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Par un doux matin d'avril

De
160 pages
Publié par :
Ajouté le : 01 janvier 0001
Lecture(s) : 77
EAN13 : 9782296295797
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René CHARVIN

PAR UN DOUX MATIN D'AVRIL

Izieu 1944

Éditions L'Harmattan 5-7, rue de l'École-Polytechnique 75005 Paris

Du même auteur:
Un crime au couvent, colI. "Les drames de l'histoire", Fleuve Noir, Paris, 1991. Le village en flammes: histoire véridique de Pierre Vaux, instituteur et bagnard") Cêtre, Besa~çon, 1993. et 134 romans populaires, dont plusieurs ont été traduits en néerlandais, portugais (Brésil) et . . JaponaIs.

@L'Harmatlan, 1994 ISBN: 2-7384-2869-X

Les témoins ont parlé. Lellr vérité a pénétré la
conscience de l'hllmanité. Grâce a ellX, les el{fants jll(fs d'lziellne seront jamais ollbliés. Elie Wiesel (procès Barbie, audience du 2 juin] 987)

POlir Mille ZIA l1N, la Grande Dame d'lziell, A la mémoire de tOllS les innocents martyrisés, et pOli/' 44 d'entre ellx en particlllier, POlir Janine CHARVIN-]OUFFREY, qlli sOllhaita ce livre.

Prologue

Sabine Zlatin se lève de bonne heure ce matinlà. Elle commence la journée par sa ronde quotidienne dans les deux bâtiments de la colonie. Rien n'échappe à l'œil du maître. Elle s'assure que, dans les dortoirs, garçons et filles sont calmes, que tout est en ordre. D'une main machinale elle remet en place un ustensile oublié sur la table de la cuisine, tire avec précaution un drap sur un enfant qui s'est découvert, repousse le battant d'une fenêtre trop grande ouverte, de crainte qu'un de ses petits ne prenne froid. En vérité, par cette activité dont elle sait bien qu'elle n'est pas absolument nécessaire, elle cherche à se rassurer. Mais peut-être n'en a-t-elle même pas conscience? Elle sort sur la terrasse. L'air de ce petit matin d'avril est vif. Elle en emplit ses poumons avec une sorte de volupté. Tout est calme au hameau de Lélinaz, et des bruits rassurants viennent de la ferme voisine où les Perticoz sont déjà au travail. En deçà de Glandieu, une brume légère cache la vallée du Rhône. Le ciel est uniformément bleu, sauf un unique nuage qui demeure accroché au

sommet de la montagne. "Dieu veuille, pense-t-elle, que ce nuage soit le seul! Que les heures à venir soient comme les précédentes, avec bien sûr leur lot de problèmes qu'il faudra régler avant le soir, mais sans véritable danger. Une journée ordinaire." Elle cherche à s'en convaincre mais n'y parvient guère. Du haut de sa terrasse, elle ressemble à ce capitaine qui, de la dunette, interroge l'horizon et craint pour le bateau qu'il dirige au travers des récifs et des tempêtes. Elle se dit que ce matin d'avril est pareil aux autres matins, ni pire ni meilleur, qu'un jour banal commence. Pourtant, il lui est difficile de repousser tout à fait cette appréhension qui l'a saisie au réveil. En vérité, la menace sur la colonie des enfants réfugiés de l'Hérault qu'elle dirige est ancienne. Chaque jour qui passe la rend plus précise. Ainsi, dernièrement, la Gestapo a procédé à Glandieu à l'arrestation du Dr Albert Ben-Drihem, ce médecin israélite ami de la colonie dont il assurait la surveillance médicale. Et puis, il y a quelques jours, un couple d'éducateurs a fait ses valises sans prévenir quiconque, ni laisser une explication au sujet de sa fuite. Les messages pessimistes de la sous-préfecture de Belley, des "Amitiés Chrétiennes" de Lyon, avec lesquelles elle est en relation, du colonel Romans-Petit, qui dirige les maquis de l'Ain, se sont succédé additionnant les inquiétudes. Tout se passera bien, elle se le répète avec fermeté comme pour conjurer le mauvais sort, tandis qu'elle se prépare à affronter une rude journée. Elle va devoir prendre l'autobus poussif,
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le train bondé. Mais Sabine Zlatin n'a pas pour habitude de s'attendrir longtemps sur son sort. La peine et les fatigues qui l'attendent lui sont familières. Les vacances de Pâques vont débuter, au cours desquelles, par superstition ou se forçant à l'optimisme, elle se répète que rien ne peut arriver. Elle regagne la maison. Dans la cuisine, Léa Feldblum s'active déjà à préparer le petit déjeuner En cette époque de pénurie, nourrir cinquante personnes représente, pour chaque repas, une sorte d'exploit. - Une belle journée, madame, dit la cuisinière dans son français hésitant. Vous avez de la chance et je vous souhaite le bon voyage. Cette journée d'avril sera belle sans doute, mais, fût-ce au printemps, toutes les journées ne se ressemblent pas. Quant à la chance, si elle a souvent favorisé les entreprises les plus audacieuses de Sabine Zlatin, rien n'assure qu'elle durera toujours. Elle embrasse le visage rond de Léa, avec tendresse, sans penser que ce pourrait être la dernière fois.

