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Paris, la Ville (1852-1870)

De
544 pages
Il ne s'agit pas ici d'une étude sur le Paris Haussmanien. La thèse de Jeanne Gaillard intègre aussi bien les projets d'urbanisme que les pratiques sociales, aussi bien les immeubles que leurs habitants, aussi bien la place faite dans la ville aux usines et aux ateliers que de développement des grands magasins, elle envisage également les aspects financiers et culturels. On retrouve implicitement une conception de l'histoire urbaine qui en fait une discipline de synthèse, une interprétation originale du développement urbain mais aussi de la société en général.
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PARIS, (1852

LA VILLE
-

1870)

La préparation de l'édition de ce livre a été intégralement faite dans le cadre de l'ancien Centre de Recherches Historiques sur la Ville, ex URA CNRS 1010. Sans le travail de dactylographie de Christiane Heckendorn, sans les corrections typographiques d'André Guth et sans la mise au net des cartes et des graphiques par Maxime Dondon, ce livre n'aurait pas vu le jour et cette réédition n'aurait pas été possible. Qu'ils soient remerciés pour le sérieux avec lequel ils ont mené à bien ce travail.

PARIS, LA VILLE
(1852-1870)

Jeanne Gaillard

Édition préparée
Florence Bourillon

par

et Jean-Luc Pinol

Ouvrage publié avec le concours du Centre d'Histoire de la France contemporaine et d'étude des croissances de l'Université Paris X Nanterre et du conseil scientifique de l'Université des Sciences Humaines de Strasbourg

L1Harmattan 5-7, rue de l'École Polytechnique 75005 Paris - FRANCE

L1Harmattan Inc. 55, rue Saint-Jacques Montréal (Qc) - CANADA H2Y 1Kg

Villes,
histoire, culture, société
Collection dirigée par Denis Menjot, professeur d'histoire médiévale, et par Jean-Luc Pinol, professeur d'histoire contemporaine.

La compréhension du monde urbain résulte à la fois des formes spatiales et des manières de vivre la ville. L'URACNRS'1010, Cultures, Arts et Sociétés des villes européennes associe des historiens, des historiens de l'Art et des architectes. Ellese propose de promouvoir du Moyen Âge à nos jours les recherches ':J'histoire urbaine européenne. Ouvrages parus:
Laurent Baridon, L'imaginaire scientifique de Viollet-le-Duc

Denis Menjot, Jean-lue
discrimination (XIIe -X)(!

Pinol (coord.), L.es immigrants et la ville, insertion, intégration,

siècles)

Catherine Coquery-Vidrovitch, Odile Goerg (coord.), La ville européenne outre mers: un modèle conquérant? xV" -X)(! siècles Denis Menjot (coord.), Les villesfrontière (Moyen Age-Époque moderne)
Danièle Voldman, Michel Bochaca, 1250-vers 1550) La reconstruction des villes françaises de 1940 à 1954. Histoire d'une politique (vers

La banlieue de Bordeaux. Formation d'une juridiction municipale suburbaine

Danielle Courtemanche, début du W siècle Denis Menjot, François-Joseph XVllf siècles
Rainer Hudemann,

Œuvrer pour la postérité.

Les testaments

parisiens des gens du roi au

Jean-Luc Ruggiu,

Pinol (coord.), Enjeux et expressions de la politique municipale Les élites nobliaires et la ville en France et en Angleterre
Walte!"_ (coord.), V iIIe5 et Guerres mondiales en Europe

aux XVlf
au

et

François

xxe siècle

Jeanne

Gaillard,

Paris, la ville (1852-1870)

Ouvrages
Urban History,

à paraÎtre:
Bibliographie d'Histoire urbaine, 1974-1997

URA CNRS n° 1010 Université des Sciences Humaines de Strasbourg 32, rue de l'Ail, 67000 STRASBOURG, Tél. : 03 88 22 13 01, Télécopie: 03 88 75 15 65 Photo de couverture : ~uste d'homme accoudé (vers 1467) Nicolas de Leyde. Musée de l'Œuvre Notre-Dame/Strasbourg, Photo: F. Zvardon. Saisie du texte: Christiane Heckendorn Maquette/mise en page: Maxime Dondon, Yannick Laurent, René Lorenceau. Illustrations/cartographie: Maxime Dondon, Yannick Laurent. Conception graphique couverture: Michel Renard.

(Ç)L'Harmattan, 1997 ISBN: 2-7384-6059-3

AVANT-PROPOS

De 1964 à son départ en retraite, en 1976, Jeanne Gaillard fut maître-assistante à l'Université de Nanterre. Elle y soutint en 1975 sa thèse d'État, Paris, la Ville (1852-1870), qui fut ensuite reproduite par l'Atelier de reproduction des thèses de

l'Université de LilleIIIet diffusée par la libraire Honoré Champion. C'est ce texte qui est aujourd'hui publié dans le présent ouvrage 1.
lorsque nous avons décidé de le publier dans la collection Villes, nous avions

pensé demander à Philippe Vigier une présentation. Sa disparition en a rendu le projet caduque. Laissons lui cependant la parole en reprenant des extraits du
texte2 qu'il avait écrit lors du décès accidentel de Jeanne Gaillard, le 19 septembre 1983. « Jeanne Gaillard était une personnalité exceptionnelle. Née en 1909, reçue en 1930 à l'Agrégation masculine d'histoire et de géographie, elle sera à vingttrois ans professeur de lettres supérieures au lycée de jeunes filles de Toulouse. Mais c'est la guerre et la Résistance - alors qu'elle enseigne à Paris depuis 1936,

au lycée Jules Ferry - qui vont la révéler à elle-même et aux autres. Quoi qu'elle ait toujours répugné par la suite comme la plupart des authentiques
-l

combattants

de l'ombre

-

à évoquer l'action aussi dangereuse qu'efficace qu'elle

a menée au sein de l'Université libre clandestine ou du Front National, tous ceux qui, comme moi, ont eu le privilège de travailler avec elle durant des années savent combien cette terrible épreuve l'avait marquée, dans son esprit comme dans sa chair. » la justification de cette nouvelle édition de la thèse de Jeanne Gaillard n'a pas à être faite. Cet ouvrage aurait mérité depuis longtemps de rencontrer de nouveaux lecteurs et l'aboutissement de ce projet, aujourd'hui, n'est que la réparation d'un

1. Le texte a été entièrement resaissi. Cela a permis de corriger certaines erreurs typographiques du tapuscrit initial. Par ailleurs, nous avons adopté la convention suivante: les arrondissements anciens sont écrits en chiffres arabes et les arrondissements nouveaux, après janvier 1860, sont écrits en chiffres romains. Pour ce qui est des cotes d'archives et de la bibliographie, voir p. IX. 2. Bulletin du Centre d'histoire de la France contemporaine, Université Paris X Nanterre, n° S, 1984, pp. 5-8.

Avant-propos

retard regrettable. véritable sens. Il convient de renouvellement
vues nouvelles...

Il faut,

cependant,

donner

à cette

nouvelle

parution

donner

son

renvoyait à une volonté insister sur les nouveaux champs explorés par ce travail. Philippe Vigier le notait: « parmi les nombreuses nouveau pacte" passé" entre l'atelier et la ville - mais un atelier profondément transformé, aussi bien dans ses techniques que dans sa localisation géographique...1 » Enfin, les résonances actuelles des analyses sur l'insertion urbaine ou sur la citoyenneté devraient trouver un écho attentif chez des lecteurs du XXe siècle finissant dominé par les difficultés des sociétés urbaines.
n

d'abord de dire en quo: cette recherche de l'histoire des villes et également

..

particulièrement

remarquable

était

l'étude

consacrée

au

La thèse de Jeanne Gaillard intègre aussi bien les projets d'urbanisme que les pratiques sociales, aussi bien les immeubles que leurs habitants, aussi bien la place faite dans la ville aux usines et aux ateliers que le développement des grands magasins, elle envisage aussi bien les aspects financiers que les aspects culturels d'une politique de la ville. On retrouve implicitement une conception de l'histoire urbaine qui en fait une discipline de synthèse, construisant par la confrontation de domaines de l'histoire trop souvent parcellisés, une interprétation originale du développement urbain mais aussi de la société en général. De plus, même si l'essentiel des développements porte sur ce qu'il est convenu d'appeler l'intraurbain, l'auteur n'oublie pas qu'elle étudie une capitale et que certains mouvements ne se comprennent qu'en Ips replaçant dans les flux et réseaux qui se constituent aux niveaux national et international. Pour mettre en œuvre une démarche si globale, Jeanne Gaillard fait confiance à son métier d'historienne. Voici un exemple de sa démarche: certaines hypothèses de départ de son travail découlaient de sa lecture de Maurice Halbwachs, et en particulier de son ouvrage La population et le tracé des voies à Parisdepuis un siècle. Selon l'ouvrage, les besoins de la « communauté humaine» qui constitue la ville sont satisfaits par l'ouverture de voies nouvelles et les pouvoirs publics, tout comme les spéculateurs, ne sont que les « agents» de la communauté. « La poussée vers l'Ouest du réseau de voirie répond donc, d'après cette interprétation, à l'évasion de la bourgeoisie hors de la ville, provoquée par les événements de 1848. Elle est le résultat de la peur sociale »2. Forte de ces hypothèses, Jeanne Gaillard qui, non seulement a le goût de l'archive mais qui en fait la base même de ses réflexions, est obligée, une fois dépouillés les états des montants de rôles de toute nature, les registres statistiques du cadastre, l'état des démolitions et constructions... de repenser la question. Son métier d'historienne l'oblige à conclure différemment. « Cette explication... suppose une soumission quasi automatique de l'État aux phénomènes collectifs et n'envisage même pas, en sens contraire, l'action de l'État sur la population.3 » Le cas n'est pas unique. Tout le livre est un plaidoyer pour le métier d'historien, un métier dont la ~péciflcité est la confrontation permanente des hypothèses et des archives. Cet amOJr du métier, y compris dans ses aspects les plus ingrats, n'implique en aucun cas une réduction des ambitions et le refus des
1.ldem.
2. Présente édition, 3. Idem. p. 41.

IV

Avant-propos

interprétations générales: tout au contraire, la fréquentation assidue des archives s'effectue avec la volonté de renouveler l'histoire des villes et la conviction que, plus que toutes les autres disciplines qui s'intéressent à l'urbain, l'histoire seule, et partant les historiens, sont à même d'opérer ce renouvellement. On peut y voir la manifestation de cet impérialisme souvent attribué aux historiens... Quoi qu'il en soit, et cela n'est pas sans lien avec la manière dont se faisait et se pensait l'histoire sociale dans le Nanterre des années 1970, Jeanne Gaillard entend donner une nouvelle cohérence à l'histoire des villes. Pour se faire, l'élément qui lui semble déterminant pour révèler le fonctionnement urbain, ce qui est « la voie privilégiée de la connaissance» pour approcher la personnalité urbaine est la politique. Que l'on comprenne bien: il ne s'agit en aucun cas de ce que l'on a pu appeler l'histoire politique événementielle mais plutôt de ce que l'on nommerait aujourd'hui le politique. Il s'agit de pratiquer « un mode d'investigation qui, remontant de la politique à la société découvre l'importance d'un être social sousjacent ~ux options politiques» ou encore de passer « par l'histoire chaude, celle du Second Empire, pour essayer d'atteindre une personnalité qui se dilue aux périodes froides ». Ainsi s'organise l'interaction entre l'analyse sociale et l'analyse politique. L'analyse des situations paroxystiques est seule à même de révéler les structures profondes d'une société. D'une certaine manière il s'agit de la transposition en histoire urbaine de l'analyse des crises économiques comme révélatrices des structures économiques et sociales dans la conception labroussienne. .. Ce faisant, elle prend ses distances avec la manière de faire l'histoire des villes telle qu'elle apparaît, à propos de Paris justement, dans l'œuvre de Marcel Poëte. Un seul ouvrage de ce dernier est cité dans la bibliographie, Une vie de cité, Paris de sa naissance a nos jours, mais on ne trouve aucune référence à son œuvre dans les notes infrapaginales. Face à l'organicisme et au vitalisme de Poëte, Jeanne Gaillard entend redonner aux acteurs - qu'il s'agisse des habitants, des pouvoirs publics, des propriétaires, des spéculateurs... toute leur part dans les transformations urbaines. De plus, alors qu'elle entend fonder sa démarche sur l'histoire chaude, Poëtt, lUI, valorise avant tout la continuité dans l'interprétation de l'évolution du tissu urbain et l'on a pu dire que les ruptures ne l'intéressaient pas'.

Il est certain personnel de Jeanne de Poëte - mais, toujours maîtrisés et

que ces Gaillard et c'est contrôlés

choix fondamentaux renvoient aussi à l'itinéraire - aux antipodes de celui de certains des épigones là sa force, les engagements de la militante sont par le métier de l'historienne.

Et cette historienne nous l'histoire du bâti parisien, populations.

apprend beaucoup. Aussi bien sur l'artisanat que sur aussi bien sur le commerce que sur la formation des

1. Sur Marcel Poëte, voir "ouvrage de Donatella Calabi, Marcel Poëte et l'histoire de la Ville, Paris, Années Vingt, à paraître dans la présente collection. Donatella Calabi y analyse les conceptions de Marcel Poëte en matière d'histoire de la ville; elle décrit aussi les réticences suscitées par sa démarche ou par celle de ses disciples, tel Pierre Lavedan. Elle montre les réserves manifestées par des historiens comme Lucien Febvre à l'occasion de compte-rendus dans les Annales d'histoire économique et sociale.

v

Avant-propos

Dans le domaine des relations de la ville et de l'atelier - Philippe Vigier insistait sur le fait que l'industrie n'avait pas tué l'atelier tout comme le Grand Magasin n'avait pas tué la boutique' - son apport est essentiel. Sont évoquées la pratique des « retours », ces envois de marchandises qui permettent à la France et à l'artisanat parisien de solder les importations en provenance de pays à l'économie faiblement commercialisée ou la formation professionnelle qui se pratique dans les différents métiers de l'artisanat2. A propos des liens que ce dernier entretient avec l'espace urbain, Jeanne Gaillard souligne l'importance des relations de proximité: « la proximité de la clientèle dans les quartiers centraux où fournisseurs et acheteurs ont leurs habitudes est un élément au moins aussi déterminant que le prix des loyers ou les commodités du logement. Plus l'industrie est petite, plus la fabrique est dispersée, plus le regroupement territorial s'impose pour faciliter les transactions... Beaucoupde fabricants,artisans ou ouvriersen chambre, peu importe, travaillent à la commande et souvent au jour le jour. Ils sont donc prêts à payer le prix du voisinage qui représente pour eux un gain de temps.3 » Changeant d'échelle d'analyse et passant du quartier et des relations de voisinage au commerce international, elle montre en quoi les projets et les intérêts des négociants et ceux des artisans peuvent parfois diverger. Elleen montre aussi les implications politiques et idéologiques: « Les négociants qui ne sont pas directement intéressés dans la fabrique parisienne tendent en effet à faire de Paris une sorte de plaque tournante chargée de redistribuer les produits de l'Europe occidentale, sans autre préoccupation que leur prix de revient. Et l'on voit se dessiner dans les dossiers de faillite la silhouette du négociant cosmopolite, souvent prussien, assisté d'un correspondant quelque part dans les régions rhénanes, chargés de créances à l'égard de la Suisse, de l'Allemagne et de l'Angleterre, et dont les débiteurs se trouvent dans des pays variés... On peut se demander s'il n'y a pas là une origine du chauvinisme populaire qui se dessine à la fin de l'Empire et qui fait contraste avec l'internationalisme quarante-huitard.4 » Lesdifférents métiers qui se pratiquent dans la villene sont pas tous exercés par les mêmes hommes. Provinciauxet Parisiens n'ont pas les mêmes activités.'Si l'on retrouve beaucoup de Parisienset de provinciaux à Belleville,c'est bien parce que la fabrique parisienne (passementerie, cordonnerie, aplatissement des cornes...) y a élu domicile. Ces provinciauxqui ne sont pas encore bien familiarisés avec la grande Villeeffraient. On tient là l'une des explications du remplacement des quartiers malades du centre par les faubourgs dans l'univers des craintes de la bourgeoisie. Décidément, en dépit des souhaits d'Émile Péreire, Paris n'est pas Londres... On sait que le poids des migrants installés dans la capitale est sans commune mesure avec ce qu'il est à Londres où les natifs de la Ville sont globalement plus défavorisés que les non-natifs. Selon Adna Weber, alors que sur les bords de la Tamise, l'immigration n'explique que 16 % de la croissance

S, 1984, 1. Bulletin du Centre d'histoire de la France contemporaine, Université Paris X Nanterre, n° pp. 5-8. Voir aussi l'hommage à Jeanne Gaillard dans le numéro 7, 1986, du même bulletin. 2. Voir présente édition p. 277 sqq. 3. Présente 4. Présente édition édition p. 317. p. 324.

VI

Avant-propos

urbaine, sur les bords de la Seine, près des deux tiers de la croissance sont dus à l'immigration 1... C'est précisément parce que Paris n'est pas Londres que les projets des Péreire pour transformer Paris en une grande place d'entrepôt échouent. A Émile Péreire qui considère que le chemin de fer de Ceinture mettra les entrepôts en relation avec les réseaux « c'est la Tamise à Londres, l'Océan au Havre et à Nantes... », la Chambre de commerce de Paris, hostile, réplique: «quand le transport par eau était long, il y avait intérêt à avoir la marchandise sous la main, mais aujourd'hui que les chemins de fer et la télégraphie électrique permettent des communications rapides, il y a au contraire intérêt à laisser le plus longtemps possible les marchandises dans les entrepôts des ports de mer où elles peuvent être facilement dirigées sur Paris ou réexportées au besoin »2. Cette thèse soutenue il y a plus de vingt ans a de nombreuses résonances actuelles et cette réédition n'est pas sans lien avec certains débats d'aujourd'hui. Le livre s'ouvre sur un chapitre intitulé « La crise urbaine». Aujourd'hui la crise urbaine est partout, et cette omniprésence n'est pas toujours un gage de la pertinence du concept. Claude Liauzu soulignait d'ailleurs que l'emploi de l'expression crise urbaine démontrait avant tout l'existence « d'un ensemble de mutations et de déséquilibres que nous ne parvenons pas à interpréter ni à réguler »3. Il n'en va pas de même dans l'ouvrage de Jeanne Gaillard écrit au sortir des Trente Glorieuses. Le mot était alors moins galvaudé qu'aujourd'hui et certains pensaient en raison de la croissance, à ranger au même qu'il était - le mot crise -, magasin des accessoires. Face au flou qui caractérise le terme aujourd'hui, Jeanne Gaillard définit avec précision ce qu'elle entend par crise urbaine dans le Paris des années 1840. La crise naÎt d'un entassement de plus en plus perçu comme insupportable. L'entassement renvoie autant à celui des hommes qu'à celui des fonctions et comme dans le théâtre classique tout se noue en un seul et même lieu, dans un centre délimité par les Boulevards et la Cité, l'Hôtel de Ville et le Palais Royal. Surcharge des fonctions et surcharge démographique entraÎnent la où s'agglutinent dégénérescence du centre - des pentes de Sainte-Geneviève ferrailleurs et chiffonniers au quartier des Arcis où se multiplient garnis, cabarets à toute modernisation. Des quartiers et maisons de tolérr1nce - et s'opposent entiers se ferment sur eux-mêmes, deviennent un obstacle à la circulation, bloquent la pénétration des forces de l'ordre et menacent directement les centres Cette vitaux - les Halles, la Banque, Les Messageries, la Poste - de la capitale. situation ne devient intolérable qu'avec les événements de 1848 car jusque là les théories favorables à la concentration fonctionnelle dans le centre dominent. Ce que Jeanne Gaillard appelle la crise urbaine, à la différence du flou qui entoure la même expression aujourd' hui, renvoie bien à une série de symptômes bien identifiables et bien identifiés.

