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Marie Guillot

De
320 pages
Publié par :
Ajouté le : 01 janvier 1994
Lecture(s) : 386
EAN13 : 9782296297197
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MARIE

GUILLOT

De l'émancipation des femmes à celle du syndicalisme

Collection Chemins de la mémoire dirigée par Alain Forest
Claire AUZIAS, Mémoires libertaires (Lyon 1919-1939). - YvesBEAUVOlS, Les relationsfranco-japonaisespendant

-

la drôle de

guerre.
- Robert BONNAUD, Les tournants du XXème siècle, progrès et régres-

sions.
- Monique BOURDIN-DERRUAU, Villages médiévaux en Bas-Languedoc, Genèse d'une sociabilité. Tome 1 : Du château au village (Xe-XIIIe siècle). Tome 2 : La démocratie au village (XIIIe-XN e siècle). - Jean-Yves BOURSIER, La politique du P.C.F., 1939-1945. Le parti co~nistefrançais et la question nationale. - Jean- Yves BOURSIER, La guerre de partisans dans le Sud-Ouest de la France, 1942-1944. La 35ème brigade F.T.P.-M. O.!. - Yolande COHEN, Les jeunes, le socialisme et la guerre. Histoire des mouvements de jeunesse en France. -ColetteCOSNIER,Marie PAPE-CARPENTIER. De l'école maternelle à l'école des filles. - Jacques DALLOZ, Georges Bidault. Bibliographie politique. - SoniaDAYAN-HERZBRUN, L'invention du parti ouvrier. Auxoriginesde la social-démocratie (1848-1864). - Maurice EZRAN, L'Abbé Grégoire. défenseur des Juifs et des Noirs. - Maurice EZRAN, Bismarck. démon ou génie?

- Pierre

FAYOL, Le Chambon-sur-Lignon sous l'Occupation. 19401944. Les résistances locales. l'aide interalliée. l'action de Virginia Hall (OSS).

- Ronald GOSSELIN, Les almanachs républicains. Traditions révolutionnaires et culture politique des masses populaires de Paris (18401851).
- Toussaint GRlFFI, Laurent PRECIOZI, Première mission en Corse occupée avec le sous-,narin Casabianca (1942-1943). - Béatrice KASBZARIAN-BRICOUT, L'odyssée mamelouke à l'ombre des armées napoléoniennes. - Anne-Emmanuelle KERVELLA, L'épopée hongroise. Un bilan: de 1945 à nos jours. - Anne-Denes MARTIN, Les ouvrières de la mer. Histoire des sardinières du littoral breton. - Jacques MICHEL, La Guyane sous l'Ancien-Régime. Kourou et ses scandaleuses suites judiciaires. - Louis PEROUAS, Une religion des Limousins? Le désastre de historiques.

Approches

@ L'Harmattan, 1994 ISBN: 2-7384-2947-5

Slava LISZEK

MARIE

GUILLOT

De l'émancipation des femmes à celle du syndicalisme

Editions L'Harmattan

5-7, rue de l'Ecole-Polytechnique 75005 PARIS

(suite de la collection Chemins de ÛImémoire)

-Henri

SACCm,

La gue"e

de Trente ans, Tome I : L'ombre de Charles

Quint- TomeU: L'Empire supplicié- Tomeill: La guerre des Cardinaux. - Christine POLEITO, An et pouvoir à 1'4ge baroque. - Alain ROUX, Le Shangarouvrierdes ann4es Trente, coolies, gangsters et syndicalistes. - Elisabeth TUTTIE, Religion et idéologie dans la révolution anglaise. 1647-1649. - NadineVIVIER,Le Briançonnais rural aux XVIIl~me et XIX~me
si~cles. - Sabine ZEITOUN, L'oeuvre de secours aux enfants juifs (O.S.E.) sous ['Occupation en France.

A la mémoire de Léon GR/VEAU (1899-1991), instituteur de Saône-et-Loire, syndicaliste et historien; premier biographe de Marie Guillot.

REMERCIEMENTS

A Clotilde Gillot, dont la mère fut élève de Marie Guillot de 1905 à 1908, pour l'aide qu'elle m'a apportée dans mes recherches et pour les documents qu'elle m'a communiqués. A Jean Charles, professeur d'histoire à l'université de Besançon, pour sa relecture attentive de mon manuscrit, pour ses critiques et ses précieux conseils. A tous les conservateurs et bibliothécaires d'archives et des bibliothèques consultés. des centres

A Yves Audève, Colette Chambelland, Claude Maignien, René Mouriaux, Claude Pennetier, Michelle Perrot, Nicole Randon, Agnès Schlœsing, Hélène Strub, Rossana Vaccaro, Serge Wolikow, pour leur concours et leur soutien. Et tout particulièrement à Suzanne Gossez.

