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Lire la presse d'expression française en Egypte

De
313 pages
Comment une presse francophone a-t-elle pu naître et se développer pendant un siècle et demi dans un pays de langue arabe ? Plus de 700 périodiques ont vu le jour durant cette période. certains n'ont paru qu'une seule fois, d'autres ont vécu plus de 50 ans. A quoi tient leur longévité ? Pourquoi la presse francophone a-t-elle connu une telle expansion en Egypte, alors qu'elle est réduite aujourd'hui à la portion congrue ?
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LIRE LA PRESSE D'EXPRESSION , FRANÇAISE EN EGYPTE
1798 - 2008

Comprendre le Moyen-Orient Collection dirigée par Jean-Paul Chagnollaud

Aurélien TURC, Islamisme et Jeunesse palestinienne, 2009. Christine MILLIMONO, La Secte des Assassins, Xr - XIIr siècles, 2009. Jérémy SEBBANE, Pierre Mendès France et la question du Proche-Orient (1940-1982), 2009. Rita CHEMALY, Le Printemps 2005 au Liban, 2009. Anne-Lucie CHAIGNE-OUDIN, La France dans les jeux d'influence en Syrie et au Liban, (1940-1946), 2009. May MAALOUF MONNEAU, Les Palestiniens de Jérusalem. L'action de Fayçal Husseini, 2009. Mohamed ABDEL AZIM, Israël et ses deux murs. Les guerres ratées de Tsahal, 2008. Michel CARLIER, Irak. Le mensonge, 2008. Nejatbakhshe Nasrollah, Devenir Ayatollah. Guide spirituel chUte, 2008. Mehdi DADSET AN et Dimitri JAGENEAU, Le Chant des Mollahs: la République islamique et la société iranienne, 2008. Chanfi AHMED, Les conversions à l'islam fondamentaliste en Afrique au sud du Sahara. Le cas de la Tanzanie et du Kenya, 2008.
Refaat EL-SAID, La pensée des Lumières en Égypte, 2008.

(Ç) L'Harmattan, 2009 5-7, rue de l'Ecole polytechnique; 75005 Paris
http://www.librairieharmattan.com diffusion.harmattan@wanadoo.fr harmattan I@wanadoo.fr

ISBN: 978-2-296-08419-3 EAN : 9782296084193

Jean-Jacques LUTHI de l'Académie des Sciences d'Outre-Mer

LIRE LA PRESSE D'EXPRESSION , FRANÇAISE EN EGYPTE
1798 - 2008

L'Harmattan

Du même auteur
Histoire de l'art - Gaston Pierre Galey, Genève, Art Graphique, 1972
1974

- Émile

Bernard

l'initiateur,

Paris, Caractères,

- Émile

Bernard à Pont-Aven,

Paris, Nouvelles Éditions Latines,

1976 - Émile Bernard en Orient et chez Paul Cézanne, Paris, Nouvelles Éditions Latines, 1978 - Émile Bernard - Catalogue raisonné de l'œuvre peint, Paris, S.LD.E., 1982 - Sur les pas d'Émile Bernard en Égypte, Alexandrie, L'Atelier, 1985 - Émile Bernard, Paris, Éditions de l'Amateur, 2003 (en collaboration)
Égypte (littérature, linguistique, ethnographie)

- Introduction

à la littérature d'expression française en Égypte, Paris, L'École, 1974 - Aperçu sur la Presse d'expression française en Égypte, Alexandrie, L'Atelier, 1978 - Le français en Égypte - Essai d'anthologie (50 écrivains), Beyrouth, Maison Naaman pour la Culture, 1981

-

Cinquante

ans de littérature

d'expression

française

en Égypte,

Alexandrie, L'Atelier, 1985 - Égypte, qu' as- tu fait de ton français? Paris, Éd. Synonymes, 1987 - L'Égypte des rois (1922-1953), Paris, L'Harmattan, 1997 - La vie quotidienne en Égypte au temps des khédives (/8631914), Paris, L'Harmattan, 1998 - Regard sur l'Égypte au temps de Bonaparte, Paris, L' Harmattan, 1999 - La littérature d'expression française en Égypte, Paris, L'Harmattan,2000 - Anthologie de la poésie francophone d'Égypte (28 poètes), Paris, L'Harmattan, 2002 - Égypte et Égyptiens au temps des vice-rois (/805-1863), Paris, L'Harmattan,2003

- En quête dufrançais

d'Égypte, Paris, L'Harmattan,
-

2005

- L'Égypte

en république

La vie quotidienne 1952-2005 (en
Paris,

collaboration avec A. Moghira), Paris, L'Harmattan, 2006 - Entretiens avec des auteurs francophones d'Égypte, L' Harmattan, 2008

Participation - Les Avant-gardes littéraires du xx: siècle, Bruxelles, Association Internationale de littérature comparée, Université Libre de Bruxelles, 1977 - Hommes et Destins (Dictionnaire biographique d'Outre-Mer,
Tome IV), Paris, Académie des Sciences d'Outre-Mer, 1986 - Pont-Aven et ses peintres à propos d'un centenaire, Rennes, Les Presses Universitaires de Rennes, 1986 Direction (en collaboration)

- Dictionnaire

général de la francophonie, Paris, Letouzey &

Ané, 1986. Supplément, 1996 - L'Univers des Loisirs, Paris, Letouzey & Ané, 1990

Traductions (en collaboration avec Marianne Luthi) - Herrmanns, Ralph, L'Incomparable archipel de Stockholm, Stockholm, Askild & Kamekull, 1980 - Andstrom, Bobby, Suède, Stockholm, Legenda, 1986 - Andstrom, Bobby, L'Archipel de Stockholm, Stockholm, Legenda, 1988

-

Andstrom,

Bobby, Bobby,

Un voyage Bienvenue

de rêve à travers à Stockholm,

la Suède, Stockholm,

Stockholm, Wahlstrom & Widstrand, 1993 et 1994

- Andstrom,

Wahlstrom & Widstrand, 1994 - Andstrom, Bobby, La Vallée du Malar, Stockholm, Wahlstrom & Widstrand, 1996 et 1998

*

PRÉFACE
Voilà un ouvrage que nous attendions! Dans ses livres précédents, qui portent souvent sur la francophonie en Égypte, Jean-Jacques Luthi faisait allusion çà et là à l'importance de la presse égyptienne de langue française.