1. WEBER (Adna Ferrin), The Growth of Cities in the Nineteenth réédition de 1968, p. 240. 2. Présente 3. Le Monde édition, p. 371 et p. 379. Manière de voir n° 13, octobre 1991, diplomatique,

Century, 1899, Cornell University

Press,

« La ville partout

et partout

en crise »,

p.10.

VII

Avant-propos

Plus fondamentalem,e.nt encore, l'ouvrage de Jeanne Gaillard est une interrogation sur le processus d'insertion urbaine et une réflexion sur la citoyenneté. Parmi les facteurs de l'insertion urbaine qu'elle explore, Jeanne Gaillard analyse le rôle de l'École ou celui de l'assistance, deux domaines qui, au terme de son analyse, semblent moins pertinents pour expliquer la réussite de l'insertion - mais le lecteur profitera de développements stimulants sur les è mutations de l'hôpital ou de ~. col~ -..,que la transformation des habitudes alimentaires Le changement des habitudes alimentaires, leur unification progressive doit beaucoup au restaurant à prix fixe. Ce genre d'établissement développe, entre les Boulevards et la rue de Rivoli,entre les Halleset la rue de la Paix, un menu type - potage, trois plats au choix, dessert et vin compris - qui rapproche les manières de table des bourgeois et des ouvriers en blouse. « Entre les menus à 18 sous et les menus à 2F, la différence est en effet de qualité, non de nature, elle concerne la valeur des mets mais non point leur préparation ni leur ordonnance. »1 Le prix fixe est bien un des éléments constitutifs du melting pot parisien. Par ailleurs, elle souligne bien que les traditions c.ulinairesrégionales ont dû disparaître en tant que telles pour qu'émergent les éléments d'une intégration
nécessaire2.

Enfin, ce livre souligne la formidable force d'assimilation de Paris qui « naturalise les marginaux projetés aux quatre coins de la Villepar les destructions mais [qui] assimile aussi les immigrés qui sont beaucoup trop nombreux et les " villageois" des bourgs annexés à la capitale... Les uns et les autres deviennent des Parisiens à part entière... pas seulement des Parisiens mais des citoyens de Paris3». Les éléments matériels de l'intégration urbaine ne sont rien sans participation à la politique de la cité. Et la dimension culturelle de la citoyenneté est fortement soulignée par Jeanne Gaillard. S'interrogeant sur la possibilité de l'émergence d'une culture populaire, elle met en avant le renforcement de la laïcité opérée par le préfet de Napoléon III au détriment d'une Église dont l'implantation urbaine reste considérable. « Ce que l'Égliseperd, l'État ne le gagne point et le ciment chrétien qui continuait d'assurer la cohérence du corps urbain... s'effrite4. » Le paradoxe, ou le résultat d'un certain échec d'Haussmann qui voulait transformer la Villepour transformer ses habitants, est bien dans cette dimension politique. En renforçant la laïcité, il a contribué à faire des Parisiens des citoyens mais ce faisant, ila renforcé l'idée républicaine et, à terme, la République... Florence Bourillon, Jean-Luc Pinol

1. Présente 2. idem, 3. idem, 4. idem,

édition

p. 189.

p. 169. p. 8. pp. 252-253.

VIII

AVERTISSEMENT

SUR LES SOURCES

ET lA BIBLIOGRAPHIE

Il était impossible de publier l'ensemble de la bibliographie telle qu'elle se présente dans l'ouvrage de Jeanne Gaillard. Nous avons donc été conduits à faire certains choix et nous avons cherché à respecter le plus possible les motifs des options que l'auteur précise dans son introduction. Jeanne Gaillard, en effet, évoque dans un premier temps, la nature des documents et distingue les sources statistiques des textes narratifs et descriptifs. Elle précise dans un second temps que ce classement induit une méthode particulière d'exploitation. Elle signale ainsi que « les premières [ont] été utilisées comme il se doit pour définir les phénomènes dans leur ensemble, les secondes sont intervenues après COuP» et ajoute en ce qui concerne les récits et descriptions: « nous leur avons parfois demandé des précisions sur un point de détail, mais le plus souvent c'est la vision ou l'interprétation du phénomène étudié qui a retenu notre attention ». Nous avons donc décidé de publier les seconde, troisième et quatrième parties de la bibliographie intégralement et de nous en tenir à la présentation et au classement ainsi proposés. En revanche, nous avons renoncé à la publication de la première partie constituée des « ouvrages et études utilisées dans ce travail». La bibliographie présentée est assez ancienne et nous n'avions aucune raison de la remettre à jour. Jeanne Gaillard regrette la faible production d'ouvrages méthodologiques ou de travaux d'histoire urbaine. Il nous a semblé que cette omission rendrait mieux compte de Ilélan donné à l'histoire l:Jrbaine dans les dernières décennies, en partie suscité par les travaux de l'auteur elle-même. On retrouvera par ailleurs, dans les notes les références des ouvrages qui ont été le plus souvent utilisés. Ces choix étant faits, il nous est resté à les mettre en place. Les références et les cotes des ouvrages imprimés anciens, statistiques ou narratifs ont été vérifiées. Elles ont été systématiquement reportées, en particulier lorsque les ouvrages ont été retrouvés dans (':=aIJtre~dépôts que ceux qui étaient indiqués. Le plus souvent, nous nous sommes efforcés de présenter de la même manière les références dans le texte et dans la bibliographie. La quête étant un travail de longue haleine, il a pu nous échapper quelques différences. Le même effort a été mené pour les références des sources dans les grands dépôts d'archives. Leur présentation est en principe la même dans le texte et la

Avertissement

bibliographie. Cela n'a cependant pas toujours été possible. En effet, un certain nombre de références ne se trouvent pas dans la bibliographie. Pour cette raison, nous avons laissé la référence seule dans les notes sans indiquer l'intitulé du document dont il s'agit. Ilparaissait impossible de tout revoir et les références des ensembles de sources semblaient correctes. De plus, il est arrivé que les documents consultés par Jeanne Gaillard pendant ses recherches et avant que la thèse ne soit terminée, aient été reclassés. Or, la présentation qui en est faite dans les notes et dans les tableaux correspond aux anciens classements et celle qui est faite dans la bibliographie est celle des nouveaux... Un simple tableau de correspondance aurait pu suffire. Malheureusement certaines séries ont été incomplètement reprises. Le considérable travail d'inventaires opéré depuis le transfert des Archivesde la Seine boulevard Serrurier, et la décision de conserver les anciennes cotes, permet aujourd'hui d'y voir plus clair. Il reste que nous avons, avec l'accord des conservateurs des Archives de la Seine, conservé précédé de AS, les cotes anciennes indiquées dans les notes et les tableaux et figuré dans le tableau des correspondances les cotes nouvelles précédées de .AD75 (Archives départementales 75). Par ailleurs, certaines séries ont été démultipliées, en particulier la série DP. Nous avons signalé, le plus souvent possible, dans les notes et dans les tableaux après la cote générique AS DP, l'intitulé des documents, et ce d'autant plus volontiers que la série D7P2 était clairement présentée dans l'ensemble du volume. Enfin, certaines cotes renvoyaient à des catalogues très anciens ou introuvables et nous devons à l'obligeance du personnel des Archives, au prix de déplacements dans les travées, de les avoir retrouvés. Tableau des correspondances aux Archives de la Seine*
Cotes anciennes
AS DP2 AS DP4 AS D2P2 12 AS DP2 37-38

Nouvelles cotes
AD75 D3P2 AD75 D2P4 AD75 D2P2 12 AD75 D3P4

Intitulé

du document des rOles de toute classement nature directes par

Ëtats du montant Calepins Rapport Registre industriels;

par quartier

des directeurs statistique

des Contributions classement

du cadastre;

notice...
AS D7P2
AD75 D7P2

arrondissement

et par quartier et constructions d'impôts classement par arrondissement entraînant

Ëtat des démolitions c:es nlodifications

ASVD6 ASVbis
AS VII DI 20

selon les documents AD75 VD6 ou AD75 Vbis AD75 quater 37/38/39

Fonds des mairies;

Conseil

municipal

de Grenelle

* La présentation

des documents

suit l'ordre

de la bibliographie

dans la thèse.

x

INTRODUCTION

entrent bien dans le cercle de "mes préoccupations. Mais si j'ai puisé largement dans les travaux qui en traitent, mon sujet proprement dit c'est la Ville, la Ville, corps social indissociable en dépit des disparités internes qui sont parties de sa cohérence globale, communauté humaine dont la réalité s'impose à l'histoire aussi fermement que les faits de classe. Pourquoi avoir choisi comme cadre d'étude une période aussi chargée d'histoire et aussi courte que le Second Empire pour essayer d'atteindre les faits structurels qui sont d'une autre dimension chronologique? Cela d'abord mérite explication. les ethnologues ont d'autres moyens d'investigation. les mythes et les rites, si compliqués soient-ils, sont pour eux la voie directe qui mène à la connaissance des sociétés primitives. Mais dans les sociétés contemporaines, sociétés libres et laïques, sans rites visibles, l'approche de la personnalité urbaine doit être nécessairement autre. la politique devient alors une voie privilégiée de connaissance. Notre travail n'a pas de meilleure référence que les travaux de Paul Bois et ceux de Maurice Agulhon. l'un pour les villages de Provence, l'autre pour les pays de l'Quest, ont pratiqué un mode d'investigation qui, remontant de la politique à la société découvre l'importance d'un être social profond sous-jacent aux options politiques. Comme eux, nous sommes passés par l'histoire chaude, celle du Second Empire, pour essayer d'atteindre une personnalité qui se dilue aux périodes froides dans les routines significatives sans doute mais difficiles à saisir et plus encore à interpréter. y a d'autres raisons à notre choix. Nous ne croyons pas à un fait urbain " immuable, inaccessible à l'évolution sous toutes ses formes. l'histoire compose en effet aux villes une personnalité aussi résistante, aussi consubstantielle au phénomène urbain que les mythes religieux le sont aux sociétés primitives. De sorte que l'on peut comparer mutatis mutandis le trouble jeté par les travaux d'Haussmann dans la vie de la capitale à celui que les Jésuites ont provoqué parmi les Indiens Bororo en changeant simplement la disposition de leurs huttes. La comparaison ne va pas au-delà, les Indiens Bororo ayant refusé d'entrer dans l'Histoire alors que les Parisiens du XI~ siècle empruntaient, eux, la voie d'une

Je me dois avant toute chose de justifier les choix qui ont été les miens dans ce travail et d'expliciter mes intentions. le lecteur pourrait croire en effet, sur la foi du titre, à une nouvelle étude sur Haussmann et ses travaux. n'en est rien. Haussmann et l'urbanisme parisien

difficileadaptation à l'âge industriel.

Introduction

A vrai dire, celle-ci était déjà en train depuis le début du siècle, mais le Second Empire en a pressé le mouvement comme peut le faire un maître d' œuvre qui condense en cinq actes la tragédie de toute une vie. En 18 ans, la Ville a dû changer de forme, voire de mode de vie et d'activités. La mise en question n'a épargné aucun domaine, elle s'est posée à toutes les catégories sociales, affectant le langage aberrant de l'emploi, du logement, de la famille, que sais-je encore? La modernisation cependant n'explique pas tout. Aucun déterminisme étroit, obligatoire, dont les personnages ne seraient que les agents inconscients, n'en prescrit les formes, les modalités et les rythmes. En d'autres termes, l'haussmannisation n'était pas la seule alternative possible au vieillissement parisien. A travers son œuvre parisienne, le gouvernement de l'Empire poursuit sa propre modernisation. Plus précisément, il est à la recherche des moyens propres à rendre gouvernable une Ville qui ne l'est pas. ('est l'entrecroisement des fins qui rend compte des subtilités de l'histoire parisienne à l'époque où nous l'étudions. Les motifs économiques et politiques interfèrent en effet sans qu'il soit toujours possible de les distinguer. Sans doute, si l'on s'en tient aux sources officielles, l'haus.smannisation peut apparaître comme une innocente entreprise d'assainissement. Mais il n'aurait pas 1 été besoin, comme préfet alors, d'un « animal de race féline de grande taille» si l'on avait voulu simplement un administrateur ou même un urbaniste. Il existe sur les intentions profondes des pouvoirs publics quelques lettres autographes de Napoléon IIIconservées dans les papiers Rouher qui sont très significatives, mais de tels documents sont extrêmement rares. En leur absence, nous nous en sommes tenus à des rapprochements continus mais pas seulement entre les mesures gouvernementales et leurs effets mais surtout entre les mesures gouvernementales d'ordres divers dont nous avons supposé qu'elles constituaient un corpus révélateur. Les percées, le système des concessions, l'utilisation des terrains riverains, nous sont apparus comme des données conjointes; de même le système de l'assistance publique et la politique scolaire comme deux chapitres distincts d'une même politique sociale, etc. Obligés de nous en tenir à des divisions classiques ou presque pour la commodité de la lecture, nous avons donc réintroduit à l'intérieur de nos différents chapitres, chaque fois que cela nous paraissait possible, la référence à la mutation d'ensemble que nous supposions présente à l'esprit des autorités, lorsqu'elles agissaient dans un domaine particulier. D'autres diront si nous avons su éviter les rapprochements abusifs, les déductions téméraires, et si la cohérence d'ensemble par laquelle nous nous efforçons de justifier notre propos n'était qu'un argument précaire. Nous avons donc été amenés à mettre l'accent sur une dépossession que la croissance urbaine et les politiques ultérieures ne feront qu'accentuer. L'haussmannisation prive en effet les citadins de leur milieu. Elle les enlève à une culture d'autant plus nécessaire pour eux que l'école et l'église sont dans le Paris du Second Empire des sortes de pièces rapportées et fragile~ moins significatives
1. Duc de PERSIGNY, Mémoires, Plon, 1896.

2. Les églises et les écoles sont encore très peu nombreuses dans les quartiers de peuplement nouveau et leur densité est faible. Elles patissent en outre d'être des lieux séparés. Les usagers les plus lucides en ont conscience et les tentatives d'enseignement mutuel avant 1848, les efforts de l'Ëglise pour multiplier les visites aux pauvres et pour implanter des Maisons de Bienfaisancedans les quartiers ouvriers montrent une volonté de rejoindre le milieu populaire.

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Introduction

que l'atelier, la rue, les « salles» (de réunion), le marchand de vin. La perturbation et la nostalgie qui en résultent sont telles que sitôt l'Empire tombé, les Parisiens de la périphérie descendent vers l'Hôtel de Ville'. La reconquête d'un centre dont ils ont été chassés par les travaux n'est pas leur objectif le plus important. Mais il nous paraît incontestable qu'ils poursuivent par-delà, la reconquête d'une personnalité niée par l'Empire et dont les vieux quartiers de l'ancien Paris sont à la fois le lieu et le symbole. Cette dépossession qui nous paraît une donnée importante de la crise de civilisation actuelle, a été sous-estimée par l'Histoire mais elle est bien connue des sociologues et des urbanistes. « La Ville », écrit Françoise Choay dans une étude intéressante sur l'espace urbain2, «cesse d'être pour l'individu un référent global» dès l'époque dont nous parlons. Disons que le citoyen cesse de considérer la Ville comme sienne, qu'il cesse justement d'être un citoyen pour devenir un habitant de Paris, et même un « paysan» de Paris réfugié dans un quartier-village qui reste, lui, à sa mesure3. Il apparaît cependant que, trop sensible aux nostalgies poétiques: « le vieux Paris n'est plus [...J la forme d'une ville change plus vite hélas que le cœur d'un mortel »4, l'histoire a peut-être trop privilégié l'aspect « modernisation» de l'œuvre d'Haussmann. L'haussmannisation en effet, est moins une victoire sur le passé qu'elle n'est une victoire sur d'autres présents. Revenons sur le fait- urbain évoqué au début de cette introduction. Si l'épisode impérial est, dans l'histoire de Paris, un épisode dramatique au sens étymologique du mot, c'est que par derrière les façades délabrées et les structures désuètes, l'action préfectorale s'en prend à une communauté vivante et ne se borne pas à détruire ce qui est déjà mort ou sur le point de l'être. Le Paris du Second Empire n'est pas une Ville figée dans le passé, paralysée par la vieillesse. Il est au contraire d'une singulière jeunesse et la « maladie» urbaine, si excellement décrite par Louis Chevalier dans ses aspects divers, n'est pas une maladie de la décrépitude. Surpeuplement, misère, surmortalité doivent être interprétés comme des symptômes d'une croissance anarchique mais certaine. La Ville et les gens de cette époque prospèrent également au prix d'un gaspillage de forces considérable malgré une apparente économie. En regard de la « maladie» parisienne, l'équité historique veut que l'on évoque la jeunesse de la population, la prospérité de la fabrique et son renouvellement, l'accumulation des capitaux, l'implantation de la grande industrie, toutes preuves indubitables de la vitalité profonde de la Ville. Cette vitalité se manifestera de façon particulièrement remarquable encore sous l'Empire, soit par l'opposition que la Ville mène contre l'autorité préfectorale, soit par la contribution qu'elle lui apporte. Quant à Haussmann, il mise dans tous les cas sur la vitalité urbaine et les faits lui donnent raison.

1. L'~mportance de ces marches 1871, Seuil, 1971. 2. CHOAY(Françoise), Seuil, 1973. « Sémiologie

vers l'Hôtel

de Ville a été signalée », BAIRD (George), d'une enquête

par ROUGERIE (Jacques), BANHAM (Reyner), réalisée dans

Paris libre,

et Urbanisme à propos

Le sens de la Ville,

3. Référence citée par CHOAY (Françoise) par Henri Coing. 4. BAUDELAIRE (Charles), « Le Cygne»,

le XIIIe arrondissement

Les Fleurs du Mal.

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Introduction

Détruit-il les « ghettos» du centre, la Cité, le quartier des Arcis, l'enclos Saint-Jean, la Petite Pologne, j'en passe... les quartiers les plus divers absorbent leur supplément de maçons et de chiffonniers sans qu'il en résulte un supplément de crimes et de perversion. La capacité d'assimilation de la Ville est alors particulièrement remarquable. Non seulement Paris naturalise les marginaux projetés aux quatre coins de la Ville par les destructions, mais il assimile aussi les immigrés qui sont beaucoup trop nombreux, et les « villageois» des bourgs annexés à la capitale en 1859. Les uns et les autres deviennent des Parisiens à part entière en l'espace de quelques années. Il y a donc eu rénovation plutôt que renouvellement. Plus précisément, l'œuvre impériale a libéré des forces qui ne demandaient qu'à vivre. Le phénomène le plus intéressant de l'histoire parisienne sous le Second Empire, c'est bien l'insertion des forces anciennes dans la vie urbaine, leur réutilisation au profit d'un modernisme dont les perspectives étaient élargies par l'industrie. C'est la persistance d'un «milieu» qui témoigne de facultés d'adaptation assez prodigieuses pour assurer la continuité de la personnalité urbaine, pour l'imposer aux forces sauvages apportées par l'immigration, pour plier le modernisme lui-même aux traditions de la Ville. Le grand magasin n'est donc pas venu à bout de la boutique, l'usine n'a pas supplanté l'atelier, mais l'atelier et la boutique ont continué de prospérer, tandis que les provinciaux continuaient de venir à Paris et Paris d'en faire des Parisiens... n'est pas jusqu'à la vivacité de l'opposition parisienne qui ne puisse " s'expliquer par la persistance d'une personnalité urbaine. La majorité politique que la Révolution française a reconnue aux villes n'a pas de meilleurs supporters à l'époque du Second Empire que ces populations au parisianisme récent. Elles réclament non seulement le droit à la Ville; elles veulent que les habitants de Paris ne soient pas seulement des Parisiens mais des citoyens de Paris. Peu importe ici la façon dont est conçue cette citoyenneté, sous la forme d'une municipalité élue ou d'une « commune» populaire assortie d'assemblées de quartiers à la mode de 93. L'important pour notre propos est de constater l'accord sur le principe ,d'une personnalité urbaine et par-delà la jonction du passé au présent. Il ne s'en est pas moins produit un tournant décisif dans l'histoire urbaine au cours de l'Empire. Une bataille de dix-huit ans a suffi pour infléchir l'histoire de Paris. Nous daterions volontiers du proconsulat d'Haussmann la défaite profonde de ces sans-culottes qui, ayant survécu quelque cinquante ans à leur sort de 93, perdent le terrain municipal-favorable à l'épanouissement de leur civisme complexe. Il leur faudra chercher d'autres espaces de nature sociale, où celui-ci puisse s'accomplir, et c'est Haussmann encore qUI précipite un embourgeoisement, inévitable sans doute, mais qui, sous un autre régime, se serait sans doute produit dans d'autres conditions.

