Messaouda

Messaouda

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486 pages

Description

Messaouda est un roman (écrit à la première personne) dont l’histoire se situe en Algérie en 1958.
Un militaire du contingent en poste sur un piton de petite Kabylie est fait prisonnier par une bande de fellaghas et emmené dans leurs différents repaires. On va tout d’abord se servir de lui pour le transport du poste de radio puis pour des travaux beaucoup plus délicats qui engageront son avenir.
On lui dit qu’il va être conduit en Tunisie pour servir éventuellement de monnaie d’échange... Mais le prisonnier est sous la coupe d’une infirmière de l’ALN, qui de surcroît, est une belle femme. Il en résulte à la fois une histoire de guerre et d’amour, où tout est possible...


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Date de parution 10 mars 2014
Nombre de lectures 34
EAN13 9782332689795
Licence : Tous droits réservés
Langue Français

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175, boulevard Anatole France – 93200 Saint-Denis

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Mail : client@edilivre.com

www.edilivre.com

 

Tous droits de reproduction, d’adaptation et de traduction,

intégrale ou partielle réservés pour tous pays.

 

ISBN numérique : 978-2-332-68977-1

 

© Edilivre, 2014

I

Juillet 1958.

Nous sommes en plein combat au bord du Soufflât, un oued de Kabylie. Les fusils mitrailleurs crépitent de toutes parts. Mon ami Lucien vient de s’écrouler dans la boue. Je ne puis me précipiter tout de suite à son secours car on tire sur mon abri. A la fin de la rafale je lève la tête, Lucien n’a pas reparu. Sans réfléchir je plonge dans le trou où il vient de disparaître. Je le sors en hâte et le traîne sur la berge. Mais une rafale m’oblige à baisser à nouveau la tête.

Lucien a le visage recouvert de boue et de sang. Il a même avalé de cette fange. Pendant que le fusil mitrailleur tire encore je penche la tête de mon ami et essaie de le faire vomir. Je n’ai pas suivi des cours de secourisme mais je sais obéir à l’instinct de conservation. Et je puis vous assurer que faute d’instruction la pensée de la mort vous donne du génie. Il me semble que Lucien ne respire toujours pas. Je m’aplatis sur son corps et l’idée me vient de lui souffler dans la bouche de toutes mes forces. Je n’ai soufflé qu’une fois. Il a eu comme un sursaut. Il est vivant.

L’ennemi ayant décroché un moment, les autres gars de la patrouille nous ont rejoints pour s’enquérir de l’état de Lucien. Il est blessé à l’épaule et à la tête.

A la tête la balle n’a fait qu’une éraflure au crâne. L’os est visible, mais pas atteint, près de la tempe. Le casque lourd a dû imprimer une légère déviation au projectile, qui a ricoché.

Avant que la blessure ne s’aggrave il faut rejoindre le camp situé là-haut sur un piton, au lieu dit Souk-El-Kémis. Pas d’hélicoptère disponible pour le moment, pas d’ambulance. Un camarade, qui a quelques notions de secourisme et du matériel fait un pansement à la tête et à l’épaule. La seconde balle a traversé Lucien juste au-dessus de la clavicule. Petit à petit l’hémorragie s’arrête mais avec l’intense chaleur de juillet et il est préférable de transporter le blessé assez rapidement, pour qu’il reçoive des soins plus importants. Il a perdu beaucoup de sang.

Mais les hommes sont en plein djebel, au cœur du baroud qui commence. Et il ne saurait être interrompu parce qu’il y a un blessé. Je n’ai que le grade de brigadier, je ne puis me permettre de prendre des décisions quand un supérieur est là. C’est le sergent Vigier, commandant notre groupe qui me demande de ramener Lucien au camp. Il me donne quatre hommes, comme brancardiers, et un FM et son pourvoyeur. Nous essuyons encore quelques rafales et nous tirons au jugé sur des formes humaines qui se réfugient derrière une touffe importante de figuiers de barbarie.

Nous n’avons pas de brancard mais Le Gorec et Boissonnade ont tôt fait d’en constituer un avec deux fusils et leur veste de treillis. Je place en tête du groupe Martin et Labadie réputés pour être les meilleurs éclaireurs de pointe de la section.

