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Madagascar depuis 1972

De
210 pages
Depuis la chute du président Tsiranana en mai 1972, Madagascar est entré dans une phase nouvelle. Choix d'une politique non alignée et option socialiste en sont les aspects les plus connus. Mais la "révolution" en marche a mis aussi à jour la lutte pour le pouvoir et les antagonismes sociaux latents. Ce livre étudie en particulier les caractéristiques de la bourgeoisie malgache dont l'histoire et la puissance remontent bien avant la colonisation. Voici la réédition d'un ouvrage paru en 1977.
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ROBERT ARCHER

MADAGASCAR
DEPUIS 1972
La marche d'une révolution
Postface de Sennen Andriamirado

Librairie - Editions L'Harmattan 18, rue des Quatre-Vents 75006 PARIS

Les cartes de Madagascar et de l'océan Indien ont été réalisées par Michel Robert.
I.S.B.N. 2-85802-016-7

INTRODUCTION

Depuis la chute de la Première République et du Président Tsiranana en 1972, Madagascar est entrée dans une phase nouvelle. Jusqu'à cette date, la « Grande lIe », comme on aimait bien l'appeler, était surtout connue pour sa « stabilité souriante» à côté des pays francophones de l'Afrique noire. La France, ancienne métropole, entretenait avec elle des rapports privilégiés. Depuis 1972, par contre, on parle de la« Révolution malgache ». Le choix d'une politique non alignée et une option socialiste en sont les aspects les plus connus à l'extérieur. Sous le régime du Général Ramanantsoa (1972-1975), le Gouvernemènt Malgache repoussa les bases militaires françaises, se retira de la Zone Franc, malgac.hisa les plus grandes compagnies étrangères et entama un grand plan de réforme des structures rurales. Quant à l'actualité présente, Madagascar penche encore plus à gauche, depuis l'arrivée au pouvoir du Président Didier Ratsiraka. Avec l'inauguration de la Deuxième République en décembre 1975, baptisée « Démocratique» et « socialiste» - le processus de nationalisation a été accéléré ; Les Forces armées ont été complètement restructurées ; les anciens partis politiques transformés. Fait plus important: le nouveau régime a déclaré que la lutte des classes était ouverte à Madagascar... Il est évident que le pays est en train de changer. C'est évident aussi qu'il est en crise. Depuis 1972, il Y a eu cinq Chefs d'Etat différents, dont quatre se sont succédés en 1975, et parmi eux l'un a été assassiné. En quatre ans, Madagascar a ainsi franchi plusieurs des étapes qui sont devenues habituelles dans les pays dits « en voie de développement »: après l'effondrement de l'Etat néo5

colonial, on a vu successivement un régime militaire, un coup d'Etat avorté, une rébellion dans les forces armées, des émeutes civiles réprimées par les forces de l'ordre, l'assassinat d'un Chef d'Etat... Comment expliquer ce processus? Grâce aux informations recueillies auprès de Malgaches soit œ Madagascar, soit en France, nous avons essayé de présenter dans ce livre une description des événements et une explication cohérente de leur chronologie et de leurs causes. Le but limité de cette histoire événementielle est donc de clarifier les faits entre autres raisons parce que, suivant une vieille tradition politique, le peuple a été tenu à l'écart de ce qui s'est passé. On dira peut-être que l'histoire des faits est un' genre dépassé. Pourquoi n'avoir pas tiré de conclusions générales et incorporé les faits dans une analyse plus développée des structures du pouvoir à Madagascar, afin que d'autres, provenant de pays qui ont eu des expériences semblables puissent établir des comparaisons? A cela, il y a plusieurs raisons. La première est d'ordre pratique. L'étude approfondie de l'histoire politique et des structures actuelles du pouvoir à Madagascar exigerait un travail minutieux et très développé, que l'auteur, de nationalité anglaise et vivant en dehors du pays, n'a doublement pas les moyens de faire. Tant pour les Malgaches que pour ceux qui veulent développer une théorie plus générale, cette étude veut surtout être un point de départ. C'est pour cette raison aussi que nous avons essayé de limiter au maximum l'analyse théorique (1). Il y a cependant deux données que nous considérons comme indispe,nsables à fournir si l'on veut comprendre la vie politique malgache depuis l'indépendance en 1960: d'une part, l'importance et l'existence du phénomène de classes à Madagascar; de l'autre, le rôle prépondérant, voire étouffant, joué par l'Etat. Or, actuellement, ces deux données sont le sujet d'un débat théorique, tant parmi les marxistes qu'entre ceux-ci et les non-marxistes. Sur le concept de classe, on est en train en particulier de changer rapidement d'idées, et de recon(l) Dans cette introduction, nous citons quelques études théoriques sur« les classes », « la bourgeoisie », « l'Etat », « le développement» et le« sous-développement », etc. La citation de ces livres n'implique pas qu'ils aient un rapport direct avec le contenu ou l'orientation du tex te.