8

Première

partie

L'URBANISME PARISIEN À L'HEURE D'HAUSSMANN

PARIS

LA GRAND'VILLE

Disons-le d'emblée: pour expliquer l'œuvre de rénovation urbaine accomplie à Paris sous le Second Empire nous ferons très peu référence aux projets d'urbanisme des socialistes utopiques. Ces projets prouvent seulement que la rénovation urbaine est à l'ordre du jour et c'est bien ce qu'entend Pinkney1 lorsqu'il s'y reporte dans ses études sur l'haussmannisation. Mais il est trop évident qu'Haussmann en transformant Paris n'a pas voulu ajouter un chapitre aux sociologies urbaines de la première moitié du siècle et que telle n'était pas non plus l'intention de l'empereur auquel appartient la pensée première des travaux. L'un et l'autre, en effet, faisaient œuvre politique comme nous le montrerons dans les chapitres qui suÏ'.t~nt. Nos références es~entielles pour juger l'œuvre d'Haussmannn ne relèvent pas non plus des traditions esthétiques... Certes l'empereur et son préfet ont de voulu embellir Paris, mais leur projet - même modernisé - leur interdisait s'en tenir aux modèles d'urbanisme légués par le XVIIIe siècle et dont s'était encore inspirée la Monarchie de Juillet2. La différence à nos yeux est
1. PINKNEY (David), Sur la filiation Napoléon entre /11and the rebuilding of Paris, utopique et les travaux Princeton, de Paris Princeton university Press, Pierre 1958.

la pensée

on lira également

Lavedan,

Histoire de l'Urbanisme à Paris, APHP, Hachette, 1975 dont le point de vue me paraît plus riche. Les références utilisées par PINKNEY (David) et celle de LAVEDAN (Pierre) sont à peu près les mêmes, Le
Globe saint simonien, FOURIER, OWEN; mais les textes cités par LAVEDAN (Pierre), les illustrations reproduit montrent à l'évidence que les utopistes pensent à la ville et à la civilisation industrielle manière très générale et non point spécifiquement à Paris. qu'il d'une

Il ressort en outre des textes cités par Pierre Lavedan que les socialistes de la première moitié du siècle poursuivent à travers leur projet celui de changer la société. CHEVALIER (Michel) dans Le Globe voudrait par exemple, que le chef de l'État et sa famille prennent la pelle et la pioche et travaillent avec les simples citoyens aux travaux urbains. On pense invinciblement Empire. D'ailleurs aux samedis Michel rouges de Lénine lui-même qui sont n'en parle absolument plus dans hors de question les années 1860. sous le Second Chevalier

2. En réalité, les travaux Les grandes avenues

appartiennent
au début secteur.

de la Monarchie de Juillet étant modestes, l'imitation des quartiers de l'École militaire et des Invalides, à l'État et le Conseil municipal n'a pas le droit d'y toucher. seulE3meqt

du XVIIIe siècle l'est aussi. ouvertes autour de 1770 Elles seront cédées à la Ville de parfaire le réseau

du Second Empire

et c'est l'Empire

qui se chargera

dans ce

La filiation XVIIIe siècle, Premier Empire, Monarchie de Juillet, Second Empire peut cependant être observée, rue Soufflot. Cette rue avait été expressement prévue pour mettre en valeur le Panthéon, vers 1760, mais son ouverture a étp. décidée en l'an III seulement par un décret du 24 Frimaire. Le Premier Empire en a commencé la réalisation et la Monarchie de Juillet a décidé de prolonger le

Paris

la grand'ville

fondamentale entre les percées polyétoilées de l'Empire et les belles perspectives parisiennes à trois branches qui répètent celles de Versailles. S'il nous faut absolument rattacher l'urbanisme de Napoléon IIIà une tradition antérieure, ce sont les plans d'ensemble du Premier Empire qui nous viennent à l'esprit et nous ne croyons pas que la filiation - d'ordre politique tout autant qu'esthétique soit fortuite. Cependant pour expliquerle faible renouvellementde l'urbanismeparisien avant le Second Empire, il ne faut pas accuser l'indigence des conceptions artistiques ou techniques mais bien une certaine inhibition. Prenons la Restauration: on lui doit l'achèvement des canaux parisiens entrepris par le Premier Empire, des lotissements importants dans le Nord de la capitale, du quartier de l'Europe au quartier Poissonnière, le premier pont « en fil de fer» de Paris, celui de l'Archevêché'. La Restauration n'en a pas moins la disgrâce de demeurer dans l'histoire de l'urbanisme parisien comme responsable de la triste Chapelle Expiatoireconstruite par Percier et Fontaine à la mémoire de Louis XVI et de Marie-Antoinette, monument qui désole toujours le square LouisXVIactuel (en bordure du boulevard Haussmann). Bien que n'ayant manqué ni d'argent ni d'artiste, la première moitié du Xlxe siècle, de 1815 à 1850, a en effet manqué de style parce qu'elle manquait d'intentions véritablement novatrices. Le talent de ses architectes n'est pas en cause mais bien la politique de ses régimes successifs. En fait, presque avec les mêmes architectes et les mêmes urbanistes - au moins au début - le Second Empirea fait tout autre chose que les régimes précédents. Il a donné leur chance aux Labrouste, aux Baltard, aux Horeau, qui dès la Monarchie de Juillet, en pleine mode médiévale, inventaient des formes nouvelles adaptées à ces nouveaux matériaux que sont' le fer et la fonte. L'œuvre de ces architectes eut été plus que modeste sans l'Empire car elle appelait et supposait également un renouvellement de l'espace urbain que les pouvoirs publics ne leur fournissaient point. Pour qu'ils s'imposent et qu'ils imposent dans Paris un nouveau mode de construction publique, une ordonnance spatiale nouvelle, il a fallu d'abord que l'Exposition Universelle londonienne de 1850 les consacre2. a fallu ensuite que " l'Empereur préfère leur architecture3. Ces conditions préalables remplies, ils ont
segment déjà ouvert. Mais c'est le Second Empire qui a donné à la rue Soufflot ses belles dimensions actuelles. La rue avait jusqu'alors douze mètres de large! Voir La Nomenclature des voies publiques et privées, Imprimerie Nationale, 1951. 1. À vrai dire, le Pont des Arts date de 1803 mais c'est une simple passerelle. L'utilisation du métal pour les ponts était d'une telle nouveauté à Paris sous la Restauration que le pont de l'Archevêché a paru mériter une mention particulière au Guide Richard de 1828. Cependant le décret de 1827 auquel on doit sa construction prescrivait aussi la construction du Pont d'Arcole et des Invalides pour lesquels on employa également « le fil de fer». Voir POETE (Marcel), Une vie de cité: Paris de sa naissance à nos , jours, t. IV, 1931. 2. Dans un premier temps en effet, Napoléon IIIet Haussmann s'adressent à des architectes consacrés pour les travaux de Paris et les constructions monumentales, Henri Labrouste, chargé de construire la grande salle de lecture de la Bibliothèque Nationale et Hector Horeau, coauteur des Halles avec Baltard sont nés en 1801 ; Ignace Hittorff qui a conçu l'ordonnance de la place de l'Ëtoile est né, lui, en 1792. C'est autour de 1860 qu'une seconde génération entre en lice: Charles Garnier a 35 ans lorsqu'en 1860, son projet est retenu pour le nouvel Opéra. 3. Le fer et la fonte d'utilisation fréquente pour les batiments d'importance à l'époque de la Monarchie

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alors imaginé un urbanisme de type nouveau adapté aux édifices modernes qu'ils avaient conçus. Etcela a donné le quartier des Halleset celui de l'Opéra. Il n'en reste pas moins que l'architecture moderne ou renouvelée d'après 1850, comme les percées impériales, ne sont que le truchement par lequel l'Empire exprime sa volonté de changer d'époque. Ces réflexions nous ramènent à notre propre démarche. A notre sens en effet, l'urbanisme napoléonien est d'abord confronté à des problèmes d'une autre nature qu'esthétique et qui tous se ramènent au rôle capital de Paris. Ces problèmes, l'Empire leur oppose des solutions qui elles non plus, ne sont pas toutes d'ordre architectural ou urbain, loin de là, puisque, outre la création d'un grand réseau de voirie et d'une œuvre monumentale importante, il réalise l'annexion des bourgs de banlieue à l'ancien Paris et qu'il engage contre l'industrie un combat destiné à rejeter celle-cihors de la Ville. C'est dire que l'unité profonde de l'haussmannisation n'est pas dans I.es moyens, elle est dans les intentions. Il ne s'ensuit pas que l'œuvre ait été claire à ses auteurs dès le départ. L'évolution dans la conception des réseaux telle que nous la décrivons dans les chapitres qui suivent montre au contraire qu'elle s'engendrait elle-même et se modifiait en se faisant. De sorte que, le temps aidant, l'urbanisme parisien devenait de plus en plus une œuvre collective et de moins en moins une œuvre gouvernementale à proprement parler. Ilne faut donc pas s'étonner qu'il double de façon significative et éclairante l'évolution selon laquelle le régime s'est engagé dans la voie libérale autour des années 1860.

La crise urbaine
Les grands travaux d'Haussmann ne sont point nés seulement d'une volonté abstraite de grandeur. Ils n'ont pas été entrepris essentiellement pour résorber la grande dépression économique commencée en 1847 et dont les effets se font encore sentir au début de l'Empire. Ils sont nés de la crise urbaine elle-même. La crise, de nature structurelle, se manifeste en effet par l'entassement de la population dans les quartiers centraux de la capitale où la densité atteint jusqu'à 15 000 habitants au km2. Il en résulte un état pathologique dont le livre de Louis Chevalier Classes laborieuses et classes dangereuses offre une description désormais classique.

de Juillet ne donnent pas encore lieu à un renouvellement esthétique des formes. La Bibliothèque Sainte-Geneviève édifiée par Labrouste en 1845 conserve une décoration tout à fait classique. Au contraire, le Crystal Palace, grand hall de fer et de verre édifié à Londres pour abriter l'Exposition Universelle de 1851 ne se borne pas à utiliser de nouveaux matériaux. ('est aussi une construction nouvelle de lignes. Éxécuté par un architecte britannique Paxton, le (rystal Palace a été conçu par l'architecte français Hector Horeau. L'histoire des Halles montre l'influence britannique. Le premier pavillon des Halles édifié en 185~ était en pierre. Sous l'influer\ce de Hector Horeau consacré par le prix qu'il avait remporté à Londres, l'Empereur le fit démolir e.' opta pour un batiment où le fer et le verre jouaient un rOle essentiel. ('est
Victor Baltard Diffusion qui fut chargé de la construction. 1970. Voir LELI~vRE (P.), Histoire de l'architecture, Centre de de Grandemasse,

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La crise est-elle la rançon inévitable d'une croissance qui amène chaque année de 16 à 25 000 habitants nouveaux dans la capitale? Un tel apport comporte fatalement une écume et le thème du provincial débarqué à Paris et corrompu par la grande ville est un thème de choix dont a beaucoup usé la littérature du Xlxe siècle. Ce thème reflète une réalité certaine mais limitée. Iln'y a pas en effet superposition parfaite entre l'immigration et la pathologie urbaine. Si les migrants temporaires, les maçons en particulier, logent de préférence dans les quartiers détériorés du centre, beaucoup de migrants définitifs rejoignent d'emblée les arrondissements périphériques où l'assimilation professionnelle prépare lentement l'intégration urbaine. Il faut encore expliquer l'entassement de la population dans quelques arrondissements du centre, alors que la place vide ne manque pas à l'intérieur des murs d'octroi. Dans le quartier des Arcis, par exemple, Louis Chevalier a calculé que chaque habitant dispose de 5 m2 en moyenne, mais passée la ligne des boulevards, la densité de l'occupation du sol tombe. En 1852, il Ya encore 15 hectares de jardins dans le seul quartier de la Porte Saint-Martin; la superficie des propriétés non bâties s'y élève à 10 957 hectares et la superficie des maisons d'habitations est seulement de 1 088 ha1.Lescontrastes sont tout aussi saisissants rive gauche: la population s'entasse au quartier Sorbonne, dans le 12e arrondissement ancien, mais il y a encore des horticulteurs, donc des jardins, au quartier Saint-Victor qui lui est contigu2. Est-ce le prix du sol qui empêche la ville de s'étendre? Non pas. Le prix du terrain baisse très vite sitôt franchie la ligne des boulevards intérieurs. A la fin de la Monarchie de Juillet, le terrain valait quatre fois moins cher sur le boulevard Beaumarchais qu'au faubourg Saint-Martin, en raison de la faible densité d'occupation du sol3. La détérioration du centre Ce n'est donc pas la place qui fait défaut, mais 'la concentration des fonctions urbain'es qui appelle la population vers le centre de la ville et l'empêche de se répartir harmonieusement sur l'ensemble du territoire parisien. Telle est la cause profonde du malaise. Le Paris du XI~ siècle est encore un Paris médiéval où le centre se distingue des faubourgs par un cumul d'activités diverses qui multiplie les chances de travail pour la population. Tout a été dit sur les raisons qui ont déterminé l'emplacement de ce centre au Moyen Âge: la proximité de la Seine et des ponts; la croisée, rive droite, des rues Saint-Martin et Saint-Denis de direction Nord-Sud avec la rue Saint-Honoré approximativement parallèle à la Seine. Peut-être n'insiste-t-on pas assez sur le côté « bazar» de ce centre médiéval où industries et commerces s'appelant les uns les autres voisinaient nécessairement. Les distinctions que nous établissons aujourd'hui entre des fonctions économiques diverses n'avaient pas alors de raison d'être. C'est ainsi que les mégissiers recherchaient tout
1. AS Dp2 37, Notice sur le quartier 2. AS Dp2 37, Notice sur le quartier 3. AS DZ17, Collection l'hectare contre pierre en 1847. boulevard de la Porte Saint-Martin Saint-Victor. « Gare ». Les terrains du faubourg Saint-Martin valent 464 000 F occupé par des chantiers de bois et de de reporter la gare de Strasbourg sur le établie vers 1852.

Lazare, article

100 000 F sur le boulevard Beaumarchais D'où une proposition du conseil municipal

Beaumarchais.

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naturellement le voisinage des bouchers qui tuaient sur place les viandes détaillées aux clients. D'où la proximité de l'actuel quai de la Mégisserie où il n'y a plus aujourd'hui un seul artisan du cuir, avec le quartier des Halles où l'on a cessé d'abattre. Les Halles se ressentent encore au Xlxe siècle d'une organisation « totalitaire» du commerce, si fort passée dans les mœurs que les tentatives de déconcentration demeurent limitées, timides, et pour tout dire inefficaces. À la veille de la Révolution, en 1784, la Halle aux (uirs s'était établie rue Mauconseil où son trafic propre ajoutait à l'encombrement provoqué par les Halles. Elle est encore toute neuve quand l'administration napoléonienne relègue l'abattage aux portes de Paris. La Halle aux (uirs n'en reste pas moins sur place, et c'est seulement en 1866 qu'une nouvelle halle aux cuirs s'ouvrira sur la rive gauche - sans succès - le commerce n'ayant pas ses habitudes dans le quartier (Voir carte 1, La densité des bâtiments publics ou d'intérêt public dans le quartier « Marchés» du 4e arrondissement de Paris, p. 474). La Halle aux Draps où les forains portaient les pièces de tissu qu'ils avaient fabriquées pendant l'hiver, subsiste, bien que peu fréquentée, au Xlxe siècle. Elle sera supprimée seulement en 1841. Mais il reste aux Halles centrales le commerce des toiles pour lequel on a aménagé le premier étage de la Halle aux Blés. Il en est chassé en 1853, moins par la volonté des hommes que par le hasard d'un incendie. Cependant les marchands d'étoffes s'écartent peu des Halles centrales. On les trouve essentiellement, rue des Bourdonnais et dans les rues avoisinantes, exemple typique de la concentration des commerces de toute nature que l'on retrouve à tous les niveaux. Ainsi la friperie fait bon ménage avec le trafic des denrées sur les marchés de la capitale' bien que Napoléon 1er ait assigné au commerce du vieux linge le carré du Temple. La concentration des fonctions continue de dominer les conceptions et les habitudes à telle enseigne que les activités nouvelles se superposent aux anciennes, s'efforçant de faire leur trou dans les vieux quartiers, au lieu d'en créer de nouveaux. Rien de plus étonnant en ce sens que le 4e arrondissement ancien sous Louis-Philippe. Dans un dédale de rues étroites, mal commodes qui joint le Louvre au Halles, le service des Messageries, des imprimeries, la Banque, le siège social de la Caisse d'épargne se sont installés. Le quartier du textile, qui commence tout de même à quitter le voisinage immédiat des Halles, s'écarte tout juste ce qu'il faut pour trouver l'espace qui lui est nécessaire: partageant le quartier du Mail et le quartier du Sentier avec la presse, il reste à deux pas des Messageries, situées approximativement à l'emplacement actuel de la grande poste de la rue du Louvre; il est proche de la Banque et encore tout près des Halles où subsiste un commerce de draps et de toiles. ('est que la proximité des lieux entre en ligne de compte pour les entreprises avant même la commodité des bâtiments et les facilités de circulation. Cette conception contrarie l'expansion urbaine et réfrène toute décentralisation véritable: les négociants ont protesté quand la Douane de
1. AS DZ 17, Collection marchés, au moins Lazare, article « Marchés». La vente du vieux linge se fait normalement sur les à certains jours. Son interdiction par exemple au marché des Capucins et Universel,

boulevard Port-Royal fait donc l'objet d'une mention spéciale (Le Moniteur
Mais ce n'est pas la règle: les marchés de quartier, créés sous l'Empire, pour les ferrailleurs, les fripiers, les quincailliers. Voir AS DZ17, Collection 17 novembre 1865.

