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Lyon et ses pauvres

De
344 pages
Surnommée " Ville des aumônes " ou " Capitale de la charité " au XIXe siècle, Lyon occupe une place de choix dans le domaine de la charité. Ce dynamisme se poursuit après la mise en place d'une politique sociale fin XIXe. Elle est le berceau de nombreuses ONG au XXe siècle, affirmant ainsi que la solidarité fait partie intégrante de l'identité lyonnaise. Ce livre dégage les enjeux, les modalités et les acteurs qui se croisent à Lyon autour de la question de la charité entre 1800 et 1939.
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Lyon et ses pauvres

Des œuvres de charité aux assurances sociales
1800-1939



































© L’Harmattan, 2011
5-7, rue de l’Ecole polytechnique ; 75005 Paris

http://www.librairieharmattan.com
diffusion.harmattan@wanadoo.fr
harmattan1@wanadoo.fr

ISBN : 978-2-296-56508-1
EAN : 9782296565081
Bernadette Angleraud




Lyon et ses pauvres

Des œuvres de charité aux assurances sociales
1800-1939



















L’Harmattan
À Jean-Marc et Anaïs Introduction
Après avoir présenté à l’Exposition Universelle de 1889 un rapport sur la
bienfaisance lyonnaise, Edouard Aynard conclut qu’ « il y aurait un beau livre à
faire sur la charité à Lyon, ce serait le recueil des vrais titres de noblesse de la
1vieille cité. » Pourtant, cette monographie, pour une ville qualifiée de « ville des
aumônes » ou de « capitale de la charité », n’a guère suscité d’intérêt, alors que
l’assistance a constitué, dans ces dernières décennies, un champ d’études
attractif.
Depuis les années 1990, nombreux sont les historiens, mais aussi les
sociologues, les juristes à s’être penchés sur le passage d’une bienfaisance privée
à des politiques sociales. Dans un contexte de remise en cause de l’État-
Providence, de nombreux colloques ont réfléchi sur les modèles nationaux de
2prise en charge sociale. On peut citer les travaux de l’AREPPOS (Association
pour la Recherche sur les Philanthropies et les Politiques sociales), le colloque
3 4d’Angers en 1995 sur « le social dans la ville » , celui de Strasbourg en 1999
« la charité en pratique : chrétiens français et allemands sur le terrain social,
e eXIX -XX siècles », mais aussi les travaux de Colette Bec sur les rapports entre
5 6
assistance et République ou de Pierre Rosanvallon . Ces approches nationales
ont pu être complétées par des études de cas particuliers, ainsi les travaux de
7Catherine Rollet sur la politique à l’égard de la petite enfance ou de Yannick
8Marec sur les pratiques rouennaises. Il faut évoquer, également, d’assez
nombreuses études sur des œuvres, telles les maisons maternelles, la Société
Saint-Vincent-de-Paul ou encore la Société de Charité maternelle. Les cibles
1 « Lyon en 1889 » dans Lyon à l’Exposition universelle de 1889, Lyon, Mougin-Rusand, 1889,
p. 307.
2 e ePhilanthropies et politiques sociales en Europe (XVIII - XX siècles), colloque de l’AREPPOS,
mars 1992, Paris.
3 Le social dans la ville : en France et en Europe, 1750-1914, colloque international d’Angers,
avril 1995, sous la direction de J.G. Petit et Y. Marec.
4 e eLa charité en pratique : chrétiens français et allemands sur le terrain social, XIX -XX siècles,
sous la direction de I. Von Bueltzingsloewen et D. Pelletier, Strasbourg, Presses Universitaires,
1999.
5 C. Bec, L’assistance en démocratie, Paris, Belin, 1988 ou Assistance et République, Paris, éd. de
l’Atelier, 1994.
6 P. Rosanvallon, La nouvelle question sociale. Repenser l'État-providence, Paris, Le Seuil, 1995.
7 e C. Rollet, La politique à l’égard de la petite enfance sous la III République, Paris, PUF, 1990.
8 Y. Marec, Pauvreté et protection sociale aux XIXe et XXe siècles, des expériences rouennaises
aux politiques nationales, Rennes, Presses Universitaires de Rennes, 2006.

privilégiées par l’historiographie sont, ainsi, soit des politiques nationales soit
des actions locales visant un public précis.
Aux stratégies d’action, on a préféré un territoire comme point de départ.
eL’espace choisi a été Lyon, grand centre économique, dynamisé au XIX siècle
par la révolution industrielle qui draine vers la ville entrepreneurs et population
ouvrière en quête d’emploi. Le terreau de la charité est, donc en place avec ses
acteurs bienfaiteurs et assistés. Ville en prise avec son époque, Lyon porte aussi
les stigmates de son passé. Elle est ainsi traversée par des courants divers, tant
sur le plan politique que religieux, qui vont des idéologies réactionnaires
jusqu’aux idées progressistes, en passant par le modérantisme. Ces sensibilités
différentes sont à l’origine de clivages dans la société lyonnaise qui s’expriment
aussi bien dans la géographie urbaine que dans des positionnements politiques.
La question sociale, qui devient peu à peu une priorité, fonctionne comme
un révélateur de ce tissu socio-politique lyonnais. Autour du problème de la
prise en charge des plus fragiles, se croisent les réseaux d’acteurs qui trouvent
dans la bienfaisance à la fois un laboratoire de mise en pratique de leurs idéaux
et un terrain d’insertion sur la scène lyonnaise.
L’assistance est à la croisée de différentes problématiques. Elle rencontre
l’histoire religieuse dans une ville à la fois bastion de l’ultramontisme et berceau
du catholicisme social. Selon les périodes, l’aide aux plus démunis sera
interprétée en termes de reconquête religieuse, de concurrence avec l’État,
d’adaptation ou de collaboration avec les pouvoirs en place. Elle croise aussi
l’histoire des femmes, actrices de terrain, en charge du quotidien des œuvres.
Pourtant, la charité n’est pas un domaine exclusivement féminin, les décideurs
sont, essentiellement, des hommes, ce qui nous conduit à étudier les rôles à
travers la grille du gender. Au-delà des clichés des dames patronnesses visitant
leurs pauvres, la charité constitue, pour les femmes, une des rares voies
autorisées d’action publique, que certaines d’entre elles sauront exploiter en
termes d’émancipation.
Comment appréhender, dans leur pluralité, ces stratégies de prise en
charge ? Bien sûr, le point de départ a été le comptage, le recensement des
9œuvres d’initiative privée. Répertoires d’œuvres , annuaires ont permis d’établir
un premier repérage qui a été complété par les archives d’association, au sens
strict, avec la sous-série 4M des rapports de police (police administrative et
sûreté générale) ou les archives diocésaines. À partir de là, l’objectif n’était pas
de faire une histoire des prises en charge à Lyon, mais d’appréhender la question
de l’assistance comme un pôle de cristallisation dans la vie de la cité qui, selon
les périodes, fait alterner acteurs et centres d’intérêt. La période d’étude va de la
9 De La Ville des aumônes, tableau des œuvres de charité de la Ville de Lyon par l’abbé Bez en
1840 au Manuel des œuvres de Lyon du chanoine Rouchouze en 1926.
6

Restauration à la Seconde Guerre mondiale, période qui, dans l’appréhension de
la question sociale, est traversée par une tension constante entre libéralisme et
devoir social d’État. Cette problématique s’impose des premières décennies du
eXIX siècle qui voient se mettre en place, après la Révolution et l’Empire, un
nouveau cadre social jusqu’à l’émergence d’un État-providence à la veille de la
Seconde Guerre mondiale. Elle constitue le fil conducteur d’un siècle, marqué
par de fortes mutations socio-économiques et démographiques, durant lequel la
prise en charge de l’ordre social est disputée entre trois principaux acteurs : la
nouvelle élite bourgeoise, l’Église et l’État. Les pratiques d’assistance émergent
et évoluent en fonction de ce rapport de force, mais aussi de l’accueil réservé à
ces pratiques. La population assistée n’est pas la même en 1815 et en 1914, elle
est plus ou moins perméable aux idéologies, qui sous-tendent l’assistance, et
cherche aussi à se doter de ses propres structures de prise en charge. Derrière ces
tensions, se profile la figure du bénéficiaire, perçu comme un assisté, un ayant-
droit ou un assuré.
Tout autant que les pratiques, ce sont les enjeux, qui les animent, qui ont
constitué le centre d’intérêt de cette étude. Comment cerner ce qu’Édouard
Aynard résume de la façon suivante : « Le sentiment religieux, l’humanité ou le
simple goût de faire le bien ont créé à Lyon des institutions sans nombre où sont
soulagées les misères humaines » ? Une des réponses se trouve dans le recours à
des sources diverses : archives des œuvres, presse (des journaux locaux aux
bulletins paroissiaux), mémoires, écrits théoriques, législation, rapports
administratifs… détenues par des dépôts d’archives différents : fonds
départementaux, municipaux, diocésains ou de congrégations.
Charité, philanthropie, assistance, puis assurances fonctionnent comme
autant de capteurs des stratégies et des réseaux qui s’activent à l’échelle de la
ville. Cela invite peut-être à une autre lecture du qualificatif lyonnais de
« capitale de la charité », la multitude d’œuvres ne faisant que refléter les
diversités qui se croisent dans la cité. « Droit de cité acheté sous la forme d’un
10 11 12don important », « esprit de solidarité », « rapprochement des classes »,
13« loi chrétienne » sont autant de raisons d’être de ce tissu social qui associe
liens verticaux et horizontaux.
10 Formule de Tancrède de Visan.
11 Expression du Préfet Cambon en 1891.
12 Union corporative de la Fabrique lyonnaise.
13 Association catholique des Patrons de Lyon.
7