A peine avons-nous parcouru cinquante mètres qu’un crépitement lointain d’armes automatiques nous plaque au sol. Ce sont les rochers qui en font les frais, ou çà et là quelques touffes d’herbes. J’ose dire que notre expédition est un suicide. Mais nous n’avons pas le choix. Nous disposons d’un appareil radio. Je le porte. Je renseignerai la batterie et le camp au fur et à mesure de notre progression. J’ose demander au commandant à Aïn-Bessem, un hélicoptère pour que l’on transporte Lucien à l’hôpital Maillot d’Alger.

Le commandant me demande de suivre l’oued’ jusqu’à la côte 520. Je consulte la carte. C’est possible. Là je devrais attendre. On m’avisera si je dois rentrer à Souk-El-Kémis ou si une Alouette, d’Alger, viendra à notre secours.

Nous avons attaché un panneau spécial en tissu, sur la poitrine de Lucien afin que l’avion de reconnaissance qui passe en rase-mottes au-dessus de notre tête sache bien que nous sommes des amis, en difficulté. Le T 6 vire sur l’aile, ronfle en prenant de l’altitude et s’éloigne vers le Sud, plein gaz. Tandis que le groupe se remet debout, pour gagner au plus vite la vallée, le Vampires de Bir Rabalou surgissent dans le ciel qu’ils déchirent comme deux obus. Ils montent à la verticale, tournent quelques instants comme l’épervier en quête d’une proie, et puis plongent en crachant la mort : mélange de bruit, de feu, de ferraille et d’éclats de rochers.

J’ordonne :

– « En route ! »

Les brancardiers soulèvent Lucien et le convoi repart. Ils vont se relayer deux par deux pour assurer ce transport difficile parce que le brancard est rudimentaire. Les deux brancardiers libres font office d’éclaireurs de pointe. Le fusil Mitrailleur est porté par Sanchez. Corona s’occupe des chargeurs. Il n’est pas possible que notre avance soit rapide, mais il suffit de mener à bien l’évacuation du blessé avant la nuit. Le danger est peut-être derrière le moindre accident de terrain. Une détonation et tout notre sauvetage serait remis en question si l’un de nous était tué ou blessé seulement. Nous partons huit, nous devons arriver huit au camp. D’instinct, nous sommes tous en état d’extrême vigilance.

Maintenant nous avons atteint le lit desséché de l’oued. De temps en temps nous rencontrons un trou plein d’eau sale, sur des argiles presque bleuâtres. La tranchée naturelle creusée par le cours d’eau en crue est une longue crevasse qui serpente très capricieusement dans cette vallée. Le trio du blessé marchera le plus possible dans le lit de l’oued, les autres nous longerons les berges. Les deux éclaireurs partent les premiers, s’assurent que la voie est libre, que personne n’est embusqué dans les recoins et pendant ce temps Sanchez le couvre avec le P. M. en s’installant sur quelque promontoire qui domine notre progression.

Cette marche qui n’a rien de commun avec du lèche-vitrine dure environ une heure, sans incident.

– J’ai soif ! dit Lucien.

– Tu ne devrais pas boire, reprend Boissonnade. Patiente un peu.

– T’occupes ! Donne-moi de l’eau !

– C’est du bouillon, je la traîne depuis ce matin.

Et en plus je dois te recommander de l’économiser parce que si nous devons boire celle du Soufflât ce ne sera pas du pastis.

Soudain deux détonations claquent dans l’air ; c’est Martin qui vient de tirer sur un fuyard sorti de l’oued, devant nous. L’homme a stoppé sa course au milieu d’un champ et lève les bras.

– Arroua menna ! crie Martin.

Pendant que l’homme s’approche de nous le P. M. reste braqué sur le trou d’où il est sorti. Les autres armes du groupe sont prêtes à l’action. Le fuyard n’est plus qu’à quelques mètres de nous. Avec les quelques mots d’arabe que nous entendons nous réussissons à connaître son nom, et son domicile. Il n’a pas de papiers sur lui Omar Lakkri né à Ghéraba ; c’est un fellah d’une trentaine d’années. Il travaillait aux champs tout à l’heure, au début de l’opération, nous dit-il, puis il a entendu les avions, il a eu peur et il s’est réfugié dans l’oued. Il attendait la nuit pour rejoindre Ghéraba. Je lui demande :

– Montre le champ où tu travaillais !

– Là-bas ! murmure-t-il.

Son histoire tient debout comme la bêche fichée en terre, qu’il me désigne ; mais en période de guerre aucune histoire ne tient debout. Personne ne croit personne.