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naître à quel point les rapports sociaux, économiques et politiques, par exemple entre la classe dominante et la société qui l'entoure, sont plus complexes et nuancés qu'on ne le croyait (2). Ce débat théorique concerne également le rôle des classes et de l'Etat dans les pays « en voie de développement» eux-mêmes par comparaison avec les pays industriels, développés. Cela nous impose des limites dans notre propre étude. Nous sommes partis en effet d'une présupposé, à savoir que le pouvoir politique est détenu depuis très longtemps, à Madagascar, par une bourgeoisie dont le pouvoir économique et les valeurs sont profondément enracinés dans la société. Comme les études théoriques sur la formation des classes et l'articulation de leur pouvoir dans les sociétés en voie de développement sont rares, il est quasiment impossible de bâtir une théorie rigoureuse des classes avant qu'il y ait des descriptions détaillées des rapports de classes au cours de périodes précises et dans des pays différents. Un çles buts de ce livre est, précisément, d'ébaucher une telle description pour Madagascar (3). D'autre part, on discute de l'importance et même de la pertinence de l'application du concept de« classe» à l'Afrique et au « Tiers monde» en général. Il y a ceux qui disent, avec raison: les élites en Afrique n'ont ni les mêmes origines, ni les mêmes pouvoirs, ni la même idéologie que les classes dominantes de l'Europe et des Etats-Unis. Ces élites sont dépendantes des pays industrialisés de la même manière que les Etats qu'elles dirigent le sont économiquement, politiquement et culturellement. Contre cette thèse, d'autres pensent que de nouvelles bourgeoisies y sont en formation et ils déclarent avec autant de justesse: le fait de la dépendance n'enlève rien à cet autre fait que ces élites sont des classes dominantes dans leur pays. En Europe, pendant le XIxe et le XXe siècles, il y avait aussi des pays satellites. De plus, nous assistons à une transformation des structures du pouvoir dans le monde dans le sens d'une « internationali(2) Pour les nouvelles analyses de la question des classes, voir: G. POULANTSAS : Les classes sociales dans le capitalisme d'aujourd'hui, Editions du Seuil, Paris, 1974. Sur les classes dans les sociétés dites « pré-capitalistes », voir le recueil des textes de Marx, Engels, Lénine préparé par le Centre wetudes et de Recherches Marxistes: Sur les sociétés précapitalistes, Editions Sociales, Paris, 1973. La préface est de M. GODELIER. (3) Voir, à titre d'exemples: A. ARRIGH I, The political Economy in Rhodesia (Mouton, Hague, 1970) ; A. CABRAL, Unité et lutte, tome I, L'arme de la théorie, Maspero, Paris, 1975, pp. 139-163 ; R. BARBE, Les classes sociales en Afrique, Editions Sociales, Paris; Philippe SP AEY, L'élite politique péruvienne, Editions universitaires, Paris. 1972.

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sation » des capitaux et du contrôle politique. Par conséquent, « l'Etat-nation» ne peut plus être considéré comme l'unité économique et politique à travers laquelle on doit chercher à expliquer l'évolution humaine. Si l'on refuse d'appeler « bourgeois» un gro~pe dirigeant simplement parce qu'il ne contrôle pas complètement les affaires nationales, il fa'~t alors localiser la « bourgeoisie », à proprement parler, dans les capitales d'Europe, aux Etats-Unis et au Japon. Dans ce cas, on réduit de beaucoup la notion et la réalité de classe nationale dominante (4). Actuellement, donc, et dans la mesure où les classes dirigeantes des pays industrialisés ne contrôlent plus l'économie internationale, on peut se demander si la définition classique de la bourgeoisie, celle du XIXe siècle, est toujours valable. D'autant que dans plusieurs secteurs-clés (industrie pétrolière, électronique, armements, produits chimiques, etc.) les compagnies multi-nationales détiennent actuellement, avec l'aide des Etats, le quasi-monopole de la production mondiale (5). Bien sûr, nous ne voulons pas dire que les effets de ce processus soient identiques. Ils ne risquent pas de paralyser, de la même manière que dans les pays pauvres, tout progrès vers la maîtrise de l'environnement et l'indépendance réelle (6). Mais pour autant un rapprochement entre les « bourgeoisies nationales» des pays industrialisés et celles des pays non industrialisés reste possible en ce qui concerne leur statut théorique par rapport au système économique et politique mondial.
(4) Pour le débat sur les théories de la dépendance, du développement, du sousdéveloppement et de l'impérialisme, voir par exemple: F. CARDOSO, Sociologie du développement en Amérique latine, Anthropos, Paris, 1969 ; F. CARDOSO, Politique et développement dans les sociétés dépendantes, Anthropos, Paris, 1971 ; C. FURTADO, Le mythe du développement économique, Anthropos, Paris, 1976 ; G. FRANK, Développement et sousdéveloppement, Maspero, Paris; S. AMIN, L'accumulation à l'échelle mondiale, Anthropos, Paris, 1970 ; S. AMIN, Le développement inégal, Ed. de Minuit, Paris, 1973 ; P.-Ph. REY, Colonialisme, néo-colonialisme et transition au capitalisme, Maspero, Paris, 1971 ; G. BETTELHEIM, La transition vers l'économie socialiste, Maspero, Paris; V.-I. LENINE, L'impérialisme, stade suprême de capitalisme ,. B. SINE, Impérialisme et théories sociologiques du développement, Anthropos, Paris, 1975 ; présenté par S. AMIN. Voir aussi les notes 5 et 6 cidessous.