6 février 1855).

réservent des emplacements Lazare, le rapport Onfroy du

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Paris, située rue d'Enghien, à proximité des boulevards, a été portée à proximité du canal Saint-Martin'. Ils protesteront bien davantage encore quand elle sera transférée à la Villette sous l'Empire. La force de ce courant centralisateur qui prédomine sous la Monarchie de Juillet jusqu'à l'ouverture des voies ferrées, restera vivace sous l'Empire, s'exprimant aussi bien par la descente des faubourgs sur l'Hôtel de Ville,pendant le Siège et la Commune, que par des réclamations du négoce désireux de récupérer les entrepôts exilésà la Villette. Nous aurons à en reparler. Dans les années 1850 cependant, l'effet le plus dramatique de la concentration des fonctions urbaines, celui qui a le plus frappé les contemporains, c'est assurément la concentration de la main-d'œuvre. L'analyse que Louis Chevalier a donnée dans Classeslaborieuses, classes dangereuses, de la surcharge démographique du vieux Paris nous dispense d'une analyse de détail. Les descriptions contemporaines et le livre même de Louis Chevalier suggèrent toutefois un marginalisme sur lequel il faut bien s'entendre. Celui-ci est moins l'effet d'une perversité quelconque que la nature du travail offert. Fabriques et commerces requièrent en effet nombre d'hommes de peine et de portefaix. y a " toujours de l'embauche pour eux sur les quais où 23 ports sollicitent le service des débardeurs2, aux Halles et même aux Messageries dont le trafic est concurrencé par la voie ferrée seulement après 1850. En outre, le centre d'embauche pour les travaux divers du bâtiment se tient comme on le sait place de Grève, fixant autour de l'Hôtel de Ville,la population cohérente, mais également instable des maçons. A côté des artisans du vieux Paris qui vivent dans leurs meubles et recherchent la proximité des grandes rues commerçantes, rue Saint-Denis, rue Saint-Martin, la fraction la plus instable du prolétariat se trouve donc liée au centre sans être vraiment fixée. C'est l'irrégularité de l'emploi qui suscite celui du mode de vie. Ces « nomades» qui font masse sans constituer à eux tout seuls le prolétariat des quartiers centraux, sont encore grossis par le peuple des crocheteurs et des chiffonniers qui loin d'être de simples parasites inclassables, accomplissent un service urbain de nettoyage et de récupération parfaitement régulier3. Leurs taudis puants ne sont guère plus que des ateliers insalubres où se trient les déchets urbains avant d'être traités4. Ce travail donne lieu à un grand commerce. L'Enquête de la Chambre de Commerce de 1860 rappelle qu'à une date toute récente, les vieux habits s'exportaient en Amérique et que l'industrie du dégraissage s'est formée sous la Monarchie de Juillet dans les années 1840, non point d'abord pour le service des particuliers mais pour celui des fripiers. A proximité du quartier des chiffonniers, dans le 12e arrondissement ancien, un marché aux chiffons se tient régulièrement à la Halle aux Veaux depuis 18255. L'expression « Marché aux Puces» n'existe pas encore pour désigner la brocante,
1. AN F12 6395, Lettre des délégués du commerce d'exportation du 28 novembre 1839. La douane s'est installée au Marais en 1840 seulement. 2. AS VL66. Une douzaine de ces ports sont dëms le centre proprement dit, de la gare d'Orsay au quai de la Tournelle. Certains ont un trafic important série VL des Archives de la Seine. dont rendent compte les documents conservés dans la des de

3. TRANSONet DUBlANC, « Observation sur quelques i"dustries et en particulier chiffons», Annales d'Hygiène publique et de médecine légale, 1854. 4. « Les bouges de la rive gauche », Revue municipale, 20 janvier 1856. L'article la célèbre rue Traversine, 5. AS VF4 34. le 25, le 31 et le 43 où se fait le tri des chiffons.

sur le commerce décrit trois maisons

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mais on parle de Marché « pouilleux»'. Maillons indispensables des industries de récupération, chiffonniers et crocheteurs sont obligés de demeurer près du centre où les collectes sont plus fructueuses et plus variées. Il y a donc surcharge des fonctions et surcharge démographique, l'une et l'autre se retournant contre le fonctionnement urbain. Les quartiers les plus actifs sont progressivement doublés de quartiers misérables qui se ferment sur euxmêmes et ne participent plus que très peu aux relations d'échange. Ainsi s'interposent au cœur de Paris des sortes de noyaux opaques gênant la circulation urbaine et la sécurité publique, menaçant de décrépitude et de paralysie le centre tout entier. En gros, trois types ou plutôt trois aspects de dégénérescence peuvent être observés, rive gauche sur le revers de la Montagne Sainte-Geneviève,' dans l'île de la Cité, enfin rive droite, le long de la Seine, depuis le quartier des Arcis jusqu'au Louvre. Rive gauche, le revers de la Montagne Sainte-Geneviève est, au dire du conseiller municipal Lanquetin2, le quartier des ferrailleurs, des marchands de chiffons, des carreleurs. Pourquoi leur installation rive gauche? Le Pont Neuf, voisin de leur quartier est un pont sans péage, ils peuvent donc passer gratuitement rive droite pour accomplir leur office. Mais la raison profonde qui explique l'installation de ce petit peuple rive gauche, c'est la dépréciation préalable des propriétés qui, dit le conseiller Lanquetin sans doute avec exagération «sont une charge au lieu d'être un revenu »3. Les chiffonniers, crocheteurs, ont pris la place des artisans, tanneurs, tisseurs, qui ont disparu en même temps que les boucheries de la rive gauche4. L'enclos Saint-Jean-de-Latran, par exemple, retenait les artisans à cause de ses franchises sous l'Ancien Régime, les artisans sont partis et les logements ont été transformés en chambrées infectes, fréquentées par les ramoneurss. Nulle part cependant, le vieillissement du tissu urbain ne paraît avoir été plus sensible que dans la Cité. Ici se regroupaient au Moyen Âge des industries et des commerces prospères, pelleteries, teintureries. Ces industries tentent à partir pour se donner de l'air et les immeubles achèvent de se dégrader. Vétustes, dépréciés, inutilisables pour la location bourgeoise et même artisanale, ils n'attirent plus sous la Monarchie de Juillet qu'une population résiduelle. Les expropriations réalisées pour la construction du Palaisde Justice sous le Second Empiredonnent la mesure de la dégradation du quartier. Sur les 53 locataires expulsés entre le 15 septembre 1860 et le 24 janvier 1861 6, 24 sont marchands de vin et logeurs, deux, gérants de maisons closes. Les derniers artisans du cuir quittent l'île entre 1853 et 1865, encore ne s'agit-il que de fabricants en chambre sans importance. Le quartier est devenu un repaire pour ceux qu'Haussmann nommera les « nomades» et le tableau qu'en donne Eugène Sue dans les Mystères de Paris est bien conforme à
1. AS DZ 17, Collection Lazare, article « Marchés». Sèvres de marché « pouilleux». 2. LANQUETlN (Jacques), Vue administrative d'ensemble Une lettre particulière qualifie le marché de l'avenir, de la rue de 1843.

en considération

des besoins

3. LANQUETlN (Jacques), Vue administrative... op. cit. 4. LAZARE (Félix et Louis), Dictionnaire administratif et historique des rues et des monuments de Paris, article « Rue des Boucheries Saint Germain ». Une tuerie a fonctionné jusqu'au début du XIXesiècle dans cette rue. Il en existerait d'autres près de la place Maubert, de la rue Saint-André-des-Arts. S. TRANSON DUBLANc,« Observations et sur quelques industries... » art. cit.

6. AS DZ17 I Collection Lazare, article « Cité». Coupures de presse donnant les expropriations réalisées
avec la profession des locataires, leur loyer, etc.

17

Paris la grand

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la réalité qui se dessine derrière la nomenclature des expulsés. Tout se passe comme si, pour la Cité, un cycle urbain s'achevait. La boucle est bouclée quand les quartiers dégradés cessent de participer à la respiration urbaine et se mettent à vivre pour eux-mêmes, en circuit fermé. Que l'on se reporte aux descriptions des Mystères de Paris... Milieu clos, caractérisé par des mœurs, une criminalité et même une langue particulière, telles sont les caractéristiques de la Cité. Le quartier des Arcis ne vaut pas beaucoup mieux d'après la description souvent citée qu'en donne en 1846, le commissaire de police Lalmand : « Ce quartier est un des plus petits de Paris, mais sa population qui n'est que de 15 000 âmes peut être évaluée par les locataires en garni à plus de 30 000. On doit ajouter à ce nombre une énorme quantité de gens sans aveu des deux sexes qui ne vivent que de rapines et n'ont pour ainsi dire d'autres asiles que les cabarets et maisons de tolérance qui pullulent dans le quartier» 1. Ainsi rive gauche, dans la Cité, autour de l'Hôtel de Ville, l'afflux d'une plèbe nourrie par les migrations empêche la régénération du centre. Le cas du 4e arrondissement est peu différent. Il permet de saisir sur le vif les obstacles complexes qui s'opposent à la modernisation des fonctions urbaines. La description précise et précieuse que le docteur Bayard a laissée du 4e arrondissement en 18422 montre en effet comment la proximité des Halles et des Messageries a entraÎné le développement et l'avilissement des maisons garnies. 5 076 personnes vivent en hôtel sur un total de 46 430 et le mauvais garni chasse le bon: les garnis de la 3e classe gagnent en effet sur ceux de la 1re et de la 2e. Cet arrondissement vient au premier rang de l'ensemble des quartiers parisiens pour le nombre des individus secourus. Par ordre d'importance, la clientèle habituelle de son bureau de bienfaisance comprend des tailleurs, des cordonniers, des journaliers, des revendeurs, des peintres, des porteurs d'eau et des menuisiers. Ce ne sont point des « nomades» à proprement parler, ceux-ci campent vers l'amont à la hauteur de la place de la Grève, mais bien des gens appartenant aux petits métiers de Paris. Le nombre des enfants secourus et celui des femmes, particulièrement important au quartier des Marchés, confirme qu'il s'agit bien d'une population installée3. Le 4e arrondissement ancien est aussi avec le 2e, celui où les prostituées inscrites sont les plus nombreuses. Les statistiques empruntées par le docteur
Bayard

aux travaux de Parent-Duchâtelet montrent qu'il y en avait quatre fois plus

dans le 4e ancien en 1831 que dans le 2e (3 022 contre 706). Le désordre social du 4e arrondissement est particulièrement grave parce qu'il menace des centres vitaux et risque d'entraver le ravitaillement de Paris à cause des Halles, les relations avec la province à cause des Messageries, de bloquer le Louvre emprisonné dans ce quartier dégradé, de nuire à la sécurité de la Banque et de compromettre la liberté de la Poste royale. Mutatis mutandis, la situation n'est pas si différente de celle du XVIesiècle, à l'époque où les insurrections parisiennes venaient battre les murs du Louvre. Au
1. LAzARE (Louis), 2. Docteur historiques 3. Docteur secourus, Dictionnaire administratil...,

a,tlCie « Arcis ».
de Paris, recherches qui composent cet

BAYARD, Mémoire et statistiques BAYARD,Mémoire annexe p. 457.

sur la topographie médicale du 4e arrondissement sur les conditions hygiéniques des quartiers

arrondissement,

1842. lB. Baillière, 1844 : réédition Bibliothèque Nationale, 1978. sur la topographie... op. cil. Voir tableau 1n, Repartition des. individus

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Xlxe siècle comme alors, le quadrilatère borné par les boulevards au Nord, la rue Saint-Denis à l'Est, la rue Montmartre à l'Ouest, la Seine au Sud, soit un périmètre qui contient le 4e arrondissement presque en entier, joue un rôle décisif dans les insurrections. La rapidité avec laquelle il se hérisse de barricades 1, la résistance qu'il oppose à la pénétration des forces de l'ordre, n'est que l'expression politique frappante d'une banale insécurité journalière, entendue au sens large du mot naturellement. On voit aussi à travers l'exemple du 4e arrondissement que le malaise du centre parisien ne ressort pas d'une seule cause. La misère ouvrière et la pression démographique accentuent l'anachronisme d'un centre où les fonctions urbaines sont ramassées pour l'essentiel.

Centralisme et décentralisation urbaine avant 1848 En dépit de la surcharge du centre, les théories régnantes en matière d'urbanisme ; parisien restent franchement centralisatrices jusqu'à la lie République. Il reste bien un parti décentralisateur. Celui-ci tire sa force des réusssites urbaines de la proche banlieue où deux viBes nouvelles, Beaugrenelle et les Batignolles, voient le Jour dès la Restauration, alors que les tentatives pour créer de nouveaux quartiers à l'intérieur même de Paris 'se soldent pas des échecs retentissants2. Il s'exprime dès 1829 dans un mémoire anonyme dit « Mémoire des Architectes et des Propriétaires »3 où l'on trouve la philosophie des réussites banlieusardes et des échecs parisiens. « Le peuplement est ouvrier», dit le mémoire, « la construction ne l'est pas: ilfaut donc construire pour les ouvriers ». Et d'esquisser le projet d'une villeouvrière en faveur de laquelle des propositions concrètes sont avancées: diminution des droits d'entrée sur la brique, limitation de la hauteur des maisons, autorisation d'employer pour la charpente des bois moins nobles que le chêne. Ainsi la construction deviendra possible pour les propriétaires rebutés par une réglementation qui favorise la construction chère et dépasse leurs moyens financiers. Le mémoire ne contient pas de plan d'urbanisme à proprement parler, mais il invite à la création « de grands. chantiers et de
magasins aux portes
(souligné

dans le texte) pour que la banlieue seule ne profite

pas de leur trafic». Enfin, il remet sur le tapis le projet de percement de la rue de Rivoli.1\veut rendre le centre a la circulation et du même coup lui enlever le monopole des marchés contre lequel il s'élève nommément. L'accroissement de la ville, toujours suivant le mémoire, doit se faire par l'extension des surfaces bâties et non par l'entassement des fonctions, d'où le vœu que soit aboli le règlement interdisant de construire autour du mur d'enceinte qui entoure les douze premiers arrondissements de Paris. Les auteurs du projet veulent une grande ville industrielle et plus encore commerçante, propre à susciter la plus-value des terrains faiblement occupés. On ne s'étonnera pas, dans ces conditions, que le mémoire suggère également la diminution des droits d'octroi. Pour ces auteurs, désireux de multiplier le miracle immobilier de Batignolles et de Grenelle, une page d'histoire semble tournée: ils
1. MOTTE (Charles), 2. PRONTEAU (Jeanne), Carte des barricades, 1850. des nouveaux quartiers de Paris 1820-1826, EPHE

Construction

et aménagement

1958.
3. Mémoire pour une réunion d'architectes et de propriétaires à la Commission d'Enquête

-

instituée

par le Ministère de l'Intérieur le 7 juillet 1828 -,

1829.

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ne craignent pas ou ils ne craignent plus de grossir les faubourgs parisiens qui ont pourtant joué un rôle décisif lors des grandes journées révolutionnaires entre 1789 et 1793. Mais les gouvernements veillent. Pas plus que le préfet de l'Empire Frochet1, le préfet de la Restauration Chabrol ne se soucie d'une extension de la ville qui profiterait à l'industrie. « Comme j'ai eu l'honneur de l'écrire confidentiellement à Sa Majesté» , confiet-il en 1828 au préfet de police Debelleyme, « .. .prenons garde de laisser la ville de Paris bloquée par une ceinture d'usines, ce serait le cordon qui l'étranglerait un jour »2. Les propriétaires du Vieux Paris veillent eux aussi... L'extension de la capitale convertirait en terre à bâtir des bien-fonds faiblement occupés et d'un faible rapport. Mais elle ferait baisser la valeur de leurs propres immeubles. Ainsi, préoccupés par la décrépitude du centre proprement dit, ils veulent avant tout enrayer les mouvements limités qui reportent les activités urbaines les plus fructueuses vers les 2e et 3e arrondissements, déjà un peu marginaux par rapport au centre ancien. Ces propriétaires du Vieux Paris, puissamment aidés par un négoce attaché à ses habitudes, font la force d'une conception centra liste qui oppose l'ancien Paris au nouveau, la rénovation à l'expansion et la modernisation. Quand en 1833, la Monarchie de Juillet accorde à Paris deux entrepôts, l'un rive gauche sur l'emplacement de l'île des Cygnes, l'autre rive droite à proximité du canal Saint-Martin, les négociants adoptent le second, facile d'accès et proche des quartiers commerçants; ils boudent le premier qui est relativement éloigné du quartier des affaires. Mais c'est surtout la construction des chemins de fer qui déclenche l'alerte et mobilise le parti centralisateur. La construction du chemin de fer du Havre ne va-t-elle pas susciter un nouveau centre le long de son parcours de la plaine de Gennevilliers à la place de l'Europe où s'est installée d'abord la gare Saint-Lazare? Les propriétaires les plus menacés, parce qu'ils seraient les plus éloignés du nouveau centre, réagissent les premiers. C'est ainsi que dans son numéro du 31 octobre 1859, Le Moniteur annonce la formation d'un Comité de la rive gauche chargé de proposer les améliorations et les « travaux propres à ramener la population)} . « On dit», ajoute le journal, « que des propriétaires, des industriels du Palais Royal, qui voient chaque jour les industries changer de nature au grand détriment de leurs intérêts» vont se joindre au Comité. En fait, ce sont des légitimistes de la rive gauche qui mènent l'affaire: le 10e ancien a nommé trois délégués par quartier, gagné le maire du 11 e et le député du 12 e qui n'est autre que Cochin. On a désormais, rive gauche, une conjonction suffisamment sérieuse pour que le ministre de l'Intérieur nomme une Commission chargée d'enquêter « sur les causes du déplacement de la population qui affecte surtout les trois arrondissements de la rive gauche »3. A partir de là, très rapidement, le problème du centre, dans son ensemble, est posé. Chargé par le Conseil municipal de Paris des questions d'urbanisme, le conseiller Lanquetin propose, en 1843, une « régénération» de l'ancien Paris,

1.

TULARD

(Jean),

Nouvelle

histoire

de

Paris,

Le Consulat

et l'Empire,

APHP-Hachette,

1983

;

TULARD

(Jean),

« Napoléon

et l'industrie

parisienne»,

Journal des savants,

1963. 1864.

2. Préfet Chabrol, lettre du 28 octobre 3. Le Moniteur Universel, 6 juin 1840.

1827, LAzARE (Louis), Études municipales,

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sans distinction des rives'. Celle-ci comporterait la suppression des péages et la multiplication des ponts, afin d'assurer la solidarité des quartiers centraux de part et d'autre de la Seine. Leconseiller Lanquetin prévoit également une redistribution des fonctions à l'intérieur des arrondissements centraux de la rive droite et de la rive gauche, allant même jusqu'à proposer le transfert des Halles de l'autre côté de la Seine. Enfin et surtout, on retrouve dans son rapport, un programme de voirie qui comporte le développement des communications intérieures au centre par la création d'un réseau de voies nouvelles et l'élargissement des voies anciennes les plus commerçantes, la rue Saint-Denis et la rue Montmartre. Le percement de la rue de Rivoli,que Lanquetin avait déjà écarté en 184<Ycomme risquant d'être déprécié par les Halles,est encore écarté en 1843 parce que « très au-dessus des ressources de la ville ». En fait, l'ouverture de la rue de Rivolicadre mal avec un urbanisme dont les préoccupations essentielles ne sont pas les relations avec l'extérieur. Pour Lanquetin, il faut un système de communications rayonnantes « commandées par le centre et susceptibles de porter les impulsions urbaines vers la périphérie »3. Alors que de grandes voies transperçant le vieux Paris risquent d'en faire un lieu passif de « transit »4. Dans l'ensemble, le centralisme de lanquetin, conseiller écouté et influentS, correspond aux conceptions des propriétaires du centre, tout-puissants au corps municipal6. Pourquoi ces derniers auraient-ils percé des voies nouvelles susceptibles de concurrencer les rues anciennes où sont situés leurs propres immeubles? l'urbanisme des conseillers propriétaires est donc un simple urbanisme de remaniement. Avant tout, ne rien bouleverser. L'ouverture de la rue de Rivoli, inscrite par le préfet Rambuteau au programme des travaux de 1847 est la conséquence de la reconstruction des Hallespar lesquelles une voie d'accès supplémentaire est nécessaire. Les conceptions du conseiller lanquetin éclairent et expliquent l'urbanisme du préfet Rambuteau. Les seuls travaux d'ensemble réalisés, à savoir l'établissement d'une ligne de quais continue de la Bastille à la Concorde, ont touché essentiellement des propriétés domaniales. Partout ailleurs, dans l'intérieur des quartiers, domine un urbanisme prudent qui agit presque à la demande. Il respecte les vieillesrues commerçantes, telles les rues Saint-Denis et Saint-Martin où la propriété, extrêmement prospère, ne veut qu'être respectée; il porte la pioche dans les quartiers les plus dévastés, la Cité, le revers de la Montagne Sainte-Geneviève où les propriétaires eux-mêmes se plaignent de non-value. Ainsi les quartiers encore vivants sont peu ou tardivement modernisés (la reconstruction des Halles est prévue pour 1847 seulement) et l'effort essentiel porte sur les
1. LANQUETlN (Jacques), 2. LANQUETIN (Jacques), Halles, Vinchon, Vue administrative sur d'ensemble... le travail de op. cit. municipale de Paris, Études sur les

Observations 1841. Observations... Observations...

l'Administration

3. LANQUETlN (Jacques), 4. LANQUETlN (Jacques),

op. op.

cit. cit.

