaient pourtant essayé de s'exprimer et de se faire entendre à travers ces lettres personnelles. La correspondance des soldats est donc la mémoire la plus immédiate à laquelle on ait accès et peut aider à parfaire notre compréhension non seulement d' œuvres et d'études françaises, mais aussi de livres étrangers traitant des problèmes français au front, tels que Dare Call It Treason de Richard Watts, Between Mutiny and Obedience de Leonard Smith et Fallen Soldiers de George Mosse. Les travaux relativement récents de Gérard Canini, qui a réuni les actes de différents colloques portant sur les témoignages de la première guerre mondiale, nous présentent diverses études et leurs approches sur ce sujet. « Tous ces écrits de premier jet, jamais retouchés, donnent les impressions immédiates d'un peuple précipité dans la guerre. Cela en fait des documents particulièrement précieux, car produits en pleine action, sans ce fard littéraire, sans ces déformations dues au souvenir mal maîtrisé.. 8 » La spontanéité, l'originalité, le naturel de l'expression, donnent à ces correspondances leur caractère unique. Le destinataire devait aussi être unique; cependant, la lettre peut perdre son caractère transitif en ne s'adressant plus «à quelqu'un» en attendant sa «réponse », on peut alors la considérer comme un texte autonome9. Cette indépendance de la lettre la met à la frontière du privé et du public, la faisant passer de la communication à une certaine forme d'art...de littérature. Nous pouvons ainsi considérer ces textes, à l'origine privés, puis censurés et
8 Minet dans Canini, Mémoire de la Grande Guerre, p 143. 9 Landowski, La lettre comme acte de présence, p 24. 20

oubliés, maintenant mis au reconnus comme documents parlant du roman par lettres cerner la particularité exclusive

jour, comme dignes d'être littéraires et historiques. En Jean Rousset nous permet de de la lettre:

« Les personnages disent leur vie en même temps qu'ils la vivent; le lecteur est rendu contemporain de l'action, ilIa vit dans le moment même où elle est vécue et écrite par le personnage; car celui-ci, à la différence cette fois du héros de théâtre, écrit ce qu'il est en train de vivre et vit ce qu'il écrit; plus complètement qu'au théâtre, il se substitue à l'auteur et l'évince, puisqu'il est lui-même l'écrivain; personne ne parle ni ne pense à sa place, c'est lui qui tient la plume. Cette prise immédiate sur la réalité présente, saisie à chaud, permet à la vie de s'éprouver et de s'exprimer dans ses fluctuations, au fur et à mesure des oscillations ou des développements du sentimentlO.» Il est important de remarquer que Rousset parle ici de romans sous forme épistolaire et donc de fiction. Le succès d'un roman épistolaire est basé sur le fait que le lecteur est convaincu de la véracité des lettres, c'est-à-dire que l'auteur doit parfaitement se substituer au personnage qui est supposé écrire. C'est ainsi que Les Lettres portugaises furent longtemps tenues pour authentiques bien que nul n'ait jamais vu les originaux, et que l'auteur véritable n'en fut découvert que récemment, notamment grâce aux travaux de F. Deloffre. Dans le cas de nos correspondants, il s'agit de lettres authentiques, mais nous pouvons extrapoler ce que dit Rousset à propos de la lettre fiction: nous vivons dans le moment même où l'auteur vit et écrit réellement, et avons
10Rousset, Forme et signification, Corneille à Claudel, p 87. essais sur les structures littéraires de

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une prise immédiate sur une «réalité authentique ». Cela nous permet d'observer les changements qui se produisent au

fil des expériences d'un être humain « réel ».
Notre mémoire de la guerre à partir de quelques oeuvres littéraires françaises peut être focalisée plus précisément sur la vie de l'individu moyen en utilisant cette source alternative de renseignement que sont ces lettres saisies par la censure. Il est très difficile d'effectuer un choix parmi toutes ces oeuvres. « La place unique de la Grande Guerre dans l'histoire culturelle de l'Europe reflète non seulement l'immensité de ce désastre, mais aussi l'étonnante capacité des hommes qui servirent leur pays à méditer sur leur expérience en utilisant différents médias: la prose, la poésie, les arts visuels. Et ces méditations ont leur place parmi les grandes oeuvres du siècle!!.» En sélectionnant des ouvrages appartenant à la prose et à la poésie, on s'assure que les thèmes principaux seront représentés par des approches et des genres différents. C'est ainsi que La Boue de Maurice Genevoix, Les Croix de bois de Roland Dorgelès, Voyage au bout de la nuit de Céline et enfin Calligrammes d'Apollinaire deviennent des choix séduisants de comparaison. Les mémoires, deux types de romans, et la poésie permettent une juxtaposition intéressante avec la correspondance.