(5) Voir:

' P. BARAN et M. SWEEZY, Le capitalisme monopoliste,

ques de l'impérialisme, Anthropos, Paris, 1976 ; A. SABA TIER, Les sociétés multinationales, Le Centurion, Paris, 1975. (6) Voir à titre d'exemple: S. AMIN, L'Afrique de l'ouest bloquée, Editions de Minuit, Paris; P. JALEE, Le pillage du Tiers monde, Maspero, Paris; R. DUMONT, L'Afrique noire eçt mal /Jartie, Editions du Seuil, Paris, 1962.

A. MA TTELART,

Multinationales

et systèmes

de communication

-

Maspero, Paris;
idéologi-

les appareils

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Sur le rôle de l'Etat, le débat est aujourd'hui relancé (7). Dans les pays « capitalistes» (Etats-Unis, Europe, Japon) comme dans les pays « socialistes» (U.R.S.S., bloc soviétique, Chine) et les pays « en voie de développement », on constate que l'Etat a été, et demeure, le moyen par lequel les hommes s'efforcent de développer et de transformer leurs sociétés; et, également, de freiner la liberté et l'épanouissement d'autres hommes. Ici encore, en comparant le rôle actuel de l'Etat dans les pays industrialisés et non industrialisés, on découvre que le processus est le même: partout, ses pouvoirs s'accroissent. En même temps, sur le plan politique, il faut noter une différence très nette. Dans les pays développés le problème de base pour tous ceux qui veulent le pouvoir, qu'ils soient capitalistes ou socialistes, c'est d'être capable d'orienter les esprits. Aux Etats-Unis et en Europe (et sans doute en U.R.S.S.), il est devenu extrêmement difficile de prendre l'appareil de l'Etat. On peut même dire que si, un jour, les structures de l'Etat passe aux mains des socialistes, ce sera parce que l'idéologie de la société aura été auparavant changée. Le problème de garder le pouvoir pour une durée suffisamment longue, susceptible de permettre la transformation des structures et la mise en place d'une révolution est - en principe - moins difficile que la prise initiale du pouvoir elle-même (8). Au contraire, dans les pays « sous-développés» où l'Etat n'a pas encore pénétré dans tous les secteurs' de la société, il est relativement facile pour la gauche ou la droite de prendre le pouvoir; mais, pour la même raison, il est difficile de le défendre. Ceci principalement parce que quand les gouvernements changent, rien ne change au niveau de
(7) Voir: Paris, 1969. B. MOORE, Les origines sociales de la dictature et de la démocratie, Maspero,

(8) Ici il n'y a pas lieu d'analyser la situation politique en Europe, ou, bien sûr, de très nombreux éléments entreront en jeu quand la gauche prendra le pouvoir: attitude de la fonction publique, des forces armées~ des banques d'une part, prise de position des pays étrangers de l'autre, etc. On peut dire cependant que sans un mouvement profond de l'opinion en faveur des idées socialistes, « la gauche », si elle peut très bien être « au gouvernement », ne réussira jamais à dominer l'appareil de l'Etat et, par conséquent, à transformer la société. L'Etat dans les pays industrialisés doit être considéré comme comprenant toutes les grandes institutions qui soutiennent les structures politiques (la Justice, les forces de l'ordre, l'enseignement publique, la radio, la télévision et les télécommunications, les banques et les industries nationalisées, etc.) et aussi toutes celles qui représentent certains intérêts à l'intérieur de la société (syndicats, partis politiques, églises.. .). Mais étant donné leurs ressources énormes en cadres, en moyens de formation et connaissances, les pays industrialisés en situation de « révolution» ne subiront pas les mêmes difficultés qu'on discutera au chapitre 6, p. 83. Dans les pays industrialisés, il y a des socialistes techniquement Qualifiés, qui peuvent prendre la relève à tous les niveaux.

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l'idéologie. Le problème du maintien au pouvoir reste difficile à résoudre et la force demeure souvent la méthode la plus efficace pour y rester. La raison en est que« la population » ne contribue que momentanément ou sporadiquement au transfert des pouvoirs. Un régime de gauche doit éduquer la population en ce qui concerne ses valeurs, et changer les structures en fonction de ces valeurs; il doit durer jusqu'à ce que la population apprécie l'apport du nouveau système et s'organise elle-même pour le défendre. Cette période de vulnérabilité, pendant laquelle un nouveau régime doit se maintenir avant que ses réformes modifient les structures et l'idéologie de la société, se compte en années, sinon en décennies. Ceci explique pourquoi les révolutions faites à partir d'une longue guerre de libération (comme en Chine, en Mozambique ou en Guinée Bissau) ont plus de chance d'aboutir. On a eu le temps de persuader et de faire les essais pratiques, avant d'arriver au pouvoir; cela manque aux régimes issus d'élections ou d'un coup d'Etat. Pour Madagascar, c'est là justement le problème de Ratsiraka. Arrivé au pouvoir parce qu'il y avait un vide politique après la crise du début de 1975, son programme est une élaboration théorique. Le régime actuel ne peut compter sur aucun soutien réel de la population tant que celle-ci n'aura pas compris la portée de ses réformes. Cette différence entre les structures de l'Etat dans,Jes pays industrialisés et les pays non industrialisés est telle que la pratique politique et la stratégie, qu'il leur convient de suivre, diffèrent radicalement (9). Ceci n'empêche pourtant pas que les rapports économiques et socio-économiques à l'intérieur des «Etatsnations» semblent se ressembler de plus en plus; et il paraît possible actuellement de les comparer les uns aux autres. On le voit à travers les préoccupations des gouvernements et les orientations que prennent dans le monde les sociétés, capitalistes et socialistes, industrialisées et non industrialisées. En face de ces débats théoriques, nous avons limité nos buts et privilégié l'étude de la situation propre à Madagascar. Nous avons choisi, en particulier, d'examiner le comportement des personnalités influentes à Madagascar pen(9) Voir: les œuvres de MAO-TSE-TOUNG. Voir également A. CABRAL, Unité et lutte, Maspero, Paris, 1975. Concernant le régime de Didier Ratsiraka, voir les chapitres 9 et 10.