5. Voir MERRUAU (Charles), Souvenirs de l'Hôtel de Ville, 1848-1852, Plon, 1875 : Lanquetin « jouissait dans l'enceinte du Conseil Municipal d'une confiance que lui méritaient son application laborieuse et la netteté de ses avis». 6. Le Conseil Municipal se composait qui donnait une sur-représentation sous Louis-Philippe de 36 conseillers, au vieux Paris où les arrondissements trois par arrondissement, ce sont plus nombreux parce

qu'ils ont une surface beaucoup plus petite. Ainsi, l'arrondissement de l'Hôtel de Ville avec 47 080 habitants en 1841 a autant de conseillers que celui du Panthéon qui en a 91 880.

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secteurs urbains dont il faut empêcher qu'ils ne contaminent les autres. Les structures urbaines ne sont donc pas repensées. L'union des deux rives, préconisée par le conseiller Lanquetin, entre également dans les préoccupations du préfet Rambuteau. Mais alors que le Second Empire construit des ponts vers l'aval et vers l'amont parce qu'il suit l'élargissement du centre, c'est dans le cœur le plus traditionnel de la ville que la Monarchie de Juillet réalise une nouvelle jonction entre les deux rives, en ouvrant la rue et le pont Louis-Philippe qui débouchent presqu'en face du pont de l'Archevêché dans l'île Saint-Louis. Cependant, beaucoup moins hardi que Lanquetin, tenu par le respect des situations acquises, Rambuteau n'ose pas déplacer les Halles sur la rive gauche, pour équilibrer l'économie des deux rives. La reconstruction qui s'imposait est bien décidée en 1847, mais elle se fera sur place et l'ouverture de la rue de Rivoli, indispensable pour desservir les Halles nouvelles donne lieu à une prévision budgétaire des plus modestes: quatre millionsdans un premier temps à partager avec la reconstruction du futur Opéra L'importance des pressions locales qui s'exercent sur l'urbanisme de la Préfecture peut se mesurer à l'inégalité des travaux entre les deux rives. La rive droite, plus active, consent aux élargissements réclamés par la circulation urbaine, et même elle bénéficie de la plus hardie des perçées de l'époque, à savoir la rue Rambuteau qui taille à vif dans le tissu urbain. En revanche, la rive gauche renâcle devant la contribution qui lui est demandée pour les remaniements de la voirie. Ila été impossible d'élargir la rue Cassette; il a fallu réduire la place Saint-Sulpice. Le refus le plus spectaculaire et peut-être le plus significatif est celui que les propriétaires de la rue de Nevers ont opposé à un programme d'élargissement dont ils ne voulaient pas faire les frais'. En dépit des conseils de Lanquetin qui aurait souhaité une large voie d'accès rive gauche, au droit du Pont-Neuf, l'étroit boyau de la rue de Nevers est demeuré et demeure encore aujourd'hui égal à luimême, c'est-à-dire quasiment impénétrable à la circulation urbaine. Qu'est-ce à dire, sinon que le 11e arrondissement ancien est encore un quartier-refuge dont les propriétaires sont plus soucieux d'économie que de plusvalue. Il y est encore question de barrer les rues privées avec des chaînes pour empêcher le passage des voitures2. Il apparaît donc que le fameux Comité de la rive gauche était seulement représentatif d'une minorité de gros propriétaires, issus essentiellement du 1Qe arrondissement. Lesquels, ayant de la propriété immobilière une idée tout autre que leurs voisins, sont prêts à accepter un programme urbain propre à faire valoir leurs biens fonciers. Nous les retrouverons sous l'Empire. Ainsi l'œuvre du préfet Rambuteau, pour importante qu'elle soit, n'est comparable à celle d'Haussmann ni sur le plan des conceptions urbaines, ni sur celui des réalisations. L'aspect vermiculaire des percées opérées par Rambuteau fait d'ailleurs contraste avec l'ampleur des plans haussmanniens. Ilfaut en accuser l'esprit d'économie du conseil municipal, lequel « marchandait» la dépense selon l'expression de LouisLazare3,mais il faut bien constater aussi qu'il n'a jamais été proposé aux conseillers un plan d'ensemble susceptible de l'emporter sur leur
1. AS Vbis 345. 2. AS Vbis 345, Pétition des habitants 3. LAzARE (Louis), Études municipales... de la rue Saint-Ange. op. cit.

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esprit d'économie. On en est donc resté à un urbanisme essentiellement répartisseur: «Au lieu de concentrer les fonds disponibles sur une seule opération», écrit Merruau, « on en faisait une sorte de distribution par petites sommes entre les divers arrondissements, on dirait presque entre les influences jalouses des conseillers municipaux» '. Le résultat, c'est qu'en 1848 les maux dont souffrait le centre de Paris ne sont pas guéris: les travaux ont seulement contribué à déverser les misérables d'un quartier dans J'autre2. La rive gauche est toujours isolée de la rive droite et le problème du centre reste à peu près intact.

D'un urbanisme « girondin» à un urbanisme « centralisateur»
L'influence des précédents parisiens et londoniens, invoquée par David Pinkney3 pour expliquer l'urbanisme du Second Empire n'est pas niable. Mais Napoléon III et Haussmann empruntent leur modèle au passé ou à l'étranger pour répondre à des nécessités politiques et sociales présentes. Dans le cas de Paris, c'est la Révolution de 1848 qui a mis en pièces l'urbanisme de Rambuteau. Entre autres choses, elle a pour ainsi dire révélé la Ville à elle-même, en libérant des forces unitaires jusque-là contenues. Dès les Journées de Février, les habitants de la rive gauche se précipitent sur les ponts pour détruire les péages4 et rétablir une libre communication avec la rive droite, revendiquant ainsi à leur manière une citoyenneté parisienne à part entière et le libre droit de circulation dans toute la ville. Quant aux Journées de Juin, elles forcent l'attention des autorités jusque-là fascinées par le problème du centre, sur les villes de la proche banlieue qui ont grandi à petit bruit pendant la Monarchie de Juillet. Les insurgés du faubourg Saint-Antoine qui ont résisté trois jours aux forces de l'ordre ont en effet été aidés par une descente des insurgés de la Chapelle faisant diversion sur le flanc gauche des forces de l'ordre, tandis qu'un contingent d'ouvriers des Ateliers Nationaux assurait leurs arrières dans le bourg de Charonnes. L'ordre public impose donc une vision globale des choses: désormais l'urbanisme parisien tiendra compte des communes de banlieue. Le 5 novembre 1850 la Commission départementale invite le préfet à nommer une commission pour proposer « un plan d'ensemble d'alignement des rues de Paris considérées dans leurs rapports avec les voies de communication »6. Nous sommes bien loin de la voirie centralisatrice rêvée par le conseiller Lanquetin. Avant 1848, les travaux étaient orientés vers l'amélioration des voies intérieures au centre. Ce sont maintenant les liaisons avec la proche banlieue qui sont au cœur des préoccupations édilitaires. Le second réseau d'Haussmann, qui sera décidé en
1. MERRUAU (Charles), Souvenirs de l'Hôtel de Ville... op. cit. 2. Le rapport du commissaire de police des Arcis cité plus haut le dit clairement: « La tourbe des malfaiteurs expulsés des quartiers de la Cité et de l'Hôtel de Ville s'est réfugiée dans ce cloaque des Arcis », LAzARE (Félix et Louis), Dictionnaire administratif... art. cit. 3. PINKNEY (David), Napoléon 11/and the rebuilding of Paris.. op. cit. 4. Il Y avait douze ponts à péage sur dix-huit à Paris et dans la banlieue proche à l'époque de la Monarchie de Juillet. En 1848, les péages ont été détruits sur dix d'entre eux. Seuls le Pont au Double

et celui de Grenelle les ont gardés. 5. LAMBEAU (Lucien), Histoire de la banlieue annexée, 6. LAzARE (Louis), Études municipales, 1865.

Charonne,

Leroux,

1910.

23

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1858, est en germe dans le programme de 1850, et l'annexion à Paris des

communes de banlieue « prévue» par la Commissiondépartementalede 1850
comme une conséquence des travaux de voirie, sera également la conclusion logique du second réseau d'Haussmann. Ce n'est pas tout... L'idée même que l'on se fait de Parischange. Le Conseil municipal de la Monarchie de Juillet tendait à administrer la Ville comme un ensemble de propriétés régies par le seul droit commun. Lesévénements de 1848 ayant rappelé le rôle éminent de Parisau sein de la nation, dès la lie République, la capitale prend pour ainsi dire le pas sur la Ville.Un dessaisissement des autorités locales s'ensuit. Paris est doté d'un maire, mais un maire nommé, Armand Marrast. Celui-ci représente l'État. beaucoup plus que ses administrés et pense l'urbanisme parisien moins en fonction des intérêts locaux de la propriété qu'en fonction du rôle national de Paris'. Mais c'est Louis-Napoléon Bonaparte surtout qui fait pleinement de l'urbanisme parisien une affaire d'État. Prince-président, il décèle dans les travaux un moyen d'influence, un levier d'action, qu'il se garde bien d'abandonner à l'Assemblée législative. A partir de 1851, David Pinkney le souligne, les travaux sont décidés par décret, sans consultation préalable et sans discussion du Corps législatif. Les méthodes de 1851 auront valeur de précédent. Ellesseront justifiées a posteriori par le senatus-consulte du 25 décembre 1852 qui décide que tous les travaux d'utilité publique seront ordonnés et autorisés par décret impérial. Ce sont en effet des décrets qui décideront de la construction du deuxième et du troisième réseau et aussi de la construction de l'Opéra3. Les indications données par les Mémoires d'Haussmann sur les méthodes de travail impériales confirment d'ailleurs la volonté de Napoléon IIIde garder la haute main sur les travaux de Paris. Que l'Empereur se soit vite lassé ou non des problèmes d'édilité4, son préfet n'agit que par délégation impériale. Il siège au Conseil des ministres et au Conseil d'État, à partir de 1860. Peut-être serait-il devenu lui-même ministre sans l'opposition de Rouhers hostile à un démembrement du ministère de l'Intérieur, et si Napoléon IIIn'avait pas redouté que le contrôle d'un Corps législatif dominé par les provinciaux s'exerçât plus facilement sur un ministre que sur le Préfet. Les mécanismes politiques qui permettront un urbanisme de la grandeur sont donc en place dès la lie République. Les lois mêmes de la lie République fraient la voie aux méthodes qui, sous l'Empire, dépossèdent les propriétaires au profit des pouvoirs publics. C'est sous la lie République en effet que sont modifiées de façon décisive les lois relatives à la propriété immobilière le long des voies
1. La Commission municipale est aussi nommée. Constituée le 7 juillet 1848, elle est remaniée le 8 septembre 1849 par Louis-Napoléon Bonaparte avec des membres de la précédente. 2. En fait, dès 1849, Louis-Napoléon Bonaparte considère les travaux de Paris comme l'affaire de la Présidence. « Mon intention », déclare-t-il à une délégation de la Commission Municipale, « est d'imprimer une vive impulsion aux grands travaux de voirie». 3. La procédure d'utilité publique s'applique lorsqu'il y a urgence. Pour l'Opéra, le gouvernement a argué des dangers courus par les spectateurs à cause de la vétusté du batiment existant. 4. HAUSSMANN (Georges-Eugène), Mémoires, 1890, Réédition Guy Durier, 1979, tome \I : « Les travaux minutieux de la voirie le rebutèrent vite» écrit de Napoléon III,HAUSSMANN. 5. Cette opposition a été signalée par plusieurs auteurs. Voir GIRARD (Louis), 1979, La politique des . travaux publics du Second Empire, Rivière, 1952.

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Paris la grand'ville

nouvelles.Ledécret du 3 mai 1848 sur la rue de Rivoli, celuidu 4 octobre 1849 concernant les propriétés comprises entre le Louvreet les Tuileries,ont autorisé la Villeà acheter l'ensemble des immeubles nécessaires au percement, et à revendre les portions inutiles à la voirie. Législationtout à fait différente de celle de 1841 sur les expropriations, qui laissait aux propriétaires le soin de décider s'ils voulaient ou non conserver la partie de leur immeuble, hors alignement. Elle empêche le morcellement des parcelles et livre aux spéculateurs les jardins et les cours intérieures où l'on peut reconstruire sans faire les frais d'une démolition préalable'. Les percements exécutés par la Seconde République ont donc été beaucoup plus que des remaniements de la voirie. Ils ont en effet, permis un remodelage des Îlots d'habitation, et ils ont effacé de Paris et du souvenir des
Parisiens le quartier peut-être le plus pourri de la capitale.

C'est ainsi que la République de 1848 a elle-même, jeté les jalons d'un urbanisme de luxe qui n'était pas dans l'intention de tous les députés partisans des travaux. Quand Martin Nadaud avait proposé le 7 octobre 1849, la cession à l'État qes parcelles non utilisées par la voirie, il voulait seulement faciliter l'assainissement d'une villeoù depuis plus de vingt-cinq ans, disait-il « on ne s'est occupé qu'à bâtir des maisons bourgeoises ». La loi du 13 avril 1850 exclut d'ailleurs du droit de retrait, les propriétaires de maisons insalubres. Elleest donc conforme aux intentions de Martin Nadaud bien qu'elle ait surtout été utilisée pour donner de l'espace au luxe. Finalement, les républicains ont en effet, travaillé pour un urbanisme qui n'était pas toujours le leur: ils voulaient assainir les quartiers centraux de Paris, ils ont ouvert la voie à une mutation défavorable aux pauvres gens; ilsvoulaient des maisons ouvrières, on leur a donné les beaux immeubles de la rue de Rivoli.Mais c'est surtout à l'encontre des députés provinciaux que s'affirme dès la lie République l'originalité d'un urbanisme de prestige qui sera caractéristique de la période suivante. Il existe à l'Assemblée législative avant 1852 un parti que l'on pourrait qualifier de « girondin», hostile à tout ce qui pourrait, dans la pierre comme dans la politique, « capitaliser» Paris, l'élever au-dessus du 90ème d'influence auquel sa situation départementale lui donne droit. La discussion sur l'aménagement du Carrousel, en mars 1849, offre un exemple typique de cet état d'esprit. Que l'on achète des maisons neuf millions pour faire un jardin, c'est un scandale insoutenable pour certains représentants. Poussé dans ses retranchements, le gouvernement se défend de vouloir reprendre par un biais l'achèvement du Louvre proposé par le Gouvernement provisoire et refusé par la Constituante: « Point de construction pour la bibliothèque, pour l'exposition de peinture, pour les expositions d'industrie» promet-il, mais l'opposition ne désarme pas. Ni les arguments politiques (les démolitions des Tuileries empêcheront l'émeute), ni les arguments de prestige (la destruction du quartier de la cour du Louvrepurgera la Villed'un Îlot insalubre qui « déshonore» la France), ni même la nécessité de faire travailler les maçons de la capitale, ne

1. HAUSSMANN (André), 1865.

« Des aliénations

d'immeubles

par la ville»,

LAZARE (Louis), Études

municipales,

25

Paris

la grand/ville

trouvent grâce devant le député Raudot1 et le député Vasseur. Ce dernier s'oppose aux travaux, l'argument vaut d'être noté, « au nom des campagnes ». La discussion reprendra le 4 août 1850 à propos des travaux des Halles,avec le même type d'opposants et le même type d'arguments. « Vous voulez embellir Paris », s'écrie le député Crémieux - accusationmajeurequi renfermetoutes les autres. Une minorité importante, 239 votants sur 549 pour le Carrousel, 186 sur 603 pour les Halles,refuseront les projets proposés au nom des intérêts de la province et par hostilité à Paris. A noter la hargne particulière des députés du Midi. Ilsdemandent l'abrogation de la surtaxe sur les boissons, instituée en 1810, et dont les députés de la majorité souhaitent la prorogation jusqu'en 1870 pour créer des ressources supplémentaires à la Ville. « Parisfait des travaux au dépens des intérêts agricoles des provinces», objecte le député Labarif. Il s'est tout de même trouvé, en 1850 comme en 1849, pour voter les crédits, une majorité intéressante pour les personnalités qui la composent et par les arguments qu'elle fait valoir. « L'argent dépensé pour Paris, c'est de l'argent dépensé pour la France entière» dit le républicain Lagrange. Et Gouin, député d'Indre-et-Loire, ajoute l'argument suivant: « Lestravaux sont d'intérêt national ». Si nous avons noté les discussions de la lie République, c'est que, tout au long de l'Empire, on retrouvera l'opposition des deux conceptions urbaines qui se manifestent alors, et derrière elles, des conceptions divergentes du rôle national de Paris. « Cette grande cité appartient à la France» dit une note sans date et sans signature conservée dans les papiers Rouhef. C'est là l'expression même de la doctrine impériale. «Paris», déclare Haussmann en installant le Conseil départemental le 28 novembre 1864 « ne peut être considéré comme une
.

commune. C'est tout autre chose: c'est une capitale. Paris, comme l'a dit
l'honorable rapporteur de la loi du 5 mai 18554 est la centralisation même [...] L'intérêt local de Paris doit être subordonné à l'intérêt général »5. Telle est la justification de la procédure qui a dépossédé les assemblées locales du droit de décider des travaux parisiens. Mais les adversaires des travaux, comme ceux d'une «capitalisation» excessive de Paris, n'ont pas non plus désarmé. Tout au long de l'Empire, l'urbanisme parisien continue d'être l'objet des critiques provinciales et les dépenses pour la capitale opposées aux besoins de la province. En 1858 déjà, le député de la Drôme, Monnier de la Sizeranne, se demande si les départements et les villes de province ne seront pas « contraints», faute de ressources, à ajourner les améliorations les plus indispensables. Loin de s'apaiser, les critiques se feront beaucoup plus vives à la fin de l'Empire et derrière les méthodes de financement utilisées par Haussmann, c'est en fait l'urbanisme parisien dans son ensemble qui sera mis en question.

1. Le Moniteur Universel, mars Raudot, député de l'Yonne.

1849.

