Lys en Val de Loire - L
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Description

L’époque est celle d’un moyen-âge où les enluminures et les millefleurs des tapisseries médiévales mêlées aux licornes, aux vierges, aux anges et aux démons, sont à leur apogée.
C’est aussi l’époque où les Bourguignons et les Armagnacs s’entre-tuent sous les yeux ravis des Anglais tandis que les riches et puissantes maisons d’Anjou et de Bourgogne rivalisent de luxe et d’opulence dans une France affamée et dévastée par les Anglais.
Les personnages historiques s’articulent tout au long de la saga en alimentant la fiction comme tout roman historique peut le faire en utilisant les grands évènements de l’Histoire.
La reine Isabeau de Bavière a fait signer le traité de Troyes qui laisse la France aux Anglais. Mais Yolande d’Aragon, duchesse d’Anjou, s’attache à sauver le royaume en mariant sa fille Marie au Dauphin Charles, le fils d’Isabeau.
Jeanne, qu’on appelle la pucelle, se bat farouchement à la tête de son armée pour délivrer la ville d’Orléans et conduire le petit roi de Bourges à Reims pour y être sacré roi de France.
Après l’interminable guerre de Cent Ans, la paix revenue, la belle Agnès Sorel, qui fut la première favorite officielle d’un roi de France, étale à la Cour son charme insolent, effaçant ainsi Marie, la pudique reine de France.
Puis, la très célèbre Christine de Pisan fait publier ses livres. Et les dames érudites qui lisent ses œuvres reconnaissent en elle une grande féministe qui ose être la première femme jusqu’alors à vivre de sa plume.
Plus tard, après le règne de Louis XI, sa fille Anne de Beaujeu qui élève son jeune frère, le futur Charles VIII, mettra tout en œuvre pour le marier avec la petite duchesse Anne de Bretagne dans le but d’annexer son duché à la France.
Enfin, quand le roi Charles VIII entamera les guerres italiennes suite à des conflits menés par les souverains français en Italie pour faire valoir ce qu’ils estimaient être leurs droits héréditaires, le royaume de Naples est aux mains de la maison d’Anjou. La sulfureuse Lucrèce Borgia fera une entrée très remarquée avec un personnage non moins important, le sombre Ludovic le More.
Quant à l’histoire fictive, Clarisse, fille de lissiers, cherche à sauvegarder les acquis de ses aïeuls ayant autrefois travaillé à la confection de l’éblouissante tapisserie L’Apocalypse de Saint-Jean, une œuvre spectaculaire exposée au château d’Angers comprenant plus de 80 grands panneaux dont le travail, dans son intégralité, avait duré vingt ans.
Bien des barrières s’élèveront devant la jeune lissière qui devra quitter le Val de Loire pour se rendre à Bruges où sont regroupés tous les grands tisserands et les membres de la Toison d’Or. Elle devra réaliser une œuvre parfaite réclamée par le compagnonnage des Lissiers du Nord afin de lui permettre d’ouvrir son atelier.
De nombreuses rencontres l’aideront et d’autres l’anéantiront. Mais Clarisse est consciente qu’elle doit se battre pour vaincre, dans son travail, dans ses amours et dans sa vie.

Sujets

Informations

Publié par
Nombre de lectures 25
EAN13 9782374534435
Langue Français
Poids de l'ouvrage 2 Mo

Informations légales : prix de location à la page 0,0075€. Cette information est donnée uniquement à titre indicatif conformément à la législation en vigueur.

Exrait

Jocelyne Godard
Lys en Val de Loire
L ' I N T É G R A L E
LES ÉDITIONS DU 38Présentation
L’époque est celle d’un moyen-âge où les enluminures et les « millefleurs » des
tapisseries médiévales mêlées aux licornes, aux vierges, aux anges et aux démons,
sont à leur apogée. C’est aussi l’époque où les Bourguignons et les Armagnacs
s’entre-tuent sous les yeux ravis des Anglais tandis que les riches et puissantes
maisons d’Anjou et de Bourgogne rivalisent de luxe et d’opulence dans une France
affamée et dévastée par les Anglais.
Les personnages historiques s’articulent tout au long de la saga en alimentant la
fiction comme tout roman historique peut le faire en utilisant les grands évènements de
l’Histoire, l’héroïne fictive restant Clarisse Cassex et sa famille.
La reine Isabeau de Bavière a fait signer le traité de Troyes qui laisse la France
aux Anglais. Mais Yolande d’Aragon, duchesse d’Anjou, s’attache à sauver le royaume
en mariant sa fille Marie au dauphin Charles, le fils d’Isabeau.
Jeanne, qu’on appelle la pucelle, se bat farouchement à la tête de son armée pour
délivrer la ville d’Orléans et conduire le petit roi de Bourges à Reims pour y être sacré
roi de France. Après l’interminable « guerre de Cent Ans », la paix revenue, la belle
Agnès Sorel, qui fut la première favorite officielle d’un roi de France, étale à la Cour
son charme insolent, effaçant ainsi Marie, la pudique reine de France.
Puis, la très célèbre Christine de Pisan fait publier ses livres. Et les dames érudites
qui lisent ses œuvres reconnaissent en elle une grande féministe qui ose être la
première femme jusqu’alors à vivre de sa plume.
Plus tard, après le règne de Louis XI, sa fille Anne de Beaujeu qui élève son jeune
frère, le futur Charles VIII, mettra tout en œuvre pour le marier avec la petite duchesse
Anne de Bretagne dans le but d’annexer son duché à la France.
Enfin, quand le roi Charles VIII entamera les guerres italiennes suite à des conflits
menés par les souverains français en Italie pour faire valoir ce qu’ils estimaient être
leurs droits héréditaires, le royaume de Naples est aux mains de la maison d’Anjou. La
sulfureuse Lucrèce Borgia fera une entrée très remarquée avec un personnage non
moins important, le sombre Ludovic le More.
Quant à l’histoire fictive, Clarisse, fille de lissiers, cherche à sauvegarder les acquis
de ses aïeuls ayant autrefois travaillé à la confection de l’éblouissante tapisserie «
l’Apocalypse de Saint-Jean », une œuvre spectaculaire exposée au château d’Angers
comprenant plus de 80 grands panneaux dont le travail, dans son intégralité, avait duré
vingt ans. Bien des barrières s’élèveront devant la jeune lissière qui devra quitter le
Val de Loire pour se rendre à Bruges où sont regroupés tous les grands tisserands et
les membres de la « Toison d’Or ». Elle devra réaliser une œuvre parfaite réclamée
par le compagnonnage des Lissiers du Nord afin de lui permettre d’ouvrir son atelier.
De nombreuses rencontres l’aideront et d’autres l’anéantiront. Mais Clarisse est
consciente qu’elle doit se battre pour vaincre, dans son travail, dans ses amours et
dans sa vie.



Née dans la Sarthe, Jocelyne Godard a longtemps vécu à Paris. Depuis quelques
années, elle vit dans le Val de Loire. Les sagas et biographies romancées qu’elle a
publiées au fil du temps ont toujours donné la priorité à l’Histoire et aux femmes
célèbres des siècles passés. Ces femmes qui ont marqué leur temps, souvent
oubliées ou méconnues, et qui, par leurs écrits, leurs œuvres, leurs engagements,
leurs talents, leurs amours, ont signé l’Histoire de leur présence qu’elle n’a cessé de
remettre en lumière. L’Égypte ancienne et le Japon médiéval l’ont fortement
influencée. Puis elle s’est tournée vers l’époque carolingienne, le Moyen-Âge et la
Renaissance. Et, plus récemment, elle a mis en scène, avec l’éclairage qui leur
revient, une longue saga sur l’investissement des femmes durant la Grande Guerre.
Lorsque ses héroïnes sont fictives, elles ont toujours un lien étroit avec les femmes
qui ont fait la Grande Histoire. Dans ses plus jeunes années, elle s’est laissé guider
par la poésie et elle a publié quelques recueils. Puis elle s’est tournée vers le
journalisme d’entreprise auquel elle a consacré sa carrière tout en écrivant ses
romans.
Depuis son jeune âge, l’écriture a toujours tenu une grande place dans son
quotidien. Un choix qui se poursuit.À Berthe, ma mère.Tome 1
Les Millefleurs de l’Apocalypse
I
Jean le Flamand se retourna. Le mas au toit de tuiles roses et plates qu’il venait de
dépasser ne lui avait offert qu’un bien maigre gîte. Une belle maison pourtant, en
pierres du pays, avec une écurie immensément haute de plafond où il avait dormi toute
la nuit, recroquevillé dans la paille qu’on entassait en grosses meules dans la loggia
fermée par des barreaux de bois, au-dessus des chevaux.
Et Jean le Flamand avait fermé les yeux dans une odeur qu’il aimait, chaude et
rassurante, une odeur de suint, d’haleine forte et de crottin comme celle qui l’avait
bercé dans son enfance.
Le groupe de pèlerins qu’il accompagnait encore la veille avait poussé sa marche
jusqu’à l’hospice Sainte-Claire pour y trouver un asile avant de poursuivre sa route
vers la frontière italienne et suivre le chemin de Sienne. Jean le Flamand, lui, se
distinguait des autres par le chemin différent qu’il suivait à présent. Un singulier périple
qui l’amenait en Avignon pour y raviver d’amers souvenirs que la présence d’un
garçonnet lui rappelait cruellement.
Ce n’est pas que le couvent des dominicains l’attendait, car Jean le Flamand ne
s’était pas manifesté depuis six longues années au cours desquelles s’étaient
déroulés de bien tumultueux événements.
Après le passage de six papes en Avignon, de Clément V le Gascon jusqu’à Urbain
V le Marseillais, le prestige de Rome n’avait fait que décliner sans pour autant
rehausser la grandeur et la qualité de ceux que le conclave nommait parmi les
cardinaux qui se présentaient aux élections pontificales.
Le pape Grégoire XI ‒ un Limousin, paraît-il ‒, arrivé en Avignon en 1370, était
reparti à Rome huit ans plus tard dans l’agitation la plus complète. Grand moraliste, à
l’inverse de son oncle Clément VI qui avait tenu le siège pontifical en Avignon pendant
dix ans, le pape Grégoire avait remis de l’ordre ‒ ou du moins avait tenté de le faire ‒
dans les affaires de l’Église qui se traitaient depuis trente ans au gré des fantaisies de
la classe religieuse dont les dominicains et quelques autres ordres ecclésiastiques
avaient largement profité.
Au milieu de ces excès liés à la remise en état du véritable siège pontifical et visant
à relever le défi, Grégoire XI avait même parlé d’organiser une nouvelle croisade
jusqu’à Jérusalem. L’évêché d’Avignon, auquel s’ajoutait tout le clergé du comté de
Provence, que les vexations de ce retour à Rome avaient passablement excité,
haussait les épaules et murmurait avec mépris que les piètres finances pontificales de
Rome l’en empêcheraient.
Mais, de cela, Jean le Flamand n’en avait cure et seul comptait le visage de
Mathieu, qu’il n’avait pas revu depuis que Catherine était morte. Comment pouvait-il se
pencher sur le sort des papes alors qu’il n’avait en mémoire que cette terrible peste de
1374 ? Dans tout le comté, et remontant sur la France, elle n’avait laissé que
désolation, ravages, mort, et la famine engendrée par ce fléau avait durci plus encore
les tristes conditions de vie.
Oui, Jean le Flamand se souvenait comment les pauvres gens, dont il faisait partie,frappaient aux portes du palais, à celles des couvents, des monastères et des
hospices, parfois même à celles des résidences seigneuriales ou des simples mas qui
se pressaient au bord des villages. Mais les greniers étaient vides, et jusqu’à l’eau du
Gard et de la Durance, qu’il ne fallait pas boire par crainte de la contamination,
absorbée par la terre, qui manquait.
C’est bien avant la porte d’Orange que Jean s’était mêlé à la file des pèlerins, juste
avant Valence, là où les bras de l’Isère et du Rhône se séparent. On annonçait la crue
du Rhône et l’on disait que, parfois, quand le fleuve grossissait trop, le bas de la ville
était inondé. Mais Jean, qui venait des plats pays du Nord, appréciait ce temps doux
et chaud, et, depuis qu’il avait abordé les côtes de Provence, sa houppelande ne lui
servait plus que la nuit lorsqu’il dormait sous les étoiles, la tête calée contre une pierre
ou une racine d’olivier.
Aux pèlerins, que Jean le Flamand avait quelques jours suivis, s’était joint un
évêque qui, disait-on, se rendait en Avignon pour parlementer avec la reine Jeanne de
Naples à qui la ville, attachée au comté de Provence, appartenait. Mais, Avignon
n’étant pas son port d’attache, Jeanne n’y avait fait que de brèves apparitions, dans
toute sa vie agitée, et la visite qui motivait ce passage-là devait se révéler plus courte
encore.
À Valence, Jean le Flamand n’avait pas vraiment cherché à se faufiler parmi les
pèlerins, mais on lui avait offert une si franche cordialité qu’il n’avait pu faire bande à
part et s’était naturellement joint à eux. À ce groupe de gens qui, âprement, la foi dans
l’âme, sillonnait les routes jour après jour, s’ajoutaient souvent des caravanes de
marchands, des ecclésiastiques, des nobles désœuvrés et des bourgeois enrichis que
la promiscuité des pèlerins rassurait.
Les mendiants et les miséreux, eux aussi, profitaient de cette aubaine, grappillant
les miettes, les croûtons et les os mal léchés laissés par les moins fortunés ou les
reliefs plus conséquents des festins que prenaient les plus riches. Bref, depuis
Valence, toute une troupe de gueux avait suivi Jean le Flamand, qui, lui-même, était
resté dans le sillage bruyant et malodorant des plus dépourvus.
Le mistral avait soufflé quelques jours puis s’était brusquement arrêté, dégageant le
ciel et laissant flotter l’odeur du thym et des olives. À l’approche d’Avignon, le trafic
s’était intensifié. Des cris provenaient des quatre coins de la ville, ponctués par le
chuintement des fontaines, le brimbalement des charrettes qui transportaient des
jarres pleines d’huile, des paniers de fromages, d’énormes pots de lait, des sacs
d’amandes et d’immenses poignées d’herbes de Provence. Jean avançait lentement,
laissant venir à ses oreilles le crissement des roues sur les pavés disjoints, le
braiment des ânes et des mules et les claquements que produisaient les lavandières
en battant le linge sur les bords de la Durance. Certes, les couleurs se mêlaient aux
bruits, les enthousiasmes à la rigueur quotidienne, et il arrivait souvent qu’un cavalier
fièrement campé sur son étalon cherche à se faufiler entre les carrioles emplies de
bois ou de paille lui barrant le passage.
Le paysage changeait à présent. Sur sa gauche, Jean venait de dépasser les
dernières oliveraies de la région et sur sa droite les vignobles où les ceps serrés
offraient leurs grains qui mûrissaient encore. Et puis, avant que les maisons se
resserrent et que les bruits de la ville ne deviennent encore plus denses, le dernier
mas lui apparut. Un beau mas entouré de cyprès et de lavande, un mas dont il auraitaimé connaître la douce tiédeur intérieure. Mais ce luxe-là ne lui avait pas été permis.
Il en avait définitivement fait son deuil depuis que Catherine était morte en lui laissant
l’enfant.
À nouveau, il observa quelque temps le grand mas qui semblait le narguer. La porte
était fermée par un lourd madrier. Bah ! de toute façon, l’heure n’était plus au rêve ni
même à la détente. Le plus dur restait à faire. Un avenir incertain dont il ne savait
comment aborder les contours. Ses jambes s’alourdirent soudain à la pensée qu’aller
voir son fils lui était aussi douloureux que penser à Catherine. Pourtant, un battement
étrange étreignait sa poitrine et il sentit son œil bleu se mouiller à l’idée qu’il ne
pourrait pas l’emmener avec lui.
Élevé par les dominicains du prieuré d’Avignon, le garçonnet s’y trouvait depuis que
la brave Toinette avait décidé qu’elle ne pouvait plus le garder. Jean s’attarda sur son
passé. La peste de 1374 avait frappé tant de pauvres gens qu’il valait mieux ne pas
trop penser aux tristes mois qui avaient suivi, l’entraînant dans le chaos où tombaient
toujours les plus défavorisés.
C’était dans le Valentinois, juste au-dessus du Ventoux, que Catherine avait eu ses
premières douleurs.
Mais, à cette époque, toutes les portes étaient closes, barricadées par l’infernale
croix peinte à la chaux prévenant le passant égaré qu’il fallait s’éloigner des parages.
Et c’était dans le comté d’Orange, à la porte d’Avignon, qu’elle était morte en couches.
Personne parmi les rescapés n’avait réellement su comment Jean le Flamand et son
enfant étaient restés en vie.
Toinette, qui venait de perdre son fils dans la tourmente de la peste, avait recueilli le
petit Mathieu en attendant que Jean trouve du travail, même s’il était parti le chercher
jusque dans les pays du Nord. Puis, sans époux et trop désargentée pour poursuivre
son action généreuse, elle avait été obligée de le remettre entre les mains des moines
dominicains dont le monastère, situé à la porte d’Avignon, élevait en plein ciel ses toits
de tuile rose.
Tout ce temps inutile et perdu collé à sa peau n’avait certes pas aidé Jean.
D’ailleurs, était-il conscient des événements qui défilaient jour après jour, constituant
simplement le déroulement d’une vie quotidienne ? Pour lui, il n’y avait qu’une triste
suite de petits faits où il fallait manger pour survivre, dormir et marcher.
Il avait cru que la solitude lui serait bénéfique, mais ses vagabondages ne l’avaient
rendu que plus amer.
Malgré ses qualités de bon ouvrier lissier, après quelques jours de travail, où il
montrait ses compétences, car les ateliers de tissage l’employaient toujours, il ne
restait jamais dans la même place et perdait ses acquis peu après les avoir gagnés. Il
flânait dans le Nord, de ville en ville, à la recherche d’on ne sait quel apaisement. Les
errances ne semblaient guère lui convenir, mais elles s’accrochaient à lui comme des
mouches sur du miel. Seule Catherine aurait su retenir ses rêves insensés flottant
toujours dans le vide et l’incertitude si la mort n’était pas venue aussi brusquement la
faucher.
Oui, à son côté, il se serait volontiers pris d’affection pour cette terre ardente et
rude que la chaleur du soleil venait si généreusement honorer.
Plus Jean approchait de la ville, plus l’agitation se faisait intense. Quand il atteignit
la porte du couvent des dominicains, il prit peur et ramena sur ses épaules les bordsde son sarrau qu’il portait court sous sa houppelande grise et poussiéreuse.
Ses chausses serrées et lacées haut sur les mollets, son bonnet de toile enfoncé
sur son large front, il eut un geste lent qui voulait effacer la poussière accumulée sur
lui, mais il l’arrêta net, comme si ce simple mouvement le fatiguait, l’agaçait peut-être.
Il savait qu’il était présentable et c’était là l’essentiel. La poussière des chemins était
le lot de tout voyageur. À la différence des gueux, sa propreté et son maintien
restaient irréprochables. Là où il s’identifiait à eux, c’était de n’avoir jamais un sou en
poche.
Au bruit du madrier glissé de l’intérieur, Jean tendit l’oreille. Un moine passa sa tête
chauve, couronnée simplement d’une mince bande de cheveux noirs et frisés, et la
hocha plusieurs fois sans attendre. Reprenant son assurance, Jean s’annonça et
avança prudemment le motif de sa venue. Le moine l’observa avec des petits yeux
plissés qui ridaient un visage encore jeune et le rendaient assez avenant. Puis,
lentement, avec des gestes précautionneux, il entrouvrit la lourde porte de bois et lui fit
signe de passer le mince filet qu’offrait l’ouverture comme si un régiment de soldats
enivrés ou une bande de malfaiteurs menaçaient d’entrer.
Les mains levées à hauteur de son buste qui se mouvait à chaque torsion de
hanche, à petits pas pressés et inégaux, sautillant presque sur ses pieds nus
enfermés dans de minces sandales, il l’entraîna vers la grande salle où les
dominicains regroupaient les pèlerins lorsqu’ils leur servaient un repas avant que les
paillasses leur soient distribuées pour passer la nuit.
À peine entré, il vit qu’un homme lui tournait le dos. Debout, les jambes légèrement
écartées, les épaules dégagées, lui aussi semblait attendre. Grand, mince, les
cheveux épais et blonds qui viraient sur le roux, une houppelande brune enserrant ses
épaules et des chausses rouges lacées sur ses mollets et remontant sur ses genoux,
l’inconnu se retourna.
L’œil plus gris que bleu arriva droit dans les prunelles de Jean le Flamand. On ne
peut dire que l’un brava l’autre ou qu’ils cherchèrent à se mesurer, car leurs deux
regards se croisaient tranquillement, chacun attendant peut-être que le sort en décidât
pour eux. Le moinillon fit claquer la porte, et, quand l’inconnu ouvrit la bouche pour
jeter quelques mots, les battants s’entrouvrirent à nouveau, grincèrent, laissant entrer
un autre petit moine d’allure plus stricte que son prédécesseur, bien qu’il se révélât
affable par la suite.
— Ah ! messire Hennequin, s’exclama-t-il en saluant l’homme d’un bref signe de
tête, votre fils vous attend. Sans doute le trouverez-vous grandi et changé. C’est
presque un adolescent à présent. Il est sérieux, studieux et vous serez satisfait de ses
progrès scolaires.
Puis il sembla s’apercevoir de la présence de Jean le Flamand.
— Le vôtre est là aussi, ajouta-t-il sans pour autant s’avancer vers lui. Mais il faut
dire que votre cas est différent. Mathieu ne vous connaît pas. Venez, suivez-moi.
Il les entraîna dans une suite de couloirs sombres qui débouchaient sur une cour
cloîtrée dont le centre était occupé par un bassin d’où jaillissait un petit jet d’eau.
Le cloître donnait directement sur un scriptorium sans doute destiné aux plus jeunes
élèves du prieuré. Suivant le moine, les deux hommes entrèrent.
La salle d’étude était vaste et bien éclairée. Des bancs de bois s’alignaient et,
devant eux, les rangées de pupitres laissaient apparaître des encriers, des plumes etdes parchemins, les uns restés vierges, les autres couverts d’une écriture encore
maladroite. Deux enfants étaient assis, muets, droits et dociles, semblant attendre eux
aussi que le destin tournât un peu en leur faveur.
Le plus grand se leva, jeta un bref regard à son compagnon plus petit comme pour le
rassurer et décida de s’avancer vers son père. Celui-ci le pressa contre lui, puis
l’écarta afin de mieux l’observer. Enfin, il sourit à l’enfant qui espérait l’échange affectif
auquel il avait été habitué.
Quant à Mathieu, aussi pétrifié que son père qu’il ne connaissait pas, il se tassa un
peu plus. Il gardait la main posée sur la feuille du livre dont il lisait tout à l’heure les
mots compliqués. Jean le Flamand l’observait avec réserve, presque maladroitement,
l’œil flou et la bouche arrondie d’étonnement. Enfin, il fit un pas vers lui, puis deux, puis
trois. Dieu du ciel ! Que ce regard brun et doré lui rappelait celui de Catherine ! Les
prunelles de son fils, douces et soyeuses, sereines à l’extrême furent un déclic et,
sans plus réfléchir, il se jeta littéralement vers lui pour le serrer dans ses bras.
Mathieu respira un instant cette odeur paternelle dont il avait toujours été privé. Son
père sentait la lavande et la poussière des chemins. Il voulut s’en repaître et profita de
cette aubaine pour ouvrir grand ses narines et aspirer à pleins poumons, mais les
larmes lui vinrent aux yeux.
Alors, il cacha son visage contre cette épaule large et ferme qui, soudainement, lui
paraissait si protectrice.
Quand Jean le Flamand l’écarta de lui, l’enfant vit le plafond de la pièce tourner et
sentit ses pieds se dérober. Il se retint au rebord du banc, attendant que le trouble s’en
aille, puis il darda ses yeux sur le visage qui lui faisait face.
Un flot de joie l’envahit et le vertige le quitta.
Un jour, quelques mots échangés avec le frère Poitevin lui apprenant l’existence de
ce père inconnu l’avaient troublé et voilà que celui-ci était devant lui. Grand, mince et
beau comme un seigneur. Certes, il avait dû parcourir les villes, les mers et les
montagnes pour le retrouver après tout ce temps. Jean le Flamand, lui, s’étonnait à la
vue de ce garçonnet aux joues roses et rebondies, à la parfaite complexion et à l’œil
intelligent.
Comment un tel enfant pouvait-il ne pas lui manquer désormais ?
Ce fut l’inconnu qui mit fin à leur extase commune.
Il s’approcha, mais à nouveau la porte qui s’ouvrit sur le supérieur des dominicains
l’empêcha de parler.
C’était un grand homme maigre au front dégarni par une tonsure qui entamait
largement son crâne. Sa bure retombait au-dessus de ses pieds chaussés de
sandalettes dont les liens venaient enserrer ses chevilles nues. Il se tourna vers Jean
Hennequin.
— Eh bien, fit-il d’un air souriant, je crois que les retrouvailles se passent au mieux.
Votre fils me semble ravi de vous revoir.
Et, lui touchant le bras, il ajouta, avec le sens de la bonhomie :
— Comment faut-il vous appeler, à présent que votre renommée est grande dans le
Nord ?
1— Je me fais appeler Jean de Bruges .
— C’est bien, mon fils. Je sais que vous avez réalisé de très belles fresques pour
quelques églises d’Arras, de Tournai et de Bruges. Et je sais aussi que le duc deBerry, frère du roi de France, vous a passé commande pour l’enluminure d’un grand
manuscrit. Est-ce pour cette raison que vous êtes venu en France ?
— Nullement, mon père ! Je suis en pourparlers avec la reine Jeanne de Naples et
le duc d’Anjou pour un tout autre projet.
D’un signe de tête, le religieux acquiesça puis se tourna vers le Flamand et
poursuivit d’un ton plus sombre
— Je craignais ne jamais vous voir. Allez-vous emmener votre fils ?
Le toussotement gêné qu’il reçut lui confirma la réponse. Cependant, il attendit
quelques secondes.
— C’est que…
— C’est que vous n’avez pas de travail fixe, à ce qu’il me semble.
Jean le Flamand eut la gorge nouée. Il lui sembla que son cœur s’arrêtait de battre
et il n’osa regarder son fils dont il sentait le regard rivé sur lui. Il dut faire un violent
effort pour jeter, d’une voix dont le timbre était presque imperceptible :
— Je retourne dans le Nord où j’avais un emploi. On me reprendra sans doute. Je
n’ai nulle crainte à ce sujet. Je suis un bon ouvrier lissier.
Le prieur n’en attendait pas plus pour évoquer, lui aussi, les intentions qu’il avait
peaufinées depuis longtemps au sujet de Mathieu.
— Si vous repartez sans lui, il faut prendre une décision. Laissez-le-nous
définitivement. Nous l’instruirons et en ferons un bon dominicain.
Diable ! Que faire ? Jean le Flamand sentait des perles de sueur envahir son grand
front. Il les épongea d’un geste maladroit du revers de la main.
— Et s’il n’a pas la vocation ? murmura-t-il.
— Nous la lui donnerons.
Dans l’angle de la pièce, Jean de Bruges était penché sur une copie que lui montrait
son fils. L’enfant semblait transporté de joie devant la satisfaction qu’il lisait dans les
yeux de son père et il n’en finissait plus de le tenir au courant de ses exploits
scolaires. Mais, visiblement agacé par cette conversation entre le prieur et le
Flamand, si brève soit-elle, il s’avança vers les deux hommes.
Ce voyageur, un peu vagabond, peut-être, mais d’allure rassurante et sympathique,
il devait bien se l’avouer, lui plaisait. Et de plus ne venait-il pas, lui aussi, voir un fils
indésirable remis par la force des choses entre les mains des dominicains d’Avignon,
lesquels, bien entendu, ne pensaient qu’à faire endosser le froc de moine à leurs
protégés.
— Il a raison, mon père, intervint-il le plus poliment du monde. Comment savoir si,
plus tard, son fils fera un bon moine. Le mien…
— Le vôtre, mon fils, coupa un peu sèchement le prieur, est destiné à la carrière de
peintre, puisque vous le prendrez dans votre atelier dès qu’il aura acquis suffisamment
de connaissances auprès de nous. Par ailleurs, vous financez largement ses études.
Ce n’est donc qu’un échange de services.
Puis, prenant conscience qu’il avait été trop brusque dans sa réplique, il poursuivit
d’un ton plus amène.
— Le cas de cet homme est différent. Il ne peut monnayer la pension et les études
de son fils que par un autre procédé, celui de nous laisser Mathieu dans le but
d’agrandir et de renforcer notre communauté.
La cloche des matines interrompit son propos. Il observa un instant par la fenêtreentrouverte l’agitation des moines qui, d’un pas rapide, se dirigeaient vers la chapelle
du prieuré.
— Allons ! Ne craignez rien, ajouta-t-il en se retournant vers Jean le Flamand. Votre
fils est souple et obéissant. Il assiste aux offices et il ne semble pas souffrir de sa
condition. Nous compléterons l’enseignement que nous avons commencé en lui
apprenant tout ce qui se cache derrière le chemin de la connaissance.
— Mais… tenta prudemment le Flamand en coulissant son regard sur Mathieu qui
s’était mis à trembler de peur.
Le prieur avait retrouvé toute son autorité et le coup d’œil qu’il lui jeta était vif et
coupant, sans alternative ni nuance.
— En deux mots, pouvez-vous payer sa pension ?
Comme le Flamand ne répondait pas, il ajouta d’un ton plus impératif encore :
— Non ! Alors laissez-le-nous et signez le document que le secrétaire vous
apportera dans quelques instants. Nous ferons de Mathieu un garçon sensé et
intelligent et il commencera son noviciat dès qu’il sera prêt.
Mais Jean de Bruges n’en avait pas décidé ainsi. Il s’approcha des deux hommes,
caressa son menton volontaire qu’il portait carré avec un soupçon de barbe rousse et
se tourna vers le prieur. Par tous les diables ! il n’allait pas laisser filer cet homme que
l’on disait bon ouvrier, et de surcroît lissier, alors qu’il en aurait peut-être besoin pour
ses propres travaux si l’affaire conclue avec la reine Jeanne de Naples se traduisait
par un accord.
Il fouilla dans sa ceinture et en retira une bourse arrondie.
— Et si ces écus payaient les frais de ces deux enfants pour une année encore, cet
homme pourrait-il remettre sa décision à plus tard ?
La cloche des matines s’était tue. Le prieur ouvrit la bouche d’étonnement, la
referma et, conscient de son soudain ébahissement, jeta précipitamment :
— Certes, mon fils. Certes. Mais, que vous voilà généreux ! Enfin, c’est entendu.
Remettons ce projet à une date ultérieure.
Le visage fermé, mais un demi-sourire plein d’équivoque sur les lèvres, il se
retourna vers le Flamand.
— Dans un an, jour pour jour, mon fils, vous me ferez connaître votre décision.

