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Paris assiégé

De
272 pages
En août 1870, Ferdinand Fouqué, vulcanologue, futur membre de l'Institut, conduit sa femme et ses enfants à Mortain, chez ses parents, pour les mettre à l'abri de l'invasion prussienne. Il revient à Paris dès le 4 septembre pour prêter main forte à la défense et ne retrouvera sa famille que peu avant le soulèvement de la Commune. Il résulte de cette séparation une correspondance entre lui, sa belle-soeur et sa femme, qui nous introduit au sein d'une famille originale et nous fait revivre le siège de Paris au jour le jour.
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e Mémoires du XIXsiècle
Déjà parus Jean GOASGUEN,Médecin de marine au Sénégal (1882-1884). Souvenirs de Louis Carrade, 2014. Auguste VONDERHEYDEN,Mon évasion du camp de Mayence durant la guerre de 1870, 2013. Pierre ALLORANT, Jacques RESAL,Un médecin dans le sillage de la grande armée Correspondance entre Jean Jacques Ballard et son épouse Ursule demeurée en France (1805-1812), 2013.
© L’Harmattan, 2014 5-7, rue de l’École-Polytechnique ; 75005 Paris http://www.harmattan.fr diffusion.harmattan@wanadoo.fr harmattan1@wanadoo.fr EAN Epub : 978-2-336-69821-2
« Chacun doit agir comme si une réforme véritable était possible dans nos esprits et dans nos cœurs, mais je t’avoue qu’en cela, comme en beaucoup d’autres choses, la foi me manque, et je sens bien que jamais je ne soulèverai de montagnes ». Ainsi se termine la dernière lettre de Ferdinand Fouqué publiée dans ce recueil, au 15 septembre 1871. Plus d’un an a passé depuis la première lettre que nous découvrons quand nous ouvrons avec curiosité et 1 envie le livre de cette correspondance familiale. Et quelle année ! « L’Année terrible », celle de la guerre franco-prussienne, de la défaite française, de la capitulation, de la fin du Second Empire et de la proclamation de la République, celle du Siège de Paris par les Prussiens pendant l’automne et l’hiver 1870-1871, celle de l’insurrection parisienne de la Commune et de sa répression. Chacun sentira le découragement de Ferdinand Fouqué en septembre 1871, mais au fil de la correspondance, il comprendra à quel point ces longs mois marquèrent profondément ceux qui les vécurent. Depuis un peu plus d’une dizaine d’années, les historiens ont investi de nouveau la période de la Commune de 1871, en cherchant à renouveler les approches, et en multipliant les perspectives. A une époque où les dates-anniversaires sont un des truchements de réactivation de la mémoire collective, l’année 2011, celle des 140 ans de l’insurrection, a aussi donné l’occasion de redécouvrir cette période, 2 par le moyen d’expositions, de conférences, de colloques . Les diverses manifestations ont attiré un public important, curieux de comprendre cette tragédie de notre histoire nationale, souvent oubliée, méconnue ou mal connue, ou faisant l’objet d’une mémoire sélective ou déformée. Dans le même temps, les mémoires et les souvenirs des acteurs de l’insurrection font l’objet de rééditions qui permettent d’accéder facilement aux témoignages de ces protagonistes, à leurs espoirs et à leurs illusions, à leurs défaites et à leurs destins. Les publications se suivent, jusqu’à la récente reparution desSouvenirs d’un 3 révolutionnaire.de Gustave Lefrançais Pourtant, le souvenir de cette « Année terrible », qui fut en son temps évoquée avec force par Victor Hugo, reste souvent confus ; les images d’Epinal de notre enfance se télescopent et l’on ne sait plus très bien, parfois, quand et pourquoi Gambetta partit en ballon de Paris, quand et pourquoi les Parisiens furent obligés de manger du rat et du chat, quand et dans quelles circonstances l’insurrection parisienne se déclencha et prit fin... Car si l’historiographie de la Commune est en développement et en renouvellement, celle de la guerre de 1870-1871 et du Siège est moins fournie. Certes, les ouvrages sont plus nombreux ces dernières années et de jeunes historiens se sont lancés dans des recherches sur le sujet. Les études existent, faisant e 4 notamment la part belle à une réflexion sur la guerre en ce dernier tiers du XIXsiècle ;rien de comparable néanmoins avec ce qui paraît sur la Grande Guerre et ses horreurs. Souvenirs et mémoires des acteurs de la Commune, lettres et approches du quotidien des poilus... Mais, au-delà des images communes et parfois brouillées de la guerre de 1870-1871 et du