A VERTISSEMENT AUX LECTEURS

La biographie de Marie GUILLOT qui est proposée ici est le résultat de plusieurs années de recherches et s'appuie sur une documentation précise et rigoureuse. Néanmoins, dans sa forme, elle n'est pas traitée comme un travail d'érudition ou une étude théorique, mais comme un récit, une histoire. C'est un choix délibéré. L'objectif étant d'essayer de rendre compte non seulement des événements et des faits historiques, mais aussi (surtout, peut-être), d'un climat, d'un état d'esprit, de la "subjectivité" des protagonistes, et principalement, bien sûr, de Marie Guillot elle-même et de ses compagnons de lutte. Il en résulte, d'une part, que c'est son point de vue, à elle, qui a été privilégié. D'autre part, que l'appareil critique (notes, etc.) a été réduit au strict minimum afin de ne pas contrarier le rythme du récit. Un certain nombre de notes figurent, cependant, en fin de volume. On y trouve soit des compléments d'information, soit les références des principaux textes cités. Mais nous avons veillé à ce que cette consultation ne soit pas indispensable, en cours de lecture, pour la compréhension de l'histoire. En outre, plusieurs annexes contiennent des précisions, qui peuvent être utiles, concernant l'organisation de la CGT et l'organisation de l'enseignement primaire; ainsi qu'un lexique des abréviations et sigles, évidemment nombreux dans un ouvrage qui traite d'histoire syndicale et politique. Ajoutons, pour finir, qu'il est prévu, afin de satisfaire la curiosité légitime des historiens, professionnels ou amateurs, de publier, à part, un recensement précis de toutes les sources utilisées et des références des textes cités.

"Que toutes nos camarades femmes s'enfoncent bien dans le cerveau cette règle essentielle de conduite: il faut oser; la force des hommes, ce n'est pas leur intelligence, ni leurs connaissances supérieures (...), c'est leur confiance infinie en eux-mêmes."
Marie GUILLOT

"M'accusera-t-on de parti pris, si j'affirme que la classe ouvrière ne gagne rien à la charité que déverse sur elle la classe aisée? (...) "C'est à nous de vouloir pour nous. Si ce sont les autres qui prennent soin de nous, nous restons des bêtes de somme, un peu mieux nourries seulement. "
Marie GUILLOT

"Il n'existe que deux espèces de folies contre lesquelles on doit se protéger (...). L'une est la croyance selon laquelle nous pouvons tout faire. L'autre est celle selon laquelle nous ne pouvons rien faire."
André BRINK, Une saison blanche et sèche.

En juin 1922, une femme accédait aux fonctions de secrétaire confédérale d'une grande centrale syndicale. Le congrès constitutif <le la CGT-Unitaire venait d'élire, parmi les quatre membres de son Bureau, une institutrice de quarante et un ans, originaire de Saône-et-Loire, Marie Guillot. Le fait était remarquable, les femmes étant alors rarissimes à ce niveau de responsabilités. Il l'était d'autant plus qu'il s'agissait d'une féministe radicale - et militante. Et que c'est, entre autres, par son action en faveur de la prise en compte par la CGT de la question féminine qu'elle s'était imposée dans cette organisation. A ce seul titre - et elle en avait bien d'autres -, le nom de Marie Guillot méritait de figurer au panthéon de l'Histoire. Mais l'Histoire a d'étranges oublis...

CHAPITRE I

"UNE GOSSE DE LA POPULACE"

"L'an mil huit cent quatre-vingt, le neuf septembre à dix heures du matin. Par devant nous, Jean-Louis Chaussier, maire et officier de l'État civil de la commune de Damerey, canton de Saint-Martin-en-Bresse, arrondissement de Chalon-sur-Saône, a comparu Guillot Jean-Baptiste-Charles, âgé de trente et un ans, cultivateur à Damerey, lequel nous a déclaré qu'il lui est né aujourd'hui à six heures du matin, dans son domicile de lui déclarant et de Pillot Marie-Louise, dix-neuf ans, son épouse, un enfant de sexe féminin, qu'il nous a présenté, et auquel enfant il a déclaré donner les prénoms de Marie, Louise..." L'instituteur-secrétaire de mairie consigne l'événement sur le grand registre. C'est la treizième naissance de l'année dans ce village de sept cents âmes, tout proche de Chalon, mais déjà en pleine Bresse, au milieu de cette large vallée où se traîne la Saône entre d'immenses prairies animées par des troupeaux de bœufs et des bandes d'oies blanches. Guillot, Marie, Louise. On ne saurait trouver nom plus commun. Dans la région, les Guillot sont nombreux. A Damerey même on en compte plusieurs. Pas forcément parents. Ou alors si éloignés que plus personne ne s'en souvient. Au fil du temps, les liens se sont relâchés. Comme, à force de partages, les lopins de terre se sont réduits. Et s'il reste encore quelques Guillot cossus, ce n'est pas le cas de Jean-Baptiste-Charles. Tout fils de "propriétaire" qu'il est, il doit, pour joindre les deux bouts, se louer comme journalier. Sa jeune épouse vient de Baudrières, autre village bressan, à quelque trente kilomètres au sud. Peut-être se sont-ils rencontrés au bal, un soir de foire? Le registre d'état civil ignore ces détails. Mais on y trouve, vingt mois après la naissance de Marie, celle d'une petite Adèle. Et puis, à la date du 12 juillet 1883, en quelques lignes laconiques, l'énoncé d'une catastrophe: le décès, "en son domicile", de Jean-Baptiste-Charles. Naissances, mariages, naissances, décès: les "petits" de ce monde ont eux aussi leur place dans l'Histoire, d'une certaine façon. Qui sait pourtant si la mort de Jean-Baptiste-Charles Guillot n'a pas changé le cours de celle-ci? Dans l'immédiat, Marie. elle bouleverse le destin de la petite