Les chiffres impressionnants qu'il avançait - plus de 700
titres - donnaient l'envie d'en savoir plus. Notre vœu est exaucé avec cet ouvrage qui livre un panorama sur toute la diversité de cette presse durant ses 200 ans d'existence. Ces quotidiens et périodiques montrent que la lingua franca était celle de l'échange au 19èmesiècle, mais aussi l'importance de l'enseignement apporté par les ordres religieux français dans leurs prestigieux collèges qui allaient se développer à la fin de ce même siècle, rassemblant dans une même éducation les élites égyptiennes et celles des communautés étrangères qui vivaient en Égypte. Cette francomanie pouvait aussi prendre l'aspect, on l'a souvent souligné, d'une certaine résistance à l'occupant anglais et nul doute que Lord Cromer devait enrager à l'idée de devoir publier un supplément en français à son Egyptian Gazette, s'il voulait attirer quelques lecteurs. Cette presse francophone d'Égypte dépassait de loin les seuls intérêts français et la relative modestie de la présence des Français en Égypte. On y trouve la façon dont l'opinion égyptienne débattait de la politique pendant deux siècles, le rapport du pouvoir khédivial avec l'aspiration vers une plus grande démocratie; les débats sociaux - notamment sur ce féminisme égyptien tout à fait admirable de modernité -, les mouvements religieux, les créations littéraires souvent de qualité. On y trouve aussi tous les faits et chiffres que l'historien peut glaner sur la vie financière, commerciale, agricole, etc. À travers ces journaux, on peut relire l'histoire de l'Égypte jour après jour, avec les opinions 5

contradictoires de toutes ses composantes, les périodes de prospérité, de crises et de guerres de ce grand pays. L'intérêt de cette presse réapparaît grâce à l'érudition patiente de Jean-Jacques Luthi: ces collections ne sont pas

rassemblées en un lieu unique - le dépôt légal n'existe que
depuis 1948 en Égypte. Fréquentant inlassablement de multiples bibliothèques publiques et privées, Jean-Jacques Luthi a recensé une documentation jusqu'à présent inégalée et nous avons envers lui une énorme reconnaissance pour ce travail qui semblait au départ infaisable pour les forces d'un seul homme. Son œuvre pionnière marque le véritable début des études sur la presse égyptienne de langue française et elle suscitera de nombreuses recherches ultérieures, faisons-en le pari. Cette œuvre servira d'exemple aussi pour les autres presses de langue étrangère en Égypte: les journaux et périodiques italiens, grecs, arméniens, maltais... évoqués par l'auteur, même si la presse francophone est de loin supérieure en nombre de titres et en tirage. Nous n'oublions certes pas la presse arabophone, mais le premier journal en arabe n'apparaît qu'en 1828. À vrai dire, elle pose moins de problème de documentation que la presse égyptienne de langue non arabe, car elle est déjà largement disponible sous forme électronique. C'est le vœu que l'on peut formuler désormais: JeanJacques Luthi a réalisé le travail premier et fondamental de rassembler toutes les informations sur la localisation de cette presse francophone d'Égypte. TIconvient maintenant de sauver cette documentation de premier ordre et d'en entreprendre la numérisation de façon à la mettre à la disposition de tous, historiens, chercheurs et aussi d'un large public amoureux de l'Égypte et de son histoire.

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Enfin, au-delà de ces deux siècles de publications de périodiques francophones en Égypte, quelle est la situation actuelle, que peut-on supposer de l'avenir, alors que les journaux d'autres langues que l'arabe et l'anglais ont tous disparu? Les collèges francophones continuent inlassablement leur enseignement (12.000 élèves à l'heure actuelle dans la seule Alexandrie) et fournissent autant de lecteurs potentiels. On notera avec un certain optimisme que survit un quotidien plus que centenaire (Le Progrès Égyptien) et que depuis une quinzaine d'année est publié un hebdomadaire de qualité (Al-Ahram Hebda). Si l'on peut dire, la situation pourrait être pire pour la francophonie, au moment où deux publications électroniques viennent d'apparaître sur Internet, l'une quotidienne, l'autre hebdomadaire: il y a encore dans l'Égypte d'aujourd'hui, des lecteurs qui restent fidèles à une presse en français! Jean-Yves Empereur Directeur de Recherche au CNRS

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INTRODUCTION LES ORIGINES ET L'ÉVOLUTION DE LA PRESSE ÉGYPTIENNE D'EXPRESSION FRANÇAISE Chronologie et genres Plusieurs enquêtes sur la presse écrite d'expression française en Égypte ont précédé la nôtre sans épuiser le sujet. La plupart ne dépassaient guère quelques dizaines de pages. Un auteur arabophone a même publié un livre partiellement sur ce thème mais qui n'a jamais été traduit en français!. Encore est-il incomplet puisqu'il va de 1798 aux années 1950 seulement. Ces constatations nous ont amenés à en faire un relevé, le plus complet et le plus précis possible, compte tenu des difficultés matérielles (pertes, dispersion, vieillissement, indifférence...), inhérentes à cette sorte de support. Où peut-on feuilleter, aujourd'hui, la presse égyptienne de langue française? À la Bibliothèque Nationale du Caire (Dar el-Koutoub), bien entendu. TI faut se souvenir, toutefois, que le dépôt légaF, en Égypte, est d'instauration très récente. Jusqu'à là, c'était un usage, sans plus. Ajoutons que les revues sont, en général, mieux conservées que les quotidiens parce que pour ces derniers l'impression se fait sur du papier de moins bonne qualité que celui des hebdomadaires et des mensuels. D'ordinaire de plus petites dimensions aussi, ceux-ci sont très souvent reliés par les bibliothèques avant de les mettre entre les mains des lecteurs. Et ailleurs, où en trouve-t-on? Nous citerons
! Ibrahim Abdou, Evolution de la presse égyptienne au 2(/ siècle, Le Caire, 3e édition, 1982. B.I.M.A. 074 (620) ABD (en langue arabe). 2 Après des essais hésitants et renouvelés depuis 1948, le dépôt légal en Égypte a connu trois phases: Loi N" 354 de l'année 1954, entrée en vigueur en 1955 ; Loi N° 014 de l'année 1968 et la Loi N" 038 de l'année 1992. 9

parmi les plus importantes: la Bibliothèque de l'Institut d'Égypte, l'Institut Français d'Archéologie Orientale, la Société de Géographie d'Égypte, ou celles, semi-publiques des Pères dominicains (Abbassieh) et des Pères jésuites (Faggalah), au Caire, ainsi que la Bibliothèque Municipale d'Alexandrie et la Bibliotheca Alexandrina. À Paris, la Bibliothèque Nationale conserve d'anciens périodiques mais peu de récents. On peut aussi en lire à la Bibliothèque Sainte-Geneviève, la Bibliothèque des Langues Orientales, la Bibliothèque du Saulchoir, la Bibliothèque de l'Institut du Monde Arabe et à l'Association Israélite Universelle. On en trouve également au British Library de Londres et à la Bibliothèque du Congrès à Washington, aux Etats-Unis. Des particuliers, enfin, m'ont invité plus d'une fois à feuilleter les collections qu'ils possédaient, souvent incomplètes ou parfois même des numéros dépareillés, mais toujours d'une valeur culturelle certaine que je n'ai pas voulu négliger. * Toute l'histoire au quotidien de l'Egypte du 1ge et de la première moitié du 20e siècle se déroule le long des colonnes des périodiques d'expression française. Les événements locaux et internationaux observés par les autochtones ou les résidents dont les points de vue - dans l'ensemble - n'étaient ni plus justes ni moins respectables que ceux des publications arabophones, méritaient qu'on s'y arrêtât. Les gazettes francophones, dans une très large majorité, défendaient des idées de liberté, de droit à la vérité, d'accès au mieux-être et de participation à la gestion des affaires de l'État..., seule l'application différait. Longtemps, néanmoins, les résidents européens crurent, de bonne foi, à leur supériorité intellectuelle et technique. Mais rares, à l'époque, furent ceux qui admirent qu'en offrant aux Égyptiens les mêmes instruments de connaissances dont se servaient les Occidentaux, les autochtones seraient susceptibles d'en faire un aussi bon 10