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dant la période allant de 1960 à 1976, c'est-à-dire le comportement d'une bourgeoisie face à une situation unique, pendant une période définie et dans les conditions particulières à la société et à la culture malgaches. C'est aussi l'étude de la lutte de classe qui s'est ouverte après les événements de 1972. Puisque nous avons mis en avant le rôle de la bourgeoisie, il va sans dire que cette étude est partielle. Car cette bourgeoisie a exercé son pouvoir à l'intérieur d'une société où la conscience politique s'accroît rapidement et où une longue tradition d'organisation existe contre les pressions de l'Etat; mais ce n'est pas l'histoire de cette opposition et celle des forces populaires que nous nous proposo'ns d'écrire. Si nous ne faisons que de courtes allusions à la pression exercée sur les gouvernements successifs par l'action des forces populaires et des organisations socialistes, il ne faut pas pour autant en déduire que nous ne croyons pas en l'existence de ces forces populaires ou que leur influence ait été négligeable. C'est même loin d'être le cas, et l'absence de références fréquentes aux regroupements progressistes est simplement due au fait que dans ce travail nous' avons comme but premier d'examiner les événements politiques et la lutte pour le pouvoir à partir des vues et des actions des représentants de la bourgeoisie. Nous avons essayé de démontrer que les diverses présentations de la crise ont eu tendance à dissimuler le fait que presque toutes les personnalités impliquées représentaient les intérêts d'une partie ou d'une autre de la bourgeoisie. Même la montée au pouvoir du Colonel Ratsimandrava ne fut possible que par l'existence de divisions politiques à l'intérieur de la bourgeoisie - résultat de la tactique employée aussi bien par le Président Tsiranana que par le Gouvernement colonial pour maintenir leurs régimes respectifs. Pour étayer cet argument, il nous a semblé nécessaire d'analyser parfois en détailles origines sociales et les motivations politiques des différents individus qui ont joué un rôle important dans les affaires politiques de cette période. L'histoire de l'ère post-coloniale et le développement de la crise qe 1975 montrent la puissance et la cohésion de cette classe; ta société malgache est un bon exemple de la façon dont les structures de classe des pays sous-développés, ou récemment libérés du colonialisme, contribuent à leur stagnation continue, qu'elle soit sociale, politique ou économique. La Il

crise de 1975, née en grande partie d'un conflit au sein de la bourgeoisie, n'a pas encore permis de prendre en compte les vrais intérêts du peuple. La population a été exclue d'une manière délibérée du processus en cours et elle a été tenue dans l'ignorance de ce qui se passait. Si, aujourd'hui, le programme de Ratsiraka ne se traduit pas par des réformes concrètes, rigoureusement appliquées, le statut des masses ne sera pas encore changé, cette fois-ci. Nous espérons aussi que ce livre servira de point de départ à d'autres études, non seulement de la bourgeoisie malgache, mais des classes dominantes des pays d'Afrique et d'autres pays dans le monde où la vie politique est comparable. Cette étude n'aurait pas pu être écrite sans l'aide de plusieurs personnes à Madagascar et en France. Je ne peux pas les nommer, mais je voudrais souligner que ce travail est le résultat d'efforts collectifs. Je le dédie au succès de leur lutte. Je voudrais remercier aussi tous les amis qui m'ont aidé à traduire un texte écrit au départ en anglais: en particulier, Béatrice Serafinowicz, Dina Galligo, Véronique Brook et Robert Ageneau.

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I LE POUVOIR DE LA BOURGEOISIE DEPUIS L'INDEPENDANCE

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Carte de Madagascar

1. LA BOURGEOISIE ET LA« QUESTION ETHNIQUE »

Il nous paraît difficile de nier que le groupe socioéconomique qui exerce tant de pouvoir à Madagascar ne porte pas le nom de « bourgeoisie », si l'on regarde en particulier ses activités depuis l'indépendance. Pourtant, comme nous l'avons suggéré dans l'introduction, il est peut-être nécessaire de créer aujourd'hui de nouveaux termes pour caractériser de tels groupes dans les pays « en voie de développement » et pour pouvoir les définir différemment. Il est, par exemple, de plus en plus malaisé de déterminer dans quelle mesure les groupes dirigeants nationaux en Europe contrôlent, en cette fin du xxe siècle, l'accès aux moyens de production à l'intérieur de leurs propres domaines nationaux. Par comparaison avec eux, la dépendance des économies nationales du « Tiers monde» et de leurs classes dirigeantes semble être plutôt une question de degré que de nature. De toute façon, il nous faut sûrement réviser les théories affirmant que les groupes dirigeants des pays «sousdéveloppés» sont, par nature, passifs et soumis à la volonté des gouvernements impériaux extérieurs. Les récents événements politiques à travers le monde et spécialement à Madagascar nous poussent à analyser d'une façon plus complexe - pour ne pas dire plus respectueuse - la capacité de ces classes dirigeantes à se battre pour leurs propres intérêts. Ceci dit, nous ne nions pas l'influence importante des pouvoirs impérialistes et la domination des pays « développés » sur les économies « sous-développées ». Il serait stupide, par exemple, de prétendre que les zones de l'Océan Indien et de l'Afrique australe ne sont pas devenues récemment un nouveau théâtre politique où les grandes puissan15