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A vingt-deux ans et demi, voilà Marie':Louise Pillot veuve, avec deux enfants en bas âge. Et quasiment sans ressources. Réduite, comme tant de ses compatriotes, à aller chercher du travail en ville. En ce dernier quart du XIxe siècle, Chalon-sur-Saône est une cité en pleine expansion. Important centre économique depuis toujours, grâce à sa situation privilégiée au carrefour de grandes voies de communication, tant terrestres que fluviales, il a encore vu sa prospérité s'accroître au cours des dernières décennies. La construction du canal du Centre, puis celle du chemin de fer Paris-Lyon-Marseille, enfin, et surtout, l'extraordinaire essor du bassin minier de Montceau et du complexe sidérurgique du Creusot, dont Chalon s'est trouvé être le débouché fluvial et l'annexe industrielle, ont fait de cette ville une capitale régionale. Et un pôle d'attraction pour les populations environnantes. C'est donc là que, tout naturellement, Marie-Louise Pillot, veuve Guillot, débarque un jour de 1883. Un bébé dans les bras, une fillette trottinant sur ses talons. Que peut-on faire lorsqu'on n'a, pour tout talent, que la vigueur de ses jeunes bras? Ouvrière? Bonne à tout faire? Marie-Louise sera laveuse à la journée. Lavandière. Un métier pittoresque pour ceux qui peuvent observer de loin. Et s'émerveiller du spectacle coloré qu'offrent les bateaux-lavoirs sur la Saône, les plattes, comme on les appelle ici, avec leurs rangées de femmes agenouillées, bras dans le courant, savonnant avec entrain, frappant le linge de leurs battoirs, au milieu d'interpellations savoureuses et de rires. Un métier pénible et épuisant, en réalité. Levée à quatre heures du matin, partie de chez elle avant que les enfants ne s'éveillent, poussant sur les pavés sa lourde brouette chargée de linge; puis, clouée, pendant des heures, hiver comme été, sur sa platte éventée, les reins douloureux, les mains boursouflées par l'eau froide: voilà l'existence d'une lavandière. Tout cela pour quelques sous, un franc par jour, un franc cinquante peut-être, selon la clientèle... La petite Marie sera marquée à jamais d'avoir vu sa mère mener cette vie de forçat. La meilleure, la plus tendre, la plus dévouée des mères. Que ne ferait-elle pour ses petites, pour Marie surtout, son adorée. Elle les voit si peu. Elle est si inquiète de les savoir 16

livrées à elles-mêmes. Distraitement surveillées par quelque voisine. Ou simplement dans la rue. La petite famille est installée au cœur du vieux Chalon. Place Saint-Vincent. Dans une de ces maisons à encorbellements et colombages qui jouxtent la cathédrale et surplombent le marché où, tous les matins, les villageoises viennent offrir laitages, volailles, gibier. Rue du Blé, rue des Poulets, rue des Cochons-de-Lait, rue de la Poissonnerie.,. C'est là, parmi les chalands et les petits métiers, dérangés de temps à autre par le passage de quelque carriole, que Marie avec d'autres gamins du quartier fait son apprentissage des relations sociales. "On a beaucoup exagéré, je le sais par expérience, l'influence pernicieuse de la rue, et on n'en a pas vu les avantages", écrira-t-elle plus tard. Et puis il y a l'école. En 1885, il existe à Chalon-sur-Saône trois écoles communales de filles. Autant que pour les garçons, quoique moins remplies. Marie est née avec les lois scolaires, l'école laïque, gratuite et obligatoire. C'est une chance. Mais sa vraie chance, c'est que l'école la plus proche, celle de la rue aux Fèvres - ou école de l'Est comme on l'appelle ait pour directrice Marie Boulas. Car Marie Boulas, c'est quelqu'un. Une vraie institutrice laïque, qui prend sa mission très au sérieux. Pas le genre à se contenter de beaux discours. Elle agit, elle se bat, elle réalise. Et, pour commencer, elle s'intéresse à ses élèves. Ces petites qui lui sont confiées, filles d'ouvriers ou de petits commerçants (car les parents qui peuvent payer envoient leurs enfants au collège), ces petites, elle veut les armer pour la vie. Les préparer à leur futur métier d'épouse et de mère. Et à leur métier tout court. Ainsi, lorsqu'en 1886, une loi est votée prévoyant la mise en place auprès des écoles publiques de cours complémentaires, Marie Boulas n'attend pas les directives - qui risquent de ne jamais venir - pour en créer un dans son école. Avec les moyens du bord. Elle se battra ensuite pour en obtenir la reconnaissance officielle, et les crédits qui vont avec. L'inspecteur primaire la soutient. C'est lui qui écrit au maire de la ville: "En le reconnaissant [ce cours], vous comblerez la seule lacune qu'il y ait dans le service d'instruction publique de Chalon ; vous ferez pour les filles 17