– Tu connais les fellaghas ? »

Bien sûr il ne connaît pas de rebelles dans la région, il n’en a jamais vus et il n’en est pas un ! J’ai sur moi, au cours des opérations, un carnet contenant la liste des présumés rebelles du secteur. C’est le deuxième bureau qui a établi cette liste, d’après les interrogatoires des suspects arrêtés au cours d’opérations antérieures.

Je la consulte et effectivement elle mentionne un certain Lakkri.

– C’est mon frère dit Omar.

– Ton frère est fellagha et toi tu ne l’es pas ? »

Omar assure qu’il ignore où se cache son frère et ce qu’il fait. Nous lui ordonnons de nous suivre. Il va aider Le Gorec à transporter Lucien, jusqu’à Gheraba. Là, nous lui demanderons de nous trouver une mule. Le fellah ne manifeste aucun sentiment d’hostilité et se dirige vers le brancard.

J’avise par radio le théâtre opérationnel de l’incident Omar.

« Gazelle mobile » me reçoit trois sur quatre. Je lui raconte ce qui se passe. Elle avise le P C de l’opération et « Soleil » me demande de garder Omar afin de l’interroger plus longuement au camp.

Nous reprenons notre marche cahotante, entrecoupée d’ordres et de soupirs. Lucien a toujours soif. Omar ne veut pas qu’on le remplace au brancard. Ghéraba est en vue.

C’est un village d’une vingtaine de mechtas, dans un nid de figuiers de barbarie, à flanc de coteau.

« Halte ! » dis-je, bras levé.

Lucien est déposé sur une touffe d’herbe. Les hommes prennent position derrière les rochers, face au village. Omar, les bras ballants, le visage dur, attend. Je lui montre le village et je lui répète ce que nous attendons de lui : une mule et le meilleur bât pour transporter le blessé. Il part aussitôt à longues enjambées malgré ses pieds nus.

De Ghéraba nous parvient le chant d’un coq, puis un aboi de chien. C’est peut-être un signal, peut-être la réalité. Je me méfie de tout.

Nous surveillons attentivement la progression d’Omar. Lucien a dénoué son foulard maculé de sang et a caché son visage, parce que les mouches l’importunent.

Vigier m’a prêté son fusil à lunettes. Je lui ai laissé ma MAT. Je me demande si je ne préfère pas un pistolet-mitrailleur à un fusil à lunettes. Il faut être calme pour se servir de cet engin. Avec la MAT on sulfate à la cantonade. Avec le fusil à lunettes il faut prendre le temps de viser, donc réfléchir avant de tuer. A la guerre je veux bien tuer, mais de grâce, ne pas réfléchir !

A travers la lunette j’observe le village et ses alentours. Omar prend son temps. Il parle avec de grands gestes. Autour de lui on s’affaire. On ne lui demande certainement pas des nouvelles de la pacification mais on s’enquiert du destin de la mule…

Près du village des oripeaux blancs et rouges sèchent sur une meule de paille Labadie me demande d’observer cette meule parce que des djellabas flottent de chaque côté comme si un groupe d’hommes s’y cachait.

– Ça pue le fellouze là-dedans, crie Sanchez, je vais sulfater !

Il n’attend ni ordre ni contre-ordre. Il tire. Corona se tient prêt à recharger. Les quelques balles traçantes mélangées aux autres, permettent d’apercevoir la rafale, en pointillés, qui pénètre dans la meule. De la paille s’échappent une dizaine d’hommes qui s’éparpillent vers le village. Aussitôt, toutes les armes du groupe se mettent à crépiter à la fois. Une salve de trente secondes encombre la vallée de tant d’échos que les rochers n’arrivent plus à se renvoyer. Même Lucien s’est remis sur son séant et avec son bras valide il essaie de se servir d’un des fusils du brancard. Je l’en dissuade parce qu’il va falloir décrocher rapidement. Il essaie de se mettre debout mais ses jambes ne le soutiennent pas, il s’effondre. Il a trop perdu de sang.

A quelques mètres de la meule un arabe à chéchia rouge s’est affalé sur le chaume, blessé ou tué !

L’antenne du S. R. 536 est sortie de sa gaine et le poste grésille :

« Gazelle mobile, de gazelle bleue, mon groupe vient d’avoir un accrochage à Ghéraba.