ces (Etats-Unis, U.R.S.S., Chine Populaire, France, Grande-Bretagne, etc.) ont engagé une lutte d'influence. Les populations de ces zones ne tarderont pas à découvrir les conséquences de cet état de fait. Les suites des événements récents en Angola, à Diego Garcia, au Zimbabwe (la Rhodésie) et en Afrique du Sud - pour ne pas parler de Timor oriental -, montrent que l'avenir politique des pays de la zone de l'Océan Indien sera influencé directen1ent et indirectement par les décisions prises à New York, Moscou, Pekin, Pretoria, etc. Mais le but de ce livre est d'étudier le rôle et le caractère de la bourgeoisie malgache, c'est pourquoi on ne traitera qu'au deuxième plan de l'influence des puissances étrangères dans les affaires intérieures de l'Etat malgache. Non que cette influence n'existe plus (loin de là), mais parce qu'on a eu souvent tendance à exagérer son importance. En effet, nous croyons qu'il est grand temps pour nous, et peut-être aussi pour les militants des pays du Tiers monde, de considérer avec plus de justesse la lutte de la bourgeoisie pour défendre ses propres intérêts tant contre les puissances étrangères qu'à l'encontre des forces populaires de l'opposition, quand cela devient nécessaire. Pour Madagascar, cette tentative d'expliquer les événements politiques, essentiellement du point de vue de Pintérieur, s'oppose particulièrement au genre d'analyse avancée, par exemple, par l'A.K.F.M. (1), parti marxiste qui tient son pouvoir de la bourgeoisie urbaine et de la petite bourgeoisie. L'A.K.F.M. dénonce, en effet, résolument l'impérialisme étranger en le tenant pour le premier responsable de tous les maux du pays, masquant ainsi la contradiction profonde dans laquelle il se trouve lui-même, du fait de sa propre base sociale. Depuis l'indépendance, la bourgeoisie malgache a beaucoup changé. Sous la pression accrue des regroupements de gauche et face à un mouvement populaire, elle a été amenée à prendre une voie plus nationaliste et à favoriser le développement d'une économie m~xte, voire l'instaura~i?n d'~~ capitalisme d'Etat (2). DepuIs 1972, la bourgeoIsIe a ete
(1) Voir annexe 2. Cf. aussi La Revue Française d'Etudes (R.F.E.P.A.), n° 98 (février 1974) et n° 107 (novembre 1974). (2) Voir les chapitres 5 et 6. Politiques Africaines

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obligée de surmonter ses divisions. Au plan national, elle est devenue un groupe politique bien plus cohérent, plus apte et mieux équipé pour défendre ses intérêts contre ceux de la paysannerie et des masses urbaines pauvres qui constituent la grande majorité de la population malgache. Les anciennes scissions qui, dans le passé, divisèrent les familles catholiques et protestantes de la haute bourgeoisie, aussi bien que les conflits plus récents pour le pouvoir entre la bourgeoisie de province et celle de Tananarive, ont tous disparus, ou sont en voie de l'être. Cette unification a suivi la prise de conscience du danger d'une révolution sociale et politique à Madagascar. C'est ce processus d'unification qui, parallèlement au développement des organisations révolutionnaires et populaires, est le fait le plus marquant de la période qui va de 1972 à aujourd'hui. Il y a eu de -nombreux écrits au sujet du conflit entre les élites du« Plateau» et celles de la« Côte» : leurs querelles des années 1960, concernant la distribution du pouvoir, semblent avoir reflété en réalité alors l'absence d'une vraie menace politique venant du peuple. Cette menace est apparue depuis lors. D'autre part l'insouciance et le manque de caractère de la bourgeoisie sous Tsiranana étaient dus sans doute également à ce sentiment de sécurité. Les premières dix années « dorées» du néo-colonialisme ont fait place à une réalité politique plus dure. Depuis 1970, la classe dirigeante malgache a montré des capacités d'(organisation beaucoup plus fortes pour neutraliser ceux qui s'opposaient à ses intérêts.