Chapitre 1
e
La première moitié du XIX siècle,
la réponse aux turbulences des temps
eLes premières décennies du XIX siècle sont des temps de turbulence.
L’ordre ancien n’est plus, il a été balayé par les événements révolutionnaires et
les nouveaux équilibres politiques, sociaux ou culturels se cherchent dans un
contexte de bouleversements économiques.
Les solidarités traditionnelles, structurées autour des hiérarchies sociales et
du rôle dominant de l’Église, ont été bousculées par les nouveaux principes qui
substituent l’égalité et la fraternité au devoir d’assistance et d’obéissance entre
des ordres sociaux inégaux. L’Église, colonne vertébrale de la France ancienne,
a été mise à mal par les événements, entrainant avec elle l’idéologie et
l’organisation des réseaux d’entraide.
eOr, en cette première moitié du XIX siècle, la France est bouleversée tant
du point de vue démographique que social par des mutations économiques qui
affirment le rôle du secteur industriel et attirent dans les villes une nouvelle
14population de travailleurs. La misère ouvrière que décrivent les hygiénistes ou
les moralistes s’explique par la dureté des conditions de travail, par l’incapacité
des villes à accueillir une population surnuméraire, mais aussi par le vide créé
par la disparition des structures d’assistance d’Ancien Régime. Lyon, qualifiée
de «Manchester français », est au cœur de ces changements. La ville est en plein
essor, car au secteur traditionnel de la soierie viennent s’ajouter les nouveaux
pôles de la Révolution industrielle. La population passe alors de 110 000 en
151810 à 177 965 en 1847 .
eCe défi social, dans la première moitié du XIX siècle, devient un véritable
enjeu entre plusieurs acteurs. Les principes révolutionnaires ont affirmé un
devoir d’État en matière sociale qui entend se substituer à la mainmise de
l’Église. Mais les évolutions économiques et politiques bousculent la théorie.
L’assistance publique esquissée sous la Révolution et l’Empire s’avère bien
impuissante à prendre en charge toute cette nouvelle misère sociale générée par
l’industrialisation. Par ailleurs, le retour à la monarchie redonne place aux
14 Le plus connu est Louis-René Villermé auteur du Tableau de l’état physique et moral des
ouvriers employés dans les manufactures de coton, de laine et de soie en 1840.
15 e F. Bayard, P. Cayez, Histoire de Lyon du XVI siècle à nos jours, tome 2, Le Coteau, Horvath,
1990, p. 263.

anciennes élites et à l’Église, tandis que le libéralisme qui sous-tend l’essor
économique s’oppose à un rôle trop prégnant de l’État.
Les années 1810 à 1840 sont donc avant tout marquées par un
pragmatisme qui permet de faire face à l’urgence de la crise sociale. Les œuvres
profitent de ce contexte pour prendre en charge les souffrances sociales.
Compensant les défaillances des structures publiques, profitant de la tradition
caritative chrétienne, elles deviennent un moyen aux mains des élites lyonnaises
pour assister, mais aussi moraliser et discipliner des milieux populaires en
turbulence.
Les temps nouveaux
La fin d’un ancien régime
Démantèlement et restructuration
Confréries et associations sont nombreuses à Lyon sous l’Ancien
16Régime . La Réforme catholique a stimulé l’apparition de groupements qui
prennent en charge les populations les plus défavorisées en liant piété et charité.
Des confréries se sont créées sous l’influence d’ordres religieux, comme celle du
Confalon avec les Capucins ou celle du Rosaire avec les Dominicains. La
Compagnie du Saint-Sacrement a suscité également de nombreuses créations,
l’assistance aux pauvres étant un des devoirs qui s’imposent à ses membres.
Les confréries portent d’abord assistance aux confrères dans le besoin,
mais l’élan de charité dépasse ce premier cercle. Dans les paroisses, certaines se
17chargent de l’approvisionnement, telle l’œuvre de la Marmite qui distribue
trois fois par semaine du bouillon gras, de la viande et du pain. D’autres
s’occupent des malades, comme les Hospitaliers-Veilleurs, d’autres enfin se
soucient du salut des nécessiteux, portant une attention toute particulière aux
filles qu’il s’agit de remettre dans le droit chemin, les Filles repenties, tout
comme les Filles de la Providence œuvrent dans ce sens.
À l’action des confréries catholiques s’ajoute celle d’institutions ou de
groupements laïques. Parmi eux, l’Aumône générale joue un rôle
eparticulièrement important, sa mission, depuis le XVI siècle, consiste à lutter
contre la misère à Lyon par des distributions de pain, mais aussi grâce à une
réinsertion par le travail. Gérée par des membres du patriciat, elle est financée
par des dons, des legs et par une taxe. En 1622, l’Aumône est devenue hôpital
16 A.M. Gutton, Confréries et dévotion sous l’Ancien Régime : Lyonnais, Forez, Beaujolais, Lyon,
éditions lyonnaises d’art et d’histoire, 1993.
17 F. Bayard, P. Cayez, op. cit., p. 144.
10

général, mais continue son action de réinsertion sociale, créant même un hospice
pour vieillards. Enfin, des confréries laïques, comme les Pénitents blancs ou les
Pénitents de la Miséricorde, recrutées dans la bourgeoisie, prennent en charge les
souffrances sociales.
Or, la Révolution française en introduisant un nouvel ordre social et en
luttant contre l’emprise de l’Église va démanteler ces réseaux d’assistance
sociale. Dès 1789, la nationalisation des biens du clergé ôte à l’Eglise les
moyens de prendre en charge les secteurs de l’assistance ou de l’enseignement.
Les conflits entre réfractaires et jureurs, joints à la radicalisation du régime,
sonnent le glas des structures traditionnelles de charité qui perdent en 1792 toute
existence légale. Par la loi du 21 août 1790, l’Assemblée constituante avait
reconnu aux citoyens « le droit de s’assembler paisiblement et de former entre
eux des sociétés libres, à la charge d’observer les lois qui régissent tous les
citoyens », mais la peur du désordre et l’anticléricalisme conduisent à limiter ce
droit d’association. Ainsi, le décret du 18 août 1792 abolit les congrégations
religieuses et les confréries. De façon plus générale, l’élan missionnaire qui
animait la plupart de ces associations est menacé par les tensions politiques
particulièrement virulentes à Lyon dans la période 1793-1794. Lyon, qui se
soulève en mai 1793 contre la Terreur montagnarde, est perçue comme une cité
contre-révolutionnaire, qu’il faut donc écraser. Le décret du 12 octobre 1793, qui
proclame que « Lyon n’est plus », est mis en pratique par une violente répression
qui s’abat sur la ville. Il s’agit d’extirper toute trace de royalisme, mais aussi de
catholicisme, tandis que les Jacobins tentent de faire naître une nouvelle religion
civique.
Héritière d’une longue tradition d’alliance avec la royauté, l’Église
lyonnaise a été considérablement bouleversée par la tourmente révolutionnaire.
18En 1802 , un tiers des lieux de culte à Lyon sont hors d’usage, certains ayant été
détruits comme Sainte-Croix, d’autres transformés en bâtiments publics, halle
aux blés pour l’église des Cordeliers, grenier à foin pour Saint-Irénée ou Notre-
Dame de la Guillotière tandis que la cathédrale Saint-Jean a été transformée en
temple de la Raison. À la déstructuration du cadre paroissial répond la pénurie
19de desservants. De 1790 à 1810, il n’y a eu aucun recrutement en France , et
malgré le retour progressif des prêtres réfractaires, nombreuses sont les paroisses
sans prêtre. Privée de lieux de culte et de clergé, la population s’est
progressivement éloignée de la pratique religieuse. Passé le temps des
extrémismes révolutionnaires, s’est mise en place, du Directoire à l’Empire, une
18 F. Bayard, P. Cayez, op. cit., p. 299.
19 F. Lebrun, Histoire des catholiques en France, Privat, 1980.
11

20politique de coexistence, tant bien que mal pacifique. Paul Chopelin qualifie de
« ville partagée » le Lyon des années 1795 à 1805, période durant laquelle les
pouvoirs en place tolèrent une relative liberté des pratiques religieuses sous
encadrement policier.
Le Concordat, promulgué en avril 1802, s’insère dans cette stratégie, mais
échoue à régler la question religieuse tant le séisme a été important, Christian
21Ponson parle d’un temps de « réacclimatation religieuse ». L’Empire est
dominé par la nécessité du compromis, il s’agit de garder la mainmise sur
l’Église, mais en même temps de faire appel à ses compétences pour combler un
certain nombre de vides sociaux, notamment en matière d’enseignement ou
d’assistance. Le Concordat ne reconnaît pas les congrégations, mais dans les
faits les dispenses seront nombreuses. Ainsi, dès l’an IV, un décret du 2
Brumaire (octobre 1795) avait rétabli les établissements de bienfaisance, en
1808 un décret impérial autorise les Frères des écoles chrétiennes, ceux des 18
février 1809 et 26 décembre 1810 acceptent sous condition la recréation des
congrégations hospitalières et des refuges pour filles. Le Code pénal, en 1810, va
légaliser ces réintégrations ponctuelles en leur donnant un cadre législatif. Ainsi,
les sociétés de bienfaisance retrouvent une existence légale, mais sous condition
avec l’article 291 du Code pénal, qui définira leur cadre juridique jusqu’à la loi
de 1901. Ce dernier stipule que : « Nulle association de plus de vingt personnes,
dont le but sera de se réunir tous les jours ou certains jours marqués, pour
s'occuper d'objets religieux, littéraires, politiques ou autres, ne pourra se former
qu'avec l'agrément du Gouvernement, et sous les conditions qu'il plaira à
l'autorité publique d'imposer à la société. »
Les sociétés de bienfaisance doivent donc solliciter une autorisation de
police pour être en accord avec la loi. En fait, bien peu d’entre elles se
22soumettront à cette obligation. Ce statut ne leur permet pas de posséder ou de
recueillir des libéralités, pour cela elles doivent être investies de la personnalité
civile, ce qui suppose qu’elles aient été reconnues comme établissement d’utilité
publique. Cette reconnaissance est accordée par un décret rendu en Conseil
d’État, lequel exige de l’association une certaine durée et la justification d’un
patrimoine préexistant. Les associations de bienfaisance font donc un retour sur
la scène publique par la petite porte, ayant une existence dont la légalité demeure
précaire, d’autant plus que les congrégations ne sont toujours pas reconnues.
20 P. Chopelin, Ville patriote et ville martyre. Une histoire religieuse de Lyon pendant la
Révolution (1788-1805), thèse de Lyon III, 2006.
21 F. Bayard, P. Cayez, op. cit., p. 300.
22 P. Nourrisson, Histoire de la liberté d’association en France depuis 1789, Paris, Sirey, 1920.
12