usage. Les écoles européennes établies dans le pays dès le milieu du 1ge siècle apportaient un témoignage décisif à cet égard. Chaque année, des centaines de jeunes gens (et jeunes filles) formés dans ces établissements allaient grossir les rangs des employés dans les banques, le commerce, le journalisme, l'enseignement... Restait que les idées d'expansion coloniale et de prépondérance raciale obnubilaient plus d'un esprit étranger. En fondant une presse populaire (1798) - pierre angulaire du renouveau en Méditerranée orientale et méridionale - Bonaparte conféra à cette entreprise française un ascendant moral et intellectuel tel, que son message se répandit au Proche-Orient tout le long du 1ge et du 20e siècle, portant au loin la pensée et les aspirations de l'Égypte. Cette exemplarité ne s'est jamais démentie depuis. Par ailleurs, certaines feuilles égyptiennes furent imprimées en Occident, pour être au plus près de ceux-là mêmes à qui elles étaient destinées. L'absence totale d'imprimeries et de journaux en Égypte obligea Bonaparte à y pourvoir. TI était d'ailleurs indispensable de créer un lien entre les membres de l'Expédition d'Égypte (1798-1801) et leurs dirigeants, diffuser les proclamations du Général, éditer des brochures et des revues où tout un chacun trouverait des nouvelles de France et de répondre au questionnement des nouveaux arrivants au sujet de la contrée où Bonaparte les avait conduits. La presse de langue française remonte donc à la fin du 18e siècle. Elle était destinée, en priorité, à l'armée d'occupation, aux intellectuels qui avaient suivi Bonaparte dans son aventure orientale et, d'une manière générale, aux résidents français et aux Égyptiens connaissant la langue du conquérant. Bien entendu, les exemplaires qui parvenaient en Europe étaient lus avec grand intérêt car, pour la première fois, on y parlait d'une manière scientifique et avec compétence d'un pays qui, jusqu'alors, était peu accessible aux étrangers. 11

Pour avoir un journal, encore fallait-il disposer d'une imprimerie. À l'époque, il n'en existait pas en Egypte3. Le Général avait eu soin d'en faire embarquer une d'Italie avec tout le personnel et le matériel nécessaires à son bon fonctionnement. Elle était dirigée par Jean Joseph Marcel (1775-1854). On l'établit d'abord à Alexandrie puis au Caire où elle prit le nom d'« Imprimerie Française et Orientale» puis d'« Imprimerie Nationale ». Par ailleurs, le citoyen Marc Aurèle (1775-1832) subjugué par Bonaparte, suivit l'Expédition avec une presse privée. TI fut même chargé de l'impression des premiers numéros d'un périodique. TI ne faut pas perdre de vue, non plus, qu'il existait une troisième imprimerie destinée aux travaux de reproduction de dessins et de plans en taille douce. Fondée par Nicolas Jacques Conté (1775-1805), elle avait à sa tête le citoyen Hochu, rapporte A. Geiss dans son étude sur l'imprimerie en Égypte. Le premier périodique à paraître fut Le Courrier de l'Égypte (avec un seul R d'abord !) en date du 12 Fructidor, An VI (29 août 1798). Le dernier parut le 8 Messidor, An IX (27 juillet 1801). À côté de ce journal, disons grand public, on lança La Décade Égyptienne (1er octobre 17981801), plus scientifique et très sérieuse. Y collaboraient en grande partie les membres de l'Institut d'Égypte récemment fondé. Diffusés en Europe, ces organes de presse rédigés
avec intelligence donnaient de nouveaux aperçus sur la

contrée dans des domaines aussi divers que l'économie, les sciences naturelles, la politique, la poésie et même l'archéologie. À la fin de l'Expédition d'Égypte (1801) toute publication de périodiques cessa pendant plus de vingt-cinq ans. Malgré l'appel de Mohamed-Ali à des étrangers en vue de moderniser le pays, leur nombre - autour de 3 000 à

l'époque - ne justifiait pas encore l'apparition d'une presse
3 Selon Abderrahman une à Constantinople, AI-Djabarti, le chroniqueur égyptien, il en existait mais on le savait peu en Égypte.

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particulière. Sans doute, les bateaux qui sillonnaient la Méditerranée apportaient-ils, en suffisance, journaux et revues aux petites colonies étrangères établies surtout à Alexandrie et au Caire. Toutefois, en 1827, on vit naître et disparaître très vite à Alexandrie: L'Écho des Pyramides. À quelque temps de là, Mohamed-Ali lançait en turc d'abord, puis en arabe et en turc, un journal: Al- Wakae' al-Masriya (Les Événements Égyptiens),1828-1846, suivi du Moniteur Égyptien (1833), journaux sans lendemain. Cependant, à notre avis, le plus intéressant périodique de cette époque reste encore Miscellanea IEgyptiaca, revue littéraire et

archéologique publiée par Prisse d'Avennes - alias Idris
Effendi (1807-1879) - qui fait encore autorité. Sous la vice-royauté de Mohamed-Saïd (1822-1863), prince moderne et éclairé, parurent en français: Le Sphynx (1859) et La Presse Égyptienne (1859). Même s'il n'en reste aucun exemplaire, cela signifie tout de même que la colonie étrangère installée en Égypte était assez importante pour soutenir l'effort d'un journalisme d'amateur. N'oublions pas que c'est sous les auspices de ce monarque qu'a été créé L'Institut Égyptien (1859), descendant direct de L'Institut d'Égypte fondé naguère par Bonaparte. Cet organisme scientifique publiait un Bulletin (1859) qui donnait un aperçu de ses activités et les résultats de ses travaux. On était alors à la veille de mettre en chantier le colossal projet du Canal de Suez (1859). Durant la période s'étendant de 1827 à 1860, comme on vient de le voir, il est évident que l'on a plutôt affaire à des tentatives de journalisme sporadiques et limitées. Mais à partir de cette dernière date, on considère que la presse devenue adulte en raison de circonstances précises, acquiert une place essentielle dans la société cosmopolite des grandes métropoles égyptiennes. Les autochtones apparaissent cependant peu dans cette presse. Dès lors, on peut distinguer quatre périodes dans l'évolution du journalisme de langue française sur les rives du Nil.