L’écurie de l’auberge était grande et l’on y comptait plus de dix chevaux et une
douzaine de juments au repos sans compter les stalles vides et les mules qui
sommeillaient dans les angles, attendant que leurs maîtres vinssent les chercher.
— Comment puis-je vous remercier ? fit Jean le Flamand à son compagnon, qui
attachait sa monture dans la stalle où son cheval devait passer la nuit.
— Bah ! répondit Jean de Bruges en riant, je vais procéder de la même façon que
notre bon prieur dominicain. Je vous rends un service pour un autre.
— Et lequel, seigneur ?
— J’ai cru comprendre que vous étiez un bon ouvrier lissier.
Étonné, Jean le Flamand hocha la tête.
— Et moi, j’ai cru comprendre que vous étiez peintre et non tisserand.
— C’est exact. Mais je suis en train de monnayer une commande d’une envergure
exceptionnelle avec le duc d’Anjou que je dois rencontrer demain au palais d’Avignon.
— Dessineriez-vous aussi des cartons qui servent à reproduire ces tapisseries auxmotifs de plus en plus compliqués qui font courir tous les seigneurs d’Europe ?
— Pis que cela, s’exclama de Bruges d’un ton toujours joyeux. Pis que cela,
puisque, à présent, les rois s’y intéressent. Les nobles et les évêques ne sont plus
nos seuls clients. Les tapisseries sont de plus en plus historiées et il faut des artistes
pour les concevoir.
Il passa la main sur les reins de son cheval et lui flatta l’encolure.
— Allons, voulez-vous travailler pour moi si ce projet réussit ?
— Je croyais que vous étiez du Nord.
— C’est exact, il faudra que j’assure le relais entre Bruges où sont mes ateliers
d’enluminures et Paris où travaillent mes amis Bataille et Poinçon, les hauts-lissiers
avec lesquels vous pourriez vous entretenir si vous décidez d’œuvrer pour mon
compte. Ah ! regardez ce cheval. Il s’apprête à manger, à boire et à passer une bonne
nuit. Eh bien, nous allons l’imiter sans plus attendre.
Il se tourna vers son compagnon.
— Vous ne m’avez pas donné votre réponse.
Comme le Flamand hésitait, il reprit, en lui prenant le bras :
— Vous n’allez pas vagabonder toute votre vie et laisser votre fils moisir, une
tonsure sur le crâne, une bure sur le dos et les pieds nus dans des sandales,
attendant que le bon vouloir de la hiérarchie dominicaine en fasse un moine
respectable ! Que craignez-vous donc en m’accompagnant dans ce projet ?
— De trop m’investir.
La réponse fut presque brutale. Jean de Bruges la saisit comme une balle gonflée
d’oxygène qui s’affaissait peu à peu et perdait son aspect rebondi.
— Avez-vous déjà tenté l’expérience ?
— J’ai tout cessé quand ma femme est morte, même de m’occuper de mon fils.
— Que diable ! Ressaisissez-vous.
Ils marchaient à grands pas vers l’auberge dont la porte d’entrée était signalée par
une enseigne représentant deux cygnes d’or au plumage bleu. Éclairée par une rangée
de grandes torches qui jetaient des lueurs ocrées sur les arbres des alentours, elle
laissait échapper les bruits et les cris des clients.
— Ce n’est pas parce que Mathieu n’a plus sa mère qu’il faut le priver de son père.
— Et vous ! rétorqua le Flamand. Ne laissez-vous pas aussi votre fils chez ces
croqueurs d’âme ?
À nouveau, Jean de Bruges se mit à rire. C’étaient de grands éclats sonores qui
résonnaient comme un appel et dans lequel Jean le Flamand décela une détresse
semblable à la sienne.
— Je répondrai affirmativement à votre proposition, reprit-il, quand vous m’aurez dit
en quoi votre cas est différent du mien, mis à part que vous avez de l’argent et moi
pas.
— Clément n’est pas un enfant issu de mon épouse, confia soudain Jean de Bruges
en cessant de rire. Sa mère est, hélas, peu recommandable. Un matin, elle a laissé
l’enfant sur le pas de ma porte sans même savoir s’il était de moi.
— L’est-il ?
— Je crois que oui, affirma gravement Jean de Bruges. Il a certaines réactions qui
me ressemblent.
— Et votre épouse ? s’enquit le Flamand, qui commençait à prendre de l’intérêt pource récit qui l’empêchait de penser au sien.
— Elle n’a rien dit. Elle m’a juste demandé de laisser l’enfant au béguinage de
Bruges où l’on dépose souvent les enfants abandonnés. Je l’ai baptisé Clément, et,
comme il était délicat de nature et qu’à l’époque je travaillais sur un livre d’heures
destiné à l’ancien supérieur du prieuré d’Avignon, il m’a proposé de le laisser en
Provence où le climat lui conviendrait mieux.
— Allons ! Mon ami Jean, poursuivit de Bruges en appuyant sur le prénom de son
compagnon. Notre histoire commune s’arrête là, car j’ai toujours suivi cet enfant, de
près ou de loin. Il est sain de corps et d’âme, intelligent et sensible, il sait qu’il peut
compter sur moi, je suis là même si je me trouve à dix mille lieues de lui. J’ai décidé de
le prendre en main plus tard, afin d’en faire un bon peintre. S’il refuse, faute de
vocation, je lui laisserai un petit pécule. Alors, il fera ce qu’il voudra et ira où bon lui
semblera.
Ils entrèrent dans la grande salle de l’auberge. C’était une hostellerie élégante où
gîte et couvert auraient été de bonne mise si, à l’arrière, il n’y avait eu ce petit local en
pierre blanche où logeaient quelques dames de joyeuse compagnie qui se
divertissaient, contre monnaie sonnante et trébuchante, avec les clients désireux de
poursuivre les plaisirs de la bonne chère en goûtant ceux plus sensuels de la belle
chair.
Nos deux hommes entrèrent dans un grand coup d’éclat que provoqua Jean de
Bruges en élevant les bras bien au-dessus de sa tête pour faire voler sa houppelande
et la faire retomber dans un froissement de drap qui appelait bien d’autres fantaisies
de ce genre. Mais l’aubergiste se précipita et la lui ôta prestement.
— Allons, messire, s’écria-t-il pour répondre à son euphorie, c’est un jour de bon
augure, je sers ce soir du coq farci aux herbes et aux olives et du pâté à l’ail de
Provence.
Il s’essuya les mains sur le grand tablier qui enserrait son corps pratiquement du
cou à la pointe des pieds et retourna à ses fourneaux.
— Sacrebleu ! Voici mon ami Cosset, s’exclama Jean de Bruges en se dirigeant
vers l’homme qui se tenait coincé au ras de la table entre un prélat vêtu d’une courte
cape rouge et une jeune femme aux cheveux aussi châtains que les coques des
noisettes quand elles sont mûres.
La salle était enfumée, et l’aubergiste, retourné à ses pâtés et à ses multiples
soupes, s’agitait entre les chaudrons pendus aux crémaillères et les pots de vin que
les clients entrechoquaient bruyamment.
— Prenez place à la grande table, messire, lui cria de loin l’hôtelier. Là où vos amis
vous attendent. Ah ! regardez-moi ça, les clients ne manquent pas, ce soir. Mariette,
occupe-toi du seigneur de Bruges et de son ami. Ils doivent avoir grand faim.
Quand Mariette apparut, soutenant une planche de bois recouverte de soupes
fumantes, il soupira d’aise et scruta la porte du fond qui donnait sur les escaliers.
Toinon descendait lestement d’une des chambres situées à l’étage, une aiguière de
faïence entre les mains. Il lui prit la taille trop rudement et elle dut faire un périlleux
demi-tour pour échapper à la pression du bras autoritaire autour de son corps, risquant
ainsi de perdre l’équilibre et de faire tomber l’aiguière.
— Toi, fit-il en lui tapant sur les fesses, tu t’occupes du plus poussiéreux. Il a besoin
d’un bon bain fumant et de quelque remontant dont tu as le secret. Ah ! sacrebleu ! Oui,un remontant qui le fasse bien dormir.
Comme elle haussait l’épaule, il susurra :
— Et n’oublie pas de me donner la moitié de ton gain, même si ce n’est qu’une
misère. Allons, tu peux commencer à remplir la baignoire.
Toinon s’échappa en souplesse et ne se fit guère prier devant l’agréable visage et
la charpente bien proportionnée de celui qui, tout à l’heure, se prélasserait dans la
béatitude de l’eau chaude et parfumée. Déjà, elle imaginait ses mains habiles passer
l’éponge mousseuse sur le corps de son client. Ah ! certes, une fois sorti de ses
mains, le « poussiéreux » sentirait bon comme un prince.
Pardi ! C’est qu’elle en avait vu, la petite Toinon, des corps d’hommes, nus sous la
mousse, se tortiller sous ses doigts experts. Seul celui de son patron, blanc et gras,
ne lui plaisait guère, d’autant plus qu’avec lui elle s’affairait gratuitement, tandis
qu’avec les clients elle amassait des menues piécettes qui arrondissaient les angles
ardus de sa vie. Peut-être même qu’un jour, à force d’économies, elle réussirait à
louer une petite échoppe où elle tiendrait le commerce de rubans et de fanfreluches
que les dames affectionnent tant lorsqu’elles changent de toilette.
Les mains chargées, le pas agile, l’œil averti, Mariette allait et venait parmi les
clients qui discutaient bruyamment. Le cardinal de Viviers levait sa chope facilement et
Jean Cosset, placé à sa droite, n’oubliait pas de trinquer avec lui. C’eût été de
mauvais ton de manquer une si belle occasion. Choquer son verre contre celui du
prélat allait passablement aider ses affaires. Oui ! Cosset, le marchand drapier
d’Arras, surveillait le suivi de ses finances aussi farouchement que les gestes et les
regards de sa fille Blanche.
Or, celle-ci, depuis que ce grand gaillard blond et poussiéreux venait d’arriver, ne
semblait avoir d’yeux que pour lui.
— Ah ! maître Hennequin, fit l’évêque en réprimant un rot tant il était repu, nous
avons de quoi nous entretenir avec ce projet grandiose qui nous tient tous en haleine.
— Mon seigneur, reprit le peintre avec une légère ironie, mon nom de naissance est
Hennequin, mais celui de mes créations est devenu « de Bruges ». Or, à présent, il
m’est agréable de l’entendre.
— Soit, mon ami, soit ! s’écria le prélat en lui administrant une grande tape dans le
dos. Allons, trinquons à votre renaissance et au succès de votre entreprise.
Puis il tourna ses pupilles vitreuses dans un visage aux joues violacées vers Jean
le Flamand, qu’il avait aperçu dans la file des pèlerins.
— Je ne pensais pas vous voir là, mon ami. Vous n’avez donc pas suivi les autres ?
Je vous avais pris pour un pèlerin.
— Jean le Flamand n’est pas plus pèlerin que moi pâtissier, coupa Jean de Bruges
en riant, c’est un lissier de compétence. Nous sommes du Nord, l’un et l’autre, et nous
nous sommes curieusement rencontrés en Avignon. À présent, nous travaillerons main
dans la main.
Cela dit, il faillit taper dans le dos du cardinal pour lui rendre sa bourrade mais se
retint. Puis, quand il comprit que celui-ci refoulait un pet qui s’apprêtait à être des plus
bruyants et des plus malodorants, il ne put s’empêcher d’accomplir le geste qui le
tentait aussi fortement, et sa main frappa durement le dos du prélat. Le cardinal se mit
à rire en sentant la forte poigne de son compagnon lui caresser ainsi le dos.
— Ah ! c’est que L ’ A p o c a l y p s e vaut bien ça, répliqua-t-il. Allons, Mariette, ressers-moi encore du vin et dis-moi si ta main est aussi dure que celle de mon ami de Bruges.
— Mon seigneur, lui cria l’aubergiste qui ne perdait rien des commentaires de ses
clients, elle est plus douce que la fleur d’un tamaris, mais celle de Toinon est plus
légère que celle d’un oiseau.
— Alors, envoie-la-moi dès que je serai là-haut. Je saurai bien capturer cette jolie
oiselle.
— Comme vous voudrez, mon seigneur.
À vrai dire, l’aubergiste parlait pour ne rien dire ou du moins pour contenter
présentement le prélat dont le buste s’affaissait de plus en plus. Il savait qu’il s’en
tiendrait à ses anciennes habitudes, préférant les voluptés sans fin des dames qui
logeaient dans l’annexe aux caresses mouillées et habiles d’une chambrière qui le
laisserait sur sa faim.
Des yeux, il fit le tour de la petite assemblée. Ce grand blond d’escogriffe qui ne
devait pas avoir un sou vaillant se contenterait de Toinon, et le cardinal remplirait à
nouveau l’escarcelle de la fille qui l’attendait déjà dans l’alcôve de sa chambre. Quant
au drapier, il savait qu’il ne dépenserait pas un sou. Restait le peintre ! Avec lui, c’était
toujours la surprise.
De l’autre côté de la salle, les clients semblaient plus tranquilles. Une caravane de
commerçants s’était arrêtée, mais, pressés de repartir à l’aube, ils ne désiraient ni
traîner à table ni s’abandonner aux futilités d’un plaisir tardif.
— Mon cher Cosset, fit soudain le cardinal, je vous salue bien bas. Il me reste à
vous dire que nous nous verrons demain, au palais d’Avignon, et que nous aurons tout
le loisir de parler de notre affaire. Je me sens gris et fatigué. Je vais aller me reposer
sur-le-champ.
Puis il fit un signe au peintre, un signe dilué dans les vapeurs d’alcool, et, ne
trouvant sans doute plus ses mots, réitéra mot pour mot la phrase qu’il venait de
prononcer.
I I
— Son Altesse, le roi Charles V !
D’un geste prompt, rompu à toutes les fantaisies, l’œil tourné vers l’assistance qui,
soudainement, s’était tue, le héraut éleva sa trompette, esquissa un habile moulinet
dans l’espace et la fit retomber le long de sa cotte en satin rouge assortie au bonnet
rond et plat qui lui encastrait presque tout le front.
Face au grand escalier qui menait aux étages, des hallebardiers se tenaient
immobiles, le casque relevé, la lance fichée au sol, pointe dressée vers le haut plafond
où fanions et banderoles avaient été disposés au-dessus des tentures.
La grande salle du palais des Papes était éclairée comme en plein jour. Disséminés
aux quatre coins de la salle, des chandeliers d’argent et des lampes à huile ciselées à
l’or fin agitaient leurs langues orangées comme de multiples petits dragons crachant le
feu, et, dans chaque alvéole du grand lustre fixé sur une poutre du plafond, brûlait une
torche de cire.
Devant les deux battants sculptés de la porte d’entrée, des étendards de soie
flottaient avec arrogance, annonçant de l’extérieur ce luxe insolent dans un
déploiement d’oriflammes dont le balancement était à peine perceptible. Chaque
bannière portait les emblèmes des seigneurs dont la présence avait été souhaitée par
l’hôtesse des festivités, et les blasons les plus représentatifs s’incrustaient sur les
étoffes colorées de grands oiseaux battant des ailes entre les barreaux de leurs
cages.
Jeanne de Naples sentit un frisson de satisfaction l’envahir. Tout se déroulait à
merveille. Un tapis fleurdelisé s’étendait d’un bout à l’autre de la pièce, et la foule,
esquissant des gestes de salut à la ronde, s’était agglutinée le long des larges
bordures et piétinait avec impatience les pétales de fleurs savamment jetés quelques
heures plus tôt. Le roi de France fut annoncé. S’assurant que le silence était complet
et que les regards se tournaient vers lui, quêtant la suite du bon ordonnancement des
choses, le héraut reprit sa trompette et lança quelques accords hauts et graves qui se
répercutèrent dans les couloirs les plus étroits du palais.
Puis il reprit son souffle, le temps d’une seconde à peine, et, de nouveau, entonna
un hymne en l’honneur du roi. La dernière note de la trompette arriva aux oreilles de
Jeanne comme l’accomplissement parfait de ce qu’elle avait souhaité.
— Le duc Louis d’Anjou, frère du roi, et son épouse Isabelle d’Aragon.
Jeanne eut un soupir d’aise. Derrière elle, le cardinal de Viviers se racla
discrètement la gorge et esquissa un pas d’une extrême prudence vers le roi Charles
V qui s’avançait les mains tendues vers sa cousine la reine de Naples.
Étonné, certes, le roi de France pouvait l’être, car bien du temps s’était passé
depuis la dernière fois, quand, alors qu’il n’était encore qu’un dauphin, il l’avait vue
avec moins de rides sur le visage et plus de souplesse dans la silhouette ‒ pourtant
fortement charpentée à l’époque ‒ qu’elle offrait aujourd’hui à la foule.
Oui ! Jeanne de Naples, comtesse de Provence, avait encore fière allure avec son
embonpoint, sa haute stature qui dégageait une énergie peu commune et son regardsombre qui pointait droit dans celui auquel elle s’adressait.
Assurément, elle n’était plus toute jeune, Jeanne de Naples, fille de la famille d’Anjou
qui, en premières noces, avait épousé cet incapable d’André de Hongrie, assassiné
sottement peu de temps après son mariage dans un complot de nobles qu’elle n’avait
d’ailleurs nullement voulu éviter.
D’un regard affûté, Charles l’observait en s’approchant d’elle. Les rides qui
sillonnaient son visage traversaient de part en part son large front recouvert par une
coiffe haute et compliquée dont le voile transparent flottait à l’arrière de sa tête.
— Ma chère cousine ! s’exclama-t-il d’une voix joyeuse et un peu chevrotante, que
me voici heureux de vous revoir ! Votre trône de Naples vous accapare bien au-delà
des limites. Vous devriez venir faire un tour dans votre Anjou natal.
— Hélas, Charles, soupira Jeanne en plongeant ses yeux noirs dans le regard gris
métallique de son cousin, j’avoue que j’aimerais, une fois encore, rêver et m’attarder
sur les bords de cette chère Loire qui a bercé mon enfance et que je n’ai guère
oubliée.
Elle s’était courbée devant le roi de France sans ostentation ni excès. Juste une
inclination du buste et un léger mouvement de tête. Jeanne n’avait guère pour habitude
de plonger dans des saluts profonds. N’était-elle pas reine d’un territoire, certes plus
petit que celui de son cousin, mais qui dominait tout le Napolitain et ses vertes vallées
nappées du soleil que l’Italie savait si généreusement offrir.
Puis, détournant légèrement la tête, elle fléchit le cou devant son cousin Louis. Plus
jeune que son frère, il avait belle prestance dans son pourpoint de satin bleu rehaussé
de broderie blanche, ses chausses assorties et ses bottines à bout pointu. Son nez
était long et ses narines semblaient frémir au moindre souffle de l’espace, mais sa
bouche large et sensuelle aux lèvres harmonieusement dessinées en diminuait la
protubérance. Quant à son regard, il était d’un gris de métal, comme celui du roi, avec
des lueurs, toutefois, plus enclines à la ruse. À son côté, la jeune Yolande d’Aragon se
tenait droite.
La vieille Jeanne ne connaissait pas cette petite brunette qui, par son mariage avec
l’Anjou, apportait quelques poignées de terre aragonaise à la France.
Yolande regardait le sol jonché de ces pétales dont le dessin géométrique
s’accordait aux fleurs de lys du tapis azuré. Apparemment, elle n’osait lever les yeux
sur cette vieille femme qui semblait tant à l’aise dans son immense palais d’Avignon.
Un palais où tout n’était que luxe et triomphe, agitation et éclats, splendeurs et
grandeurs, pourpres et ors. Elle s’absorbait dans la contemplation du semis de roses
qui s’écrasait de plus en plus sous les pieds de l’assemblée, puis, soudain, leva
timidement les prunelles. Avec insistance, Jeanne força son regard.
— Vous êtes bien belle, dame Yolande, et surtout bien jeune, dit-elle en esquissant
un sourire de vieille chatte attentive.
Comme Yolande levait à peine les yeux, laissant flotter sur son visage une réserve
presque trop excessive, le sourire de Jeanne se fit plus cajoleur.
— Allons, ajouta-t-elle en prenant la main de la jeune femme, je vois briller dans
votre soyeux regard la farouche fierté de l’Aragon.
Mais, en échange de son propos flatteur, elle ne reçut que l’ombre d’un sourire.
Alors, elle se tourna vers Louis.
— Ah ! mon cousin, reprit-elle d’un ton qu’elle s’efforça de rendre haut et clair, jecompte bien vous entretenir d’un projet qui me tient fort à cœur. Mais, nous verrons
cela un peu plus tard. Nous avons plusieurs jours devant nous. Du moins, le temps que
ces festivités se déroulent.
Le cardinal de Viviers, remis de ses ripailles, discutait avec le roi et s’écarta
prudemment à l’approche de Jeanne. Puis, esquissant un lent et sinueux demi-tour, il
plongea son regard dans l’assemblée et parut satisfait lorsqu’il aperçut deux hommes
qui, dans une attitude discrète, s’entretenaient à voix basse.
Il vint à eux et chuchota quelques mots à l’oreille du plus grand. Les deux hommes
étaient vêtus de façon sobre mais cossue. Les financiers du roi Charles n’étaient pas
les plus mal habillés de cette assemblée.
Parés de leurs habits brochés, ils arboraient l’un et l’autre leurs plumes piquées de
perles dans leurs bonnets de soie jaune.
Quand le cardinal releva la tête, il vit Jean de Bruges accompagné de Jean Cosset.
Il était sans sa fille, laquelle était restée sans doute à l’extérieur avec ce poussiéreux
Flamand qu’elle dévorait des yeux la veille plus que ce qu’elle avait dans son assiette.
Cosset avait revêtu, quant à lui, la robe longue des marchands drapiers aux manches
larges et retombantes bordées de fourrure et de soie brochée.
Jean de Bruges croisa le regard du cardinal. Dieu ! pensa de Viviers, que cet œil-là
était sans détour ! Un œil gris étincelant qui furetait çà et là à la recherche d’un détail
qu’il aurait, plus tard, le loisir de fixer sur l’un de ses parchemins enluminés. Le nez
droit, la chevelure dissimulée sous un grand bonnet carré piqué d’une pierre jaune,
Jean de Bruges le regarda s’avancer, un sourire narquois aux lèvres. Ce n’était certes
pas la veille qu’ils avaient pu discuter de leurs affaires !
Le cardinal avait remis sa courte cape pourpre. Elle entourait ses larges épaules
qu’il balançait de droite à gauche tout en restant à l’affût du moindre signal qui pût le
mettre en alerte. Il vit que Jeanne de Naples esquissait un signe de tête, ordonnant
ainsi qu’il présentât les deux hommes au roi. Cosset attendait discrètement ce signal
tandis que Jean de Bruges regardait le cardinal avec un œil allumé qui en disait long
sur leurs agapes de la veille.
— Sire, annonça l’ecclésiastique en s’approchant de Charles V, permettez-moi de
vous présenter maître Hennequin, qui se fait appeler Jean de Bruges.
— Pour vous servir, Sire, fit le peintre dans un plongeon parfait qui fit voler les
bords de sa houppelande jaune et trembloter la pierre rouge piquée dans sa coiffe.
Sa voix était claire et bien timbrée. Elle plut tout de suite au roi, comme son allure
majestueuse et la vivacité azurée de son regard. Jean de Bruges était grand, mince,
assez jeune, mais il portait sur lui une assurance sans doute égale à son talent. Déjà
dans les Flandres, ses enluminures étaient reconnues et ses œuvres bien payées. Sa
renommée, disait-on, allait jusque dans les villes du Nord et même au-delà, puisqu’elle
atteignait, à présent, la capitale, Paris.
Charles V sentit aussitôt qu’il avait devant lui un maître d’envergure.
— La tâche est immense, jeta-t-il comme un défi.
— Sire, j’ai réfléchi des nuits et des jours entiers à votre projet et je me sens de
taille pour le mener à terme. Pour m’aider, j’ai prévu trois confrères qui viennent de
Tours et d’Angers mais qui disposent d’un atelier à Paris. C’est là que nous pourrons
exécuter la plus grande partie du travail. Ils sont peintres cartonniers et de surcroît
hautement confirmés. Dès que j’aurai exécuté les dessins, ils œuvreront avec tout leurtalent à la réalisation des maquettes.
Avec hardiesse et juste un soupçon d’arrogance que pouvait excuser sa jeunesse, il
plongea les yeux dans ceux du roi et reprit :
— Dans les ateliers du boulevard Saint-Jacques, Sire, et avec mon appui, votre
Apocalypse ne peut être en de meilleures mains. Je vous en donne ma parole.
— L’Apocalypse ! ne put s’empêcher de répéter le cardinal de Viviers.
— Cette appellation vous gêne-t-elle ? questionna Jeanne de Naples en laissant
flotter sur ses lèvres un sourire entendu.
— Bien au contraire, jeta précipitamment le cardinal en portant sa grande main
baguée d’une améthyste sur son cœur. Et, justement, nous devons en discuter avec le
peintre. Ses idées ne sont pas toujours les miennes. Je suis un ecclésiastique, il est
laïc.
Il se tourna vers Jean de Bruges.
— Respecterez-vous les visions de saint Jean ?
— Dans les moindres détails. Certaines esquisses sont déjà préparées. L’une
d’elles me satisfait assez. Piques, bannières, casques, tourmentés et tourmenteurs et,
bien sûr, chevaux et chevaucheurs. Je l’ai intitulée Les Myriades de cavaliers. Elle
constituera l’une des pièces du deuxième ensemble.
— Parfait. J’accepte le projet, se décida le roi en posant la main sur l’épaule du
peintre.
Puis, se tournant vers son frère Louis resté à l’écart aux côtés de son épouse
Yolande, il poursuivit :
— Je ne fais que financer le départ de cette longue et périlleuse opération. Vous le
savez, mon frère, il vous faudra assumer tout le reste et ce n’est pas banale affaire.
Certes, vous aurez l’aide de Jeanne, mais elle ne couvrira, elle aussi, qu’une partie du
projet.
— Charles, répondit Louis en se redressant et en posant tranquillement son regard
sur le roi, c’est bien ainsi que nous l’avions envisagé.
— Alors, mon cousin, fit Jeanne en levant sa main ornée de pierres étincelantes et
en désignant l’homme qui accompagnait le peintre, voici le marchand dont je vous ai
parlé. Je crois que sa proposition est meilleure que celles des commerçants de Bruges
et d’Arras.
— Parlerons-nous de cela dès à présent ? dit le roi en fronçant les sourcils.
— Pourquoi pas ! Réglons sur-le-champ cette affaire.
D’un geste de la main, elle fit un signe impératif autour d’elle, et, comme une volée
de mouches, l’assemblée se dispersa aussitôt vers les laquais qui apportaient des
vins frais, des pains fourrés aux fruits, des friandises enrobées de miel, de sucre et de
chocolat.
— Rassasions nos invités, dit-elle. Ainsi, les regards et les oreilles de la foule ne
nous encombreront plus.
— Je vous écoute, ma cousine.
Des yeux, Jeanne survola le petit groupe qui s’était resserré autour d’elle.
— Mon cousin, votre marchand, qui est d’ailleurs celui de votre frère Philippe, est
beaucoup trop cher, précisa-t-elle d’un air entendu. Combien vous prend-il pour cent
soixante-dix aunes de toile ?
L’un des financiers qui se tenaient à l’écart s’approcha d’elle vivement et lui susurraun chiffre à l’oreille.
— C’est sûrement plus qu’il n’en faut, réagit-elle aussitôt. Votre frère Jean, déjà
contacté par Jean Cosset, vous le dirait sans crainte.
Celui-ci hocha la tête d’un air convaincu comme s’il avait entendu le chiffre qu’avait
murmuré le financier du roi. Cependant, il ne souffla mot, attendant que le roi lui
adressât la parole. En aucun cas il ne fallait heurter le protocole. Ah ! c’est que maître
Cosset était lui aussi un filou, et le moindre faux pas risquait de lui faire perdre cette
affaire, la plus belle de toute son existence de marchand. Une affaire qui marchait
avec le temps, le siècle, la mode !
Il faut dire que les quatre fils de feu le roi Jean le Bon : Charles, le nouveau
monarque, et les ducs Jean de Berry, Louis d’Anjou et Philippe le Hardi s’étaient
littéralement pris de passion pour le lancement d’une mode qui allait s’étendre
démesurément dans les siècles à venir. Cet engouement faisait suite tout
naturellement à la flambée des enluminures qui jaillissaient de toutes parts, tant dans
les églises que dans les châteaux ou les demeures seigneuriales.
Cette envolée soudaine portait sur la réalisation et le commerce de tapisseries
historiées, et plus le nombre de pièces qui les composaient était important, plus
l’œuvre entière montrait la puissance et la richesse du seigneur à qui elles
appartenaient.
Grands mécènes, mais aussi fortement attirés par tout ce qui représentait une
valeur sûre, les fils de Jean le Bon avaient parfaitement compris qu’ils tenaient là une
prise sérieuse pour faire valoir leur prestige, leur puissance et leur autorité. Les
tentures historiées à multiples pièces confectionnées par des artistes de talent allaient
réellement révolutionner les années à venir.
Celle qui, pour l’heure, faisait l’objet de ces pourparlers était d’une envergure telle
que, plus tard, elle étonnerait l’Europe entière. Mais, quand et où verrait-elle le jour ?
Nul ne le savait encore, et ce n’était, pour l’instant, que périlleux et incertain projet.
— Allons, maître Cosset, lança le roi d’un ton débonnaire, quel financement nous
proposez-vous ?
— Un financement moins élevé que votre marchand habituel, Sire.
— Mais encore ?
Il se tourna et se courba fort respectueusement vers Jeanne et lui glissa un regard
à mi-chemin de la prudence et de l’audace.
— Les cent soixante-dix aunes dont vous avez parlé, tout à l’heure, noble dame, me
paraissent insuffisantes, fit-il en se redressant.
— Combien faudrait-il ?
— Si l’on parle de six panneaux de chacun vingt mètres de large et cinq mètres de
haut, il faudra envisager plus de deux cents aunes de toile.
— Et votre prix ? questionna Jeanne en observant le marchand d’un œil soudain
suspicieux.
— Le prix que nous sommes convenus, noble dame. Pas une once de plus.
— Laine comprise ?
— Laine et teinture comprises, assura le marchand en étouffant un sourire de
satisfaction.
— Teinture ?
Le drapier hocha la tête. C’était là qu’intervenait pour lui l’argument de taille que sesconcurrents n’étaient pas en mesure de débattre. Il avança d’un pas, frôla presque le
bras de Jeanne, qui ne fit aucun geste pour s’écarter et jeta d’un ton calme :
— Je dispose d’un bon commanditaire, lequel prend un bénéfice sur le marché de
l’alun qui se développe considérablement. Depuis que ce marché existe, la qualité de
la teinture des laines est meilleure. Elle résiste au temps et son coût est deux fois
moindre.
Il se retourna vers le roi Charles et plaqua ses yeux de fauve avisé dans les siens.
C’était là une audace dont il avait conscience, mais il ne cilla pas et poursuivit :
— Ne voulez-vous pas en bénéficier, Sire ?
— Si fait, si fait.
C’est l’instant que choisit le cardinal pour s’interposer avec tout l’art que sa
diplomatie exigeait. Arrivait pour lui le moment où il se devait de donner un avis. Or,
visiblement, il tenait à ce que le roi fit affaire avec Cosset, à condition toutefois que
les reproductions de L’Apocalypse respectassent au détail près les visions de saint
Jean l’apôtre, comme il se plaisait à le ressasser à ceux qui s’intéressaient au projet.
Son prestige de cardinal s’en trouverait rehaussé.
Pourtant, en l’observant avec une attention des plus aiguës, Jeanne sentit que
l’ecclésiastique accepterait quelques entorses à la règle si les commanditaires de la
tenture l’assuraient d’une promesse qu’il attendait depuis le début des pourparlers.
Comment le cardinal de Viviers pouvait-il ne pas être sensible lorsqu’il déploierait
L’Apocalypse sur le chemin sacré des processions en Avignon et que l’orgueil le
saisirait de plein fouet ? Car il était de bon ton qu’un roi ou un puissant seigneur
prêtassent à un ecclésiastique leurs propres tentures ou leurs tableaux de maître pour
ses besoins religieux.
Le cardinal regarda Jeanne.
— Laine et teinture comprises, c’est intéressant, apprécia-t-elle en claquant la
langue, ce qui étonna Yolande mais fit sourire son cousin Louis.
— Bien évidemment, assura Cosset, qui commençait à se détendre en voyant que
l’affaire lui reviendrait sans aucun doute.
— Ne souffrez-vous donc point de la concurrence des drapiers anglais ? demanda
Louis. Il me semblait que dans leur prix ils incluaient aussi le tissage, le filage et la
teinture.
— C’est leur main-d’œuvre qui est plus chère, assura le marchand.
La concurrence ! Oui, elle se faufilait comme une belette en pleine forêt, engendrée
par les Anglais qui avaient une forte production de draps et d’étoffes à prix
raisonnables. Quant au superflu qui se composait de broderies et d’enjolivures
diverses, il allait bon train en Angleterre, entraîné par la célèbre corporation des
brodeurs de Londres.
Et, le commerce de la tapisserie historiée se développant, on allait s’apercevoir, au
fil des années, que cette industrie coûtait fort cher et nécessitait une importante
trésorerie, car elle impliquait l’importation de matières premières qui, parfois, étaient
précieuses, comme la soie d’Italie, les fils d’or de Chypre et le fin fil d’Arras qui
n’avaient rien de comparable avec le simple fil tissé couramment employé dans les
maisons ou les ateliers traditionnels.
— Sire, jeta à son tour le peintre Jean de Bruges, nous travaillerons avec les
tapissiers Robert Poinçon et Nicolas Bataille, qui, dans leurs ateliers de haute-lisse àParis, ont œuvré à la confection de la tenture L’Apocalypse de saint Jean. De grands
maîtres lissiers, je vous l’assure.
— Ah, Louis ! s’exclama Jeanne en direction de son cousin. Si mon propre palais
expose un jour votre sainte Apocalypse et si mon ami le cardinal de Viviers en profite
comme bon lui semble, je puis vous assurer que je serai plus généreuse encore dans
les propositions que je vais vous faire.
— Allons, Jeanne, l’exhorta le roi en souriant, ne soyez pas si mystérieuse.
Puis il lui prit le bras et l’entraîna à l’écart.
— Parlez-vous de la succession de votre trône à Naples ?
Elle parut étonnée qu’il connût déjà la teneur de son propos.
— C’est exact. Tout le monde sait que je vais déshériter cet imbécile de Durazzo en
faveur de mon cousin Louis. Si j’ai votre accord, Charles, la couronne de Naples lui
appartiendra dès que l’on m’aura mise en bière.

Les yeux noirs de Yolande, deux tisons qui ne demandaient qu’à s’allumer au
moindre souffle ambiant, avaient cela d’étonnant : ils se posaient sur Louis avec un
calme qui éteignait aussitôt ses fureurs.
— Mon seigneur, jeta-t-elle d’un ton tranquille, vous vivrez un temps à Naples, un
temps en Anjou. Votre cousine Jeanne n’y verra rien à redire.
— Il me déplaira beaucoup, ma mie, de vous laisser à Angers.
— Louis, coupa-t-elle vivement, votre domaine de Saumur me paraît plus
confortable. Aussi, c’est là que je préfère vous attendre lorsque vous serez absent.
— Ma mie, vous ferez comme vous l’entendrez, mes domaines de France sont à
présent les vôtres.
— Oh ! n’anticipons pas. Jeanne peut se rétracter.
— Se rétracter ? Non, ma mie. Ma cousine n’est pas femme à tergiverser. Ses
décisions prises, elle les applique sans plus de discussion.
— Mais, Louis, insista Yolande, toujours aussi calme, la politique en Italie est
fiévreuse et conflictuelle.
— Voulez-vous dire que je ne suis pas encore roi de Naples ?
Les prunelles sombres de Yolande s’allumèrent d’un petit air sceptique, mais le ton
de sa voix resta neutre.
Elle fit un pas vers son époux et lui prit la main. Ses longs doigts dont les annulaires
étaient ornés d’une perle blanche serrèrent tendrement ceux de Louis.
— Mais non, mon doux sire. Je sais que vous ferez un très bon roi de Naples.
Le duc d’Anjou avait été spirituellement adopté par Jeanne de Naples qui, à sa mort,
lui laissa le trône de Naples.
Une joie soudaine s’empara de Louis d’Anjou. Que sa jeune femme acceptât avec
autant de fatalisme son prochain départ le rassurait. N’avait-il pas de fâcheux
souvenirs quant aux propos de sa mère, parfois acerbes, souvent aigris, sur les
absences répétées de son père ?
Yolande semblait très différente. Elle prenait tout avec calme et sang-froid. Louis se
demandait, d’ailleurs, si l’extrême jeunesse de son épouse n’en était pas la cause.
Tout juste seize ans venaient ceindre son front blanc et soyeux comme une peau de
pêche à peine mûre de titres bien rebondissants. Fille du roi d’Aragon, reine de Sicile,
duchesse d’Anjou et bientôt femme du roi de Naples ! Voilà qui promettait un destinéblouissant.
— Passerons-nous quelque temps ensemble avant que vous ne partiez en ce lieu
de rêve ? s’enquit Yolande en lâchant la main de son époux.
— Nous avons tout notre temps, ma mie ! C’est en Avignon que se décidera mon
départ.
— En Avignon ?
En une grande enjambée, Louis la rattrapa. Elle s’était adossée à la balustrade de
la grande terrasse où un souffle de printemps arrivait jusque dans les pièces les plus
reculées du château. Puis il la saisit dans ses bras, resserrant son étreinte et la
bouche contre la sienne.
— C’était une surprise.
— Une surprise ! chuchota-t-elle.
Mais elle ne put poursuivre. Il écrasa vivement ses lèvres sur la bouche de sa jeune
épouse et la contraignit à répondre fougueusement à ce baiser aussi intempestif que
le vent du matin venant souffler dans les branches des tamaris alentour. Elle ne se
déroba pas et, le buste ployé en arrière, avançant une jambe longue et souple, elle prit
même l’initiative de fondre ses cuisses entre celles de son époux.
Louis n’en attendait pas moins pour la soulever de terre entre ses bras puissants et
l’emporter à quelques pas de là. Un sofa d’osier, recouvert de coussins multicolores et
soyeux, offrait son asile serein entre les rosiers grimpants qui assaillaient le grillage
de la balustrade. La terrasse était si fraîche en ce matin du mois de mai que Yolande
frémit au contact du vent léger qu’elle sentait sur son corps juste revêtu d’une fine
tenue de nuit.
À peine deux mois plus tôt, Louis d’Anjou avait épousé Yolande d’Aragon en grande
pompe, comme l’exigeait leur position princière. Les noces avaient duré toute une
semaine et l’on avait servi dans les rues des villes angevines des pains fourrés et du
vin clairet à volonté. Oui, les tonneaux coulaient comme des fontaines et les viandes
salées et fumées tapissaient les planches des tréteaux dressés de toutes parts.
Une somptueuse fête que ce mariage béni de tous les signes du ciel ! Dans les
grandes salles de réception du château, éclairées par des milliers de bougies
accrochées aux parois des murs, aux portes des échoppes et des auberges, aux
quatre coins des églises, paysans et villageois avaient dansé la gigue, la branle et la
pavane au son des fifres et des violes.
Certes, les épousailles de Louis d’Anjou et de Yolande d’Aragon feraient parler
longtemps les braves Angevins !
Au souffle d’air frais qui agitait doucement les frêles fleurs de tamaris et le feuillage
pimpant des roses trémières, Yolande frissonna, mais le corps chaud de Louis vint
recouvrir le sien et elle ne sentit plus que la douce tiédeur qui envahissait tout son
être. La jeune duchesse se laissa aller au plus voluptueux des désirs, et la tendre
chaleur qui, pour l’instant, les unissait ne dura qu’un bref instant, tournant vite en
flammes ardentes et passionnées, réveillées sans cesse par leurs élans amoureux
conjugués.
Quel sentiment inspirait l’âme fougueuse de Yolande en cet instant précis où elle se
donnait généreusement à son époux ? Dans quelques mois, quelques semaines
peutêtre, où serait-il ? Assis sur un trône lointain, brillant, certes, sous les rayons brûlants
d’un soleil éclaboussant un ciel d’azur, mais un trône incertain dont elle ignorait les loiset les vicissitudes.
Louis exultait à l’idée de partir pour un royaume dont il rêvait depuis si longtemps.
Naples ! Naples au cœur de lave, de pierres et de velours. Naples aux senteurs
vaporeuses citronnées et sucrées. Naples, enfin, qui enchantait tant son père et le
séduisait plus que tout. Et le fils ressemblait tant au père. La longue, mince et
puissante silhouette, l’allure déliée, le corps parfait d’athlète aussi souple que celui
d’un grand fauve. Assurément, Louis était semblable en tout à son père. Il aimait les
voyages et les grands espaces, les chevauchées interminables, les sports dangereux,
les nuits à la belle étoile. En un mot, l’ébullition du temps et les ardeurs de la vie.
Comment la bouillonnante Yolande aurait-elle pu ne pas comprendre cela ?
Un instant, repus de leur agitation amoureuse, Louis observa le visage de sa
compagne. Yolande possédait cette exceptionnelle vigueur, cette vivacité d’esprit qui,
chez elle, reposaient sur un calme étonnant, une étrange énergie qu’elle tirait de ses
aïeuls aragonais. Une flamme ardente l’habitait.
I I I
Mais, en attendant que le sort de la célèbre Apocalypse de saint Jean prenne
forme, le Flamand marchait à pas lents dans les jardins du palais d’Avignon à la
recherche de sa nouvelle identité. Se pouvait-il qu’il se reprît en main, qu’il allât enfin
jusqu’au bout d’un travail qu’il aimait et pour lequel il était fait, et qu’un jour il pût
retrouver son fils ? Se pouvait-il que tout cela existât ?
L’air diffusait un parfum de lavande et de genêt sauvage. Jean le Flamand leva la
tête. Il sentit une présence dans son dos. Un visage jeta son ombre discrète sur le
muret de pierre contre lequel il venait de s’arrêter.
— Messire Jean, je ne voulais pas perturber votre réflexion, lança Blanche Cosset
d’une voix douce et légère, mélodieuse, presque réservée.
— Je crois que je viens de faire le deuil de ma vie passée, murmura-t-il.
Elle vint se placer sur sa droite, frôla son bras et murmura à son tour :
— Était-elle donc si lourde, cette existence, pour que vous désiriez tant en
changer ?
Il la regarda et eut un sourire tremblant.
— Si pesante que j’avais peine à me relever.
Comme il avait abaissé son visage et qu’il ne la regardait plus, elle s’écarta
légèrement de lui et, esquissant un pas mesuré, calculé de façon qu’elle vînt juste se
placer devant lui, elle reprit, toujours aussi murmurante :
— Qu’est-il arrivé pour que votre conscience s’éveille ?
Avançant le buste, elle fit mine de prendre sa main, mais elle recula comme pour
s’excuser d’une telle hardiesse.
— Vous paraissiez si triste hier soir, et, ce matin, je vous retrouve avec un air
presque apaisé.
— Pourquoi me regardiez-vous autant à l’auberge ?
Elle pencha la tête sur le côté en une attitude mutine. Une boucle châtaine sortait de
sa guimpe qu’elle portait avec un bandeau blanc et vernissé. Sa robe en velours
cramoisi retombait droite sur ses minces hanches et elle arborait à la ceinture une
petite escarcelle de soie assez rebondie.
— Pourquoi me regardiez-vous autant ? insista-t-il à voix basse.
— Parce que je vous trouve attrayant.
Avec la chaleur montante et le ciel qui prenait des teintes azurées, le chant des
cigales commençait à percer l’atmosphère. Un voile ocré, à peine opaque, enveloppait
les cyprès et les figuiers alentour et des relents d’huile d’olive leur venaient aux
narines. C’était un étrange parfum entêtant auquel Jean le Flamand ne s’était pas
encore habitué.
Il faut dire qu’on voyait de multiples moulins à olives dans les parages. On pouvait
en compter autant que de grands mas à la sortie des villages. Des moulins qui
servaient à broyer, puis à écumer ces noires petites boules, brillantes et parfumées.
De la pulpe sortait ensuite l’huile qu’il fallait filtrer, puis couler selon une tradition
séculaire pour la rendre vierge de toute impureté.Aux portes des mas provençaux, serrées les unes contre les autres et
soigneusement rangées le long des murets de pierre, attendaient les grandes jarres
vernissées dans lesquelles on versait cette huile devenue aussi dorée que les rayons
du soleil automnal.
Le compliment jeté par Blanche au visage de Jean le Flamand lui parut, sur le coup,
presque trop hardi pour qu’il acceptât de le considérer comme une certitude, mais,
quand il releva les yeux sur elle, il vit briller des petites étincelles malicieuses qu’il
décida de juger sincères.
— C’est vous, Blanche, qui êtes très belle, souffla-t-il prudemment.
Il hésita un instant, fixa les yeux de la jeune fille dans lesquels de minuscules lueurs
vertes et dorées poursuivaient leur chemin enjôleur. Puis, s’enhardissant, il saisit la
main qui, tout à l’heure, avait tenté de prendre la sienne.
— Un ami m’a redonné confiance, lança-t-il d’un ton plus assuré.
— Est-ce l’enlumineur avec qui mon père travaille ?
— Comment l’avez-vous deviné ?
— Eh bien, à vrai dire, rétorqua-t-elle en riant, si moi je vous observais, à votre
tour, vous le regardiez sans cesse.
— Je craignais que devant l’assemblée qui se tenait à table il ne se rétracte.
— Il ne l’a pas fait.
— Non.
Blanche eut un sourire étrange, comme si ces lèvres ébauchaient un minuscule
rictus proche de la contrariété. En fait, elle n’osait lui révéler que, le soir venu, Jean le
Flamand avait fait l’objet d’un brûlant sujet de discorde entre elle et son père. Sur le
palier de l’étage où se tenaient les chambres d’hôtes, Jean Cosset lui avait interdit de
regarder ce demi-vagabond qui ne devait pas avoir un sou. Pis ! Un instable sans
travail, sans attache et suivant une file de pèlerins pour mieux travestir ses piètres
origines. Furieuse, elle lui avait claqué au nez la porte de la chambre qu’elle devait
partager avec trois autres femmes accompagnant le convoi des commerçants
descendus à l’auberge.
Dans les hostelleries, à cette époque et bien plus tard encore, les chambres étaient
communes. Les femmes partageaient de grands lits où l’on dormait à trois ou quatre. Il
en était de même pour les hommes. Certes, il arrivait souvent que, contre monnaie
sonnante et trébuchante, des exceptions se fassent. Il s’agissait alors d’un couple de
riches bourgeois ou d’un grand seigneur à l’affût d’une nuit de turpitudes. Parfois
même d’un prélat très haut placé qui, pour quelques instants, recherchait ce qu’il ne
trouvait évidemment pas en religion. Il fallait bien que, dans ces cas-là, l’intimité fût
préservée par des cloisons solides.
Jean gardait toujours la main de Blanche dans la sienne. Elle était longue, fine,
soyeuse et portait juste à l’annulaire une grosse bague sertie d’une pierre verte. Une
main qui n’avait sans doute jamais travaillé. Il la pressa doucement tandis qu’elle
plongeait toujours ses brillantes prunelles dans les siennes. Il eut un soupir triste.
— Il me semble que je m’éveille d’un cauchemar. Dites-moi que c’est vrai.
— Ne tombez pas maintenant dans un rêve qui pourrait vous empêcher de
concrétiser un projet fiable, fit-elle en souriant. Où allez-vous travailler à présent ?
— À Paris.
— Alors, lança-t-elle joyeusement, nous nous reverrons sans doute. Mon pèredispose d’un bel appartement situé dans la rue Saint-Jacques où il traite la plupart de
ses affaires avec les tisserands qui y tiennent tous leurs ateliers de tissage.
— Je pense que c’est dans l’un d’eux que je serai employé.
— Savez-vous lequel ?
— Celui de maître Poinçon ou de maître Bataille.
— Oh ! exulta-t-elle, mon père travaille avec eux. Ils lui passent souvent
d’importantes commandes de laines traitées dans les Flandres.
Enfin, elle retira sa main, mais son regard resta toujours rivé à celui de son
compagnon.
— Depuis que ma mère est morte, expliqua-t-elle, j’accompagne mon père partout
où il se rend pour ses affaires. Je suis allée avec lui à Florence et à Venise. J’ai
traversé la Manche à ses côtés pour signer des contrats importants avec des lainiers
d’Angleterre. Mais c’est Paris que je préfère. Je lui demanderai d’y rester. Ainsi, nous
pourrons nous revoir.
Remarquant soudain un air de scepticisme flotter sur son visage, elle s’inquiéta.
— Le voulez-vous, Jean ?
Comme il ne répondait pas, elle reprit d’un ton enthousiasmé, comme si son entrain
devait se répercuter aussitôt sur les traits incrédules de Jean :
— À Bruges ou à Arras, je m’ennuie et les voyages commencent à me lasser. Je
n’ai plus en moi la même ardeur.
— Votre père ne veut-il donc pas vous marier ? Vous êtes en âge de prendre un
époux, il me semble.
Elle fit une moue que Jean ne sut traduire.
— Le marchand Jean Cosset, poursuivit-il, doit bien avoir dans son escarcelle
rebondie quelques noms de riches commerçants à qui vous donner.
— Justement, je ne veux aucun parti qu’il me propose.
C’est d’ailleurs pour cette raison que je ne vais plus voyager avec lui. Il ne cesse de
rencontrer de riches prétendants qui lorgnent tous sur le magot qu’il s’apprête à
déposer dans la corbeille de mariage.
— Y a-t-il un nom plus prononcé qu’un autre ? hasarda-t-il avec une extrême
prudence.
— Fort heureusement, non. Mon père répète à l’entour qu’il est prêt à me céder au
plus offrant, qu’il soit anglais, français ou italien.
Elle soupira.
— Byzantin, même. Peu importe. L’essentiel est que sa fortune soit immense.
— Comment se fait-il qu’il n’ait pas encore trouvé la perle rare ?
Blanche se mit à rire. Un fin grelot qui tinta sinistrement aux oreilles de Jean le
Flamand. Puis, quand elle vit les yeux tristes de son compagnon, elle reprit plus
lentement :
— C’est une autre histoire. Il est temps que je vive ma propre vie. Cette légende du
plus offrant n’est qu’un alibi pour lui, cela lui permet de clamer haut et fort que
personne n’est assez bien pour moi.
— Il n’a pas le droit de vous séquestrer.
— Je le sais. Mais depuis que ma mère est morte, lors de la terrible peste qui a sévi
en 1374, il reporte une telle affection sur moi qu’il me prend parfois pour elle. En fait, il
refuse de me donner, de me céder, de m’offrir à quiconque. Il veut me garder pour luiseul. Il n’y aura que ma propre décision qui le fera flancher.
— Le voulez-vous ?
— Depuis que je vous connais, oui.
Il eut un sursaut effrayant. Un vertige le saisit.
— Ma femme est morte aussi lors de cette terrible épidémie de peste.
— Alors, vous êtes libre ?
Visiblement, elle ne regrettait pas les mots qu’elle venait de prononcer. Jean sentit
la sueur lui couler entre les omoplates. Il devait fuir au plus vite, oublier cet entretien,
ces propos perturbateurs. C’était trop, beaucoup trop en si peu de temps. Tout se
brouillait dans sa tête, tout défilait avec une ironie sans mesure, un sens de l’absurde
difficile à maîtriser. Oui, son crâne éclatait et il allait se retrouver là, pantelant et
poussiéreux, comme à l’habitude. Le mistral, qui avait soufflé tant de jours, ferait
disparaître ce mirage. Que lui resterait-il alors de l’amitié que lui proposait Jean de
Bruges l’enlumineur et de la tendresse d’un fils qui l’attendait dans l’angoisse et le
silence ? Et quel cauchemar vivrait-il après l’étrange proposition de cette fille jolie,
jeune et riche ?
Il faillit crier. Sa bouche s’ouvrit mais aucun son n’en sortit. Blanche le regardait
sans rien dire. Alors, il se jeta dans les mots qu’il jugea bon de prononcer.
— Ma femme est morte, mais elle m’a laissé un fils.
— Un fils ! Mais où est-il ?
— Au prieuré des dominicains d’Avignon.
Elle eut une longue aspiration. L’air chaud lui arriva en pleins poumons et, à
nouveau, elle en avala une gorgée. Il crut qu’elle allait le planter là, sans rien ajouter et
qu’il se retrouverait libéré d’un poids extrême. L’essentiel, dans cette affaire, c’était
que Jean de Bruges et son fils lui restassent fidèles. Oui, il fallait que Blanche parte
sur-le-champ ! À présent qu’il avait l’intention de s’occuper de Mathieu, il devait écarter
tout souci et toute complication risquant de mettre son beau projet en péril.
Pourtant, Blanche tenait bon.
— Comment s’appelle-t-il ? susurra-t-elle d’une petite voix éteinte.
L’hallucination le reprit, plus violente encore, plus noire. Il pensa soudain à la
confidence que lui avait faite Jean de Bruges sur son épouse qui n’avait pas voulu
s’occuper du fils indésirable, né de ses amours avec une intrigante.
— Comment s’appelle-t-il ? répéta-t-elle en approchant son visage du sien.
Il sentit l’odeur parfumée qui se dégageait du corsage de sa robe carminée et vit la
veine de son cou battre rapidement.
— Mathieu, jeta-t-il dans un souffle.
Elle ferma les yeux et poursuivit doucement son interrogatoire :
— Quel âge a-t-il ?
— Je crois qu’il a six ans.
Alors, elle redevint volubile, presque joyeuse, et s’écarta de lui pour cueillir une fleur
de genêt qui poussait sur une touffe d’herbes juste à côté d’eux.
— Ne voulez-vous pas le reprendre quand vous serez à Paris ?
— Je réfléchis une année encore.
Elle porta la fleur de genêt à son visage et la respira tout en le fixant de ses yeux
interrogateurs.
— Pourquoi ? Je vous aiderai.— C’est impossible.
— Pourquoi, Jean ? Pourquoi un an ?
Elle lui tendit la fleur aux reflets d’or sombre. Il la saisit entre ses doigts tremblants.
— Parce que Jean de Bruges a payé sa pension pour ce temps-là.
Blanche éclata de rire, reprit la brindille de genêt qu’il tenait aussi malhabilement
qu’une chandelle dont la flamme lui aurait brûlé les doigts. Et, s’approchant plus près,
elle écarta lentement les bords de sa houppelande. Le surcot de toile qu’il portait en
dessous était propre mais usé. Elle ouvrit délicatement le haut qui enserrait son buste
et y glissa le genêt.
— Gardez ce souvenir. C’est un gage d’amitié. Et surtout ne craignez pas les
moines du prieuré. Ils garderont l’argent, c’est tout.
— Il y a autre chose, murmura-t-il.
— Quoi ?
— Je crois que Jean de Bruges serait triste si, à présent, j’enlevais mon fils alors
que le sien y reste encore. C’est une indélicatesse que je ne peux commettre.
— Enlevons les deux. Il ne peut refuser cette offre.
Qu’essayait-elle donc de lui faire entendre ? Trop perturbé, trop faible et trop
bouleversé pour prendre les événements en main, il décida de faire confiance au
destin qui avançait à grands pas devant lui. C’est à peine s’il entendit les paroles
qu’elle prononçait. Il sentit qu’elle prenait son bras et l’entraînait ailleurs.
Ils marchèrent quelque temps dans les jardins du palais d’Avignon, côtoyant des
parterres de fleurs odorantes et des arbustes au sombre feuillage. Ils en sortirent par
une poterne dissimulée derrière des buissons enchevêtrés d’acacias, de ronces et de
genêts. Une allée de cyprès, hauts et verts, qui donnait sur une voie dégagée à peine
ombragée, les mena vers un immense champ où le thym sauvage poussait à foison.
Main dans la main, ils marchaient tranquillement côte à côte, sans souci du chemin
accompli ou qui restait à faire. Il fallut qu’une corneille vînt surprendre leur marche
silencieuse pour que Blanche tournât la tête vers son compagnon.
— Ce matin, fit-elle, j’ai remarqué un joli bosquet où nous serons à l’aise pour
achever notre conversation. Ne vous inquiétez pas. Nul ne me cherchera, j’ai prévenu
ma servante. Nous avons tout notre temps.
Elle tendait son visage vers lui.
— Le voulez-vous, Jean ?
Il fit un signe affirmatif tant sa gorge se serrait et il se dit que, malgré lui, il ne
remarquait plus rien, ni le champ de genêts, ni la corneille qui voletait devant eux, ni
même le ciel immense et protecteur les cachant de l’humanité entière.
Ils marchèrent encore près d’une heure, et, quand les toits du palais d’Avignon ne
furent plus qu’une succession de petits dessins embrouillés et que l’horizon se
resserra sur le contrefort de la chaîne des Alpilles, offrant un délicieux abri de rocailles
et de fleurs sauvages, Blanche se serra contre Jean et murmura :
— Voilà notre refuge, Jean, personne ne viendra nous chercher là. Venez.
Elle l’entraîna par la main jusqu’à ce qu’il se détendît. Puis, après quelques pas, le
sentant un peu plus à l’aise, elle s’arrêta et tendit l’oreille.
— Écoutez, je crois qu’il y a un ruisseau.
— C’est vrai. Il est à quelques mètres de là.
Il allongea le bras sur sa droite et pointa l’index.— Là, juste derrière ces Alpilles. Entendez-vous le ruissellement de l’eau sur la
roche ?
— Oh, Jean ! Allons-y. J’aimerais tant boire un peu d’eau fraîche.
La cascade descendait d’un rocher sinueux. Tout en bas, la mousse était si verte et
si brillante qu’elle n’offrait aux yeux que plaisir et satisfaction.
Blanche n’attendit pas longtemps. Elle se courba gracieusement, ôta ses souliers et
ses bas et s’avança sans plus de précaution vers le ruisseau coulant devant elle,
alimenté par la cascade qui descendait en tintinnabulant sur la rocaille. Elle se mouilla
jusqu’aux chevilles et Jean la regarda faire, n’osant la suivre dans son exaltation.
— Venez, Jean, lui cria-t-elle en se baissant pour boire.
Alors, il vint près d’elle, prenant le risque de mouiller ses chausses alors que sa
compagne retroussait déjà sa cotte blanche jusqu’aux genoux. Jean se baissa et fit
couler de l’eau dans ses mains qu’il arrondit en coupelle pour les porter jusqu’aux
lèvres de Blanche. Elle but presque goulûment l’eau qu’il lui offrait, puis elle lui saisit la
main et la porta à sa bouche. Elle n’était pas sèche et rugueuse car Jean le Flamand
n’avait jamais accompli de travaux pénibles. Elle était juste grande, carrée et
rassurante.
Elle voulut se rapprocher, mais un galet rond et glissant déséquilibra son pas. Elle
chancela quelques secondes, se rattrapa en riant au buste solide de Jean, l’entraînant
inévitablement dans le ruisseau.
— Blanche, murmura-t-il à son oreille, lorsqu’ils furent tous deux étendus sur les
rochers mouillés, n’avez-vous pas provoqué cette chute ?
— Je voulais être plus près de vous, chuchota-t-elle à son tour.
— Qu’attendez-vous de moi ? Je ne suis ni riche ni puissant, pas même intéressant.
— Je veux que vous m’aimiez tout simplement.
— Et après ? jeta-t-il d’un ton amer, vous me rejetterez comme un vulgaire mendiant
à qui l’on a donné sa pitance.
— Jean, pourquoi croyez-vous en cette triste fable ?
Allongés sur la roche, les éclats jaillissants de l’eau venaient les mouiller sans trêve.
Elle fut bientôt trempée et entreprit d’enlever sa cotte et sa chemise, laissant ses
longues jambes nues s’ébattre dans le ruisseau. Des jambes fuselées que Jean le
Flamand sentait sous le poids de son corps. Il n’avait certes plus d’appréhension et,
soudain, il entendit s’atténuer le rythme du battement de ses veines, et la fermeté de
ses genoux qui enserraient ceux de sa compagne se consolida.
Quand il vit l’un des seins de Blanche sortir du corps de cotte qu’elle enlevait sans
même prendre le temps de le délacer, il ne put s’empêcher de respirer plus vite. Alors,
il saisit dans sa bouche la pointe rosée qui se tendait vers lui. Blanche soupira et se fit
tendrement soumise, comprenant enfin qu’elle n’avait plus à prendre en main le
déroulement de l’action.
Ce fut lui, d’ailleurs, qui se dévêtit, la tête lourde et le cœur battant la chamade, et il
sentit brusquement l’eau sur son corps sans trop savoir si c’était son contact froid ou
celui des mains quémandeuses de Blanche qui lui donnait une énergie nouvelle, des
forces qu’il ne pensait plus pouvoir reconquérir.
Blanche se coulait en lui, susurrait de tendres paroles dont les effets semblaient
métamorphoser le Flamand, lui rendre vie, le goût du bonheur et des plaisirs. Enfin, il
retrouvait l’essentiel de ce qu’il avait perdu, la confiance en lui, l’amour et le respectde son propre corps et de celui qui s’offrait à lui.
Blanche dut faire un effort pour lui expliquer qu’il n’était pas le premier à pénétrer
son intimité, mais qu’elle n’en avait jamais rien dit à son père. Le séducteur qui l’avait
lâchement abandonnée, après une rencontre houleuse sur un bateau qui tanguait entre
la France et l’Angleterre, n’avait rien su de ses richesses ni de la véritable identité de
son père, car sans doute eût-il désiré s’immiscer davantage dans sa vie familiale.
Blanche trouva des mots simples pour l’expliquer à Jean le Flamand, puis elle
ronronna en lui, le laissant pantelant, tremblant comme un adolescent qui découvre
l’amour. L’eau fraîche de la cascade les recouvrait, trempant leurs corps
merveilleusement unis. Après quelques instants d’extase commune, il leur fallut
reprendre le début de leurs ébats pour que, cette fois, ils en goûtassent mieux les
multiples délices.
I V
Alors que, dans la moiteur d’une maison du faubourg Saint-Jacques, dame Blanche
accouchait enfin après dix ans d’attente, son époux Jean le Flamand, lissier de
profession, suait derrière la porte avec une anxiété bien compréhensible, attendant
que l’accoucheuse lui révélât le sexe de l’enfant.
Son angoisse grandissait d’heure en heure. La grande horloge avait déjà sonné
plusieurs fois sans rien divulguer, malgré les gémissements dont la force et la
fréquence devenaient intolérables.
Quand les dix coups de la comtoise retentirent dans un silence presque lugubre,
Jean Cosset se joignit à lui. Mais, silencieux et taciturne, il ne lui adressa pas la
parole. Il prit simplement place sur la banquette à siège de velours disposée le long du
mur, non loin de la chambre de Blanche. Muet, il observait l’illustration encadrée lui
faisant face et qui représentait un plan de la ville de Florence avec laquelle il
commerçait.
Devant un tel masque de froideur, Jean le Flamand se garda bien d’ouvrir la bouche.
Son beau-père ne lui avait pratiquement jamais adressé la parole. Mais le lissier s’en
moquait et ne tenait nullement à engager la conversation avec lui. D’ailleurs, qu’avait-il
à lui dire, sinon une banalité déconcertante qui l’eût probablement déconcentré du seul
objectif qui lui tenait à cœur ? Seule son épouse comptait et plus encore l’instant
critique risquant de tourner mal, si l’on en jugeait par les cris de douleur que poussait
Blanche.
Quand le médecin arriva, Cosset et le Flamand se regardèrent. L’inquiétude qui se
lisait sur leur visage n’amena aucune souplesse dans le jugement borné du marchand,
pas plus qu’il n’apporta de relâchement dans l’attitude fermée du tisserand.
Non loin de là, Mathieu, le fils de sa première femme, que Blanche avait élevé en
partie, attendait lui aussi qu’Élisabeth, sa jeune épouse, poussât le cri de délivrance,
laissant tomber l’enfant entre les mains de Fanchou la servante. La fille qui, ce jour-là,
naquit chez Mathieu fut appelée Clarisse et le garçon qui, au même instant, vit le jour
chez le marchand Cosset fut nommé Lucas.
Mais il était inscrit dans le destin de Jean le Flamand qu’il n’aurait guère de répit
dans sa longue vie, car pour lui les événements tournèrent exactement comme la
première fois. Blanche, trop âgée pour mettre au monde un premier enfant, peut-être
aussi mal préparée, succomba à la suite de ses couches.
Sa première épouse disparue dans les tourments de la peste, la seconde dans ceux
de l’accouchement ! Et toutes deux lui laissant un enfant ! Où se situait la différence, si
ce n’était que Lucas arrivait au monde accompagné d’un joli magot, alors que Mathieu
n’avait rien eu ?
Et Clarisse qu’il ne connaissait pas ! Devrait-elle se battre aussi pour atteindre un
rang convenable dans un monde décevant, vorace et sans scrupule ? Un monde où
chacun creusait sa place avec les moyens qu’il détenait, s’accrochant à la vie avec un
acharnement sans faille lorsque la pauvreté s’en mêlait.
Oui, si Jean le Flamand devait murmurer une prière, les yeux levés au ciel, c’étaitbien pour que la petite Clarisse soit de cette trempe-là ! Puisque la fillette arrivait dans
un foyer que le vieux Jean Cosset n’avait jamais voulu aider et dont il refusait même
d’entendre parler, Mathieu devrait se battre seul pour sa fille.
Pis ! Les obsèques de sa fille passées, la violence de son chagrin atténuée, le
vieux marchand s’était rassuré en pensant que Jean le Flamand ne pouvait plus rien
exiger. Aucun bien ne lui appartenait, aucune signature n’avait été faite devant
huissier ou notaire. Malgré les fréquentes demandes de Blanche, Cosset s’y était
toujours opposé. À présent, tout revenait à son petit-fils.
Le vieux marchand échafaudait ses plans. Et, plus tard, quand l’enfant ferait place à
l’adolescent, il pourrait le former, l’initier aux métiers de la laine, lui apprendre tous les
rouages qu’un bon spéculateur devait connaître pour s’imposer sur les marchés
européens du commerce. C’était l’état d’esprit du vieux Cosset au lendemain de la
mort de sa fille.
Quant à Jean le Flamand, sa tête était démesurément vide, et, dans son corps
appesanti et tassé, son cœur était lourd comme si l’on y avait mis une pierre à la
place.
Certes, Jean avait connu des jours bienheureux en compagnie de Blanche, qui avait
pris le petit Mathieu sous son aile le jour où, sans l’accord de son père, elle l’avait pris
pour époux. Un mariage hâtif, sans aucune prétention, dans une petite église de la
région d’Enghien, aux portes de Paris, où seuls le curé et deux témoins avaient été de
la fête. Jean Cosset ‒ Blanche le savait ‒ n’aurait jamais accepté une telle union.
Aussi, par la force des choses, s’était-elle passée de son avis. Hélas ! l’inévitable
prenait toujours le dessus. Comment changer la face du destin ? Pour le riche
marchand, Jean le Flamand n’était qu’un vagabond qui avait eu la chance de
rencontrer sa fille.
Blanche avait été honnête avec Jean, allant jusqu’à lui proposer, au lendemain du
mariage, de prendre non seulement Mathieu, mais son ami Clément, le fils naturel de
Jean Hennequin, élevé lui aussi au prieuré des dominicains d’Avignon. Finalement, il
avait fait son apprentissage de tisserand lissier avec Mathieu dans les ateliers de
Robert Poinçon où Jean s’était fait une place respectable.
Depuis que Blanche était morte, Jean Cosset, dont le cœur était encore empli de
rage à l’idée que cette mésalliance avait gâché sa vie et celle de sa fille, s’était
retranché derrière d’intenses réflexions et n’en avait trouvé qu’une, la seule qui puisse
le satisfaire pleinement. Il avait alors proposé un odieux marché à son gendre. Ou bien
il s’effaçait de sa vie, oubliait son fils Lucas et recevait en contrepartie une coquette
somme qui lui permettrait de vivre jusqu’à la fin de ses jours, ou bien il restait dans la
grande maison du faubourg Saint-Jacques et ignorait son fils Mathieu et toute sa
descendance.
Le dilemme était sans issue. Si Jean partait de la rue Saint-Jacques, il abandonnait
Lucas, comme autrefois, incapable de s’en occuper, il avait laissé Mathieu. S’il restait
dans la grande maison de Blanche, il trahissait de nouveau Mathieu et ne connaîtrait
jamais la petite Clarisse.
Des jours et des nuits, il ressassa l’une et l’autre façon de réagir. Il avait la tête
prise dans un étau qui ne se desserrait pas, martelant son crâne à coups de massue.
Il prêta même des sentiments à Cosset afin de comprendre l’implacabilité de sa
décision. Puis il trouva des alibis et fit taire ses propres rancœurs. Enfin, tout sefracassa dans sa tête et explosa. L’abattement qui le saisit fut tel que rien ne put le
relever.
Le cœur épuisé par tant d’infortune et dans l’impossibilité de se battre, traînant
comme un poids les souvenirs accumulés de Catherine et de Blanche, Jean le
Flamand fit ce pour quoi il était destiné. Il quitta la rue Saint-Jacques pour reprendre la
route de ses errances, sans rien réclamer à son tortionnaire.