Siège, que connaît-on exactement des 134 jours d’encerclement, du 19 septembre 1870 au 29 janvier 1871 ? Que connaît-on aussi de la vie de la province, une fois les défaites des armées évoquées ? Que connaît-on de l’après, de ces quelques mois entre la signature de l’armistice le 28 janvier et le déclenchement de l’insurrection ? Nous ne sommes pas sans sources et sans archives, sans témoignages imprimés et facilement accessibles, sans représentations imagées. AuJournal desGoncourt, qui nous livre les impressions particulières d’Edmond, resté à Paris pendant toute cette « année terrible », sont venues s’ajouter des éditions inédites ou des rééditions de journaux et « mémoriaux » de particuliers qui ont vécu le Siège de 5 la capitale. Ainsi le lecteur pourra-t-il se plonger dans leJournal du siège de Parisde Jacques-Henry Paradis, réédité en 2008 après une première édition en 1872 ou dans lesGriffonnages quotidiens d’un 6 bourgeois du Quartier latin (1869-1871), édités de nouveau en 2011, après l’édition de 1895. Des 7 souvenirs sont également re-publiés. Ces écrits nous donnent à voir, de façon complémentaire, chacun à leur façon, des instants de vie de Paris et des Parisiens pendant le Siège. Pour paraphraser un compte rendu publié en 1895 à l’occasion de l’édition desGriffonnagesDabot, ils nous offrent « une d’Henry 8 photographie vivante »de ces mois où l’ordinaire devait continuer dans l’extraordinaire. Photographies vivantes que complètent remarquablement les aperçus que l’on retrouve dans le très bel ouvrageImages 9 du Siège de Paris., paru en 2010 et comprenant croquis et photographies de ces quatre mois et demi C’est une plongée saisissante dans un passé qui ne peut qu’émouvoir.
Car à la lecture des pages griffonnées, il faut bien parler d’émotion ; une émotion vive, de plus en plus forte au fur et à mesure des jours, quand la lumière baisse de plus en plus ; une émotion qui se maintient encore quand les pages sont refermées. Qu’on ne s’y trompe pas pourtant, ces « journaux » et ces souvenirs sont également destinés à la postérité ; sans parler de Goncourt, leurs auteurs les ont publiés, les manuscrits ont quitté le secret familial, et, au-delà des descendants, les destinataires devaient embrasser un plus large spectre. Ces « bourgeois de Paris » assiégé sont des chroniqueurs et offrent à ceux qui voudront les lire, dans le présent et l’avenir, leurs chroniques de l’année terrible. Aussi l’émotion est-elle encore plus vive quand le lecteur, qu’il soit historien ou non, peut approcher des manuscrits, restés enfouis dans les sables familiaux, cachés, dormant ou mourant dans des boîtes, des coffres, des bibliothèques, des armoires, des greniers ou des caves et découverts ou sauvés par le hasard, soignés et apprivoisés par des descendants curieux, des libraires passionnés ou parfois des historiens 10 explorateurs de ventes. C’est cette émotion que nous procure la correspondance entre Ferdinand Fouqué, Marie Fouqué, sa femme, et Louise Le Cœur, la sœur de cette dernière. Source extraordinaire, car il s’agit d’une véritable correspondance quotidienne, pour des destinataires familiaux ou amis, choisis, et non d’un « Journal » ou de mémoires, parce qu’elle se déroule en plusieurs temps et plusieurs lieux, enfin parce qu’elle est un trésor familial que les descendants des familles Fouqué-Le Cœur, et en particulier Claire Tissot, ont choisi de reconstituer pour offrir ce fragment de vie(s), témoignage d’une période riche et mouvementée mais finalement assez peu connue de notre histoire, à un large public. Si la correspondance que le lecteur trouvera ici se termine le 15 septembre 1871, le roman familial continue, et prend les allures d’une véritable enquête. L’histoire de cette chasse aux lettres, de leur retranscription et surtout de la reconstitution d’un ensemble cohérent, est absolument passionnante. Claire Tissot évoque dans son introduction sa lecture de certaines de ces missives dans les années 1950, alors qu’elle était en vacances chez une de ses tantes, puis la découverte d’un autre morceau de ce puzzle au domicile d’une autre tante, décédée en 1989, et enfin la recherche des morceaux manquants chez les différents héritiers des familles Fouqué et Le Cœur. C’est cette quête longue et tenace qui nous permet aujourd’hui d’avoir accès à ce corpus cohérent, un ensemble de 199 lettres, allant du début du mois d’août 1870 au mois de septembre 1871. Grâce au