Le social entre les mains de l’État
En fait, si les établissements privés de charité sont tolérés plus qu’admis
c’est parce que désormais l’assistance aux plus défavorisés est assurée par les
pouvoirs publics. Se met alors en place une stratégie du compromis entre la
théorie qui veut que l’État soit le seul garant d’une justice sociale et la pratique
qui impose le recours à des associations privées par insuffisance des moyens
publics.
La Révolution française, au nom des principes d’égalité et de laïcité, a
confié le sort des plus démunis à l’État. Cette prise en charge publique n’est pas
nouvelle, elle s’exerçait déjà à travers les hôpitaux généraux qui entendaient
contrôler les exclus sociaux, perçus comme des menaces pour l’ordre socio-
politique. À Lyon l’Aumône générale, qui liait assistance et réinsertion par le
travail, illustre ces liens entre action et contrôle social.
L’entreprise de sécularisation vient s’ajouter à cette préoccupation
ancienne en 1790 et conduit le nouveau régime à confier aux pouvoirs publics la
prise en charge de l’assistance. Toute une législation s’en suit pour établir les
réseaux de responsabilité. Dès 1790, la loi du 17 novembre fait passer les enfants
trouvés ou abandonnés de la protection et juridiction seigneuriales à celles de
l’État. La loi du 28 juin 1793 organise les secours pour les enfants, les indigents
et les vieillards. Le Directoire va structurer une action qui jusque là demeurait
assez empirique. Par la loi du 25 mai 1791, les communes avaient obtenu
l’essentiel de la responsabilité en matière d’assistance, celle du 7 frimaire an V
(27 novembre 1796) concrétise cette responsabilité en créant les bureaux de
bienfaisance. Dans chaque commune, doit être formé un bureau pour la
23distribution des secours à domicile. À Lyon , on crée un bureau par
arrondissement, chacun s’administre de façon autonome, mais doit rendre des
comptes une à deux fois par an lors des assemblées générales qui ont lieu à La
Charité. Les bureaux de bienfaisance ont une double tâche : distribuer des
denrées et assurer une assistance médicale. Les secours sont donnés sous forme
de bons qui permettent d’acheter des denrées (pain, riz, combustibles,
vêtements…) chez les commerçants de la ville. Les secours en argent sont
l’exception. Par ailleurs, le bureau pratique l’assistance médicale, grâce au
concours de médecins chargés de visiter à domicile les malades alités et de
recevoir en consultation les autres. Jusqu’en 1891, le personnel, mis à part les
médecins, est bénévole, les distributions étant assurées par des personnes
« dévouées » du quartier.
eÀ l’aube du XIX siècle, les pouvoirs publics ont, donc une politique
ambitieuse et généreuse en matière sociale, mais qui se heurte assez vite à des
23 Lyon et la région lyonnaise en 1906, Lyon, A. Rey et Cie, 1906.
13

difficultés financières. Ainsi, les bureaux de bienfaisance sont financés par des
subventions municipales, par des droits attribués (ancienne taxe sur les
spectacles, part des produits des concessions dans les cimetières, bénéfices du
Mont-de-Piété…) et par des dons (ceux-ci représentant la majorité du budget).
On voit donc que, même dans le cadre des institutions municipales, la part du
privé est déterminante tant au niveau budgétaire que pratique.
La Révolution française a fait passer la souffrance sociale du champ de la
charité, devoir moral, à celui de la responsabilité publique, mue par des principes
d’égalité et de fraternité. Discours et écrits révolutionnaires ont multiplié les
références à un « service national » de l’assistance ou à « la dette inviolable et
sacrée » de l’État à l’égard des plus démunis. La législation va fonder un devoir
d’État, mais dans les faits, par manque de moyens financiers et de personnel, se
met en place un système basé sur le compromis entre public et privé, assistance
et charité.
Une nécessaire collaboration
À travers les exemples de l’assistance aux malades et aux indigents, il
s’agira de voir comment se mettent en place des collaborations sur le terrain.
Celles-ci s’organisent empiriquement sans donner lieu, comme ce sera le cas
plus tard, à des théorisations dans les deux camps.
L’assistance aux malades
Le domaine des soins est englobé dans les responsabilités sociales des
pouvoirs publics. Comme on l’a vu précédemment, les bureaux de bienfaisance
relaient désormais l’activité médicale des hôpitaux. Ces derniers avaient été
nationalisés par le décret du 11 juillet 1794. Puis, l’État ne pouvant faire face
aux dépenses hospitalières se décharge, deux ans plus tard, de la gestion sur les
municipalités par la loi du 16 vendémiaire an V (7 octobre 1796) qui confie aux
administrations municipales la surveillance des établissements. Dans un cas
comme dans l’autre, les pouvoirs publics s’avèrent assez vite impuissants à
assumer la charge.
À Lyon, la création des hospices civils regroupe trois hôpitaux : l’Hôtel-
Dieu où l’on reçoit les enfants malades, la Charité où l’on accueille les cas
sociaux, vieillards, enfants abandonnés et filles enceintes, et l’Antiquaille où
l’on recueille incurables et aliénés. Malgré l’affirmation d’un domaine d’État,
les acteurs privés réinvestissent l’hôpital pour des raisons à la fois financières et
sociales. Subventions municipales et produits divers (biens mobiliers des
malades morts sans héritier, produits des amendes imposées par les polices
municipales, produits des médicaments vendus au public…) n’offrent que de
piètres recettes aux hôpitaux, ce qui a pour conséquence l’appel à la générosité
privée par le biais de dons et de legs, joint à une politique d’économies. C’est
14ainsi que le décret Chaptal du 22 décembre 1800 réintègre les religieuses, qui
fournissent un personnel peu onéreux.
La direction en théorie est sous contrôle du ministère ou de la préfecture,
qui nomme les administrateurs, mais le choix s’opère sur une liste proposée par
le Conseil d’administration selon les règles de la cooptation. En réalité, comme
sous l’Ancien Régime, c’est toujours le patriciat lyonnais qui a la mainmise sur
les hôpitaux, secteur où peut s’exprimer leur mission rédemptrice. La
24composition des conseils d’administration jusqu’en 1830 révèle le poids des
anciennes élites. Un administrateur sur cinq est un ancien noble, la moitié des
membres sont industriels ou négociants, 20% propriétaires et 20% gens de
justice. Comme sous l’Ancien Régime, la présidence du Conseil des hospices est
toujours conçue comme l’ultime étape du cursus honorum menant à la Mairie.
Malgré les velléités révolutionnaires, les hôpitaux lyonnais, dans la
pratique, demeurent sous l’emprise des notables et de l’Église. Par ailleurs,
devant l’afflux de population, hôpitaux et bureaux de bienfaisance ne peuvent
suffire à la tâche, et ont besoin de l’aide d’initiatives particulières. Parmi ces
25dernières, le Dispensaire général occupe une place particulière à Lyon : en
effet, institution privée, il se met en place avec la caution de la Municipalité. En
1818, cinq jeunes médecins (Goulard, Terme, Comarmond, Gubian et Jandard)
décident de créer une structure pour assurer aux pauvres des soins,
désengorgeant ainsi hôpitaux et bureaux de bienfaisance. Le financement
s’opère par appel à des souscripteurs qui versent trente francs, en échange de
quoi on leur remet une carte qui leur donne droit à faire soigner un malade au
Dispensaire. Les services assurés gratuitement sont les consultations, la
délivrance de médicaments, les interventions chirurgicales et les accouchements
à domicile. Le Dispensaire peut également se charger des frais d’inhumation et
offrir les services de veilleurs au chevet des patients. L’établissement n’est pas
perçu par les autorités publiques comme une concurrence, mais comme un
complément à l’hôpital, c’est la raison pour laquelle le Maire lui-même lance un
appel aux notables lyonnais afin qu’ils investissent dans le projet. 118 y
répondent en devenant souscripteurs. Soutien du projet, la Municipalité est
associée à la gestion, le Conseil d’administration regroupe quinze membres élus
par l’assemblée des souscripteurs. Le Maire de Lyon en est président (le baron
Rambaud en 1818) et le trésorier de la Ville vice-président. L’esprit qui anime le
projet s’inscrit dans la tradition hospitalière et charitable. Les médecins du
Dispensaire exercent leurs fonctions gratuitement. Cinq médecins, dits
consultants, sont rattachés au dispensaire et choisis parmi les plus anciens et
24 O. Faure, Genèse de l’hôpital moderne, les hospices civils de Lyon de 1802 à 1845, Lyon, éd. du
CNRS, 1981.
25 C. Jouve, Le dispensaire général de Lyon, thèse de médecine, Lyon 1, 1979.
15

notables de la ville. Ils sont nommés à vie et membres du Conseil
d’administration, cinq autres « traitants » se répartissent les soins dans les
arrondissements. Assez vite, la fonction est très recherchée pour le prestige
qu’elle procure, tout praticien distingué de la ville se doit d’œuvrer au
Dispensaire.
Dans ce cas, la convergence entre privé et public a joué différemment
puisque c’est la Municipalité qui a investi un projet privé pour pallier les
défaillances des entreprises publiques. Les mêmes collaborations se mettent en
place dans le domaine de l’assistance aux indigents.
L’assistance aux indigents
La fonction d’aide matérielle, assurée par les bureaux de bienfaisance, est
elle aussi entravée par le manque de moyens et de bras. Assez rapidement,
réapparaissent des structures anciennes, disparues avec la Révolution. Il en va
ainsi des Marmites qui s’étaient créées dans quatre paroisses de Lyon vers 1750.
À l’origine, on trouvait des associations de « dames » qui avaient acheté des
maisons, confiées à des religieuses « sœurs de la Charité » pour en faire des
lieux de distribution de nourriture aux indigents du quartier. Ces établissements,
disparus avec l’interdiction des congrégations religieuses, réapparaissent dans
26les années 1810 , desservis par les Sœurs de Saint-Charles et de Saint-Joseph,
alors que les congrégations autres qu’hospitalières ne sont toujours pas
autorisées. Ils prennent en charge les distributions de viande, de pain, de
bouillon, deux à trois fois par semaine, de chemises et de draps, une fois par
mois, et de charbon l’hiver. Ces actions sont menées en lien avec les bureaux de
bienfaisance, la Marmite du quartier Saint-Paul est présentée comme étant sous
la direction du bureau de l’arrondissement. Les établissements publics utilisent
donc pour remplir leur mission les services et les capacités matérielles (glanées
grâce aux dons) des maisons de charité réintégrées dans leurs fonctions.
Cette collaboration, imposée de fait, pouvait être interprétée comme une
première étape nécessaire avant la mise en place d’une assistance publique
autonome. Les événements vont en décider autrement. La croissance
démographique de Lyon va démultiplier le monde de la pauvreté, rendant encore
plus dérisoires les services d’aide créés. Légitimées par l’évolution politique de
la Restauration, les œuvres vont alors investir ce champ du social.
26 Archives Municipales de Lyon, dossier 744 WP 075.
16