de la population ouvrière ce que vous avez fait pour les garçons; vous les mettrez en état d'acquérir gratuitement les connaissances qui sont indispensables aujourd'hui pour entrer avec honneur dans la vie: vous les préparerez à être de bonnes ouvrières, de bonnes employées..." De bonnes institutrices même. Car Marie Boulas est bien décidée à permettre à celles de ses élèves qui s'en montrent capables d'embrasser "cette carrière fort goûtée dans la classe ouvrière" . Marie Guillot est bonne élève. Attentive, studieuse, assidue. Elle aime apprendre et travaille par goût. Elle travaille aussi par amour pour sa mère. Pour arracher celle-ci, au plus vite, à sa vie de labeur, et la mettre à l'abri du besoin. Mais dans les classes "défavorisées", on ne se permet, d'abord, qu'une ambition modeste. A court terme. L'avenir est si incertain. Une fois son certificat d'études primaires passé, Marie, qui est forte en calcul, commence donc par préparer le certificat d'études primaires supérieures d'enseignement commercial. Et c'est seulement avec celui-ci en poche qu'elle ose viser plus haut: le brevet élémentaire. Et même le concours d'entrée à l'école normale d'institutrices. Elle y sera reçue troisième. Elle a seize ans et l'avenir s'éclaire. Hélas, pas pour longtemps. On n'avait pas prévu l'imprévisible. Marie évoquera un jour, dans une série d'articles où elle se met en scène sous le surnom de "Mauvaisetête", la désastreuse expérience. "Une rue étroite, un large portail et, dérobée sur le côté, une porte plus petite; un coup de sonnette, la porte s'ouvre, puis retombe avec un bruit sourd. Voilà Mauvaisetête en cage. Immobile dans une des larges allées sablées du jardin de l'École normale, elle contemple avec inquiétude les hauts murs, le vaste bâtiment. C'est là qu'elle doit passer trois ans... (...) Elle s'avance vers l'école, ouvre la porte vitrée: le bruit éveille de longs échos dans de larges couloirs. Un vague effroi tourmente Mauvaisetête (...) Elle a le cœur serré, elle étouffe d'angoisse sourde (...)." Malgré la gentillesse des élèves-normaliennes qui l'accueillent, malgré la présence de deux de ses anciennes camarades d'école, l'angoisse ne se dissipe pas. Ni ce jour-là, ni les jours suivants. 18

L'enfermement, la stricte discipline qui règne dans l'établissement lui sont psychiquement, physiquement insupportables. "Ah! la tyrannie de la cloche! Cloche des cours, cloche de l'étude, cloche du diner, cloche du souper, cloche du soir! Dormir, s'éveiller, faire sa toilette, manger; étudier, se distraire, se reposer par ordre de la cloche!" "Pauvre Mauvaisetête ! Elle ne retrouve un peu d'ellemême qu'en cours et en étude, dans l'oubli de sa vie présente. Hors de là, il n'y a pour elle que morne abattement. Aux heures de jeu, elle parcourt les allées du jardin, exaspérée de tourner en rond comme une bête enfermée. Un jour, elle se surprend à mesurer de l'œil la porte de l'école. Ah ! pouvoir entrer et sortir à volonté! Qu'il ferait bon s'en aller seule et tranquille le long de la Saône, la vieille camarade d'enfance, la regarder couler en ne pensant à rien, se reposer le cerveau, se distraire les yeux, se détendre les nerfs à l'air frais et vif. Il lui passe des visions de batelets amarrés aux quais, de pêcheurs attentifs, de bateaux-lavoirs pleins de femmes actives, de vapeurs faisant danser les barques à leur passage. "Qu'elles sont pesantes les promenades à la file... Qu'il est pénible de marcher lorsqu'on désire s'arrêter, d'être au milieu du bruit lorsqu'on soupire après le calme 1..." Il ne s'agit pas d'un caprice. Au bout d'un mois de ce régime de claustration, de sorties en rang et de nuits en dortoir, Marie n'est plus que l'ombre d'elle-même. Un mois encore, et la voilà tout bonnement malade, alitée, soignée à l'infirmerie. Aux vacances de Noël, en revoyant son enfant, Mme Veuve Guillot s'affole. Vite, elle l'emmène chez le médecin. "Gardez votre fille chez vous, Madame, si vous la voulez bien portante", diagnostique l'homme de l'art. "Tant elle restera à l'école normale, tant elle souffrira." On imagine les difficultés soulevées par un tel changement de programme.. Mais la maman est prête à tous les sacrifices. Elle n'hésite pas un instant: Marie restera à la maison et fréquentera, en qualité d'externe, le collège de jeunes filles de Chalon 2. Au collège, des épreuves d'un nouveau genre attendent l'adolescente. Fille d'ouvrière, enfant pauvre, Marie avait jusque-là 19