Le Moniteur

écrit parfois

Baudot,

mais il s'agit

certainement

de

2. Le Moniteur Universel, 27 juillet 1850. 3. AN 45 AP 19. 4. Il s'agit de la loi qui prévoit une participation de Sébastopol. 5. LAzARE (Louis), ttudes municipales, 1864.

de l'Ëtat aux travaux

de la rue de Rivoli et du boulevard

26

Paris

la grand

'ville

Nul mieux que le parti légitimiste n'a exprimé l'opposition d'une France encore paysanne contre des travaux dont elle pèse le coût sans en voir l'intérêt national. « Les provinces se sont plaintes» déclare Louis Lazare, exégète des légitimistes en matière d'urbanisme, en 18681. Disons pour être tout à fait juste que La Gazette, L'Univers, et même Le Correspondant qui est d'esprit beaucoup moins rural, ont fait se plaindre les provinces. Tantôt ils opposent les 820 000 F portés au budget pour le théâtre de l'Opéra en 1870 à la misère des sociétés ils dénoncent le d'agriculture et des comices « de la France entière »2 ; tantôt projet d'un cimetière parisien à Méry (Oise) projet scandaleux au dire du Correspondant, parce qu'il organiserait la « déportation des morts», parce qu'il « imposerait» à la province les morts de Paris, parce que la seule religion qui reste à la plus grande partie du peuple parisien est le culte des morts3. Mais l'argumentation de la presse d'extrême droite est encore plus provinciale, plus « rurale» si l'on peut dire, que légitimiste Quand en 1867 -1868 les irrégularités des traités conclus entre la Ville et le Crédit foncier pour le financement des travaux de Pari~ sont découverts au public, Berryer, député légitimiste de Marseille, propose de soumettre le budget au vote du Corps législatif, ce qui signifie la mise en tutelle de Paris, mais aussi la fin du remodelage parisien. On ne trouve pas seulement dans la proposition de Berryer l'esprit soupçonneux des provinciaux de la lie République mais une réminiscence plus lointaine des pratiques girondines. La méfiance à l'égard de Paris et de ses travaux est le signe le plus évident de la résurrection de ce parti provincial dont Renan écrit en 1869 « qu'il prend de jour en jour conscience de sa force» 5. On comprend que Cochin, légitimiste comme Berryer, mais aussi parisien par toutes ses fibres politiques, engage dans Le Correspondant, et contre Le Correspondant lui-même6, une polémique où il défend non point les méthodes mais les travaux d'Haussmann. Il donnera la raison de son attitude dans La Revue des Deux Mondes, en 18707: « Toutes les villes grandissent et grandiront, c'est

une loi».

Reconnai~sant

lE::fdit

urbain que le légitimiste

classique déplore ou nie, il

consent à une sorte de majorité urbaine et adhère à des travaux qui permettent de contrôler la croissance et de l'ordonner. Contrairement à ses coreligionnaires politiques, partisans d'un contrôle du Corps législatif sur les dépenses parisiennes, ce qui équivaut à une tutelle départementale sur l'urbanisme parisien, il ne veut

1. LAzARE (louis), 2 La Gazette

ttudes

municipales,

1868. par la presse légitismiste dans son ensemble pétition d'ouvriers contre le déplacement du d'articles à partir du 13 décembre 1868 ; le projets de Cabet qui voulait une ville sans op. cit le 25 mai et le 10 juin au Nouvel Opéra,

de France, 25 mars 1869.

l'affaire du cimetière de Méry a été montée en épingle et même par la presse libérale. Le Temps a recueilli une cimetière Montmartre. Les Débats ont publié une série premier était da à léon Say. Nous sommes loin des hôpitaux ni cimetières! 3. Le Correspondant a égalemènt consacré deux grands

Voir LAVEDAN (Pierre), Histoire de l'urbanisme... articles

1869. 4. Les prêts communaux du Crédit Foncier diminuent brusquement à partir de 1865. Voir GIRARD (Louis), La politique des travaux publics sou~ le Second Empire... op. ciL qui conclut « Paris absorbe les forces de l'établissement». 5. RENAN (Ernest), Le parti conservateur, 1869.
6 À la suite de l'article de COCHIN, la rédaction partage pas les opinions, 25 février 1869. 7. COCHIN(Augustin), « Le régime munici!1al du Correspondant insère une note pour dire qu'elle 1 er juin 1870. n'en

et les villes»,

La Revue des Deux Mondes,

27

Paris

la grand/ville

pas, lui, de « la province jugeant Paris» 1. Du Comité de la rive gauche des années 1840 aux élections de 1869, sa ligne de conduite est continue: il a réclamé des travaux pour le 12 e arrondissement ancien dont il est député en 1840 ; il a poussé à l'ouverture des boulevards quand il était maire du 10e arrondissement dans les premières années de l'Empire; il demande le prolongement du Boulevard SaintGermain avec beaucoup plus d'énergie que son rival Jules Ferry lors de la campagne électorale de 1869, alors qu'ils sont tous les deux candidats dans le Vile arrondissement2. Il n'y a certainement pas loin de la pensée de Cochin à celle du cardinal Morlot auquel se réfère Haussmann dans ses Mémoires, pensée selon laquelle le comportement des individus n'est pas le même dans une ville « aux rues étroites, tortueuses, obscures» et dans une ville « aux rues larges et droites, inondées de clarté ». Mais il y a en plus, dans l'urbanisme de Cochin, la pensée de « parisianiser » les grands propriétaires fonciers du Vile arrondissement, d'en faire des citadins malgré eux, en les intéressant à la plus-value immobilière créée par les trava ux.

impérial et 1'« orléanisme » des propriétaires L'urbanisme impérial n'a pas fait disparaître non plus l'urbanisme orléaniste de la Monarchie de Juillet. Les propriétaires parisiens ont en effet trouvé des défenseurs efficaces dans les grands corps juridiques, Conseil d'État, Cour de cassation. Face à l'Empire qui incarne ou veut incarner l'intérêt public, ces corps, dans l'ensemble, représentent la législation traditionnelle favorable à l'individualisme foncier. Est-ce en vertu d'une tradition juridique inspirée par les principes du Code civil? Peut-être. Mais sans doute aussi, en vertu d'une conviction intime. Ces magistrats sont aussi des propriétaires: ils jugent spontanément que l'utilité publique doit être restreinte et qu'elle doit respecter, autant que faire se peut, les droits de la propriété privée. C'est dire qu'en matière d'urbanisme, ils restent dans la ligne du Conseil municipal d'avant 1848, pour lequel les droits collectifs ne l'emportaient pas sur ceux des particuliers. Par l'intermédiaire des grands corps judiciaires, les propriétaires mènent donc une contre-offensive réussie contre l'urbanisme discrétionnaire de l'Empire. 27 mars 1856 : un arrêt du Conseil d'État déclare illégale l'acquisition par la Ville de certaines portions de terrain hors alignement, effectuée en vertu du décret du 26 mars 1852. C'est une première tentative pour limiter les droits de la Ville à laquelle le Conseil reconnaît seulement le droit d'acquérir les parc~lles, insuffisantes pour édifier des bâtiments salubres. L'arrêt du 27 mars 1856 s'inspire d'un principe juridique consacré, selon lequel il faut empêcher la collectivité de s'approprier la plus-value créée par les voies nouvelles.

l'urbanisme

1. Le Correspondant, 4 mars 1869. 2. Pour tenter de ruiner les chances de Ferry, L'Univers du 6 juin et La Gazette du 2, font état d'une déclaration de 35 électeurs qui refusent de reporter leurs voix de Guéroult à Ferry au second tour des élections. Ils se préparent, disent-ils, à voter pour Cochin parce qu'il a demandé avec plus de vigueur l'achèvement du boulevard Saint-Germain. Ce qui fait dire à La Correspondance Libérale (courrier destiné aux journaux de province) : « Il n'y avait pas que des partisans de la libre pensée parmi les électeurs de M. Guéroult, il y avait aussi beaucoup de partisans de la libre percée du boulevard SaintGermain ».

28

Paris la grand/ville

Mais l'arrêt décisif est l'arrêt du Conseil d'État du 27 décembre 1858 qui, d'après les mêmes principes, donne huit jours au propriétaire exproprié ou au propriétaire du fonds immédiatement voisin, pour réclamer les portions qui ne sont pas nécessaires à la voirie. L'expropriation pour cause d'utilité publique devient donc une source d'enrichissement pour le propriétaire exproprié dont le droit reste entier sur les fonds riverains. Le second réseau, dont l'ouverture est décidée en 1858 justement, sera d'autant plus avantageux pour les propriétaires de fonds que la construction le long des voies nouvelles ne comporte pas toujours de servitude coûteuse concernant les matériaux ou l'ordonnance des façades1. Enfin le 7 mai 1861 la Cour impériale fonde une jurisprudence particulièrement favorable aux locataires mais onéreuse pour la Ville en décidant que l'expropriation pour cause d'utilité publique entraîne ipso facto, la résolution des baux. Il s'ensuit que le locataire a droit à une indemnité aussitôt l'acquisition par la Ville de l'immeuble qu'il occupe et sans attendre la démolition2. les conséquences de cette jurisprudence sont multiples. la première et la plus apparente, c'est la conversion des propriétaires dans leur ensemble à l'urbanisme impérial. Ces derniers étaient hostiles aux grands travaux sous la Monarchie de Juillet parce qu'ils contribuaient aux frais. Sous l'Empire, on n'exige d'eux aucun débours direct, alors que la plus-value acquise par les immeubles du fait des travaux leur revient de droit. Sous la Monarchie de Juillet, les propriétaires craignaient la dévaluation foncière du centre, sous l'Empire ils aspirent à une mise en valeur rapide à la périphérie parisienne dont les pouvoirs publics prennent les frais à leur compte. D'où la multiplication des pétitions pour solliciter des ouvertures de rues et des aménagements divers de la voirie3. En apparence, l'urbanisme impérial n'est pas modifié pour autant; en apparence seulement. En fait, la jurisprudence alourdit le coût des travaux, elle explique en partie au moins les dépassements de crédit provoqués par l'exécution du deuxième et du troisième réseau et contribue à précipiter la chute
d' Haussmann4.

En outre, la réapparition d'un urbanisme répartiteur est favorisée par les conditions très avantageuses de l'expropriation. Dès l'annonce du second réseau, le calendrier des travaux étalé sur dix ans est l'objet de supputations jalouses. Qui sera servi le premier ?5 Qui devra attendre la sixième année pour avoir une voie
1. En 1855, Haussmann demandait aux propriétaires désireux de construire le long des voies nouvelles de prendre un engagement quant à la qualité des matériaux, au caractère des façades, voir LAMEYRE (Gérard), Haussmann, préfet de Paris, Flammarion, 1958. Des servitudes proprement dites ont été prescrites pour quelques générales. sites prestigieux Alfred (les places de l'Opéra et de l'Étoile, entre autres) mais elles de sont loin d'être Des Cilleuls fait part aux lecteurs, dans son livre sur Le Domaine

la Ville de Paris dans le présent et le passé, 1785-1891, des objections soulevées par ces pratiques. « est contraire à l'esprit de la législation », dit-il, « d'obliger les constructeurs à prendre des matériaux " assujettis aux taxes d'octroi ». Dans l'esprit des juristes du temps, enclins à protéger le libre arbitre des propriétaires contre les exigences de l'État, les servitudes de construction doivent donc être limitées, ce qui par contre-coup a limité les exigences d'Haussmann. 2. HAUSSMANN (André), « Des aliénations d'immeubles... » art. cit. 3. AN C 1147. Ce carton con deot des paquets de pétitions relatives aux travaux. 4. HAUSSMANN (André), « Des aliénations d'immeubles... » art. cit., attribue à la lourdeur des indemnités, l'importance des dépassements. 5. Revue municipale, 10 juin 1858. La revue donne l'exemple suivant: le 12e arrondissement étant ; d'où le « trouble classé dans le 8e groupe, ses travaux viendront au plus tôt en 1865-1866 de

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Paris

la grand'vi/le

nouvelle? L'urbanisme d'Haussmann n'est pas devenu un motif majeur d'opposition à l'Empire parce qu'il ne ménageait pas les propriétaires mais bien parce qu'il les ménageait davantage! Ne nous laissons pas trop prendre en effet aux arguments classiques selon lesquels la presse d'opposition, légitimiste comme républicaine, récuse les « travaux de prestige» et réclame les « travaux utiles». Rien de plus élastique en effet, de plus subjectif, que la notion d' « utilité» ou de « nécessité»'. Pétitionnaires, opposants, réclamants divers, décident de l'utilité ou de la nécessité selon leur convenance qui n'est pas toujours la convenance générale. En réalité, en désaccord sur 1'« utilité» et le « prestige», l'opposition se partage elle-même entre deux types d'urbanisme, l'un qui répond d'abord aux nécessités de l'État et l'autre qui répond d'abord aux vœux des quartiers; entre un urbanisme centralisateur et un autre qui serait au service des intérêts locaux avant de l'être au service de la collectivité. Les tenants de ce dernier remettent les travaux de Paris entre les mains de l'État, représenté soit par le Préfet de la Seine, soit par le Corps législatif pour l'opposition légitimiste. Les tenants du premier font confiance à un Conseil municipal élu, seul organisme propre, selon eux, à distribuer la manne des travaux d'une manière équitable entre les quartiers; bref, ils en reviennent aux principes de la Monarchie de Juillet. L'echec de l'Empire aux élections de 1869 n'est donc pas seulement l'effet de l'opposition ouvrière mais, nous le verrons, celui des mal-servis qui estiment n'avoir eu que des miettes au banquet des travaux de Paris.

Une capitale
Si dès 1849

moderne

au XIXe siècle
Bonaparte fait de l'urbanisme parisien une affaire

Louis-Napoléon

d'État, c'est que pour lui le remodelage de la Ville équivaut à une conquête politique. Paris fait et défait les régimes, Paris vit la politique française comme une affaire personnelle, il faut qu'il abdique sa souveraineté entre les mains de l'État. Des motifs divers, fonctionnalisme, hygiène, esthétique, interviennent bien dans l'aménagement de la capitale, comme l'ont souligné les historiens de l'urbanisme parisien. Mais ces desseins ont à s'intégrer dans un projet politique qui les dépasse. La grandeur de la capitale doit témoigner de celle du régime, son modernisme prouver l'esprit de progrès d'un souverain qui règne peut-être par les paysans mais qui triomphe par l'industrie et les progrès de la science. Or tout montre, en 1850-1852, que Paris est une ville à conquérir, la fusillade des boulevards en décembre 1851, comme l'élection d'Eugène Sue au printemps de 1850. La conquête implique un remodelage de la Ville.

jouissance»

supporté

par les propriétaires.

1. Par exemple, la pétition aux députés de la Seine pour le prolongement de la rue de Rennes, assure ; ce qui amène les pétitionnaires que les travaux du quartier de la Croix-Rouge sont « nécessaires» à nier la nécessité des travaux du quartier du Luxembourg qui visiblement n'est pas le leur.

30

Paris

la grand

'ville

Une ville dans la ville Le Paris de 1850, au moins le vieux Paris, a gardé du Paris. sectionnaire de 1792-1793, la familiarité des bâtiments publics avec la Ville. Cette familiarité héritée de l'Ancien Régime est elle-même considérée par les Parisiens depuis la Révolution comme le signe sensible de la démocratie: elle leur permet de veiller
sur les gouvernements et aussi de les surveiller. Tous les gouvcrnenents depuis 1789 ont donc vécu de bon ou de mauvais gré au sein de la capitale. Cette tradition sera rompue en 1871 seulement, quand l'Assemblée législative élue le 8 février décidera de siéger à Versailles, aussitôt devenu le symbole de la pire réaction. L'émotion que provoque la fuite à Versailles de Thiers, le 18 mars 1871, ne s'expliquerait pas si la présence du pouvoir à Paris n'était pas devenue pour les républicains une règle intangible'. Cependant une autre disposition des bâtiments publics s'impose dès que le pouvoir prend ses distances à l'égard d'un peuple qui se considère comme souverain. La confusion des lieux et des fonctions apparaît alors comme un legs dépassé et redoutable des temps révolutionnaires. Le Premier Empire a été le premier des régimes du XI~ siècle à repenser en avait imaginé une vaste termes urbains les rapports du pouvoir et de la Ville. " suite de bâtiments publics allant des Tuileries à l'Hôtel de Ville en passant par le Louvre. Sacrifiant l'église Saint-Germain l'Auxerrois, les architectes avaient lancé (sur le papier) une voie triomphale unissant la Colonnade du Louvre à la maison municipale. n'y a pas plus XVIIIe siècle que ce face-à-face de palais' (Voir carte 2, La rue de "Rivoli, p. 475). Mais il entrait aussi dans ce projet des intentions stratégiques qui sentaient leur lendemain de révolution: contre les révolutionnaires de quartier, la grande voie prévue ne serait pas seulement triomphale, elle permettrait également au Louvre et à l'Hôtel de Ville de se prêter main-forte. La solution sera abandonnée mais les préoccupations dont elle procède subsistent, aggravées. la croissance urbaine a comme enrobé en effet, les bâtiments publics. Elle a transformé les quartiers populaires en forteresses rapidement imprenables, tandis que les bâtiments publics, enfermés dans un dédale de rues surpeuplées, ont cessé d'être des postes de commandement pour devenir les objectifs passifs de l'insurrection. Par deux fois, en 1830 et en 1848, le pouvoir en place a été ainsi, victime de la topographie. Il a fallu cependant l'expérience des journées de février 1848 pour consommer sur le terrain la séparation du pouvoir et du peuple. l'isolement des bâtiments

publics, amorce d'un quartier administratif, est déjà une préoccupation

majeure

de la lie République qui arrache, comme nous l'avons vu, au Corps législatif, la loi prescrivant le déblaiement de la cour des Tuileries en 1849, et consacre, en 1850, les 4/5 de son budget à isoler l'Hôtel de Ville. Le percement de la rue de Ri-voli s'inscrit dans des préoccupations analogues. Il est décidé le 3 mai 1848, que la rue

1. L'étude des institutions et celle des mentalités me paraissent se prêter ici un mutuel appui pour éclairer les descentes des Parisiens sur l'Hôtel de Ville pendant le Siège et la Commune. Ces manifestations ne sont pas seulement, à mon sens, une reconquête du centre par la population des Aventins, mais l'affirmation d'un droit aux batiments publics dont l'Empire avait écarté la foule parisienne au mépris de la tradition révolutionnaire. Le prestige du fameux Bal de l'Hôtel de Ville, auquel les boutiquiers dl- ~it:de dernier rêvaient d'être invités, n'est-il pas lui-même l'expression dévoyée d'un droit à la Maison Commune?