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La première s'étend grosso modo de 1859 à 1882. On la considère comme la période héroïque de la presse locale par ses engagements politiques souvent audacieux, téméraires même. Elle va du début des travaux de terrassement du canal de Suez à l'Occupation britannique (1882). La seconde période couvre les années 1883 à la fin de la première guerre mondiale. Elle voit, entre autres faits politiques majeurs, la signature de l'Entente Cordiale franco-britannique en 1904. En Égypte même, sous l'occupation anglaise, les troubles succèdent à des moments d'apaisement relatif. La troisième commence en 1919 avec la révolution égyptienne et se termine en 1952, à la prise du pouvoir par les Officiers Libres. L'Égypte retrouve alors une grande partie de son indépendance (1922), dénonce les « Capitulations» (1937) et procède à l'arabisation de son administration. Si la situation socio-économique et la démographie se montrent déjà préoccupantes, elles empirent encore avec la guerre 1939-1945. Pour toutes ces raisons, beaucoup d'étrangers, souvent installés depuis deux ou trois générations, quittent le pays. La dernière période, enfin, va de la Révolution de 1952 à nos jours. On note comme conséquence de ce bouleversement l'effacement de l'influence européenne et la disparition quasi totale de la presse étrangère, en particulier d'expression française, qui avait été si importante. Mais voyons cela avec plus de détails. Pourquoi la date de 1859 nous paraît-elle si importante pour la presse de langue française? C'est qu'elle est considérée comme un tournant historique. Sur le plan politique d'abord. Au lendemain de la guerre victorieuse de Crimée (1854-1856), celle-ci rendait à la France la place qu'elle avait perdue depuis le Congrès de Vienne (1815). C'est depuis ce moment également qu'en Égypte, les journaux ont cessé d'être aux mains d'amateurs plus ou moins sérieux des époques antérieures. On était alors à la veille du percement de l'isthme de Suez, sujet de discussions passionnées sur les deux rives de la 14

Méditerranée. En Égypte même, les colonies étrangères, par leurs investissements matériels dans les domaines de l'économie, de la finance et de l'éducation, acquéraient de plus en plus d'influence et faisaient ainsi de l'ombre aux autochtones. On comptait alors quelque 180000 étrangers, établis en Égypte, en 1876. Parlant d'éducation, évoquons ici la naissance de la francophonie orientale, vers 1850, s'appuyant sur le nouvel État égyptien ouvert au modernisme et aux minorités allogènes éclairées. Les écoles étrangères, surtout françaises qui s'installent alors dans le pays sont massivement religieuses (chrétiennes) à leur début et répandent une culture européenne: deux concepts qui éloignaient bien des autochtones de cette formation. Curieusement, cette résistance à l'éducation occidentale n'a jamais cessé et, aujourd'hui encore, l'opposition dénonce un complot contre l'arabisme et l'islam entretenu par les écoles de langues et autres centres éducatifs. Ignorance, jalousie, obstination... qui le dira? En tous cas, de ces établissements scolaires sortiront, en grande partie, lecteurs

et publicistes qui prendront la relève des étrangers français en grand nombre - qui ont lancé le journalisme d'expression française sur les rives du Ni14. À la même époque, ingénieurs, techniciens, contremaîtres, ouvriers étrangers et leurs familles avaient créé à Port-Saïd une véritable colonie française. Une fièvre intense régnait dans tous les milieux politiques, diplomatiques et financiers. On vivait, par conséquent, un moment-clé de l'histoire de l'Égypte moderne. Les quelque soixante-dix périodiques d'expression française, tout ou

partie, qui paraissent de 1859 à 1882 - et la liste n'est pas
complète - représentaient la période épique de la presse locale. La guerre franco-prussienne de 1870-1871 porta atteinte au prestige national certes, mais Fachoda (1898)
4 Pour plus de détails, voir notre Introduction à la littérature d'expressionjrançaise en Égypte, Paris, l'École, 1974, p. 40-67.

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tout autant. En revanche, le succès grandissant du canal de Suez, la présence de nombreuses écoles françaises (laïcs et religieuses), le rôle efficace de la finance française et les relations amicales qu'entretenait l'Égypte avec la France, créaient sur les bords du Nil des conditions favorables aux échanges intellectuels. C'était aussi l'ère de violentes polémiques entre Français et Anglais. TI suffit de lire Le Bosphore Égyptien (1881) et l'Egyptian Gazette pour en être persuadé. On se bagarrait, on s'injuriait, on se provoquait même en duel! Rappelez-vous que Raymond Colrat de L'Égypte (1876) défia Santorelli de L'Orient à propos du bon droit des Égyptiens! Car l'opinion demeure une maîtresse exigeante... Pourtant, ces innombrables

malentendus perdirent leur sens en 1904 avec la signature
de l'Entente Cordiale entre Paris et Londres. Les Égyptiens, eux, se sentirent lâchés par cet accord: les Français n'étaient plus tout à fait de leur côté... Au cours de ces années, tout évoluait beaucoup plus vite qu'auparavant. Les colonies étrangères s'étoffaient et devenaient plus nombreuses. Elles se dotaient de responsables et de représentants, de lieux de réunions, d'églises, d'hôpitaux, d'écoles, d'institutions caritatives etc. Ces groupements nationaux étaient protégés par les « Capitulations» - droits réciproques accordés depuis 1535 par le Sultan de Turquie aux étrangers vivant sur son territoire - des exactions des gouverneurs régionaux souvent corrompus. Les colonies jouissaient de privilèges souvent exorbitants. Ainsi, par exemple, étaient-elles exonérées d'impôt. Autre avantage exceptionnel: la Police ne pouvait intervenir qu'accompagnée du consul dont relevait le contrevenant qui avait tout le temps de disparaître. De plus, les délinquants étrangers étaient jugés par leurs consuls respectifs (laxistes) et non par les tribunaux nationaux et, de ce fait, critiqués par les Égyptiens. Ces prérogatives étaient souvent détournées par des escrocs et ils pullulaient! L'ensemble de ces abus amena, après plus d'une décennie de tractations, à la fondation des Tribunaux d'Exception 16