La confrontation avec un nouveau défi social
Le contexte : une ville en essor
La croissance démographique
L’assistance aux plus démunis devient une charge, d’autant plus lourde, au
fil du temps, que la population lyonnaise augmente à un rythme soutenu dans la
epremière moitié du XIX siècle. Malgré l’incertitude des recensements, la
27population urbaine peut être évaluée à 110 000 en 1810 , 125 000 en 1830 et
177 965 en 1847. La période de la Restauration connaît une forte hausse, sous
l’effet en partie des mécanismes de rattrapage, puis la population stagne, dans
les années 1830, pour retrouver ensuite un rythme soutenu. La croissance
lyonnaise entre la fin du Premier Empire et le début du Second est d’environ
60%. Elle est portée par l’essor des arrondissements populaires, tandis que le
centre-ville, constitué par la Presqu’île, tend à stagner. Au Nord et à l’Est, les
faubourgs de Vaise, La Croix-Rousse et La Guillotière connaissent une
croissance exponentielle, le premier voyant sa population augmenter de 252%
entre 1806 et 1851, le second de 378% et La Guillotière de 592%. Comme dans
eles autres grandes villes françaises du XIX siècle, l’essor s’explique
essentiellement par les apports migratoires, alors que l’accroissement naturel est
28affaibli par la forte mortalité. L’étude des actes de mariage illustre bien
l’impact des migrations. Entre 1816 et 1820, parmi les époux, seulement 38,9%
des hommes et 44,6% des femmes sont natifs de la ville.
Cet attrait reflète le dynamisme d’une ville en pleine croissance
économique.
L’appel de la prospérité économique
eDès la fin du XVIII siècle, Lyon connaît les prémices d’une économie
industrielle avec un premier développement des industries textiles et
métallurgiques. Passés les troubles révolutionnaires, la ville reconstruit, à partir
de 1815, son appareil productif et commercial. L’économie lyonnaise progresse
eau XIX siècle, comme celle de la nation tout entière, mais sans doute à un
rythme plus rapide.
e
Durant la première moitié du XIX siècle, l’activité repose sur la soie, qui
occupe alors la moitié de la main-d’œuvre et fait connaître Lyon au monde
entier. Pourtant, la capitale des Gaules n’est pas une ville de mono-industrie. Si
la soierie est le cœur de l’économie, elle est aussi la matrice d’autres activités
27 F. Bayard, P. Cayez, op. cit., p. 263.
28yard, P. Cayez, op. cit., p. 265.
17

qui vont se développer pour répondre à ses besoins. Ainsi, dans son orbite,
apparaissent l’industrie chimique qui produit fixateurs ou teintures et l’industrie
mécanique qui travaille les métiers à tisser. Produit de luxe qui s’exporte dans le
monde entier, la soierie a également besoin de capitaux et de réseaux de
transport, ce qui dynamise la position lyonnaise de carrefour tant financier que
fluvial et bientôt ferroviaire.
Dynamique, l’activité lyonnaise repose sur des structures diversifiées. Le
travail de la soie reste très traditionnel et, au fil du siècle, l’industrialisation ne
s’imposera que dans une partie du processus de fabrication. Domine un système
de sous-traitance avec la Fabrique qui repose sur une hiérarchie d’acteurs. Au
sommet, quelques dizaines de négociants achètent les fils de soie, les acheminent
vers la ville et les vendent à une centaine de marchands-fabricants lyonnais, ces
derniers distribuent la matière première dans les ateliers et se chargent de vendre
les étoffes fabriquées par un maître-artisan et son ou ses compagnons. La soierie
demeure donc un secteur artisanal fondé sur l’activité en sous-traitance d’une
multitude d’ateliers de tissage. Sa géographie n’est que partiellement urbaine. Le
« quartier général » des négociants et fabricants se trouve dans la partie
septentrionale de la Presqu’île, dans le quartier des Terreaux à proximité de
l’Hôtel de Ville. Ceux des tisseurs, « les canuts », sont situés à La Croix-Rousse,
commune indépendante de Lyon jusqu’en 1852, sur la rive droite de la Saône,
mais aussi dans les campagnes environnantes, où les métiers essaiment.
Les structures des nouvelles activités, motrices de la Révolution
industrielle, sont tout autres. Chimie et métallurgie se développent dans un cadre
usinier, majoritairement sur la rive gauche du Rhône, dans le faubourg de La
Guillotière (lui aussi rattaché en 1852).
29En 1833 , la ville et ses trois faubourgs comptent 105 169 actifs
dépendant du travail industriel sur une population globale de 175 900 habitants.
49% travaillent dans le seul textile et 51% dans les autres activités. Mais cette
population est très diversifiée, les ouvriers en soie représentent une élite
ouvrière, alphabétisée aux trois quarts, fière de son savoir-faire, unifiée par une
forte solidarité entre maîtres et compagnons. Si le travail est difficile, avec des
journées de 14 à 18 heures, les salaires sont plus élevés que la moyenne et les
conditions de vie plus favorables, le compagnon étant logé chez son patron dans
de hauts bâtiments à la Croix-Rousse. La féminisation de ce secteur est
importante, puisque la Fabrique emploie six femmes pour quatre hommes ; par
ailleurs les secteurs en aval de la soierie, dont l’habillement, sont
majoritairement féminins.
La situation des ouvriers d’industrie est différente. Originaires
majoritairement des campagnes régionales, ils n’ont ni tradition urbaine ni
29 F. Bayard, P. Cayez, op. cit., p. 269.
18

industrielle et vont donc occuper les emplois les moins qualifiés et les moins
payés.
Beaux quartiers et quartiers populaires
L’industrialisation va modifier la géographie sociale de Lyon en
permettant à la ville de s’étendre en dehors du corset de la Presqu’île, entre
Saône et Rhône. L’espace central va s’affirmer comme le domaine des élites
lyonnaises, tandis que les périphéries, surtout orientales et méridionales, vont
attirer usines et ouvriers.
e 30Dans la première moitié du XIX siècle, l’implantation des notables est
circonscrite dans certains points de la Presqu’île. Le pourtour de la place
Bellecour et surtout le quartier d’Ainay (au sud de la place) sont les bastions de
la noblesse et de la rente. Là, se retrouvent les vieilles familles lyonnaises
d’origine noble ou roturière. Habiter Ainay « le noble faubourg » est
l’expression d’une ascension sociale réussie. À l’autre extrémité de la Presqu’île,
le quartier des Terreaux, au pied de La Croix-Rousse, est le lieu d’élection d’une
bourgeoisie en prise directe avec l’activité économique, s’y retrouvent
banquiers, négociants et fabricants. Des tentatives ont été faites dès le
eXVIII siècle pour attirer les élites sur la rive gauche du Rhône, mais avec peu
de succès. L’architecte Morand avait fait construire le long du fleuve de beaux
immeubles. Autour de 1830, après une période de stagnation, l’urbanisation du
nord de la rive gauche reprend dans le quartier dit des Brotteaux. Cependant, il
faudra attendre le Second Empire pour que cet espace, ancien lieu de distraction
avec ses « guinguettes », attire de nombreux de notables.
Les milieux populaires trouvent donc asile dans les périphéries urbaines
selon une géographie professionnelle. La Croix-Rousse et la rive droite de la
31Saône, secteurs ouvriers à 84% pour le premier et plus de la moitié pour le
second, sont dominés par la Fabrique. À La Croix-Rousse domine un mode de
vie artisanal, structuré autour d’un « immense assemblage d’ateliers d’où
32s’échappe le même bruit, où règne la même préoccupation ». La vocation
soyeuse est toutefois assez récente, ce n’est qu’à partir des années 1810-1820
que les canuts ont remplacé agriculteurs et boutiquiers, profitant de l’espace
disponible pour installer les nouveaux métiers Jacquard. Le faubourg, qui
30 B. Angleraud et C. Pellissier, Les dynasties lyonnaises, des Morin-Pons aux Mérieux du
XIXe siècle à nos jours, Paris, Perrin, 2003.
31 Y. Lequin, Les ouvriers de la région lyonnaise (1848-1914), la formation de la classe ouvrière
régionale, Lyon, Presses Universitaires de Lyon, 1977.
32 A. Audiganne, Les populations ouvrières et les industries de la France dans le mouvement
esocial du XIX siècle, Paris, 1860, t.1, p. 224.
19

ecomptait environ 4 000 habitants dans la première décennie du XIX siècle, en a
5 524 en 1820 et 7 500 en 1836, profitant de cet essor économique. La réalité
sociale est toutefois bien différente de celle de la grande industrie, ce qui fait
dire à Yves Lequin : « Plus qu’à un prolétariat de type moderne c’est à une
33manière de sans-culotterie que fait penser la communauté des canuts ».
Sur la rive droite de la Saône, prolongée au nord par le faubourg de Vaise,
la Fabrique revêt un visage quelque peu différent. Les ouvriers tissent
essentiellement les étoffes unies, dont le prix de façon est le plus faible. Par
ailleurs, le métier Jacquard qui colonise les ateliers de La Croix-Rousse n’est
e eque peu utilisé. Ces quartiers qui, aux XVII -XVIII siècles, regroupaient la
majorité du travail de la soie, n’ont pas su faire évoluer leurs techniques et leurs
productions, la tradition génère alors la misère d’où cette description
contemporaine « des rues étroites et boueuses que le soleil ne visite jamais… sur
le pavé, vivent, si l’on peut appeler cela vivre, des espèces de créatures
34difformes, vieux types des canuts d’autrefois ». Une importante population
flottante est également attirée par la présence de logements remontant à la
epériode italienne de Lyon au XVI siècle et délaissés par la bonne société qui
préfère le pourtour de la place Bellecour.
La physionomie de La Guillotière, au sud sur la rive gauche du Rhône, est
différente. Le faubourg, encore semi-rural, regroupe les industries annexes ou
nouvelles qui y trouvent des terrains nombreux et bon marché. Les constructions
s’étirent le long de la route en direction du Dauphiné en une sorte de village-rue.
eAux immeubles des canuts ou aux vieux hôtels du XVI siècle s’opposent des
maisons basses en pisé qui s’agglutinent les unes contre les autres. De part et
d’autre, ateliers et hangars se dispersent dans le paysage. L’activité industrielle à
La Guillotière se caractérise par sa diversité sectorielle et par la coexistence
entre organisation artisanale et industrielle. Des maçons, des tisseurs cohabitent
avec des métallurgistes travaillant dans de petits ateliers, mais aussi avec des
ouvriers employés dans les fabriques de soude, d’acide, de colle ou dans les
verreries dont les effectifs peuvent dépasser les cent employés, en attendant
qu’en 1847 les ateliers de la Buire regroupent près d’un millier d’ouvriers pour
la fabrication de wagons. Du fait de ces activités, le faubourg connaît une forte
croissance démographique, les dénombrements de population décomptent, en
1806, 5 547 habitants, 10 000 en 1820, 18 294 en 1831. Cet essor étonne et
inquiète les contemporains, d’autant qu’il génère un creuset d’ouvriers
d’origines et de spécialités différentes. Le faubourg qui, avant la Révolution,
accueillait des activités jugées immorales (jeux, tavernes, prostitution…) voit sa
réputation aggravée encore par cette nouvelle population, noyau d’un prolétariat
33 Y. Lequin, op. cit., t.1, p. 174.
34 Annuaire du département du Rhône, 1846, cité par Y. Lequin, op .cit., p. 177.
20