Pendant ce temps, Élisabeth, dite Betty, qui avait épousé Mathieu, le fils de Jean le
Flamand, avait accouché, elle aussi, d’une fille qu’elle regardait ce matin-là avec
extase. Dieu qu’elle était jolie ! Une frimousse qui promettait bien des ravages plus
tard ! Un minois superbe avec de grands yeux bruns et dorés, tendres comme ceux de
son père, et un sourire gracieux, celui de sa mère, qui amenait deux coquines
fossettes sur ses joues délicatement empourprées.
Le petit nez retroussé et les taches de rousseur qui parsemaient son teint blanc et
délicat ‒ quand il n’était pas rougi par le rire ou les pleurs ‒ étaient aussi d’Élisabeth.
Mathieu disait même que sa fille avait tout pris de sa mère, jusqu’à l’énergie. Sa
vitalité se remarquait déjà dans la force de ses petits poings qu’elle serrait tant qu’elle
n’avait pas obtenu ce qu’elle voulait.
Ah ! disait Betty en riant, ce n’étaient certes pas l’indolence de son père ni la
faiblesse d’esprit de son grand-père, à laquelle s’ajoutait l’amour des grands espaces,
qui semblaient, dès à présent, la caractériser. Non ! Clarisse allait tenir du fort
tempérament de sa grand-mère maternelle, la fille d’un brodeur anglais, John Cassex,
qui, à la mort de son père, avait su maintenir et agrandir le commerce familial.
Malheureusement, les incessants désordres de l’Angleterre avaient obligé la famille
Cassex à fermer leur commerce et à s’expatrier en France. Quand Élisabeth avait
rencontré Mathieu, alors jeune apprenti chez maître Robert Poinçon, dans son atelier
de haute-lisse qui se tenait rue Saint-Jacques et dans lequel travaillait aussi son père,
Jean le Flamand, elle avait tout de suite compris que c’était lui l’homme de sa vie,
même si sa bourse restait résolument plate.
Tout comme son père, Mathieu était un bon ouvrier, mais Jean Cosset veillait à tout
pour détruire l’équilibre de son adversaire, qui, impunément, lui avait volé sa fille.
Comme il ne pouvait s’en prendre à lui ‒ son travail étant irréprochable ‒, il tournait sa
hargne vers Mathieu. Il faut dire que le marchand travaillait en étroite collaboration
avec Robert Poinçon depuis que la commande de L ’ A p o c a l y p s e leur avait été confiée.
Poursuivi par les agressions de Cosset, Mathieu s’était vu obligé de quitter son
maître. C’est par Betty, ouvrière chez Nicolas Bataille, qu’il avait pu retrouver un
travail. À présent, il tenait un poste de haut lissier chez le principal concurrent de
Poinçon. Enfin tranquille, à l’abri des attaques du tortionnaire de son père, car Bataille
ne traitait plus avec Cosset depuis longtemps, Mathieu menait une paisible vie
familiale.
Betty savait que père et fils se ressemblaient : vulnérables, dépendants, trop
sensibles pour réussir pleinement dans la vie s’ils étaient démunis. Tous deux,
cependant, étaient des êtres sobres, généreux, honnêtes et travailleurs, vite
appréciés des maîtres pour lesquels ils besognaient. Leur seul handicap provenait de
cette absence d’ambition et d’énergie combative. Jean le Flamand et son fils faisaient
passer leur soumission avant leurs propres prétentions.Mais, pour l’instant, les pensées de la jeune femme étaient loin de son mari. Elle
observait avec une extase sans bornes les sourires quasi permanents de sa petite
Clarisse.
Fanchou, l’unique servante de la maison, une jeune femme joviale aux formes
rebondies qui venait de la campagne bourguignonne, balayait le sol en terre battue de
la grande pièce centrale.
Au rez-de-chaussée de la maison fermée par une porte à double battant, cuisine et
salle de séjour formaient un tout. Une grande cheminée occupait l’un des murs, les
autres étaient recouverts de casseroles, d’écumoires, de chopes et de pots divers.
Pendaient aussi les torchons, les serviettes, les chiffons avec lesquels Fanchou
faisait son ménage chaque matin. Mais, depuis que Clarisse était née, les habitudes
de la servante se trouvaient compromises, et balayage, époussetage, nettoyage,
lessivage passaient après que l’on se fut assuré du confort de la petite Clarisse.
Le soir, Fanchou jetait sur la terre battue des herbes odorantes qui éloignaient les
bêtes et les insectes indésirables. Sa première occupation du matin était de les
balayer afin que le sol fût net et qu’il ne s’imprégnât pas des odeurs de la soupe qu’elle
commençait tôt le matin depuis que l’enfant avait décidé d’en absorber en plus du lait
qu’elle buvait encore au sein de sa mère.
Les herbes sèches enlevées, Fanchou passait le dernier coup de chiffon sur le
grand coffre de bois qui contenait d’un côté le linge, de l’autre la vaisselle. Tout au
centre, enfoncés jusqu’au fond et enfermés dans un grand linge blanc, les quelques
écus composant les petites économies du couple attendaient de se multiplier pour
commencer les travaux devant agrandir la maison et la rendre plus confortable.
En premier, il fallait paver la grande salle du rez-de-chaussée, car, si l’on n’y prenait
garde, la terre battue amenait des souris, des mulots, des araignées et autres
bestioles qui engendraient un manque d’hygiène parfois fatal lors d’une disette ou
d’une épidémie.
D’autres réparations s’imposaient aussi. La charpente vermoulue du toit menaçait
de laisser couler la pluie goutte à goutte quand celle-ci tombait pendant plusieurs jours.
Les poutres de la pièce située à l’étage étaient de vraies ruines et exigeaient
carrément d’être changées. Et, si plus tard l’argent manquait moins, Mathieu élèverait
une cloison en brique pour séparer les lits du petit stock de vivres composé de deux
ou trois sacs de haricots, de fèves et de farine, de quelques salaisons, viandes et
jambons fumés et d’une enfilade de saucisses séchées.
Son ménage terminé, Fanchou grimpa l’escalier tournant qui donnait directement
dans la grande pièce du haut. Betty tenait encore sa fille dans les bras.
— Il va bien falloir vous en séparer, soupira la servante, si vous voulez reprendre
votre travail à l’atelier.
— Oh ! s’exclama la jeune femme en tendant sa fille à Fanchou, je sais qu’elle sera
en bonne garde avec vous. Tiens, je crois qu’elle veut sa soupe.
L’enfant jasait et riait, apparemment satisfaite des soins attentifs dont elle
bénéficiait, et quand Fanchou la prit dans ses bras elle se mit à babiller comme une
petite commère en quête d’une oreille attentive.
— Allons, ma belle, expliqua Fanchou en riant. Ta maman doit retourner à l’atelier et
moi je vais t’installer dans ton couffin avec une couverture chaude. Nous allons allumer
un bon feu et tu vas sagement me laisser éplucher les légumes si tu veux de la bonnesoupe.
Une roucoulade de jasements s’ensuivit et Fanchou se prit, elle aussi, à jargonner
comme l’enfant. Betty sourit en écoutant l’étrange dialecte qu’échangeaient sa fille et
sa jeune servante. Puis elle leva les yeux sur la grande poutre au-dessus d’elle et vit
une nouvelle fissure au plafond. Ah ! ces maudits travaux dans cette maison
inconfortable ! Il fallait bien que Betty apportât un excédent financier pour les
commencer. Le salaire de Mathieu ne pouvait y suffire. Il ne servait qu’à vivre, certes
sans jamais manquer de pain et même de vin que Mathieu achetait le dimanche.
Fanchou, déjà, ne réclamait aucun paiement en échange de ses services. Elle ne
demandait que le gîte et le couvert. Habile et inventive, elle s’était organisé une
chambrette dans l’appentis qui jouxtait la maison. Des bottes de paille calfeutraient les
fissures et empêchaient le froid et le vent d’y pénétrer. Une bonne couverture de laine
épaisse et chaude faisait le reste.
Betty se leva, fit une toilette minutieuse et se vêtit chaudement, car l’hiver amenait
ses premiers frimas. Elle enfila une cotte en drap gris par-dessus son jupon de coutil
que Fanchou avait repassé la veille. Puis elle choisit une surcotte en velours bleu
qu’elle fit glisser. L’ensemble n’était pas d’un vilain effet et la grande glace ronde sur
pied, qui lui avait pris un mois entier de salaire et qu’elle avait trouvée dans une
échoppe de la rue Saint-Jacques, lui renvoya une image agréable.
Observant quelque temps son visage mince et pâle sur lequel venait s’inscrire une
multitude de petites taches de rousseur, elle termina sa toilette en posant une courte
guimpe sur ses cheveux, laissant juste quelques petites boucles rousses dépasser sur
le front. Élisabeth, l’épouse de Mathieu, se devait d’être fraîche et séduisante, pour
qu’à l’atelier on ne susurrât point que depuis la maternité elle se négligeait !

Jean Cosset se recueillait sur la tombe de sa fille. La brassée de fleurs qu’il venait
d’y déposer lui laissa un parfum qui le fit frémir. Allons ! Aujourd’hui, il ne voulait pas
prolonger sa visite. Dame Charlotte, engagée par maître Cosset pour s’occuper du
petit Lucas, l’avait tourmenté avant son départ à cause d’une fièvre qui, la nuit, s’était
brusquement déclarée. L’enfant avait rejeté son lait et, depuis, refusait le sein de la
nourrice.
Aussi, Jean Cosset, ce matin-là, ne s’attarda pas plus longtemps sur la tombe de
Blanche et prit rapidement le chemin de sa maison. Depuis que sa fille était morte, il
utilisait souvent sa litière, préférant, désormais, conserver ses forces et son énergie
pour élever l’enfant, seule satisfaction à laquelle il était bien décidé à s’accrocher.
Aujourd’hui, pourtant, la litière manquait. Il avait éprouvé le violent désir de sentir
l’air frais sur son visage, refusant l’offre du palefrenier qui s’apprêtait à détacher le
cheval pour le conduire au cimetière.
Quand il revint dans la grande maison de la rue Saint-Jacques, la nourrice, qui
n’avait pas dormi de la nuit, sommeillait dans un fauteuil à côté de l’enfant. Dame
Charlotte raccompagnait le médecin à la porte.
— Allons, dit-il à Jean Cosset, ne vous inquiétez pas, cet enfant est solide et ce
n’est pas une de ces maladies infantiles qui l’affaiblira. J’ai donné une potion à la
nourrice qu’elle doit lui glisser dans la gorge et une pommade à lui passer sur le corps.
Les irritations qu’il présente ne doivent absolument pas tourner en taches rouges. Si
c’est le cas, prévenez-moi.Les jours suivants, Jean Cosset eut la plus grande peur de sa vie, car les irritations
de la peau virèrent en petites plaques rougeâtres tout d’abord, puis en vilaines taches
violettes qui, d’heure en heure, s’étendaient de plus en plus, ne laissant aucune zone
intacte sur le corps de l’enfant.
La fièvre monta et Lucas se mit à geindre. Il fallut que le médecin passât toute une
nuit à son chevet. Le vieux marchand offrit une fortune pour qu’il sauvât Lucas, quitte
à ce qu’il s’installât dans la grande maison de la rue Saint-Jacques. Potions,
pommades, onguents, remèdes de toutes sortes furent utilisés sous l’œil attentif du
docteur, et l’enfant fut hors de danger.
Depuis, Lucas grandissait. C’était un enfant vif et intelligent, sensible et généreux,
remuant et plein d’énergie comme sa mère, attiré par les grands espaces comme son
père. Il préférait les jeux extérieurs à l’étude et semblait se passionner par tout ce que
n’aimait pas Jean Cosset, les chevaux, les armures, les casques et les lances, les
combats, la guerre.
Bah ! se disait le marchand, pourtant vaguement inquiet de voir que l’enfant ne
tournait pas comme il le désirait, les choses vont s’arranger quand il comprendra que
le commerce est la meilleure façon de gagner richement sa vie.
Mais le marchand Cosset n’avait pas encore compris que, parfois, les générations
qui accumulent l’argent engendrent celles qui se plaisent à le dépenser.
V
Consciente des troubles qui surgissaient en France à vive allure, Yolande d’Aragon,
duchesse d’Anjou, se penchait sur le berceau de sa fille en souhaitant qu’elle soit forte
pour assumer, plus tard, la charge d’épouser le dauphin de France sans fortune, né
juste avant elle.
Mais, pour l’instant, la petite Marie somnolait, très éloignée des soucis et des
tourments qui l’attendaient. Qu’on ait décidé de la marier à Charles, dauphin de
France, ne la concernait pas encore.
Yolande, tout en couvant sa fille, semblait ressasser des souvenirs oppressants. Il
était évident que le petit Charles, privé de sa mère qui refusait de le voir, ne pouvait
pas être élevé seul, bien que sa nourrice Jeanne l’aimât profondément.
Un jour, la duchesse d’Anjou trouva une solution, celle de faire enlever l’enfant. Elle
proposa aux oncles du petit Charles de l’élever avec ses propres fils ‒ elle en avait
trois en bas âge ‒, arguant qu’il fallait le soustraire aux troubles de la capitale et aux
néfastes influences de la cour engendrées par sa mère Isabeau.
C’est ainsi qu’avant de réintégrer Bourges à la mort de Jean de Berry, qui lui avait
fait don de sa résidence de Mehun-sur-Yèvre, Charles grandit à l’abri des grosses
tours d’Angers, en compagnie de sa fiancée Marie en qui il avait une confiance
extrême, laquelle lui assura fidélité et affection toute sa vie.
Yolande d’Aragon entra, ce matin-là, d’un pas décidé dans l’atelier de Robert
Poinçon.
Assurément, il était temps de clore cette affaire de tenture restée en suspens
depuis si longtemps, faute de crédits nécessaires pour achever sa réalisation. Il est
vrai que les sommes qu’il fallait engager étaient si impressionnantes qu’elles
décourageaient les meilleures volontés qui acceptaient d’aider ceux qui avaient été à
l’origine du projet.
À vrai dire, Louis II d’Anjou s’était volontiers écarté de la politique intérieure de son
propre pays pour suivre avec assiduité cette affaire, et la folie du roi Charles VI, son
cousin, ne le concernait guère.
Trop préoccupé par ses deux trônes, ceux de Naples et de Sicile qui, pour lui,
représentaient une succession si prestigieuse qu’il ne désirait pas s’en défaire, dût-il
se battre jusqu’à mort, Louis écourtait ses apparitions, de plus en plus rares, en Anjou.
C’est ainsi que la duchesse Yolande avait repris d’une main solide le gouvernement
du territoire de son mari qui, à cause de ses longues absences, finissait par ne peser
que sur ses épaules. Avec une sagesse et une fermeté teintées d’une certaine
tolérance, elle menait son petit monde, bien décidée à ne pas le délaisser pour un
trône qui lui revenait de droit, celui de Sicile qu’à leur mariage Louis avait aussitôt
accaparé.
Peu importe ! Yolande préférait veiller avec vigueur sur ses trois fils, Louis, Charles
et René, et sur Marie, sa fille, laquelle était destinée au pauvre dauphin Charles qui
voyait son patrimoine diminuer à vue d’œil au fur et à mesure que les Anglais
avançaient en France.Dans la grande pièce de l’atelier, les yeux rivés au mur lui faisant face, Yolande
resta interdite. Sur les hautes-lisses verticales était fixée dans toute sa splendeur
l’une des six grandes tentures de L’Apocalypse de saint Jean. Elle s’étendait sur plus
de cent trente mètres et comprenait six ensembles dont chacun se composait de
quatorze tableaux juxtaposables, soit quatre-vingt-quatre panneaux.
Les couleurs de fond aux gammes infinies de pourpre et de bleu nuit alternaient
dans un éclat éblouissant, prêtant à l’atelier une dimension peu commune.
Yolande ne pouvait détacher son regard des grandes toiles d’où émanait une lueur
étrange. Il lui semblait que, là, en plein visage, lui arrivaient des coloris semblables aux
prestigieuses enluminures sur fins parchemins qu’elle possédait dans sa riche
bibliothèque. C’était plus beau encore que les luxueux objets qui lui venaient de
Naples, plus somptueux que les volumineux joyaux qu’enfermait son grand coffre à
bijoux.
Yolande n’avait nul besoin de forcer son regard. Tout éclatait devant elle comme un
sauvage et tardif automne qui brûlait de mille feux divers. Les pourpres violents se
mêlaient aux éclats d’azurite, aux ors lumineux, aux brisures d’argent, aux taches
d’ocres, de cuivre et de vert végétal qui çà et là se dispersaient en d’insoupçonnables
brillances.
Des deux fragments qu’elle avait sous les yeux, elle ne savait lequel préférer. Ils
étaient conçus de telle manière qu’ils formaient à eux seuls un tout. Et pourtant ils
s’intégraient à une histoire longue et mouvementée dont les scènes se suivaient les
unes derrière les autres.
L’une des tentures représentait un vieil homme qui, sous une voûte d’or dentelée,
érigée en flèche vers un ciel obscur, réfléchissait devant son pupitre sur un livre
ouvert. Toute la sagesse de l’instant, le savoir accumulé au fil des ans semblait se
refléter sur le visage du lecteur au repos. Et le ciel d’or et d’azur appelait à la sérénité
et à l’apaisement total.
L’autre fragment offrait une scène de vendanges sur fond pourpre criblé de petits
motifs d’or. Une treille chargée de raisins mûrs montait au ciel et deux anges sortant
d’une chapelle sollicitaient l’adoration du feu divin qui crépitait sous leurs pieds.
L’atmosphère se chargeait de l’opulence et de la richesse d’une nature bienfaitrice.
Quand elle se retourna, elle vit de plein fouet une autre scène immense et colorée,
La Moisson des élus. Dieu ! que ces blés dorés et chatoyants étaient beaux et que ce
jeune prince qui les cueillait avec une dévotion évidente ressemblait au jeune dauphin
qu’elle avait retiré des griffes d’une mère avide de richesse et de pouvoir !
Un frisson la parcourut. Non de peur, mais de doute. Un doute sur le destin
déséquilibré de cet enfant, une incertitude qui se mêlait de tristesse impuissante.
Saurait-il ou pourrait-il gouverner un jour son pays en toute quiétude ? Isabeau, sa
mère, commençait à faire courir un bruit infâme. Celui qu’il n’était pas le fils du roi et
qu’il n’avait pas plus droit au trône que le dernier des bâtards de France.
Yolande observa quelque temps sur la toile le dessin de l’enfant qui cueillait les blés
mûrs. L’allégorie qu’elle avait imaginée et transmise au peintre Jean de Bruges pour
qu’il la réalisât, telle qu’elle l’avait souhaitée, traduisait une idée réelle qui devait faire
son chemin : le dauphin récoltant un jour les bienfaits de ses valeureux aïeux, rois de
France.
Détachant son regard de l’ensemble parfait qu’offraient ces tentures, Yolande parutenfin s’apercevoir que Robert Poinçon discutait avec un personnage qu’elle ne
connaissait pas. Voyant qu’elle avait terminé son examen, il s’approcha d’elle.
— Je craignais, dame Yolande, dit-il en se courbant devant elle, que La Moisson
des élus ne soit pas achevée pour votre passage. Cela vous plaît-il ?
— Je serais bien ingrate de vous avouer le contraire, maître Poinçon.
Elle se tourna vers lui et plongea ses yeux dans les siens. Il avait une façon peu
commune de regarder les gens. Un éclat de braise traversait ses prunelles claires qui,
en des temps ordinaires, étaient aussi dorées que les épis de blé sortis de la moisson
allégorique tendue sur sa haute-lisse.
Yolande eut un sourire, l’un de ses sourires généreux et francs qui déployaient sa
grande bouche, offrant un visage avenant, séducteur, presque galant qu’elle savait
prendre lorsqu’elle était satisfaite et qu’aucun élément contraire ne venait distraire son
esprit.
Puis ce fut comme une question discrète qu’elle posait à maître Poinçon en
détournant légèrement son regard vers l’inconnu.
— Dame Yolande, voici Nicolas Bataille, l’un des tapissiers des ateliers de Bruges,
jeta maître Poinçon d’une voix basse et caverneuse, un peu cassée comme la corde
trop usée d’une viole.
— Ainsi, vous venez des Flandres, fit la jeune femme en détaillant avec un intérêt
soutenu le nouveau venu qui, à présent, lui faisait face. J’ai entendu parler de vous et
je sais que vous avez travaillé avec le célèbre Jean de Bruges sur plusieurs tentures
de cette Apocalypse.
— C’est exact. Et je m’en félicite. Mais nombre d’entre elles ont été faites à Paris
où je dispose aussi d’un atelier.
— On dit que vos compétences, mon cher maître, égalent celles de notre ami
Poinçon. J’ai donc beaucoup de plaisir à vous féliciter.
Puis elle s’enquit :
— Où en sommes-nous dans l’avancement de ces travaux ?
Ce fut Poinçon qui répondit avec une hâte évidente pour éviter que son compagnon
ne s’en mêlât et ne donnât une réponse erronée.
— Hélas, sur les tentures entreposées au faubourg Saint-Jacques, deux d’entre
elles restent encore inachevées.
La jeune femme esquissa une légère moue.
— Quel dommage ! C’est d’autant plus regrettable que le duc d’Anjou s’apprête à
rentrer de Naples pour les fêtes de Pâques. Il voulait voir la tapisserie dans son
intégralité.
— Je crains qu’aucun mur de château ou d’église ne puisse offrir la place suffisante
pour exposer l’ensemble de L’Apocalypse, fit observer Poinçon.
— Il s’agissait des murs de la grande cour carrée de notre château de Saumur,
répliqua Yolande. À eux quatre, ils font plus de quatre cents mètres. Cela aurait suffi.
Nous devons y célébrer des joutes à caractère très exceptionnel. Le déploiement de
ces tentures aurait eu un effet remarquable et j’avoue qu’il m’aurait plu, à moi aussi, de
les y voir.
Nicolas Bataille se courba, non que ses épaules se fussent affaissées, car c’était
un grand gaillard robuste et assez fort, aux muscles puissants et à la stature
imposante, mais, devant la déception de la duchesse d’Anjou, il parut gêné et détournales yeux.
Une fuite si soudaine dans le regard du maître lissier étonna Yolande. Elle eut un
instant de surprise qui se mua aussitôt en doute.
— Et les deux tentures qui restent à faire, ne sont-elles pas entre les mains de
maître Jacques Bourdin ?
— Si fait, dame Yolande. Si fait. Il nous a bien fallu déléguer un peu de ce travail.
— Pourquoi ? lança la jeune femme d’un ton sec. Manquait-on encore de crédit ? Il
me semblait que les finances avancées par le duc d’Anjou suffisaient pour que vous
puissiez respecter les délais que je vous avais imposés !
Sur le silence de ses compagnons, elle reprit :
— Qu’y a-t-il donc ?
— Ces retards sont dus à deux commandes passées par la reine Isabeau. Leur
fabrication devait s’effectuer avant l’achèvement de L’Apocalypse.
Yolande eut une grimace agacée. Elle fit quelques pas nerveux et s’écarta des deux
hommes. Qu’on exécutât les ordres de la reine de France avant les siens, soit. Mais
qu’on exécutât ceux de quelqu’un d’autre par le biais d’Isabeau était tout simplement
d’une inconvenance qu’elle ne pouvait supporter. Car ces commandes émanaient
probablement du duc de Bourgogne, son beau-frère, attaché à la cause de la reine
Isabeau, qui, à présent, reniant ouvertement son propre fils, œuvrait en faveur des
Anglais.
— Parlez-vous de L’Histoire de la Destruction de Troie ? s’enquit-elle avec
agacement, tout en revenant vers ses compagnons. Allons ! Allons ! Ne faites pas de
mystères. Je suis parfaitement au courant des productions lissières destinées à la
reine Isabeau et je sais que Philippe de Bourgogne, le frère de mon mari, a financé
cette commande.
Nicolas Bataille hocha la tête et maître Poinçon voulut parler, mais Yolande lui
coupa la parole.
— Ne me dites pas que cette commande lui est parvenue après la promesse que
Bourdin a faite sur le délai d’achèvement de L’Apocalypse ?
— En effet, dame Yolande. Pour Paris, il s’agit bien de L’Histoire de la Destruction
2de Troie . Mais, pour Bruges, c’est une autre commande qui retarde L’Apocalypse.
— Nous y voilà, jeta froidement Yolande. Et laquelle ?
— C’est une tapisserie de petite envergure, dame Yolande. Mais elle réclame des
fils de Chypre peu communs toujours longs à parvenir aux lissiers qui la
confectionnent. Il paraît aussi que le titre de cette œuvre n’a pas encore été ébruité.
— Le titre ! Mais vous le connaissez. Allons ! Point de mystère, maître Poinçon.
— C’est L’Histoire du roi des amants, commandée par la reine Isabeau.
À grands éclats nerveux, Yolande se mit à rire. Ce n’était guère dans ses habitudes
de pousser ainsi de telles exclamations bruyantes et saccadées qui, d’ailleurs,
n’étaient ni l’expression d’une joie soudaine ni celle d’un plaisir tardif.
Enfin, devant la mine dépitée de ses compagnons, elle se calma et reprit ses
esprits.
— Il est vrai que la reine Isabeau ne se gêne plus pour afficher ses fantaisies
adultères auprès de mon neveu Louis d’Orléans, pas plus d’ailleurs qu’elle ne se
cache pour se laisser courtiser par n’importe quel conseiller qui renifle son sillage
comme un chien courant suit son gibier à la chasse.Le tapissier Nicolas Bataille haussa les sourcils qu’il avait roux et arrondit sa
bouche aux lèvres épaisses. Voulait-il par ce signe impuissant excuser l’infâme reine
qui, outrageusement, trompait le roi malade et reniait son enfant ?
À cet instant, Yolande eût voulu lui lancer un regard désapprobateur, mais elle se
souvint qu’il avait travaillé en étroite collaboration avec l’enlumineur Jean de Bruges,
l’ami de son oncle le duc de Berry qui, comme elle, soutenait le dauphin. Alors, avec
son sens de la mesure et sa sagesse coutumière, elle laissa tomber ce point de détail
et revint à L’Apocalypse.
— Chaque panneau comporte-t-il une quinzaine de cadres identiques ?
— Ils sont tous composés de façon semblable.
Le bas de la longue robe que portait Robert Poinçon balaya le sol lorsqu’il se
déplaça pour aller se planter devant l’une des tentures. Une robe en étoffe noire
richement brodée d’oiseaux et de feuillages aux couleurs vives avec une encolure
carrée largement ouverte sur une chemise de batiste blanche. Il portait un médaillon de
bronze ciselé qui pendait à son cou où l’on voyait sa peau mate et velue, car la
chemise était elle aussi très échancrée.
De loin, Yolande le vit s’absorber dans le dessin des flammes orangées qui
s’élevaient aux pieds des anges. Quand il tourna son regard vers elle, elle aperçut ses
yeux qui prenaient cette lueur sombre, aiguë, tenace et elle devina que le cours des
choses l’agaçait lui aussi et que le retard pris par les ateliers de Paris et de Bruges
engageait sa propre responsabilité. Assurément, Poinçon ne pouvait mécontenter la
reine de France.
Il y eut un instant de silence. Apparemment moins gêné que son compagnon,
Nicolas Bataille le rejoignit et passa l’un de ses doigts sur le ciel azuré qu’offrait l’un
des immenses panneaux. Puis il le retira, satisfait devant la réalisation parfaite des
points couchés et serrés de la tapisserie.
Maître Bataille était, à l’inverse de son compagnon, grand, fort, le menton avancé,
la pommette saillante et le front large à demi dissimulé par une frange d’un brun-roux
assez violent qui contrastait étrangement avec son regard bleu de porcelaine.
— Hélas, fit Yolande en poussant un profond soupir, je suis triste que mon époux ne
puisse voir ce travail.
— Peut-être va-t-il rester en Anjou plus longtemps que prévu ?
Yolande secoua la tête. Tout son calme revenait.
— Les choses se passent très mal à Naples. Le trône est menacé et les armées
s’agitent. On craint une nouvelle rébellion des Napolitains.
Yolande leva les yeux sur La Moisson des élus. À quoi bon ressasser le quotidien
de sa vie et s’attarder sur une affaire de délais qui, encore une fois, n’étaient pas
tenus ?
Elle sentait que des empêchements, autres que des commandes en surnombre
auprès des lissiers les plus renommés de l’époque, viendraient ternir sa joie de voir
exposer l’intégralité de son Apocalypse. Commandée il y a fort longtemps, la tenture,
qui devait voir le jour dans la grande cour du château de Nîmes pour son mariage avec
le duc d’Anjou, n’était toujours pas achevée. Le serait-elle avant sa mort ? La mère de
Louis avait eu les mêmes soupçons, les mêmes regrets, disparue avant d’avoir pu
jouir des merveilleuses allégories représentées sur la toile.
— Maître Poinçon, tenez-moi au courant de l’avancement de cet ouvrage, voulez-vous ? Je vous en serai reconnaissante. Que mon époux et moi puissions exposer
une partie de L’Apocalypse si ce n’est la totalité dans la grande cour carrée de notre
château de Saumur, lors des prochaines joutes printanières.
V I
Une éblouissante surprise attendait Yolande quelque temps plus tard, car ce fut
l’intégralité de la tenture qui fut exposée dans la grande cour carrée du château de
Saumur.
On s’apprêtait à y fêter les joutes printanières, et si, précisément, celles-ci se
déroulaient dans la cour du château, un vaste espace aménagé à cet effet réclamait
un maximum d’éclat et de grandeur.
Bien que résidant rarement en ses domaines du Val de Loire, Louis d’Anjou aimait
ses châteaux. Les enjoliver, les agrandir était l’une de ses premières préoccupations
dont il laissait l’initiative à Yolande son épouse. La duchesse d’Anjou avait pris à cœur
le suivi des travaux indispensables. Louis, qui lui déléguait tous pouvoirs, s’accordait à
lui rendre hommage sur la compétence avec laquelle elle accomplissait sa tâche.
Et puis l’ambition de les rehausser par de belles architectures et de savantes
décorations allait de pair et exigeait un suivi et une surveillance assidus.
Le duc d’Anjou savait recevoir. Rien n’était trop luxueux, trop beau, trop riche pour
que l’œil de ses hôtes s’attardât avec émerveillement sur les splendeurs qu’il déployait
en ces grands jours de fête.
Les lumières jaillissaient de toutes parts, les écuries étaient astiquées, briquées,
reluisantes, avec de la paille fraîche en abondance, et les palefreniers eux-mêmes
sortaient leurs beaux atours, une livrée bleu et or qu’ils arboraient royalement en ces
grandes occasions.
Durant ces jours de joutes où Louis d’Anjou et Yolande d’Aragon offraient au regard
étonné de leurs invités cette tenture grandiose qui s’appelait L’Apocalypse de saint
Jean, le château de Saumur était en effervescence. Il étincelait dans tous ses ors et
chaque recoin était un hommage à la beauté du site.