dits aussi Mixtes (1876-1949). Une dizaine d'années durant, les journaux dissertèrent de l'opportunité d'une telle institution. Parallèlement, le creusement du canal de Suez (1859-1869) soulevait un grand nombre de problèmes économiques, financiers, sociaux et techniques autour desquels polémiquait la presse nationale et mondiale. La modernisation du pays attirait, par ailleurs, des entreprises industrielles et commerciales, surtout en ce qui concerne les transports, le traitement du coton et de la canne à sucre. Ces activités avaient besoin de coordination que la fondation de la Bourse d'Alexandrie leur donna en 1861. La nécessité d'une presse sérieuse se faisait plus que jamais sentir. Ainsi, en 1863, citerons-nous L'Égypte de Darvieu et A. Mourès, très critiques envers le khédive. Moins incisifs, on connaît: Le Nil (1866) de Nicoullaud, bi-hebdomadaire économique, et Le Journal du Canal (1867) de M. Moll à Port-Saïd. En 1869 parut L'Impartial d'Égypte. Antoine Mourès y réclamait l'indépendance de l'Égypte et stigmatisait l'avidité des étrangers. On se souvient encore du Bosphore Égyptien (1881-1895) et de ses démêlés retentissants, d'abord avec Nubar pacha, ministre du khédive, et un peu plus tard avec les Anglais... Ce journal, entre-temps, s'était taillé une place exceptionnelle dans le concert cacophonique de la presse étrangère. Souvent portés par de nobles sentiments, les journalistes n'avaient guère le sens de la gestion ni celui de la mesure et leurs périodiques disparaissaient rapidement. D'autres, se montrant agressifs, le khédive rachetait alors la feuille au prix fort pour faire taire les censeurs. On était encore loin de la démocratie... Nous nous permettrons, ici, d'ouvrir une parenthèse pour dire au lecteur qu'il existait à côté de la presse française une autre, non moins importante, de langue arabe - Al-Ahram (1876) par exemple - mais beaucoup moins violente envers l'État. Celui-ci sévissait immédiatement et la sanction était souvent la suspension temporaire sinon la fermeture définitive de la gazette incriminée. À part la 17

française, les autres colonies étrangères possédaient également des journaux en langue nationale: italiennes, grecque, arménienne6, maltaise..., plus tard anglaise et allemande. Citons, vers 1890, la presse arabe représentée par AI-Falah (Le Progrès) et AI-Kahira al-Hurra (Le Caire Libre); les Grecs eux lancèrent: Homonia, 0 Chronos, Daphné, Kairon, Phos, Elevtheria, Anatoli, Byzantion... qui firent des carrières fort honorables. Ces périodiques n'avaient pas la même audience que la presse francophone puisque le français était devenu, entre-temps, la langue commune des échanges dans les grandes métropoles égyptiennes. À cet égard, nous avons également relevé plusieurs organes bilingues, parmi lesquels nous citerons: Le Journal d'Abou Naddara Zarka (1877, organe satirique franco-arabe), l'Egyptian Gazette (franco-anglais), L'Arte (vers 1890, franco-italien), Le Courrier d'Égypte (1897, franco-allemand), La Voix du Peuple (1910, grécofrançais), ce qui témoigne assez de l'ascendant du français sur les rives du Nil. .. Cela dit, revenons à notre sujet. Les dépenses somptuaires engagées par le khédive Ismaïl en vue d'achever le canal de Suez et faire face aux festivités prévues pour son inauguration, sans compter les frais occasionnés à la modernisation du Caire, précipitèrent le pays dans une situation économique désastreuse et ce fut bientôt la banqueroute. Les créanciers aux abois finirent par obtenir l'éviction d'Ismaïl pacha et son remplacement par son fils, Tewfik pacha. Une Caisse Étrangère fut alors
S Pour la presse de langue italienne en Égypte, voir d'Edoardo D. Bigiavi: Noi e l'Egitto, Livorno, Arti Grafiche, 1911. L'auteur compte une cinquantaine de périodiques entre 1846 et 1911. Pour la suite voir l'index en lettres latines de l'ouvrage en langue arabe d'Ibrahim Abdou, L'évolution de la presse égyptienne..., Le Caire, 1982. Bibliothèque de l'LM.A. 074 (629) ABD. 6 Selon un document inédit, les Arméniens auraient possédé une dizaine de périodiques entre 1902 et 1960. Voir d'A. Kapoïan- Kouymjian, L'Égypte vue par les Arméniens, Paris, 1988 et le Centre de recherche sur la diaspora arménienne à Paris. 18

imposée au pays et une partie importante de la Dette devait être remboursée par les impôts prélevés sur trois régions, les recettes du Chemin de fer et des Douanes. L'État égyptien se voyait ainsi amputé de rentrées importantes et ce pendant une quarantaine d'années. À l'ingérence étrangère dans les finances nationales s'ajouta en 1877 celle de l'administration d'un « Conseil des ministres» formé de trois membres: un Français, un Anglais et un Égyptien. De là s'ensuivit une explosion nationaliste qui, l'année suivante, prit la forme d'un soulèvement de l'armée conduit par le colonel Orabi pacha (1839-1911), l'un des premiers officiers supérieurs égyptiens promu lors des réformes de Saïd pacha. Le khédive Ismaïl, fort de l'appui de l'opinon publique, renvoya les ministres étrangers mais le Sultan manipulé par les Anglais, le força à abdiquer le 25 juin 1879. En 1881, le colonel Orabi pacha obtint des élections libres. Elles donnèrent la victoire au parti nationaliste. Devenu ministre de la Guerre Orabi réclama, à nouveau, la suppression du Condominium franco-britannique. Un climat délétère s'installa dans le pays, dès ce moment. L'affaire s'envenima, l'Europe s'en mêla, craignant que les créances ne fussent plus honorées et qu'une menace planât sur les étrangers devenus arrogants. Les flottes de la Grande-Bretagne et la France cinglèrent alors vers l'Égypte et envoyèrent un ultimatum que rejeta Orabi pacha, alors gouverneur d'Alexandrie. Provoquée intentionnellement ou non, une émeute éclata dans le grand port, au cours de laquelle on déplora la mort d'un certain nombre d'étrangers. L'escadre anglaise après avoir bombardé la ville, débarqua des troupes pour sauver le khédive et restaurer l'ordre intérieur, prétendit-elle. Entre-temps, la France s'était retirée de ce guêpier. Une bataille (Tall alKabir, 1882) mit aux prises Orabi pacha et l'armée britannique descendue à Port-Saïd, malgré les protestations des autorités du Canal qui voulaient maintenir l'indépendance de cette voie d'eau internationale. L'Égyptien vaincu fut exilé à Ceylan. Malgré les 19