Les classes sociales à Madagascar
Le concept de« bourgeoisie» nécessite une clarification particulière. Le terme peut représenter en effet une idée abstraite. Nous avons choisi de le définir ici en termes concrets, en citant les caractéristiques personnelles de ceux qui en font partie. Nous désignons par le terme de bourgeoisie les membres de groupes de familles qui, en raison de leur naissance ou de leurs qualifications, ont acquis un contrôle important et durable sur l'utilisation des ressources et sur la production des

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biens à Madagascar. Il nous était difficile, dans ce livre, de faire une analyse profonde du pouvoir exercé par ces groupes. Nous avons plutôt limité la discussion à une description empirique des critères que doivent normalement remplir les individus pour être reconnus comme membres de la bourgeoisie malgache. Nous avons essayé de déterminer la place que la bourgeoisie tient par rapport aux autres catégories de la société. Nous avons parlé de l'existence d'une bourgeoisie et d'une haute bourgeoisie à Madagascar. Il y a aussi plusieurs autres classes sociales qu'il nous faut situer. La petite bourgeoisie urbaine se distingue - et elle en a conscience - de la masse de la population et emprunte son code d'étiquette et son idéologie à la bourgeoisie proprement dite. Ainsi, pouvoir bien parler français (au moins jusqu'à récemment) et malgache, avoir un standing extérieur (surtout au point de vue vestimentaire), recevoir une bonne éducation et cultiver les manières européennes, ont toujours été d'une grande importance pour ceux qui ne pouvaient pas concurrencer la haute bourgeoisie au point de vue économique, social ou politique, mais qui se considéraient placés (et qui le sont) bien au-dessus de la majorité de la population. La haute bourgeoisie est constituée d'avocats, de docteurs, de professeurs d'université et des meilleurs lycées, de pasteurs exerçant dans les grandes villes, de hauts fonctionnaires, de propriétaires de grands magasins, de compagnies de transports ou de petites industries, de latifundistes ou de financiers. Les membres de la petite bourgeoisie sont surtout, eux, des médecins de campagne, des enseignants dans de petites écoles privées, des techniciens, des fonctionnaires, de petits commerçants, des journalistes, de petits propriétaires fonciers et des employés de bureau. Cette petite bourgeoisie met l'accent sur le travail et la réussite; son éthique fortement « protestante» contraste avec les manières et le mode de vie sophistiqués et souvent mondains de la population la plus riche. Mais ces caractéristiques reflètent l'esprit de compétition et la vulnérabilité économique qui constituent les traits de la petite bourgeoisie plutôt qu'une différence fondamentale par rapport aux options économiques ou idéologiques. Le prolétariat urbain est, bien sûr, peu important dans un pays où l'industrie n'est pas développée (comme le secteur d'agriculture capitaliste d'ailleurs). 18

Plus que de salariés, il y a de petits artisans (tailleurs, charretiers, cordonniers, forgerons, charpentiers, etc.) et ceux qui ne font ni partie de la petite bourgeoisie ni des petits producteurs ruraux (petits marchands, transporteurs ambulants, bouchers, vendeurs au marché, etc.). Enfin, il reste dans le secteur urbain ce qu'on a appelé la « classe résiduelle », la« masse », composée de chômeurs à moitié éduqués, des immigrés ou des éléments marginaux de la population urbaine. Ceux-ci n'ont pas accès à la terre ou aux outils; ils manquent d'entraînement, et dans les villes caractérisées par le chômage chronique ils s'en sortent par le crime, la prostitution, des activités économiques marginales et d'autres tactiques de survie. A Madagascar, ce groupe flottant où dominent les jeunes, a été baptisé les Zoom (3), du nom du regroupement formé en 1972 pour les représenter. Dans la campagne, les rapports sociaux, économiques et politiques sont ceux qui caractérisent les sociétés paysannes. Le réseau de relations qui relie les différentes classes de la société rurale l'une à l'autre est complexe et hautement différencié au niveau tant local que régional. La grande bourgeoisie de campagne, la petite bourgeoisie, les artisans, les paysans, les métayers et toutes les catégories de la société rurale sont en rapport les uns avec les autres; ils travaillent à l'intérieur d'une structure économique qui se présente comme un mélange de tous les systèmes de production. On y retrouve des rapports économiques de type «féodal» (hauts plateaux) ; il y a des fermes privées modernes, de grandes plantations capitalistes (sur la côte Nord-Ouest et Nord-Est), de petits cultivateurs qui produisent des denrées d'exportation (côte est), du métayage extensif (côte ouest) et intensif (les hauts plateaux). Ailleurs, on trouve des populations de cultivateurs autosubsistants, d'une très haute densi'té (sur les hauts plateaux et les vallées de l'est) ainsi que des pratiques de tovy (falaise de l'est) (4). Dans l'Ouest et dans le Sud, l'élevage se poursuit à la manière traditionnel(3) Pour le Zoam, voir la note 14, ch:\pitre 9. (4) Le « tavy » est un système de culture par la méthode du brûlis. La forêt vierge, brûfée est cultivée pendant une période plus ou moins longue, puis eUe est de nouveau délaissée pour se rétablir naturellement. Sur le « tavy » à Madagascar, voir le chapitre consacré par D. COULAUD à ce sujet dans son livre: Les Zafimaniry, un groupe ethnique de Madagascar à la poursuite de la forêt, Tananarive, Fanontam-boky, 1973.

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le, tandis qu'au Centre-Ouest il y a des industries laitières et de viande de modèle capitaliste. On trouve aussi tout un mouvement de main-d'œuvre venant des régions du sud et du sud-est allant vers les régions plus prospères. En fait, de nombreux modes de production, comprenant des rapports sociaux variés, opèrent et s'entrelacent à l'intérieur de l'économie et de la société malgache. On ne peut pas faire de généralisations simplistes pour l'île toute entière (5). Il est donc difficile, vu leur complexité, de situer 'e caractère précis des rapports de classes et d'en établir une définition tout à fait claire pour Madagascar.