Dix hommes se sont enfuis et réfugiés dans le village. Nous avons abattu l’un d’eux.

Que devons-nous faire ? »

« Gazelle mobile » consulte « Soleil ». Ce dernier me demande d’attendre sur place l’Alouette du général, qui va venir chercher Lucien.

– Tu es sauvé Lucien, l’hélicoptère est parti de Médéa. Il sera là d’une minute à l’autre.

Je n’ai pas le temps d’ajouter autre chose, on nous tire dessus avec des armes automatiques ; des rafales courtes mais rapprochées, démoralisantes. Il faut riposter. Les Garants font de leur mieux. Sanchez et Corona crachent la mort ou du moins le croient-ils. Martin injurie la culasse entr’ouverte de sa MAT qui n’extrait plus. Il est couché en chien de fusil derrière un tas de terre et il bricole son arme. Je vois voler des éclats de rochers autour de nous. Lucien semble évanoui. La plaie de la tête s’est remise à saigner et le sang ruisselle sur tout le visage. Les mouches tournent autour de lui. J’essaie de ramper jusqu’à lui ; mon fusil me gêne, le poste radio encore plus. Je m’en débarrasse. Sanchez s’est aperçu de ma manœuvre et il me couvre par une série de rafales qui ébranlent la vallée. Au village femmes et enfants poussent des cris. L’instant est pénible à vivre. On a envie d’être ailleurs on ne sait pas exactement où. Une rafale me passe si près du corps que de la terre m’éclabousse au visage et m’oblige à fermer les yeux. Je me colle au sol de toutes mes forces et pense à cet instant précis que je suis un serpent qu’on lapide. J’attends la pierre qui me fera tout oublier. Labadie a vidé quatre chargeurs, Le Gorec autant, Martin a réparé sa culasse et tire au hasard dans les figuiers.

Ce qui m’est apparu de plus extraordinaire pendant les secondes où j’avais le front dans la terre c’est qu’entre les rafales on entendait des grillons ! J’en témoigne : les grillons ne s’intéressent pas à nos guéguerres d’hommes. Il est vrai que nous les oublions aussi le reste du temps !

Sanchez vide scrupuleusement la musette des chargeurs. Si chaque balle venait à bout de son homme, que des morts ! Heureusement la terre et les rochers absorbent une grande partie de ce métal. Mais il faut tirer pour que l’ennemi sache que notre puissance de feu est importante. Soudain les armes ennemies se taisent. On n’entend plus que les cris des femmes et des enfants du village ; un âne brait. Les grillons continuent de faire la fête.

L’ennemi a dû décrocher et se terrer dans une cache souterraine. Dans le feu de l’escarmouche personne ne s’est aperçu de la disparition de l’Arabe à chéchia rouge, tombé tout à l’heure près de la meule.

– Les vaches ! Ils auraient bien pu nous égratigner avec leurs lance-pierres ! Ne restons plus là ! Il va y avoir du sport dans quelques temps !

Occupons-nous de Lucien ! dis-je.

Lucien est toujours évanouï. J’essuie son visage. Je le lave avec l’eau qui restait dans le bidon de Boissonnade. Il revient à lui. Un point noir grandit à l’horizon. C’est l’Alouette ! Lucien a un sursaut d’énergie et dans un effort douloureux il parvient à s’asseoir.

– Ce soir j’écrirai à ma mère que je suis muté à Alger. Elle sera contente la vieille et ma sœur aussi !

– Laisse faire tes vieux, réplique le Gorec nous ne sommes pas encore tirés de là. Et si hélicoptère passait sans s’arrêter !.

J’essaie d’occuper les secondes qui précèdent l’arrivée de l’hélicoptère en tentant d’appeler « Soleil ». Je n’y parviens pas « Gazelle bleue » semble abandonnée. Personne d’entre nous ne surveille les abords du village. À Ghéraba, constatant notre inattention sans doute, les rebelles ont gagné l’oued où il est facile de se cacher. Nous avons mis très en évidence sur nous les panneaux prévus pour avertir l’aviation et l’hélicoptère. Il ne lui est pas possible de passer au-dessus de notre groupe sans le voir. Il n’est plus qu’à deux cents mètres. On distingue déjà dans l’habitacle le pilote et le radio. Ils décrivent un cercle au-dessus de nous et nous désignent en s’immobilisant une « drob zone » où ils vont se poser. Nous transportons Lucien à cet endroit-là. Sanchez nous couvre en lâchant plusieurs rafales vers Ghéraba ou l’oued Soufflât.