connu les privations et une existence sans confort. Mais, vivant entourée de gens de son milieu, tant à la maison qu'à l'école, elle n'avait pas vraiment eu à souffrir de son "infériorité" sociale. Ou alors, de façon lointaine, abstraite. C'est en arrivant au collège, parmi des jeunes filles "de bonne famille", qu'elle découvre "le mépris de la classe bourgeoise" pour ceux qui sont de la "basse classe". Là, elle reçoit en pleine figure son image de "gosse de la populace", humiliation qu'elle apprend à refuser de toute la fierté de son être. "J'ai vu, racontera-t-elle, des enfants de quatorze et quinze ans se détourner de moi dans la rue, me regarder du haut de leur valeur morale; pour venir ensuite me supplier de les aider lorsque leur travailles embarrassait; essayant de fléchir ma froideur par les prières les plus avilissantes; j'ai failli quelquefois leur cracher à la figure 3." Du coup, elle est doublement fière de s'affirmer bonne élève, même dans le secondaire. Sauf en littérature ("je n'ai jamais passé pour douée en lettres, même au cours complémentaire", précise-t-elle), la voilà ex requo, dès la première année, avec la meilleure élève de la classe. Au mois de juin, lors de la distribution des prix - importante cérémonie locale, présidée par le sous-préfet en personne -, l'un des trois noms les plus cités est celui de Marie Guillot, note le reporter du Courrier de Saône-et-Loire. Ses professeurs reconnaissent ses mérites. Non sans quelque condescendance, pourtant: Mlle Guillot n'a "rien de remarquable", "ce n'est pas une élève brillante. Mais elle se laisse guider avec une bonne volonté extrême". Comme si l'on pouvait s'offrir le luxe d'être brillant, c'està-dire, aussi, désinvolte, lorsque tout votre avenir et celui de vos proches dépendent de votre réussite scolaire! Quand on est une "jeune fille particulièrement intéressante", qui "vit dans un milieu social bien humble", comme l'exprime si bien la directrice du collège, on travaille, on s'applique et on garde pour soi ses commentaires et ses révoltes. Enfin, presque. Car même Mme la Directrice a "toujours remarqué chez cette enfant une extrême dignité de caractère". A part ça, Marie est une jeune fille de son âge. Une grande fille qui a poussé trop vite, pas très robuste malgré son mètre soixante-treize, et à qui les transformations de son corps posent mille questions affolantes, insolubles. C'est vrai qu'elle est assez timide. "Silencieuse et effacée", 20

selon ses propres termes. Peu encline à se mettre en avant. Elle devra souvent se faire violence, par la suite, pour oser s'affirmer. Des photographies de cette époque la montrent belle, mais grave, aux côtés de sa sœur Adèle, à la physionomie plus enjouée. Sur l'un de ces clichés, on lui voit dans les mains un ouvrage de dentelle, attestant de "cette fièvre toute particulière du beau linge brodé", dont elle est saisie alors, comme la plupart de ses compagnes. Occupation futile et abêtissante, estimera-t-elle plus tard, sans indulgence. Ignorant que c'est peut-être un besoin de création qui s'exprime ainsi. En tout cas, à dix-sept, dix-huit ans, Marie la "nonlittéraire" non seulement brode avec passion, mais elle chante aussi à ravir 4. En 1898, à la session de printemps, Marie Guillot, élève du collège de jeunes filles de Chalon-sur-Saône, obtient son brevet supérieur. La carrière d'institutrice s'ouvre devant elle. Une belle et noble carrière. Apporter à des générations d'enfants les lumières de la raison et de la science. Leur ouvrir l'esprit. Leur apprendre à penser par elles-mêmes. A aimer la justice et le progrès. A combattre la superstition et la haine. Et puis, elle va gagner sa vie. Fini le temps des sacrifices et des misères. Bientôt la maman pourra se reposer. Adèle abandonnera l'apprentissage de la couture, pour retourner à l'école et devenir, elle aussi, institutrice... Marie est un bon élément, et son diplôme est plus élevé que celui de la plupart des postulantes, munies seulement du brevet élémentaire. Dès la rentrée scolaire, on lui confie une suppléance. A Saint-Martin-Belle-Roche, près de Mâcon. Elle a dix-huit ans, et la grande aventure commence. Comment a-t-elle vécu cette première rencontre avec son métier? Quels furent ses émois, ses angoisses? Elle n'a laissé aucun souvenir de ces moments. Mais l'inspecteur primaire venu la visiter quelques mois plus tard se réjouit de son amour de l'école et des enfants. Mlle Guillot est une débutante qui promet. Aussi, dès la fin de ce premier remplacement, en février 1899, est-elle nommée sur un poste comme stagiaire. A l'école de filles de Sommant, dans l'arrondissement d'Autun. 21

Après la riante campagne mâconnaise, la voilà en plein Morvan, dans un village encerclé de forêts, à l'écart des grandes voies de communication. Le choc est plutôt rude. C'est peu dire que l'institutrice publique n'est pas reçue à bras ouverts dans ces campagnes dominées par des hobereaux qui imposent à leurs fermiers la soumission à l'Église et à la religion. Marie découvre une réalité sociale d'un archaïsme révoltant en cette fin du XIxe siècle. Le règne d'une véritable terreur. Ici, le paysan qui a des opinions contraires à celles de son maître se garde bien de les montrer. Il est "à la merci du grand propriétaire qui peut le mettre à la porte, l'affamer, le réduire à la misère, et nul moyen de recours n'existe contre ces représailles". Alors, "il envoie ses enfants à l'école libre et vient à la nuit tombée pour converser avec l'instituteur et l'institutrice". Élevée en milieu ouvrier, traditionnellement méfiant vis-àvis de l'Église, trop souvent alliée du patronat (surtout en Saône-et-Loire où sévit la bigoterie imposée des Schneider et des Chagot 5), Marie avait acquis tout naturellement les convictions laïques et républicaines s'accordant à sa profession. Mais c'est à Sommant qu'elle prend la mesure des ravages du cléricalisme au service de la réaction. Dans le même temps, elle découvre la réalité de sa condition d'institutrice. Comme la plupart de ses collègues, elle avait, en se destinant à cette carrière, fait confiance à l'État. Celui-ci prenait forcément soin de ses serviteurs et elle ne s'était guère inquiétée de sa future rémunération. Elle tombe de haut. Jamais elle ne se serait doutée de la vie de misère qui allait être la sienne après tant d'années d'études. Chaque premier jeudi du mois, en sortant de chez le percepteur, qui lui verse son traitement, c'est avec consternation qu'elle fait ses comptes. Soixante et onze francs, vingt-cinq centimes: 2 francs 34 par jour... Moins qu'un manœuvre. Avec un tel pactole, une fois payés le loyer, le bois de chauffage, le lait, le pain, les légumes et un peu de viande quatre fois par semaine, il ne reste quasiment rien. "Quand on mange, on ne s'habille pas; quand on s'habille, on ne mange pas..." Heureusement qu'elle n'est pas portée sur la 22

