//img.uscri.be/pth/3f11b6ff313c59b27600a038e7fb5a74ae83917a
Cette publication ne fait pas partie de la bibliothèque YouScribe
Elle est disponible uniquement à l'achat (la librairie de YouScribe)
Achetez pour : 9,99 € Lire un extrait

Lecture en ligne (cet ouvrage ne se télécharge pas)

Marguerite Durand (1864-1936)

De
152 pages
Publié par :
Ajouté le : 01 janvier 1996
Lecture(s) : 95
EAN13 : 9782296320512
Signaler un abus

Marguerite DURAND (1864-1936)
"La Fronde" féministe ou "Le Temps" en jupons

Préface de Madeleine Rebérioux

Du même auteur Jaurès, l'esprit du socialisme, textes, biographie, notes, Gonthier - Médiations 1964 Jaurès et son assassin, Editions du Centurion puis Cercle du Bibliophile 1967, repris par les Editions Complexe sous le titre Jaurès assassiné Jaurès, Librairie académique Perrin 1971 Tout est possible, Les gauchistes français de 1929 à 1944, Denoël- Gonthier 1974 L'antimilitarisme enfrance 1810-1975, Hachette 1975
Histoire des féminismes français, Stock 1978 Féministes à la Belle Époque, France-Empire 1985

L'ouvrage posthume de Jean Rabaut consacré à Marguerite Durand et dédié à sa femme, a été entrepris avec les encouragements de Madame Simone Blanc, conservatrice de la Bibliothèque Marguerite-Durand.

Les illustrations ont été aimablement communiquées par la Bibliothèque Marguerite-Durand

@ L'Harmattan, 1996 ISBN: 2-7384-4338-9

JEAN RABAUT

Marguerite

Durand (1864-1936)

"La Fronde" féministe ou "Le Temps" en jupons

Préface de Madeleine Rebérioux, professeur émérite à l'université de Paris VITI

L'Harmattan Inc. L'Harmattan 55, rue Saint-Jacques 5-7, rue de l'École Polytechnique Montréal (Qc) - CANADA H2Y lK9 75005 Paris - FRANCE

Le féminisme doit à mes cheveux blonds quelques succès... Je sais qu'il pense le contraire: il a tort. Marguerite Durand

Je trouve moi que le féminisme en décolleté est le plus mauvais.
Madeleine Pelletier

PRÉFACE

Au lendemain de la mort de Jean Rabaut, j'écrivais dans le Bulletin de la Société d'études jaurésiennes, dont il avait été longtemps l'animateur, que nous étions nombreux à souhaiter la prompte publication de son dernier travail consacré à Marguerite Durand. Voilà qui est fait grâce à ses enfants et à sa ~œur; ce petit livre prolonge ses "Féministes à la Belle Epoque". Il en a l'écriture rapide et syncopée. Il concerne la même période. Il s'intéresse à une de ces pionnières, la belle Marguerite, née sous le Second Empire, morte à la veille de la victoire du Front populaire. Il s'agit d'un essai plaisant à lire dans sa brièveté. Nul doute que si, en cette année 1989, la mort n'avait pas enlevé Jean Rabaut il eût tiré profit de la mise en perspective réalisée par Christine Bard sur "Les filles de Marianne". Il n'en eut pas le temps. Il nous laisse cependant entre la trame d'une vie tumultueuse, un solide dépouillement de "La Fronde", premier quotidien" dirigé, administré, rédigé, composé par des femmes", qu'elle a fondé et animé de décembre 1897 à octobre 1903 : son dreyfusisme républicain et anticlérical donne, autant que son féminisme, le ton de ce journal qui passionnait les étudiantes d'histoire et de littérature de l'université de Vincennes dans les années 1970. S'il ne résoud pas tous les problèmes d'une biographie trouée d'ombres, ce livre aide à en percevoir quelques aspects déroutants: ainsi le contraste entre ce personnage de mondaine accoutumée au faste - acquis comment? la question est posée 7

- et l'intérêt constant que, de congrès en congrès, elle manifesta POU!la situation inégalitaire faite au travail féminin. A la bibliothèque qui porte son nom ont été déposés par sa belle-fille un lot d'agendas riches en informations sur la vie de chaque jour. Puisse ce livre contribuer à leur nécessaire dépouillement: un agenda c'est presque, sinon un journal secret, du moins un livre de raison. Madeleine REBÉRIOUX