11

Becker cité dans Winter, Sites of Memory, Sites of Mourning, 22

p 28.

GENEVOIX, LA BOUE
« Parmi tous les auteurs de la première guerre mondiale

Genevoix occupe le premier rang sans contesteI2.» Sous Verdun (1916) et Nuits de guerre (1917) devaient être caviardés par la censure qui redoutait leur force et leur sincérité. Ce problème ne se pose sans doute pas pour les thèmes abordés dans La Boue, qui fut publié en 1921, donc après le conflit, et certainement moins soumis à Anastasie13 que les oeuvres précédentes. Le troisième de quatre volumes qui constituent Ceux de 14, livre dédié « à la mémoire des morts et au passé des survivants », contient plusieurs thèmes principaux sur lesquels Genevoix insistera et qu'il traitera d'une manière extrêmement précise. Il ne s'agit pas ici d'un roman mais bien d'un journal de guerre. C'est ainsi que grâce à son expérience vécue des conditions et des événements 14, nous pouvons être certains que les éléments qui apparaissent régulièrement dans son oeuvre sont d'abord ceux dont il a le plus souvent été témoin; ce sont probablement aussi ceux qui préoccupaient ses compagnons d'armes. Il s'agit pour ]' auteur, à travers ces descriptions, de montrer les événelnents tels qu'il a pu les voir et les ressentir. Trois thèmes principaux se distinguent particulièrement à la lecture de La Boue: les conditions de l'environnement, la réflexion personnelle et les relations humaines. L'élément certainement le plus frappant, qui apparaît très fréquemment tout au long de l'ouvrage, ainsi que dans le
12Cru, Témoins, p 144. 13 Nom donné à la censure. 14 Il est arrivé au front en août 1914 et fut blessé en avril 1915 aux Eparges, titre du quatrième volume. 23

titre lui-même: La Boue, est celui du milieu dans lequel les soldats évoluaient. L'importance très apparente et la précision de ces descriptions garantissent que les lecteurs auront une image fidèle des conditions de vie au front, qu'ils les lisent en contemporains de l'action ou tels que nous les lisons actuellement, plus de trois quarts de siècle après. TI semble presque que Genevoix veuille personnifier la nature en la représentant d'une part de manière précise mais souvent poétique, et d'autre part en la faisant apparaître avec la fréquence caractéristique d'un participant à la guerre. Les expressions réalistes telles que: « La nuit transparente et froide15 » , ou : les « piquets d'étai, posés à même le sol amolli d'eau, y plongent comme dans une gélatine16 » et bien d'autres représentent bien la nature comme hostile. Elle ne prend cependant pas parti; on ressent non seulement qu'elle est parfois, et même très souvent, un ennemi plus détesté que les Allemands, mais aussi qu'elle traite les deux factions avec une impartialité presque rassurante. Cet ennemi commun aux Français et aux Allemands ne rend pas les choses faciles pour « l'homme », harcelé en permanence par les intempéries. La plus grande partie de la guerre, semble-t-il, est passée soit à bâtir, à réparer, à renforcer, à isoler, ou à rendre le plus imperméables possible les tranchées, les abris, les guitounes et les huttes, soit à trouver des abris ou des refuges. Il paraît évident pour le lecteur que le souci primordial est de s'abriter des obus, des marmites, mais il semble qu'à plusieurs reprises les soldats, eux, soient prêts à tenter leur chance pour pouvoir obtenir un minimum de protection contre les intempéries, ou au moins s'efforcent de rendre leurs abris plus anti-pluie qu'anti-obus, comme le montre le court dialogue suivant entre le sous-lieutenant Genevoix et le soldat Porchon :

15Genevoix, La Boue, p 335 16/bid.,p341 24

« Soixante centimètres de masse couvrante; les mottes de déblai jetées à la diable. Contre les obus? Contre la pluie, je pense. Il paraît que toutes les marmites sont pour les tranchées d'en haut, ou pour
. 17 us oln .» P1 1