toilette et n'hésite pas à sortir en cheveux, sans chapeau. Mais tout de même! Les collègues qu'il lui arrive de rencontrer ne sont guère rassurants. Certains sont stagiaires depuis déjà huit ou dix ans. Les promotions sont rares, car la loi n'autorise qu'un pourcentage limité d'instituteurs dans chaque "classe" 6. A moins de jouir de "protections", on peut végéter longtemps avec pour tout revenu les 855 francs par an, une fois déduite la retenue pour la retraite. "Encore, vous, les femmes, vous avez moins de frais, pas de famille à nourrir..." Marie pense à sa mère, dont la santé donne à présent des inquiétudes. A Adèle qu'il faut faire retourner à l'école. Elle se sent désespérément seule, impuissante, désemparée. Comment va-t-elle s'en sortir?

23

CHAPITRE II
A

"MAUV AISETETE"

On voit du pays lorsqu'on est jeune stagiaire. Après six mois passés à Sommant, Marie est nommée, pour la rentrée de 1899, adjointe à l'école publique de filles d'Êpinac. A dix-huit kilomètres à l'est d'Autun, sur la route de Nolay et de Chagny, ce chef-lieu de canton est alors, avec ses quatre mille habitants, un petit centre industriel en plein essor. Deux activités principales assurent sa prospérité. Des houillères qui, bien que de taille et de rendement modestes en comparaison de celles de Blanzy, emploient tout de même huit cents mineurs. Et une verrerie, où travaillent quatre cent cinquante ouvriers. Au premier abord, la localité est peu avenante, avec ses éléments disparates, agglomérés comme au hasard. Ici, trois ou quatre tronçons de rue, autour d'un château du xve siècle et d'une église. Là, un quartier de corons, en face de la verrerie. Plus loin, à deux kilomètres, Épinac-Ia-Garenne : une cité de deux cents maisons alignées le long de quelques rues tirées au cordeau. Mais, bien desservie par le chemin de fer, qui la relie d'un côté à Autun, de l'autre à Dijon ou Chalon, par Chagny, c'est en fait une petite ville fort animée. Avec de nombreux commerces, une dizaine de cafés, un marché deux fois par semaine, quinze foires par an et quelques autres réjouissances, comme, au début décembre, la fête de la SainteBarbe, patronne des mineurs. Bref, pour y vivre, Épinac est certainement un endroit plus agréable que Sommant. On y est moins isolé, les relations y sont plus faciles. Si seulement il n'y avait pas ces pénibles questions d'argent! Et si la directrice de l'école était moins insupportable. Professionnellement, Marie a pris de l'assurance. Sa classe est peu nombreuse, et elle la maîtrise bien. L'inspecteur se montre satisfait. Il n'a que des éloges pour la tenue, la conduite, le dévouement de la jeune institutrice. Alors de quoi se mêle "Belle et Bonne" I? Cette détestable manie qu'elle a de faire irruption chez ses adjointes en pleine leçon! Cette prétention, aussi, à se décharger sur elles de ses propres obligations. Et ce malin plaisir qu'elle prend à leur imposer des besognes inutiles, à seule fin d'affirmer son autorité. 27