En ce matin de mai où les joutes s’apprêtaient à se dérouler sous les yeux des
invités, Yolande avait tenu à ce que la gigantesque tenture de L’Apocalypse, enfin
terminée, soit exposée dans la grande cour carrée du château de Saumur.
Tout ruisselait d’azur et d’or jusqu’au ciel interminablement bleu percé par un soleil
éblouissant. Des fontaines, disposées aux quatre coins de la cour, dispensaient une
eau limpide à laquelle venaient boire les derniers visiteurs qu’un long voyage avait
retardés sur les routes. Et, sur les murs extérieurs, L’Apocalypse se déroulait,
rayonnante et superbe dans sa totalité.
Un peu plus tard, quand la centaine d’invités fut au complet et qu’on annonça le
début des tournois, les cavaliers se regroupèrent au centre de la cour, attendant que
les joutes commençassent. Ils étaient tous revêtus de leurs scintillantes armures, tels
des chevaliers de la haute époque. Gantelets, mentonnières, épaulières, genouillères,
cuissards, tout était en place. Vissés et revissés, les rivets tenaient solidement les
jointures. Pas un ne manquait. Les casques emplumés étaient relevés pour l’instant et
attendaient que le héraut sonnât le départ pour s’abaisser dans un claquement sec et
métallique.Droits sur leur monture harnachée et caparaçonnée de soie et de velours broché, la
hallebarde à la main, pieu fiché en terre et flèche tournée vers le ciel, l’extrémité
enrubannée aux couleurs de la noble dame choisie avant le combat, les jouteurs
s’affrontaient déjà du regard. Dans un instant, le héraut sonnerait le début de la joute
et, dans un nuage de poussière qui occulterait leurs silhouettes, ils s’élanceraient les
uns contre les autres jusqu’à ce que le plus valeureux restât en selle.
Les seigneurs les plus puissants, ceux qui ne joutaient pas, étaient tous réunis au
bas des tribunes, tenant des paris sur les jouteurs, qui, dans leur hâte à commencer le
combat, s’impatientaient. Dans les gradins élevés à trois étages et à l’arrière desquels
on avait accroché L’Apocalypse se tenaient les suivantes de la duchesse d’Anjou.
Une suite de dames fort prestigieuses qui, elles aussi, s’animaient dans des
conversations et des paris dont la teneur restait parfois très étrange.
Elles se trouvaient au premier rang des gradins et l’on pouvait en compter toute une
panoplie, complétée par celles dont la beauté n’était peut-être plus au goût du jour,
mais du moins dont la notoriété faisait encore du bruit. C’est ainsi qu’étaient présentes
la comtesse Valentine Visconti, Mariette d’Enghien, la comtesse de Provence et sa
suivante la belle Antoinette de Villequiers, la duchesse du Maine, Marguerite de Foix
l’épouse du duc de Bretagne, Marguerite du Hainaut, épouse du duc de Bourgogne, et
Marguerite de Sassenage.
Au second rang des gradins venaient s’ajouter d’autres jeunes et jolies filles qui
représentaient les provinces des seigneurs présents à ces joutes. Les tournois
avaient cet avantage de montrer des visages oubliés que la vie écartait parfois
longtemps des fastes de la cour. Et, en cette occasion, c’était le cas pour François II,
le duc de Bretagne, n’aimant guère que les festivités auxquelles il assistait se
déroulassent ailleurs que dans sa chère Bretagne. C’était également le cas pour la
duchesse de Bourgogne qui, elle aussi, ne se dérangeait guère en dehors de sa
province bien-aimée.
— Valentine, s’écria joyeusement Isabelle, la suivante de Yolande, je savais bien
que vous viendriez à ces joutes.
Elle embrassa sa compagne et se retourna vers la duchesse d’Anjou.
— Voyez, dame Yolande, j’avais raison.
— Ah ! belle comtesse, fit le vieux duc de Berry en regardant Valentine, qui tenait
dans ses bras sa levrette, Toscane, ces fêtes n’auraient eu aucun attrait sans votre
présence.
— Ciel ! J’entends là dans votre bouche un bien beau compliment. Vous
souvenezvous donc autant de mon visage ?
— Plus que vous ne pensez, ma chère, rétorqua le duc en saluant profondément
Valentine.
La comtesse de Provence et la duchesse du Maine esquissèrent un sourire. Elles
étaient les doyennes de cette belle assemblée. Mais, alors que l’une affichait un
visage aux masses pendantes et au corps rebondi, l’autre, malgré ses quarante-cinq
ans, arborait un visage jeune encore. Ses lèvres étaient aussi pulpeuses qu’au temps
de sa jeunesse et elle avait ce teint qui ne ternit point avec l’âge, d’un blanc crémeux
et d’une douceur soyeuse qui attire le regard. Certes, la duchesse du Maine avait
encore fière allure et Marguerite de Provence n’en affichait nulle jalousie. Elle tenait
toujours la main d’Isabelle dans la sienne.— Je me souviens, ma chère enfant, dit-elle d’un petit ton aigrelet, que mon époux
s’est trouvé fort déçu lorsque, autrefois, il a fallu que vous quittiez ma cour pour
rejoindre celle du duc d’Anjou. Vous ne regrettez pas, au moins ?
— Dame Yolande est une mère pour moi, fit Isabelle en souriant.
— Ah ! soupira la comtesse de Provence, si mon cher époux était encore de ce
monde, après son chagrin de ne plus vous voir, il eût été fort content de cette bonne
entente.
Elle hocha la tête.
— Mais il eût été fort contrarié de voir comment tournent les affaires du roi de
France.
— Que voulez-vous ? jeta la duchesse du Maine. Chaque génération a son
monarque. Laissons celui-ci à nos enfants. Ils s’en contenteront peut-être.
— Un roi faible à ce point ne peut contenter personne, intervint Mariette d’Enghien.
— Allons ! Pas de ressentiment, répliqua sa compagne. Regardons plutôt cette
merveilleuse tenture qui illumine nos yeux et ravit notre cœur.
Valentine, Toscane sur les talons, admirait la splendeur de L’Apocalypse dont les
motifs bleus, or et pourpres se mêlaient devant elle avec tant de grâce et d’harmonie.
Dans un thème qui symbolisait le Bien et le Mal, des anges s’affrontaient, ailes
déployées, lances à la main. Les soies rutilaient, les fils d’or étincelaient, l’azur du ciel
éclatait.
— Sa valeur est sans doute inestimable, dit-elle, sans autre commentaire.
Absorbée elle aussi par les allégories de la tapisserie, Isabelle hocha la tête.
— Pensez donc, dit Yolande, la commande avait été passée par le père de mon
époux dans le plus grand des mystères et le travail n’a été achevé que presque vingt
ans plus tard. Encore fallut-il que nous en réitérions la commande, car sa fabrication
n’était pas commencée.
— Vingt ans ! s’écria la comtesse du Maine.
— Dieu ! que le temps a filé, gémit Marguerite de Foix, dont l’âge avait malmené les
formes menues et légères d’autrefois.
Volubile, Isabelle, qui devait avoir le même âge qu’Antoinette regarda celle-ci
s’approcher. Elle poursuivit, en désignant du doigt le dessin de la tenture.
— Ma belle amie, regardez la splendeur de cet ouvrage !
La jeune Antoinette ne répondit pas. Son visage était levé vers les cavaliers qui
commençaient à se mettre en place.
— Il me semble, reprit Isabelle en riant, que vous regardez plutôt l’un de ces beaux
chevaliers.
Antoinette soupira. Elle portait son regard sur l’un des hommes dont le visage
casqué semblait tourné vers elle.
— C’est un jour exceptionnel que celui-ci, décréta la comtesse de Provence. Cette
tenture, ma chère Yolande, nous portera chance.
— Espérons ! fit Isabelle d’un ton légèrement déconcerté en remarquant le peu
d’intérêt que portait Antoinette devant l’objet de son propre émerveillement.
— Enfin nous pouvons l’exposer entière ! s’extasia Yolande, aussi volubile que sa
suivante devant un médaillon tissé qu’elle caressait du bout des doigts.
— C’est étonnamment beau, lança étourdiment Antoinette, qui observait de façon
plus attentive encore le jouteur à la lance dont l’extrémité était enrubannée d’un finvoile couleur groseille entouré d’un filet d’or.
Il tournait toujours son casque emplumé vers elle. Les autres observaient le héraut
qui s’apprêtait à sonner de la trompe. Rangés dans un ordre impeccable, les jouteurs
attendaient que l’assemblée installée sur les gradins soit complète pour commencer
les combats.
Contrariée que son amie ne soit pas plus attentive au sujet qui l’absorbait avec tant
d’enthousiasme, Isabelle revint à la charge.
— Antoinette ! Regardez cette continuité dans le dessin et la couleur. Cela ne vous
impressionne-t-il donc pas plus que votre chevalier ?
Avec un soupir agacé, Antoinette se tourna vers la tenture. En effet, plus de cent
vingt mètres se déroulaient sur les murs extérieurs en une histoire unique faite de
fragments les plus divers, où le ciel et l’enfer se disputaient une place de choix, où la
morale et l’honneur affrontaient la vilenie et la honte, où le feu dévastateur des
flammes s’opposait au champ de blé doré, apaisant et bienfaiteur.
Le Bien et le Mal s’affrontaient à chaque séquence. L’ordre et le désordre se
défiaient, la sagesse combattait la démence et le bon droit bafouait l’idolâtrie. Les
visions du saint apôtre Jean étaient représentées en allégories de toutes sortes,
tissées en un point si serré, si parfait, à l’envers comme à l’endroit, qu’elles
ressemblaient à des peintures. Une belle tenture, certes, que convoitaient les cours
les plus riches d’Europe.
— Antoinette ! tenta une dernière fois Isabelle, avez-vous pris le temps de
l’observer entière ? Dieu seul sait si vous la reverrez dans son intégralité telle
qu’aujourd’hui.
Cette fois, elle paraissait irritée. Elle haussa les épaules.
— Dans son intégralité ! Mais oui, Isabelle, vous me l’avez déjà dit.
L’homme casqué tournait encore la tête vers Antoinette et agitait le bout de sa
lance sur laquelle flottaient les couleurs de la jeune fille.
— Oh, ma douce amie ! s’écria sa compagne carrément dépitée, ne brodez-vous
point vous-même pour vous occuper si peu d’une telle merveille ? Avez-vous remarqué
la finesse des fils d’or et le chatoiement du fin fil d’Arras ?
— Bien sûr, Isabelle.
— Ah ! dites-moi, intervint soudain Marguerite de Sassenage, qui est ce bel athlète
qui se tient à l’extrême droite dans le rang des armes de Bourgogne ?
— Mais c’est le seigneur d’Octanville ! s’écria Mariette d’Enghien.
— Vous le connaissez bien, il me semble. N’est-il pas un ami de la reine Isabeau ?
— Allons ! Plus qu’un ami, rétorqua Yolande.
La comtesse de Sassenage arrondit la bouche.
— L’a-t-elle aussi mis dans son lit ? chuchota-t-elle à l’oreille de la duchesse
d’Anjou.
Comment ne pas entendre ? Le chuchotement avait été si fort que l’assemblée
entière en avait profité.
— Est-ce une calomnie ? rétorqua Mariette.
Chacun savait que la provocante Mariette d’Enghien faisait partie des amies intimes
de la reine Isabeau et que celle-ci la tenait au courant de ses exploits amoureux.
— Ma chère, intervint Yolande en se tournant brusquement vers Mariette, ce n’est
pas une calomnie. Chacun sait que c’est une vérité.Marguerite de Sassenage étouffa un petit rire.
— Dieu ! que notre époque est vilaine ! Une reine de France qui se vautre dans le lit
de tous ceux qui l’accueillent.
Mais un bruit de trompe stoppa les propos hasardeux qui s’apprêtaient à tomber des
bouches les plus sarcastiques. Dans la cour, le duc d’Anjou rendait un salut au jouteur
qui s’était approché de lui. Un grand, beau et distingué chevalier, mais qui n’avait pas
revêtu son armure. Habillé tout de jaune, pourpoint, cotte, haut et bas-de-chausses, il
était doré jusqu’à ses cheveux coupés au carré qu’il n’avait pas recouverts. Il se
courba devant le duc d’Anjou d’une façon attentive et courtoise.
— Que le ciel m’emporte aussitôt, si je ne me trompe, s’exclama Antoinette, en
lorgnant le nouveau venu qui discutait avec le duc. C’est le jeune seigneur fils du duc
de Savoie.
Antoinette soupira et leva ses yeux bleus sur le héraut qui reprenait sa trompe pour
sonner un nouvel accord. Le silence se fit. Mais on entendit chuchoter le duc d’Anjou à
l’oreille de son compagnon qui n’avait pas encore pris congé de lui. Un autre héraut
prit la relève. Le son de la trompe était plus grave et plus puissant, comme celui qui
s’élève en pleine forêt un jour de grande chasse. Puis, brusquement, il se mêla aux
premiers accords perçant l’espace, plus aigus et plus hauts.
Quand la sonnerie des trompes se tut, ce fut Antoinette qui murmura, en se
penchant vers sa compagne.
— Pourquoi ce jeune seigneur ne joute-t-il pas ? Je vois d’ici, parmi les cavaliers,
Aymard de Poitiers, qui n’est encore qu’un adolescent.
— Le seigneur de Poitiers a dix-huit ans, alors que le fils de Savoie n’en a que
quinze. Il est trop jeune encore, répliqua Valentine. C’est pourquoi son père est seul à
relever le défi.
— C’est un bel adolescent, apprécia la comtesse de Provence par-dessus l’épaule
d’Antoinette. Mais de grâce, ma chère petite, même s’il n’est pas sur le terrain de
combat, contentez-vous de celui à qui vous avez donné vos couleurs.
Yolande se leva, fit un signe, et la foule, subitement, se dressa pour applaudir les
jouteurs.
Dans un nuage de poussière, dix cavaliers s’élancèrent parmi lesquels on
remarquait le duc de Touraine, le duc d’Anjou, le duc de Nemours, Charles
d’Angoulême, François II, le duc de Bretagne et le tout jeune Aymard de Poitiers. Une
ruée de jouteurs vint s’abattre contre eux dans un bruit de cliquetis d’armes et de
sabots qui raflaient le sol. Les uns contre les autres, à présent, lances dirigées vers
l’adversaire, on entendit se frôler le cliquetis des hallebardes et grincer les armures.
— Il me semble que c’est le duc de Nemours qui est à l’extrême droite, fit Isabelle
en se penchant en avant au risque de basculer par-dessus la rambarde protégeant les
gradins.
— Attention, mon amie, la mit en garde le duc de Berry, plus volontiers porté sur les
arts que sur les combats.
— Ah ! soupira Isabelle en se penchant plus encore.
— Voyons, ma chère enfant, poursuivit Jean de Berry, je ne vous connaissais point
cette ardeur pour les joutes. Si vous vous penchez davantage, vous allez verser sur la
piste.
La comtesse de Sassenage, une belle blonde plantureuse qui, tout à l’heure, avaitprovoqué une discussion houleuse, portait une guimpe blanche dont les bords
encadraient un visage rougi par l’excitation. Avec un enthousiasme débordant elle
applaudissait les jouteurs. En fait, elle n’en observait qu’un seul qui, à l’aube, lui avait
demandé de porter ses couleurs. C’était le seigneur de Bonneuil, un petit cavalier vif
et intrépide se mesurant pour l’instant au duc de Nemours, lequel portait les couleurs
d’Isabelle.
— Ah ! murmura Antoinette, contre qui se bat le sire de Courtheuse ? Il me semble
que c’est le duc de Nemours.
— Non ma mie, s’écria la comtesse de Provence, si le sire de Courtheuse est bien
celui qui porte l’écharpe écarlate bordée d’un filet d’or semblable à votre robe, c’est
plutôt avec Charles d’Angoulême qu’il se trouve en difficulté.
— Mais, c’est qu’il se défend bien ! s’écria joyeusement la provocante Mariette
d’Enghien dont l’œil noir et les boucles tout aussi sombres s’évadaient follement de sa
coiffe.
Elle criait et riait face aux cavaliers. Antoinette s’était levée et acclamait les
jouteurs à grands cris et l’assemblée commençait à s’exciter.
Le jeu des cavaliers paraissait fort différent : certains employaient la force, d’autres
la ruse et l’adresse. C’était le cas de Nemours, qui déstabilisait ses adversaires avec
une habileté sans pareille. Il faut dire que Nemours et ses amis d’Anjou s’entraînaient
à satiété dans la grande cour du château de Saumur avec les chevaux les plus
valeureux qui soient et qu’en s’exerçant ainsi ils cultivaient beaucoup plus l’adresse
que la force et la violence, principaux atouts de la cour de Bourgogne.
Le seigneur d’Octanville venait de chuter fort malencontreusement et le combat
venait à peine de commencer. Quelle disgrâce !
Un cri s’éleva dans la foule, venant du second rang des tribunes, rompant soudain
les paris et les propos aigres qui commençaient à échauffer les dames. Lancés,
poussés par une houle déchaînée et furieuse, le duc d’Anjou et Charles d’Angoulême
s’acharnaient sur les sires de Bonneuil et de Rumilly, les obligeant à plier sous la ruse
de leurs coups. Bientôt, leurs lances se brisèrent et les morceaux volèrent en éclats
sur la piste. Les écuyers des deux cavaliers disqualifiés se précipitèrent pour les
relever afin d’éviter que les chevaux déchaînés ne les écrasassent davantage. Un
désordre momentané se fit sur la piste, mais dès que les seigneurs Bonneuil et Rumilly
furent partis, traînés par leurs écuyers en sueur, l’ordre revint et les combats reprirent.
— Disqualifiés, exulta Isabelle, ils sont disqualifiés ! Je vous avais bien dit que les
couleurs de la Bourgogne ne l’emporteraient pas sur celles de l’Anjou.
Ah ! certes, la sage petite Isabelle ne regardait plus, à cette heure de totale
euphorie, les splendeurs des couleurs et des points que formait la tenture de
L’Apocalypse.
— C’est juste ! cria le duc de Berry, ce sont Anjou et Angoulême qui remporteront la
victoire. Ah ! là… Regardez ! Le duc de Bretagne devient virulent. Ah ! il sera peut-être
le champion.
Il est vrai que le duc François II, lance déployée devant lui, s’avançait comme un
fou aux côtés de Charles d’Angoulême, qui semblait lui prêter main-forte. Mais Jean
sans Peur l’arrêta net, lui barra la route en maintenant son cheval en position
carrément verticale, et le triomphe du duc de Bretagne ne fut que de courte durée. Une
seconde plus tard, il le forçait à chuter. Marguerite de Foix, son épouse, poussa un criet faillit s’évanouir. Une sueur abondante coulait sur son visage devenu cadavérique.
Un médecin, cria le duc de Berry. Vite, un médecin !
— Détachez sa guimpe et délacez son corps de cotte, jeta brièvement Yolande en
regardant où en était son époux dans le combat violent qui l’opposait à Jean sans
Peur.
Le médecin arriva presque sur-le-champ. Habitués aux vapeurs de ces dames
quand l’une d’elles devenait trop sensible et tombait momentanément dans
l’inconscience, un ou deux médecins et quelques apothicaires traînaient toujours dans
l’assemblée. L’homme tapota ses joues et lui fit respirer une fiole qui dégageait une
forte odeur. Marguerite revint à elle et s’épongea le front. Un écuyer vint annoncer que
le cas de son époux était sans gravité et qu’il était déjà sur pied.
Mais, à présent, les joutes prenaient un rythme plus rapide et plus violent. Deux
cavaliers tombés venaient d’entraîner la chute d’un troisième. Ce dernier était le duc
de Bourbon, qui n’eut pas la chance de son adversaire, le duc de Bretagne, car l’on fit
circuler le bruit qu’il avait un bras cassé et une mauvaise blessure à la tête.
— Parfait, lança froidement Isabelle, cette fois, ce malotru n’aura pas le plaisir de
serrer le trophée entre ses gants de fer.
— Isabelle ! lui reprocha Yolande d’un ton amusé.
Elle connaissait la rancœur qu’éprouvait la famille d’Isabelle pour celle des Baujeu,
qui leur avait usurpé des terres leur appartenant dans le comté d’Auvergne, du côté de
Clermont-Ferrand.
— Pierre de Baujeu, poursuivit-elle, n’a obtenu qu’une seule fois le triomphe, c’est
bien peu à côté de ceux remportés par Nemours, Anjou ou même Angoulême.
— Oh, regardez, Aymard de Poitiers se déchaîne contre Jean sans Peur qu’il ose
attaquer. À qui appartient l’écharpe de soie qu’il balance au bout de son épée ?
Une petite voix s’éleva au second rang :
— C’est la mienne.
— Eh bien, venez à côté de moi, ma chère enfant, proposa Yolande. Il se pourrait
que votre galant fasse des miracles.
La jeune fille qui se leva était rose et timide. À peine seize ans et déjà le soleil dans
les yeux. Sa robe bleue tranchait avec sa surcotte en velours groseille et ses cheveux
noirs flottaient librement sur ses épaules. Il fallait être encore une enfant, pensa
Yolande, pour harmoniser de telles couleurs et laisser ses boucles folles danser dans
son dos !
— N’êtes-vous point la petite de Saint-Francœur ?
— Oui, ma dame, souffla la jeune fille.
— Aymard de Poitiers est-il votre chevalier ? s’enquit Antoinette.
— C’est celui que je dois épouser.
— Bravo ! s’exclama Yolande. Vous avez là un galant que je trouve fort brave et qui
promet de faire des merveilles le jour où il partira en guerre. Les Anglais ne lui
résisteront pas.
Un nouveau cri déferla dans la foule. C’était le cheval de Charles d’Angoulême qui
se précipitait, tête baissée, vers le sire de Courtheuse, lance tendue à l’horizontale.
Quand elle heurta celle de son adversaire, qui la leva trop tard pour ne pas être
désarçonné, les deux chevaux firent un bond violent en arrière, levant trop
impétueusement les jambes avant, battant l’air dans un chaos furieux. Puis l’un deschevaux retomba en équilibre, mais l’autre poussa des hennissements de peur et
s’esquiva sur la gauche pour éviter d’être transpercé. Les étriers durent se heurter,
l’élan que fit le cavalier adverse pour jeter sa lance le propulsa dans le vide, et, de son
corps appesanti par l’armure, il vint fracasser le flanc du cheval qui lui faisait face.
Désarçonné, l’autre jouteur fut éjecté, lui aussi, tant le coup avait été brutal.
Ils tombèrent lourdement sur le sol. Leurs écuyers arrivèrent aussitôt. Charles
d’Angoulême se releva promptement et courut sur le bas-côté de la piste, entraînant
son cheval avec lui pour éviter qu’il se fît renverser. Mais le sire de Courtheuse fut
moins rapide. Peut-être était-il blessé quand son écuyer le traîna hors de la piste. Il ne
bougeait pas et Yolande vit avec effroi son cheval heurter celui de son époux qui
revenait au grand galop vers le duc de Bourgogne. Il ne put éviter le pauvre cheval
affolé qui, dans sa panique, fut touché et tomba sur le flanc dans un cri déchirant.
Il fallut qu’un autre écuyer, muni de toute sa dextérité, vînt déblayer la voie, car
l’animal gémissait, barrant le passage aux jouteurs qui restaient en lice.
À présent, la piste se clairsemait. Les adversaires s’affrontaient avec une savante
brutalité qui devait bientôt tourner en hargne. Chacun cherchait à déstabiliser l’autre, à
le déconcentrer par une attitude, une tactique, un geste nouveaux et subits.
Jean sans Peur se battait contre Louis d’Anjou alors qu’un jeune seigneur,
jusqu’alors resté dans l’ombre et peut-être trop assuré de sa victoire, s’acharnait
contre Nemours, qu’avait rejoint le duc de Touraine.
Peu après, sous les huées et les cris déchaînés, on vit Nemours glisser de son
cheval et tenter de se redresser, mais la rapidité du galop l’en empêcha, et, comme il
chevauchait aux côtés du duc d’Anjou, il l’entraîna sur le sol dans un bruit de fer battu.
La foule criait, délirait et tapait du pied sans vergogne. Ah ! ce petit Aymard de
Poitiers menait bien son jeu. Le voilà qui se trouvait seul en piste face au terrible Jean
sans Peur dont la seule idée était de n’en faire qu’une bouchée. Mais quelle bouchée !
Que pouvait faire ce jeune puceau inexpérimenté contre la pratique mille fois exercée
d’un lutteur acharné ?
Ils se jaugèrent un long instant d’un bout à l’autre de la cour, lance pointée vers le
ciel et heaume relevé.
On entendit hurler la foule quand le duc de Bourgogne, poussé par une violente
détente qu’il devait peaufiner depuis longtemps, heaume toujours levé, se rua vers
Aymard, qui n’avait pas prévu cette attaque. Bouclier en avant, Jean sans Peur pointa
sa lance vers lui dans un galop effréné alors que son jeune adversaire n’avait pas pris
le temps de s’élancer ni même d’abaisser son heaume, l’obligeant à contre-attaquer
sur-le-champ.
Jean sans Peur voulut à nouveau utiliser une ruse, mais, prudent et averti, cette
fois, son jeune adversaire l’esquiva. Son œil restait aux aguets, son pied nerveux, sa
main adroite. Son cheval était fougueux, rapide et s’écartait chaque fois qu’un coup
sec venait heurter sa lance. Aymard parait le choc au plus vite, ce qui provoquait un
déséquilibre que l’autre devait parer à son tour en s’accrochant fortement à la selle de
son cheval.
Aymard de Poitiers chevauchait un genet d’Espagne impétueux et vif qui suivait
minutieusement les mouvements de son maître. Soudain, il chargea comme un taureau
sauvage, rua, et la lance du jeune homme vint briser celle de son adversaire. Mais
Jean sans Peur n’avait pas chuté. Sans doute était-il en très mauvaise position,pourtant il restait encore vissé sur son cheval. Et il avait à son actif trop de combats
dans le corps pour se laisser berner par un freluquet qui osait lui en remontrer devant
toute une assemblée.
Dans cette position, il ne pouvait gagner. Du moins pouvait-il encore faire tomber
son adversaire en chutant avec lui afin qu’il ne soit pas le vainqueur. Vidée lui vint
qu’en accrochant les bords de la cotte de mailles qui recouvrait son adversaire il
pouvait le faire basculer et peut-être, s’il s’y prenait bien, le désarmer aussitôt.
La foule hurlait. Antoinette et Isabelle pouvaient à présent se mêler au délire,
maintenant qu’elles n’avaient plus à craindre pour l’honneur de leur écharpe tombée à
terre que n’avaient pu rattraper leurs galants. Assurément, se disaient-elles, ils
auraient pu remporter la victoire si la chance avait été de leur côté, mais le festin qui
suivrait effacerait les déconvenues.
La ruse de Jean sans Peur ne servit pas les plans qu’il avait échafaudés tout à
l’heure, car son jeune adversaire porta le coup fatal qui l’envoya au sol.
Aymard emportait la victoire avec un brio incontestable. C’était un grand gaillard
élancé, distingué, au visage net et franc, au large front dégagé sous lequel deux yeux
bleus s’attendrissaient à souhait lorsqu’il parlait au beau sexe. Il avait tout pour plaire,
tant aux demoiselles en herbe qu’aux dames suffisamment mûres pour ne pas en être
à leur premier amant.
De loin, il fit un signe à la demoiselle de Saint-Francœur. Puis, jusqu’au soir, les
joutes et les tournois se succédèrent sous le chatoiement des couleurs de
L’Apocalypse. Après viendrait la remise des trophées.
V I I
Seize années s’étaient écoulées depuis ces mémorables joutes au château de
Saumur où Marie d’Anjou, la fille de Yolande, avait été élevée en partie avec ses trois
frères.
Ayant épousé depuis peu le jeune dauphin Charles, elle venait de quitter
Mehun-surYèvre à la demande de sa mère tout en sachant que cet impératif concernait Charles.
Quand elle aperçut enfin les créneaux et les grosses tours d’Angers se détacher
dans un ciel serein et pur, elle fut saisie d’émotion.
Le cheval de Charles avait disparu de ses yeux depuis que les trois cavaliers
avaient amorcé la grande côte qui menait au pont-levis. Marie ne s’en soucia pas. Elle
connaissait si bien le chemin qui conduisait aux douves du château qu’elle l’aurait
trouvé les yeux fermés. D’ailleurs, Prima Donna, la jeune jument que son père, Louis
d’Anjou, lui avait ramenée de Naples, piaffait déjà de joie à la vue des tourelles qu’elle
non plus ne pouvait oublier.
Les chariots qui la suivaient bringuebalaient car le chemin qui montait arrêtait leur
élan pris à l’entrée de la ville.
— Philibert, cria Suzon, occupe-toi des chevaux, je descends voir si dame Marie n’a
besoin de rien.
Le palefrenier saisit la longe et tira le véhicule pour l’engager plus aisément sur la
raideur du chemin. Philibert, totalement soumis à Suzon, n’enfreignait guère ses ordres
surtout lorsqu’ils étaient lancés avec une telle audace. C’était un garçon si pusillanime,
si craintif ‒ il n’était à l’aise qu’avec les chevaux ‒ qu’il n’osait regarder une fille du
château sans rougir comme un coquelicot.
Alors que Toinette et Francette s’amusaient de l’air effarouché du jeune palefrenier,
Suzon courait à grands pas vers Marie, qui s’apprêtait à descendre de sa monture.
Francette avait cet air déluré et fripon que n’avaient ni Suzon ni Toinette. Les yeux
futés et la bouche volubile, elle en perturbait plus d’un par ses œillades ciblées et le
déhanchement voluptueux de son corps qui troublaient ces jeunes seigneurs qu’elle
trouvait tous plus beaux les uns que les autres.
D’ailleurs, Francette avait peaufiné sa façon de les arrêter net dans la cour du
château quand ils sautaient de cheval et demandaient à voir le dauphin. Toujours là,
fidèle au poste dont elle s’était approprié les avantages, le puits !
Le puits avec sa margelle de pierres blanches, sa crémaillère qui tintait
gaillardement chaque fois qu’on la hissait et le seau toujours empli d’eau fraîche qu’elle
n’hésitait pas à offrir généreusement comme s’il s’agissait d’un présent de coûteuse
facture.
Francette avait aussi mis au point une autre technique élaborée avec le plus grand
soin : « Sire, que votre chemise est grise, la poussière du chemin l’a bien malmenée »,
disait-elle au jeune seigneur qui ne pouvait qu’approuver la proposition déguisée.
Alors, Francette poursuivait, en tendant le gobelet d’eau fraîche qu’elle puisait dans le
seau : « Sire, si vous le désirez, apportez-moi votre chemise, ce soir, je vous la
remettrai en forme et vous pourrez repartir propre et frais comme un prince. »— Philibert, cria-t-elle au palefrenier, qui s’était placé entre les deux chevaux,
quelques pas en avant, et dont chaque main tenait fermement une longe, Suzon
n’attend que tes caresses. Pourquoi ne les lui offres-tu pas ?
Francette n’attendait ni un palefrenier ni un valet pour les mettre dans son lit. Il lui
fallait un prince, et, si prince il ne pouvait y avoir, elle trouverait bien un jeune seigneur
se laissant séduire par la flamme ardente de ses yeux.
Philibert ne répondit pas. Ce fut Toinette qui rétorqua :
— Philibert n’a pas besoin de tes conseils. Et, à présent, il n’est plus nécessaire de
tenir les chevaux puisque le chemin mène directement au château.
C’était si vrai que tous étaient descendus de chariot. Cuisiniers, valets, servantes
s’apostrophaient avec les mots qui convenaient à leurs tâches respectives.
— Ah ! mais c’est qu’il faut que j’y aille, marmonna Philibert à Geoffroy qui
conduisait le deuxième chariot du convoi. Sauf votre respect, demoiselle Suzon, c’est
à Marie d’Anjou que je dois obéissance.
Puis, fier de sa soudaine audace devant l’air interloqué de Francette, il courut vers
Marie qui, aidée de Suzon, s’apprêtait à descendre de cheval. Elle sauta de sa
monture, légère comme une gazelle, effleurant à peine la main que Dunois lui tendait.
— Tiens, Philibert, dit-elle en se retournant vers le palefrenier, détache Prima
Donna et assure-toi qu’elle prenne sa ration d’avoine et qu’elle se repose ensuite.
Nous partirons sans doute demain à l’aube et la route sera longue.
Puis, tendant les rênes du cheval à Philibert, elle lui jeta un sourire engageant.
Philibert était grand, le regard bleu azur, le visage osseux et allongé, encadré de
grands cheveux blonds qui retombaient souplement sur ses épaules minces, et, si ce
n’eût été cet air un peu triste et trop craintif qui l’affadissait, le jeune homme aurait pu
être beau.
Il saisit le mors de Prima Donna et acquiesça de la tête.
— Occupe-toi bien d’elle, Philibert, et veille surtout à ce qu’elle se repose.
Charles et Gontran, l’écuyer du duc d’Armagnac, l’encadraient alors que Dunois lui
tenait toujours la main. Les mœurs de la vieille chevalerie n’étaient pas encore tout à
fait éteintes et Jean Dunois pouvait être fier d’avoir été choisi par Marie, depuis leur
tendre enfance, pour être son chevalier servant.
Enfin, Marie lâcha la main de Jean et retint entre ses doigts le bord de sa robe
recouvert par un surcot qu’elle releva légèrement, découvrant un fin soulier en peau de
chevreau blanc. Ses épaules étaient dégagées, offrant un cou long, mince qui
prolongeait gracieusement un buste délicat à la gorge menue. Une crépine recouvrait
ses cheveux noirs et brillants que Suzon avait torsadés autour de son visage.
Ce fut dans un bruit de roues de char, de claquements de fouets et de piaffements
de chevaux que les véhicules vinrent s’aligner dans la grande cour du château. Un
brouhaha s’ensuivit. Maîtres d’hôtel, servantes, valets, chambrières de la maison
d’Anjou arrivaient à grands cris.
Dame Yolande suivait. Elle serra tout d’abord sa fille entre ses bras et l’embrassa
affectueusement. Il lui plaisait de voir Marie ainsi. Rose d’émotion et de plaisir à l’idée
de passer quelque temps, si bref soit-il, sur les lieux de son enfance.
Elle étreignit aussi Charles et le tint longtemps contre elle. Lorsqu’elle l’écarta de lui,
elle plongea ses yeux dans les siens. Il ne lui fallut guère de temps pour se convaincre
qu’une forte inquiétude lancinait son esprit.Certes, Charles était presque son fils, et le dauphin l’aimait comme une mère. La
duchesse d’Anjou l’avait élevé en partie depuis le jour où son beau-frère, le duc de
Berry, lui avait amené l’enfant apeuré accroché derrière lui sur son cheval. Comment
pouvait-il en être autrement ? Elle lui avait inculqué toutes les valeurs nécessaires à
son équilibre, la foi, la force, l’espoir et l’amour grâce à Marie, sensible et généreuse.
Aux yeux du dauphin, face à la marâtre Isabeau, Yolande incarnait une fée
bienveillante, douce et rassurante.
La duchesse d’Anjou quitta le regard inquiet de Charles puis salua Dunois et
Gontran.
— Ma bonne mère, s’exclama Charles en s’efforçant de prendre une attitude plus
assurée qu’il n’y paraissait, qu’allons-nous faire avec ces massacres permanents qui
ne cessent d’agiter le peuple dans la capitale ? Devons-nous vraiment partir ?
Comme pour répondre à sa demande, deux jeunes écuyers pénétraient dans la
cour, Lucas Cosset et Thomas de Beaupréhaut.
— Hélas, répondit Yolande, je crains que ce ne soit encore plus nécessaire depuis
ces horribles carnages.
Elle soupira. Ses trois fils, Louis l’aîné, Charles le cadet et René le plus jeune,
arrivaient sur les pas des jeunes écuyers.
Les trois garçons de la duchesse d’Anjou étaient de solides gaillards, amateurs de
sport équestre, vaillants combattants et l’âme guerrière comme celle de vieux soldats
chevronnés.
Ils avaient été formés pour soutenir le futur roi de France, quitte à s’opposer
violemment à la maison de Bourgogne et, de toute évidence, à déclencher des conflits
auprès d’Isabeau, la reine, qui, face au pauvre roi fou et enfermé, gouvernait selon
ses propres intérêts, c’est-à-dire sans aucun scrupule.
Avec l’aide de Yolande et du duc d’Anjou, chacun d’eux s’était constitué une petite
armée, certes bien mince, mais fidèle et déterminée, afin d’appuyer l’effort des
Armagnacs, qui, pour l’instant, se faisaient tuer dans la capitale par les Bourguignons
devenus des soldats sanguinaires.
Yolande était fière de ses fils. Éduqués sans morale stricte, assujettissante ou
lourde. Elle avait su leur inculquer le sens de la vérité et de la droiture. Une sorte
d’éthique de cette vieille chevalerie française qui tendait à disparaître et qui manquait
tant à cette jeune génération issue de la maison de Bourgogne.
Hélas, la duchesse le savait, le dauphin et sa suite aussi. Tous ceux qui étaient
issus du vaillant Philippe le Hardi, ceux qui avaient reçu de leur aïeul, Jean le Bon, la
Bourgogne en héritage, ne cherchaient qu’à vaincre en écrasant les autres.
Les trois fils de Yolande se tenaient face à leur mère, attendant que la discussion
s’engage.
L’aîné, Louis, devait plus tard devenir le troisième duc d’Anjou. C’est lui qui avait
hérité les traits et la prestance de sa mère. Son corps fin, élancé, habile au maniement
des jeux équestres, des joutes et des combats à cheval, se déployait comme une
feuille de saule frémissante au souffle du vent sur l’arbre.
Charles, le deuxième, d’allure plus trapue, avait une ossature puissante et des
muscles roulant sous sa peau brune comme celle d’un pur Espagnol, dont, bien sûr, il
tenait les origines. Charles d’Anjou devait obtenir la province du Maine.
Enfin, le troisième, René, celui qui, plus tard, allait hériter du comté de Provence,était le plus grand et le plus fort sans pour autant être le plus téméraire. René avait
pris la force de son père et la culture de sa mère, ce désir permanent qu’elle avait
d’apprendre et de savoir. René aimait lire, écrire, regarder un livre ou un manuscrit
enluminé, écouter de la harpe, de la flûte, du clavicorde ou admirer une belle église aux
vitraux éclairés.
Enfin Marie, la seule fille de Yolande qui, malgré les aléas d’une conjoncture
étouffante et malsaine, devait un jour devenir reine de France, s’efforçait de rester
tranquille et sereine.
Que d’oppositions marquaient les tempéraments de Marie et de sa mère !
Énergique, déterminée, femme de tête, Yolande d’Aragon ne cherchait pas à changer
la nature de sa fille trop rêveuse et trop délicate. Pourquoi s’inquiéter puisque Marie,
malgré sa générosité de cœur et sa bonté à toute épreuve, n’était nullement
soumise ? Ne fallait-il pas pour Charles une épouse douce et compréhensive ?
Marie tenait pourtant quelque chose de sa mère, et ce n’était pas la moindre des
qualités, sans doute cet instinct de la prudence qui minimisait les drames et les
malheurs. Et, à cette heure, il valait mieux amoindrir le désastre qui jaillissait de
partout que d’en attiser les violences.
Faute de pouvoir les étouffer, Marie cherchait plutôt à apaiser les esprits échauffés.
C’est du moins ce que pensait aussi Yolande. Née à Saragosse, fille du roi d’Aragon
et petite-fille de Jean le Bon, elle associait l’âpre et violente Espagne à la douceur de
l’Anjou. D’une beauté classique et sobre, grande, mince, le nez puissant mais bien fait,
des lèvres charnues et sans mollesse, le menton volontaire et le front large. Un front
qui prenait chez elle toute l’envergure d’un charme sans fioriture. Le mariage de l’Anjou
et de la province d’Aragon avait réuni les deux dynasties que de vieilles querelles
opposaient depuis fort longtemps.
Charles et ses compagnons discutaient âprement. À nouveau, il fallait que Yolande
leur apportât à la fois autorité, confiance et sécurité, ce qui n’était guère facile compte
tenu de la complexité du moment. La duchesse d’Anjou, mère tendre et aimante,
craignait qu’une expédition mal organisée n’entraînât un accident fatal.
— Tu dois te rendre à Paris, Charles. Il le faut. Vous partirez demain à l’aube. Mes
fils ont tout prévu. De mon côté, je vais faire préparer votre garde. Hugues de Noyers,
votre ancien précepteur, ainsi que Pierre de Bauvan et Hardouin de Maille vous
accompagneront.
Tout en discutant, ils arrivaient au château. La grande salle d’entrée était assez
sombre, peu de fenêtres venaient en éclaircir l’ensemble. De lourds meubles de style
breton ‒ bahuts, coffres, fauteuils, chaises à bras ‒ recouvraient d’épais tapis aux
coloris assez sobres.
— Il vous faut tenter de voir votre mère, reprit Yolande.
Charles eut un haut-le-corps.
— Il le faut, insista-t-elle.
— Mais Isabeau de Bavière est sous l’emprise de Jean sans Peur, ne put
s’empêcher de répliquer Marie en voyant la pâleur envahir le visage de son époux.
— Qui peut l’affirmer ? C’est peut-être le contraire.
Gontran s’interposa.
— Voulez-vous dire que Jean sans Peur aurait pu tomber sous la séduction
d’Isabeau parce qu’elle détient quelques vagues pouvoirs de régence ?— Ce n’est pas une certitude, mais c’est à prévoir.
— Mère, intervint l’un des fils de Yolande, à mon sens, il faut que Charles discute
avec Jean sans Peur avant de voir sa mère.
— Mon fils, l’arrêta la duchesse d’Anjou, discuter avec le duc de Bourgogne me
paraît hasardeux, pour ne pas dire impossible.
D’un geste nerveux, Charles mordillait sa lèvre inférieure. Apparemment, il était
dans une angoisse à peine maîtrisable à la seule idée de voir sa mère.
— C’est impossible, ma bonne mère, dit-il enfin. Je ne veux plus voir cette femme.
Quant à parler à ce traître de Jean ! Qu’ai-je à lui dire ?
— Charles, vous oubliez qu’après la mort de Louis, votre frère, vous êtes le
nouveau dauphin. Rien ne peut effacer cela. De plus, et cela complique fortement les
choses, votre père est enfermé, incapable de dire un mot cohérent. Il paraît que ses
crises actuelles sont permanentes.
Gontran intervint à nouveau.
— C’est juste, dame Yolande. Mais il s’avère aussi qu’au nom de la reine Isabeau,
Jean sans Peur, le duc de Bourgogne, a institué à Paris une sorte de gouvernement.
Je l’ai vu, moi, écuyer de messire d’Armagnac, publier un manifeste pour réclamer les
pleins pouvoirs.
— Raison de plus, affirma Yolande. Cela n’en est que plus urgent. Il faut que
Charles voie sa mère pour tenter un rapprochement entre elle et la France.
— N’y a-t-il pas un autre moyen ? murmura timidement Marie.
Comment pouvait-elle ignorer, la pauvre Marie, que si Charles voyait sa mère cela
le déstabiliserait davantage, tant il était perturbé par les bruits calomnieux qui
couraient à son sujet ?
— Non. Il n’y en a pas d’autre. C’est aussi le seul moyen de rapprocher les
Bourguignons et les Armagnacs. Pierre de Bauvan et Hardouin de Maille disent que les
Parisiens obéissent.
— Obéissent à qui, mère ? questionna son fils René.
— Aux plus forts ! s’écria Dunois. Aux plus forts ! Les Parisiens sont des girouettes.
Il se tourna vers Gontran.
— C’est vrai. Ce sont des linottes. Notre seule chance réside dans le fait que les
vivres commencent à manquer et qu’un marché noir s’installe. Cela va peut-être les
faire réfléchir.
Perplexe, Yolande hocha la tête.
— On dit qu’un conseil va se tenir à Montereau. C’est peut-être là qu’il faudra vous
rendre ensuite. Mais Paris reste votre premier objectif. Partez demain à Bourges où
votre armée est regroupée et, de là, vous rejoindrez la capitale.
— Mon armée ! murmura le dauphin dans un triste sourire.
Jean Dunois vint à lui et, affectueusement, posa une main douce mais ferme sur
son épaule.
— Charles ! Votre armée existe encore. Bauvan et de Maille y ont veillé.
— Une armée sans les Armagnacs !
— Nous les retrouverons à Paris.
— Du moins ceux qui restent, précisa René d’Anjou.
— Allons, jeta Jean, rassurant, il reste encore assez de combattants armagnacs
pour venir gonfler nos rangs. Les deux écuyers qui se tenaient près de Yolandeobservaient l’air attristé du dauphin. La duchesse d’Anjou se tourna vers eux, leur fit
signe d’avancer puis, tranquillement, s’adressa à Jean Dunois.
— Voici deux jeunes écuyers que nous avons formés, ici, à Angers. Ils ont reçu un
enseignement équestre intensif et sont rompus à tous les exercices de combat. Ils
sont prêts à vous suivre, Jean, et à vous jurer fidélité.
Puis elle se tourna vers Charles.
— Voici Lucas Cosset et Thomas de Beaupréhaut. Ils seront le bras armé de votre
ami fidèle. J’en réponds comme de moi-même.
Au nom de Lucas Cosset, le dauphin haussa les sourcils, et Yolande expliqua :
— Lucas n’a aucune ascendance noble, mais c’est un vaillant garçon, honnête et
courageux. C’est le petit-fils d’un riche marchand qui vous aidera à financer la solde de
votre armée. Or, vous le savez, nous avons grand besoin d’écus pour faire face aux
Bourguignons et aux Anglais.
Elle lança un coup d’œil sur le jeune homme, qui ne semblait pas effarouché.
— Plus tard, reprit-elle en lui souriant, s’il se comporte vaillamment, nous
l’anoblirons.
Le dauphin hocha la tête d’un air de consentement. Le regard franc et généreux de
Lucas lui plaisait. Il ouvrit la bouche pour manifester sa satisfaction, mais la duchesse
d’Anjou poursuivait déjà.
— Quant à Thomas de Beaupréhaut, son père a servi dans les troupes des
Armagnacs et s’est fait tuer à Azincourt. Son courage est aussi grand que celui de
Lucas. Ils feront du bon travail avec vous.
Ce fut Lucas qui s’approcha le premier du dauphin et de Jean Dunois.
— Nous vous jurons fidélité jusqu’à la mort, prononça-t-il d’une voix grave, la main
levée et le regard droit. Oui, messire ! Nous le jurons.
V I I I
Peu de temps plus tard, revenue à Mehun-sur-Yèvre, Marie avait repris ses
habitudes. Levée tôt ce matin-là, elle se dirigea d’un pas leste vers les ateliers
d’enluminures qui jouxtaient ceux de haute-lisse désertés depuis que la célèbre tenture
de L’Apocalypse de saint Jean avait été achevée. Jean de Bruges y avait travaillé
bien que la fabrication de celle-ci eût été réalisée en grande partie dans les ateliers de
maître Poinçon et de maître Bataille, rue Saint-Jacques, à Paris, et dans les Flandres.
Les ateliers d’enluminures du Val de Loire n’étaient point fermés et travaillaient
même activement. Depuis que Jacquemart de Hesdin était mort, suivi par les frères de
Limbourg qui lui avaient succédé, Jean Colombe avait pris la relève. Son talent
indéniable apportait les changements de style dus à l’époque. Changements qui se
traduisaient par diverses façons comme celle de traduire un modelé à petits traits
parallèles, visibles à l’œil nu, ou d’apposer des plaques de couleurs violentes
rehaussées d’or et de rouge groseille.
Employés par le duc de Berry durant de longues années, les frères de Limbourg,
e enlumineurs néerlandais du début du XV siècle, illustrèrent les Très Riches Heures
du duc de Berry. Ce bel ouvrage constituait un immense et minutieux travail représenté
par un lourd manuscrit dont la calligraphie venait s’embellir de riches enluminures. Les
lettrines de celles-ci étaient si fines et si détaillées que certaines représentaient un
véritable petit tableau qui, à lui seul, était un chef-d’œuvre.
Il en était de même avec les tapisseries historiées qui constituaient, elles aussi, de
véritables œuvres dont les scènes diverses se succédaient au fur et à mesure que les
pièces en augmentaient l’ensemble. Tel était le parfait exemple de L’Apocalypse de
saint Jean, autrefois déroulée dans la grande cour carrée du château de Saumur.
Les créateurs tisserands et les enlumineurs étaient considérés par les seigneurs
qui les employaient comme des amis fidèles. Ils mangeaient souvent à leur table et
participaient à toutes les fêtes qu’ils organisaient dans leurs châteaux. Et Jean de
Berry, le plus grand mécène de tous les temps, était de ceux-là. Quant aux résidences
dans lesquelles il les invitait, Dieu sait si elles étaient nombreuses !
Que ce fût en son hôtel de Nesle, en son château de Lusignan, en celui de Dourdan
ou de Mehun-sur-Yèvre, le duc de Berry, qui ne pouvait faire moins que ses frères les
ducs d’Anjou et de Bourgogne, avait toujours vécu dans un luxe quasi royal. Un faste
qui, d’ailleurs, avait souvent dépassé celui de son frère le roi Charles V. Mais, à
présent que celui-ci n’était plus et que le pauvre roi dément régnait sur la France ‒ ou
plutôt la fourbe Isabeau ‒, le vieux duc de Berry mesurait la valeur de son mécénat
avec ses neveux d’Anjou et de Bourgogne.
Quarante ans plus tôt, les frères de Limbourg avaient dirigé les travaux des Très
Riches Heures avec un zèle et une compréhension qui les avaient rendus maîtres
dans l’art de l’enluminure. Personne d’autre qu’eux, à part Jean de Bruges au temps où
il dessinait les cartons de L’Apocalypse, et si ce n’était à présent ce jeune Colombe,
qui commençait à étonner par ses prouesses artistiques et inventives, n’avait suégaler leurs travaux.
Jean de Berry poursuivait son mécénat dans le faste et la grandeur, et, bien que la
France se déchirât entre Armagnacs et Bourguignons, il s’enfermait des heures
entières dans l’immense labyrinthe que lui offraient son art et sa culture, tirant ses
ressources financières de ses immenses possessions situées au centre du pays.
Puissant allié de Yolande d’Aragon, Jean de Berry avait joué, auparavant, un grand
rôle dans la vie du dauphin. Un jour, en pleine tourmente, alors qu’Armagnacs et
Bourguignons entrés par la porte Saint-Germain se ruaient dans Paris, Jean de Berry
quittait son hôtel de Nesle, s’élançait à cheval sur la route de Bourges, emportant
avec lui un enfant qu’il venait de tirer des tours de la Bastille. Une fuite marquante qui
devait amorcer l’installation en Val de Loire de toute une dynastie, celle des Valois.
Durant presque cent cinquante ans, on verra les rois français sillonner la Loire et ses
environs, résidant de château en château, les construisant, les agrandissant, les
embellissant.
Ce jour-là, le dauphin Charles, accroché à la selle du cheval fougueux de Jean de
Berry et dont le nez s’enfonçait craintivement dans le dos de son oncle, jurait de ne
jamais s’installer dans cet affreux Paris qui le reniait en faveur des Anglais. Sur cet
incident regrettable commençait la longue marche de la royauté dans les pays de
Loire.
Après cette fuite où Jean de Berry avait enveloppé l’enfant dans une chaude
couverture pour ne pas contrer le galop effréné de son cheval risquant de refroidir ses
fragiles épaules, il l’avait accueilli en son château de Mehun-sur-Yèvre. Isabeau de
Bavière, haïssant son fils, ne viendrait certes pas l’y chercher, encore moins ceux qui
laissaient la France aux Anglais.
Mehun-sur-Yèvre ! Une résidence de rêve avec son lourd socle crayeux sur lequel
s’érigeaient de belles tours crénelées aux toitures gris-bleu qui s’élevaient en plein
ciel, aux murs en pierre blanche percés de fenêtres, aux toits à crêtes et aux
poivrières effilées. Sur les bords des terrasses couraient des balustrades et entre les
arcades arrondies s’étageaient des jardins intérieurs ombragés et fleuris. Un château
qui prenait une allure immortelle dans les riches manuscrits enluminés de Jean de
Berry.
Car, bien qu’ayant pris de l’âge, le dauphin Charles y vivait encore,
s’enthousiasmant sans cesse sur les multiples trésors que son oncle avait accumulés.
Accompagné de la jeune Marie d’Anjou qu’on lui avait donnée pour épouse le jour de
ses seize ans, le dauphin avait appris à aimer le faste qui constituait désormais son
ordinaire. Et, puisque Jean de Berry était un collectionneur né, Mehun-sur-Yèvre
recelait de multiples splendeurs. Des joyaux et des œuvres d’art qu’il achetait aux
marchands italiens, aux Juifs byzantins ou autres transitaires connaissant ses goûts et
ses envies.
Si Jean de Berry jouissait de belles et somptueuses résidences disséminées dans
le centre de la France, Louis d’Anjou possédait, outre son château d’Angers, celui de
Saumur. Édifié sur le socle d’une vieille forteresse si bien que la silhouette de la
demeure équivalait en prestance et en beauté celle de Mehun, et la vie qu’on y menait
était semblable. On y recevait avec une magnificence incomparable parents et
familiers, on s’y faisait accompagner par des grands chambriers, servir par des
échansons, des panetiers, des écuyers tranchants, on y chassait le cerf, l’ours et lesanglier dans les forêts sombres et touffues. On y coulait des heures de largesse et
de détente. On oubliait que Paris se laissait étouffer par une royauté qui glissait
lentement vers l’Angleterre.
Le château de Saumur où Marie avait passé quelques années de son enfance, la
partageant avec celui d’Angers, était aussi une brillante demeure. Les pignons des
toitures, que son frère René avait remplacés plus tard par des ardoises, avaient été
coulés en plomb et l’envolée des tourelles blanches et des clochetons ciselés qui
s’apparentaient fort à ceux de Mehun-sur-Yèvre perçaient avec une grâce aérienne le
ciel angevin.
Les forteresses de Saumur avaient été assiégées durant les guerres, mais la mère
de Marie, Yolande d’Aragon, qui avait pris Saumur en estime, malgré l’obligation de
résider à Angers ou dans ces petits manoirs champêtres fort accueillants comme ceux
de Launay, Chanzé, Beaufort ou Baugé, ne l’avait pas pour autant abandonné. Et
Saumur, si souvent reconstruit, restauré, fortifié, défiait l’Anjou de ses enluminures
bleu et or.
Marie se pressa. Une inquiétude la saisit soudain. Dès sa visite aux ateliers
terminée, elle devait s’assurer que le moral de Charles se relevait. Passant
actuellement par une phase de désespoir à la suite de doutes que sa mère avait
insufflés dans son esprit au sujet d’une éventuelle bâtardise, le dauphin se tourmentait
sur ses origines exactes. Ne disait-on pas à Paris que sa mère avait compté tant
d’amants que personne ne pouvait être sûr de l’authenticité du sang royal qui coulait
dans les veines de sa progéniture ?
Et voici qu’à présent, à l’exception de ceux qui le soutenaient, on remettait en
cause sa propre naissance. Charles passait alors par des périodes de confiance et de
découragement qui déstabilisaient son état psychique.
De plus, il savait que l’atmosphère de la capitale suait de façon malsaine et
dangereuse. Que voyait-il autour de lui, le jeune dauphin de France, si ce n’étaient les
émeutes, les intrigues et les guerres intestines où la force anglaise alliée à la trahison
bourguignonne étouffaient le pays de ses ancêtres ?
Marie arrivait près des ateliers. Elle leva les yeux vers les tourelles du château qui
se découpaient dans le ciel gris et satiné. Dieu ! qu’elle aimait Mehun et son site
réconfortant et charmeur ! Elle pensa soudain que, passé le printemps, elle serait au
château d’Angers, puis, quand l’hiver accrocherait son givre aux fenêtres, elle partirait
encore, escortée de sa cour et de la vie quotidienne qui s’y rattachait. Ainsi suivraient
le mobilier, les tapis, les tableaux, la vaisselle, ses livres et ses broderies, les artistes
même, pour le climat plus doux de Saumur.
C’était le début d’une cour itinérante qui devait durer plus d’un siècle. Une cour qui
se déplaçait de cité en cité, de château en château, selon le rythme des saisons, les
besoins et les plaisirs de la chasse, de la pêche et la nécessité de se nourrir
directement des produits des domaines.
De plus, la France envahie par les Anglais obligeant les rois à reculer dans leurs
domaines, le Val de Loire allait devenir légendaire par la floraison de ses châteaux.
Nul autre pays, à cette époque, ne verra l’éclosion si soudaine et si riche d’une
architecture témoignant de la métamorphose du pouvoir. Entre Orléans, siège d’une
petite monarchie, et Nantes, capitale des ducs de Bretagne, s’organisait une partie
acharnée jouée par les grandes provinces de France.De Charles VII, qui, délibérément, après la guerre de Cent Ans, allait choisir de
s’installer dans les châteaux du Val de Loire plutôt que dans un Paris volage et
infidèle, jusqu’à l’avènement d’Henri IV, qui choisira le Louvre pour se faire aimer des
Parisiens, se déroulera le cycle royal de la Loire.