admonestations réitérées de l'Europe, l'Angleterre refusa de se retirer de l'Égypte, sous prétexte de protéger les étrangers. Le 2 août 1882, les Anglais occupaient l'Égypte et mirent ainsi le monde devant le fait accompli. Les journaux locaux, un moment troublés, suivirent les événements avec des sentiments divers. Entre 1882 et 1890, premières années de l'occupation britannique de l'Égypte, l'aspect socio-politique de la presse ralentit, sans doute en raison de la confusion qui régnait dans le pays à la suite de la présence britannique sur le territoire. Elle reprit lentement à la fin de cette période avec L'Étoile (1893) et, un peu plus tard, avec La Revue Égyptienne et quelques autres. Succéda un moment d'accalmie toute relative entre 1900 et 1918, seconde période envisagée. La GrandeBretagne assura son emprise sur l'Égypte, tandis que la France avait désormais les mains libres au Maroc, tel était le sens réel du traité franco-britannique de 1904 (l'Entente Cordiale). L'apaisement n'était pourtant qu'apparent puisque des manifestations venaient souvent perturber cette paix assez superficielle. Cela dit, les Égyptiens tout en se sentant moins bien soutenus par la France, n'en continuèrent pas moins à clamer leur mécontentement et se voyaient fréquemment défendus par des éditorialistes étrangers7. Bientôt la guerre de 1914-1918 se révéla un moment difficile pour tout le monde: retour de la censure, pénurie de matériel technique, manque de papier etc. À la suite de l'Occupation anglaise de 1882, la presse un moment muselée retrouva assez vite une certaine liberté. Si quelques périodiques approuvaient la mainmise de l'Angleterre sur l'Égypte, d'autres la dénonçaient avec vigueur. Le Courrier (1883), par exemple, encourageait le
7 Ainsi, en 1920, Georges Vayssié, propriétaire du Journal du Caire fut-il expulsé par Lord Edmund Allenby (1861-1936), hautcommissaire anglais en Égypte. Le journaliste avait publié un article intitulé «Whisky and soldats» jugé insultant pour la Grande-Bretagne. Chassé d'Égypte, Georges Vayssié s'installa alors au Liban. 20

khédive Tewfik à garder une attitude réservée vis-à-vis de la Grande-Bretagne, tout en stigmatisant la position de cette dernière. Puis, avec le temps et le silence de la politique française à propos de l'Égypte, les critiques se firent moins hargneuses. Des étrangers en arrivaient même à se demander si la présence de l'occupant n'était pas favorable aux colonies européennes en les protégeant des revendications égyptiennes de plus en plus pressantes et parfois violentes. L'affaire de Denichway (1906?, le meurtre de Sir Lee Stack, sirdar (chef suprême) de l'armée égyptienne en 1924, la reconquête par des troupes égyptiennes et britanniques du Soudan, devenu depuis anglo-égyptien, la partition de la Nubie... Tous ces empiètements sur les droits nationaux se révélaient intolérables aux Égyptiens. Devant la montée des revendications nationales, les étrangers ne se sentaient rassurés que par la présence britannique. La presse se faisait écho de cette méfiance dont Le Journal Égyptien (1893), La Vérité (1894), La Revue Internationale d'Égypte (1905). D'autres, moins timorés soutenaient les patriotes égyptiens tels La Réfonne (1895) à ses débuts ou Les Pyramides, L'Étendard Égyptien (1907)... La période 1882-1918 voyait également se multiplier les organes de presse, comme si le public voulait échapper aux contingences du moment. Ainsi, en 1889, paraissait La Revue Égyptienne Littéraire et Scientifique. De la modernisation de l'agriculture en Égypte naissaient le Bulletin du Comité Agricole (1884) et le Bulletin de l'Union Syndicale des Agriculteurs Égyptiens (1900). Les pathologies endémiques préoccupaient les plus éclairés. On
8 Petite localité du Delta (Menoufieh) où quelques Britanniques s'amusaient à chasser les pigeons des paysans à coups de fusil. Un Anglais tue par accident une paysanne. S'ensuivit une bagarre où deux Anglais perdirent la vie, l'un des suites de ses blessures, l'autre d'une insolation durant sa fuite. Quatre fellahs furent pendus en représailles. On en fit le sujet d'une ballade populaire qu'Oum Kalsoum chantait encore dans sa jeunesse, vers 1920. 21

pouvait alors lire le Bulletin de la Société Médicale du Caire (1899) et le Bulletin de la Société Khédiviale de Médecine (1901) ou même La Santé (1911). La Bourse Égyptienne (1899) se lançait dans l'information économique avant de devenir un quotidien généraliste. La satire trouvait sa place dans La Griffe (1913) et la publicité dans La Gazette de Renseignements (1909) ou Les Affiches Égyptiennes (1912). Les divertissements avaient leurs feuilles comme: La Revue Théâtrale et Sportive (1911). La province n'était pas en reste, puisqu'on vit naître, entre autres, Le Delta (1911) à Mansourah et Le Courrier du Canal, à Port-Saïd (1912)... On notait également que les dépêches de l'étranger devenaient plus nombreuses. Pourtant aucun journal n'avait encore les moyens de se payer des services spéciaux dans les grandes capitales européennes. Les agences Havas et Reuter suffisaient, et suffirent jusqu'aux années 1930, à alimenter la presse locale en informations internationales. Quelques journaux cependant avaient des correspondants particuliers à Istanbul et les principaux vilayets de l'empire ottoman. La correspondance provinciale apparaissait et la chronique se développait, mais les tirages demeuraient limités. Ainsi, en 1899 AI-Ahram, grand quotidien de langue arabe, quittant Alexandrie pour s'établir au Caire, annonçait-il en gros titres qu'il tirait à 3.000 exemplaires, le plus important tirage de tout l'Orient! TIest manifeste que certains journaux étrangers n'étaient pas loin d'atteindre ce chiffre. La troisième période s'ouvrait avec la Grande guerre alors que l'équilibre mondial était remis en question. Pour l'Égypte, c'était une terrible épreuve. Tributaire de l'étranger pour le papier, l'encre, le plomb, l'antimoine, sans parler des machines et des pièces de rechange, les difficultés d'approvisionnement menaçaient à tout moment les journaux de manquer des produits indispensables à leur fonctionnement... Dès le début des hostilités, l'insécurité ambiante mit un frein aux libertés de la presse et la censure 22