de type moderne. La peur sociale va se nourrir de celle de l’inconnu dans cet
espace qui, peu à peu, prend une forme urbaine.
35Cependant, comme l’a analysé Pierre-Yves Saunier , les contemporains,
edans la première moitié du XIX siècle, n’opèrent pas de distinction entre les
différents faubourgs. Ces espaces sont, jusque dans les années 1830, perçus
comme des appendices urbains accueillant les activités indésirables en centre-
ville (de l’usine à la taverne). À partir des insurrections des travailleurs de la
soierie en 1831 et 1834, au rejet s’ajoute la méfiance à l’égard de populations
jugées dangereuses, ce dont témoigne le préfet de Lyon Gasparin lorsqu’il écrit
en 1833 : « L’hostilité déclarée des faubourgs a produit cette armée insurgée
qui, concentrée de tous les points de la circonférence sur les pentes de La Croix-
36Rousse, est venue envahir la ville pendant les événements de novembre ».
Rapports policiers et essais littéraires témoignent de ce sentiment
d’encerclement par des « barbares » immortalisés par l’article de Saint-Marc
Girardin dans Le Journal des Débats. L’insurrection de La Croix-Rousse devient
l’expression de la menace que ces populations des faubourgs font peser sur la
bonne société. Elle est moins interprétée en termes de conflits socio-
économiques qu’en termes d’altérité sociale et culturelle. Ces ouvriers, venus
d’ailleurs, étrangers par leurs conditions de vie et de travail, représentent un
danger qu’il s’agit d’endiguer par la répression, ce sera l’affaire des politiques,
et par l’insertion, ce sera alors l’affaire de la charité.
Un chantier pour la bienfaisance
Une nouvelle pauvreté
Barbares, les ouvriers des faubourgs, le sont par les conditions de vie
imposées par leur travail. Pour la bonne société lyonnaise, ces individus sans
famille, qui fréquentent tavernes et cabarets et font de la rue leur domaine,
représentent un contre-modèle social et une menace pour l’ordre bourgeois. Or,
ces particularismes ne font que traduire les conditions dans lesquelles
l’industrialisation s’est opérée. Pour bon nombre d’ouvriers le séjour lyonnais
n’est que temporaire, la migration n’est pas définitive. Il s’agit d’accumuler un
pécule qui permettra d’acheter des terres « au pays » et de réaliser le rêve de la
plupart des Français : devenir propriétaire. La famille reste donc à la campagne
et l’ouvrier en ville supporte des conditions de vie et de travail très dures, mais
supportables, car elles ne dureront qu’un temps. Pour d’autres, la migration est
35 e P.Y. Saunier, Lyon au XIX siècle : les espaces d’une cité, thèse de doctorat en histoire de
l’Université Lyon II, 1992.
36 Cité dans P.Y. Saunier, op. cit.
21

définitive, mais faiblesse des salaires et manque de logements rendent
l’existence très précaire et la fondation d’une famille légitime difficile.
L’analyse des budgets ouvriers est un préalable nécessaire à toute
approche de la condition ouvrière. Une des sources les plus fiables est fournie
par les budgets dressés à l’occasion de l’Enquête sur le travail en 1848 et étudiés
37par Yves Lequin . Il en ressort que l’alimentation absorbe la majorité du revenu,
entre les trois cinquièmes et les trois quarts. Les deux autres postes sont occupés,
dans une proportion d’environ 15% chacun, par le vêtement et le loyer. L’habit
se réduit bien souvent à la blouse portée par le paysan et désormais par l’ouvrier.
La faible part représentée par le logement renvoie à sa médiocrité. Les
etémoignages de la première moitié du XIX siècle évoquent la saleté, la
précarité, l’exiguïté de ces habitations qui, souvent, se situent sous les toits ou
dans des mansardes. L’ouvrier en soie, quant à lui, loge chez son maître dans les
soupentes d’une pièce qui fait fonction d’atelier, de cuisine et de chambre. Les
logements en garnis des ouvriers seuls sont encore pires, la règle étant
l’entassement qui permet aux propriétaires de tirer un bénéfice maximal. Cette
médiocrité des habitations renvoie à l’incapacité de Lyon, comme des autres
grandes villes françaises, d’accueillir cette population surnuméraire. La
construction ne suit pas le rythme de progression démographique.
La précarité est accrue par la fragilité de l’emploi. Les accidents de la vie
sont une première source de problèmes. La maladie, l’accident de travail et la
vieillesse, qui rendent l’embauche impossible, débouchent sur l’indigence en
l’absence de système d’assistance. Mais l’emploi lui-même est précaire en raison
d’un fort chômage structurel. Les rythmes économiques sont saisonniers,
conditionnés par l’irrégularité des commandes. En règle générale, le travail
s’interrompt trois à quatre mois dans l’année. Dans la Fabrique, les commandes
cessent à la fin de l’hiver, en février-mars, et en l’été. Dans le bâtiment, ce sont
les conditions climatiques qui conditionnent l’activité. La perte d’un salaire, déjà
modeste, est, donc une menace permanente qui pèse sur les ouvriers, faisant
planer l’ombre de l’indigence.
Une des solutions pour pallier l’insuffisance des salaires et la précarité de
l’emploi est le travail de tous les membres de la famille : femmes et enfants. À
domicile, l’activité est bien sûr familiale mais l’atelier et l’usine sont aussi
pourvoyeurs d’emplois. Dans les débuts de l’industrialisation, la mécanisation
reste partielle et l’intervention humaine est nécessaire pour opérer les tâches
complémentaires. Les femmes et les enfants sont alors une main-d’œuvre
recherchée pour son agilité et ses salaires plus bas. La Fabrique lyonnaise
embauche de jeunes enfants, d’environ huit ans, pour lancer la navette, Louis
37 Y. Lequin, op. cit., t.2, p. 15-21.
22

38Reybaud les décrira plus tard comme « des véritables martyrs en proie à toutes
les brutalités ». C’est une première étape vers le filage et le dévidage où l’on
travaille dès l’âge de dix ans. À La Guillotière, dans les verreries, plus du tiers
des ouvriers ont moins de douze ans. Les femmes sont elles aussi très présentes
dans cette première phase industrielle. Majoritaires dans le secteur textile,
représentant jusqu’aux trois quarts de la main-d’œuvre dans certains quartiers où
les ateliers d’ourdissage ou de dévidage sont importants, elles sont aussi
présentes dans le secteur chimique ou métallurgiste. Leur emploi nécessaire a
des répercussions sur la vie familiale, rendant problématique la garde des enfants
en bas âge.
L’essor démographique et l’apparition d’une nouvelle pauvreté, liée aux
mutations économiques, contribuent à poser différemment la question sociale.
Les indigents, fruits des migrations de travail, sont perçus comme des étrangers,
davantage sur un plan social et moral que géographique. En tant que tels, ils
suscitent, chez les élites urbaines, des sentiments où se mêlent pitié,
incompréhension et méfiance. C’est sur ce terrain que vont se positionner les
œuvres.
L’irruption des œuvres
Le régime de la Restauration qui, tout en prétendant conserver les acquis
révolutionnaires, fait place aux anciennes élites et à l’Église, facilite l’émergence
des associations caritatives et leur collaboration avec les instances publiques.
Imposé par les nécessités du terrain, ce travail commun va être peu à peu
théorisé.
La terminologie utilisée est riche de sens pour cette période. Le
compromis semble s’opérer autour du terme de « bienfaisance » qui s’applique
aussi bien au privé qu’au public avec les « bureaux de bienfaisance ». Il désigne
de façon neutre l’assistance, l’action de faire du bien dans un intérêt social. À ce
eterme générique, s’opposaient au XVIII siècle la charité, vertu théologale, qui
générait les confréries et bureaux de charité, et la philanthropie qui, sous
l’influence des Lumières, désignait des actions à finalité sociale, mais non
religieuse, ainsi les sociétés philanthropiques créées à Lyon par les loges
emaçonniques. Au XIX siècle, le champ de l’assistance va être progressivement
dominé par le terme d’œuvre. Dans son acceptation, il renvoie aux actions que
l’homme accomplit guidé par sa foi chrétienne, ce sont donc les « bonnes
œuvres », expression de l’amour du prochain et de son alter ego, l’amour divin.
Dans leur dénomination, le mot est utilisé à Lyon par 22 des 78 sociétés
38 L. Reybaud, Etudes sur le régime des manufactures. Conditions des ouvriers en soie, 1859,
p. 160.
23