31

Paris

la grand'ville

sera ouverte, de l'Oratoire à la rue Saint-Antoine (au débouché de l'actuelle rue François Miron) « pour occuper les chômeurs». Le projet est consolidé par la loi du 4 octobre 1849 qui fixe aux 2/3 la participation de la Villeet prévoit le dégagement du Théâtre Français. Un peu plus tard, la loi du 4 août 1851 prescrit le déblaiement des. abords du Louvre. Le branle est donné. Le Second Empire se bornera à poursuivre en décidant, le 2 mai 1855, le dégagement de l'Hôtel de Ville. La marque particulière de l'Empire se retrouve cependant dans le décret du 22 avril 1854 qui oblige les constructeurs de la rue de Rivoli à utiliser jusqu'au croisement de la rue du Louvre un plan de façade semblable à celui que Napoléon 1er avait déjà prescrit pour la partie voisine de la Concorde: la voie stratégique est ici une voie royale. Aucune des percées d'Haussmann n'explique peut-être mieux la rupture avec l'urbanisme antérieur. L'ouverture de la rue de Rivoli se propose moins de régénérer le centre que de percer « la citrouille» 1. Très différente des percées antérieures de Rambuteau, c'est seulement à la ligne des quais, dégagée par le préfet de Louis-Philippe, qu'on peut comparer la rue de Rivoli. Désormais, le gouvernement dispose d'une voie droite depuis la caserne de Courbevoie jusqu'à la Bastille. Les insurgés de banlieue n'auront plus le pouvoir de barrer le passage aux secours extérieurs, la sortie de la ville vers l'Ouest est dégagée. Les tractations dont le segment Hôtel de Ville - rue Saint-Antoine a été l'occasion illustrent d'ailleurs parfaitement la pensée d'Haussmann. L'élargissement des voies anciennes garde des partisans dans la ville: « Sur la foi de promesses antérieures», dit une pétition des propriétaires et des commerçants du quartier de l'Hôtel de Ville en août 1859, « des maisons neuves avaient été construites sur l'emplacement de la rue de Rivoli. Ne suffirait-il pas d'élargir la rue François Miron »2? L'élargissement de la rue François Miron branchée sur la façade Est de l'Hôtel de Ville, réintroduirait la vieille esthétique des perspectives. Le tracé de la rue de Rivoli, original par rapport aux plans antérieurs, enveloppe de flanc les bâtiments publics depuis les Tuileries jusqu'à la caserne Lobau actuelle, dite alors caserne Napoléon, dont la construction avait été décidée antérieurement3. C'est un boulevard qui n'ose pas dire son nom. Il délimite au cœur de la ville un secteur gouvernemental dont il commande les accès à l'Ouest
et à l'Est4. L'histoire de la rue de Rivoli n'aurait pas retenu notre attention au même degré si elle n'était pas partie d'une mutation profonde dont le quartier compris entre son tracé et la rive gauche de la Seine est le siège. Il y a bien ici percées, travaux et rénovation, mais aussi départ de la population ancienne, et même ici et là, anémie provoquée du commerce et de l'artisanat. Alors que les percées du
1. Expression de MERCIER (Louis-Sébastien),
(Michel) 2. AN F' ('" dans 31. Le Globe dès 1832. Voir fins d'hygiène essentiellement.

LAVEDAN (Pierre),

Tableaux de Paris. Le percement était réclamé par CHEVALIER Histoire de l'urbanisme... op. cit., mais à des

3. Décret du 22 avril 1852. 4. Sur la rue de Rivoli et les raisons d'être de son percement, ROULEAU (Bernard), Le tracé des rues de Paris, CNRS, 1975, dit que celui-ci s'explique par la nécessité de dégager « une surface plus grande pour la mairie et la caserne», par le dédoublement « indispensable» du courant de circulation EstOuest, par le désir de « cloisonner» mais, semble-t-il, nouveauté dans les quartiers populaires et de les assainir. conception Paris. Tous ces objectifs ont existé assurément constitue la véritable dans le cadre d'une le remodelage du vieux d'ensemble

du centre

qui

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Paris la grand'vHle

second réseau respecteront la personnalité des quartiers, les travaux de la croisée de Paris cisaillent le centre. Tout dans cette évolution n'est pas imputable aux pouvoirs publics. La mutation urbaine se greffe sur celle des transports qui dépossède les Messageries et la Seine de leur primauté au profit des voies ferrées et des gares. Mais la lie République et plus encore l'Empire ont su profiter des circonstances pour pousser leur politique et rénover le quartier à leur profit. Le destin des Halles et celui de la Cité illustrent parfaitement l'originalité d'une politique qui se greffe sur les travaux de Rambuteau sans les continuer. (Voir carte 3, La Cité ou la reprise en main du centre de la ville, p. 476) Les Halles, interdites dans le périmètre sacré où les situaient volontiers les projets antérieurs', sont rejetées au-delà même de la rue Saint-Honoré alors que les plans précédents faisaient de l'accroissement de leur commerce le principe de la rénovation du centre2. La Cité est non plus seulement traversée par les percées comme il avait été fait du temps de Rambuteau, mais mise à plat, vidée de son contenu immobilier et humain, en même temps que rayée de la mémoire collective, comme te fait remarquer Louis Chevafier3. L'opération dans l'île de la Cité est l'analogue d'une exfusion et d'une transfusion dans le domaine médical: à la place des bouges interlopes, s'élève un quartier non seulement neuf mais d'un type nouveau, un quartier spécifiquement administratif, qui réunit la Préfecture de Police, une caserne, le Palais de Justice, le Tribunal de Commerce, la prison de la Conciergerie, l'Hôtel-Dieu, tous bâtiments protégés de la marée populaire par la Seine, mieux que par des fossés. A noter que l'Empire ne fait pas droit au vœu des légitimistes qui auraient voulu replacer le siège de l'Archevêché dans la Cité, à l'ombre de Notre-Dame4. Nous sommes dans un domaine réservé. De la Cité, l'administration de la ville peut défier les vieux quartiers des deux rives. Elle est gardée plus solidement que l'Hôtel de Ville, encore que celui-ci soit protégé par la caserne Napoléon vers l'Est et par les très larges avenues ouvertes au cours de l'Empire sur l'emplacement du vieux quartier de Saint-Jacques de la Boucherie, à l'Ouest. L'idée de ce regroupement administratif n'est pas une idée absolument nouvelle. On avait vu par exemple, la Monarchie de Juillet fermer en 1845, rue du Roi de Sicile, la fameuse prison de la Force qui avait été le théâtre de massacres en septembre 17925. Le pouvoir, donc, reste dans la ville comme le veut la, tradition démocratique, mais il n'appartient plus à la ville. Les bâtiments publics ont désormais tendance à se resserrer dans le périmètre à la fois protégé et dégagé qui suit les deux rives de la Seine. Le cas le plus typique est celui du ministère des Affaires étrangères aventuré sur le boulevard des Capucines et qu'il avait fallu protéger dangereusement au 24 février 1848 en montrant les troupes sur le

1. Cinq projets
2. Le projet

ont été discutés
et Sénart

en 1851,
qui a fait

voir

HAUSSMANN

(Georges-Eugène),
brochure. Voir

Mémoires...
collection

op. cit.
Lazare, article

Horeau

l'objet

d'une

AS DZ17,

« Halles».
3. C
HEVAUER

(Louis),

Classes

laborieuses...

op.

cit.

4. Haussmann fait planter un square sur l'emplacement où l'Archevêché aurait pu être édifié. 5. De même, le repliement du ministère des Affaires étrangères au quai d'Orsay avait été décidé en 1845.

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Paris

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boulevard. Ilse replie sagement rive gauche, au quai d'Orsay où il demeure encore à ce jour. Ce n'est pas tout. Le site choisi assure aux pouvoirs publics, la maîtrise des carrefours essentiels pour la circulation urbaine, surtout après l'ouverture des boulevards de Strasbourg et de Sébastopol. Non seulement ces derniers offrent à la gare de l'Est un accès jusqu'au cœur de la villemais ils mettent à la disposition du pouvoir un boulevard moderne qui double et neutralise les vieilles rues SaintDenis et Saint-Martin difficilementpénétrables aux voitures mais très faciles à tenir par des insurgés. La guerre des rues traditionnelles va devenir plus difficile et Auguste Blanqui est à notre connaissance l'un des premiers à signaler qu'il va falloir modifier les techniques insurrectionnelles'. On s'explique la hâte du pouvoir à réaliser les travaux du centre. La première concession accordée après le coup d'État l'a été à la Société Ardoin-Ricardo, dès le 27 mai 1852, pour ouvrir le boulevard de Strasbourg. Le projet datait de 1842. Il avait eu des défenseurs au Conseil général de la Seine sous la I~ République, mais malgré l'intérêt témoigné par Louis-Napoléon au projet, celui ci avait buté sur un double obstacle: d'une part les coûts de l'expropriation, d'autre part l'opposition des propriétaires attachés à l'élargissement des rues Saint-Denis et Saint-Martirt. Les modalités d'exécution indiquent l'intérêt porté par le gouvernement au boulevard de Strasbourg: comme la rue de Rivoli,c'est une voie nationale et, comme pour la rue de Rivoli, l'État participe pour un tiers aux dépenses engagées3.
La reprise du centre de Paris par les pouvoirs publics a eu des conséquences très diverses et très générales sur la vie urbaine. Notons d'abord que, si ingénieux soit-il, le dispositif nouveau a le désavantage de concentrer l'effort des émeutiers éventuels, de sorte que la mutation urbaine en ce sens entraîne, comme l'avait prévu Blanqui, la transformation des méthodes insurrectionnelles. La descente des faubourgs sur le centre, en 1871, n'est pas seulement une manifestation d'exilés reprenant possession du territoire dont ils avaient été chassés, mais l'expression d'une nécessit~ politique nouvelle. La contribution massive des faubourgs est désormais nécessaire à l'insurrection pour s'emparer de la forteresse sans muraille qui tient la ville et la domine. Mais sans attendre les événements tragiques de 1870 et 1871, la rénovation du centre infléchit les destinées de la ville et modifie les rapports urbains bien audelà du périmètre concerné par les travaux. Ce qui s'efface du sol parisien avec les travaux du premier réseau, ce sont les vieux quartiers révolutionnaires de la rive droite dont les conservateurs invoquent le souvenir avec effroi4. Le long de la Seine, les travaux ont rendu irréversible une décrue du peuplement prévisible depuis le début du siècle: les quartiers Tuileries, Marchés, Louvre, Saint-Honoré, Arcis, Palais de Justice, sont moin,: !~.'~up'ésen 1856 qu'ils ne l'étaient en 1800,

1. BLANQUI (Auguste), « Pages inédites », La Pensée n° 19, 1948. 2. La Revue Municipale, 28 mars 1858, contient l'historique du projet. 3. L'Ëtat avait participé aux deux tiers des dépenses engagées pour l'ouverture de la rue de Rivoli jusqu'à la rue du Louvre actuelle, le dégagement du Théatre Français et du Louvre. La loi du 2 mai 1855 prévoit, elle, une participation d'un tiers pour la partie de la rue de Rivoli voisine de l'Hôtel de Ville, le dégagement de ce dernier et le boulevard de Sébastopol rive droite. 4. COCHIN(Augustin), Commune « Le régime municipal... », art. cit. Pour Cochin, le précédent redoutable c'est la de 1792.

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même si dans l'intervalle de ces deux dates ils ont été atteints par les vagues d'immigration 1. Plusieurs d'entre eux (Tuileries, Saint-Honoré, Marchés, Lombards, Arcis) avaient atteint leur plus fort peuplement en 18482, c'est dire la soudaineté et l'importance de la décrue. A l'exception des quartiers voisins de l'Hôtel de Ville où logent les maçons attirés dans la capitale par les travaux, l'évolution du peuplement n'est plus commandée désormais par le rythme des migrations et le nombre des habitants demeure stable ou décline. Cependant, si l'on excepte ce que nous avons appelé le périmètre sacré (au-delà des quais, rive gauche, au-delà de la rue de Rivoli, rive droite), les quartiers sont demeurés à peu près ce qu'ils étaient avant les travaux d'Haussmann. Le caractère du peuplement n'y a pas changé et la continuité du passé au présent n'a pas été rompue. La politique suivie en matière de percées confirme d'ailleurs que l'Empire est plus soucieux de dégager le centre et de limiter les quartiers ouvriers que de les transformer.

Percées et déconcentration dans le Paris de l'Empire La Monarchie de Juillet était centralisatrice en matière d'urbanisme, le Second Empire ne l'est pas de la même façon. S'il tend à rassembler les bâtiments administratifs au centre de la ville, parallèlement, il décentralise les fonctions du vieux Paris au profit des divers quartiers, par exemple en multipliant les marchés locaux. Ilassume également la désorbitation du centre par rapport à la Seine. Sous la Monarchie de Juillet, le Palais-Royalrestait le centre du monde et du demimonde; sous le Second Empire, le 4e arrondissement ancien, aseptisé par les travaux, ne soutient plus la foire du Palais-Royal,de ses hôtels borgnes et de ses commerces interlopes. Le demi-monde émigre vers le boulevard, suivi par le monde. Entraînés par la dérive qui déporte l'habitation bourgeoise vers l'Ouest, les cafés à la mode abandonnent le boulevard Bonne-Nouvelleà un public populaire et se déplacent en direction de la Madeleine. Si le centre mondain s'écarte volontairement du vieux Paris, le peuplement populaire, lui, en est volontairement écarté. La politique impériale fait en effet, obstacle à tout mouvement de population qui tendrait à repeupler le centre. Les gares dont l'Empereur disait, d'après Merruau3, qu'elles étaient maintenant les « portes de Paris», sont donc tenues à distance des vieux quartiers. Instruit du projet selon lequel la gare de Lyon pourrait être construite sur la' place de la Bastille,l'Empereur écrit personnellement à Rouher le 15 décembre 1857 pour s'y opposer4. « En principe», dit-il, « les gares de chemin de fer doivent le plus possible être établies non pas près du centre mais à la circonférence afin d'y multiplier les habitants». La querelle de la gare de Lyon sera tranchée conformément au vœu impérial, et malgré l'opposition des industriels des 7e et 8e arrondissements anciens qui voulaient avoir « leur gare »5.Contrairement à la pratique londonienne, les gares parisiennes resteront relativement excentriques.
1. Recherches 2. Recherches statistiques statistiques sur la ville de Paris et le département sur la ville de Paris... op. cit.. op. cit.. de la Chambre du 1 er juillet). de la Seine, tome VI, DUPONT,1860.

3. MERRUAU (Charles), 4. AN 45 Ap2 2. 5. Le Moniteur

Souvenirs...

Universel,

3 juillet 1847 (séance

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C'est donc la ligne d'une politique décentralisatrice que le tracé des chemins de fer parisiens doit favoriser: le Chemin de fer de Ceinture concédé le 10 octobre 18511 et qui doit transporter des voyageurs aussi bien que des marchandises, emprunte les terrains encore vides de la proche banlieue; la ligne de Saint-Lazare à Auteuil, concédée en 1853, est également faite pour amener le peuplement sur les terrains d'Auteuil soustraits au Boisde Boulogne où le baron Erlangera créé un lotissemenf. Cependant ce sont les travaux de voirie qui sont l'expression la plus complète et la plus intéressante d'un urbanisme décentralisateur. En 1858, le gouvernement décide l'exécution d'un deuxième réseau de voies nouvelles destinées à relier entre eux les divers quartiers de la capitale. Ilsera suivi en 1867 d'un nouveau programme intitulé 3e réseau et comprenant essentiellement des ouvertures qui joignent le nouveau Parisà l'ancien. L'ensemble des voies nouvelles qui constituent le 2e et le 3e réseaux relèvent d'un dessin polyétoilé auquel les architectes se tiennent avec constance même quand les conditions préexistantes s'y prêtent mal. Ainsi pour l'Opéra3, il a fallu des raccordements savants pour que le Palais Garnier ne parût pas de guingois par rapport à la rue Lafayette. Les urbanistes ont imposé aux voies qui tournent autour du monument, une symétrie que la disposition des lieux ne comportait pas. En outre, conformément à l'esthétique traditionnelle, ils ont ménagé entre l'Opéra et le Louvre une perspective habilement dégagée par la place du Théâtre Français. Cependant, si le dessin est traditionnel, les intentions urbanistiques sont modernes: l'ensemble des rues et avenues qui convergent vers l'Opéra accomplit une fonction de liaison avec la gare du Nord par la rue Lafayette, avec le quartier neuf de la Concorde et de la Madeleine par le boulevard des Capucines et la rue de la Paix,avec le quartier des Halles par la rue du 10 Décembre devenue rue du 4 Septembre, avec la rive gauche enfin par l'intermédiaire des guichets sans gloire qui percent les murs du Louvre. A-t-on assez reproché au régime, à l'époque, dans les journaux légitimistes, Le Correspondant, La Gazette, d'avoir tellement dépensé pour ouvrir une avenue, l'avenue de l'Empereur, actuelle avenue de l'Opéra, qui ne servait à dégager ni une façade principale, ni une grille monumentale4 ! En vérité, même si elle relève comme l'écrit Bernard Rouleau d'une esthétique héritée du XVIIIesiècle (nous dirions plutôt dérivée quant à nous), l'architecture polyétoilée qui caractérise la voirie parisienne a changé de destination depuis même le début du siècle: elle n'est plus conçue en effet, en fonction des palais mais des nécessités urbaines. L'avenue de l'Empereur, outre la protection de flanc qu'elle peut assurer au Louvreen cas de besoin, met le palais dans la ville; elle l'intégre au centre neuf dont l'opulence témoigne pour le régime. En outre, elle fait du Louvre, à la proue du Paris ancien, le lieu géométrique où se fait la jonction entre le présent et le passé de la ville.
1. Le décret autorisant la construction Lazare, article datent est du 3 mai 1851. « Chemin de fer d'Auteuil ».

2. AS DZ 17, Collection

3. ROULEAU

(Bernard), Le tracé des rues de Paris... op. cit..
projets du début des années

4. Les premiers

conceptions
10 juin 1869.

qui n'étaient

pas faites pour s'entendre

1860. Il a fallu ajuster les unes aux autres des à l'origine. Voir Le Correspondant, 25 mai et

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Paris

la grand'ville

L'exemple

du quartier de l'Opéra

est typique d'un urbanisme qui n'ordonne

plus la ville en fonction d'un point central mais d'une stratégie générale. Le second réseau, dit expressément l'exposé de la loi qui l'autorise « a pour objet d'établir des voies qui assurent des communications larges, directes et multiples entre les principaux points de la capitale et les établissements militaires destinés à les protéger» 1. C'est dire que le réseau polyétoilé décentralise et démultiplie les moyens du pouvoir. L'économie de ce réseau est simple; il s'articule à l'Est et à l'Ouest autour des deux perspectives étoilées à branches multiples, la place de l'Étoile et la place du Trône, l'une et l'autre hors du vieux Paris, l'une et l'autre rayonnant des avenues vers l'intérieur de la ville.Celles-cicoupent à leur tour d'autres voies avec lesquelles elles forment des étoiles de moindre grandeur. Chacune des étoiles commande en enfilade, une couronne de voies divergentes qui lui donnent la maîtrise d'un secteur urbain. En mai 1871, ce dispositif servira l'artillerie versaillaise qui progressera par les voies majeures, tandis que les Fédérés chercheront à retrouver les conditions de la guérilla sur les hauteurs de Belleville encore peu renouvelées par les travaux d'Haussmann. Dispositifsouple, adapté à l'usage de l'artillerie,convenant d'autant mieux aux charges de cavalerie que le sol a été aplani sauf exception2. Pour Haussmann le système atteint sa perfection avec la rue Lafayette qui réalise une enfilade de cinq kilomètres de long3. Cependant le réseau étoilé peut très bien couder ses branches et renoncer aux points de vue, aux perspectives qui faisaient le bonheur du préfet, quand le besoin s'en fait sentir. C'est ce qui s'est fait pour le quartier Saint-Antoine. On n'a pas oublié dans les années 1850commenten juin 1848, le canalSaint-Martin avaitempêchétrois jours durant, le général Lamoricièrede pénétrer dans le faubourg. À telle enseigne qu'il s'en était suivi une dépréciation des immeubles situés le long du canal SaintMartin4. Un dispositif de sécurité est donc prévu dont on peut suivre la genèse à travers une série de documents divers. Ilest d'abord décidé que les voies nouvelles dont l'ouverture avait été prévue au Sud du faubourg Saint-Antoine en 184518475 seront élargies. La rue Mazas, transformée en avenue, devait être bordée d'arcades comme la rue de Rivoli. Les arcades ne seront pas réalisées à la demande de l'Empereur. « La construction d'arcades sur le boulevard Mazas (le boulevard Diderot actuel) nuirait gravement au système stratégique de Paris»,
1. Exposé de la loi du 28 mai 1858. 2. Dès la Monarchie de Juillet, on a travaillé à aplanir le sol entre les boulevards manière à permettre aux voitures et aussi à la cavalerie l'accès des petites encore quelques traces des dénivellations anciennes op. cit.. à la hauteur du boulevard 3. LAvEDAN (Pierre), Histoire de l'urbanisme...

et les rues adjacentes de rues adjacentes. 1\ reste Bonne-Nouvelle.