Marie pénétra dans l’atelier d’un pas agile. La grande pièce qui sentait l’huile, le
vernis et la colle chaude la rassura, atténuant les tourments qui l’avaient assaillie ce
matin même quand, posant les yeux sur Charles, il lui avait paru si triste qu’elle avait
hésité à le quitter.
Pourquoi fallait-il que ses propres inquiétudes la reprennent alors qu’il lui fallait au
contraire rassurer son jeune époux ? Si Charles passait fréquemment d’une euphorie
extrême à un découragement intense comme celui où elle l’avait trouvé la veille, c’était
bien à elle de l’en faire sortir.
Dans ces instants, Marie tentait l’impossible pour égayer les pensées qui venaient
assombrir son esprit. Mais celles qui étaient venues récemment le frapper avaient été
si perturbantes que le pauvre dauphin n’avait pas fermé l’œil de la nuit.
Son cousin Philippe, comte de Nevers et fils aîné du duc de Bourgogne Jean sans
Peur, se rendant à Paris, était passé par Mehun et s’y était arrêté. Invité à y rester
pour la nuit, il avait tenu un étrange discours à Charles, l’assurant que sa mère
Isabeau ne l’avait point procréé avec le roi. De tels propos avaient été déjà lancés,
mais, cette fois, le nom que Philippe avait annoncé à son cousin l’avait fortement
ébranlé.
Être le fils de Louis d’Orléans et non celui du roi de France, voilà qui pouvait
bouleverser le dauphin et amener bien des scrupules dans son esprit déjà embué par
une couronne qui lui échappait chaque jour davantage.
En poussant la porte de l’atelier, Marie s’efforça d’oublier. Des yeux, elle fit le tour
de la première pièce. Des jeunes apprentis broyaient les couleurs. Des pots de poudre
s’alignaient, regroupés par teintes. La jeune femme s’approcha, puis, se penchant
délicatement, huma avec délice les flacons odorants. Un arôme subtil s’en dégageait.
— Les ors ont-ils été livrés, Jacquemin ? demanda-t-elle en se redressant.
— Hier, dame Marie. Maître Colombe m’a dit de les étaler là-bas.
Il désigna du doigt le fond de la pièce où les feuilles d’or avaient été déposées.
Elles arrivaient en lames, aussi fines que des ailes de libellules et plus chatoyantes
que la rosée sous le soleil levant.
Quittant le regard de Marie, Jacquemin reprit son travail. Il appliquait une première
couche d’or sur des lettrines que maître Colombe avait tracées.
— Laisse bien sécher, lui cria Théodore, qui, terminant son apprentissage, passait
à présent ouvrier, ce qui lui permettait de donner des ordres et des conseils au jeune
Jacquemin. Laisse bien sécher, le résultat dépend de ta première surface. Plus elle
est lisse et unie, plus les suivantes seront homogènes.
Il portait une pile de feuillets qu’il déposa devant Jacquemin. Marie y jeta un œil
intéressé. Les pages étaient réglées en rouge et portaient des mentions en écriture
cursive tracée dans la marge pour indiquer au calligraphe où le début du texte devait
commencer.
Théodore, qui rêvait de passer préparateur de maquette, se plut à informer Marie.
— Le calcul de la mise en page n’a pas été parfait, dit-il en redressant son busteassez menu, et le calligraphe a été obligé de modifier le calibre de son écriture pour se
tenir dans l’espace prévu.
— Est-ce là le travail que ma mère a commandé à maître Colombe ?
e Jean Colombe, peintre, enlumineur du XV siècle, avait pris la suite des travaux des
frères de Limbourg.
— En effet, les sept premières pages de ce psautier ont des lettrines dont les
rinceaux s’échappent en marge.
— Ceux du lundi au dimanche. Maître Colombe a commencé les dessins à la plume.
Jacquemin et moi devons recouvrir le ciel et les fonds.
Un bruit de pas fit se retourner Marie. Un homme grand et blond, portant belle allure
malgré le grand tablier taché de pourpre et de bleu d’outremer qui entourait ses
hanches, une fine barbe un peu rousse parfaitement taillée encastrant le bas de son
visage, pénétra dans la pièce.
— Dame Marie ! s’exclama-t-il en abaissant son visage sur la main que lui tendit la
jeune femme. Le psautier que m’a commandé Madame votre mère me remplit de joie.
Ma tête fourmille d’inspiration.
— À ce point ! fit Marie, joyeuse.
— Tenez, regardez l’office auquel est consacré le lundi, je l’ai représenté par une
miniature reprise dans les Très Riches Heures du duc de Berry.
— Je l’ai reconnue, maître Jean, fit Marie en souriant. N’est-ce pas la miniature qui
figure dans le purgatoire ?
— Ce n’est pas sa réplique exacte. Venez, je vais vous en montrer la preuve. Vous
me direz ce que vous en pensez.
Il l’entraîna dans la pièce suivante où il broyait ses couleurs à la molette sur un
marbre qui recouvrait une partie de sa table. Détrempées ensuite dans de l’eau, on y
mêlait un liant afin d’en assurer la conservation sur le vélin.
Pas plus d’une dizaine de couleurs s’alignaient. Quand Jean Colombe fit passer
Marie devant ses préparations, il eut un frisson de joie. Rien ne lui plaisait tant que l’on
admirât ses couleurs. Et quelles couleurs !
Jean Colombe disposait du plus beau bleu qui existait à l’époque, l’azur d’outremer,
un bleu aussi profond que fluide, entièrement composé de lapis-lazuli que le duc de
Berry faisait venir d’Orient. Un autre bleu venait le compléter. C’était l’azur
d’Allemagne, tiré des minerais de cobalt de Saxe, moins transparent que l’outremer et
que Jean Colombe utilisait pour ses dégradés de ciel.
Ses verts, l’un à base minérale, l’autre à base végétale, et son vert de Hongrie,
extrait d’une sorte de cristal que l’on appelait malachite, lui servaient à colorer les
robes des femmes ou à teinter ses paysages de printemps. Son vert de flambe, à
base d’iris sauvage, était pilé et mêlé à du massicot jaune, une célèbre recette qui
provenait de l’héritage des frères de Limbourg. Quant aux rouges, ils étaient
pratiquement tous chimiques. Deux de ses aides chauffaient du vif-argent avec du
soufre pour obtenir du sulfure de mercure dont Jean Colombe tirait son vermillon. En
chauffant de la céruse, il obtenait du minium, un autre rouge plus dense qui avec ses
jaunes, ses ocres, ses sanguines servaient à réaliser ses roches et ses paysages
d’hiver.
Enfin ses blancs de céruse et ses noirs de fumée, ses roses tirés d’un bois de
teinture dont il faisait une décoction et ses violets tirés du tournesol achevaient decompléter son éblouissante palette.
Jean Colombe s’assura du regard extasié avec lequel Marie observait ses couleurs,
puis il attendit quelques instants et lui présenta un feuillet.
— Dans les Très Riches Heures, j’ai représenté les morts entraînés dans un fleuve
de feu imaginaire alors que dans le psautier de dame Yolande j’y ai dessiné les
flammes.
— Vos couleurs ont changé, maître Colombe.
— C’est juste, soupira-t-il. Je m’inspire désormais de la conception de Dante où tout
est plus cru, plus vrai, où la couleur prend le pas sur la forme et le dessin.
— Maître Jean, dans le psautier de ma mère, vos offices consacrés aux saints
sont-ils de nature aussi ardente ?
Mais, arrêtant son regard sur un paquet de feuillets soigneusement disposé à l’un
des angles de la table, elle n’attendit pas sa réponse et s’écria :
— Oh ! mais vous poursuivez l’œuvre des frères de Limbourg. Ce repentir de David
n’y figurait pas, que je sache.
— En effet.
Sous la grande miniature qui représentait un David fort théâtral, à la mine
pathétique, agenouillé devant un ange, Jean Colombe avait peint une scène de bataille
dont les ors n’étaient pas encore secs. Juste une touche de bleu d’outremer, celui d’un
ciel au-dessus d’une tente dressée, venait en éclairer l’ensemble.
Un recoin dans l’atelier de Jean Colombe servait aux séchages successifs que
nécessitaient les diverses phases pour que la dorure soit au point ; un autre recoin
moins exigu se trouvait à l’opposé de la pièce. On y effectuait les opérations finales
d’enluminure. Un rayon de soleil passait à travers une mince ouverture et s’accrochait
sur les ors pour en restituer tout un ensemble d’une luminosité parfaite.
— Irez-vous à la cour de Bourgogne, maître Jean ? questionna soudain Marie en
élevant jusqu’à elle un pot qui contenait sans doute un mélange qui devait durcir la
couleur lorsqu’elle était apposée sur le parchemin.
Comme le peintre ne répondait pas, elle reposa le petit récipient sur la table et
reprit :
— Mon cousin Philippe de Nevers m’a confirmé, ce matin, le mariage de sa sœur et
du comte de Savoie. L’aviez-vous ouï dire ?
Jean Colombe hocha la tête en un signe affirmatif.
— Alors, saviez-vous aussi qu’Amédée de Savoie, son futur époux, désirait votre
présence en son domaine ?
Il hocha à nouveau la tête.
— Et qu’avez-vous décidé ?
Il s’approcha de Marie et observa quelque temps les minuscules gobelets d’eau qui
servaient à humecter les couleurs et qui attendaient que l’on y plonge les fins pinceaux
alignés sur le rebord de la table. Ils étaient tous longs et effilés, en poil de martre, et
leur manche en bois de santal rouge.
— Ce que votre cousin vous a affirmé avant de partir ce matin, dame Marie, je le
tenais déjà de votre mère.
— Cela ne me donne pas votre réponse.
Tout au fond de la pièce, le foyer crépitait. Il restait allumé presque en permanence
si bien que l’atelier cessait rarement de fonctionner. L’âtre entretenait un feu doux etléger. Un aide qui n’avait pas plus de douze ans s’activait à le maintenir dans cet état
de somnolence.
Jean Colombe s’approcha du foyer et observa quelque temps le jeune garçon qui
s’appliquait. Sous une grille noire, le charbon était presque incandescent. Une chaleur
lente et tenace émanait aux alentours et le rougeoiement des braises se confondait
avec la poudre grise des cendres chaudes.
Puis il se pencha sur les pots dont le contenu bouillait doucement.
— Les mélanges sont au point, signifia-t-il à son apprenti, tu peux préparer les ors.
Où est la colle de parchemin ?
— Là ! fit le jeune garçon en montrant la grille de fer posée sur le foyer et sous
laquelle un petit récipient contenait la préparation.
— La pâte est-elle assez chaude ?
— Oui, maître Jean. Assez chaude et assez ferme. Je crois que nous pouvons
l’utiliser.
— Alors, apporte-la à Jacquemin, il doit recouvrir d’or le troisième psaume avant ce
soir. Dis-lui de laisser les rinceaux que j’ai tracés en marge. Je les recouvrirai
moimême.
Il se retourna vers Marie. Celle-ci plongeait son regard dans sa direction.
— Vous ne m’avez pas donné votre réponse, insista-t-elle avec une pointe d’ironie.
Le duc de Bourgogne vous aurait-il proposé de meilleurs avantages que le duc de
Berry ?
Un léger sourire passa sur le visage de maître Colombe. Il avait un corps long et
mince, le port du buste fier, l’allure d’une certaine jeunesse malgré ses trente ans
passés et, sans l’extrême rigueur qui s’échappait de son œil bleu et froid et le pli
profond qui barrait son large front, ses jeunes apprentis ne l’eussent guère écouté.
Ses cheveux blonds et fins, qu’il attachait dans sa nuque avec un grand ruban de
velours noir, tombaient souplement sur ses épaules et quelques boucles frisées
venaient perturber la ligne sobre et droite de son front, laissant voir le grand pli qui s’y
dessinait.
— Maître Jean, le silence que vous opposez à ma question m’inquiète.
— Lors de sa dernière visite, dame Yolande m’a commandé trop de travaux pour
que je vous quitte, Marie, dit Jean à voix basse.
Puis il prit la main de la jeune femme et la porta à ses lèvres.
— Merci, Jean. Cela me chagrinerait fort.

— Charles, mon doux ami, fit Marie en se penchant vers le visage morose de son
jeune époux. Oubliez cette médisance qui n’a été lancée par votre cousin Philippe que
pour vous déstabiliser et vous amoindrir.
— Mais si cet affreux soupçon était justifié ?
— Pourquoi voulez-vous qu’il le soit ?
— Ma mère m’aime si peu.
— Oubliez votre mère, reprit Marie en soupirant. Isabeau de Bavière a d’autres
soucis en tête que l’avenir de son denier fils.
— Marie ! Elle m’a renié. Et, pis, on dit qu’elle a tant d’amants que…
— Charles, oubliez, je vous en supplie. A-t-on colporté de tels bruits sur votre jeune
frère Philippe, mort il y a quelques années à peine ? Et le décès de Louis, dauphinavant vous, a-t-il suscité de tels propos ?
Charles haussa tristement les épaules, affaissées par la lassitude et l’amertume,
aussi épuisées que son visage où, malgré son jeune âge, deux rides profondes
barraient déjà son front.
— Mes frères ! Ils sont tous morts, Marie ! Aucun n’a pu relever ces défis qui me
minent. Ils sont tous morts après avoir été dauphins chacun leur tour.
Il la regarda, une lueur de dépit dans les yeux.
— Et maintenant que je suis dauphin moi-même, je n’ai plus la certitude que je suis
le fils du roi.
Une larme brilla dans ses yeux et Marie se jeta contre lui.
— Charles, ne pleurez pas. Je vous en prie. Il est certain qu’un jour vous serez roi
de France.
— Vous le croyez vraiment ?
— J’en suis sûre.
— Ah ! Marie, que ferais-je si je n’avais auprès de moi votre douceur et votre
patience ? Puisque vous me l’assurez, je veux bien le croire.
Mais, comme pour donner tort aux rassurantes paroles de Marie d’Anjou, le jeune
écuyer de Charles, Jean Dunois, arriva sur la terrasse où se trouvaient les deux
jeunes gens.
— Messire Charles, commença-t-il d’un ton essoufflé tant il avait dû courir pour
venir jusqu’à eux, votre cousin Philippe de Nevers avait à peine enfourché son cheval
que Gontran, l’écuyer de votre oncle Bernard d’Armagnac, sautait à terre dans la cour
centrale du château.
— Ah ! s’écria Charles en se précipitant vers lui, mon bon Dunois, dis-moi vite où il
se trouve.
— Mais il arrive, seigneur Charles. Il arrive encore tout habillé de sa cotte de
mailles et de son heaume à peine relevé.
— A-t-il de mauvaises nouvelles ?
— Hélas ! fit le jeune homme en esquissant un triste sourire.
Marie avait pâli et ses grands yeux noirs s’étaient remplis d’effroi. La seule chose
ressortant de cet incident, qui n’annonçait rien de bon, avait eu au moins cet avantage
qu’il avait tiré Charles de son apathie.
Elle suivit à petits pas les deux jeunes gens jusqu’à la cour centrale du château où
les palefreniers emmenaient le cheval tout suant de messire Gontran, afin qu’il se
reposât à l’écurie du château après avoir enfourné une bonne dose d’avoine fraîche.
Devant le puits qui s’élevait au milieu de la cour et que la margelle cerclait de ses
pierres blanches, les chambrières Suzon et Toinette tiraient, en discutant alertement,
un seau d’eau fraîche plein à ras bord que leurs mouvements hâtifs faisaient déborder
sur le sol. Derrière elles, Francette, la lingère, les regardait faire distraitement,
coulissant un regard plus direct au beau cavalier qui venait de mettre pied à terre.
Quand le seau d’eau fut appuyé solidement sur le rebord de la margelle, les trois
soubrettes regardèrent franchement le gentilhomme, qui ôtait son casque d’un geste
prompt.
— Ce qu’il est beau, chuchota Suzon.
Tais-toi, murmura Toinette à son tour. Il nous regarde.
— Je parie, dit Francette, en calant son panier de linge sur sa hanche mouvante,que si je passe près de lui, frôlant sa cotte de mailles, notre beau messire ne jettera
les yeux que sur moi seule.
Mais, déçues, elles n’eurent pas le plaisir d’en savoir davantage, car deux
silhouettes fondaient littéralement sur le gentil seigneur.
— Gontran ! exulta Charles en serrant le jeune homme dans ses bras. Viens-tu tout
droit de Paris ?
— J’ai quitté la capitale à la pique du jour et j’ai galopé sans m’accorder une seule
once d’arrêt. Ni pot ni gîte, pas même l’ombre d’une halte en pleine campagne pour
reposer les sabots de mon cheval fourbu. Ah ! mon gentil seigneur. Que j’aimerais
vous apporter de meilleures nouvelles !
— Raconte, Gontran.
Charles avait pris le bras de l’écuyer et l’entraînait à l’intérieur du château. Marie
les suivit, la main posée sur l’avant-bras de Jean Dunois. Ils s’efforçaient de marcher
tranquillement, mais l’impatience frisait leurs attitudes.
Dunois était un jeune homme agréable, grand, de belle prestance et bien fait de sa
personne. Il avait un esprit chevaleresque, une grandeur d’âme, une haute idée de la
fidélité envers son maître, l’écartant de tout complot, ruse ou mesquine bassesse qui,
sans doute, l’eussent rehaussé aux yeux des plus forts. Fils naturel de Louis Ier, duc
d’Orléans, et de Mariette d’Enghien, Jean Dunois avait aussi le sens du respect
envers ses supérieurs. Son précepteur, médecin et astrologue de Louis d’Orléans,
prenant vite conscience de sa foi profonde, l’avait un certain temps destiné aux
ordres. Mais, les années passant et lui-même étant trop proche du dauphin pour
ignorer ses tourments, il préféra se mettre à son service et lui vouer sa carrière de
chevalier.
C’est ainsi que, durant leur adolescence et jusqu’à ce jour, les deux jeunes gens ne
s’étaient pratiquement jamais quittés.
Gontran, l’écuyer de Bernard d’Armagnac, avait posé son casque sur le bord d’un
grand bahut décoré de portes lourdes et sculptées aux armoiries de Jean de Berry.
Planté devant lui, Charles était déjà suspendu à ses lèvres, attendant les premiers
mots qu’il allait prononcer. Quant à Dunois, il n’en attendait pas moins de son ami
Gontran.
— Jean sans Peur s’est installé dans la capitale.
À ces mots, Charles ravala sa salive. Presque craintivement, il attendit la suite du
récit de l’écuyer.
— Et Bernard d’Armagnac, mon maître, ne contrôle plus la situation, reprit Gontran
dans un grand geste de désespoir. Les troupes bourguignonnes assaillent Paris de
toutes parts.
Charles et Dunois se regardèrent, attristés. Le dauphin releva la tête.
— Faut-il annuler notre départ pour la capitale ? Nous devions partir demain à
l’aube.
— Ah ! messire Charles, reprit l’écuyer, je ne sais plus moi-même. Les querelles
reprennent plus que jamais. Les Parisiens sont si nerveux qu’ils se demandent vers
qui se tourner.
— Mais les Armagnacs n’ont jamais failli à leur parole, répliqua Dunois en
s’approchant de Gontran.
— Les Parisiens les rejettent, à présent, comme ils rejettent sur eux la défaited’Azincourt.
— Azincourt ! Faut-il encore en subir les néfastes conséquences, murmura Charles.
Depuis 1338, la guerre qui oppose Français et Anglais est intermittente. N’allons-nous
donc jamais en sortir ?
— Il est certain, remarqua l’écuyer en se raclant la gorge, que les Anglais profitent
de l’opposition Bourguignons-Armagnacs.
— Ce sont tout de même les Armagnacs qui ont combattu l’armée anglaise à
Azincourt. Et leur armée était bien supérieure.
— Ah ! mon doux messire, fit Gontran en soupirant, quand les Armagnacs se sont
retrouvés face aux Anglais, certes, ils comptaient cinquante mille contre dix mille, mais
ils étaient si mal organisés !
— Ils les ont fait tout de même reculer et fuir vers le nord en direction de Calais,
protesta Charles, et pour leur couper la retraite ils ont eu l’esprit de se camper près
d’Azincourt. Ah ! Gontran, vous le savez, notre armée comprenait toute l’élite du
royaume. Elle ne devait pas perdre.
— Certes ! Certes ! Mais les Anglais ont attaqué une armée française trop
lourdement équipée et sans aucune discipline.
Dunois passa un bras sur les épaules de Gontran et les serra affectueusement. Ils
avaient tous trois environ le même âge, et, bien que le dauphin Charles parût
incontestablement le plus âgé, brillait dans leurs trois regards la même crainte de
l’avenir.
— Une bien triste défaite, conclut Gontran en levant les yeux au ciel, puisque, après
l’attaque de leurs archers, les Anglais achevèrent les Armagnacs à coups d’épée et de
hache.
Dunois soupira.
— Hélas, nous savons tout cela.
— Beaucoup trop l’ignorent pourtant, reprit le dauphin.
— Et pouvons-nous oublier que c’est là que fut fait prisonnier mon bon cousin
Charles d’Orléans ? murmura Marie. Avons-nous quelques nouvelles de lui ?
Se rendant compte de l’inutilité de sa question, en un tel moment de désarroi, Marie
rougit et se retira vers un angle de la pièce.
— Il est certain qu’Henri V d’Angleterre va tirer parti de cette nouvelle querelle entre
Bourguignons et Armagnacs. Et la reconnaissance que lui accorde actuellement Jean
sans Peur fera sombrer davantage les Armagnacs.
— Y a-t-il eu tant de meurtres ? Quand cela s’est-il passé ? s’enquit le dauphin.
— La nuit du 28 au 29 mai, messire Charles. Les partisans de Jean sans Peur ont
pris la capitale par surprise.
Charles serra les mâchoires puis, rageur, frappa du pied le sol d’une façon un peu
infantile.
— Les Armagnacs se défendent-ils ?
— Hélas, ils ne peuvent rien faire. Ils sont massacrés chaque jour davantage.
— Et mon oncle Bernard ?
— Il va se faire tuer, lui aussi, s’il ne fuit pas.
— Que veut-il que je fasse ? Dieu ! qu’il le dise !
Le dauphin leva les bras au ciel dans un geste impuissant et les agita
nerveusement.— Qu’il le dise, s’écria-t-il, et je lui obéis sur-le-champ. Gontran ! Dis-moi tout de
suite ce qu’il veut.
— Ne changez rien à ce que vous aviez prévu. Réunissez ce qui vous reste
d’armée et chevauchez vers Paris. Charles rabattit piteusement les bras le long de son
corps et reprit aussitôt son air consterné.
— Mais je ne possède rien. Je suis un dauphin ruiné, sans appui, sans amis. Je ne
sais même pas si je…
Impulsive, Marie se jeta dans ses bras.
— Ne dites rien, Charles. Écoutez plutôt Gontran et faites ce que votre oncle
Bernard vous demande.
— Je suis sûr que les Parisiens vont se reprendre, hasarda Dunois pour assurer le
dauphin de quelques nouveaux espoirs.
— Nenni, fit Gontran, plus objectif que son compagnon. Rien ne sert de se leurrer. À
cette heure, dans la capitale, c’est l’effondrement de la monnaie. Les Parisiens sont
terrorisés. Ils n’attendent plus qu’un signe pour se soulever et arborer la croix de
Saint-André.
— La croix de Saint-André ! murmura Marie. La bannière des Bourguignons ! Mais
c’est la destruction de la France !
— Jean sans Peur est diabolique. Il vient d’annoncer aux Parisiens la suppression
des impôts. Puis, s’assurant de l’effet produit, qui d’ailleurs fut immédiat, il a fait sortir
de prison tous les Armagnacs embastillés.
— Tous ?
— Pour les massacrer aussitôt, coupa Gontran, et Paris s’est donné Capeluche
pour chef.
— Capeluche ! s’écria Marie, horrifiée. N’est-ce pas ce cruel bourreau qui hait et
torture toutes les femmes ?
— C’est bien lui. Il se repaît actuellement de ses crimes. Avant que je ne parle, il
s’est rendu au château de Vincennes, y a libéré les Armagnacs prisonniers et les a
tous massacrés. On dit que dans la mêlée il a égorgé des femmes et des enfants qui
ne réclamaient rien. Il tue des innocents que nul n’ose défendre tant la peur règne.
Marie porta la main à son cœur. Sa pâleur était extrême et les veines de son cou
battaient la chamade. Jean Dunois, qui la connaissait bien pour avoir partagé avec
elle et le dauphin tant de jeux et de plaisirs, de craintes et d’angoisses aussi,
s’approcha d’elle.
— Ce triste récit n’est pas pour vous, ma mie. Partez, quittez cette pièce où tant de
mots atroces viennent jusqu’à vous. Nous vous rejoindrons tout à l’heure.
Mais la jeune femme secoua la tête.
— Si je n’entends pas ce récit de la bouche de messire Gontran, mais qui donc me
le contera, Jean ? Pour le bien du dauphin, je veux être au courant de tout.
— Alors, assoyez-vous au moins.
Et, de manière fort courtoise, il la conduisit vers la chaise à bras qui se tenait près
du bahut de bois sculpté sur lequel deux grands chandeliers d’argent attendaient qu’on
y brûlât les bougies qui y étaient piquées.
— Ce Capeluche est un monstre. Quelqu’un devrait l’abattre, fit Dunois en revenant
vers les deux jeunes gens.
— C’est du moins ce qu’il mérite, répliqua l’écuyer. Ses crimes sont de la plusgrande cruauté. Il y prend un tel plaisir que c’est pitié de voir les Parisiens accepter
ces horreurs.
Le dauphin avait repris des couleurs et son attitude semblait plus raffermie. Il se
planta devant Gontran et plongea ses yeux bruns dans ceux de son compagnon.
— Et ma mère ?
Quelques instants, l’écuyer soutint hardiment son regard. Puis il le détourna
lentement, prit le temps de réfléchir et lança d’un ton qu’il s’efforça de rendre assez
neutre :
— On dit que la reine Isabeau de Bavière, qui, vous le savez, réside actuellement à
Troyes, tente une entrée dans Paris auprès de Jean sans Peur.
— Que fait-elle à ses côtés ? s’enquit froidement le dauphin.
— Elle ménage avec prudence ce chef de bande dont la popularité est immense.
— Ma mère a toujours été du côté du plus fort. Elle m’empêchera d’avancer sur
Paris. Elle poussera Jean sans Peur à massacrer mon oncle Bernard. Je ne peux rien
faire. D’ailleurs, elle sait que mon armée est de plus en plus mince et qu’à Bourges, les
quelques troupes qui me sont restées fidèles sont trop affaiblies pour tenter une
expédition combative. C’est se jeter dans la gueule du loup.
Et, de nouveau, il retomba dans le désespoir.
IX
Paris s’éveillait comme chaque matin avec ses multiples bruits et son agitation
coutumière. Chevaux et ânes faisaient claquer leurs sabots sur les pavés disjoints des
ruelles. Des hommes déchargeaient en criant les chariots emplis à ras bord de bois,
de paille ou de denrées. Déjà, le porteur d’eau et le marchand de chandelles
s’égosillaient sous les fenêtres dont on entrouvrait les battants pour profiter de la
chaleur qui commençait à monter. Des lavandières se dirigeaient vers les bords de la
Seine, un panier de linge calé sur leur hanche ronde, et les boutiquiers des avenues
allaient, d’un moment à l’autre, ouvrir leurs échoppes. Sur les places jaillissaient des
fontaines d’où coulait une eau claire et fraîche qui tintait allègrement sur les margelles
de pierre grise.
Dans la rue Saint-Jacques, les ouvriers de Nicolas Bataille, dont la mort venait de
surprendre toute la corporation des lissiers, se regardaient, consternés. Les ateliers
de haute-lisse, ouverts depuis presque trente ans, fermaient leurs portes pour
s’installer dans les Flandres. Il est vrai que maître Bataille recevait de fréquentes et
régulières commandes de l’une des plus grandes puissances de France, la maison de
Bourgogne, qui possédait presque tout le patrimoine lainier du nord de la France et
des Flandres.
Quelques compagnons hauts lissiers et leurs familles avaient accepté de suivre les
fils du tisserand à Bruges, qui constituait avec Lille et Arras l’une des villes les plus
importantes de la production drapière. Certes, l’Angleterre leur faisait concurrence,
mais, depuis que l’agitation politique perturbait les Anglais, il était de plus en plus
difficile de traiter avec eux.
Outre les quelques compagnons partis à Bruges, cinq ouvriers avaient été repris
par les successeurs de Robert Poinçon et quatre s’en étaient allés travailler à Dijon où
quelques nouveaux ateliers, sous la coupe du duché de Bourgogne, venaient de
s’ouvrir et où les commandes affluaient.
Parmi ces commandes ‒ essentiellement de grandes pièces qui composaient
d’imposants ensembles tapissiers ‒ figuraient celles de la reine de France, Isabeau de
Bavière, alliée de Jean sans Peur, dont la pression s’exerçait chaque jour davantage
et qui, œuvrant au détriment des Armagnacs, entraînait les Parisiens sous la coupe de
l’odieux Capeluche en se laissant gruger de la plus absurde des manières.
En l’occurrence, la tapisserie L’Histoire du roi des amants portait sur un thème qui
faisait couler beaucoup de sarcasmes de la bouche des partisans du duché d’Anjou.
Mais revenons à la fermeture des ateliers de Nicolas Bataille. Il restait une dizaine
de personnes sans travail dont Betty et sa fille Clarisse qui se trouvaient dans
l’impossibilité d’être recrutées par Poinçon, car Jean Cosset, malgré son grand âge,
déployait toujours sa malveillance à l’égard des deux femmes. Pourtant, Mathieu
n’était plus là pour ruminer les griefs dont l’avait toujours assailli le vieil homme. Il était
mort l’hiver dernier à la suite d’une mauvaise fièvre qui l’avait emporté en quelques
semaines, et les deux femmes se retrouvaient seules, attristées et démunies.
Ne pouvant être engagées chez Robert Poinçon, dont le patrimoine était pour moitiépartagé avec celui du vieux Jean Cosset, Betty et sa fille avaient dû quitter leur
confortable maison dont elles ne pouvaient plus payer la location. Depuis, elles
vivaient avec une veuve solitaire qui, en échange d’une aide aux travaux
domestiques, cuisine et ménage essentiellement, leur offrait l’hébergement dans une
pièce de sa maison, la plus exiguë de toutes. Contre un paiement assez modique, la
vieille femme acceptait de partager avec elles son repas du soir.
— Mère, c’est décidé, je vais voir Lucas, lança Clarisse à sa mère ce matin-là où le
printemps s’achevait pour faire place aux premières journées estivales.
— Mais, ma fille, tu ne le connais pas.
— Eh bien, je ferai sa connaissance.
— Tu ne l’as jamais vu !
Clarisse se mit à rire.
— Cette fois, je le verrai.
— Ciel ! Clarisse, ce vieux Cosset est un monstre.
— S’il ne veut pas que je voie Lucas, c’est Lucas qui va venir à moi.
Betty eut un geste contrarié et elle regarda sa fille en poussant un interminable
soupir.
— Clarisse ! Ce garçon ne fait peut-être pas ce qu’il veut. C’est un adolescent.
— Il a seize ans tout comme moi. À cet âge, nous ne sommes plus des enfants.
— Hélas, ma fille, je crains bien que ce ne soit pas l’avis de son vieux brigand de
grand-père.
Clarisse soupira elle aussi, plus bruyamment que sa mère. Elle serra les dents et
sembla réfléchir quelques instants. Betty observait le visage buté de sa fille et y vit
une farouche détermination. Lorsque son front laissait traîner un pli qui allait se perdre
dans ses boucles rousses, elle savait qu’elle ne capitulait pas.
— Ne t’inquiète pas, ma petite mère, s’écria Clarisse en sautant au cou de Betty. Si
c’est Lucas qui refuse de me voir, je n’insisterai pas.
— Oh ! qu’as-tu donc en tête ? gémit celle-ci en acceptant de bonne grâce le baiser
fougueux de sa fille. Tu vas te faire jeter comme une malpropre par cet homme
insupportable.
— On verra. Ne dis pas ça avant que j’en sois sûre. Je veux essayer, c’est tout. Et,
si c’est impossible, je parlerai au vieux Cosset et je lui expliquerai.
— Expliquer quoi ! Grands dieux ! Que tu descends d’une branche paternelle qui n’a
rien à voir avec la sienne ? D’ailleurs, c’est un serviteur qui va t’ouvrir et il te flanquera
à la porte dès que tu annonceras qui tu es.
— Et alors ! répliqua-t-elle de plus en plus têtue. Il peut même aller chercher les
gens de la police. Cela m’est bien égal.
Elle tapa du pied sur le sol recouvert par un tapis de laine et poursuivit d’une voix
âpre :
— Lucas a sans doute entendu parler de moi. Et, si ce n’est pas le cas, je lui dirai
que je suis la fille du fils de son père.
— Tout ceci est si loin, ma pauvre enfant.
— Justement, affirma Clarisse, il est bon de réveiller certaines choses.
Betty prit la main de sa fille et la caressa tendrement. Puis elle tourna distraitement
le petit anneau d’or serti d’une menue perle blanche qui venait en orner l’annulaire.
— On ne peut changer le destin, murmura-t-elle.— Tu n’aurais pas dit ça autrefois, reprocha sa fille en retirant sa main d’un geste
un peu brusque. Tu étais plus combative. Combien de fois m’as-tu raconté que Mary,
ta grand-mère maternelle, t’avait légué son fier tempérament.
— À présent, Mathieu n’est plus là, soupira-t-elle avec lassitude.
— Mon père approuverait ma décision. J’en suis sûre.
Betty fit quelques pas dans la pièce qui leur servait de chambre, regarda par la
fenêtre l’échoppe d’en face qui ouvrait sa devanture. C’était la boutique d’un savetier.
— Tu as raison, ma fille, fit-elle en se retournant vers Clarisse. Ne laisse surtout
jamais tomber la nature obstinée qu’au jour de ta naissance je t’ai donnée. C’est elle
qui te permettra de réussir.