L’hélicoptère se pose avec douceur. Deux hommes en descendent munis d’un brancard de bord, spécial. Nous mettons rapidement le pilote au courant de nos ennuis. Celui-ci prévient aussitôt avec la radio de l’Alouette « Gazelle mobile » et le « Soleil ». Ces derniers avouent avoir entendu la fusillade. Ils me demandent de ne pas continuer vers Souk-El-Khémis mais de rejoindre la batterie en revenant sur nos pas, par le lit du Soufflât, vers le Sud. Lucien nous dit au revoir et se laisse emporter avec joie malgré ses blessures. L’Alouette s’arrache du champ avec un sifflement aigu et prolongé.

– Et voilà ! terminé pour Lucien ! dit Corona. Mais nous, nous restons et il faut survivre et vite déguerpir d’ici.

A peine l’hélicoptère a-t-il disparu de notre vue, que l’ennemi se manifeste par un mitraillage si intensif, et nous nous retrouvons plaqués au sol, sans avoir le réflexe de riposter ! Nos oreilles bourdonnent. Notre cœur bat à la cadence d’une mitrailleuse. Quelque chose nous étreint au ventre. Un goût de terre envahit nos bouches. Malédiction ! Pourquoi le sol ne s’entrouvre-t-il pas pour nous engloutir ! Si au moins les balles nous atteignaient au cerveau ! Nous mourrions sur le champ ! Mais Sanchez a remis le P. M. sur son bipied et il declenche le tir.

Malheureusement nous constatons que les rebelles nous encerclent. Tout le monde tire. La lunette de mon fusil est bien inutile.

Pour un cas extrême – sait-on jamais ! – on ne doit pas trouver le carnet des suspects que je porte toujours sur moi. Je me mets à gratter la terre et le cache rapidement. Je reprends mon arme, mais j’attends la mort. Sous la mitraille, dans le djebel on meurt pour rien en ne pensant à rien.

C’est ce qui s’appelle ailleurs « mourir pour la France ». Avec ce vacarme il n’est pas possible que « Soleil » n’entende pas ! Que fait l’aviation ? Corona et Le Gorec touchés par le plomb ennemi semblent dormir près de leurs armes, chiffes inertes, inutiles. Vos copains de guerre, c’est cela ! L’instant d’avant ils sont tout, l’instant d’après ils sont néant. Et vous devez survivre !

Boissonnade, les yeux exorbités, le visage couvert de terre et de sang, hurle, hagard, incapable d’agir, fou. Martin vide son arme, comme par acquis de conscience, mâchoire crispée, œil terrible. Il tire derrière, à droite, à gauche, partout, parce que l’ennemi est partout. Labadie est vautré sur un monticule de terre et cherche de ses mains, qui ont lâché son arme, à s’accrocher fébrilement à quelque chose. A rien. Il va mourir. J’ai vu sa boîte crânienne ouverte sous son casque. Sanchez résiste toujours. Il résistera aussi longtemps que ses chargeurs Hélas ! Ils ont une fin. Je ne bouge pas. L’ennemi doit me croire mort.

L’ennemi peut croire ce qu’il voudra je vais mourir, je m’en fous. On m’avait dit que près de la mort on revoit sa vie passée, je ne vois que l’enfer, une création des hommes, la guerre ! Si nos mères nous voyaient mourir dans de telles conditions elles regretteraient de nous avoir mis au monde.

En pensant à ma mère j’ai envie de survivre ! pour elle ! Ne m’aurait-elle mis au monde que pour nourrir des mitrailleuses ?! Rampant, courant, roulant, j’atteins, miraculeusement sauf, une tranchée adjacente de l’oued. Là, me remettant debout je cours, éperdu, insouciant du danger. La lutte contre la mort est toute instinctive. J’ai une énergie décuplée par le désir de vivre. A ce moment-là je ne songe même pas à venger mes camarades ni qui que ce soit. Je suis toute action et n’ai point de pensées.

Un croche-pied me fait allonger face contre terre. Avant que j’ai réalisé ce qui m’arrive quatre hommes en tenue militaire à’emparent de moi, me bâillonnent, me ficellent et un coup de crosse sur la tête me fait perdre connaissance.