8

PROLOGUE

Elle n'était ni Louise Michel, ni Flora Tristan. Elle n'était pas gavantage intégrée au milieu des dames féministes de la Belle Epoque, sages, vertueuses, pourvues d'un époux compréhensif; et déterminées à ne jamais faire de tapage. Délicate et diaphane, mais capable de grandes dépenses d'énergie et de grands desseins. La voix grave, la phrase brève, directe. Sa beauté était éclatante, mais elle n'aguichait pas. Elle traitait cette beauté comme une évidence tranquille. Un but, une continuité: convaincre les hommes et les femmes qu'ils se valaient et devaient être égaux - idée explosive en son temps. Journaliste, elle n'écrivait guère, mais elle organisait et elle dirigeait. Elle menait une vie large, à certains moments fastueuse, mais elle a su s'intéresser au sort des ouvrières, subventionner leurs syndicats, les encourager, organiser. Entraînée très jeune par un mari médiocre, auquel elle fut unie sept ans, elle fut une des égéries du boulangisme; mais son nationalisme vite évaporé, elle se jeta dans le combat dreyfusard, participa aux campagnes des femmes pour l'organisation de la paix entre les peuples, et milita pour une démocratie centre gauche. Anticléricale avec conviction et continuité, elle n'aimait pas les démonstrations grossières. Elle s'est jetée dans les affaires, avec plus ou moins de succès. Elle a fondé à Asnières le cimetière des chiens, qui vient d'être repris par des professionnels du commerce des morts. Il y avait en elle de la star et de l'égérie: elle soignait son décor et entretenait ses relations: besoin de gloire, mais de gloire au service de son idée. Elle a exhibé sa personne, mais non son intimité. Elle a eu des amants, elle a tout caché d'eux, 9

aux contemporains et à la postérité. Elle a dépensé de l'argent, beaucoup d'argent, un argent dont l'origine est pour la plus grande partie inconnue. Elle a voulu se survivre: son nom a figuré pendant plus d'un demi-siècle à la porte d'une bibliothèque dite "féministe", en fait davantage que cela: consacrée aux femmes de tous les pays et de tous les temps, les glorieuses, les obscures. Là, en face du Panthéon, avant que cette bibliothèque n'émigre dans des locaux plus fonctionnels -mais où on ne perçoit guère son âme-, j'ai longtemps travaillé et réfléchi. Près de moi des jeunes femmes dévoraient, en mal de maîtrise ou de thèse, les documents que leur apportait la vaillante équipe qui travaillait alors sous la direction de Mme Simone Blanc. La grande majorité des textes dont je me suis servi provient de cette bibliothèque. Pour noter toutes mes références, il eut fallu une note d'appel presque à chaque paragraphe. J'ai préféré les épargner au lecteur. Mais je n'ai rien affirmé qui n'ait une base, et me suis gardé de toute indication hasardeuse.
Jean Rabaut

10

CHAPITRE 1

Comment une comédienne, fille d'un colonel, devient "fan" d'un général

Le 24 janvier 1864 naissait, à Paris, Marguerite-Charlotte, "fille de père non dénommé" et de Anna-Caroline Durand, "rentière, âgée de 25 ans" : le nom le plus "Français moyen" parmi les "Français moyens". Rien ne permettait de prédire à cette enfant une destinée à éclat, le succès au théâtre, l'ambition politique, le combat pour la moitié du genre humain, une notoriété perpétuée par une institution établie à côté du Panthéon. La mère était une sorte de bas-bleu, d'esprit indépendant et aventureux, à l'occasion libertine. Elle était issue de bourgeois cultivés - un de ses grands-oncles avait restauré la Maison Carrée de Nîmes -. Elle avait connu dans son enfance de brillants amis de ses parents: Lafayette, Benjamin Constant, Berryer. Elle-même fréquentait des artistes: le sculpteur Clesinger, qui avait eu auparavant Juliette Drouet dans son lit, avait longtemps vécu avec elle; du fait qu'il fut témoin à la déclaration de naissance de Marguerite, certains ont pu croire que son père véritable c'était lui. Il avait d'ailleurs épousé AnnaCaroline, mais seulement à l'église, donc illégalement - mariage annulé par la suite. On était bonapartiste dans la famille d'Anna-Caroline. Elle avait publié des poèmes, certains sensuels:
Avez-vous donc jamais dans l'ombre tutélaire Enlacé le corps souple et baisé les cheveux De celle qui tenait votre âme prisonnière En l'azur de ses yeux ?