Marie, la docile élève de naguère, n'est pas femme à supporter une tyrannie stupide. Poliment, mais fermement, elle refuse de céder aux caprices. Mieux, elle entraîne ses collègues, plus timorées, à s'unir pour résister. La méthode réussit. Mais ses relations avec Belle et Bonne s'en ressentent. Tant pis. De toute façon, elle ne sont pas du même bord. "Ce qui gêne surtout la directrice, c'est que la jeune adjointe aime à fréquenter les parents de ses élèves. «Pourquoi, dit Belle et Bonne, aller chez ces gens! » Elle, plus distinguée, fréquente la petite bourgeoisie. Mauvaisetête préfère les ouvriers; elle aime à se rendre compte du milieu où évolue chaque enfant, à connaître un peu les qualités et les défauts des parents; elle trouve qu'elle en tire grand profit pour la connaissance de ses élèves, tant au point de vue moral, intellectuel que physique. Elle comprend mieux les manières d'être des enfants, leur mentalité particulière. Et puis c'est, pour elle, une occasion de s'instruire sur les différents métiers pratiqués dans le pays: l'ouvrier, l'ouvrière aiment tant à parler de ce qui les intéresse; ils sont si heureux de renseigner les ignorants sur leurs travaux. Mauvaisetête passe de bons moments avec eux. Belle et Bonne trouve cette fréquentation peu intéressante et juge que son adjointe est tout à fait peuple 2." Si encore ce n'était qu'une question d'affinités. Mais Madame la Directrice prétend instaurer le favoritisme social dans l'école même. Un jour, elle demande que l'on dispense de balayage une des élèves, fille de bourgeois, "trop bien élevée pour semblable corvée". Un autre jour, au mépris de toute justice, elle voudrait que l'on fasse passer dans la classe supérieure la fille d'un notable du crû, élève médiocre pourtant, tout en gardant dans la classe inférieure plusieurs élèves d'un meilleur niveau - mais enfants d'ouvriers. A chaque fois, Marie, indignée, reste inflexible et oblige la directrice à battre en retraite. Et peu importent les conséquences pour sa carrière. L'entrée de Marie Guillot dans la vie professionnelle coïncide avec une période d'intense activité politique et sociale. L'affaire Dreyfus secoue la France. Pour de nombreux jeunes, et notamment pour ceux, de la génération de Marie, 28

qui fonderont quelques années plus tard la Fédération des syndicats d'instituteurs, il s'agit là d'un combat exemplaire. D'une bataille décisive. Pour la Vérité, la Justice et les Droits de l'Homme. Contre l'intolérance, le nationalisme mystique et le culte de l'autorité. Marie est-elle du nombre? Par son tempérament, on l'imagine volontiers rangée dans le camp des dreyfusards. Mais elle n'a pas laissé de confidences à ce sujet 3. Guère plus, d'ailleurs, au sujet du mouvement de grève sans précédent qui, quasiment au même moment, déferle sur la Saône-et-Loire. Dix mille grévistes à Montceau-les-Mines, en juin 1899, pour la suppression de la police patronale. Cinq mois d'arrêt de travail chez les métallurgistes de Gueugnon, contre le système des amendes. Trois mois, chez les tuiliers de Montchanin, contre une nouvelle réglementation qui les pénalise... Même au Creusot, ce "paradis" des travailleurs, où le puissant Schneider croyait avoir bâti une société ouvrière modèle, assez bien nourrie, logée et encadrée pour ignorer toute velléité de révolte, même là, les neuf mille salariés rejettent leur douillet esclavage, sortent en grève et manifestent pour réclamer - ô surprise - la reconnaissance de leur droit syndical. L'événement est jugé si considérable que, durant quelques semaines de l'automne 1899, il partage les feux de l'actualité nationale avec le procès du capitaine Dreyfus à Rennes. La petite ville d'Épinac n'échappe pas au mouvement. Enfin, pas tout à fait: car ses huit cents mineurs restent sages. Un nouveau directeur des houillères, un certain M. Destival, intelligent, a su établir des relations paisibles dans l'entreprise. Les revendications du personnel sont écoutées - et la négociation, de règle. M. Trunel, en revanche, le propriétaire de la verrerie, ne s'abaisse pas à discuter avec des ouvriers. Trois semaines de grève très dure, en novembre-décembre 1899, se soldent par un échec cuisant pour les quatre cent cinquante verriers et par le renvoi de tous les syndiqués. Comme chez M. Trunel, partout en Saône-et-Loire la répression est déchaînée. Partout, les grévistes sont poursuivis en justice, condamnés, emprisonnés. Partout, les patrons font la chasse aux syndiqués: 349 ouvriers congédiés à 29

Gueugnon; 1 200 à Montceau-les-Mines. Deux mille familles chassées du Creusot. En juin 1900, c'est la ville de Chalon qui est ensanglantée. Après trois mois de conflit à l'usine Galland, les gendarmes finissent par tirer sur la foule qui soutient les grévistes, faisant trois morts et de nombreux blessés. On imagine Marie serrant les poings de rage. Plus tard, elle les serrera de désolation. Lorsque, la flambée de grèves éteinte, étouffée par la répression, la classe ouvrière de Saône-et-Loire sera devenue "une des moins révolutionnaires" de France, n'arrêtant plus jamais le travail - même

pour le 1er mai.

Dans l'immédiat, le bilan n'est pourtant pas totalement négatif. Certes, au Creusot, malgré une transaction et la mise en place de délégués d'atelier élus, les Schneider ont réussi à rester les maîtres quasi absolus. Mais à Montceau-les-Mines et dans tout le bassin de Blanzy, la grève de 1899 débouche, finalement, sur une véritable révolution locale. Aux élections de mai 1900, la plupart des mairies passent aux mains des socialistes. Dont celle de la ville même de Montceau où s'installe désormais Jean Bouveri, dirigeant d'un syndicat de mineurs devenu puissant, et bientôt député. Le mouvement socialiste du département, constitué en Fédération depuis janvier 1900, est désormais une force qui compte. Bien qu'autonome vis-à-vis des différents courants (ou peut-être à cause de cela), sa vitalité se manifeste partout. Et les groupes d'études sociales se multiplient. En septembre 1901, il en est créé un à Épinac-Ies-Mines. A la première réunion publique qu'il organise, le dimanche 29 après-midi, cinq cents citoyens se pressent sous la halle de la Garenne pour entendre Jean Bouveri et Louis Joumoud, le secrétaire général de la Fédération, expliquer ce qu'est le socialisme. Cinq cents, pour un bourg de quatre mille habitants, c'est considérable. Avec sa population à dominante ouvrière, Épinac est un bon terrain pour la propagation de l'idée socialiste. Ce n'est pas en vain qu'on y fait appel à "tous ceux qui veulent moins de misères et plus de bonheur, moins d'injustices et de privilèges et plus de justice et de solidarité". Aux élections législatives de 1902, Ary Mathieu, le candidat socialiste pour la circonscription, obtiendra chez les Épinacois une large majorité de suffrages. 30