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Chapitre /
LE DIALOGUE DU 5 AVRIL

- Je n'aime pas trop ce que tu me fais faire. Leur servir de chauffeur, effectuer des transports pour leur compte, d'accord. Mais cette fois, je sens mal cette affaire. Et puis je crains pour mon gosse. - Aucun risque. Tu connais mal les chleuhs. Chez eux tout est prévu, organisé. Quant à ton René, il ne risque rien, tu peux me faire confiance. Allez, raconte! Son interlocuteur se gratte la tête sous son béret luisant de crasse, avant de prendre la parole: - Tous seront réunis pour les vacances de Pâques: les mômes, le personnel d'encadrement, les grands qui travaillent dans les fermes, et ceux qui sont au collège, à Belley; Léon Reifman, le frère de la doctoresse, doit les ramener dans la nuit du 5 au 6 afin de passer les fêtes à la colonie. Tous seront là, y compris Miron Zlatin, le mari de la directrice. Tous... sauf la patronne, Mme Zlatin, qui voyage dans le Sud-Ouest. - Tiens? - D'après ce que j'ai pu apprendre la colonie a été alertée de différents côtés. Un soir de la semaine dernière, la directrice a réuni les éducateurs et les plus âgés des pensionnaires. Au
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cours de ce conseil, la décision a été prise de disperser la colonie afin de mettre les petits juifs en sécurité. Mais ils faut leur trouver de nouveaux refuges et c'est ce qui a motivé le voyage de Sabine Zlatin. Avant de venir installer son nid à Izieu, elle habitait dans l'Hérault où elle a gardé de nombreuses relations, ainsi qu'un pied-à-terre à Montpellier. L'évacuation devrait commencer dès son retour à Lélinaz, le Il avril. Les gosses quitteraient la colonie par groupes de quinze, sous la conduite de leurs moniteurs. Le même laissez-passer sera utilisé trois fois en un court laps de temps. Le 19, au plus tard, les 44 gosses et les huit adulles se seront évanouis dans la nature, et la maison de Lélinaz sera vide. - Bravo! tu as fait du bon travail. Nos amis seront contents et sauront te prouver leur gratitude. - A condition qu'ils ne soient pas contraints, eux aussi, de faire leurs bagages. Dans ce cas, je courrai de sacrés risques en demeurant dans la région après notre gros coup. Toi, tes copains te protègent et ils t'emmèneront avec eux si c'est nécessaire. Alors que moi, si la combine tourne mal, si jamais le maquis apprenait mon rôle... - Comment l'apprendrait-il? Il n'y a que toi et moi qui sommes au courant. Ce ne sont pas les frisés qui te dénonceront, ils ne connaissent même pas ton nom. Ton gosse ignore le rôle qu'il joue. Quant à ta femme, j'espère qu'elle n'est pas au courant? - Non bien sûr, mais tu connais les femmes. Elle ne sait rien, mais elle a peut-être des soupçons. Parfois j'ai l'impression qu'elle me regarde d'un
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drôle d'air. - La tienne est comme les autres. Quand elle aura vu la couleur de l'argent, elle ne fera pas la difficile! Au mot magique, les petits yeux de son interlocuteur brillent. - C'est bien cinq cents pour chacun d'eux? - Pour les adultes. Les enfants sont payés demi tarif. Ce sera comme convenu: un tiers pour toi. Sur ma part, je dois arroser Helmut. Ça te fera tout de même une bonne pincée. Plus que tu ne gagnes comme mécanicien à la scierie de Murs. - Helmut, c'est qui? - Mon contact. Celui qui m'a mis sur le coup. Après ce que tu viens de m'apprendre, il est urgent que je lui passe un coup de fil. L'homme au béret sirote son Gamey, et se plonge dans des calculs compliqués, au sujet de l'emploi de la somme qu'il touchera bientôt. Presque cinq mille! Il remarque, quand son complice revient s'installer en face de lui: - Tu y as mis le temps! - Helmut n'est pas le patron. Il lui a fallu en référer au grand chef de la S.I.P.O.-S.D. de Lyon, qui a l'intention de se déranger en personne. A ce que dit Helmut, ce brusque voyage de Mme Zlatin inquiète les Allemands. Ils redoutent par-dessus tout de trouver la cage vide. - Je peux t'assurer qlle j'ai été prudent et que, si je suis monté plusieurs fois à la colonie, c'est en utilisant l'alibi de mon gosse et en leur apportant de la bouffe, pour payer sa pension. J'ai surpris leurs petits secrets en laissant traîner mes grandes oreilles dans les coins et en faisant parler René. Je Il