La résidence du marchand Jean Cosset était une grande maison se détachant au
fond d’une cour carrée où deux fontaines se faisaient face. La solide bâtisse, habillée
de colombages, était assez isolée, au bout d’une rue bordée de marronniers donnant
directement sur l’une des places du quartier Saint-Jacques.
Clarisse n’oubliait pas ce que lui avait dit sa mère à propos du serviteur qui lui
flanquerait sans doute la porte au nez et elle pensa un instant grimper aux barreaux de
bois fermant l’arrière de la maison. Elle était souple comme un chat, légère comme une
plume et pouvait fort bien y arriver. Ainsi, elle passerait le premier barrage sans se
faire remarquer. Mais, ne voulant pas être prise pour une voleuse, elle revint devant la
façade.
Quand elle vit la lourde porte au gond huilé lui barrer la route et surtout quand elle
aperçut l’homme qui, juste derrière, devait surveiller en quasi-permanence, elle mit à
exécution son idée première.
De nouveau, elle contourna la maison et se retrouva à l’arrière où la végétation d’un
jardin aérait largement les lieux. Collant son œil entre les barreaux, elle nota que
l’écurie côtoyait les dépendances et que personne n’en sortait. Elle s’assura que nul
passant indésirable ne rôdait dans les parages, puis elle prit son élan. Elle eut plus de
mal qu’elle ne le pensait. Grimper était facile, mais passer par-dessus le haut des
barreaux taillés en pointe s’avérait plus délicat. Le saut qui lui permettait d’atteindre
l’autre côté du terrain devenait carrément un exploit et la peur la saisit.
Enfin, s’armant de tout le courage dont elle était capable, elle se redressa, calcula,
se hissa et, sans plus réfléchir, se meurtrissant les cuisses alors qu’elle essayait de
passer l’entrejambe, elle tenta son coup en maîtrisant le bruit de ses gémissements.
La pointe d’un barreau l’accrocha au passage, déchirant sa robe et entaillant
douloureusement le haut de sa cuisse.
Clarisse fit une grimace. L’éraflure la brûlait et elle sentit qu’elle passerait avec
peine si elle ne levait pas plus haut sa jambe meurtrie. Elle gémit un peu plus fort,
souleva sa cuisse et se laissa glisser doucement de l’autre côté des barreaux. Sa
blessure devait saigner, mais elle ne pouvait pas s’y attarder sans perdre sa
concentration.
Elle avança prudemment, fit silencieusement le tour de la maison. Personne n’était
en vue ‒ l’heure matinale avait au moins cet avantage que les serviteurs d’une maison
bourgeoise se levaient plus tard que les gens d’une rue besogneuse ‒ elle atteignit le
porche d’entrée et frappa contre le bois de la porte. Puis elle entendit qu’on tirait un
loquet, et, comme sa mère l’avait dit, ce fut un serviteur méfiant à l’air revêche quiapparut dans l’entrebâillement.
— J’ai un pli à remettre, dit-elle précipitamment avant que ce dernier n’ait eu le
temps de la questionner.
— À qui ?
— À ma cousine qui est chambrière.
— Comment es-tu entrée ?
— Par là, fit-elle en pointant son index vers le grand
portail de l’entrée.
L’homme plissa ses yeux.
— Le portier vient de partir, il n’a pas pu t’ouvrir.
Clarisse réprima une grimace. Les choses commençaient mal. Comment
pouvaitelle savoir que, durant le temps de son escalade, le portier avait quitté son poste
d’observation ?
— Je ne sais pas, fit-elle en haussant les épaules. C’est un homme qui m’a ouvert
et quand je lui ai montré le pli il m’a dit d’entrer, poursuivit Clarisse d’un ton assuré en
dardant ses yeux verts sur le serviteur, qui semblait hésiter.
Alors, ce doit être le palefrenier, il devait sortir de l’écurie. Mais bon sang ! De quoi
se mêle-t-il, celui-là ?
Puis il baissa les yeux sur les mains de Clarisse.
— Donne-moi ton message et dis-moi qui est ta cousine. Je vais le lui remettre.
— Je dois rapporter une réponse à ma mère.
Clarisse tentait de dissimuler au mieux sa robe déchirée. Elle n’y parvenait qu’en
crispant les doigts sur la légère étoffe qui, en plus, avait subi lors de la périlleuse
escalade les dommages d’une salissure assez conséquente.
— Entre, fit l’homme, l’œil toujours soupçonneux.
Enfin ! La seconde barrière était franchie et la jeune fille soupira de soulagement.
Peu importait, à présent, si sa cuisse la faisait souffrir. Pour l’instant, elle se trouvait à
l’intérieur de la maison du vieux Cosset, dans un vaste hall d’entrée où de grands
bancs de bois verni s’adossaient le long des murs. Sur les murs de pierre blanchie, de
grandes tapisseries accrochées donnaient un air de luxe à l’ensemble.
— Qui est ta cousine ?
— Je n’ai pas de pli et je n’ai pas de cousine.
Elle vit l’homme tourner ses yeux ahuris vers les deux servantes dont l’ouïe fine
avait entendu l’étrange et court dialogue qui, plus tard, donnerait lieu à jaser. Clarisse
les regarda sans broncher.
— Je dois voir Jean Cosset, jeta-t-elle d’un ton péremptoire.
— Que lui veux-tu ? demanda le serviteur, qui reprenait ses esprits.
— Lui parler.
— C’est impossible. Sors, petite vagabonde, cracha-t-il, méprisant.
— Je ne suis pas vagabonde ! Je suis la nièce de Lucas.
Une autre servante fit son apparition et des rires accueillirent son propos, bien que
l’une des deux premières soubrettes s’avançât d’un pas vers celle, le sourire moins
moqueur que celui de ses compagnes.
— Et mon père, rétorqua aigrement le serviteur, c’est le pape !
Les servantes s’esclaffèrent. Rires et bruits se répandirent au-delà du vestibule.
Une servante plus âgée, le visage austère et ridé, déboucha de l’autre bout duvestibule suivie d’un vieil homme qui dévisagea longtemps l’adolescente.
— Ainsi, tu es la petite-fille de ce vagabond de Jean le Flamand !
— Il me semble, messire Cosset, rétorqua agressivement la jeune fille, que ce
vagabond Jean le Flamand dont vous parlez est aussi le père de Lucas.
— Tu as de la repartie, petite. Mais je n’ai pas demandé à te voir.
— Moi non plus, répliqua Clarisse.
— Alors, que veux-tu ?
— Voir Lucas.
Le vieil homme eut un rire sec qui déboucha sur une toux saccadée. Aussitôt, l’une
des trois jeunes servantes courut dans la pièce qui côtoyait le vestibule et lui apporta
un gobelet d’eau fraîche.
— Tu ne verras pas Lucas, affirma celui-ci après avoir bu une gorgée de liquide qui,
au bout d’un instant, stoppa sa toux.
— Alors, je ne partirai pas.
— Que crois-tu, petite imbécile ? Que mon personnel est incapable de te jeter
dehors ?
Clarisse s’approcha du vieil homme et saisit l’un des pans de sa longue robe. Elle
était confectionnée dans un lourd brocart et les pans s’ornaient d’une bande de
zibeline qui tombait jusqu’à terre.
— Où est-il ? aboya Clarisse, toujours agressive.
Jean Cosset eut une lueur mauvaise dans les yeux.
— Parti.
— Parti ? Mais…
Le regard hostile du marchand se mua presque en regard de satisfaction. Mais cela
ne dura pas, et il reprit son air malveillant. La toux faillit le reprendre. Il se racla la
gorge et, de ses doigts maigres, détacha ceux de Clarisse qui s’accrochaient toujours
aux pans de zibeline.
L’adolescente le regardait, furieuse, nullement impressionnée et encore moins
craintive.
— Il n’y a pas de « mais » et tu vas décamper, rugit le vieil homme, dont les joues
s’empourpraient. Je hais les gens de ton espèce. Si ma fille Blanche n’avait pas
épousé ce vaurien…
— Ce n’était pas un vaurien et vous le savez, s’écria à son tour Clarisse. C’était un
bon ouvrier lissier comme l’a été mon père, qui est mort l’hiver dernier.
— Que le diable emporte son âme !
— Messire Cosset ! jeta l’une des soubrettes, celle qui avait semblé porter un léger
intérêt aux propos de Clarisse. Messire Cosset, ce n’est pas bien de dire de telles
vilenies.
Clarisse eût voulu la remercier d’un regard, mais elle était trop emportée et ne
pouvait que poursuivre, l’attitude tout aussi querelleuse, le visage enflammé et les
yeux révoltés :
— Si vous aviez été plus indulgent avec lui, il aurait pu faire ses preuves. Mais vous
l’avez rayé, banni, sans même vouloir le connaître.
— C’est lui qui s’est enfui, incapable de prendre ses responsabilités.
— Menteur ! Vous l’auriez tué plutôt que de le voir emmener son fils Lucas.
Le vieil homme ricana.— Oh ! je n’ai pas eu à le menacer. De tels individus tournent le dos dès qu’ils
sentent l’odeur du brûlé. Il est parti de son plein gré, je te dis.
— Et mon père Mathieu ! s’écria-t-elle en reprenant violemment les bordures de
zibeline de sa robe en brocart. Et mon père ! Pourquoi a-t-il quitté les ateliers de
Robert Poinçon ?
— Parce qu’il l’a voulu.
— C’est faux, s’indigna-t-elle. Il y était bien considéré et y avait une place de choix.
— Alors, il fallait qu’il y reste.
Elle pensa le gifler mais ne put que rétorquer d’une voix sinistre :
— Vous êtes un monstre, Jean Cosset. Vous l’avez poursuivi de vos menaces, de
vos calomnies, effrayé, harcelé jusqu’à ce qu’il s’en aille ailleurs.
— Sors d’ici, morveuse, avant que j’appelle les hommes de police.
— Vous le regretterez, et quand vous serez mort vous n’irez sûrement pas rejoindre
votre fille Blanche au ciel. Vous irez griller en enfer.
— Dehors !
Elle le quitta, pourpre de colère et les jambes tremblantes. Mais à peine avait-elle
atteint la porte qu’on la tira par la manche. Elle se retourna. La soubrette qui l’avait
écoutée avec plus de commisération que les autres était devant elle.
— Je suis Manon et je peux t’aider.
— Alors, dis-moi où est Lucas.
— Écoute, il a raison, Lucas est parti. Mais à présent je ne peux pas t’en dire plus.
Le vieux Cosset m’épie. Ses yeux sont usés, mais il voit tout. Retrouve-moi derrière le
puits de la place Saint-Jacques, ce soir, à onze heures. Je serai libre et je te dirai
comment retrouver Lucas.
— Tu me crois donc ?
— Je sais que Lucas a une nièce qui pourrait être sa sœur. C’est lui qui me l’a dit.

Il était imprudent de sortir dans Paris par ces temps d’agitation qui tournaient vite au
désastre. Dans les quartiers de l’hôtel Barbette comme dans ceux qui côtoyaient
l’hôtel du Petit-Musc, dans l’île Saint-Louis, au Châtelet, occupé par les Bourguignons,
du côté de la porte Saint-Germain comme du côté de la Bastille, Paris était à feu et à
sang.
Clarisse attendit que sa mère se fût endormie. Elle savait que sagesse et réflexion
mises en avant l’auraient dissuadée de sortir aussi tard. Aussi, quand elle entendit le
souffle régulier et paisible du sommeil qui empoignait Betty, elle se leva doucement,
s’habilla, se coiffa et sortit.
Les rues avoisinantes paraissaient tranquilles. Aucun bruit, pour l’instant, ne
transperçait l’atmosphère chaude et humide des orages qui menaçaient encore
d’éclater.
À onze heures précises, Manon était là. La place était déserte et rien ne semblait la
perturber si ce n’est le clapotis de l’eau qui rejaillissait sur la pierre de la fontaine.
Le puits n’était pas loin. Manon s’y appuyait une jambe devant l’autre, une main sur
la hanche. C’était une jeune fille légèrement plus âgée que Clarisse. Dix-sept ou
dixhuit ans tout au plus. Elle avait un visage pâle et triangulaire avec un petit menton
pointu et deux fossettes qui venaient en agrémenter chaque côté. Ses cheveux blonds
et bouclés dépassaient de la guimpe blanche qui entourait sa tête. Elle portait une jupegrise et un surcot bleu sur lequel elle avait jeté un châle de coton pour se préserver de
la fraîcheur du soir.
Clarisse s’avança et fit quelques pas pour la rejoindre.
— Je savais que tu existais, dit-elle d’un ton plaisant qui ouvrit la conversation de
façon franche et sans ambiguïté. Sans te connaître, Lucas m’a parlé une fois de toi. Et
je crois même qu’il m’a dit, ce jour-là, qu’il détestait son grand-père pour l’avoir coupé
de la famille de son propre père.
Elle prit le bras de Clarisse et l’emmena près de la margelle du puits où elles
s’accotèrent sans mot dire tout d’abord. Puis Manon s’enhardit.
— Lucas est parti voilà déjà trois ans maintenant. C’est le duc et la duchesse
d’Anjou qui lui ont tout enseigné.
— Enseigné ! N’avait-il pas des précepteurs, des maîtres à domicile qui lui
apprenaient à lire et à écrire ?
Clarisse marqua un temps de pose et précisa d’un petit sourire narquois.
— Et à compter.
— Certes oui. Lucas sait tout cela. Je parle du métier d’écuyer. Il n’y avait que les
chevaux, les armures et les combats qui l’intéressaient.
Les yeux de Clarisse s’éclairèrent et elle se mit à rire.
— Bien fait pour le vieux, fit-elle en s’esclaffant.
Manon l’imita. Elles avaient un rire frais et cristallin comme un grelot.
— Tu l’as dit. Bien fait pour lui. Il ne pensait qu’à en faire un marchand filou, rusé,
solide comme lui.
— Comment a-t-il obtenu gain de cause ?
— Facile ! révéla Manon d’un ton enjoué. Il l’a eu au chantage. Il s’est mis à ne plus
manger ni boire et est tombé malade. Le vieux a eu peur et a tout accepté. Il paraît
même qu’il a donné une somme considérable pour qu’il entre au service du dauphin de
France. On dit que son armée est pauvre et que seuls les Armagnacs, s’ils n’avaient
été décimés à Azincourt en aussi grand nombre, auraient pu lui apporter l’aisance
nécessaire pour financer de nouvelles troupes.
— Mince alors ! s’exclama Clarisse, les yeux écarquillés de surprise.
— Oui ! Et si tu veux le voir, il faut que tu ailles au château d’Angers. C’est là qu’il
apprend à chevaucher, à manier les armes et à se préparer pour la guerre.
— Il est à Angers ?
— Oui ! Avant, il était à Saumur, mais à présent il est à la cour d’Angers où il vit
avec la duchesse d’Anjou entourée de ses suivantes et de tout son personnel.
— Alors, j’irai là-bas.
— Mince alors ! répéta à son tour Manon, l’air ébahi. Tu iras vraiment ?
Elles se remirent à rire, mais cette fois le flot de leur hilarité cessa brusquement,
recouvert subitement par des clameurs qui n’avaient rien de rassurant.
— Ce sont ces brutes de Bourguignons qui excitent les Parisiens. Ne restons pas
là. C’est dangereux.
— Où veux-tu aller ?
— Écoute, l’informa Manon, je sais par le vieux Cosset qu’il y a un groupe de
pèlerins qui part du quartier Saint-Jacques dans quelques jours. Tu pourrais te joindre
à eux jusqu’à Tours.
— Tours !— Oui. Tu n’aurais plus qu’à faire le chemin de Tours à Angers. Veux-tu qu’on aille
se renseigner ?
Elle pointa l’index en direction du fleuve.
— Les pèlerins sont là depuis deux jours. Ils vont peut-être partir demain à l’aube.
Viens. Avec un peu de chance, nous ne rencontrerons aucun Bourguignon.
Puis elle la tira par le bras.
— Pourquoi m’aides-tu aussi généreusement ? s’enquit Clarisse en suivant sa
compagne dans la ruelle qui les menait à l’abbaye.
— Parce que j’aime bien Lucas.
Clarisse hocha la tête, satisfaite de cette réponse. Elles arrivèrent à l’abbaye sans
encombre et sans faire de mauvaise rencontre malgré les clameurs qui se faisaient
entendre de l’autre côté du pont traversant la Seine. Près des dépendances qui
jouxtaient l’abbaye régnait un grand silence. On eût dit que tous les bruits avaient été
inventés par l’imagination des jeunes filles.
— Ils sont peut-être au cloître, chuchota Manon à l’oreille de sa compagne.
Mais les pèlerins étaient tous réunis dans la grande salle du réfectoire où, après le
repas du soir, on étalait les paillasses sur lesquelles ils passaient la nuit. Clarisse et
Manon aperçurent les têtes et les pieds d’une multitude d’hommes et de femmes
allongés sous les couvertures et dont les ronflements faisaient écho jusque dans les
couloirs du cloître.
— Nous voulons voir le responsable du groupe des pèlerins partant demain pour
Saint-Grégoire-de-Tours, précisa Manon au petit moine qui s’approchait d’elles en
boitillant, un bras battant l’air, l’autre collé au buste.
— Vous voulez les suivre ? questionna celui-ci en observant quelques instants les
jeunes filles.
— Moi seulement, intervint Clarisse en s’avançant vers l’homme dont le visage
rouge paraissait essoufflé par l’effort de la marche.
— Tu me sembles bien jeune. Quel âge as-tu ?
Il la détailla de ses petits yeux allongés, les mains tout à coup enfoncées dans ses
grandes poches creuses.
— Quinze ans, presque seize. Je ne suis plus une adolescente.
— Bien sûr, et où veux-tu aller ?
— À Angers. J’irai jusqu’à Tours avec eux.
Il marmonna quelques mots sans que les jeunes filles puissent en comprendre la
signification.
— Suivez-moi, prononça-t-il plus distinctement.
Il leur fit traverser le grand cloître qui entourait un jardin ombragé et passer par la
chapelle où quelques ecclésiastiques, agenouillés devant la grande croix du Christ,
priaient encore. Puis ils entrèrent dans une petite salle qui devait servir de bureau au
prieuré de l’abbaye.
— Pourquoi veux-tu aller à Angers ?
Clarisse hésita quelques instants et décida de ne pas mentir au moine.
— Je veux connaître le fils de mon grand-père. Il s’appelle Lucas et il a mon âge. Il
est parti à la cour du château d’Angers pour y servir le dauphin de France.
Le moine parut un peu surpris.
— Tu ne l’as jamais vu ?— Non. Son grand-père maternel a toujours mis des obstacles entre lui et sa famille
paternelle si bien que nous ne nous sommes jamais vus.
La cause de Clarisse semblait gagnée, car le moine balança les bras le long de son
corps et décréta :
— Je vais chercher le seigneur de La Mallouine. On m’a dit qu’il venait d’arriver.
C’est lui qui est chargé de conduire les pèlerins jusqu’à Compostelle. Attendez-moi là.
À peine avait-il disparu qu’il revint avec un grand gaillard d’une cinquantaine
d’années sanglé dans une houppelande de drap épais qu’il ôta presque aussitôt et qu’il
jeta sur le banc lui faisant face. Il devait avoir fait une longue chevauchée pour être
ainsi vêtu.
— Je vous avais bien dit, tonitrua-t-il devant le moine qui lui faisait un bref salut, que
je serais là pour le départ du 15 juin au matin. C’est bien demain, n’est-ce pas, le
15 juin ?
— C’est exact, messire.
Il désigna Clarisse du menton.
— Voulez-vous vous charger d’elle jusqu’à Tours, messire ? C’est une jeune fille qui
va rejoindre son frère.
L’homme hocha la tête, jaugea la silhouette de Clarisse, parut s’en contenter et eut
un sourire enjôleur, mais ses yeux bleus presque gris, ceux d’un grand fauve à l’affût,
perçaient tout. Sa bouche large et sensuelle, son menton carré, son front haut prirent
soudain un air protecteur.
— Si vous êtes d’accord, dit-il au moine en se tournant vers lui, pourquoi y
verraisje un empêchement ?
Il revint à Clarisse et plongea ses yeux dans les siens.
La jeune fille soutint son regard avec audace.
— As-tu des adieux à faire ?
— Oui. À ma mère.
— Alors, tu ferais bien d’y aller dès maintenant et de revenir ensuite. Car nous ne
t’attendrons sûrement pas demain quand nous aurons décidé de prendre le départ.
D’autant plus qu’on prévoit de sérieuses perturbations du côté de la Bastille. Il paraît
que Jean sans Peur va annoncer sa prochaine mainmise sur Paris. L’agitation sera
telle que des massacres sont encore à prévoir. Il me déplairait de compter des morts
parmi la troupe des pèlerins dont je suis responsable.
X
Clarisse et le convoi partirent le lendemain. L’aube était à peine levée et Paris à
peine éveillé. Clarisse avait fait ses adieux à sa mère en la priant de ne point
s’inquiéter. Celle-ci, la sachant entre les mains des pèlerins, s’était laissé convaincre.
Clarisse avait remercié Manon de son aide puis était partie rejoindre les pèlerins en
lui promettant qu’elle parlerait de sa gentillesse à Lucas dès qu’elle le connaîtrait
assez pour le lui dire.
Sous l’aile protectrice de dame Louise et de dame Charlotte, deux veuves qui
suivaient les pèlerins de Compostelle sans doute plus pour se divertir que pour
étancher une spiritualité qui ne les concernait qu’à moitié, Clarisse ne sentit peser sur
elle aucune solitude. Les deux femmes l’avaient tout de suite prise en charge, la
mettant en garde contre les dangers d’un long voyage pédestre et lui énonçant les
précautions ‒ voire les expériences ‒ qu’il fallait en tirer.
Clarisse ne craignait ni les flatteries excessives du seigneur de La Mallouine, qui ne
manquait aucune occasion de l’approcher, ni les privations et les contraintes de la
route, d’autant plus que les deux femmes lui tendaient chaque soir un bon morceau de
pain, l’agrémentant souvent d’une tranche de lard froid ou de jambon fumé.
Et, quand Clarisse montrait sa petite bourse plate où seuls quelques sous venaient
se heurter dans un bruit métallique, elles répliquaient qu’elle aurait vite fait de se vider
le jour où fatalement elle serait agressée par un faune avide et sans scrupule.
Aux environs de Chartres, il fallut s’arrêter tant la pluie, forte et persistante, avait
traversé les capes, les cottes et les chausses des voyageurs. On reprendrait la route
quand le temps serait plus clément.
Le seigneur de La Mallouine était parti au-devant. Nulle auberge n’étant
suffisamment vide pour loger tout le monde dans les étables ou les écuries, il dut
pousser ses investigations jusqu’aux abords de la ville.
La pluie désagréable et tenace s’était transformée en pluie d’orage menaçant de ne
plus s’arrêter avant le jour suivant. Par endroits, bien que parfaitement tracé, le
chemin présentait des creux que l’eau avait mollement comblés et dans lesquels le sire
de La Mallouine s’enfonçait jusqu’aux chevilles. Sa houppelande et ses chausses
étaient éclaboussées par une boue noirâtre et le bâton en bois d’olivier dont il se
servait pour avancer s’embourbait tant la terre était détrempée.
À la courbe du chemin conduisant à l’entrée de la ville, La Mallouine vit un cavalier
qui menait son cheval par la bride. Ils avançaient l’un et l’autre lentement, et l’homme
semblait peiner à tirer l’animal. Pressant le pas pour arriver à son niveau, le voyageur
l’accosta de façon courtoise.
— Sire, je suis le seigneur de La Mallouine et je mène un groupe de pèlerins à
Compostelle. Mais, avant de nous y rendre, nous avons bien des haltes à faire dont la
première est Saint-Grégoire-de-Tours où nous resterons quelques semaines. Les
orages ne permettant pas de poursuivre le voyage au-delà de Chartres, je cherche un
abri pour la nuit afin qu’ils ne couchent point dehors.
Il observa un instant le cheval et s’aperçut qu’il boitait.— Voulez-vous que je l’examine ? La façon dont il boite n’est pas la conséquence
d’un fer usé ou mal clouté, mais plutôt d’une écharde qui le blesse.
Comme l’homme ne faisait rien pour l’en empêcher, La Mallouine sortit de sa
manche un couteau à large lame. En ces temps-là, les voyageurs de grands chemins
dissimulaient des armes dans tous les plis de leurs habits. Saisissant prudemment la
jambe du cheval en lui susurrant des mots qui l’apaisaient, il la souleva et inspecta son
sabot avec attention.
— Tenez, qu’est-ce que je vous disais ! Cet animal claudiquait trop sur le côté pour
que la cause en fût le fer à cheval.
Puis il fit une légère encoche dans la corne du sabot et retira l’épine qui faisait
souffrir l’animal.
— Grand merci, fit le cavalier, j’admire le savoir que vous avez à soigner les
chevaux. Le mien n’a pas bronché et s’est docilement laissé faire malgré la méfiance
qu’il montre habituellement envers les étrangers.
Il tendit la main d’un geste bienveillant.
— Je suis le sieur Hugues de Noyers. Vous me ferez gagner un temps précieux. Il
m’aurait fallu revenir chez moi pour voir mon maréchal-ferrant. Cela m’ennuyait fort. Je
dois être avant midi de l’autre côté de la ville où les troupes du dauphin Charles sont
cantonnées.
— Les troupes du dauphin ! Où vont-elles ?
— À Paris, rejoindre les Armagnacs. Du moins ceux qui restent.
— Je pensais que le dauphin était déjà en route.
— Quelques complications ont dû retarder le départ et les troupes ne se mettront en
marche qu’en début d’après-midi.
Il grimpa sur son cheval et tira sur les rênes.
— Poussez jusqu’à la colline qui monte, là-bas. C’est là qu’est mon château, il n’est
pas très grand, mais les écuries et les étables seront suffisantes pour loger les
pèlerins durant une nuit ou deux. Demandez mon régisseur, il est chaleureux et il leur
fera servir une soupe chaude. Mon épouse est actuellement avec la jeune Marie
d’Anjou qui est l’une de ses petites cousines éloignées. La dauphine tenait à
accompagner son époux jusqu’à Chartres.
Il talonna son cheval, fit de la main un grand signe d’adieu que l’espace avala
aussitôt et cria :
— Encore merci pour votre aide, sire de La Mallouine. Sans vous, j’aurais manqué
le campement des armées.
Parmi les pèlerins, la nouvelle fut accueillie avec joie. Pour tous ces voyageurs qui,
malgré tout, se trouvaient parfois las et abattus par les interminables marches, être
logé dans des écuries de château était de toute évidence une grande satisfaction.
Clarisse, dont le jeune âge lui permettait de supporter une fatigue excessive, sentit
la terre s’engloutir sous ses pieds en apprenant que le sire de La Mallouine avait
rencontré un seigneur qui se rendait à Paris pour soutenir les armées du dauphin
Charles. À coup sûr, elle ne verrait pas Lucas à Angers si le dauphin était parti avec
ses écuyers à Paris. Lucas devait en faire partie.
— Allons, petite, ne sois pas triste, susurra dame Louise en lui posant un baiser sur
le front. Il est peut-être resté à Angers.
— Je suis sûre que non, affirma Clarisse avec tristesse. J’aurais dû rester à Paris.— Et moi, ajouta darne Charlotte, je suis sûre qu’un coursier du château t’aidera à
revenir sur la capitale.
L’orage s’était remis à gronder et la pluie à tomber. On eût dit qu’elle forçait l’allure
pour donner un alibi plus solide aux pèlerins qui demandaient asile.
Quand ils entrèrent au château et que le sieur de La Mallouine les eût annoncés, ce
fut le régisseur qui vint à lui d’un grand pas pressé. Fort heureusement, il fallut peu de
temps pour que les pèlerins fussent pris en charge par les palefreniers et quelques
autres serviteurs du domaine. Leur installation dans les annexes et les dépendances
fut pratiquement immédiate.
S’aventurant hors des écuries et des greniers où étaient installés les pèlerins,
Clarisse s’en fut à l’aube suivante beaucoup plus loin qu’elle ne l’aurait voulu.
Dépassant le parc et ses dépendances, elle tomba sur un grand champ de cultures.
Puis, elle resta clouée sur place tant la beauté du site la foudroya. Une sorte de magie
la saisit et l’enveloppa tout entière, lui inspirant un violent désir de traduire ces
couleurs matinales sur ses fils de trame. Oui, le grand métier à tisser lui manquait. Elle
rêva un instant au petit atelier qu’elle souhaitait monter. Clarisse était de la trempe de
cette grand-mère anglaise qu’elle n’avait jamais connue, mais dont lui avait tant parlé
Betty. Une femme énergique et courageuse qui, à elle seule, après la mort de son
mari, avait tenu le grand atelier de brodeurs hérité de son père.
Les créneaux du château et les blanches murailles qui répercutaient une clarté dans
laquelle l’orage s’éloignait et les douves profondes où, parfois, l’eau frisait au passage
d’une cane ou d’une sarcelle perdues qui cherchaient un passage afin de rejoindre leur
gîte semblaient l’ensorceler.
Enfin rassasiée de cette vision parfaite qu’elle s’efforçait de garder en mémoire,
Clarisse s’aventura avec réserve dans les allées du jardin. Elle pensait rencontrer
quelqu’un qui pût la renseigner sur Lucas.
En effet, au bout de quelques instants, un cavalier qui cheminait d’un petit trot
tranquille attira son attention. Quand le cheval fut devant elle, Clarisse vit qu’il
s’agissait d’une jeune fille, sans doute à peine plus âgée qu’elle, quelques années
peut-être. Le surcot qui recouvrait sa robe était pourpre et la crépine qui retenait ses
cheveux tressés avait une teinte assortie.
Clarisse lui rendit son sourire.
— Bonjour, demoiselle, fit-elle. Je ne connais pas bien les chevaux, mais le vôtre
semble paisible et doux. Puis-je le caresser ?
— Bien sûr.
La cavalière sauta sur le sol et posa la main sur les flancs de son cheval. Clarisse
en fit autant, et ses yeux accrochèrent ceux de l’inconnue. Leurs deux mains légères
frôlaient le soyeux pelage de l’animal.
— Je ne suis jamais montée à cheval.
— Aimeriez-vous ?
— Je crois que oui. Mais je n’en ai ni le temps ni les moyens.
— Êtes-vous dans le groupe des pèlerins ?
— Je voulais me rendre jusqu’à Tours avec eux et, de là, suivre seule la route
d’Angers pour voir mon frère.
— Vous vouliez ! reprit la douce voix de la jeune fille. Ne voulez-vous donc plus
maintenant ?— C’est que je viens d’apprendre une bien mauvaise nouvelle.
— Dieu du ciel ! s’écria la cavalière en souriant. Est-ce donc une si terrible rumeur
pour que vous changiez d’avis aussi brusquement ?
— Hélas, reprit Clarisse en hochant tristement la tête, je devais retrouver mon frère
à Angers. Il n’y est sans doute plus.
Elle retira doucement sa main du flanc de l’animal et la posa sur le dos du cheval,
qui se mit à hennir.
— Comment vous appelez-vous ? fit l’inconnue.
— Clarisse.
— Moi, je m’appelle Marie.
— Marie d’Anjou ?
— Oui. Je suis la dauphine.
La cavalière lui tendit la main. Clarisse sentit le rouge empourprer son visage. La
dauphine ! Avait-elle sottement enfreint les accords passés avec le régisseur ? Les
pèlerins n’avaient pas tous les droits lorsqu’un châtelain acceptait de leur donner gîte
et couvert pour quelques jours.
— Oh ! murmura-t-elle, je ne pouvais pas savoir. Je suis désolée, je crois que j’ai
dépassé les limites de la bienséance. Les pèlerins n’ont pas…
— Vous venez de me dire que vous n’en faisiez point partie, coupa Marie sans
aucune contrariété. Pourquoi voulez-vous voir votre frère ?
— Pour faire sa connaissance.
— Vous ne l’avez jamais vu ?
— Non. Je croyais qu’il vivait à Paris.
Elle hésita, observa le regard tranquille de Marie d’Anjou et poursuivit d’une voix
agitée :
— Puis j’ai appris qu’il était à la cour d’Angers pour y apprendre l’art de la
chevalerie afin de servir le dauphin de France, votre époux.
Voyant que la dauphine paraissait étonnée, elle s’immobilisa net, stoppant
brusquement la caresse qu’elle s’apprêtait à faire.
— Comment s’appelle-t-il ?
— Lucas Cosset.
— Lucas Cosset, répéta-t-elle lentement. C’est un gentil messire. Dans quelques
années, lui et son ami Thomas de Beaupréhaut serviront le grand écuyer du dauphin,
Jean Dunois. Le saviez-vous ?
Clarisse secoua la tête dans un signe négatif.
— Comment se fait-il ? Lucas n’est pas noble, murmura-t-elle.
— C’est vrai, répliqua Marie d’un ton tranquille. Mais c’est un esprit pur et honnête
et il a l’âme d’un chevalier. C’est vrai aussi que, sans le gros paquet d’écus que son
grand-père, le marchand Cosset, a donné au dauphin de France pour financer son
armée, il n’aurait jamais pu être accepté pour suivre d’aussi près la cour de France,
et, s’il se distingue, plus tard, nous l’anoblirons.
Clarisse écoutait, bouche bée.
— N’allez pas jusqu’à Angers, reprit vivement la dauphine. Vous n’y verrez pas votre
frère. Il est parti avec son compagnon Thomas pour Paris.
— Paris ! fit la jeune fille d’un ton rêveur. J’aurais dû y rester.
— Oh ! ce n’est pas plus mal que vous ayez fui la capitale. Paris est un lieu demassacres, le sang y coule à flots.
— Je sais, j’ai vu quelques horreurs qui m’ont soulevé le cœur, et, le soir où nous
avons quitté Paris, il y a eu de nouveaux massacres.
— Alors, restez avec moi quelque temps. Attendez un autre groupe de pèlerins qui
remontera sur Paris.

Clarisse avait dormi non pas allongée sur l’une des paillasses étendues dans les
annexes pour les pèlerins, mais dans une chambre confortable que l’hôtesse du
château lui avait préparée sur la demande de Marie. Sa nuit avait été si paisible et les
mots réconfortants de Marie si prometteurs qu’elle se prenait à penser qu’enfin les
tourments vécus avec sa mère depuis la mort de Mathieu, son père, s’amoindriraient
peut-être.
L’invitation de Marie était pour Clarisse un signe, un bienfait inattendu qu’elle ne
pouvait se permettre d’ignorer par une attitude irréfléchie ou malencontreuse. Non,
Clarisse n’était pas prête à renoncer à sa chance. Même si elle ne rencontrait Lucas
que plus tard. Se laisser guider quelque temps par la dauphine lui plaisait, d’autant plus
qu’une étrange attirance semblait les lier malgré les oppositions de tempérament
qu’elles offraient. Marie était aussi délicate et douce que Clarisse était prompte et
impétueuse.
À l’aube suivante, alors que les pèlerins s’apprêtaient à repartir et que Clarisse
faisait ses adieux à ses deux protectrices dame Louise et dame Charlotte, un courrier
vint prévenir que l’armée du dauphin était bloquée à Chartres par les Bourguignons, qui
ne voulaient pas que les Armagnacs entrassent dans Paris. Inquiète, Marie d’Anjou
avait décidé d’aller retrouver son époux resté derrière les portes de Chartres, les
quelques instants de réconfort qu’elle pouvait encore lui apporter étant bénéfiques
pour le pauvre état mental dans lequel il se trouvait. Mais il fut entendu que Clarisse,
folle de joie devant ce contretemps, devait l’accompagner afin d’y rencontrer Lucas.
— Dame Marie… commença Clarisse.
— Oh ! Clarisse, je vous en supplie, appelez-moi Marie. Je ne suis pas encore reine
de France.
— Marie, reprit Clarisse en souriant, Lucas n’est pas mon frère. En réalité, c’est
mon oncle. Seulement nous avons le même âge, presque seize ans, et, bien que nous
soyons nés dans des milieux différents, j’aime à croire qu’il est mon frère. Mon père,
qui était le fils d’un compagnon lissier du nom de Jean le Flamand, n’a jamais pu faire
partie de la riche famille de celui qui est la cause de notre disgrâce. Seul son petit-fils
Lucas comptait.
— C’est ainsi, soupira Marie. Il faut bien accepter son destin.
— Non, Marie, s’écria Clarisse. Il faut repousser le mauvais sort quand il s’acharne
sur vous. Voyez, j’aurais pu rester avec ma mère à Paris et traîner la misère avec
moi.
— Certes, et vous ne l’avez pas fait. Pourquoi, Clarisse ?
— Parce que ma mère et moi ne sommes pas faites pour être payées à faire des
besognes ménagères. Nous sommes des tisseuses de haute classe. Nous savons
exécuter des travaux de choix, des pièces d’art. Je veux créer mon atelier, faire partie
du compagnonnage des tisserands de haute-lisse.
— C’est un bel objectif. Je suis sûre que vous réussirez, Clarisse.— Mais, il faut beaucoup d’argent.
— Restez un moment avec moi. Je vous paierai, comme je paie mes autres
suivantes. Vous pourrez commencer votre pécule.
Clarisse sentit la rougeur lui monter au visage. Voici une proposition qui, sans la
déstabiliser, la prenait de court. En quoi consistait donc le travail d’une suivante
auprès d’une dauphine de France ? N’allait-elle pas essuyer les sarcasmes et les
jalousies des autres jeunes femmes de la cour ? Cependant, elle déclara d’un ton
ferme :
— C’est entendu, Marie. J’accepte de vous suivre… Mais…
— Nous ferons venir votre mère à Saumur dès que nous serons revenues de Paris.
Le voulez-vous ?
— Oh ! Marie, fit Clarisse en se jetant sur sa compagne pour poser un brusque
baiser sur sa joue. Comment vous remercier ?
— En rejoignant tout de suite le campement des armées où je vais retrouver le
dauphin tandis que vous ferez la connaissance de votre frère.
Les bagages avaient été préparés lestement. Marie avait réclamé six chariots,
lesquels abritaient deux de ses suivantes dont l’une, Jeanne de Brissac, assumait la
fonction de dame de chapelle et l’autre, Blanche de Ponthieu, celle de dame de
compagnie. Quant à ses jeunes servantes, Toinette et Suzon, elles ne la quittaient
jamais, et Bertille, sa lingère, veillait farouchement sur ses dentelles, ses rubans, ses
soieries et ses robes. Enfin restaient les valets nécessaires à la bonne organisation
de sa vie quotidienne.
Comme Marie ignorait le temps que devait durer son séjour à Chartres et peut-être
même à Paris, elle avait emporté quelques-uns de ses meubles, de ses tapis et
tapisseries, quelques pièces de vaisselle et, surtout, ses chers livres enluminés qui
faisaient la joie de son esprit cultivé.
Les six chariots filaient bon train. À cette allure et malgré les orages qui ne
cessaient d’éclater, leur vitesse était encore insuffisante pour que le trajet se fît en
quelques heures.
Chartres n’était pas loin, mais, juste avant d’arriver au campement, un incident
banal vint retarder l’arrivée. L’essieu d’une roue se détacha, déstabilisa le chariot, et,
comme il s’agissait du premier de la file et que l’on s’était engagé sur un chemin fort
étroit, l’ensemble du convoi se trouva immobilisé.
Habitués à ce genre d’incident, valets et servantes se mirent au travail. On souleva
l’arrière du chariot, on remit l’essieu, on s’assura que tout allait bien et le chariot fut
vite en état de marche. Ils atteignirent le campement peu après. Ce fut Jean Dunois,
alerté par ses deux écuyers, qui vint à eux. Lucas Cosset et Thomas de Beaupréhaut
étaient restés à l’écart.
— Ah ! Jean, se plaignit Marie en prenant la main du jeune homme, je suis navrée
de ce maudit contretemps. Comment est Charles ? Il doit être atterré.
— Je crois qu’il est heureux de vous voir, ma mie. Mais aussi très déçu de ne
pouvoir entrer dans Paris.
— Est-ce partie remise ou projetez-vous une action défensive ?
— Hugues de Noyers nous assure qu’il ne faut ni baisser les bras ni faire déjà figure
de vaincus. Aussi avons-nous pris la décision de partir quoi qu’il en soit. Nous
forcerons les barrages.Marie prit Clarisse par la main et la mena vers Lucas, qui, les jambes écartées,
recouvertes de chausses rouges, la tête levée et le buste droit, se tenait derrière
Jean Dunois, la main posée sur le pommeau de l’épée lui battant la cuisse.
— Lucas, mon ami ! Voici Clarisse, votre sœur par l’âge et votre nièce par le sang.
Bouche ouverte et yeux écarquillés, le jeune homme regarda la dauphine sans avoir
l’air de comprendre, puis il se tourna vers Clarisse, qui lui souriait, un peu maladroite
et rougissante.
— Marie est une magicienne, affirma-t-elle d’une petite voix qui n’était pas la sienne
tant elle paraissait douce et fluette. Elle a souhaité cette rencontre presque autant que
moi-même.
Lucas fit un pas en avant. Jean Dunois et Thomas de Beaupréhaut semblaient
presque aussi surpris que lui par cette entrevue inopinée. Clarisse s’avança, elle
aussi, et tendit la main.
— Je suis consciente, à présent, que je ne pouvais pas faire grand-chose sans
Marie. Mais je vous cherchais, Lucas, je voulais tant vous connaître.
— C’est fait, maintenant, murmura Lucas en lui prenant la main et en la portant à
ses lèvres. À présent, Clarisse, je garderai toujours un œil sur vous et mon grand-père
n’y pourra rien.