ecaritatives qui se créent ou recréent dans la première moitié du XIX siècle. De
façon plus générale, le terme va l’emporter au fil du siècle, désignant les actions
accomplies par des particuliers par devoir de charité chrétienne. La prégnance
des œuvres dans le champ du social exprime la mainmise du secteur privé sur la
question de l’indigence.
Dans les années 1820/1830, de nombreux débats s’engagent sur la
question sociale : quelle indigence prendre en charge dans un contexte de
paupérisation, quels doivent en être les acteurs ? C’est cette même question qui
est mise à concours en 1820 par l’Académie de Lyon « Indiquez les moyens de
reconnaître la véritable indigence et de rendre l’aumône utile à ceux qui la
donnent et à ceux qui la reçoivent ». Parmi les compétiteurs se trouve le baron
39Joseph-Marie de Gérando qui intitule son essai Le visiteur du pauvre . Il y
développe une méthodologie pour détecter « les vrais pauvres » : elle est fondée
sur des relations personnelles entre le bienfaiteur et l’assisté « quelle belle et
utile institution si l’on parvenait à faire en sorte que chaque famille pauvre eût à
côté d’elle une famille aisée, à la protection de laquelle elle se trouvât ainsi
40confiée et qui devînt pour elle une providence sensible ». Par des visites
régulières, il s’agit non pas d’entrer en empathie avec l’indigent « nous
conseillons d’éviter avec soin que notre condescendance pour le pauvre ne
41
dégénère en familiarité », mais de cerner ses véritables besoins. Si,
traditionnellement, les limites portées à la charité étaient surtout géographiques,
visant à éliminer les pauvres hors territoire, elles sont désormais définies
rationnellement, de façon à rendre l’assistance la plus efficace possible. À cette
fin, le baron de Gérando prône une double collaboration. Le bon fonctionnement
suppose un partage des tâches entre une bienfaisance publique qui se charge des
structures collectives et une bienfaisance privée qui privilégie les relations
individuelles, en assistant le pauvre dans sa famille, en plaçant les enfants en
pension ou en apprentissage. Pour le baron de Gérando, les pouvoirs publics ne
doivent intervenir que lorsque la prise en charge à domicile ou dans des
structures privées est impossible. L’appel à « une harmonie et un parfait concert
42entre la bienfaisance publique et la charité privée » s’opère au détriment de la
première suspectée d’encourager l’indigence par son caractère trop global. La
seconde collaboration concerne les laïcs et les clercs : « Il n’est peut-être pas sur
la terre une existence plus digne d’envie que celle d’une sœur de la charité…
43mais ces excellentes sœurs ne peuvent suffire à tout ». L’appel est alors lancé
39 J. M de Gérando, Le visiteur du pauvre, Paris, 1826.
40 Ibid., p. 73.
41 Ibid., p. 145.
42 Ibid., p. 3.
43 Ibid., p. 538-539.
24

aux femmes et, surtout, aux mères de famille, afin qu’elles mettent leurs qualités
maternelles au service de ceux qui souffrent pour trouver les moyens de les
soulager.
Les bases du système caritatif sont ainsi posées par l’ouvrage du baron de
Gérando qui légitime l’action des particuliers et des religieux, complément
indispensable de la bienfaisance publique. En lien ou non avec les bureaux de
bienfaisance, dames de charité et visiteurs vont se multiplier.
e 44Du début du XIX siècle jusqu’à la fin des années 1840, 78 œuvres
peuvent être répertoriées à Lyon. Leur effectif réel est plus important, car les
œuvres qui s’implantent dans plusieurs paroisses lyonnaises ne sont
comptabilisées qu’une seule fois : c’est le cas des Asiles paroissiaux ou des
Veilleuses. Quatorze sont antérieures à 1815, dont onze sont des créations des
e eXVII ou XVIII siècles.
Le contexte politique permet la renaissance d’anciennes confréries. C’est
le cas de l’Œuvre de la Miséricorde, ancienne confrérie fondée en 1636 par
César Laure. Sa vocation portait sur l’assistance aux prisonniers et aux
condamnés à mort. Elle assurait un service de visite aux prisonniers à qui étaient
distribués des vivres, les confrères intervenaient aussi parfois pour racheter les
dettes des prisonniers qui pouvaient ainsi être libérés. Sa seconde action était
dirigée vers les condamnés à mort dont il s’agissait d’apaiser les derniers
instants et d’assurer l’inhumation. La confrérie est supprimée sous la Révolution
française, rétablie par le décret du 2 Brumaire an IV qui autorise les
établissements de bienfaisance. En 1826, est construit l’hospice de la
Miséricorde, près du monument des Brotteaux érigé en 1819 pour commémorer
les victimes de la Terreur, fusillées le 5 décembre 1793. Le service religieux, qui
y est célébré quotidiennement, assure des prières pour les rois de France et pour
la mémoire des pénitents de la Miséricorde.
La confrérie des Hospitaliers-Veilleurs refait, elle aussi, surface en 1836.
Elle était née en 1767 de la fusion entre la société des Hospitaliers qui œuvrait
dans les hôpitaux avec celle des Veilleurs qui se chargeait de l’assistance aux
emalades à leur domicile. Au XIX siècle, elle se fixe pour objectif de soulager
physiquement et spirituellement les « malheureux des hospices, prisons et
45paroisses ».
Les Charlottes sont un autre exemple de résurgence. La société avait été
créée clandestinement durant la Révolution française par Charlotte Dupin,
domestique du curé de la paroisse d’Ainay qui venait d’être arrêté. Elle avait
44 On utilisera ce terme de façon générale pour désigner des associations caritatives qu’elles soient
religieuses ou laïques.
45 Abbé N. Bez, La ville des aumônes : tableau des œuvres de charité de la ville de Lyon, Lyon,
1840.
25

pour but de visiter les prisonniers, victimes des révolutionnaires. En 1822, la
Société des Charlottes trouve enfin une légalité, tout en gardant la même
vocation, créant une providence pour les filles de prisonniers.
Toutes les recréations ne sont pas aussi marquées du sceau de la
réaction. Certaines retrouvent l’action caritative qui les occupait avant les
événements : distribution de vivres aux indigents avec les Marmites, veille des
malades avec l’Œuvre des pauvres malades fondée par Saint-Vincent-de-Paul ou
avec les Dames de Sainte-Françoise. La Société de Charité maternelle représente
un cas assez particulier. Elle avait été créée en 1786 sous la protection de la
reine Marie-Antoinette et s’était diffusée dans différentes villes dont Lyon.
46L’abbé Bez explique ainsi la création lyonnaise : « à l’hôtel de Mme de
Rochebaron, rue Sala, on se livrait à des jeux de société. Pour sanctifier ces
plaisirs innocents on décide que le profit irait au soulagement de quelques
mères pauvres » La société est supprimée sous la Révolution française, mais
deux décrets impériaux, en 1810 et 1811, l’autorisent de nouveau. Le patronage
de l’Impératrice lui vaut de jouir d’un statut particulier, échappant à l’article 291
du Code pénal en tant qu’œuvre libre dotée d’une liberté de statuts et de gestion.
Elle continue à se vouer aux secours des femmes pauvres en couche, luttant
contre l’abandon et encourageant l’allaitement maternel. Le décret de 1810 la
place, au niveau national, sous protection de l’épouse du souverain
(l’impératrice puis la reine) et de femmes de hauts dignitaires, et, au niveau
local, sous le patronage du patriciat. On voit que, dans ce cas, la fonction de
sociabilité et les patronages exercés jouent un rôle tout aussi important, sinon
plus, que les finalités de l’œuvre.
Ces restaurations d’œuvres des temps anciens obéissent à des finalités
autant politiques que sociales, s’agissant pour leurs membres de profiter du
contexte pour reprendre place sur la scène publique. Les soixante créations sont-
elles davantage des réponses aux besoins de la période ?
Permanences et nouveautés
À première vue, les finalités des œuvres semblent avoir peu évolué par
rapport à l’Ancien Régime. Trois grands axes se dégagent toujours avec
l’assistance aux prisonniers, dans la tradition de Saint-Vincent-de-Paul, l’aide
aux indigents et l’assistance aux malades. Mais les œuvres se répartissent
inégalement entre ces trois finalités. 54 sociétés sur les 78 ont pour vocation
d’apporter des secours aux populations indigentes sous forme de distributions de
nourriture (les Marmites), d’asiles qui pallient l’absence de logements (ainsi Le
Pieux secours), de prise en charge des enfants (orphelinats ou providences) ou
46 Abbé N. Bez, ibid.
26


Xmême d’offres d’emplois (Œuvre du travail de Marie). Onze, tout en s’adressant
toujours aux populations paupérisées, prennent en charge les malades, proposant
des services de veille, d’accueil à la sortie des hôpitaux ou de refuge pour des
maladies particulières qualifiées d’incurables (cinq maisons s’ouvrent à cette
fin). Enfin, l’aide aux prisonniers perdure, mais à travers trois œuvres seulement,
dont les deux signalées précédemment. Ces actions, en apparence, répondent
bien à la stratégie de complémentarité avec le secteur public, qu’il s’agisse des
bureaux de bienfaisance ou des hôpitaux.
Un certain nombre de sociétés sont inclassables selon ces critères, car elles
mettent en place des structures dont la finalité n’est pas la prise en charge
matérielle mais la réinsertion sociale. C’est le cas, notamment, des « refuges »
qui s’adressent principalement à des jeunes filles dites « en perdition » et à qui il
s’agit de proposer à la fois un asile et un cadre de repentance. La seule œuvre
ed’aide aux prisonniers créée dans cette première moitié du XIX siècle est, en
fait, un refuge qui recueille les filles à la sortie de prison. Mais derrière le but
affiché, le fonctionnement de la majorité des œuvres montre que si cette finalité
de réinsertion n’est pas première, elle se retrouve dans la plupart des sociétés qui
lie étroitement aide matérielle et morale. Même le Travail de Marie, dont la
raison d’être est l’offre d’emploi aux femmes en temps de crise, propose tous les
jeudis des travaux de couture qui ont pour but de rééduquer ces femmes en leur
47inculquant des « valeurs d’ordre et de travail ». Cet enjeu de moralisation
n’est pas nouveau, les confréries de naguère veillaient sur les malades, mais, en
même temps, les catéchisaient, consolaient les condamnés à mort dans leurs
derniers instants tout en leur donnant les derniers sacrements. Les Refuges, eux-
mêmes, peuvent être vus comme une nouvelle expression des hôpitaux généraux
qui recueillaient les indigents et les rééduquaient par le travail. La nouveauté des
eœuvres de cette première moitié du XIX siècle ne se retrouve ni dans les
grandes thématiques d’action ni dans le lien indissoluble entre assistance et
moralisation, mais davantage dans la dilatation du public visé et dans la diversité
des mises en pratique. En effet, l’assisté n’est plus seulement le mendiant ou
l’orphelin, mais c’est aussi l’ouvrier, la domestique, l’enfant de famille ouvrière.
L’indigence recoupe désormais les milieux populaires, le baron de Gérando dans
son essai distinguait trois causes d’indigence : l’impuissance du travail
momentanée ou durable, l’insuffisance du produit du travail et le manque de
travail. Les deux dernières causes s’appliquent à la condition ouvrière
caractérisée par de faibles salaires et un chômage saisonnier. La mission de
réinsertion pour Gérando est indissociable de la bienfaisance, ainsi propose-t-il
un parrainage entre familles pauvres et familles aisées. Ce souci d’éducation, au
cœur de l’action des œuvres, reflète la perception des milieux ouvriers,
47 Archives Municipales de Lyon, dossier 744 WP076.
27