peux te garantir que les juifs ne me soupçonnent pas. - Je te crois, mais mes patrons sont méfiants. Ils ont décidé de ne pas attendre le retour de la directrice. Comme convenu, je leur servirai de guide. Quant à toi, ton rôle est terminé, et tu n'auras plus qu'à passer à la caisse après la réussite de l'opération. - Ce sera pour quand? - Demain, en début de matinée. Son complice émet un sifflement admiratif. Leurs mains calleuses se serrent. Des mains qui viennent de plonger dans le fumier jusqu'au coude. Bien que fumier soit un terme trop faible. L'homme au béret est soulagé. L'affaire est dans le sac. Enfin presque!

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Chapitre Il
LA CROIX DE PIERRE, LA CROIX DE FER

Tête de convoi, la traction avant Citroën pénètre' dans le village de Brégnier-Cordon. Le passager, assis près du chauffeur, fait signe à celuici de prendre la départementale, dont les lacets serpentent entre prés, champs et vignes. Dans une pétarade de moteurs à gazogènes poussifs, la colonne motorisée quille la nationale. Sur son passage, une vieille femme qui garde ses chèvres se détourne pour faire un signe de croix furtif. Dans cette région paisible, à l'écart du monde, l'intrusion de véhicules de l'armée allemande est un événement qui laisse, sur son passage, une impression de malaise. Deux gosses campés sur le bord de la route contemplent le convoi composé de deux voitures légères et de deux camions, puis, sans se consulter, font demi-tour et s'enfuient vers une ferme blottie au creux d'un repli de terrain. Dans un des poids lourds, les hommes en uniforme gris de la Luftwaffe ricanent des grosses plaisanteries de leur sergent. Les occupants de l'autre camion somnolent. La colonne se hisse à flanc de coteau sans quc les participants à l'expédition apprécient vraiment le paysage splendide qui se déplie sous eux: le Rhône, dont
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le cours chatoie sous les premiers rayons du soleil, les pentes vertes, les arbres en groupes, ici un troupeau, là une étendue disciplinée à coups de soc, tout autour la montagne, noire dans l'ombre, bleutée à la lumière, vaguement menaçante, solide de toutes ses pierres, belle dans toutes ses formes, redoutable. Le convoi progresse vers son but dans un bruit de ferraille. Les moteurs halètent et les vitesses grincent en rétrogradant. Les hommes, secoués à chaque fois, ronchonnent ou lancent des lazzis à l'adresse des chauffeurs. Dans la traction de tête, le silence règne. Sur la banquette arrière, près d'un de ses adjoints, le patron est tendu. Peu bavard à l'ordinaire, il ne l'est jamais au cours d'une opération sérieuse. Et celle-ci, qu'il dirige comme une offensive guerrière, est importante. Dans la décapotable au camouflage militaire, qui vient en serre-file, l'ambiance n'est pas plus gaie. Trois S.S. accompagnent l'officier commandant le détachement antiaérien basé à Ambérieu-en-Bugey, qui a reçu pour mission de fournir les éléments d'intervention. A son corps défendant. Mais un officier de l'armée allemande ne discute pas les ordres quand un refus lui vaudrait d'échanger sa planque en France contre un séjour sur le front de l'Est. Sanction redoutée entre toutes, même par un officier supérieur. Il déteste les S.S. qui l'accompagnent, au moins autant que les juifs. Il se garde de le leur laisser voir, comme il évite de se plaindre qu'un S.S. en civil, portant un grade égal au sien, fût-il le chef de la section IV de la S.I.P.O. lyonnaise, ait autorité sur ses galons de capitaine de la Luftwaffe. La route sinueuse, d'abord bordée d'arbres