travail minutieux et remarquable de Claire Tissot, nous sommes parfaitement guidés dans ce qui aurait pu être un labyrinthe. Suivons donc le fil d’Ariane, ou plutôt ceux de Ferdinand, Marie et Louise... Nous dirons juste quelques mots, avant que le lecteur aborde la présentation précise faite par Claire Tissot et se plonge dans la lecture de ce courrier provoqué par des circonstances exceptionnelles. Ferdinand Fouqué a une quarantaine d’années en 1870, sa femme Marie est dans la trentaine, le couple a e quatre enfants, et toute la famille Fouqué-Le Cœur habite une maison située dans le XIVarrondissement, près de Port-Royal. Dans la maison familiale de la rue Humboldt, vivent Ferdinand, Marie Fouqué et leurs enfants, et la famille de Marie, les Le Cœur, sa sœur Louise, qui a le même âge que Ferdinand, sa mère, ses deux frères et leurs familles, les étages étant répartis entre les différents groupes familiaux. Les grands-parents Fouqué sont, eux, dans la Manche, à Mortain, ville natale de Ferdinand. Nous voyons là évoluer une famille de la bourgeoisie, la maison abrite aussi une entreprise de menuiserie, fondée par le père Le Cœur, décédé, et dirigée par Louise Le Cœur ; bourgeoisie économique et bourgeoisie « intellectuelle », puisque Ferdinand Fouqué est vulcanologue de haut rang, et sera nommé en 1877 professeur au Collège de France, élu en 1881 à l’Académie des sciences. Les frères Le Cœur sont architectes, Jules est devenu artiste peintre, les Le Cœur ayant dans leurs connaissances et amitiés Auguste Renoir. Le premier ensemble de lettres concerne la période qui va du 9 août au 4 septembre 1870, le deuxième celle qui va du 5 septembre 1870 au 7 février 1871, le troisième celle qui va du 9 février au 10 mars 1871. Enfin, le recueil se termine par un épilogue : il s’agit d’une correspondance entre Ferdinand Fouqué et son ami Edouard Barbey, ayant lieu entre le 17 mars et le 15 septembre 1871. Napoléon III déclare la guerre à la Prusse en juillet 1870. Lorsque nous débutons la lecture de cette correspondance, la guerre a lieu depuis peu de semaines, mais les défaites françaises commencent. Début août, Ferdinand Fouqué est parti avec sa famille à Mortain, la mettant à l’abri des difficultés qu’il envisage. Ils correspondent quotidiennement avec Louise Le Cœur, restée dans la capitale et dirigeant la menuiserie. On plonge alors dans ce qu’est sa vie à Paris, tandis que les défaites se multiplient et que les
Fouqué suivent la guerre de leur province normande. Le lecteur verra avec un certain frisson les défaites se succéder et le Siège arriver, sous la plume de Louise surtout. Louise raconte la fuite des Parisiens pour la province, la fuite des habitants de l’est pour la capitale, puis celle des paysans du pourtour de Paris qui veulent rentrer dans la ville avec leurs bestiaux, que l’on trouve aux barrières – « Montrouge, Bourg-la-Reine, etc. commencent à arriver » écrit-elle à la fin du mois d’août-. Elle s’inquiète des denrées à stocker et de leur prix, elle se prépare au Siège. Louise est partout, elle s’occupe aussi de la menuiserie, dès août elle se consacre aux affaires et au commerce, elle recherche des travaux à effectuer, démarche pour faire des baraquements, des travaux pour les fortifications, va voir les hommes, les militaires qui pourraient lui donner des marchés, elle obtient de faire des barrières, notamment dans le Jardin des Plantes pour y parquer du bétail, elle achète du bois et le fait entrer dans Paris. Elle suit les sermons du pasteur Coquerel, elle le seconde dans son projet d’organiser une ambulance. Elle écrit, fait part de son quotidien, de ses préoccupations, et aussi de ses idées politiques ; Ferdinand partage avec elle son désaveu des militaires, son rejet de l’Empire, son opposition à Trochu. Le 4 septembre 1870, elle peut noter en tête de sa lettre « Nous voici en République », « on dit que tout s’est bien passé ». Ses correspondants, Ferdinand et Marie, suivent ces préparatifs, de loin ; ils ont à cœur de savoir si toutes les provisions sont faites, ils s’inquiètent de la grand-mère, et tiennent Louise au courant de leur vie de province : les mobiles, l’espoir de mettre sur pieds un corps de francs-tireurs, les rumeurs sur les espions prussiens, etc. Cependant Ferdinand, républicain et patriote convaincu, désire être utile à Paris pendant le Siège qu’au fond tous prévoient. Marie reste en province avec les enfants et sa