considérés comme étrangers dans la ville. Cette dilatation du monde de
l’indigence explique la diversité des modalités de prise en charge. Les
propositions, même si elles ont toutes les mêmes finalités, se différencient selon
les âges de la vie, selon les sexes ou selon les situations familiales, les catégories
les plus prisées étant les enfants et les femmes.
En revanche, la géographie des œuvres n’est pas en adéquation avec cette
réalité sociale. Effectivement, 30% d’entre elles ont pour terrain d’action la
Presqu’île, dont 20,4% les quartiers entre Bellecour et Terreaux. 19,5% œuvrent
dans les quartiers de la rive droite de la Saône, mais seulement 6,4% sur la rive
gauche du Rhône et 13% à La Croix-Rousse. À cela, il faut ajouter 31% d’entre
elles qui travaillent sur l’ensemble de la ville. On constate donc que les terrains
des œuvres reflètent l’ancienne géographie sociale lyonnaise. La bienfaisance
privée continue à privilégier les vieux quartiers populaires de la Presqu’île et de
la rive droite de la Saône. Certes, comme on l’a vu, ce sont des espaces qui
evoient, dans les premières décennies du XIX siècle, leur densité s’accroître.
Mais y domine un milieu de boutiquiers, d’artisans avec leurs cohortes
d’ouvriers, de compagnons, de domestiques, auquel s’ajoute une population
flottante attirée par les hôpitaux de l’Hôtel-Dieu et de la Charité. C’est donc la
pauvreté « traditionnelle » qui domine, cible des confréries. De nombreuses
maisons de charité s’installent également sur la colline de Fourvière, profitant
des locaux abandonnés par d’anciennes communautés religieuses, c’est le cas du
Calvaire ou de l’Hospice des jeunes filles convalescentes. Les nouveaux
quartiers ouvriers attirent peu. La Croix-Rousse est la cible de douze œuvres,
encore faut-il préciser que la moitié d’entre elles sont des providences qui
mêlent assistance et travail de la soie. Dans ce cas, c’est sans doute moins
l’indigence que la présence d’une main-d’œuvre potentielle qui attire les
entreprises de bienfaisance. Seulement 6,4% des œuvres se risquent à franchir le
Rhône à l’est pour s’aventurer sur les terres des nouvelles populations usinières.
Parmi elles, on trouve un hospice de Vieillards, la Société Saint-Vincent-de-Paul
et une providence. Le manque de paroisses dans ces nouveaux espaces urbanisés
ne permet pas non plus de tisser un réseau d’assistance paroissiale. Le relais
n’est pas assuré par les sociétés de bienfaisance qui agissent à l’échelle de toute
la ville car, jusqu’en 1852, La Croix-Rousse et La Guillotière sont des
communes indépendantes, donc hors du territoire de Lyon.
Cette géographie des œuvres traduit l’importance des liens de proximité.
De sorte que, de façon paradoxale, leur territoire d’action se rapproche des lieux
de résidence de la haute société lyonnaise. Le pauvre assisté est celui que l’on
côtoie dans le quartier ou sur le parvis de l’église. Mais s’exprime aussi la
méfiance des élites lyonnaises à l’égard des périphéries urbaines et, surtout, des
nouvelles populations qu’elles abritent.
On ne franchit pas le Rhône à l’est, on ne gravit pas les pentes de la colline
de La Croix-Rousse, car ces espaces sont marqués du sceau de l’inconnu.
28Pourtant, là se trouvent les populations qui répondent le mieux aux critères posés
par la nouvelle charité.
L’approche morale de la question du paupérisme génère une méfiance de
la bonne société à l’égard des « nouveaux pauvres ». Ces réserves conduisent les
élites à ne s’engager que prudemment dans la voie caritative, laissant,
volontairement ou non, place à d’autres expériences sur le terrain. C’est ainsi
qu’à Lyon se développe le mutuellisme. La Révolution française, par les lois
d’Allarde et Le Chapelier, a supprimé les corporations et interdit les coalitions
ouvrières. Inspirée des confréries, les sociétés de secours mutuels proposent une
solidarité de métier pour pallier les difficultés du travail, de la maladie ou de
l’âge. Ville en plein essor industriel et dotée déjà d’une tradition ouvrière avec la
soierie, Lyon est un des berceaux du mutuellisme. 71 sociétés naissent sous la
48Monarchie de Juillet et on en comptera une centaine en 1848 . La Fabrique est
le principal foyer avec une vingtaine de sociétés, associant le plus souvent
compagnons et chefs d’atelier. Mais on en trouve aussi dans la chapellerie, la
tannerie ou le bâtiment. Comme les œuvres, les sociétés de secours mutuels sont
régies par l’article 291 du Code pénal, qui leur impose d’obtenir une autorisation
de la police. L’Enquête sur le travail de 1848 précise le fonctionnement commun
à la plupart des structures. Le financement est assuré par une cotisation ouvrière
mensuelle, dont la moyenne s’établit autour d’un franc, et par un droit d’entrée
(plus variable, de vingt francs chez les teinturiers à cinq francs chez les
tanneurs). En échange, l’adhérent perçoit une indemnité en cas de maladie (en
général de deux francs par jour pendant les trois premiers mois, d’un franc le
trimestre suivant, puis de quinze francs mensuels en cas d’incurabilité), à cela
49s’ajoute parfois une aide financière à partir d’un certain âge . À leur origine, ces
sociétés ne cherchent pas à s’opposer à la bienfaisance privée ou publique, elles
se placent dans une tradition de solidarité de métier pour répondre aux nouveaux
besoins sociaux. D’ailleurs, elles n’ont rien à envier aux perspectives
moralisatrices des œuvres. Le critère moral est une des conditions d’admission.
Parfois, il est nécessaire de fournir un certificat de bonne vie et mœurs délivré
par le curé du lieu. Les faillis, les ivrognes ou les personnes de « maladies
honteuses » sont écartés. La dimension religieuse n’est pas absente, nombreuses
sont les sociétés à se placer sous la protection d’un saint. Bien souvent, aussi, les
patrons sont partie prenante en tant que cotisants et bénéficiaires ou bien en
qualité de membres honoraires.
Bien implanté dans les secteurs traditionnels, le mutuellisme est moins
présent dans les nouvelles industries, où la main-d’œuvre n’a pas encore
ed’ancrage urbain. Dans les premières décennies du XIX siècle, ces sociétés sont
48 Y. Lequin, op. cit., t.2, p. 191 X
49 Ibid. p. 193.
29

souvent confondues avec les œuvres. Elles ne constituent pas, au départ, un pôle
d’opposition ouvrière, mais offrent un cadre à la sociabilité ouvrière, complétant,
50en le concurrençant, le dispositif caritatif. La figure de Pierre Charnier , canut
fondateur en 1829 de la Société du Devoir Mutuel, est, à cet égard, significative.
Son association, derrière une façade de société de secours mutuels, deviendra un
des foyers de la révolte des canuts de 1831. Mais Pierre Charnier se définit
comme catholique et royaliste et ne place donc pas sa lutte sur le plan politique
ou économique, mais social, entendant régénérer le monde du travail.
Compléments ou concurrentes des œuvres, les sociétés de secours mutuels
constituent des réponses endogènes aux difficultés socio-économiques, avec
lesquelles le monde caritatif se doit de composer.
Façons d’être et raisons d’être des œuvres
Façons d’être
Dans un contexte de reconquête, différentes stratégies s’élaborent pour
mettre en place cette entreprise caritative. Deux logiques se dégagent. La
première privilégie le cadre spatial, faisant de la paroisse son terrain d’action et
jouant sur les relations de proximité. La seconde consiste à cibler un type
d’action pour une population donnée et œuvre donc à l’échelle de la ville. Dans
le premier cas, l’initiative revient essentiellement aux curés qui coordonnent
l’ensemble des prises en charge, dans le second, la réalité est plus diverse,
puisqu’à l’origine on retrouve aussi bien des laïcs, que des communautés
religieuses.
Les œuvres paroissiales
Elles représentent 41% de l’ensemble. Sous la houlette du cardinal Fesch
et surtout de ses vicaires généraux, Jauffret puis Courbon, le diocèse de Lyon se
restructure après la tourmente révolutionnaire. L’évêque et le préfet redessinent
le cadre paroissial de la ville, restaurant les anciennes paroisses, telles Saint-Paul
ou Saint-Nizier, confirmant les nominations révolutionnaires avec les paroisses
« constitutionnelles » de Saint-Denis à La Croix-Rousse, Saint-Just sur la rive
droite de la Saône ou Saint-Polycarpe au nord de la Presqu’île et créant six
nouvelles entités dans des quartiers en essor démographique. Quatre anciennes
50 P. Béghain, B. Benoît, G. Corneloup, B. Thévenon, article « Pierre Charnier » Dictionnaire
historique de Lyon, Lyon, éditions Stéphane Bachès, 2009.
30

51églises dans le centre de Lyon deviennent églises paroissiales, une à La Croix-
Rousse et une sur la rive gauche du Rhône. Dans les décennies suivantes, la forte
croissance des quartiers populaires obligera le diocèse à rééquilibrer le maillage
52en créant trois nouvelles paroisses à l’est du Rhône. À ce nouveau cadre
correspond un nouveau clergé épuré après les troubles révolutionnaires. Ainsi,
Courbon en 1804 est invité par l’archevêque à « purger le diocèse et les
53paroisses » de ses mauvais prêtres : prêtres mariés ou qui se sont trop éloignés
de la discipline religieuse. Le cadre paroissial devient donc un espace de
reconquête religieuse dans lequel va s’exercer le zèle caritatif.
Certaines actions se retrouvent à l’identique dans la plupart des paroisses.
C’est le cas des multiples « Œuvres des Dames de la Miséricorde » qui
constituent une sorte de dénominateur commun pour la charité locale. Ces
œuvres se chargent, à l’échelle paroissiale, de visiter les pauvres et de leur
distribuer de la nourriture ou des vêtements. C’est souvent le curé du lieu qui a
été à l’initiative de l’action et qui a rassemblé autour de lui un certain nombre de
paroissiennes qui y consacrent temps et argent. L’affaire est gérée comme une
véritable entreprise avec à la tête le prêtre qui recrute les membres, gère et
oriente les actions. Les recrues s’engagent modestement sur le plan financier (les
cotisations étant faibles) mais, surtout sur le plan pratique, puisqu’elles devront
visiter les familles pauvres et participer à différentes actions pour assurer le
financement de l’œuvre. La direction, dans la plupart des cas, est prise en charge
par un conseil composé du curé qui fait fonction de directeur ou de président, et
un bureau formé de laïques avec présidente, vice-présidente, trésorière et
secrétaire. La direction temporelle et spirituelle est donc assurée par le pasteur
du lieu qui appelle ses ouailles à participer à l’œuvre et sélectionne parmi elles
celles qui feront partie du bureau. La plupart du temps, les réunions du conseil
ont lieu à date fixe au presbytère, elles débutent par une prière, puis on procède à
la vérification des comptes et à la répartition des aides à accorder aux familles de
la paroisse. Une fois par semaine, l’ensemble des dames est réuni afin que les
« dames distributrices » fassent le bilan des actions engagées avec les familles et
reçoivent les nouvelles directives du bureau (quêtes à organiser, collecte des
vêtements…). Aux titulaires s’ajoute une seconde catégorie de membres, « les
honoraires » qui ne participent à l’œuvre que par leurs offrandes et leurs prières.
Parfois, existe une troisième catégorie, « les dames auxiliaires » qui sont
exemptées de cotisation, mais qui aident les titulaires dans leur exercice de la
51 Ce sont Saint-Bonaventure, Notre-Dame-de-Saint-Vincent, Saint-François-de-Sales et Saint-
Martin d’Ainay.
52 Il s’agit de Saint-Pothin aux Brotteaux, de Saint-André et de Saint-Maurice à La Guillotière.
53 F. Bayard, P. Cayez, op .cit., p. 300.
31