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annonçant la forêt, se resserre entre les murets rocailleux construits de main d'homme. Brusquement c'est l'entrée du village, son premier hameau. Celui qui dirige l'opération se penche derrière sa vitre pour lire la plaque qui porte le nom d'Izieu. Un visage se montre à une fenêtre sans rideaux, s'efface comme s'il avait peur. Et sans doute a-t-il réellement peur. Un mince sourire passe sur les traits de l'homme au faciès d'oiseau de proie. Il ébauche le geste d'allumer une cigarette, renonce. Jamais au moment de débuter une action. - Vous êtes sûr, demande-t-il au Français, qu'ils n'ont pas prévu de guetteur ? - Sûr, Hauptsturmfiihrer, ils se croient bien tranquilles. Le chef pense que cette négligence est inconcevable, qu'elle serait impensable de la part d'Allemands,. mais que chez les Français, tout est possible, le pire et le meilleur. Alors quand il s'agit de juifs stupides. La croix de pierre qui indique le carrefour porte la date de 1846. - C'est là, dit le passager de la banquette avant. Prenez à gauche. La "Colonie d'enfants réfugiés de l'Hérault", c'est ainsi qu'ils ont baptisé ce refuge de youpins. Un ultime grondement des moteurs pour la dernière rampe. Au fond une ferme, les bâtiments des communs, une longue grille de fer forgé, deux arbres. La maison est là, lourde et longue, massive, façade bien présentée entre les deux poteaux de l'entrée sur lesquels s'accrochent des portes grandes ouvertes. "Sans méfiance" pense le S.S. avec une sorte
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d'euphorie. Il consulte la Junghans qu'il porte au poignet gauche. Il est passé neuf heures. Les voitures légères se rangent sous les arbres. Le capitaine de la Luftwaffe, descendu le premier, dirige les chauffeurs des camions par signes. Les deux lourds véhicules s'enfoncent bruyamment dans la cour, au centre de laquelle ils s'immobilisent. Avant même que les moteurs se soient arrêtés, les occupants des camions, l'anne à la main, ont déjà sauté à terre et encerclent le bâtiment. Hormis les grondements des lourdes mécaniques, tout s'est passé dans un silence menaçant, sans qu'un ordre ait claqué, sans gesticulation inutile. Seuls les chauffeurs restent en place. Celui de la voiture décapotable veille sur le porcelet que son capitaine a acheté au marché noir. Le chauffeur du camion Schneider à benne est un Français, employé par l'entreprise de transport Ermann de Belley. Le poids lourd et son conducteur ont été réquisitionnés par les Al1emands. Tout le long du trajet, le chauffeur a dû subir la présence arrogante d'un militaire à la mitraillette menaçante. Depuis qu'il a stoppé son moteur, son inquiétude ne cesse de croître. L'autre Français, qui a servi de guide, et celuilà sans y avoir été contraint le moins du monde, estime qu'il a bien rempli son contrat. Il va s'appuyer le dos contre le tronc d'un ti11eul et embrase une cigarette. Le chef de Section IV de la S.I.P.O.-S.D. se tient en retrait tandis que ses S.S. forcent les portes. Tous sont vêtus d'imperméables mastic et de chapeaux noirs, si pareils qu'ils ressemblent à des uniformes et trahissent la fonction de ceux qui
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