II

Je reviens à moi dans une grotte fraîche, humide et sombre. L’odeur me rappelle l’intérieur des mechtas. Je ne suis donc pas chez des amis mais chez des rebelles Arabes. Des élancements douloureux vrillent mon crâne. Mes mains et mes pieds sont attachés mais on a ôté de ma bouche le bâillon crasseux dont j’ai gardé le goût par delà l’inconscience. Je réussis à faire un demi-tour sur place et à l’entrée de la caverne j’aperçois les jambes de celui qui doit être mon gardien. Il est chaussé de pataugas surmontés de guêtres américaines. L’entrée de la grotte est basse, je n’entrevois le treillis que jusqu’à mi-cuisses. J’essaie de savoir l’heure mais ma montre n’est plus à mon poignet.

Je réalise que je suis prisonnier de fellaghas. Où sont mes camarades ? Je les ai quittés morts ou grièvement blessés. N’eût-il pas mieux valu que je meure avec eux. Les rebelles n’ont pas la réputation d’être tendres envers leurs prisonniers. La plupart du temps ils les égorgent après des sévices douloureux. Que me veut-on ? J’ai peur. Si je pouvais mourir… Je tousse. L’Arabe, posté à l’entrée pour me garder se baisse, et braque sur moi le faisceau d’une torche électrique.

Me voyant réveillé il marmonne quelque bribes d’arabe pour prévenir son chef. Mon cœur bat très fort. Je ne parviens pas à le maîtriser. Mes intestins menacent de me trahir. J’ai hâte de voir le visage de mes ennemis, et de savoir ce qu’ils attendent de moi. Je ne sais pas si j’ai soif ou si j’ai faim. Il me manque quelque chose au niveau de l’estomac.

– Debout là d’dans ! hurle une voix de l’extérieur, avec l’accent de Bab el Oued.

Au même instant un visage de bronze surmonté d’une casquette de parachutiste apparaît dans l’étroite ouverture. Avec une assurance arrogante il s’approche de moi.

– Si Lakhdar, adjoint opérationnel de Si Ali ! Et toi qui es-tu ?

L’homme parle français. C’est déjà beaucoup plus rassurant. Mes méninges travaillent au maximun. L’ennemi n’a pu trouver sur moi aucun papier d’identité. Je n’avais même pas mis ma plaque d’immatriculation. Je la quittais pour sortir en opération. Je peux mentir en disant un faux nom. Toute cette réflexion n’a duré que le temps de me poser la question « qui es-tu ? ». Je réponds sans hésiter.

– Durand Jean !

Quand on est loin de la France si l’on veut être Français il faut s’appeler Durand, nom aussi commun chez nous que Mohamed chez eux. Cela fait toujours’un certain effet.

– Où habites-tu ?

– A Limoges ! Je ne suis pas militaire de carrière je fais mon service militaire à Aïn Bessem, détaché au piton de Souk-el-Khémis ! précise Si Lakhdar. Tout cela je le sais. Tu es brigadier.

Avec son poignard, Si Lakhdar tranche mes liens, sans ménagements certes, mais je me sens plus à l’aise pour parler, et je suis trop préoccupé pour me soucier des petites douleurs qui m’assaillent ici ou là. Il se pourrait que je sois confronté avec une réalité beaucoup plus dure. Je dois m’y préparer.

– Et que crois-tu que nous allons faire de toi ? Te torturer pour te faire parler ? Non. Je sais tout. Je connais toutes vos histoires de gazelles ! Et « gazelle bleue » et « gazelle mobile » et « Soleil »… Je t’ai fait prisonnier parce que j’ai besoin de toi. Et si tu es docile tu seras bien traité. J’ai servi la France en Indochine. J’ai été prisonnier des Viets ! La première partie de ta mission consistera à porter le poste 300. Tu marcheras au milieu de nous. A la moindre incartade tu seras abattu sans pitié. Nous nous dirigeons vers la Tunisie mais en louvoyant beaucoup. Cela peut nous demander de quatre à six mois de trajet. Généralement, nous dormons le jour et nous marchons la nuit. Tu dois te demander pourquoi je suis si bavard ; je tiens à te prouver que les fellaghas ne sont pas des sauvages, du moins Si Lakhdar !