La pluie, la boue, la neige, le gel, le brouillard sont omniprésents. il arrive un point où le pouvoir de suggestion et de répétition est si fort que l'on à l'impression désagréable de les ressentir soi-même: « ...la pluie tombe toujours. Depuis que nous avons quitté la lande, elle nous ruisselle sur les épaules. A nos pieds, dans les fondrières du chemin qui dévale vers les Eparges, nous entendons rouler un torrent invisible. En bas, près des vergers, le bataillon fend de sa proue un lac ténébreux et sonore où les chaussures battent comme des rames. De loin en loin, sous nos semelles, des pontons de planches tremblotent. Des écharpes de pluie roulent à nos genoux, traînent sur nos visages leur effleurement glacé 18.» Cette description reflète fidèlement cet hiver 1914, qui ne sera cependant pas le plus rude des quatre hivers de la guerre car en 1917 tous les records de froid seront battus. Les conditions climatiques seront importantes du point de vue des opérations militaires, « Toute les actions engagées par les fantassins du premier Noël de la guerre sont sans lendemain. Dans l'argile de l'Artois, le 24 décembre, les troupes du 33e
17 18

Ibid., P 377. Ibid., P 434. 25

corps de Pétain ne peuvent pas avancer, le brouillard est trop dense. Une pluie diluvienne, les jours précédents, a noyé les lignesI9.» Les troupes et les équipements front. On avait eu l'idée brillante de faire porter des pantalons rouges aux troupes françaises, les rendant visibles à tout moment, et les transformant en cibles parfaites, plus particulièrement lorsque le temps était maussade et qu'il y avait de la neige partout. Les éléments sont donc au centre de l'action, et l'on a le sentiment qu'ils représentent un peu un acte de vengeance, de protestation contre la bêtise humaine et la stupidité du conflit. Ils font tout pour ralentir l'action comme pour donner d'amples temps de réflexion à tous ceux qui sont au front. Le passage suivant montre cette transition entre la nature, les éléments extérieurs dont la présence tenace est ressentie au cours de l'œuvre comme au cours du conflit, et l'intériorisation de ces éléments, leur incorporation à la réflexion. « Les garces de mouches! Nous avons beau secouer la tête et gifler l'air à tour de bras, elles reviennent à l'attaque en hordes obstinées. On en voit des grappes collées au plafond de planches, suspendues aux murs d'argile, agglomérées dans les encoignures. Elles enveloppent le tuyau du poêle d'une gaine grouillante à reflets métalliques, se grillent par dizaines à la flamme de la bougie, amoncelant au pied leurs cadavres sans ailes, pareils à de petites chrysalides noires... Chaque claque en écrabouille des légions, que nous jetons au feu, ensevelies dans un bout de journal. Vain massacre:
19Miquel, La Grande Guerre, p 220. 26

s'enlisent

sur tout le

elles sont trop, toutes celles des Eparges réfugiées dans la tiédeur de nos huttes, gorgées de graisses, de viandes pourries, de tous les détritus que le camp rejette sur les bords2o. » Il est difficile de ne pas associer cette image des mouches avec celle qu'utilisera plus tard (1943) Jean-Paul Sartre en associant ces insectes à la culpabilité d'Oreste et par là de l'humanité. Le terme d'existentialisme, bien que datant de 1925, aurait pu naître dans les tranchées. L'existence de l'homme et la condition humaine sont remises en question. La responsabilité du monde en guerre est reflétée dans la nature et, bien sûr, imputée aux hommes, alors que l'on parle encore de nos jours du « conflit inévitable ». Genevoix utilise un anthropomorphisme et présente dans ce court paragraphe une concentration d'idées. Ce procédé lui aurait sans doute permis d'échapper à la censure quelques années auparavant. Ce n'est sûrement pas une simple coïncidence si l'auteur utilise des expressions telles que « hordes obstinées », « amoncelant au pied leurs cadavres », « écrabouille des légions », « ensevelies », « vain massacre» et « viandes pourries ». Toute l'horreur de la guerre et sa futilité sont représentées dans la nature et dans ces quelques lignes qui vont crescendo au fur et à mesure que l'action se développe. Ces images parfois si violentes et d'un dur réalisme peuvent rappeler, bien que dénuées d'ironie, les termes qu'utilise Voltaire dans cet extrait de Candide: « Je me débarrassai avec beaucoup de peine de la foule de cadavres sanglants entassés, et je me traînai sous un grand oranger au bord d'un ruisseau voisin; j'y tombai

20 Genevoix, La Boue, p 376. 27