belle-famille, Ferdinand rentre rue Humboldt. Ainsi se justifie le second ensemble de lettres, le plus important, 100 courriers dont la plus grosse partie est envoyée de la ville assiégée, par ballons, entre septembre 1870 et fin janvier 1871. Une dizaine de lettres est écrite début septembre, avant le début du Siège. Ferdinand Fouqué rend compte de l’activité en vue de l’encerclement ou de l’entrée des Prussiens dans la capitale, on ne sait pas encore. Il observe « les bourgeois et les gens riches » qui « filent » en grand nombre, se désolant de leur lâcheté, et multiplie les recommandations à sa femme dont il ne sait pas quand il la reverra : surveiller le travail des enfants, les éloigner du cléricalisme. Le mode de correspondance utilisé pendant les semaines et les mois qui suivent réveille à lui seul notre imaginaire de la guerre de 1870. Mais la réalité est rude : envoyer des lettres au poids le plus léger possible, par ballon monté, ne pas savoir si le correspondant (la correspondante, ici, Marie, restée à Mortain) les aura reçues, ne rien recevoir ou juste une ou deux dépêches arrivées de province par pigeons, quand la chance vous sourit, dépêches laconiques qui disent juste l’essentiel, jalouser un peu les amis qui ont eu plus de chance que vous… telles sont les notes qui rythment la vie rue Humboldt. Il faut saluer toutes ces fines annotations que nous offre Claire Tissot, qui nous font imaginer les départs des « Etats-Unis », du « Céleste », de « l’Armand-Barbès », ou des autres ballons, tandis que nous sommes déçus avec les connaissances de la famille devant leurs échecs à faire partir leurs ballons particuliers. Surtout, avec ce gros ensemble de lettres envoyées de Paris, nous vivons le Siège au jour le jour, suivant l’angoisse de Ferdinand et de Louise qui écrivent leur quotidien en ne recevant pas ou presque de réponse de Marie. Mais la situation est moins rude pour cette famille bourgeoise que pour beaucoup de Parisiens. C’est ce 11 que montrent bien des témoignages d’hommes et de femmes de milieux populaires. Ferdinand Fouqué voit ses journées rythmées par son travail dans deux ambulances, par la recherche de salpêtre et la e direction d’une équipe chargée de le gratter dans les caves du XIV, puis dans les alentours, dans le but de fabriquer de la poudre, par ses quêtes pour la fabrication de canons. La construction de baraquements continue, et s’y ajoute celle de brancards. La famille dispose de quoi se nourrir, les provisions sont faites, elle a des animaux dans le jardin, elle obtient aussi un approvisionnement par l’intermédiaire de l’ami Barbey. Certes, on se nourrit de cheval et le vieux chat Alphonse est finalement sacrifié, mais personne n’a faim. La famille a également de quoi se chauffer, elle a le bois de la menuiserie, entreposé dans les catacombes. Ferdinand vaccine son entourage contre la variole, qui sévit à Paris. Lorsque le bombardement commence, la chambre de la grand-mère, qui ne pourrait suivre dans un éventuel abri dans les catacombes, est protégée. Et les obus sifflent mais tombent plus loin. Ferdinand Fouqué parle peu des très grandes difficultés du Siège pour les plus pauvres. Il les voit, mais de loin, semble-t-il. Ainsi évoque-t-il, par exemple, les femmes faisant la queue dehors, devant les boucheries, fin novembre 1870, le gaz des particuliers coupé et le froid qui sévit à partir de la fin décembre, poussant « les pauvres gens » à abattre les arbres des boulevards et finalement, début janvier, la souffrance de ceux qui n’ont pas d’autre chose à manger que du pain ou de ce qui fait office de pain, la
famine qui pourrait arriver et qui aboutirait à la capitulation. Car, ce que l’on ressent au fil des lettres, c’est le découragement gagner. Le manque de confiance envers Trochu, les militaires, toutes les « vieilles croûtes » de l’Empire, les chefs « mous » est là dès le début. Mais les premières missives qui se réjouissent du patriotisme de Paris, du bon esprit public et de l’énergie des Parisiens, font place à la désolation face à l’incapacité à utiliser cette énergie et face à la mauvaise volonté des dirigeants, puis à l’accablement face aux échecs des sorties, à l’attitude de Trochu, mais aussi au désordre qui règne, à l’indiscipline de la Garde nationale, des mobiles et de la ligne, à la lâcheté généralisée. La signature de l’armistice le 28 janvier 1871 signe pour lui, comme pour le plus grand nombre des républicains