La bourgeoisie malgache
Qu'entendons-nous donc par le terme « bourgeoisie» ? Et comment avons-nous défini ses rapports avec le reste de la société? Tout d'abord, il faudrait peut-être le redire: Madagascar étant, de toute évidence, une économie dépendante, on ne peut pas dire que la bourgeoisie possède un contrôle complet ou de dernière instance sur la planification politique ou économique du pays. Bien qu'on puisse être ~enté d'exagérer le pouvoir ou le degré de l'influence étrangère dans le Tiers monde, le système économique mondial impose certaines contraintes à la liberté des dirigeants et des groupes de pression nationaux; il les oblige quelquefois à prendre des décisions de planification économique con,traires aux intérêts de l'élite au pouvoir ou du pays lui-même. L'influence étrangère est souvent même la première raison à
(5) La question de savoir comment déterminer et mettre en rapport théorique plusieurs modes de production existant à l'intérieur d'une unité sociale, politique et économique donnée est évoquée par plusieurs anthropologues de tendance marxiste. Yoir : la préface de M. GODELIER dans le recueil des textes de Marx, Engels et Lénine: Sur les Sociétés Précapitalistes (Le Centre d'Etudes et de Recherches Marxistes), Editions Sociales, Paris, 1973 ; M. GODELIER, Horizon, Trajets marxistes en Anthropologie, Maspero, Paris, 1973 ; P.-Ph. REY, Les Alliances de Classe, Maspero, Paris, 1973 ; E. TERRA Y, Le Marxisme devant les sociétés primitives, deux études, Maspero, Paris, 1969. Yoir aussi les œuvres de C. MEILLASSOUX, Anthropologie économique des Goura de Côte d'Ivoire, Mouton, Paris, 1964 ; et Femmes, Greniers et Capitaux, Maspero, Paris, 1975. Pour Madagascar voir: G. AL THABE, Oppression et libération dans timaginaire, Maspero, Paris, 1968; P. OTTINO, Les économies paysannes malgaches du Bas-Mangoky, Berger- Levrault, Paris, 1963.

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avancer pour expliquer raisonnablement îa politique néocoloniale de certains pays. Cependant, si l'on refuse - d'appeler « bourgeois» un groupe dirigeant, simplement parce qu'il ne dirige pas complètement les affaires nationales, il faut alors localiser la « bourgeoisie », à proprement parler, dans les capitales d'Europe, aux Etats-Unis et au Japon - et cela constituerait une classe qui est en danger d'extinction, par définition. Nous avons choisi de ne pas considérer en ces termes la bourgeoisie. De plus, Madagascar étant une économie en voie de développement, la bourgeoisie (6) ne possède dans certains domaines qu'une influence inégale et parfois même négligeable sur les structures sociales et économiques du pays. Il est probable que les modes de production capitalistes ne dominent pas d'une manière simple et évidente les autres modes, moins productifs. Quant aux rapports sociaux (au niveau de la production), ils ne sont pas marqués non plus irrémédiablement et clairement par les valeurs qui caractérisent les sociétés capitalistes. En fait, à Madagascar, le groupe socio-économique que nous appelons « la bourgeoisie» essaie de transformer la société et l'économie mais il n'y réussit que partiellement (7). On .pourrait donc nous critiquer pour avoir mal employé ce terme de « bourgeoisie» - et cela d'autant plus que nous n'avons pas essayé d'analyser de près les rapports de la
(6) La classe économique la plus moderne, associée aux tendances capitalistes de l'économie. (7) La résistance des sociétés dites « pré-capitalistes» à la pression des tendances économiques capitalistes dans les pays « en voie de développement» est très importante sur le plan politique, et il faut certainement éviter de trop simplifier ce sujet. On a souvent dit, par exemple, que le « tavy », sur la falaise de l'est, ou l'élevage dans l'ouest et le sud de Maçlagascar, ne sont pas des systèmes de production organisés en vue d'augmenter le rendement économique, et qu'ils nuisent à la nature. En réalité, ces pratiques dites traditionnelles se justifient, même sur le plan de la productivité, plus qu'on a tendance à le dire. (Voir, en ce qui concerne le « tavy » le livre de D. COULAUD, op. cil., 1973.) De plus, les structures traditionnelles ont été largement modifiées, voire subverties à la suite des influences de l'Etat et du secteur économique moderne. Par exemple, le « fléau» du « tavy » existe en partie parce que l'administration, en l'interdisant sans pouvoir imposer ses décrets, a privé la population qui habite la falaise de son seul moyen de survie, sans le remplacer par d'autres. Le « tavy », système de production, est devenu un mode de résistance passive populaire. Dans le sud, les jeunes Bara et Antandroy volent sans doute depuis toujours des bœufs, mais il faut pas confondre cette pratique avec le banditisme répandu plus au nord. Organisée et de grande envergure, cette pratique est apparue à la suite de la formation de l'Etat et de la création d'un marché national et international de bétail. Ceux qui en profitaient n'étaient pas d'ailleurs les voleurs mais les marchands, qui continuent actuellement leur trafic illicite sur un plan très rentable et « moderne». Comme le « tavy », le vol de bœufs a été un système de subsistance traditionnelle mais le développement inégal de l'économie et les pressions de l'Etat sur les paysans l'ont transformé en pratique de résistance.