Anna-Caroline avait aussi tenté (en vain) de faire imprimer un Dictionnaire des femmes célèbres. Dans le manuscrit conservé, on constate d'étranges lacunes: n'y figurent pas des lutteuses pour la cause du Sexe comme Olympe de Gouges, 13

Théroigne de Méricourt et Pauline Roland. Mais, à défaut d'un féminisme marqué d'une doctrine explicite, un esprit de résistance à la tyrannie du mâle perçait dans sa conduite et dans ses écrits. Sa manière n'était en rien celle d'une fille-mère contrite: Marguerite gardera d'elle une lettre qu'elle lui adressa alors qu'elle était une femme faite: ce sont des railleries bien senties contre les hypocrites qui "tout en pontifiant en souverains dans le xxI" arrondissement" (autrement dit semant des enfants hors mariage), font tous des unions morganatiques, mais manquent d'indulgence envers ceux qui forment des couples sans pompes officielles. En 1882, dans le "Gil Blas", elle publiera un article signé "La Vieille Dame" où elle dénoncera la prétention du mâle à la prépondérance: "Lorsque le père étale vaniteusement sa paternité sur ce fils qui héritera de son nom, de son bien, de sa valeur, sur cette fille qui sera la joie et l'honneur d'un autre homme, la mère se refuserait le droit de surpasser en orgueil son maître. Non, elle doit dire: "Ce que vous admirez aujourd'hui, c'est mon ouvrage personnel." Certains jours, elle ira beaucoup plus loin: répondant à une revue médicale qui avait ouvert un questionnaire sur l'avortement, elle déclarait non seulement "tolérer" cet avortement, mais le préconiser comme" agent de sélection au profit de la race". Avait-elle tant de prétentions scientifiques? Plus simplement, Darwin la servait en lui fournissant des munitions contre la Bible et l'Église. Ses inclinations subversives ne l'avaient point détournée d'ajouter à son nom une désinence noble; quand elle ne signait pas "La Vieille Dame", elle signait habituellement, sans aucune espèce de droit, Durand de Valfére, parfois Valfére tout court, ses lettres et certains de ses articles. Elle avait un autre enfant "naturel", Charles Durand, frère cadet de Marguerite. Le père de Marguerite était Alfred Bocher, un colonel. Pourquoi Alfred Bocher n'avait-il pas épousé Anna-Caroline? Il n'était pas marié à l'époque, il devait convoler avec une autre femme seulement trois ans après la naissance de sa fille. Peutêtre trouvait-il sa maîtresse d'une fidélité douteuse? Ou royaliste traditionnel, entendait-il ne pas épouser un bas-bleu voltairien? En tout cas, tant qu'il a vécu, il n'a pas ménagé son soutien à Amia-Caroline, et Marguerite n'eut jamais à se plaindre de son indifférence.
14

L'affection qu'il avait pour elle se doublait du sentiment du devoir. Honneur de soldat? Peut-être. Il avait guerroyé en Afrique, poursuivi sa carrière en Crimée, en Italie, au Mexique. Il avait été de la charge de Reichshoffen en 1870 ; il devait finir général de division et grand officier de la Légion d'honneur. Marguerite avait vingt-et-un ans, le jour de Noël 1885, quand il gagna enfin le paradis des braves. Après la défaite de 1870-1871, finie, condamnée, la "fête impériale" allègre et polissonne, la bourgeoisie exhibait sa piété et cultivait l'expiatiog, au grand dam des libertés et pour le plus grand bénéfice de l'Eglise du Syllabus. Vertu conjugale et continence étaient à la mode, et, par voie de conséquence, la ségrégation accentuée des "bâtards". Le général Alfred Bocher respectait les convenances mais ne manquait pas de cœur. Traitant ouvertement Marguerite comme sa fille, il lui fit connaître ses oncles Léon et Edouard Bocher, ce dernier futur sénateur du Calvados et homme de confiance du prétendant royaliste, et également son demi-frère, légitime celui-là, prénommé comme son père Alfred, et ses cousins Emmanuel et Henri.

"J eune et jolie ingénue"
On suit Marguerite à l'école, chez les Sœurs Trinitaires - pas de lycée de filles en France, on le sait, avant 1884-. Un brin d'instruction générale, de musique, de dessin "d'agrément" : elle dut copier et apprendre par cœur la "nécessité du baptême, la réfutation des Manichéens, Messaliens, Pélagiens, Albigeois, Vaudois" et, bien sûr, des protestants de toute sorte. On lui inculqua l'idée que "la mortification est nécessaire parce que c'est la loi essentielle du monde". Elle dut, au cours de ses prières, affirmer sa "résolution de demeurer fidèle aux enseignements de [son] baptême"l. Il est permis de supposer qu'un tel enseignement a semé le germe de l'anticléricalisme qui colorera toute la vie de Marguerite Durand, bien qu'elle ait gardé un bon souvenir de ses maîtresses et qu'elle les ait revues plus tard avec plaisir. Sortant de l'adolescence, elle ne pouvait qu'éprouver à la fois confort et malaise. Choyée matériellement, elle subissait un
1Dossier Marguerite Durand, bibliothèque de la Comédie-Française.

15