patriotes, la honte et l’infamie. Le siège levé, Ferdinand Fouqué quitte Paris début février pour rejoindre sa famille, tandis que les Le Cœur restent dans la capitale. Ainsi s’explique le troisième ensemble de lettres, une correspondance s’établissant entre, d’un côté, Louise Le Cœur – et Félicité Le Cœur, la grand-mère – et, de l’autre, les Fouqué, en famille à Mortain. Ainsi Ferdinand Fouqué – et parfois sa femme – peuvent-ils s’épancher sur la province et sur les paysans normands, honnis par cet « intellectuel » parisien, qui croit en la République de la Raison. Quand Gaston Crémieux s’exclame « Majorité rurale, honte de la France » 12 devant l’Assemblée à majorité monarchiste qui conspue Garibaldi, Fouqué fait écho : les provinciaux ne sont que des lâches et des égoïstes, la Manche a Gambetta et la République en horreur, veut la paix à tout prix, et les paysans, qui détestent les Parisiens, se présentent sans vergogne comme les plus grandes victimes de la guerre ; les mobiles et soldats bretons qui refluent par Mortain ne sont que des ivrognes et des débandés... Rien d’étonnant dès lors que la famille se décide à regagner Paris en mars. C’est l’épilogue de ce recueil : 7 dernières lettres, alors que les Fouqué-Le Cœur, réunis à Paris, vivent l’insurrection du 18 Mars, et les débuts de la Commune, avant de fuir et de s’installer à Palaiseau à la mi-avril. La correspondance se fait avec Barbey, qui, pendant le Siège, a vécu avec sa femme dans la maison de la rue Humboldt ; 7 lettres seulement, mais l’on a pu voir les inquiétudes de Ferdinand Fouqué et de Louise Cœur face à l’extrême-gauche parisienne monter au fil des mois. Ferdinand le répète dans sa correspondance, il est favorable à une République « tranquille » et désapprouve les « républicains exaltés ». Il a horreur des « démagogues » et des « gens de Belleville », des agitateurs qui réclament « la Commune ». Et, à la veille de l’insurrection, il écrit : « Paris est tranquille, mais je m’attends prochainement à des émeutes », soulignant les affaires qui ne reprennent pas, la misère qui pourra pousser aux troubles, l’hostilité envers l’Assemblée, la volonté de l’armée et des conservateurs de réduire la capitale, le futur affrontement entre « les faubouriens de Paris » et les « ruraux de la province ». Quelques lettres de mars à avril nous montrent la mise en place de la Commune, les élections du 26 mars – où Fouqué s’abstient-, la ville coupée de la province, les combats au loin. Alors que les familles Fouqué – Le Cœur s’établissent à Palaiseau, seule l’infatigable Louise continue d’aller et venir à Paris, Ferdinand craignant comme beaucoup d’hommes qui « filent » d’être incorporé de force dans la Garde nationale. C’est par ses yeux qu’il voit la capitale : comme beaucoup de ceux qui y resteront tout en désapprouvant l’insurrection, il décrit une ville tranquille, les journaux ne disant « pas toujours bien la vérité » ; mais une ville de plus en plus déserte, où les boutiques ferment, et d’une grande « tristesse ». Parisien et républicain malgré tout, il attend qu’on « domp[te] Paris en perdant le moins de monde possible et en faisant subir aux Parisiens aussi le moins de pertes ». La dernière lettre date du 15 septembre, rien donc sur la « Semaine sanglante » de la fin mai, sur la « reprise en mains » dans la répression. Il y a pourtant une amertume qui clôt ce recueil, et que l’on garde en refermant le livre. La guerre, la fin du Second Empire, le Siège, l’insurrection et finalement la République encore « provisoire » vus du point de vue d’un bourgeois parisien foncièrement républicain : la touche finale prend des couleurs classiquement morales dans le souhait d’une réforme « des esprits et des mœurs ». Il y a plus : Ferdinand Fouqué le reconnaît, la République ne sera pas sociale. Si elle parvient à se maintenir, elle devra faire face à des « ouvriers déçus de leurs espérances ambitieuses » « prêts », à l’heure où il écrit, « à se jeter dans les bras du premier usurpateur venu ou dans tous les cas [qui] ne veulent prêter aucun appui à une république qui pour eux ne représente ni une augmentation de salaire, ni une diminution de travail ». Lisons le post-scriptum : « J’essaie avec quelques amis de fonder une bibliothèque populaire dans le e XIV arrondissement; réussirons-nous ? Je n’en sais rien ; et la bibliothèque, une fois fondée, servira-t-elle à quelque chose ? Je le sais moins encore. »…