Je reste un instant perplexe. Quelque chose ne colle pas du tout avec tout ce qu’on nous racontait au camp sur les aventures des prisonniers du F. L. N. Je dois me rendre à l’évidence. Si Lakhdar semble très civilisé. Maintenant il m’offre deux tomates et une portion de kesra. J’ai faim subitement parce que je me sens plus rassuré. J’ai espoir de m’évader au cours du trajet. La nuit ce doit être facile.

Si Lakhdar me fait sortir de la grotte. Je constate qu’il est vêtu de la tenue camouflée des paras. Il porte une casquette et une paire de grosse lunettes très sombres. Le frugal repas de guerre que l’on m’offre calme une partie de ma faim. Un civil déguenillé et âgé m’offre à boire dans un car à demi-embouti mais propre. Je bois.

Sur le seuil de la grotte il n’est pas possible de dire si l’on se trouve dans une vallée, sur un coteau ou sur une montagne. Nous sommes au centre d’un chaos rocheux d’où l’on ne peut apercevoir qu’un coin de ciel. Quand j’ai fini de manger on me laisse éloigner de quelques mètres, sous la vigilance d’une Thompson, pour satisfaire des besoins naturels. Puis je réintègre la grotte. J’ai l’impression d’être un chacal. Mais l’instinct de conservation est le plus fort et je ne désespère pas de me sortir de ce mauvais pas. J’ai une pensée très émue en repensant à ceux qui sont morts sur le champ de Ghéraba. Et Lucien ? Il sera très ennuyé quand il saura la vérité. Pourvu qu’il ne croit pas que tout est de sa faute A cette heure-ci les familles de mes amis ont dû être prévenues de leur mort.

Morts au champ d’honneur ! Morts dans un chaume, à Ghéraba, en Algérie ! Pour qui ? Moi je serai porté disparu. On ne croit pas aux prisonniers du F. L. N. !

Disparu, n’est pas nécessairement à jamais ! Je dois lutter pour tous ceux qui croient que je suis vivant, et puis je dois lutter pour moi ! Et ma mère ?

Au moment où j’essaie de m’approcher de l’entrée, une crosse de Lebell me pilonne les orteils. Je réalise que je suis bien gardé. Celui qui a pour mission de veiller sur moi est un escogriffe dont le corps ascétique flotte dans une djellaba couleur de terre. Son visage sombre ne se détache pas de la pénombre du réduit où il se rencogne. Seuls sont visibles ses yeux et ses dents. Le long chèche classique entoure son crâne, mais on le devine plutôt qu’on ne le voit.

Je retourne au fond de la grotte. Le nuage noir du cafard passe devant mes yeux et je revois à nouveau tout ce que j’ai perdu en passant le seuil de ce terrier !

Si Lakhdar m’appelle :

– Jean ! Sors !

Tête baissée je me précipite au dehors. Mon interlocuteur est petit, maigre mais fièrement posé sur ses jambes. Son visage est barré de plis durs. Le soleil l’a tanné. La vie en plein air a réduit les joues à l’état de fruits secs comme les figues et les dattes qu’il mange en me parlant. Mais ses yeux sont des percuteurs qui réduisent les miens à l’état de douilles. Il est armé d’une M. A. T. bien française, le chargeur a l’angle qui tue, mais si l’on avait dû m’abattre on ne m’aurait pas traîné la ! Aux côtés de Si Lakhdar les hommes ont leurs armes braquées sur moi. Je distingue des M„ A. S. 49, des Garant, M. A. T., Lebell, Tompson, et un Colt. Tous, ont les flancs bardés de lourds chargeurs. On me fait signe de charger le poste radio dit « 300 » sur mes épaules. Si Lakhdar ajuste les bretelles à ma convenance. Puis il me tend un bâton et me montre comment je pourrai m’en servir lors des arrêts pour appuyer le poste et soulager mes épaules.

Cette attention me prouve que l’on veut ménager mes forces pour mieux en tirer parti.

Si Lakhdar donne des ordres en Arabe. Je ne comprends pas. Ce doit être du Kabyle. Dans le groupe qui se prépare à partir nous sommes huit. Le chef marchera en tête.

Je serai dans ses pas. C’est du moins ce que j’ai cru entendre, grâce aux quelques mots, appuyés de geste, que j’ai saisis. Il me semble avoir également entendu un homme dire, que grâce à moi on pourrait supprimer la mule. Si Lakhdar n’a pas été d’accord. Elle suivra avec une charge que je ne sais identifier parce qui elle est enveloppée de couvertures. Etant donné l’écrasement accusé par l’animal au moment où deux hommes ont mis le bât en place j’ai compris qu’il s’agissait d’obus.