Est-ce au groupe d'études sociales d'Épinac que Marie a fait sa première rencontre avec les théories socialistes? Ou bien les connaissait-elle déjà à travers la presse (il existe plusieurs journaux "démocrates" en Saône-et-Loire), et à travers les discours de Jaurès publiés ici et là ? Peut-être y a-t-elle été initiée par ce jeune collègue arrivé en même temps qu'elle à Épinac (elle en ville, lui à la Garenne). Louis Bretin, un normalien. Socialiste et librepenseur convaincu, plein de fougue, débordant d'activité, et jouissant déjà, malgré son très jeune âge, d'une incontestable autorité. De toute façon, on trouve toujours ce que l'on veut trouver. A vingt ans, Marie est avide d'apprendre, de comprendre et d'agir. Fiévreusement, elle cherche des réponses à ses innombrables interrogations, des issues à ses révoltes. Ouverte au monde, aux gens, aux idées, elle est à l'écoute. Curieuse de tout. Lisant et étudiant tout ce qui lui tombe entre les mains. Tantôt, c'est une brochure néo-malthusienne, trouvée chez une amie, qui la délivre de ses angoisses d'adolescente et la réconcilie avec son corps. Tantôt, c'est un fascicule de l'Histoire socialiste de la Révolution française de Jaurès qui lui ouvre des horizons d'espoir. Elle en dévore les pages, "sentant passer sur [elle] le grand souffle de la libération humaine qui soulève le peuple" . Et puis, si limitées qu'elles soient, les possibilités de contacts et d'échanges existent. Deux ou trois fois par an a lieu une conférence pédagogique, organisée par l'inspecteur primaire. Tous les instituteurs et institutrices dont il a la charge y sont conviés. Et même si la journée est essentiellement consacrée aux questions scolaires: lecture de mémoires sur tel sujet proposé à l'avance, exposés, leçons, elle est aussi une occasion de faire des connaissances et de discuter avec des collègues. S'ajoutent à cela les réunions de l'Amicale. Depuis la rentrée 1899, il existe en Saône-et-Loire une Association amicale des instituteurs et institutrices publics. C'est une organisation professionnelle, comme il s'en crée alors un peu partout dans les départements en vue de défendre les intérêts du personnel et de soutenir celui-ci contre les attaques 31

cléricales. Rien à voir avec des syndicats, bien sûr: les pouvoirs publics contestent aux fonctionnaires le bénéfice de la loi de 1884. D'ailleurs, les amicales fonctionnent sous la houlette des autorités hiérarchiques et, de ce fait, manquent quelque peu d'autonomie. Mais elles n'en sont pas moins utiles. Comme moyen d'expression collective. Et comme lieu de rencontres. C'est dans les conférences pédagogiques - ou aux réunions de l'Amicale - qu'un jeune stagiaire peut se mettre au courant de l'actualité. C'est là qu'il découvre l'existence de tel ouvrage intéressant, ou de telle publication qu'il ignorait. La Revue de ['enseignement primaire et primaire supérieur, par exemple. Un excellent hebdomadaire, pas du tout limité à la pédagogie, malgré son titre. Toutes les questions corporatives y sont traitées. Mais de plus, on y trouve des chroniques très sérieuses et très claires sur des sujets d'ordre général, économiques, sociaux, politiques. Analyse des statistiques officielles, comptes rendus des débats à la Chambre, présentation de livres nouveaux. De remarquables articles y sont consacrés au socialisme. Avec l'explication de ses théories fondamentales, comme celle de la lutte de classes (une réalité objective et non un mot d'ordre), et. la présentation de ses divers courants, celui de Guesde, celui de Jaurès, et leurs divergences sur la tactique 4. Un certain nombre de collègues féminines lisent La Fronde 5. Ce quotidien, qui parait depuis deux ou trois ans, entièrement écrit et réalisé par des femmes, s'adresse de façon privilégiée aux institutrices. Des tarifs promotionnels leur sont réservés. Et les sujets relatifs à leur profession occupent une large place dans ses colonnes. Républicain et laïque, nettement dreyfusard, c'est un journal couvrant toute l'actualité, bien fait, intéressant, au contenu riche et varié. Et ardent défenseur des droits des femmes. "Féministe", comme on dit. Ses collaboratrices, dont plusieurs sont des personnalités de premier plan, telles Séverine, l'avocate Maria Vérone, la socialiste Aline Valette ou l'institutrice syndicaliste Marie Bonnevial, mènent campagne pour le droit de vote des femmes, pour la réforme du Code civil (qui fait de la femme une mineure), pour l'accès des femmes à toutes les études et à toutes les professions. 32