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bourgeoisie avec les différents niveaux de technologie et les différentes structures sociales de l'île; et que nous avons regroupé sous le terme « bourgeois» les élites commerciales, industrielles, bureaucratiques et politiques, etc., sans avoir remis en question leurs rapports à l'intérieur de la classe qu'elles constituent. La décision de grouper des formations aussi hétérogènes pose de nombreuses questions qui devraient être clarifiées. Il y a par exemple le problème de savoir si l'évolution des classes dirigeantes dans les pays africains découle de leur accès au pouvoir politique ou bien de leur pouvoir économique (quelle que soit la manière dont elles l'ont capitalisé ou l'ont conservé ultérieurement). Ce problème fait partie d'un groupe de questions posées récemment par les marxistes. Le pouvoir des élites locales « modernisantes » ou des élites nationales dans les sociétés modernes mais sousdéveloppées du point de vue économique, se base-t-il par exemple sur un contrôle intellectuel, politique, religieux ou idéologique sur les moyens de production plutôt que (comIV-eles. marxistes classiques l'ont supposé) sur un contrôle éèonomique ? Peut-on dire même que les rapports sociaux de plusieurs sociétés ou communautés sont des rapports économiques de production (8) ? Le regroupement des classes que nous avons adopté implique donc des présomptions globales sur la nature de l'économie et de la société malgaches. Nous avons simplement voulu démontrer qu'au niveau national les décisions cruciales sont prises par un corps d'hommes, qu'on peut définir comme groupe, parce qu'ils partagent les mêmes caractéristiques et les mêmes valeurs culturelles, matérielles et idéologiques. Qu'est-ce qui distingue donc à Madagascar un membre de la bourgeoisie ou de la haute bourgeoisie d'un membre des autres groupes de la société malgache? Disons que le représentant type classique remplit la plupart, sinon tous, des critères suivants. Il élève ses enfants de la meilleure façon (en Europe ou à Madagascar) et il donne une grande importance à l'enseignement. Il a lui-même une bonne éducation. Il a aussi une situation confortable dans la société, dans l'administration, dans les professions libérales, dans le commerce ou l'industrie et, depuis 1972, dans l'Armée. Il possède des terres. Plusieurs membres de sa famille ont aussi des revenus indépendants (terres ou investisse(8) Voir les livres d'anthropologie économique cités ci-dessus, note S.

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ments). Il s'allie avec des familles aussi illustres et prospères que la sienne (la mésalliance est très rare). Avec son passé, son influence actuelle et ses perspectives d'avenir, la famille a une grande importance. Le bourgeois porte des vêtements européens et vit de manière européenne (avec malgré tout de nombreuses restrictions). En même temps, il est profondément fier d'être Malgache et de sa culture malgache (9). La bourgeoisie nationale malgache est donc un groupe de familles et d'individus qui partagent ces idéaux et ces valeurs, et qui vivent à un niveau élevé de bien-être matériel. Tout cela les distingue du reste de la société, autant à leurs propres yeux qu'à ceux du peuple. Ceux qui possèdent ces valeurs ont tendance à les propager et à les transmettre à leurs enfants, ainsi que leur fortune; en bref à accumuler et à garder leur puissance économique et politique dans la société. Sans aucun doute, c'est une bourgeoisie exploitante, mais pour comprendre son pouvoir on doit reconnaître que son statut social est établi. Les familles bourgeoises ont réussi à persuader ceux qui n'appartiennent à leur classe qu'elles leur sont « supérieures» et que leurs valeurs sociales sont les « meilleures». Le fait d'avl>ir appelé ces familles « groupe» ne signifie pas qu'une unité politique ou économique ait toujours régné automatiquement entre eux. De nombreuses factions se sont formées dans l'histoire et la bourgeoisie n'a jamais réagi comme un ensemble uni et solide (10). En conclusion, nous nous limiterons ici à avancer l'hypothèse selon laquelle, au niveau de la réalité ordinaire, ceux qui satisfont aux critères matériels, culturels, professionnels et éducatifs de membres de la bourgeoisie, se considèrent et sont considérés comme ayant un statut particuliè(9) Il est à noter que certaines familles bourgeoises ont vendu leurs terres, parce qu'elles n'étaient pas rentables économiquement; d'autre part, pour échapper à l'emprise familiale ou par esprit néo-colonial, certains se sorit mariés avec des femmes européennes, etc. (ID) Il faut souligner l'importance des distinctions entre les actions réelles des individus « bourgeois» (très variées et motivées par de nombreuses raisons particulières) et l'idée de « la bourgeoisie ». Les personnes existent dans le monde et sont liées par une certaine idéologie et des intérêts qu'elles ont en commun. Par contre, « la bourgeoisie », comme telle, ne se trouve pas dans le monde physique, et n'existe en fait qu'au niveau des idées. Donc, par contraste avec les hommes qui en font partie, « la bourgeoisie» ne doit pas être imaginée comme si elle était un objet solide. C'est un « objet » théorique, au-delà des hommes qui la constituent. Par exemple, en supprimant toutes les personnes bourgeoises, on ne supprimerait pas « la bourgeoisie », car ce concept exprime plutôt un mode de vie basé sur certaines structures économiQues et sociales.

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