La nuit fut assez apaisante. Marie put rejoindre son époux, le dauphin, qui ne se
lassait pas d’écouter les paroles rassurantes qu’elle murmurait à ses oreilles. Marie
savait qu’il lui fallait un trop-plein de ces mots-là pour reprendre courage, faire entrer
son armée à Paris, voir sa mère et peut-être même son père, le pauvre roi fou, s’il
s’avérait qu’il arrivât juste à un moment où son esprit ne vacillait pas trop.
Quant à Clarisse, après avoir admiré sous toutes ses coutures la belle allure de
Lucas, elle se tourna enfin vers Thomas de Beaupréhaut, qui n’avait d’œil que pour
elle depuis qu’il l’avait vue aux côtés de Marie d’Anjou.
Le campement partit le lendemain à l’aube. Hugues de Noyers avait sans doute
raison de vouloir faire avancer la petite armée de France près des portes de Paris.
Attendre plus longtemps eût été une erreur. Il devenait impératif de montrer aux
adversaires sanguinaires qui se lovaient monstrueusement dans la capitale que
Charles, le dauphin, avait encore des amis.
— Laissons l’armée filer sur Paris et arrêtons-nous à Dourdan pour passer la nuit,
imposa Charles en descendant de sa monture. Cela nous permettra de mettre au point
une stratégie pour mieux réussir.
— Ne craignez-vous pas, Charles, fit Hugues de Noyers en esquissant une moue
dubitative, que les Bourguignons n’y attendent nos hommes et qu’en voyant votre
absence ils ne s’imaginent que vous ne viendrez pas ?
— Ils peuvent aussi penser à une astuce de notre part, reprit le dauphin.
— Alors, ils ne se méfieront que davantage.
— Pas forcément, reprit Charles, têtu. Ils peuvent se replier. Mon cousin Jean sans
Peur n’est pas fou à ce point. En mon absence, supprimer mon armée, si petite
soitelle, déstabiliserait trop les Parisiens.
— Ce changement peut en effet jouer en notre faveur, répliqua Gontran, car, si les
Bourguignons pensent à un calcul de notre part, le duc d’Armagnac, mon maître, va y
voir une intention accommodante.Avantages et inconvénients se contrebalançaient et il fallut discuter des heures
entières avant de prendre la décision de s’arrêter à Dourdan pendant que la petite
armée poursuivrait sur Paris avec l’ordre de s’arrêter juste avant la porte
SaintGermain.
Au château de Dourdan, Bonne d’Armagnac les accueillit avec un empressement
fiévreux tant elle s’inquiétait du sort de son époux. Aux chaleureux remerciements de
Marie, appuyés par ceux du dauphin, elle s’était écriée, avec une véhémence quasi
instinctive.
— Charles ! Il faut prêter main-forte à mon seigneur et mari qui, à la tête des
Armagnacs, combat Bourguignons et Anglais depuis des mois qui me paraissent
interminables. Mon courrier ne m’apporte que de tristes nouvelles.
Elle passa une main affectueuse sur le visage du jeune homme.
— Prenez soin de vous, mon enfant. La France a besoin de votre présence. Pour
l’instant, Paris a beau se moquer de vous, c’est un peuple qui va se reprendre, et dans
quelque temps vous en serez le maître.
Elle retira doucement sa main.
— Même si mon époux doit en faire les tristes frais, il faut vaincre, Charles. Il faut
vaincre.
Ces paroles avaient semé le trouble dans l’esprit de Marie, et, depuis qu’ils avaient
quitté Dourdan, elle priait pour que son oncle le duc d’Armagnac, seul ami puissant de
Charles, ne soit pas attiré dans une embuscade tendue par les Bourguignons
sanguinaires.
L’angoisse au ventre, Charles et Marie arrivèrent aux portes de Paris et rejoignirent
l’armée qui les y attendait. Les orages avaient cessé et un chaud soleil luisait sur une
capitale effervescente qui n’attendait que les ordres de Jean sans Peur pour
reprendre les combats.
Installée au château de Saint-Pol et apprenant que son fils demandait à la voir,
Isabeau de Bavière, sur ses gardes, feignit l’intérêt et accepta l’entrevue. Quand
Charles la vit, il n’en crut pas ses yeux. Ne l’ayant rencontrée qu’une seule fois depuis
presque quatre ans, il ne la reconnut pas tant elle était grosse et difforme. Cette
colossale matrone, soufflant et ronflant, l’horrifiait.
Alors, se persuadant à demi que ce n’était plus là sa mère, il osa l’aborder en des
termes qu’il n’aurait jamais cru pouvoir lui jeter à la face.
— Madame, vous prenez plaisir à renier ma légitimité et vous le hurlez fort afin que
tout le peuple l’entende. Mais je pourrais crier, moi aussi, que vous n’êtes pas ma
mère tant je ne vous reconnais point. En vérité, madame, vous êtes vieille et laide.
Isabeau de Bavière ne conservait rien de ses charmes d’autrefois qui avaient tant
séduit le jeune roi de France. Le résultat de trop de débauches engloutissait son
corps, et la graisse l’avait envahie au point qu’elle ne pouvait plus marcher. Elle se
faisait traîner sur une chaise roulante en criant ses ordres à ceux qui l’entouraient.
— Allons, mon fils. Si vous êtes ici, je pense que ce n’est point pour nous quereller.
— En effet, aussi en viendrai-je droit au but.
Isabeau le regardait avec des petits yeux informes qui se plissaient dans la graisse
de son visage. Où étaient donc passées ces grandes prunelles vertes pailletées d’or
qui, autrefois, subjuguaient les hommes de la cour ?
Pour endormir l’agressivité naissante de son fils qu’elle n’avait encore jamais eu àcombattre, elle le flatta bassement, retardant ainsi les mots qui devaient amorcer
l’objet de sa visite.
— Quant à vous, Charles, si vous n’êtes point le fils du roi de France, vous êtes
bien le mien. Laissez-moi vous dire que je vous trouve beau et séduisant et que vous
avez la grâce qui m’habitait à votre âge.
— Ma mère, répliqua le jeune homme sans trop perdre son sang-froid, j’espère que
plus tard je ne serai point aussi vulgaire que vous.
Mais, obstinée et fine mouche, Isabeau semblait vouloir reconquérir l’autorité
maternelle. Entourée de ses pages, de ses astrologues et de ses ménestrels qui
s’agitaient dans la pièce comme des mouches attirées par un bol de lait, elle fit mine
de se détendre. Pourtant, la présence de tout ce monde rendait la discussion
inconfortable.
C’était l’époque où trois favoris se disputaient ses faveurs. Georges La Trémoille,
aussi gros qu’elle, mais nullement impotent, ambitieux personnage sans scrupule,
fourbe et mesquin. Pierre de Giac, dont l’âme était plus satanique que celle du diable
lui-même, et Louis de Boisredon, son capitaine des gardes, bel homme fat et
prétentieux qui profitait de son allure de prince pour subjuguer cette grosse femme
dont il organisait tous les plaisirs.
Charles frissonna et ne put s’empêcher de penser que s’il était venu au monde
quelques années plus tôt il aurait pu être le fils d’un de ces trois personnages
crapuleux. Était-ce un apaisement de se persuader que, juste avant sa naissance,
seul le beau duc d’Orléans partageait la couche de sa mère ?
Les trois hommes cherchèrent sur-le-champ à corrompre le dauphin.
— Allez voir votre père, Charles, lui intima Boisredon, il en sera très heureux. S’il
vous reconnaît, cela le réconfortera. Savez-vous qu’il réclame parfois de vos
nouvelles ?
— C’est juste, appuya La Trémoille. Il semble souvent s’inquiéter de vous.
— Boisredon a raison, mon fils, renchérit Isabeau. Le roi, qui oublie tous les
visages, se rappelle particulièrement le vôtre. Il se réjouira de votre visite.
Elle soupira.
— Cela déclenchera peut-être l’une de ses phases de discernement. Il en a si peu,
à présent. Pauvre roi, déchu et malade !
Son soupir alangui amena une lueur de satisfaction dans l’œil de Boisredon, mais
La Trémoille y vit l’inverse, ce en quoi il n’avait pas tort car le calme apparent de la
reine se transforma en un mouvement orageux bouillonnant comme une vague en
colère près de déferler sur un navire déjà trop penché.
— Qu’on aille chercher Marie d’Anjou, siffla-t-elle entre ses dents. J’avais ordonné
qu’elle vînt avec vous, Charles, et je n’ai point été obéie. Or je veux voir votre épouse.
Charles ne broncha pas et attendit qu’on amenât Marie. Allait-elle servir les besoins
de la cause ? Il tenta en vain de la deviner.
Quand Marie d’Anjou fut devant Isabeau, les regards se croisèrent. L’ambiguïté du
sourire de La Trémoille était révélatrice, bien qu’il se brisât sur l’arrogance de
Boisredon et sur l’impassibilité diabolique du sieur de Giac, qui l’observait avec un œil
de vautour impitoyable.
— Une bien belle épouse, apprécia La Trémoille en tournant insidieusement autour
de la jeune Marie. On dit que vous avez beaucoup de sentiments l’un pour l’autre.— C’est vrai, lança la jeune femme, qui, soudain, se sentit prise de vertige.
Ses yeux partirent à la dérive. Ses jambes tremblèrent. Elle regarda Charles, dont le
visage blanchissait. Pourquoi n’avait-elle plus envie de braver cette femme sordide ?
Pourquoi éprouvait-elle soudain le besoin de sortir de cette pièce aux ondes néfastes
avant même qu’elle n’entendît le souhait que Charles devait formuler ?
Elle tenta d’éclaircir ses idées et se passa la main sur le front. Charles restait muet.
S’il parle, pensa-t-elle, je vais reprendre mes esprits. S’il réclame la paix entre
Armagnacs et Bourguignons, s’il demande une négociation possible entre Parisiens et
Anglais, je vais me reprendre.
Mais il était trop tard, Charles avait perdu tout son aplomb et ne disait rien.
— Vous resterez ici, Marie, à mon hôtel Saint-Pol, sous ma garde et celle de mes
hommes. Pendant ce temps, Charles ira voir le roi qui croit être son père.
Marie frémit et crut qu’elle allait défaillir.
— Suis-je votre prisonnière ? s’entendit-elle prononcer d’une petite voix éteinte.
— Prisonnière ? Quel est ce mot étrange ? Entendez-vous, Boisredon ? Allons,
occupez-vous de cette enfant et pour la divertir allez chercher Catherine. Ma fille est
fort habile. Elle saura la détendre et lui faire oublier quelque temps son époux.
XI
Clarisse avait quitté Marie inquiète. Cette brusque décision de la reine Isabeau
n’était pas rassurante. Pourquoi voulait-elle voir Marie aussi brusquement ? Que lui
voulait-elle ? Clarisse ne cessait d’y penser tant la peur, en la quittant, marquait le
visage de la dauphine. Mais que pouvait-elle faire pour son amie, sinon l’attendre en
espérant que cette fantaisie subite de la reine ne portât pas à conséquence ?
Désorientée par sa soudaine solitude, elle décida d’aller voir sa mère afin de lui
annoncer les heureuses nouvelles qui, dans quelque temps, allaient changer leur
existence.
Le quartier Saint-Jacques n’était pas à deux pas et Lucas l’avait mise en garde
contre de mauvaises rencontres. Tout allait si mal dans les rues de Paris depuis que
les Bourguignons étaient à nouveau rentrés dans la capitale ! On tuait, on égorgeait,
on assassinait sans aucun scrupule. Quant à Thomas, il lui avait assuré qu’à chaque
coin de rue les Bourguignons attendaient leurs victimes.
Mais Clarisse n’avait pas froid aux yeux. Et puis tant de joies emplissaient son
cœur ‒ du moins, si elle écartait ces terribles conflits qui mettaient à feu et à sang les
Français de la capitale ‒ qu’elle se sentait légère comme une plume et inconsciente
comme l’agneau qui vient de naître.
Des clameurs, pourtant, venaient à ses oreilles. Quand elle vit la rue qu’elle voulait
emprunter irrémédiablement barrée, elle fut un instant désorientée, fit demi-tour et
s’engagea dans une voie parallèle plus étroite et plus obscure. Clarisse marchait vite.
Au bout de la ruelle, un groupe d’hommes parlait fort. Elle rebroussa chemin par crainte
que ce ne fussent des Bourguignons. Mais la rue obstruée qu’elle ne pouvait prendre
l’empêchait d’avancer. Il fallait qu’elle revienne du côté du Châtelet où d’autres voies
seraient sans doute plus accessibles.
Elle n’en eut ni le temps ni l’envie. Derrière elle couraient deux hommes apeurés
criant que les tortionnaires étaient à deux pas. Ils la bousculèrent et s’enfuirent.
Clarisse prit peur. Elle ramena sa main sous ses yeux et vit la bague de Thomas, qui
lui redonna du courage. Puis, pour oublier les tourments qui peut-être la guettaient au
tournant de la ruelle, elle revit Lucas rire devant l’air énamouré de son compagnon
quand il regardait Clarisse.
— Je trouve une sœur que je ne veux plus quitter, avait-il dit en plaisantant, et voilà
que mon seul ami en tombe éperdument amoureux et veut se l’accaparer.
Puis il avait saisi Thomas par l’épaule et avait ajouté :
— Que lui ai-je donné, moi ? Rien. Et toi, tu viens de lui passer une bague au doigt.
Thomas de Beaupréhaut avait rougi mais s’était rapidement repris.
— Ah ! si nous pouvions échanger nos destinées, avait-il soupiré en regardant
Clarisse. Je ferais un excellent marchand drapier alors que Lucas n’aspire qu’à
devenir chevalier. Dieu ! où se nichent donc les ruses de la vie ?
Puis il avait saisi de nouveau la main de la jeune fille.
— Promettez-moi, Clarisse, en échange de cette bague qui, j’espère, vous portera
chance de m’expliquer un jour tous les mystères du tissage de la haute-lisse.Clarisse avait promis, puis jeté un baiser sur la joue de ses deux compagnons en
s’attardant un peu plus sur celle de Thomas.
Plus tard, Clarisse s’était torturé l’esprit en pensant que Thomas de Beaupréhaut
n’aurait peut-être pas jeté son dévolu sur elle si la fortune de son ami Lucas n’avait
pas été mille fois plus conséquente que la sienne. Car Thomas sortait certes d’un
milieu de vieille chevalerie française, mais la dorure du blason se trouvait bien
compromise. Cette idée ne plaisait guère à Clarisse et elle préférait penser que
Thomas était sincère et que l’affection qu’il lui poilait n’avait aucun lien avec les écus
de son frère.
Enfin, oubliant ces interrogations, Clarisse avait lancé un signe joyeux aux deux
garçons et s’en était allée retrouver sa mère dans le quartier de la rue Saint-Jacques.
Elle baissa la main et décida de ne plus penser à la bague de Thomas pour mieux
se concentrer sur les bruits de la ville. Les deux hommes de tout à l’heure n’étaient
plus dans son sillage. Ils avaient disparu, évaporés comme de la fumée. Elle tourna la
tête et reprit sa route. Mais elle n’avait pas fait trois pas qu’une nouvelle huée de cris
vint l’assaillir. Cette fois, il s’agissait d’un groupe dévergondé qui semblait se
chamailler. Clarisse pressa le pas, mais les malfaiteurs la rattrapèrent et la saisirent
par la manche.
— Laissez-moi, s’écria Clarisse en se dégageant brusquement de la main velue qui
l’agrippait.
— Ho là, cria un homme qui arrivait derrière eux. Lâchez-la.
Mais les truands s’approchaient en le menaçant d’un couteau. L’homme fouilla dans
la manche de son vaste manteau afin d’en tirer une arme. Cependant, les brigands
furent plus rapides et ils plongèrent leurs couteaux dans l’estomac, le ventre et la
gorge de l’homme, qui s’écroula aussitôt. Comment pouvait-il s’en tirer avec ces trois
blessures mortelles ? Clarisse en eut soudain les jambes molles. C’était sans doute un
espion à la solde des Bourguignons. Il gisait presque à ses pieds, inanimé, et trempait
dans une flaque de sang.
L’air devenait irrespirable. « Un espion passe toutes les deux secondes », lui avait
dit Lucas. Si elle restait là plus longtemps, elle serait morte d’ici peu.
Le passage devint bientôt impraticable. Les émeutes se rapprochaient, barraient le
chemin. Les hommes couraient le couteau à la main si bien qu’elle dut se camoufler
quelques instants sous le grand porche d’une porte en bois dont les doubles battants
offraient un abri momentané. « Ciel ! L’enfer ne se maîtrise plus, pensa-t-elle. Lucas et
Thomas étaient loin de la vérité. Comment vais-je faire pour rejoindre ma mère ? »
Elle traversa une petite place où des corps en décomposition étaient allongés,
transpercés par des lances. Les charognes empestaient l’air. Des cris fusaient à
travers les ruelles. Les portes et les volets des maisons claquaient en se fermant.
Ceux qui, jusqu’alors, avaient échappé au massacre appelaient au secours dès qu’un
soldat hystérique s’approchait. D’autres tentaient fébrilement de se cacher, comme
elle, là où un abri pouvait les dissimuler.
Elle fut tirée bientôt de sa cachette par une main rude. Un autre groupe d’hommes
arrivait. Ils se plantèrent devant elle en riant. Puis elle entendit les sabots d’un cheval
claquer sur le pavé. Avant qu’elle ne réagît et ne s’enfuît, elle avait devant elle une
troupe de chevaux dont le premier de la file était conduit par un grand gaillard qui avait
l’air d’un géant.— Pourquoi te caches-tu ? cria celui-ci du haut de son cheval.
— C’est que j’ai eu très peur quand j’ai vu tous ces gens massacrés qui jonchent
les rues.
L’homme à cheval fit un signe aux autres afin qu’ils s’écartassent d’elle pour le
laisser juger à son aise de la silhouette qui s’offrait à lui. Il la jaugea tranquillement des
pieds à la tête sans mot dire. Son œil de faucon semblait ignorer la clémence.
— Qui es-tu ? lança-t-il en lâchant les rênes de son cheval.
— Je m’appelle Clarisse et je vais voir ma mère qui habite dans le quartier de la rue
Saint-Jacques.
— Ah çà ! ricana l’un des hommes qui chevauchait à côté du géant, elles disent
toutes ça quand elles n’ont pas d’amoureux.
L’homme à cheval lui imposa le silence d’un revers de main puis sauta de sa
monture et se planta devant Clarisse.
— Qui est ta mère ?
— Une ouvrière d’atelier qui, hélas, est sans travail actuellement, répondit Clarisse
haut et fort pour tenter de dissimuler sa peur.
Devant ce géant, elle se sentait minuscule, sans voix. Les hommes qui le suivaient
à cheval restèrent un peu à l’écart. Ils étaient une dizaine, tous avec la visière du
casque relevée, l’épée battant le flanc de leurs montures.
— Pourquoi est-elle sans travail ? s’écria celui qui faisait piaffer son cheval en le
titillant avec la longe qu’il tenait très court.
Clarisse haussa les épaules. En quoi cela pouvait-il les intéresser que sa mère fût
sans emploi ?
— On te parle, petite. Réponds.
C’était le géant qui venait ainsi de l’apostropher. Une barbe mangeait son visage et
sa voix métallique était neutre. La cotte de mailles recouvrant son corps étincelait de
façon étonnante bien que le soleil ne se montrât guère dans cette ruelle obscure. Il
avait, lui aussi, la visière de son heaume relevée, ce qui donnait à son regard une
brillance malveillante qui ne reflétait que dureté et intransigeance.
Clarisse reprit son souffle.
— Eh bien, tout simplement, répondit-elle, parce que les ateliers de maître Bataille
sont transférés à Bruges et que nous n’y sommes pas allées.
— Et les autres ? fit l’homme.
— Les autres ? rétorqua Clarisse, étonnée. Les autres ont fait comme ils
l’entendaient. Certains ont déménagé, d’autres ont été engagés chez les successeurs
de maître Bataille.
Elle faillit ajouter « d’autres encore sont allés en Bourgogne, là où s’ouvrent de
nouveaux ateliers de haute-lisse », mais elle craignit un instant que ce ne fussent des
Armagnacs à la recherche de Parisiens conspirateurs.
— Pourquoi ta mère n’a-t-elle pas été chez maître Poinçon ? On dit que c’est un de
ses confrères.
Clarisse commençait à perdre pied. À présent, elle était sûre que ces odieux
hommes n’étaient pas des Armagnacs. Marie lui avait dit, et, en cela, son propos avait
été renforcé par ceux de Lucas et de Thomas, que les Bourguignons s’amusaient à
questionner insidieusement les Parisiens pour voir de quel côté ils se rangeaient.
— Mais, mais, hésita-t-elle, c’était une question de famille.— Cette fille nous berne, mon capitaine, entendit-elle derrière le dos du géant.
Et aussitôt deux hommes vinrent l’entourer pour saisir d’un geste brutal ses bras
menus qu’ils serrèrent d’une forte poigne.
— Je ne berne personne, s’écria-t-elle en tentant de se dégager. Je suis une
tisserande et ma mère aussi. Et je vais la voir pour lui donner de mes nouvelles.
— Ah ! hurla l’un des hommes. Si tu vas lui donner de tes nouvelles, où étais-tu
donc ? Chez ton frère ?
Ils s’esclaffèrent lourdement.
— Exactement, chez mon frère, rétorqua Clarisse.
Puis, consciente du terrain glissant sur lequel elle se hasardait, elle se tut. Dieu du
ciel ! Il ne fallait pas qu’elle parle de Marie d’Anjou ni de Lucas, bien sûr. Qu’elle avait
donc été sotte de rétorquer qu’elle était avec son frère !
— Non, reprit-elle, ce n’était pas mon frère.
— Vous voyez, mon capitaine, reprit le même homme qui, visiblement, cherchait à
déstabiliser la jeune fille, c’est une menteuse. Son frère, ça doit être son amant, et
alors, pensez donc, qui doit être sa mère ?
Clarisse commençait vraiment à s’affoler et, dans sa panique, elle regarda sa main.
Geste fatal qu’elle regretta aussitôt. L’homme barbu la lui saisit et vit la bague.
— Retire ça, hurla-t-il.
Comme elle n’obéissait pas, deux hommes se précipitèrent sur elle et la lui
arrachèrent. Ils l’inspectèrent longuement, la tournant, la retournant, la soupesant.
— Cette bague n’est pas du tout-venant, mon capitaine. Il y a un sceau et ça n’a
pas l’air d’être de la maison des Bourguignons, fit celui qui était en train de la retourner
dix fois entre ses doigts.
— Pour l’instant, qu’on l’emmène, décréta le géant en remontant sur son cheval.
Nous la questionnerons à nouveau plus tard.
— Bien, mon capitaine, fit l’autre en remontant lui aussi sur son cheval, qui partit à
l’instant au petit trot. Les deux hommes qui lui avaient attrapé le bras l’entraînèrent
tout d’abord en un lieu sombre puis la poussèrent dans une pièce où elle dut avancer à
leur pas pour ne pas être jetée à terre et traînée comme un gibier qu’on vient
d’assommer.
— Tu ne perds rien pour attendre, lança l’un des hommes en ricanant. Pour l’instant,
le roi fou nous attend. Mais on reviendra, ma belle !
— Qui t’a donné cette bague ? hurla un soldat qui s’approcha d’elle.
Clarisse ne répondit pas. Elle se contenta de fixer des yeux le mur qui lui faisait
face. Une triste paroi grise qui lui donnait la nausée.
— Qui t’a donné cette bague ? réitéra l’homme en braillant davantage.
Le soldat qui la questionnait la poussa puis la gifla.
Clarisse eut un geste de recul et buta contre le mur. Les larmes lui vinrent aux yeux.
Elle hésita. Non ! Elle ne parlerait pas de Marie ni de Lucas, pas même de Thomas.
Un autre homme qui se tenait dans un angle de la pièce, un Bourguignon plus petit,
plus trapu, les jambes courtes et solidement amarrées au plancher, s’avança, écarta
son compagnon, prit la bague et, s’approchant de Clarisse, l’écrasa sauvagement sur
sa main, laissant une empreinte violacée et douloureuse. La jeune fille n’eut pas un cri.
Elle serra les dents et fixa l’homme dans les yeux. Il eut un sourire mauvais.
— Que faut-il te faire pour que tu gémisses ?Il la repoussa contre le mur et sa tête vint heurter la paroi en pierres grises et
suffisamment disjointes pour qu’une arête entaillât légèrement l’arrière de sa tête. Un
bruit sourd se fit entendre et elle resta immobile et hagarde.
— Pour la troisième fois, qui t’a donné cette bague ? aboya-t-il.
À son tour, l’homme la gifla et elle chancela, bascula, puis tomba sur le sol.
Étourdie, elle mit quelques instants à se relever.
— Tu sais bien que nous avons tous les moyens pour te faire parler. Veux-tu donc
mourir entre nos mains ?
— Non, non, bredouilla Clarisse d’une voix pâteuse et effrayée.
— Alors, recommençons depuis le début. Où habite ta mère ?
La question fit enfin réagir Clarisse. Si elle dévoilait l’adresse de sa mère, elle
serait questionnée tout comme elle, alors qu’elle ne savait rien. Et Clarisse savait que
dans ces formes d’inquisition la peur engendrait toujours la mort. Ciel ! Il fallait qu’elle
se reprenne. Où étaient passés son énergie combative, son autorité, son sens de
l’attaque et de la défense ? Elle sentit un filet de sang chaud couler derrière sa tête.
— J’ai menti sur toute la ligne et je m’en excuse, fit-elle en reprenant un peu
d’assurance.
Elle vit une mauvaise lueur éclairer les yeux de ses tortionnaires avant d’entendre
la porte claquer.
— Une belle fille comme toi ne veut pas être défigurée, tout de même ? lâcha le
nouveau venu en tendant à bout de bras une petite fiole emplie d’un liquide trouble.
Clarisse frissonna. Elle titubait et la sueur coulait dans son cou. La douleur à la tête
avait disparu. Elle ne sentait plus que celle qui lui brûlait la main. La blessure
occasionnée par le chaton de la bague commençait à la lancer.
L’homme ricana et posa la fiole sur la table, derrière laquelle il prit place. Pour
l’instant, les deux autres se taisaient, se repaissant de la panique qui empoignait peu à
peu la jeune fille.
— Avant d’abîmer ton visage, fit l’homme en contournant la table et en se plaçant
devant elle, ce n’est pas une gifle que tu vas recevoir. Ces coups-là ne sont pas de
mon ressort. Je t’en prépare d’autres biens plus plaisants. Il se mit à rire grassement,
l’empoigna, la serra violemment contre lui et retroussa sa jupe et son surcot.
— Je trouve que tu as beaucoup de chance. Tu aurais pu tomber entre les mains de
ce boucher de Capeluche qui, sans même te questionner, t’aurait éventrée, ma belle !
Puis, il aurait sorti tes tripes avant de t’embrocher davantage.
Il fouilla sous sa jupe, remonta la main sur ses cuisses qu’il tentait d’écarter, mais
Clarisse se débattait si furieusement qu’elle put lui échapper un instant. Il la rattrapa
sans difficulté, la jeta sur la table et l’allongea sous lui.
— Alors que moi, ma belle, je ne demande que le nom de ton Armagnac.
— Oh ! Marie, murmura-t-elle. Fallait-il que je te rencontre pour vivre ces horreurs ?
Le corps de Clarisse tremblait. Dans l’impossibilité de se défendre, tant la force de
l’homme était grande, elle prit conscience qu’elle pleurait. Puis elle entendit rire les
autres. Quand elle sentit l’affreuse pression sur le triangle soyeux de son pubis, elle
paniqua. L’homme la fouillait brutalement de la main. Puis, pendant que les autres
soldats, braies et bas de chausses déjà baissés, riaient en criant qu’ils
s’impatientaient, il déchira sa jupe et sa cotte et la viola sauvagement.
Elle cria juste une fois mais se tut quand les autres prirent leur tour. Elle crutpourtant que le bas de son ventre allait éclater. Le dernier de la file fut d’une
sauvagerie extrême. Elle sentit son esprit vaciller et, sous les coups de butoir, faillit
perdre conscience. Elle hurla longuement, trouvant la force de penser à cette belle
tapisserie de L ’ A p o c a l y p s e dont elle avait effleuré plus d’une fois les couleurs dans
l’atelier de maître Bataille qui, ayant servi à d’autres œuvres, faisaient encore des
merveilles.
Alors que l’homme la labourait sauvagement et qu’elle ne savait plus si c’était sa
tête ou son ventre qui la faisait le plus souffrir, elle entendit une voix ténébreuse
qu’elle reconnut. L’homme qui la violait s’était subitement écarté et remontait ses
braies qui pendaient lamentablement sur ses cuisses.
Le teint décomposé par la honte et la souffrance, Clarisse voulut se relever. Elle
sentit que la traînée de sang à l’arrière de sa tête s’était collée sur la table. Elle se
redressa à demi, gémit, reprit son souffle. Puis elle s’aperçut qu’un autre filet de sang
coulait aussi entre ses jambes, un sang déjà noir et collant.
Le géant était devant elle et la regardait avec cet air de rapace inassouvi. Pourtant,
il lui tendit une main qu’elle n’eut pas la force de prendre. Alors, il la releva, mais elle
chancela deux ou trois fois avant de pouvoir se tenir sur ses jambes, le dos courbé,
les épaules tombantes, soutenant son ventre douloureux.
Le géant, dont le visage était barbu ‒ à présent, Clarisse le reconnaissait ‒, se
tourna vers les trois hommes.
— Vous n’êtes que d’immondes bêtes, quittez cette pièce, leur ordonna-t-il d’un ton
sec et caverneux. Puis, quand il fut seul avec Clarisse, il lui jeta sa jupe déchirée
qu’elle fut incapable de remettre tant les forces lui manquaient.
— Soit ! Tu veux bien mourir. Soit ! Tu acceptes même d’être défigurée. Mais le viol
t’a fait parler. Qui est Marie ?
— C’est… c’est une amie que j’ai vu mourir sous mes yeux, égorgée, transpercée,
embrochée par ce boucher de Capeluche.
Elle répéta, sans même s’en rendre compte, ce que l’homme avait dit tout à l’heure.
Puis la douleur qu’elle avait dans le ventre la fit gémir et les larmes lui revinrent aux
yeux.
— Certes, tu es courageuse. Cela dit, je suis sûr que tu mens encore. Mais j’ai
d’autres pratiques que mes compagnons. Moi, je vais t’embastiller.
— M’embastiller ! marmonna Clarisse sans comprendre.
— Oui, ma belle. Quand tu seras à la Bastille, tu pourras réfléchir. Peut-être qu’alors
tu te décideras à parler. Cela mine toujours les femmes quand la durée
d’emprisonnement est trop longue. Et dis-toi bien que cela entame les esprits les plus
forts.
Il eut un bref rire satanique.
— En prison, personne ne te touchera plus et tu pourras guérir des blessures que
mes hommes t’ont fait subir puisque tu n’en es pas morte et que ta résistance
physique t’a sauvée. Eh bien, ma belle ! nous allons voir, à présent, ce que ta force
morale peut accomplir.
X I I
À l’hôtel du Petit-Musc, Charles, déçu, ne vit pas son père. Il n’y rencontra qu’un
vieux conseiller du roi, un peu ahuri par les événements et qui semblait lui dissimuler la
vérité. Ne pouvant rien lui tirer d’autre que des propos très quelconques, Charles resta
silencieux et le vieil homme le salua profondément avant de disparaître comme une
ombre.
De la cour intérieure, il entendit des clameurs et des cris qui n’annonçaient rien de
bon. Comme il n’y avait ni écuyer ni valet qui pût le renseigner, il avança de quelques
pas et fut horrifié par le spectacle. L’agitation qui régnait dans les rues incroyablement
encombrées l’empêchait de prendre son cheval. Mais, si Charles avait été moins
troublé, il aurait vu qu’il n’était plus là.
À peine était-il sorti de l’hôtel du Petit-Musc que Jean Dunois venait à sa rencontre.
— Où est Marie ? questionna-t-il en saisissant le bras du dauphin.
— Elle est restée avec ma mère.
— Charles, c’est une embuscade. Le Châtelet est occupé par les Bourguignons qui
sont sous l’emprise d’un certain Périnet.
— Périnet ! Le connaissez-vous ?
Oui, c’est l’homme qui, en mai dernier, a ouvert la porte Saint-Germain aux
Bourguignons, conduits par Villiers de L’Isle-Adam, afin qu’ils puissent entrer. Et voilà
que tout recommence.
— Oh ! Jean, mon ami, se plaignit Charles. Pourquoi faut-il que tout recommence ?
Dunois entraîna son compagnon un peu à l’écart de la foule qui commençait à
paniquer.
— Les Armagnacs sont déconcertés par cette nouvelle attaque, expliqua Dunois en
observant les gens inquiets devant l’absence d’une issue salvatrice. Leur vaillance et
leur bravoure sont coutumières. Mais c’est une bien faible repartie face à l’armée
sauvage qui passe à l’offensive.
Comme pour lui donner raison, des ombres qui portaient les couleurs
bourguignonnes apparurent à la courbe de la rue. Dunois n’eut qu’une réaction, celle
de planter la pointe de son épée dans le flanc qui se présentait à lui. Un autre groupe
d’hommes les harcela. Dunois brandissait son épée sanglante dans sa main qui ne
tremblait pas et les autres les laissèrent passer en criant que le spectacle était
ailleurs.
— Oh ! Charles, se lamenta soudain Jean Dunois, je ne voulais pas vous faire
passer par là. Périnet et Villiers de L’Isle-Adam se sont emparés du pauvre roi votre
père et le font défiler dans les rues jonchées de cadavres.
— Mais comment s’y sont-ils pris ?
— On dit qu’ils ont profité de la courte absence du vieux conseiller royal qui vous
prévenait de son absence et du désarroi qui, ensuite, vous a saisi.
— Oh ! se plaignit Charles en se passant la main sur le front. Ce cauchemar va-t-il
un jour prendre fin ?
Mais Jean poursuivait en le tirant toujours par les bras :— Ils n’ont pas hésité à tuer le vieil homme qui veillait toujours à la porte de la
chambre du roi. Ainsi, ils ont pu entrer dans ses appartements. Rien de plus simple
ensuite que de s’emparer de lui.
Paralysé par le doute, la crainte, l’effroi, Charles avançait comme un somnambule.
Les pavés étaient rougis par le sang des meurtres. La Seine elle-même était jonchée
de cadavres aux ventres ballonnés. Devant cet affreux spectacle, Charles avait des
nausées qu’il pouvait à peine maîtriser. Chaque passant, s’il n’était pas un
Bourguignon, était décapité, poignardé, amputé ou jeté sans pitié dans le fleuve.
Enfin, il tomba sur la scène horrible que voulait tant lui cacher Jean Dunois. On
avait attaché Charles VI sur son cheval. Bien que joyeux, il était toujours en proie à
ses démons. Ses longs cheveux sales tombaient dans son dos et une cape sans
couleur flottait sur ses épaules comme l’oripeau d’un saltimbanque. Il riait comme un
pauvre diable tant la course lui plaisait.
Charles avait déjà le cœur bien malmené, mais cette vision acheva de l’anéantir.
Pourtant, ses yeux ne pouvaient se détacher du cheval où se tenait sanglé son père.
Incapable de tenir les rênes, encore moins de conduire sa monture, il se tenait
couché à plat ventre sur le dos de l’animal et, d’une main molle et pendante, il battait
son flanc en riant aux éclats. Parfois, il tentait de se redresser et, le visage levé,
percé par deux yeux hagards et une bouche écumante de bave, il criait sans plus
s’arrêter : « Tuez, tuez, tuez. »
Dieu du ciel ! Charles était-il le fils de ce monarque fou ? Qui pouvait l’aider à
débrouiller ses origines ? Il ne ressemblait pas plus au brillant Louis d’Orléans qu’à ce
pauvre être sans esprit.
Il pensa soudainement à Marie. Était-elle entre les mains menaçantes de sa mère
ou de ses trois hommes de garde ? Il eut un espoir à la pensée que sa sœur
Catherine était à ses côtés. Ambitieuse, certes, Catherine n’était pourtant ni sotte ni
méchante. Mais saurait-elle apaiser les choses ? L’image de sa sœur venait soudain
troubler son esprit. Oui, il la connaissait assez pour se rendre compte qu’elle ne ferait
rien qui aille dans un sens contraire à ses intérêts. Elle était capable de suivre les
injonctions de sa mère pour peu qu’elle y trouve son propre avantage.
Alors prendrait-elle le sort de Marie entre ses mains ?
Dunois ne savait plus comment sortir le dauphin de sa torpeur et il fut soulagé de
voir accourir vers eux, hors d’haleine, le commandant Tanneguy Du Chastel. C’était un
homme d’une cinquantaine d’années, grand, fort et bien bâti. Il portait une de ces
vieilles épées de la lointaine époque chevaleresque. Elle formait une croix aux
branches égales et la garde brillait d’une pierre.
— Qu’y a-t-il ? lui cria Dunois.
— C’est une double embuscade. La reine s’est éclipsée. Impossible d’aller plus loin.
Les Bourguignons bouchent toutes les ouvertures.
— Où sont-ils ?
— Dans toutes les rues avoisinantes. Ils massacrent tout le monde.
— Alors, il n’y a plus qu’une seule issue. Revenir au Petit-Musc.
— Non, si nous y entrons, assura Du Chastel, nous ne pourrons plus en sortir.
— Mais que veulent-ils ? soupira le dauphin. Je ne suis plus maître de rien. Je n’ai
pas d’armée, pas d’argent. Je n’ai même pas de père. Je n’ai plus rien.
L’inquiétude assombrissait les visages des trois hommes. Il fallait vite trouver lasolution la plus judicieuse.
— Que veulent-ils donc ? soupira de nouveau Charles.
— Mais vous, messire, vous, affirma Du Chastel.
Après votre jeune épouse, c’est votre destin qu’ils menacent. Votre jeunesse vous
excuse, messire Charles et l’expérience n’a point encore effleuré votre trop grande
sensibilité. Allons, pressons-nous, notre vie et la vôtre sont en jeu.
— Qu’allons-nous faire ? gémit encore Charles.
— Fuir par la Bastille, puisque les Bourguignons sont au Châtelet. Ils savent que
vous êtes dans les parages et veulent vous tuer.
— Mais Marie !
— Nous allons à la Bastille, décida brusquement Du Chastel. Vos deux jeunes
écuyers attendent avec des chevaux. Ils vont vous conduire à Melun pendant que
Jean ira chercher Marie.
— À Melun ! Pourquoi pas à Bourges ?
— Si nous allons là où est votre fief, les Bourguignons vous trouveront sans peine.
À Melun, vous serez à l’abri et Marie viendra vous y rejoindre dès que Dunois l’aura
délivrée.
Tanneguy Du Chastel jeta une grande cape à Charles.
— Emmitouflez-vous dedans afin que nul ne vous reconnaisse.
D’un coup d’œil, il s’assura que le dauphin était méconnaissable. Puis, satisfait de
l’image dissimulée sous la bure de laine sombre, il soupira, sauta sur son cheval et
Charles grimpa en croupe. Ce fut alors un cortège de cauchemar auquel assistèrent
les deux hommes. Le passage était difficile. Les émeutes barraient le chemin.
Pillages, tortures, meurtres, viols, tout s’effectuait dans un délire satanique.
Soudain, ils entendirent des acclamations qui couvraient les cris des suppliciés.
— Regardez, on pourchasse Bernard d’Armagnac, entendit Charles.
— Oh ! Tanneguy, murmura-t-il, arrêtons-nous et sauvons mon oncle d’Armagnac.
— Impossible, Charles, impossible. C’est trop tard.
Les charognes jonchaient les rues et empuantissaient l’air. Charles VI sur son
cheval faisait toujours le tour de la ville, hilare. Le dauphin faillit s’évanouir à la vue de
son père ainsi ridiculisé par la foule. Il ne le reconnut pas quand il passa devant lui. Il
puait l’urine et ânonnait des mots hagards.
La veille encore, alors qu’Isabeau, sa mère, le savait et l’avait assuré du contraire,
il était en crise, frappant des poings et des pieds sur la table, se roulant à terre en se
cognant la tête contre les murs. Aujourd’hui, il était joyeux, étendu comme un homme
ivre sur son cheval. Demain, il entrerait sans doute dans une longue prostration
jusqu’au prochain délire.
Et les Parisiens semblaient s’en moquer, les yeux tournés vers les Bourguignons
qui leur faisaient miroiter les avantages d’une royauté anglaise. Se souvenaient-ils
seulement du jeune homme beau et fringant, au visage avenant, aux yeux vifs et au
geste généreux qui, autrefois, avait été leur roi ?
Les Bourguignons n’avaient plus aucun sens de la mesure et les Parisiens avaient
perdu tout respect et toute décence. À la vue de son oncle qu’il fallait abandonner là
aux mains des tueurs sans pouvoir faire un geste, il eut un tremblement et se mit à
pleurer.
— Ne vous apitoyez pas, Charles, fit sèchement Tanneguy. Il faut leur échapper. Ilssont sur nos traces.
Charles étouffait. La respiration lui manquait et ses poumons réclamaient une
bouffée d’air qu’il avala à grandes saccades en relevant la tête. Mais il la rabaissa vite
face aux nouvelles émeutes. Oui ! Se cacher sous cette cape pour qu’on ne vît pas sa
douleur. Laisser son cœur meurtri, éclaté, brisé comme un pot de faïence qui vient de
heurter violemment un mur de pierre. Oublier cette atmosphère confinée, lourde des
trahisons qui l’assaillaient de toutes parts, des regards hypocrites, des moqueries, des
persiflages, des quolibets.
Charles souffrait, et ses pauvres épaules, sous la couverture, qu’un pourpoint
rembourrait pourtant, tombaient de crainte et de désespoir.
À peine arrivés à la Bastille, Charles et Tanneguy crurent faire un nouveau
cauchemar. Dunois les avait précédés et les attendait avec Lucas et Thomas.
— Marie a disparu.
— Elle n’a pas disparu, dit Charles sottement. Elle est avec ma mère.
— Hélas non, Charles, quand votre mère la séquestrait, ce n’était qu’un demi-mal.
Mais j’ai vu un cheval sortir de Saint-Pol juste quand j’y arrivais. C’était un étalon
fougueux faisant partie de l’écurie des Bourguignons.
Devant l’apathie du dauphin, Dunois lui secoua l’épaule.
— Cessez de vous morfondre, Charles, et écoutez-moi. Cet homme menait son
cheval à un train d’enfer, je l’ai suivi quelque temps, ce qui m’a permis de reconnaître
le visage de Marie mal dissimulé dans une couverture. Mais les barrages successifs
dans les rues avoisinantes m’obligeaient sans cesse à m’arrêter et je l’ai perdue de
vue. Alors, j’ai couru à la Bastille en espérant que vous ne soyez pas encore parti.
— Marie ! Marie ! sanglota le jeune homme. Pourquoi était-elle étendue en travers
du cheval ?
Alors le dauphin oublia le pauvre roi fou et même son oncle probablement assassiné
quelques instants auparavant. La douce image de Marie prit la relève. Ses yeux
sombres et veloutés plongeaient dans les siens. Sa main rassurante se posait sur son
visage, traçant lentement un geste de réconfort, de consolation, de soulagement.
Charles revivait dès que Marie était là. Ce fut la vision qu’il voulut garder jusqu’à
Melun.
D’ailleurs, cessant tout propos et tout conseil superflu, Lucas et Thomas ne
perdirent plus de temps. Enfourchant leurs chevaux, talonnant leurs flancs, les menant
au grand galop, sachant que chaque seconde valait une éternité, leur course effrénée
ne s’arrêta qu’à Melun.