se montra plus tatillonne que jamais. Ces difficiles années permirent cependant aux Égyptiens de rentrer en euxmêmes et de réfléchir aux stratégies à venir. Le conflit à peine terminé qu'une fermentation monta de tout le pays et une révolution éclata en 1919. Les journaux se multipliaient et se diversifiaient. Les uns poussaient à la révolte tandis que d'autres prônaient la négociation. Ainsi, avons-nous parmi les organes politiques L'Orient (1920), Le Journal du Caire, L'Égypte Nouvelle de Me José Canéri, en 1922; Le Phœnix de Valentine de Saint-Point, en 1925; Le Progrès Égyptien repris par Oswald Finey en 1941... ; des revues féminines telles que Le Scarabé (1923) de Giselle de Ravenel et L'Égyptienne (1925) de Roda Chaarawi pacha; des périodiques scientifiques tels qu' Hygiène pratique des familles (1927), Feuilles Agricoles (1943) ou La Presse Médicale d'Égypte; des magazines économiques: Le Courrier de la Bourse, L'Informateur Financier et Commercial (1929-1954); des périodiques juridiques comme Le Journal des Tribunaux Mixtes (1921), Revue du Droit de la Femme (1928), Le Courrier des Tribunaux d'Égypte; de très nombreuses revues littéraires et artistiques dont on cite toujours Le Miroir Égyptien (1920), Les Messages d'Orient (1925), Un Effort (1929), La Revue du Caire (1938) et même des revues pour la jeunesse: Jeudi (1940) ou Cœur Vaillant. En relisant la liste des organes de presse francophones depuis les origines (1798) jusqu'au début des années 1950, le lecteur peut être frappé par la similitude des titres entre bien des journaux de France et ceux d'Égypte. Ainsi, rien qu'entre 1825 et 1870 avons-nous relevé 42 noms semblables ou, quelquefois, légèrement modifiés. Les coïncidences sont trop nombreuses pour que l'on puisse parler de simple hasard. Voici une douzaine de périodiques français, parus entre 1829 et 1868 dont les noms se retrouvent parmi les feuilles francophones d'Égypte:

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Jeune France, Paris, 1829 / La Jeune Égypte, Le Caire, 1909 La Patrie, 1841/ La Patrie, Le Caire, 1925 Le Diable à quatre, Bordeaux, 1848/ Le Diable Enragé, Le Caire, 1926 Le Lien, 1854/ Le Lien, Le Caire, 1935 L'Étoile, Paris, 1856/ L'Étoile, Le Caire, 1893 L'Image, 1856/ Images, Le Caire, 1929 Le Progrès, Lyon, 1859/ Le Progrès, Le Caire, 1893 L'Argus, Lyon, 1860/ L'Argus, Alexandrie, 1863 La Nouvelle Revue de Paris, Paris, 1864 / La Nouvelle Revue d'Égypte, Alexandrie puis Le Caire, 1902 La Liberté, Paris, 1867/ La Liberté, Le Caire, 1921 La Vérité, Paris, 1868/ La Vérité, Port-Saïd, 1894 Le Petit Marseillais, Marseille, 1868/ Le Petit Égyptien, Le Caire, 1889 La Cloche, 1869/ La Cloche, Le Caire, 1927 ...9 Rien de bizarre à cela quand on apprend que jusqu'à la première guerre mondiale, propriétaires de périodiques, rédacteurs en chef et souvent simples rédacteurs étaient des Français, en général, journalistes et/ou imprimeurs de profession. TIs se référaient sans doute aux périodiques auxquels ils avaient collaboré ou fondé ou même aux polémistes et aux journaux qui avaient marqué leur temps: Jules Vallès, Henri de Rochefort, Émile de Girardin, Auguste Nefftzer, Lucien Prévost-Paradol... Dans le même ordre d'idée, nous avons noté que le nom d'un périodique d'Égypte pouvait se répéter plusieurs fois, à des dates différentes. Ainsi, L'Égypte, Le Lotus ou Le Phare d'Alexandrie pour n'en citer que trois, se rencontraient-ils au 1ge et au 20e siècle. TIssont la cause de maintes confusions qu'il est souvent difficile d'éviter.
9 Cette pratique se poursuivit et le fameux Journal des Débats (1789) eut même son pendant en Égypte sous le nom de Revue des Débats (1926) ! 24

De nouvelles feuilles d'expression française ne cessèrent de paraître jusqu'à la veille de la seconde guerre mondiale. À ce moment, l'Égypte jouissait d'une grande indépendance sous le règne du roi Fouad 1ercar en 1937 les Tribunaux Mixtes étaient abolis et la justice égyptienne unifiée. Cette période marquait également l'amorce du déclin de l'influence française en raison de l'imposition de la langue arabe dans toutes les Administrations et l'enseignement obligatoire de la langue nationale dans toutes les écoles étrangères. Les troupes anglaises, pour leur part, quittaient leurs casernes de la capitale pour se cantonner dans la zone du canal de Suez. Quant à la situation économique, elle était encore assez satisfaisante. Signalons enfin qu'en 1926, selon une enquête réalisée par Achille Sékaly pour le Bureau de Presse du Gouvernement, il se publiait entre Le Caire, Alexandrie et Port-Saïd quinze quotidiens et trente-cinq périodiques en français! La deuxième guerre mondiale plaçait l'Égypte dans une zone de turbulences, tandis que les préoccupations nationales passaient au second plan. Quelques millions de soldats étrangers (Australiens, Néo-Zélandais, SudMricains, Hindous et des volontaires de tous pays.. .) firent des séjours plus ou moins longs sur les rives du Nil, en attendant une affectation en direction de l'Afrique du Nord et, un peu plus tard, vers l'Europe. À la fin des hostilités, les revendications égyptiennes éclatèrent à nouveau, car les troupes anglaises continuaient à se maintenir dans la zone sensible du canal de Suez, alors que les patriotes demandaient l'évacuation complète du territoire. Les manifestations se multiplièrent alors dans les grands centres urbains ainsi que les escarmouches contre l'armée britannique. C'était une période de grande instabilité intérieure. Un nombre non négligeable d'étrangers - surtout les jeunes qui ne maîtrisaient pas l'arabe - quittèrent alors l'Égypte pour leur patrie d'origine ou vers d'autres pays d'accueil (États-Unis, Canada, Australie, France...). TIs furent bientôt suivis de Juifs qui
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allaient s'établir en Israël (1948) et d'Arméniens que l'URSS encourageait à rejoindre leur ancienne patrie. En ce qui concerne les Syro-libanais qui vivaient sur les rives du Nil depuis des générations, voyant l'évolution du pouvoir égyptien vers un socialisme étatique (après 1952), beaucoup cherchèrent ailleurs une vie nouvelle plus conforme à leurs ambitions. Non seulement ces émigrants emportaient leur expérience dans les domaines sensibles de la finance, du crédit, de l'industrie et de l'agriculture mais pratiquaient sur grande échelle l'évasion de capitaux, ce qui affaiblit pour de longues années la situation économique de l'Égypte. C'est ainsi que le départ massif de ceux qui formaient, naguère encore, la clientèle de la presse d'expression française, provoqua la disparition de nombreux périodiques (il existait encore neuf quotidiens et plus d'une soixantaine de périodiques de langue française, en 1952!) et la fermeture concomitante de plusieurs grandes imprimeries. Protes et ouvriers qui travaillaient dans ces entreprises étaient alors réduits au chômage et allaient accroître le nombre des candidats au départ. La fin de la seconde guerre mondiale qui vit la reprise économique de l'Europe occidentale grâce au plan Marshall, n'eut que peu d'influence sur l'Orient. Ainsi, la situation de l'Égypte se dégradait-elle vite en raison de conditions internes désastreuses: inégalités criantes surgies entre une classe très minoritaire riche et toute puissante, face à une population en proie à l'indigence, à la maladie et à l'ignorance; fuite des capitaux consécutive au départ des étrangers, scandales financiers à répétition et succession de gouvernements incapables de résoudre les crises qui se suivaient.. . Un fait culturel d'importance mais peu saillant, se manifesta également pendant la seconde guerre mondiale. L'État décida de fonder à l'Université Fouad rr (Guizeh) une Faculté de Communication à l'intérieur de laquelle une