charité. Une fois par an, l’assemblée générale réunit autour du bureau toutes les
personnes qui participent d’une façon ou d’une autre à l’œuvre.
Le cadre paroissial est, également, utilisé par d’anciennes œuvres qui
n’avaient qu’une ou deux maisons à Lyon avant la Révolution et multiplient,
désormais, leur implantation pour s’adapter à la nouvelle géographie religieuse
lyonnaise. C’est ainsi qu’apparaissent, dans de nombreuses paroisses, des
Associations de dames veilleuses dont le but, si l’on se réfère au règlement des
54Dames veilleuses de Saint-Bonaventure , est « de porter secours spirituels et
temporels aux pauvres malades en les veillant la nuit et en les disposant à
mourir chrétiennement. » L’organisation est similaire avec un bureau présidé par
le curé, secondé par des dames actives et honoraires. Dans la paroisse Saint-
Bonaventure, le bureau se réunit le premier dimanche de chaque mois à la cure,
après la messe, afin de faire le point sur les finances et d’organiser la collecte
des médicaments et de différents objets (linge, lits, livres pieux…), mais aussi
l’approvisionnement des malades et la répartition des veilles. Les Marmites se
multiplient, également, procédant à des distributions de nourriture (pain et
bouillon) une à quatre fois par semaine, selon les quartiers et les saisons.
À ce soubassement caritatif commun à la plupart des paroisses, s’ajoutent
parfois des initiatives locales. C’est le cas des hospices de vieillards qui se créent
pour accueillir les personnes âgées isolées et sans ressource. Un des premiers est
l’Hospice des Incurables, créé dans la paroisse Saint-François du quartier
d’Ainay, grâce au legs d’une paroissienne, Madame Balmondière. Dans les
années 1840, les initiatives locales se multiplient. Les paroisses Saint-Pierre,
Saint-Polycarpe, Notre-Dame-Saint-Vincent dans la Presqu’île, Saint-Paul sur la
rive droite de la Saône, Saint-Bruno à La Croix-Rousse se dotent d’un « asile
paroissial », dénommé aussi parfois « œuvre des incurables » terme qui désigne
l’accueil des vieillards indigents. Selon les quartiers, ce sont les hommes, les
femmes ou les deux sexes qui sont admis gratuitement pour, selon les termes du
55curé de Saint-Pierre des Terreaux , « préparer avec douceur le voyage de
l’éternité ».
D’autres paroisses créent des structures d’accueil, de moralisation et de
formation pour leurs populations enfantine et juvénile en détresse. Ce sont les
providences, qui peuvent prendre le nom d’orphelinats si elles reçoivent des
jeunes orphelins. Ces établissements apparaissent dans des paroisses de la
Presqu’île : Saint-Polycarpe (deux maisons), Saint-Nizier (deux maisons), Saint-
Pierre-des-Terreaux, Saint-Bonaventure, qui comptent parmi leurs fidèles de
nombreux soyeux. Une providence se crée, également, dans la paroisse Saint-
Bruno à La Croix-Rousse, et deux dans la paroisse Saint-Jean, de l’autre côté de
54 Archives du Diocèse de Lyon, paroisse Saint-Bonaventure dossier I 532.
55 Archives du Diocèse de Lyroisse Saint-Pierre-des-Terreaux dossier I 1229.
32

la Saône, soit dans des quartiers de tissage de la soie. Conformément à la
stratégie évoquée plus haut, les curés sont parfois à l’initiative de ces créations,
ainsi en est-il pour la Providence de Saint-Pierre-des-Terreaux, selon un
56historique réalisé un siècle plus tard : « dans une assemblée générale de
l’œuvre des Dames de la Miséricorde, Monsieur le Curé Derozier fit part de son
projet d’établir, dans la paroisse, une Providence, destinée à donner aux jeunes
filles de condition modeste, une éducation chrétienne, soignée, simple et
laborieuse. »
Ces œuvres prennent donc en charge les orphelins ou les enfants délaissés,
57ainsi le premier article de la Providence des jeunes garçons de Saint-Nizier
stipule que sont admis « gratuitement les jeunes garçons abandonnés, orphelins,
pauvres ou négligés par leurs parents ». À cette clause s’ajoutent des conditions
de résidence, puisqu’il faut appartenir à une famille pauvre de la paroisse et des
conditions d’âge, les enfants étant acceptés, en règle générale, entre sept et dix
ans. La providence mêle, dans la plupart des cas, apprentissage, catéchisme et
instruction primaire (lecture, écriture, calcul). Le travail manuel est la raison
d’être de ces structures dont les finalités sont en fait multiples, s’agissant de
donner un métier aux jeunes gens, mais aussi de les catéchiser. L’enseignement
des rudiments scolaires n’apparaît que secondairement. Ainsi, l’Œuvre Sainte-
Catherine, créée en 1820, apprend aux filles de la paroisse Saint-Polycarpe le
métier d’ourdisseuse ou de dévideuse en soie, tandis que le dimanche, après la
messe, ont lieu les séances de catéchisme, ce n’est qu’en 1840 que s’ajoutent des
cours d’instruction élémentaire. Cette double mission des providences,
apprentissage et catéchisation, nécessite un encadrement particulier. Le curé de
la paroisse est président de droit et toujours assisté d’un bureau de dames, mais
l’accueil des enfants nécessite un personnel disponible en permanence, charge
qui est assurée, dans la plupart des cas, par des religieux. Ainsi, dans les statuts
58de la Providence des jeunes garçons de Saint-Nizier , il est précisé que
« l’établissement devra toujours être dirigé et desservi à l’intérieur par des
Frères. » Pour la Providence Saint-Bonaventure, sept Sœurs de Saint-Vincent-
de-Paul encadrent les jeunes filles orphelines, pour celle de Saint-Bruno, dix
Sœurs de Saint-Joseph se chargent des « petites filles délaissées ». Les
religieuses ou religieux, selon le sexe des pensionnaires, représentent un
personnel idéal, disponible pour surveiller, encadrer en permanence les enfants
et veiller à leur éducation religieuse.
56 Archives du Diocèse de Lyon, paroisse Saint-Pierre-des-Terreaux dossier I 1230 « Historique de
la Providence de Saint-Pierre-des-Terreaux » 28 mars 1943.
57 Archives du Diocèse de Lyon, paroisse Saint-Nizier, dossier I 573.
58 Archives du Diocèse de Lyroisse Saint-Nizier, dossier I 573.
33

Les providences, rattachées ou non à une paroisse, s’insèrent parfaitement
dans un contexte économique lyonnais dominé par l’activité soyeuse dans la
epremière moitié du XIX siècle. Elles donnent à des enfants sans structure
familiale une formation pratique dans le principal secteur d’activité lyonnais, et
par là même elles procurent aussi aux canuts et soyeux une main-d’œuvre
compétente. La localisation des providences dans les paroisses « soyeuses » est
révélatrice de ce double intérêt. Mais leur action ne saurait se limiter à ce rôle de
formatrice, elles sont aussi des lieux de production, et en tant que tels,
concurrencent le système de la Fabrique. Le travail gratuit des jeunes gens « en
formation » permet d’abaisser les coûts de production et, donc de mettre sur le
marché des tissus moins chers, ce qui profite à la providence et aux maisons de
soierie, mais fait une concurrence déloyale aux canuts. Dans le cas d’œuvres
paroissiales, les retombées sur le budget local ne sont pas directes. De fait, à la
différence des hospices d’incurables, les providences font l’objet d’une gestion
séparée, les profits réalisés ne permettent donc pas de renflouer les finances
paroissiales. Cependant, outre le fait que les jeunes gens peuvent participer à la
fabrication de vêtements qui seront vendus au profit des pauvres du quartier, le
paiement de loyers à la paroisse peut constituer un apport non négligeable.
Ainsi, à Saint-Pierre-des-Terreaux, la providence a été installée dans une maison
appartenant à la paroisse, rue Luizerne, et paie donc annuellement une location.
Inversement, le Curé fait appel à la générosité de ses fidèles lorsqu’il faut
trouver des fonds pour acheter du matériel.
Enfin, parmi cette première catégorie d’œuvres, il faut signaler une
initiative pionnière qui est celle de l’abbé Cattet, curé de la paroisse Saint-Paul,
sur la rive droite de la Saône. Dans un quartier ouvrier, il ouvre une crèche de
façon à offrir une solution de garde aux femmes qui travaillent. C’est la première
crèche à Lyon et il faudra attendre vingt ans pour qu’un second établissement
s’ouvre dans la ville. L’abbé Cattet œuvre en collaboration avec les Sœurs de
Saint-Vincent-de-Paul qui abritent gratuitement la crèche dans l’immeuble
qu’elles possèdent à proximité de l’église. L’accueil et les soins sont assurés par
les religieuses. Les mères peuvent placer leurs enfants de la naissance jusqu’à
l’âge de trois ans. Ceux-ci sont gardés gratuitement de sept heures le matin à
dix-neuf heures. Les mères peuvent venir allaiter les nourrissons, faute de quoi
59l’alimentation est à base de lait de vache coupé d’eau d’orge et d’eau sucrée,
mélangée à un peu de vin ou de café de glands. Initiateur de l’œuvre, le curé
Cattet en est président et s’appuie sur un conseil de dames qui s’activent pour
trouver les fonds nécessaires, assurent la gestion et visitent régulièrement
l’établissement.
59 Archives Départementales du Rhône, série 3X , dossier 3X 1847.
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