L’avance est très pénible dans ce paysage tourmenté, les Arabes ne semblent pas y prêter attention, mais avec un poste sur le dos, (une vingtaine de kilos) on compte ses pas. Heureusement le bâton me sert de canne.

Le chef rebelle s’arête de temps à autre pour scruter l’horizon. Une moue déforme son visage, surtout sa bouche. C’est sans doute le rictus de l’homme traqué, qui lutte pour ce qu’il appelle sa liberté. Le reste de notre troupe suit en surveillant le terrain de façon discrète mais efficace. J’ai constaté que les Arabes nous étaient supérieurs dans cette observation. Les rebelles foulent leur sol, ils l’aiment et le connaissent. Pour moi, tous ces rochers, cette terre, cette végétation piquante, ces sols inhospitaliers sont autant d’ennemis que je ne différencie pas des humains, parce que je voudrais être ailleurs. Notre avance n’est pas rapide mais régulière. D’après les sorties que j’ai effectuées dans le secteur je pense que nous contournons la montagne où est adossé Guéraba Si Lkhdar devine mes préoccupations.

– Tu te demandes où nous allons petit gars ! Suis le guide ! Tu verras bien. Peut-être, nous passerons par les gorges de Palestro. Je verrai ce qu’en pense mon patron Si Ali. Pose le poste. Halte à tous ! ordonne-t-il.

Je m’asseois près de mon carcan. Puisqu’on ne l’utilise pas pourquoi le groupe s’embarrasse-t-il de cet appareil lourd et encombrant ? Si Lakhdar m’explique que c’est une prise de guerre.

– Nous avions tendu une embuscade à tes copains de Sidi Ayha. Ils se promenaient au bord du Soufflât, au clair de lune,. Ils étaient sept. Tous tués ! Nous les avons débarrassés de tous leurs bibelots (cette montre en fait partie).

A cette heure-ci si on n’a pas ramassé leurs restes les chacals ont dû s’en chargér. Tu auras l’occasion de les connaître ces bestioles, parce que nous sommes comme eux des rôdeurs de nuit, !

– J’avais un poste de SR 536 au moment où vous m’avez enlevé et un fusil à lunettes.

– Ils sont restés avec le groupe de Ghéraba qui t’a fait prisonnier sur mon ordre.

Sans moi tu serais mort. Oublie ton poste et ton fusil !

Nous reprenons la route, à travers un bois de pins rabougris. Maintenant la progression des hommes est tellement sûre que je me demande pourquoi nous ne prenons pas davantage de précautions pour nous dissimuler. Il y a des raisons.

Si Lakhdar ne fait rien au hasard. Quand on se lance dans la rebellion après un séjour chez les Viets on doit savoir combattre !

– Je demande l’autorisation de boire à cette source, s’il vous plaît !

– Tu auras des coliques ! me répond le chef rebelle.

Tout le monde franchit le filet d’eau sans boire, même la mule. Je suis étonné de rencontrer une source dans un paysage brûlé mais cette résurgence ne fait reverdir qu’une centaines de mètres carrés. Dès qu’on a franchi les limites de son pouvoir d’humidification la mini-oasis fait place à un sol encore plus aride et crevassé, rappelant le dessèchement des temps derniers.

Le poste me semble de plus en plus lourd, la chaleur étouffante.

Dans le lointain je distingue les cimes bleues de la Djurjura. Ce massif montagneux je le voyais du camp de Souk-El-Khémis. Qu’il était beau quand, oubliant la guerre, je le contemplais en touriste ! Les objets n’ont pas la même valeur selon les conflits qui nous préoccupent et je vérifie bien aujourd’hui qu’un « paysage est en état d’âme »

Et dire également, qu’au début de mon séjour en A.

F. N. je ne croyais que faiblement à l’existence des fellaghas ! C’était un mythe ! C’était encore une histoire inventée par l’Armée pour nous brimer, pour justifier notre voyage en Afrique ! Puis les camarades du camp en avaient rencontrés et même tués ! Ils avaient dépouillé leurs cadavres de leurs treillis neufs, de leurs chaussures, de leurs montres. Puis il avaient chargé ces mêmes cadavres nus sur des mulets et ramené ça au camp. L’image de ce convoi arrivant au détour du sentier m’avait fortement impressionné.