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section de Journalisme était prévue (1941)10. Elle fut longtemps dirigée par le Dr Mahmoud Azmi, puis par le Dr Khalil Sabat. Le succès de cette formation entraîna les autorités à en ouvrir une autre, un peu plus tard, à l'Université de Ain-Shams. On comprend mal qu'une telle filière fût si tardivement mise en place en Égypte, alors que l'École Supérieure de Journalisme à Paris datait de 1899 et que celle de Lille fut établie en 1927... La dernière période, enfin, s'étend de 1952 à nos jours. L'événement majeur de cette époque fut la Révolution des Officiers Libres (1952), le renversement de la monarchie et la prise du pouvoir par les militaires. lis laissaient entendre que les problèmes dont souffrait le pays trouveraient un dénouement prochain grâce à un gouvernement autoritaire fort. En attendant, la presse était mise au pas, la nationalisation de l'industrie, des banques et du grand commerce suivait. Devant la mainmise de l'Etat sur tous les leviers économiques, il ne restait plus en Égypte que des minorités très réduites d'étrangers généralement âgées et incapables de recommencer leur vie ailleurs. Les journaux de langue étrangère se raréfièrent et disparurent l'un après l'autre. li ne restait plus, alors, que l' Egyptian Mail, Le Progrès Égyptien, Le Journal d'Égypte comme quotidiens et quelques périodiques communautaires ou émanant d'organismes officiels. La Campagne de Suez (1956) et la rupture des relations diplomatiques entre l'Égypte, la France et la GrandeBretagne, l'expulsion des Français, des Anglais et des Juifs porteurs de passeports de l'un de ces deux pays, abolissait pendant une douzaine d'années l'influence française et
10 Voir dans Le Journal d'Égypte du 28 mars 1941, le compte rendu d'une conférence d'Antoun Gémayel, rédacteur en chef d'Al-Ahram, sur cette institution et la fondation toute récente de l'Ordre des Journalistes. Dans le même quotidien en date du 2 mai 1941, p. 3, on peut lire un long article intitulé: «Ce qu'est l'Institut de Journalisme de l'Université Égyptienne », discours prononcé par le Dr Mahmoud Azmi, alors directeur de l'Institut. 27

occidentale d'une façon générale, en Égypte. Ceux qui écrivaient le français ou le pratiquaient habituellement évitaient d'en faire état. Nul n'avait besoin d'eux! L'anglais et le français cédaient la place au russe et à l'allemand (de l'est I). L'économie dirigée de ces dures années n'encourageait guère les étudiants à s'intéresser aux langues étrangères, pas plus aux nouvelles qu'aux plus courantes. Pas de livres ni de journaux de pays occidentaux (ou si peu et si chers!) n'étaient disponibles. Le plus curieux était encore que l'État n'avait pas les moyens d'engager, en grand nombre, des enseignants de l'URSS ou des pays satellites ou même d'en former sur place. Par ailleurs, que pouvait-on faire des milliers de maîtres égyptiens d'anglais et de français? On continua donc, comme par le passé, à enseigner ces deux langues dans la très grande majorité des écoles secondaires (lycées), ainsi que dans certaines Facultés (Droit, Lettres, Économie...). Nous devons préciser ici, que la presse francophone d'Égypte, création française et entre les mains de Français durant de longues années, prenait graduellement ses distances vis-à-vis de la presse de France pour s'égyptianiser. TI était clair qu'elle n'avait pas les mêmes intérêts, les mêmes buts ni le même public. De plus, l'Égypte n'était pas l'Algérie (colonie française) et les divergences répétées au cours de ces cinquante dernières années le montraient d'évidence. La normalisation même des relations franco-égyptiennes ne rendit pas à la presse francophone des rives du Nil la place qu'elle occupait avant la seconde guerre mondiale. La maigre presse étrangère qui poursuivait sa mission d'information en Égypte était étroitement surveillée. En fait, il n'existait plus que l'Egyptian Gazette et l'Egyptian Mail pour les lecteurs de langue anglaise et, pour ceux qui lisaient le français, deux quotidiens: Le Journal d'Egypte (disparu en 1994) et Le Progrès Égyptien qui poursuivaient leur bonhomme de chemin. Et pour combien de temps encore? Des groupements communautaires continuaient à publier en 28

français mais souvent aussi en français et en arabe, des nouvelles internes et des essais à l'intention de leurs membres. Des sociétés intellectuelles telles que l'Atelier d'Alexandrie avec Les Cahiers de l'Atelier d'Alexandrie ou religieuses, comme le Patriarcat grec-catholique avec Le Lien, persistaient à maintenir le cap en publiant des périodiques en français. Quelques articles, cependant, paraissaient en arabe. Plus récemment, on lança (et il paraît toujours) un hebdomadaire de qualité: Al-Ahram Hebda (1994), publié sous les auspices du grand quotidien national arabe du Caire, Al-Ahram et soutenu par une aide de la France. Un peu plus tard, l'Organisme du Tourisme, agence gouvernementale, éditait quelques revues aux buts ciblés, afin d'attirer les touristes qui avaient déserté depuis des années un des hauts lieux de la civilisation antique. Et pourtant, il y a toujours en Égypte plus de trois millions de francophones, lecteurs potentiels d'une presse de langue française.. . Voilà dans ses grandes lignes l'histoire de la presse d'expression française en Égypte, ses luttes pour conserver son indépendance et sa liberté de critiquer les décideurs quels qu'ils soient, avec ses victoires et ses insuccès. Voyons maintenant ce qu'il en est des imprimeries et de leur importance dans le développement de la presse d'expression française en Égypte. Les imprimeries et la presse La première presse employée en Égypte fut celle de Marc Aurèle, un imprimeur téméraire qui avait suivi Bonaparte dans son aventure orientale. La machine commença à fonctionner dès que l'on fut en vue d'Alexandrie. Le général en chef avait besoin, au plus tôt, d'apposer ses proclamations bilingues, en français et en arabe, sur les murs de la ville, mais aussi d'autres imprimés nécessaires à son Administration. La presse était d'un

modèle courant à l'époque, avec
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casiers. L'ouvrier