Happée, bâillonnée, tirée en arrière, mains et pieds liés dans le dos, la bouche
réduite au silence, Marie ne put proférer le moindre cri, puis l’obscurité se fit en elle.
Dans la stupeur qui l’avait saisie, alors qu’elle s’attendait à voir Catherine, la sœur de
Charles, elle n’avait eu aucune réaction pour se défendre si ce n’avait été de pousser
une profonde exclamation qui n’avait fait que bloquer davantage sa respiration.
Peu après, elle se sentit jetée sur le dos d’un cheval, puis elle perdit connaissance.
L’homme qui l’emportait l’avait revêtue d’un manteau à large capuche dans laquelle
il avait dissimulé son visage. Puis il avait enroulé le corps dans une couverture et jeté
le tout en travers du cheval.
Conduisant sa monture avec rage, il se heurtait parfois à un barrage d’hommes quiralentissait sa course. Mais le mot de passe qu’il lâchait d’une voix colérique en
fouettant les flancs du cheval lui ouvrait la voie et il reprenait son allure de plus belle.
Le corps de Marie, sous la couverture qui l’enveloppait, ballottait de droite à
gauche, et, si elle n’avait été solidement ligotée au cheval, elle eût sans nul doute
glissé à terre et eût été piétinée par les sabots des autres chevaux.
C’est le galop effréné de sa monture qui l’éveilla. Se frottant les yeux, elle se
demanda tout d’abord quelle était cette position si inconfortable qui l’obligeait à rester
le nez collé au dos du cheval.
Elle bougea un bras, puis le buste, ce qui fit glisser la capuche qui recouvrait son
visage. Alors, elle tourna la tête et eut une affreuse vision dont le souvenir la hanterait
sa vie durant. Mieux eût valu pour elle qu’elle ne s’éveillât point dans ce cauchemar.
Une âpre odeur de sang assaillait ses narines ouvertes aux effluves de ce Paris
monstrueux.
Elle traversait les massacres les plus odieux, les plus sanguinaires qui soient sans
se douter qu’à deux pas d’elle passait Charles fuyant sur son cheval avec ses
compagnons Du Chastel et Dunois.
Son dos lui faisait mal et ses jambes étaient raides. Quand elle entendit crier le nom
de Capeluche, elle crut qu’elle allait à nouveau perdre connaissance. Ainsi, le bourreau
de Paris poursuivait ses crimes aussi atrocement qu’il les avait entamés. À la tête de
toute la plèbe de Paris, il donnait ses ordres avec une assurance qui eût coupé le
souffle à n’importe quel grand capitaine d’armée. Il affirmait aux Bourguignons qu’il se
faisait remettre les prisonniers Armagnacs, assurant qu’il les menait au Châtelet et
qu’il les laissait en lieu sûr, mais à peine sortis de leur geôle il les massacrait tous.
Pègre, racaille, voleurs, bandits, tous les bas-fonds de la capitale s’adonnaient à
des plaisirs sadiques et hurlaient des horreurs à saisir d’effroi les âmes les plus
noires.
On criait que Jean sans Peur, qui, jusque-là, avait dû ménager le bourreau et
accepter ses ordres, désapprouvait à présent ses méthodes. Mais Capeluche tenait
maintenant un trop haut rang, auquel les Parisiens l’avaient hissé, pour qu’il acceptât
de reculer. On criait aussi que Jean sans Peur était parti avec Isabeau de Bavière à
Vincennes pour nommer un autre bourreau. De cela, Capeluche n’en avait cure,
persuadé depuis longtemps qu’il deviendrait le maître de la capitale.
Marie tenta de se redresser. Elle entendit des hommes hurler : « A mort, le dauphin !
À mort ! » et son sang se glaça. Dans leur folie, les Parisiens avaient-ils réussi à
capturer Charles pour l’offrir à Capeluche avant que le duc de Bourgogne ne l’arrête
pour le faire remplacer par un autre bourreau ?
Sa tête bringuebalait et commençait à être très douloureuse. La pauvre Marie ne
sentait plus ses pieds. Ils étaient liés plus solidement que ses mains. Pourquoi sa
mère avait-elle provoqué ce départ ? Était-elle au courant de cet affreux cauchemar
dans lequel elle avait plongé involontairement la vie de sa fille ? Si tel était le cas, elle
chercherait à la sauver par tous les moyens, quitte à risquer sa propre vie.
Pourtant, en ce plein mois d’août, alors que meurtres et crimes se poursuivaient à
une cadence effrénée, Marie, bâillonnée sur son cheval, ignorait que ses frères, ayant
rejoint les Armagnacs, se battaient vaillamment. Et, bien que nombre d’entre eux
eussent été massacrés lors des dernières émeutes, celles de mai, ils semblaient
reprendre le pas sur les Bourguignons.Soudain, une immense clameur résonna. On criait que les Armagnacs avaient
réussi à bloquer le trafic sur la Seine. Déjà, ils étaient parvenus à freiner bateaux et
embarcations chargés des denrées nécessaires à la capitale.
Le galop des chevaux bardés de fer, les hurlements des vainqueurs, les
imprécations des vaincus, les râles des égorgés, tout contribuait au chaos. Les
Bourguignons, suivis par les Parisiens, continuaient à promener triomphalement le roi
fou comme un trophée de chasse.
Les échoppes et les boutiques étaient pillées. Armagnacs et Bourguignons
tombaient des toits et se faisaient embrocher comme des poulets prêts à être grillés.
D’autres que l’on avait enfermés pour les enfumer sautaient par les fenêtres sur des
pics qui les transperçaient.
Au Châtelet, dès qu’un homme apparaissait au guichet, il était assommé. Le Temple
était un champ de carnage. Dans la mêlée, on égorgeait sans savoir. On criait : « A
l’Armagnac ! » et, dans la rue suivante, on criait : « Au Bourguignon ! » On riait à
contempler des femmes enceintes éventrées où palpitait encore l’enfant. On
applaudissait, on hurlait de joie quand un adolescent perdu dans cette émeute
cherchait refuge. Alors on l’embrochait sans pitié et l’on disait que sa chair était aussi
bonne à manger que celle d’un cochon grillé.
C’est dans ce vacarme immonde que la fuite de Marie prit fin. On lui retira ses liens
et son bâillon. Mais on lui banda les yeux. On la jeta violemment au sol, on referma la
porte avec un bruit lourd et sonore qui la poursuivit encore après qu’elle fut délivrée.
Puis elle dut attendre, l’esprit en déroute et le cœur battant à tout rompre. Fort
heureusement, la chute, les émotions et les angoisses successives eurent raison de
sa résistance et elle perdit à nouveau connaissance.
Quand Jean sans Peur rentra de Vincennes avec Isabeau, horrifiés du spectacle
des exactions que l’on ne pouvait plus maîtriser, ils ordonnèrent l’arrestation de
Capeluche. Leur intention commune était de prouver aux Parisiens que le roi fou ne
pourrait plus jamais régner, d’où cette idée de le promener dans la foule en pleine crise
de démence.
Capeluche fut arrêté par les Bourguignons, sans provoquer d’autre réaction que
celle des bas-fonds de Paris dépités, criant le nom du massacreur, qui fut exécuté
sans pitié par le nouveau bourreau de Paris.
Après ces carnages incessants, les Bourguignons clamèrent leur victoire. Les
places de la capitale tombèrent alors une à une aux mains de Jean sans Peur et les
Anglais se délectèrent de ces massacres qu’entretenaient les deux clans français
opposés. Pour l’Angleterre, c’était l’époque glorieuse où la ville de Cherbourg se
rendait et où le Cotentin capitulait. Sous la houlette du duc de Bourgogne, Henri V
d’Angleterre assiégeait Rouen et envahissait la Normandie. Seule l’héroïque
forteresse du Mont-Saint-Michel résistait, mais, de cela, le duc de Bourgogne n’avait
cure.
À Melun, Charles et ses compagnons furent encerclés par les Bourguignons. Le
rusé Du Chastel dut endormir les soupçons de ses adversaires pour leur échapper et
Charles fut conduit à Tours, Mais les soldats de Jean sans Peur sillonnaient aussi
toute la région tourangelle et le dauphin n’eut d’autre issue que de se retirer dans le
Berry.
Bourges était son fief. Il s’y enferma, en proie à une tristesse qui chaque jourl’assombrissait davantage, d’autant plus qu’il avait appris la mort de son oncle le duc
d’Armagnac, son ami, son puissant soutien, le seul qui cherchât à lui rendre la
couronne à laquelle il avait droit.
Et Marie n’était plus là pour chasser ses idées noires. Dieu ! que cette querelle
entre Armagnacs et Bourguignons était longue. Pourquoi n’en finissait-elle pas ? À
l’origine, une simple rivalité entre deux grands princes de sang, Philippe le Hardi, duc
de Bourgogne, et Louis d’Orléans, frère du roi. Pourquoi avait-il fallu que le fils de
Philippe le Hardi, Jean sans Peur, fasse assassiner Louis d’Orléans pour une affaire
de famille, et surtout comment avait-il pu à ce point s’attirer les bonnes grâces du
peuple parisien, même si celui-ci était las d’être gouverné par un roi fou ?
Et comment, après ces abus, excédés par les prétentions du jeune duc de
Bourgogne, les seigneurs des provinces voisines auraient-ils pu ne pas accepter de
pourchasser le fils de Louis d’Orléans et son beau-père Bernard d’Armagnac ?
Alors une guerre civile s’était déclenchée entre les deux clans, entraînant le début
des massacres. Chacun demandait à tour de rôle l’aide du roi d’Angleterre, qui tantôt
secourait l’un, tantôt secourait l’autre. Et quand le jeune monarque anglais Henri V,
ambitieux et sans scrupule, monta sur le trône, il sut largement profiter des troubles
français pour rallumer le feu endormi de la guerre de Cent Ans.
Malgré la menace extérieure, les deux adversaires refusaient de se réconcilier. Les
Bourguignons, sous la menée de Jean sans Peur, prenaient le contrôle de Paris, et la
reine Isabeau de Bavière, avec laquelle Jean sans Peur ne pouvait traiter, rêvait de
céder la France aux Anglais.
À présent que les Bourguignons perdaient peu à peu leur pouvoir sur Paris et que,
lentement, les Armagnacs s’en faisaient les maîtres, les soldats de Jean sans Peur,
refoulés de la capitale, descendaient lentement sur le Val de Loire, et la Touraine
commençait à trembler.
Les Armagnacs ayant complètement bloqué le trafic sur la Seine, les Parisiens
manquaient de toute nourriture et la famine s’installa inexorablement, emportant avec
elle les premiers condamnés.

X I I I
Quand Yolande d’Aragon apprit que sa fille était restée entre les mains des
Bourguignons, enfermée à la Bastille, sa nature pondérée s’échauffa et une bouffée de
colère l’envahit.
Jamais encore on n’avait osé traiter ainsi la maison d’Anjou. Elle décida
sur-lechamp de se rendre elle-même à Paris pour rencontrer les ravisseurs de Marie.
Charles, cloîtré dans son fief, à Bourges, était si menacé qu’il mangeait et dormait à
peine. Marie lui manquait. Autour de lui ses compagnons s’agitaient pour servir sa
cause pendant que grandissait la poussée des ennemis aux portes des villes
avoisinantes.
Il ne pouvait, cependant, se confiner éternellement dans son amertume, ses griefs
et son inquiétude, c’est du moins ce que lui ressassait Jean Dunois le jour durant qui,
invariablement, se terminait en une longue veillée de réflexion où Charles ne voyait
plus qu’embrouilles, dissimulations et duperies.
Pourtant, Tanneguy Du Chastel travaillait efficacement pour lui. Aidé d’une petite
armée à laquelle s’étaient ralliés tous les hommes clairvoyants qui refusaient que la
France tombât entre les mains des Anglais, il le persuada d’adresser aux villes qui lui
étaient restées fidèles un manifeste dans lequel il dénonçait les prétentions du duc de
Bourgogne.
Le dauphin osa même, sur les conseils de ses amis, se prononcer comme le
successeur de son père Charles VI, prêt à assumer les responsabilités du royaume.
Enfin Charles s’éveilla de sa torpeur, oublia ses cauchemars et, pour la première
fois, revêtit son armure qu’il n’avait portée jusqu’alors que pour jouer au petit soldat
dans des exercices sportifs qui ne lui avaient donné qu’une idée bien imprécise de la
réalité d’un combat.
Charles n’était pas sans savoir qu’à seize ans d’autres dauphins de France avaient
déjà appris à s’accommoder de la vie des camps, dormant à terre, mangeant
frugalement et combattant l’ennemi avant même qu’ils n’aient acquis la moindre
expérience.
Sa cotte de mailles flottant et lui descendant à mi-jambes, Charles se tenait droit sur
Beausire, un superbe et puissant alezan mais qui, à son exemple, n’était encore
jamais parti en guerre.
Appréhendant un nouvel échec, les soldats de Charles tentèrent alors de délivrer
Azay-le-Ridel occupé par les Bourguignons, qui, peu à peu, encerclaient tout l’Anjou.
Quand le dauphin arriva aux portes du château, le pont-levis était en position levée et
la herse ne bougea pas.
Donjon dressé, portes bloquées, les soldats du dauphin cherchaient une astuce qui
leur permettrait de surprendre leurs adversaires. Mais, au travers des créneaux,
Charles se fit huer, insulter et traiter de bâtard.
C’est alors qu’une rage violente le saisit ‒ la seule peut-être qui dut l’habiter de
toute sa vie ‒, et, les yeux hagards, semblables à ceux de son père lorsqu’il était sujet
à une crise de démence, il donna l’ordre aux soldats stupéfaits de mettre le feu àl’édifice afin d’obliger ses ennemis à prendre la fuite.
Yolande d’Aragon aurait eu, indiscutablement, le cœur plus serein sans la
disparition de sa fille. Mais du moins avait-elle réussi, avant de partir pour la capitale,
à persuader le dauphin de se proclamer successeur du roi, son père Charles VI, et
d’endosser son armure afin d’aller défendre cet espoir.
Son époux étant à Naples, Yolande se trouvait dans l’obligation d’agir seule, ce qui
d’ailleurs lui était coutumier, compte tenu des rares apparitions de Louis d’Anjou plus
préoccupé de défendre ses intérêts napolitains que ceux de la France. N’avait-il pas
ses trois fils pour tenter d’apaiser le conflit qui les opposait à leur cousin de
Bourgogne ?
Après la mort de Bernard d’Armagnac et la mise sous surveillance de son épouse
Bonne, en son propre château, la duchesse d’Anjou, habituée à composer seule, se
trouvait donc dans l’inextricable position de constituer un gouvernement qui soutînt le
futur roi de France.
Elle ne partageait guère les opinions du financier Louvet, trop rapace pour être
intègre et qui profiterait sans doute des vols, rançons et diverses autres rapines pour
gonfler sa fortune. Il était si violemment opposé aux Anglais et, par ricochet, aux
Bourguignons, qu’il fallait son bec et ses ongles de rapace pour tenter d’unifier les
Français. Mais, pour l’instant, la duchesse d’Anjou avait d’autres soucis, dont le
premier était de délivrer au plus vite sa fille.
À Paris, elle se rendit à l’hôtel Barbette où se cachaient la reine Isabeau et Jean
sans Peur qui s’embourbaient, l’un et l’autre, dans le charnier parisien qu’ils n’avaient
peut-être pas souhaité, mais dont ils avaient enclenché le détonateur. Dès son
arrivée, Yolande avait appris par ses courriers qu’Henri V, le roi anglais, qui, déjà,
avait assiégé Rouen, s’apprêtait à soumettre les régions avoisinantes.
Avant de partir, elle avait sollicité l’aide du comte de Bretagne, qui, se méfiant à
présent des Anglais, cherchait à affaiblir leur position stratégique là où ils s’étaient
installés. Il promit à Yolande d’essayer d’amener le duc de Bourgogne à une
discussion avec le dauphin. Et, s’il ne pouvait y parvenir, du moins tenterait-il de le
convaincre que garder en otage sa jeune épouse engendrerait des complications dans
lesquelles il ne pourrait que s’enliser.
Pour l’instant, la folie meurtrière s’était calmée. L’exécution du terrible Capeluche
ordonnée par Jean sans Peur avait sans doute ramené un peu de raison dans les
esprits troublés des Parisiens, qui, de toute façon, semblaient se préoccuper
davantage de la famine qui sévissait à Paris que des querelles princières.
À l’hôtel Barbette, où Yolande se rendit tout d’abord, les hallebardiers qui tenaient
l’entrée du guichet l’informèrent que la reine Isabeau avait eu une entrevue la veille
avec le roi et qu’elle était restée à Saint-Pol. Fait étrange, car la reine n’allait jamais
voir son époux si ce n’était pour lui extorquer une signature qu’elle n’obtenait que
lorsque le pauvre fou était en crise et ne pouvait plus discerner l’objet du document.
Yolande, qui commençait à craindre de quitter la capitale sans sa fille, se rendit
surle-champ à l’hôtel Saint-Pol où, cette fois, les hallebardes s’abaissèrent à son entrée.
Alors, d’un pas vif, la joue colorée et le cœur battant à tout rompre, elle pénétra
dans la salle de garde et attendit qu’on vienne l’informer de la décision d’Isabeau
d’accepter ou non l’entrevue.
Tout en arpentant le couloir d’un grand pas impatient le long des murs recouvertsd’immenses tapisseries flamandes, elle s’absorba dans des réflexions pas plus
optimistes sur le sort de la France que sur celui de Marie.
Puis, s’arrêtant de marcher, elle pressentit quelque chose d’insolite et, soudain,
tourna la tête. Un frôlement de tapisserie bruissait à ses oreilles. Elle inspecta la fente
qui laissait apparaître le battant d’une porte dissimulée aux trois quarts et discerna
deux grands yeux noirs interrogateurs.
Surprise, elle avança. Un visage d’enfant se dessina dans l’échancrure ; étonné
autant qu’elle, il s’enhardit et apparut dans toute sa forme.
Il était avenant, les traits déliés et fins. Deux grands yeux observateurs, vifs et
noirs, encadrés d’une chevelure blonde et soyeuse qui laissait flotter sur l’enfant une
auréole de grâce et d’innocence.
La fillette s’approcha. Elle avait une dizaine d’années.
— Êtes-vous dame Yolande d’Anjou ?
— C’est moi.
— Cherchez-vous votre fille ?
Yolande la regarda, surprise.
— Sais-tu où elle se trouve ?
— Hier encore elle était là. Mais elle est repartie ce matin à la Bastille.
Yolande soupira, presque heureuse, délivrée d’un poids qui l’accablait jusqu’alors.
Tout pouvait être possible en ces jours d’horreur, même le massacre de sa fille par
ces horribles Bourguignons. L’assurance qu’elle était encore en vie la veille l’apaisait
enfin.
— Puis-je savoir qui tu es, charmante enfant ? questionna la duchesse d’Anjou.
— Je suis Marguerite de Champvilliers.
Yolande sursauta. Ainsi, elle avait devant elle la fille du roi Charles et d’Odinette de
Champvilliers qu’Isabeau avait mise au service du pauvre roi fou, il y avait environ une
dizaine d’années.
Des bruits circulaient dans la capitale que la douce et belle Odinette était la seule à
savoir calmer le roi de ses fureurs et de ses violences et que, seule aussi, elle avait le
pouvoir de veiller sur sa propreté, de soutenir son maintien et de lui faire garder des
manières décentes dans ses instants de lucidité.
Quand le roi était devenu fou, les premières années de son enfermement à
SaintPol, Yolande avait appris que Valentine de Visconti, avec qui elle avait toujours
entretenu de bons rapports, partageait de longs moments avec le monarque dont la
raison vacillait, essayant de le rassurer et de le calmer. Valentine, délicate et patiente,
veuve du beau Louis d’Orléans qui avait passé tant de nuits entre les bras d’Isabeau.
Valentine, douce et apaisante, qui avait si bien connu le pauvre dément quand, jeune
et beau, il aimait la compagnie de cette tendre belle-sœur.
Puis Valentine était morte. Alors, Isabeau avait eu cette idée ‒ malsaine, disait-on,
car elle pensait que le roi pouvait mourir dans des excès de luxure ‒ d’amener dans sa
couche un joli corps de femme, jeune, sage et docile.
Une fille était née de cette union étrange, d’un triste fou et d’une pauvre sacrifiée.
Mais les bruits dans la capitale ne s’arrêtaient pas là, car on disait aussi que la petite
Marguerite était le fruit d’un amour sincère et non prémédité.
En effet, Charles le sixième avait reporté une grande affection sur la mère et la
fillette, exigeant dans ses instants lucides qu’elles ne manquassent de rien et qu’on lestraitât en reine et en princesse.
— Pourquoi Marie est-elle venue ici ? s’enquit Yolande avec douceur.
— Parce que la reine voulait la questionner.
— Sais-tu sur quoi ?
— Sur les intentions du dauphin.
— Et qu’a dit Marie ?
— Que le dauphin serait un jour roi de France. Que c’était son destin et que
personne ne pourrait rien y faire.
Yolande sourit. Elle reconnaissait bien la nature de sa fille. Réservée, soumise,
discrète, mais lorsqu’elle était déterminée rien ne pouvait l’arrêter. Il en avait toujours
été ainsi. Marie avait décidé depuis sa toute jeunesse que, malgré les embûches, les
barrages, les complications, Charles serait maître d’un grand royaume.
Hélas, le fief du dauphin n’allait pas plus loin que les villes de Bourges, d’Angers, de
Saumur et quelques localités avoisinantes puisque Tours lui avait été retirée. Ailleurs,
tout était sous l’emprise des Bourguignons qui, petit à petit, laissaient glisser le pays
entre les mains des Anglais.
— Et qu’a dit la reine Isabeau après que Marie lui eut assuré que le dauphin serait,
un jour, maître de son royaume ?
— Elle s’est mise à rire et l’a traitée de petite sotte.
J’étais cachée derrière le rideau.
Soudain, Yolande, intriguée, lui tendit la main.
— Et tu as tout vu ?
La petite acquiesça de la tête.
— Qu’est-il arrivé ensuite ?
— Les gardes l’ont reprise. Ils la tenaient solidement par le bras.
— Lui faisaient-ils mal ?
— Je ne crois pas, mais ils la serraient très fort pour ne pas qu’elle échappe. Quand
je suis passée près d’eux…
Elle s’arrêta et hésita. Ses grands yeux sombres étaient si caressants qu’ils
paraissaient aussi doux que du velours.
— Veux-tu me raconter la suite ? proposa doucement Yolande.
La fillette hocha la tête et ses boucles blondes remuèrent autour de son visage
serein.
— Les soldats de la reine Isabeau ont l’habitude de me voir dans les couloirs du
château, reprit-elle. Je m’y promène souvent et ils ne se méfient pas, car je ne sors
jamais de Saint-Pol où je vis avec ma mère.
— Et ton père ?
— Je ne suis avec lui que lorsqu’il est en état de me recevoir. Mais Lison…
— Qui est Lison ?
— C’est ma nourrice et je l’aime bien. Par elle, je sais que ma mère voit mon père
même quand il est souffrant. Il n’y a qu’elle qui peut l’approcher lorsqu’il pleure et crie
ou lorsqu’il ne veut plus vivre.
Yolande lui prit les mains.
— Revenons à Marie, veux-tu ? Qu’as-tu fait quand tu es passée près des soldats
qui la tenaient ?
— Je connaissais déjà Marie d’Anjou. Je l’avais vue avant qu’elle ne parte lapremière fois pour la Bastille.
— Sais-tu si elle a rencontré Catherine, la sœur du dauphin ?
La jeune Marguerite sourit à Yolande. Ses boucles blondes volèrent à nouveau
autour de son menu visage lorsqu’elle fit un grand signe négatif, tournant plusieurs fois
la tête de gauche à droite.
— Demoiselle Catherine est restée à l’hôtel Barbette. Marie m’a dit qu’elle ne l’avait
pas vue.
La duchesse d’Anjou, qui tirait déjà quelques conclusions de cet entretien non
prévu, hocha tristement la tête. Où cela allait-il la mener ?
— Marie est aussi gentille que vous, reprit l’enfant en embrassant la main de
Yolande. Elle s’ennuyait, alors je lui ai proposé de jouer aux cartes.
— Aux cartes ?
— Oui, regardez. C’est un jeu tout nouveau. Ma mère me l’a appris. Elle joue des
journées entières avec le roi et dit que ce jeu le détend.
Elle tendit à Yolande un paquet de petits cartons sur lesquels étaient dessinées de
curieuses figures noir et rouge qui symbolisaient des rois et des reines, des valets et
des cavaliers. Sur d’autres étaient tracés des trèfles, des carreaux, des cœurs et des
pics de lance. Les rouges étaient à l’endroit et les noirs à l’envers.
— C’est joli, fit Yolande, qui ne voulait pas vexer sa petite complice.
Mais elle n’avait guère le cœur à écouter la règle d’un jeu qui n’était pas l’objet de
ses soucis.
— Tu me l’expliqueras un jour, dit-elle. Un jour où tous ces horribles instants seront
évanouis de nos mémoires. N’est-ce pas ?
La petite comprit que seul le sort de Marie lui importait. Aussi poursuivit-elle, sans
se faire prier :
— Elle m’a dit qu’à la Bastille on la logeait dans une petite chambre tout en haut de
la dernière tour, celle qui est tournée vers le nord.
La grande porte de la salle de garde s’ouvrit sur un soldat qui tenait droit sa
hallebarde, la pique dirigée vers le haut.
— La reine Isabeau vous attend, fit-il, figé dans une attitude obstinément fermée.
Puis il se tourna d’un regard courroucé vers l’enfant.
— Que fais-tu ici, toi, la bâtarde ? Retourne chez ton fou de père !
Yolande s’approcha de Marguerite.
— Merci pour tes informations, chuchota-t-elle en l’embrassant. Je saurai m’en
souvenir. Et n’oublie pas, quand nous serons seules et tranquilles, toutes les deux, tu
m’apprendras à jouer aux cartes.
Puis elle la serra contre elle et s’en fut derrière le hallebardier qui la conduisait à
Isabeau.
XIV
Depuis que Clarisse était arrivée à la Bastille et qu’on l’avait jetée dans un cachot
avec d’autres filles, elle n’avait pas mangé. Ayant eu le temps de méditer sur la
malchance qui l’avait conduite à cette prison dont elle ne savait comment sortir, elle
prit le parti de rester immobile. Bouger le moins possible afin que son ventre se
cicatrise plus vite. D’ailleurs, dès qu’elle se levait, elle souffrait.
La jeune fille pensait à Lucas, qu’elle assimilait à présent à Thomas. Comment ne
pas associer en une seule vision les deux garçons qu’elle avait connus le même jour ?
Comment écarter de son esprit ce jeune et séduisant seigneur quand, aux côtés de
son frère, il œuvrait pour le salut du dauphin de France ?
Elle eut un soupir vague et rêveur à l’idée que, grâce à elle, les deux jeunes
hommes étaient hors d’atteinte des Bourguignons.
Mais elle ! Clarisse, l’inconnue ! L’intrigante peut-être ! Et pourquoi pas l’espionne ?
Il n’y avait que quelques pas à franchir pour lui faire endosser machinations et
manœuvres. Qui viendrait assurer les Bourguignons du contraire ? À présent, même
son frère ne pourrait la sortir de là puisqu’il représentait le parti du dauphin.
Clarisse s’était vite rendu compte que parler ou non devant les Bourguignons ne
faisait aucune différence pour sauver sa peau. Parmi les prisonnières figuraient aussi
bien celles qui s’étaient sottement laissé prendre que celles qui étaient restées lèvres
closes.
La jeune fille avait la tête bourdonnante tant elle réfléchissait depuis son arrivée. Et
puis elle se sentait sale. Sur son visage, ses mains, ses épaules s’agglutinait une
poussière crasseuse et collante.
La salle dans laquelle on l’avait amenée était une sorte de cave aux fenêtres
barrées de grillages en fer par lesquelles on devinait, plus qu’on ne voyait, un morceau
de ciel triste et grisâtre.
L’endroit aurait pu être plus inconfortable. Des couches de paille recouvertes de
couvertures jonchaient une partie de la salle, et, au centre, un long tréteau servait de
table pour manger.
Clarisse rêva encore aux deux jeunes hommes qu’elle ne reverrait peut-être jamais.
Soudain, sa mère lui manqua. La recherchait-elle ? Était-elle tombée comme beaucoup
d’autres dans les traquenards que tendaient les Bourguignons aux Parisiens à chaque
détour d’une rue ?
Puis elle se mit à penser aux grands métiers à tisser des ateliers de tapisserie. Eux
aussi lui manquaient et elle sentait ses mains fiévreuses, inutiles, déjà mortes.
Un bruit lui fit tourner la tête.
— Clarisse, vous rêvez encore, cria l’une de ses compagnes qui brodait une petite
nappe d’autel. Depuis que vous êtes arrivée, vous n’avez dit que votre nom.
Clarisse haussa les épaules. Elle vit la geôlière arriver avec une bassine de soupe
où nageaient quelques débris de légumes.
— La Seine est-elle toujours bloquée et la famine dans Paris sévit-elle encore ?
s’écria une grande brune dont les cheveux défaits tombaient sur un dos courbé par lapeur et l’ennui.
— On n’a déjà presque rien à manger, répliqua une autre prisonnière en se levant
brusquement de la table où elle se tenait la tête entre les mains.
La jeune détenue qui avait parlé tout d’abord lâcha la broderie qu’elle tenait entre
ses doigts fins, restés encore délicats malgré le manque d’eau pour les rincer, et prit
son écuelle pour la tendre à la gardienne.
La geôlière ne disait mot. Elle servait la soupe avec parcimonie, une gamelle après
l’autre, en louchant sur les regards avides.
— Remplis celle de la nouvelle à ras bord, réclama la jeune brodeuse, elle n’a rien
mangé depuis trois jours. Et donne-moi ma part de légumes.
Clarisse la remercia d’un regard et présenta son écuelle. Quand elle avait dit son
prénom à ses compagnes, quelques-unes avaient grogné d’agacement ou d’irritation,
montrant qu’elles n’en avaient rien à faire, mais d’autres, plus avenantes malgré leur
infortune, avaient à leur tour donné leur nom.
Il y avait les deux filles et l’épouse d’un capitaine Armagnac tué pendant les révoltes
de mai. Toujours prisonnières, elles commençaient à devenir neurasthéniques. Elles
restaient assises sur leur couche de paille et ne parlaient plus, se contentant
d’absorber le contenu de leurs gamelles.
Il y avait la femme du médecin de Bernard d’Armagnac capturée pour complicité
avec sa sœur et la fille de celle-ci qui, de passage à Paris, n’avaient rien à voir avec
l’arrestation du duc d’Armagnac. Emprisonnées depuis peu, elles n’avaient pas encore
subi l’attente interminable d’une éventuelle libération, ce qui les rendait suffisamment
optimistes pour tenir la conversation à leurs compagnes pendant des heures.
Se trouvaient là aussi les épouses de quelques officiers de garde, écuyers,
hallebardiers, messagers pris par les Bourguignons au hasard de leurs courses ou
même des femmes de simples soldats surprises lors d’une rafle inattendue.
S’y ajoutaient encore quelques servantes, lingères ou cuisinières de petits
seigneurs Armagnacs massacrés pendant les journées sanglantes de ces dernières
semaines. Elles avaient été arrêtées chez elles ou chez leurs maîtres dans une
descente d’hommes d’armes où, grâce au ciel, disaient-elles, tueries et crimes les
avaient épargnées.
Enfin, parmi cette vingtaine de femmes captives, se tenait aussi Blanche de
Tournon, celle qui avait décidé de prendre Clarisse en amitié. Elle sortait du couvent
de Sainte-Ursule, où elle apprenait la broderie, lorsque deux soldats l’avaient
espionnée, suspectée, suivie, et, avant qu’elle n’entre chez son oncle pour le soigner
d’une attaque subie par les Bourguignons, ils l’avaient saisie, bâillonnée et emportée.
Son sort avait été identique à celui de Clarisse, et, depuis, elle attendait que son
oncle, s’il n’était pas mort faute de soins, se remette de sa blessure et vînt la délivrer.
Elle se fiait aussi aux initiatives des religieuses qui devaient s’agiter pour lui venir en
aide.
N’ayant rien absorbé depuis qu’on lui avait lié les mains, puis qu’elle avait été
traînée dans la ville jusqu’au chariot qui l’avait directement conduite à la Bastille, et sur
l’injonction de Blanche face à la geôlière indifférente et passive, Clarisse, cette fois-ci,
ne fut pas la dernière à tendre son écuelle.
Dans un premier temps, sa gentillesse avec les autres prisonnières lui apporta
quelques sympathies, outre celle de Blanche. Ensuite, son apparente docilité envers lagardienne l’avait amenée à échanger deux ou trois mots avec elle.
Puis il y eut l’éternel et indispensable échange de monnaie contre un service rendu.
Certaines avaient gardé quelques écus, hésitant à s’en séparer par crainte de payer
trop cher la faveur accordée. D’autres avaient quelques sols mais ne savaient quel
service demander, faute d’avoir parmi leurs connaissances quelqu’un qui pût les
sauver. Car, outre le pain, le fromage, la tranche de lard ou le bol de fèves qu’il fallait
payer cher, restait le contact à établir avec l’extérieur.
Clarisse, quant à elle, devait bien calculer ses échanges, car dans sa petite bourse
plate ne restaient plus que six sols. C’est ainsi qu’elle put proposer un sou à la
geôlière qui lui en réclama deux si elle lui confirmait que Marie d’Anjou était bien
retenue à la Bastille, propos qu’elle avait entendu de la bouche même de ses
tortionnaires.
Sur la réponse affirmative de la gardienne, elle lui donna un autre sou pour que l’on
ébruitât à l’oreille de Marie qu’elle aussi était prisonnière des Bourguignons. Trois sols
sur six ! Comment établir un contact plus serré avec la dauphine si chaque service lui
coûtait autant ?
Ce matin-là, la geôlière paraissait de meilleure humeur. Elle en oublia son habituel
mutisme qui ne se dégelait qu’à la vue d’une pièce ou deux à gagner.
— Les Armagnacs ont débloqué la Seine et le ravitaillement commence à circuler,
annonça-t-elle en pénétrant dans la cellule d’un pas traînant qui raclait le sol jonché de
paille que devaient balayer à tour de rôle les détenues.
Sa bonne humeur ne l’empêcha pourtant pas de loucher sur celles qui gardaient
jalousement leurs écus, et elle reprit, d’un ton lourd de sous-entendus.
— Il y aura donc quelques légumes en plus dans votre soupe. Mais celles qui
voudront manger correctement n’auront qu’à réfléchir.
— Et les autres ? s’écria Jehanne, la femme d’un garde à cheval qu’on avait
transpercé d’un coup d’épée jusque sous le porche de sa maison.
Liée et bâillonnée elle aussi, la pauvre Jehanne n’avait même pas eu le temps de
se procurer quelques piécettes avant son arrestation.
— Les autres se contenteront d’une soupe améliorée, j’ai dit quelques légumes en
plus.
Blanche soupira.
— C’est toujours ça.
Puis elle rejeta sa broderie.
— Je n’ai même plus l’envie de poursuivre ce travail, fit-elle d’un ton morne. Aussi
bien, qu’importe ! Après je n’aurai plus rien à faire.
— Ne vous plaignez pas, rétorqua une grande fille assez maigre, le visage anguleux
mais l’œil rieur, qui essayait toujours de distraire ses compagnes par des boutades.
Ne rien faire, c’est se reposer.
— Se reposer ! répéta Blanche en haussant les sourcils.
— Moi, reprit la grande bringue de fille, je travaillais trop et j’en avais marre. À
présent, je suis heureuse.
— Que faisiez-vous ? s’enquit Clarisse.
— J’étais lingère, mais en plus je faisais office de servante, de coursière et même
de lavandière parce que la vieille Gertrude ne pouvait plus se rendre au canal pour
laver le linge.Elle se mit doucement à rire, mais chacune savait qu’elle parlait ainsi pour essayer
de se convaincre qu’un jour elle pourrait à nouveau effectuer ces multiples tâches pour
un salaire de misère.
Cette diversion n’amusa guère la jeune Blanche.
— N’avez-vous donc pu emporter que cette broderie ? lui demanda Clarisse.
— Hélas, oui. Je ne pensais pas rester très longtemps auprès de mon oncle, mais
les religieuses de Sainte-Ursule qui l’ont soigné de sa blessure m’avaient conseillé de
rester plusieurs jours à ses côtés. J’ai donc pensé à emporter ce travail qui devait me
faire passer le temps.
— Ne soyez pas triste. C’est une chance appréciable.
— Si j’avais pu prévoir, révéla Clarisse en souriant, j’aurais emporté mes cartons et
mes dessins pour commencer l’ouvrage qu’il me faudra présenter un jour à la
commission des lissiers de Tournai.
— Vous êtes tisserande ?
— Ouvrière pour l’instant. Mais un jour je ferai partie du compagnonnage des hauts
lissiers du Nord.
— Ce n’est pas un métier de femme, intervint l’une des prisonnières, étonnée.
— Pourquoi ? rétorqua Clarisse.
— Parce que… parce que…
Elles se mirent toutes à rire.
— Parce que, s’écria la grande bringue de lingère, si nous avions plus de culot et
d’audace, nous serions quelquefois à la place de nos maîtres.
— Eh ! lança la femme d’un soldat armagnac. Si vous aviez été un homme, les
Bourguignons vous auraient à cette heure tranché la gorge. Estimez-vous heureuse
d’être une femme.
— Tu parles ! lança une détenue qui s’était levée pour s’approcher de Clarisse, les
femmes ont supporté pire, bien pire. Elles ont été lynchées, violées, elles ont eu le
ventre ouvert et les tripes sorties. Vivantes encore, quand elles étaient enceintes, on
retirait de leurs entrailles à nu les enfants qu’elles portaient.
— Vrai ! s’écria l’une des prisonnières qui, sans la saleté recouvrant son visage et
les déchirures semant sa robe de velours écarlate, aurait pu paraître distinguée, vous
avez rencontré Capeluche.
Au nom de l’immonde bourreau qui avait massacré tant de femmes, elles eurent un
frisson et, tout à coup, s’immobilisèrent dans le silence.
Clarisse revit avec un sursaut d’horreur les soldats bourguignons l’écarteler puis la
violer et, la main sur sa bouche, réprima un hoquet de douleur.

Avant d’entrer dans la chambre d’Isabeau, alors qu’elle attendait dans la salle des
gardes, la duchesse d’Anjou avait entrevu son fidèle messager Brunehaut. Le jeune
courrier qui avait dû braver le garde des hallebardiers quitte à se faire transpercer les
entrailles n’était pas resté des heures auprès de la duchesse. Lui glissant quelques
mots à l’oreille, il était reparti aussi audacieux, traversant la rangée des hallebardes
avec un mépris digne d’un chevalier d’antan héroïque et superbe.
Ainsi, Yolande savait que la reine Isabeau s’était entretenue avec le duc de
Bretagne et qu’à cette heure ce dernier parlementait avec Jean sans Peur. Elle
soupesa donc avec espoir quelques éléments d’entente qui permettraient aux deuxhommes de mieux se comprendre dans un but favorable à la France.
Encadrée de deux hallebardiers dont la visière du heaume était relevée, regard
confondu à la froideur métallique de l’acier et pointe de la hallebarde agressivement
levée, la duchesse s’avança.
Passant sous la tenture qui occultait la porte, une servante s’approcha mais ne
poussa que l’un des battants, ce qui n’ouvrit qu’à demi le passage. Mais qu’importe ! la
duchesse d’Anjou entra avec l’aisance que lui permettait sa silhouette encore fine.
Indiscutablement, on ne pouvait pas en dire de même d’Isabeau de Bavière !
Grosse, difforme, le visage boursouflé, la respiration haletante malgré l’immobilité de
sa posture, le menton tombant, l’œil plissé à moitié recouvert par la graisse qui
l’entourait, la reine de France fixait effrontément des yeux sa cousine par alliance.
Les deux femmes ne s’embrassèrent pas. Aucun lien de sympathie ne pouvait les
rapprocher, trop de dissensions les séparaient. Certes, on le sait, Isabeau n’aimait
pas son fils. Mais le fait qu’elle ne lui portait aucune affection n’ôtait pas cette jalousie
instinctive qu’elle conservait envers celle qui avait si bien su la remplacer dans le
cœur de Charles, le dernier de ses dix enfants.
Ah ! combien elle eût aimé que son fils restât sans appui ni conseils et tombât aussi
fou que son père pour l’écarter définitivement du pouvoir ! Isabeau haïssait son époux
comme elle haïssait l’héritier du trône et elle maudissait plus encore cette femme qui le
protégeait des agressions extérieures qu’elle, sa mère, se plaisait tant à provoquer.
Née à Munich, Isabeau était fille du duc de Bavière, elle avait épousé le roi de
France Charles VI pour satisfaire la cupidité de Philippe le Hardi, qui comptait sur cette
union pour en faire profiter la maison de Bourgogne.
Curieuse image que donnait à voir aujourd’hui la princesse de Bavière ! Ce n’était
pas que la reine Isabeau, dans sa jeunesse, fût très belle, mais sa personne
dégageait une impression qu’on ne pouvait oublier, quelque chose à la fois de
déconcertant et d’insolite. La nature l’ayant dotée d’un nez assez fort et d’un corps un
peu trop rebondi, elle avait su miser sur d’autres charmes et d’autres atouts qui, pour
elle, n’étaient pas de moindre valeur.
À cette époque, Isabeau de Bavière était consciente de sa beauté. Qui ne se
souvenait de sa démarche ondulante et lascive ? Qui n’avait baissé le regard devant
ses yeux verts et félins ? Un regard de lynx à l’affût d’une proie, d’une capture à saisir
quand la branche ploie ou que l’horizon se dévoile. Ses yeux avaient cette lueur aiguë
et sauvage que l’on ne peut effacer, car ils vous happaient, vous dépeçaient, vous
anéantissaient si vous n’étiez pas d’accord avec elle ou en mesure de vous défendre.
Quant à son esprit, il rebondissait sans cesse, attrapant en plein vol les ruses les
plus perfides, les feintes et les tromperies les plus odieuses. Déloyauté et trahison
n’étaient pour Isabeau que jeux d’adresse et habiles exercices mentaux.
— Une seule chose, commença Yolande en l’observant attentivement. Comment
réagirait votre cœur de mère ‒ car je refuse à croire, ma chère Isabeau, que vous en
soyez dépourvue ‒ si le clan des Armagnacs séquestrait votre fille Catherine ?
La grosse reine ne répondit pas.
— On dit que vous lui êtes attachée. Plus qu’à votre fille Michelle, que vous ne
semblez pourtant pas détester.
Car, chose étrange, de tous ses enfants, Isabeau avait toujours préféré ses filles.
Sans doute parce qu’elles ne pouvaient lui ôter la souveraineté qu’elle s’était octroyéeet qu’à l’opposé ses fils représentaient cet immense pouvoir qu’elle devrait un jour leur
céder.
— Vous ne répondez pas, poursuivit Yolande. Seriez-vous tout à coup devenue
lucide ? Ce qui, je pense, serait preuve d’intelligence.
Isabeau lui lança un regard de défi. Son œil vert enfoui dans un pli de graisse se
releva et s’immobilisa.
— Sachez, ma chère Isabeau, reprit la duchesse d’Anjou, que je suis très attachée
à Marie et que vous devez me la rendre.
Alors la reine déplissa lentement son autre œil, brillant comme une luciole qui
s’agitait au contact de la nuit bienfaisante, et le vrilla sur Yolande aussi solidement
qu’on accroche au mur un clou qui ne doit plus partir.
La duchesse d’Anjou n’en parut pas perturbée. Elle soutenait fort bien cet assaut
qui, pour l’instant, n’était qu’esbroufe et comédie.
— Vous la rendre ! Non, ma chère. Votre fille me semble trop convaincue que son
époux, le dauphin, régnera un jour sur le royaume de France et je veux lui ôter cette
idée. J’ai de fort bons moyens pour cela.
Du haut de son fauteuil roulant, Isabeau toisa sa cousine avec suffisamment
d’arrogance pour aviver dans son esprit une ombre d’inquiétude. Enfin, l’amorce d’une
angoisse venait troubler l’esprit de la duchesse !
— Vous rendre Marie serait une sottise grandiose, ma cousine ! reprit Isabeau. En
outre, cela conforterait la conscience de mon fils. Je croyais que vous aviez compris
que l’idée qu’il puisse un jour gouverner la France m’importune au point que je préfère
la détruire.
— Vous êtes odieuse.
— L’ignoriez-vous ? Ce n’est une découverte pour personne. Certains m’appellent
la putain de Bavière, d’autres la sorcière de Paris. Voulez-vous donc me surnommer
autrement ? Je ne suis pas à un quolibet près.
Laissant tomber sa bouche molle, elle sourit à Yolande.
— Les Parisiens, ma chère, sont friands de ces moqueries qui m’amusent. Qu’ils en
profitent tant qu’ils sont encore gouvernés par les Français.
Une telle noirceur d’âme était à vomir et Yolande ne put réprimer le frisson
désagréable qui parcourait son échine. Mais il fallait poursuivre, détruire ou du moins
affaiblir une partie de cet immonde orgueil. Frapper là où le choc pouvait ébranler sa
rivale.
— Croyez-vous donc tenir tous les dés entre vos mains, ma chère Isabeau ?
ironisa Yolande en s’approchant d’elle pour planter son regard sombre dans celui de
son adversaire. À l’heure actuelle, le comte Jean de Bretagne parlemente avec votre
ami le duc de Bourgogne.
À quelques centimètres d’écart, leurs yeux s’affrontaient dans un même défi,
chacune cherchant à découvrir le secret de l’autre. On eût dit que leurs fronts, hauts et
larges, sillonnés de quelques rides, allaient s’opposer, se heurter, s’attaquer,
s’entrechoquer comme les bois de deux vieux cerfs qui savent que l’un doit mourir.
Alors, il fallait que dans un bruit sec leurs bois se fendissent, quitte à les mutiler l’une
et l’autre.
— Parlementer ! Dieu du ciel ! Et pour obtenir quoi, ma chère cousine ?
— Une entente.