4. La dépréciation des immeubles est générale au faubourg Saint-Antoine à la suite des journées de Juin. Voir AS DZ17, collection Lazare, article « Charonne », 1858. Mme Ledru Rollin a acheté à un excellent prix, la fabrique du neveu de Richard Lenoir « car les Journées de Juin avaient déprécié les terrains» . 5. La transformation de la rue Mazas, prévue par une Ordonnance de 1845, en avenue est décidée; la rue de Lyon destinée à faire la jonction entre le boulevard Mazas et la Bastille - son ouverture avait été décidée par une Ordonnance du 27 novembre 1847 - est élargie. Cet ensemble de voies est en cours d'éxécution entre 1852 et 59. Voir La Nomenclature des rues de Paris... op. cit. Merruau place le « percement du faubolJrg Saint-Antoine» parmi les voies particulièrement « désirées» par l'empereur.

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Paris la grand

'ville

écrit personnellement Napoléon IIIà Rouher le 15 décembre 1857. Voilà pour le boulevard Sud'. Le boulevard Ouest et Nord, lui, ira bon train. Le contrôleur des Contributions directes du quartier Folies-Méricourt, à qui l'on doit un tableau succinct des travaux, rapporte bien à l'insurrection de juin, la décision de voûter le canal Saint-Martin, et il ajoute qu'on a ouvert le boulevard du Prince Eugène actuel boulevard Voltaire - en une seule année, l'année 1862, pour compléter le dispositif de sécurité2. A partir de ce moment, la boucle est fermée, le faubourg Saint-Antoine, prisonnier d'un cercle d'avenues qui se rejoignent place de la Bastilled'une part, place de la Nation de l'autre. La rupture avec les projets antérieurs qui prévoyaient le percement d'une grande avenue à travers le faubourg3 permet de mesurer l'originalité des solutions impériales. Le « cloisonnement» du faubourg4 confirme bien que l'objectif de l'Empire n'est nullement le remodelage des quartiers anciens comme nous le disions plus haut; il n'est pas davantage le modelage des quartiers neufs abandonnés aux constructeurs, sans aucune autre restriction que le respect des règlements de voirie. Ayant tracé les voies nécessaires à l'ordre public conformément à la mission générale de police qui lui incombe, le gouvernement n'intervient pas dans l'intérieur des quartiers. Les grandes avenues et les perspectives augustes sont donc parfaitement compatibles avec l'ouverture des rues et de passages privés, avec la formation de « cités» et de « cours» ferméess qui continuent de faire cœxister l'urbanisme le plus neuf et la construction la plus habituelle, l'initiative publique la plus contraignante et la liberté individuelle la plus grande en matière de construction. La discrimination en matière de voirie qui paraît frappante à Bernard Rouleau entre l'Est et l'Ouest6, l'Ouest étant, selon lui, plus favorisé en « voies larges et en belles perspectives» n'est donc pas le résultat d'un choix ou d'une politique discriminatoire mais le fruit de l'occupation du sol. L'Empire recueille à l'Est le faubourg Saint-Antoine et le système des canaux dans son héritage, il est bien obligé d'en respecter le dessin, son propre système de voirie dût-il en être altéré. Aux grandes avenues if demande avant tout d'empêcher la coalition des quartiers et la contagion du désordre. Lesboulevards circulairesà l'ancienne mode solidariseraient la ville à l'intérieur de leurs anneaux; les avenues du 2e et du 3e réseau séparent les arrondissements et les quartiers. Elles inscrivent sur le sol parisien une décomposition de l'ensemble urbain à laquelle répond, sur le plan

-

1. AN 45 Ap2 2. 2. AS DP2, Notice Folies-Méricourt. 3. Le projet datait du Premier Empire. Il en est généralement Le Moniteur Universel, 11 Août 1837. question sous la Monarchie de Juillet. Voir

4.

ROULEAU

(Bernard), Le tracé des rues de Paris... op. cit.
des rues... op. cit. Les créations sont surtout nombreuses dans les XIe et XIIe d'Haussmann, Effectivement,

5. La Nomenclature arrondissements.

6. ROULEAU(Bernard), Le tracé des rues de Paris... op. cit. Dans sa carte sur les travaux Bernard Rouleau fait figurer en tralt~ ar~s !'?s perspectives dues au Second Empire. celles-ci sont moins nombreuses à l'Est qu':, l'Empire, le projet de la place de la République, Haussmann avait entrepris la réalisation?

l'Ouest. Mais pourquoi ne met-il pas au compte de de la place d'Italie e~ même de la place Denfert, dont

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administratif, la déconcentration des pouvoirs municipaux au profit des maires d'arrondissements'. On ne sera pas étonné qu'un Cochin ait approuvé le principe du second réseau, lui qui préconise, à la fin de l'Empire, de « subdiviser la ville en autant de quartiers qu'il est possible »2 pour la rendre gouvernable (Voir carte 4, Deux types de perspectives urbaines, p. 477). On aura compris pourquoi il nous est impossible de souscrire aux interprétations qui rattachent l'œuvre d'Haussmann à la tradition urbanistique du XVIIIe siècle3 malgré les ressemblances esthétiques que nous signalions plus haut. Le gouvernement de Napoléon III ne méprise certes pas les perspectives à la mode du siècle de Louis XV puisqu'il en aménage lui-même, mais lorsqu'Haussmann exprime dans ses Mémoires le regret d'avoir laissé à la Ille République le soin de construire le pont Henri IV d'où la vue est si belle sur le dôme du Panthéon, il témoigne à la fois pour une esthétique et un urbanisme nouveaux... Esthétique et urbanisme selon lesquels il convient de multiplier les points de vue au lieu de les réduire à des perspectives limitées, de mettre en valeur les correspondances urbaines tout autant que les façades. L'urbanisme est pensé et goûté par rapport à la Ville dans son ensembie et non point seulement par rapport à ses monuments. y a également une très grande différence entre le réseau polyétoilé " d'Haussmann et les lotissements conçus pendant la première moitié du siècle, Passy, le quartier de l'Europe, le quartier François 1er actuel. Dans ces lotissements en effet, les places centrales sont un lieu de convergence et les voies qui en partent se répartissent sans aucune sélectivité vers la périphérie. Leur fonction est de relier également tous les quartiers au centre. Le réseau polyétoilé d'Haussmann a lui des fonctions tout autres puisqu'il assure d'abord des liaisons entre les quartiers. Disons si l'on veut qu'avec des éléments empruntés à l'urbanisme passé, Haussmann a créé un urbanisme nouveau. Tout en augmentant le pouvoir d'intervention du gouvernement dans la Ville, il a favorisé les relations interurbaines et dégagé des artères encombrées par le roulage à un point que nous avons peine à imaginer aujourd'hui4. Cependant ni la fonction stratégique, ni les fonctions de circulation n'épuisent le rôle assumé par les ouvertures d'Haussmann.

Les réseaux d'Haussmann

et le peuplement

préoccupées de contourner les agglomérations déjà constituées, les percées sont aussi faites pour drainer la population vers les lieux neufs, faiblement habités, et encore dépourvus de tradition urbaine. ('est vrai pour l'ancien Paris, ce sera plus vrai encore après l'annexion de 1859 lorsque les voies nouvelles franchiront l'ancienne enceinte.

Évitant de tailler dans ie vif du tissu urbain,

1. Haussmann, dit qu'il a « grandi» le rôle des maires, HAUSSMANN (G. E.), Mémoires... op. cit. )}, art. cit. 2. COCHIN (Augustin), « Le régime municipal... 3. Pour Bernard Rouleau, Haussmann suit « la tradition orthogonale et polyétoilée du XVIIIe siècle)}. Voir ROULEAU (Bernard), Le tracé des rues de Paris... op. cit. 4. Pierre Lavedan évalue à 9 070 attelages le trafic journalier du boulevard des Capucines en 1853. Voir LAVEDAN (Pierre), Histoire de "urbanisme... op. cit.

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Ce n'est pas seulement parce qu'elles sont sur des buttes que les bourgades telles que Montmartre, Ménilmontant, Bellevilleseront tardivement atteintes par les voies nouvelles. Le boulevard Malesherbes évite à la fois le bourg de Monceau et la petite ville des Ternes dont le sol est plat comme la main. Le boulevard du Prince-Eugène contourne également le hameau de Charonne. D'une manière générale, les localités de l'ancienne banlieue sont enkystées dans le tissu urbain comme des corps étrangers. Aujourd'hui encore leur ancienne grand'rue, leur église, leur place centrale, témoignent de la persistance d'un urbanisme local indifférent à la voirie parisienne. De la même façon, les percées nouvelles n'empruntent pas systématiquement les grandes voies d'accès qui conduisaient naguère encore dans Paris. Jusque dans les années 1860, la bourgade des Ternes est animée par les charrettes qui viennent de Normandie. La barrière du Roule est alors une voie d'accès essentielle, les bestiaux l'empruntent pour aller jusqu'à l'abattoir du même nom, tandis que les rues du Faubourg-Saint-Honoré et Saint-Honoré voient passer les charrois destinés aux Halles. Encore en 1867-1868, le .trafic de la barrière du Roule, un des plus importants de Paris, nécessite en permanence la présence de deux commis d'octroi'. Or les plans de voirie successifs ne comportent aucune amélioration substantielle pour les rues du Faubourg-Saint-Honoré et Saint-Honoré. Évitant les remaniements qui avaient eu la faveur de Rambuteau, les projets impériaux réservent tous leurs soins pour les Champs-Élysées, voie presque suburbaine encore en 18502 qui commande le peuplement de Chaillot et du quartier de l'Étoile. Pratiquement, le faubourg et la rue Saint-Honoré sont rendus à leur destinée locale, tandis que dans l'ancien bourg des Ternes, tombé en somnolence,
les propriétaires pressent la construction d'un quartier résidentiel3. L'exemple du quartier Saint-Honoré-( hamps-Ëlysées éclaire le rôle joué par le deuxième réseau: celui-ci est moins fait pour relier l'ancienne banlieue au centre de Paris ou pour modifier lE ré~eau routier préexistant que pour amorcer et

entretenir un nouvement centrifuge de la population. Les voies nouvelles accomplissent une mission de dispatching afin d'obtenir une meilleure répartition du peuplement et des fonctions économiques sur le territoire urbain. Deux Paris se superposent donc, mal reliés l'un à l'autre, l'un avec ses boulevards circulaires,l'autre son réseau polyétoilé ; l'un articulé au réseau routier, l'autre le négligeant pour desservir les gares; l'un préoccupé de se frayer un passage jusqu'au cœur de la capitale, l'autre soucieux de décongestionner le centre. Tardivement, une fois assurée la maîtrise stratégique de la ville et la dispersion démographique, Haussmann s'est préoccupé de relier le Paris central
1. BA Document 2249. 2. AS DZ17, Collection Lazare, article « Concorde». La Concorde est encore sous la Monarchie de Juillet une limite urbaine comme en témoignent les fossés qui terminent la place vers l'Ouest. Ces fossés sont loués, les locataires en sont expulsés en 1835 et leur comblement se poursuit jusqu'en 1854. Haussmann déplorait, paraît-il, leur disparition. C'est curieux de la part d'un homme dont certains font l'initiateur et l'artisan de la poussée vers l'Ouest! Voir LAMEYRE (Gérard), Haussmann, préfet de Paris, Flammarion, 1958. 3. AN C 1147, Pétition de la Commission pour l'asssainissement du quartier des Ternes, mai 1870. Le mois suivant se constitue une Société civile de l'avenue du Prince-Jérôme - Mac-Mahon actuelle qui veut faire l'avance de six millions pour démarrer les travaux dits, bien entendu « d'une utilité incontestable» .

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aux anciens bourgs de la banlieue et d'établir entre le Paris ancien et le Paris moderne une liaison que l'avenue de l'Opéra réalisait peut-être symboliquement mais pas d'une manière sûtfisante dans les faits. Ainsi sont amorcés l'aménagement de la place du Château-d'Eau, future place de la République, d'où une voie dite plus tard avenue de la République rejoint Belleville,ou encore le boulevard d'Enfer amorcé à la fin du Second Empire et destiné à relier l'ancien
bourg de Montrouge au cœur

du Vile arrondissement,

boulevard Raspail actuel ou

le boulevard Ornano, prolongé après 1866, destiné à relier le Nord de la Butte Montmartre au centre de la ville. Maurice Halbwachs, dans ses travaux sur les percées et le peuplement, part de l'hypothèse selon laquelle les pouvoirs publics et les spéculateurs qui ouvrent les voies nouvelles sous le Second Empire ne sont que les « agents» au travers desquels les besoins réels, profondément ressentis de la communauté, se font jour'. Les expropriations elles-mêmes ne font, selon lui, que hâter la satisfaction des besoins sociaux en détruisant les obstacles qui retardent leur réalisation. Dans la villedéjà surpeupléeavant 1848 et qui l'est bien davantage encore en 1856 après le rush migratoire de la période 1851-1856, la construction retarde sur le peuplement et l'immeuble d'habitation fait prime. faut évacuer le surplus " d'habitants. La géographie des travaux n'est pas non plus laissée au hasard: les voies nouvelles suivent !~ cheminement normal de la population et les percées haussmanniennes rendent seulement plus visible« le sens du mouvement social». La poussée vers l'Ouest du réseau de voirie répond donc, d'après cette interprétation à l'évasion de la bourgeoisie hors de la ville, provoquée par les événements de 1848. Elleest le résultat de la « peur sociale». Cette explication qui suppose une soumission quasi automatique de l'État aux phénomènes collectifs et n'envisage même pas, en sens contraire, l'action de l'État sur la population, n'a jamais été sérieusement discutée. Elle ne rend pourtant pas compte du sentiment de dépossession que formulent diversement les écrits contemporains. Les travaux, écrit en 1869 Paul Boiteau dans le Journal des Économistes, ne représentent pas « les valeurs donc les besoins au vrai». Dans un tout autre style, un propriétaire du xe arrondissement écrit à Ernest Picard en 18612 que les travaux de la Plaine Monceau relèvent d'une « utilité Pereyre » (sic). Le caractère spéculatif des travaux d'Haussmann aurait-il oblitéré dans la conscience collectiveleur aspect « service public» ?

La mutation du centre et la poussée vers l'Ouest Rappelons d'abord une fois de plus que la fuite de la villevers l'Ouest n'est ni le fruit d'un déterminisme géographique3 ni celui d'un déterminisme historique. En fait, le développement d~:sbeaux quartiers avant le Second Empire se fait dans deux directions distinctes. David Pinkney a tout à fait raison de souligner que l'exode vers l'Ouest a commencé bien avant j'ère révolutionnaire, comme en témoigne la rue du Faubourg-Saint-Honoré que les financiers du XVIIIeiècle peuplent de beaux hôtels s
1. HALBWACHS 2. BN NAF

(Maurice), La population et les tracés de voie à Paris depuis 24370, Lettre de Chesneaux, électeur d'Ernest Picard.

un siècle,

PUF, 1928.

3. L'hypothèse climatique selon laquelle les beaux quartiers fuient vers l'Quest pour éviter les fumées rabattues en direction inverse par les vents dominants, n'a plus besoin d'être démolie, j'imagine...

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Paris la grand'ville

entre cour et jardin. Vient la Révolution et le cortège des confiscations qui l'accompagne... Bonne affaire pour les Bonapartes qui, spéculant sur les biens nationaux, succèdent dès le début du siècle aux princes de la finance1. Quand il choisit l'Élysée comme résidence, sous la I~ République, le Prince-Président est au milieu des propriétés et des souvenirs de famille2 ! Veut-il développer rive droite une sorte de faubourg parallèle et rival du faubourg Saint-Germain 7 ('est probable. Son entourage lui donne la main... L'Impératrice met des fonds dans la construction des petits hôtels à l'anglaise qui longent l'Élysée,de l'autre côté de la rue du même nom ouverte en 18603 ; Morny a déjà construit avenue Gabriel un immeuble très cosst!. La nouvelle finance, elle aussi, renoue avec la tradition de l'ancienne, Louis Fould loge rue de Berri, Furtado rue de Valois du Roule, Achille Fould rue Saint-Honoré même, ainsi que les pereire5.L'installation de la nouvelle bonne société vers l'Ouest confirme une tradition plus ancienne, rien de plus. En revanche, il y a aussi fin XVIIIe-débutXlxe siècles un développement de beaux quartiers d'un type un peu différent vers le Nord de la capitale, comme en témoignent des lotissements des quartiers Poissonnière, Saint-Georges, Chaussée d'Antin, Europe, tous situés à proximité des nouveaux lieuxde plaisiret d'affaires, les boulevards, l'Opéra, la Bourse. Banquiers, agents de change, négociants, recherchent surtout la proximité du quartier de la finance dont le développement va de pair avec celui d'une économie moderne. En 1849, le quartier de la Chaussée d'Antin, très touché pourtant par la crise de 1848, compte parmi ses habitants 22 agents de change, 36 banquiers, 15 négociants6. Mais au cours du Xlxe siècle, et plus spécialement sous le Second Empire, l'extension du quartier d'affaires tend à repousser la résidence vers la périphérie. La Chaussée d'Antin, habitée par le monde un peu mêlé de la nouvelle bourgeoisie7, sera rebâtie au cours de l'Empire pour répondre à d'autres exigences. Les travaux n'y cessent point: percées diverses, construction de l'Opéra, Grands Magasins du Printemps, Grand Hôtel et (afé de la Paix, transformation de la rue des Ménars dont les sièges sociaux des grandes banques prennent possession. Les journaux légitimistes s'affligent de la disparition des beaux hôtels de la rive droites. Deux fois donc, en moins de cent ans, ce quartier a été obligé de changer de peau.

1. D~TREZ(Alphonse),

Le Faubourg

Saint-Honoré

de la fin du règne

de Louis

XIV au Second

Empire,

1953. 2. La rue Saint-Honoré a un double caractère encore perceptible. Côté numéros pairs, elle est dotée de beaux hôtels prolongés en direction des Champs-Élysées par des beaux jardins dont beaucoup ne de Montijo ont été propriétaires dans cette rue. spéculé sur la construction dans le quartier Chaillot (rue Bassano). 4. AS D 7 p2 1855, Morny a également subsistent pas. l'Hôtel d'Angleterre 3. AS Dp41876, Persigny et Eugénie actuel a été une propriété des Bonapartes.

5. Le Moniteur Universel du 19 septembre
à ces hôtels. le salo'l de la famille

1865 signale les réparations est orné de peintures

et les embellissements apportés
les quatre ages de

Furtado

qui représentent

l'homme et le géniè des arts et des sciences. 6. AS Dp2, Notice « Chaussée d'Antin ».

Voilà qui est très rive droite! du XVIIIe siècle, la y font d'Haussmann par ledoux et qui pour la presse

7. LAzARE (Félix et louis), Dictionnaire...
Chaussée disparaître contenait

op. cit. Quartier encore rural au début d'Antin se construit luxueusement à la fin du même siècle. les travaux des hôtels célèbres, tel celui de l'actrice Melle Guimard, construit
de 500 places. rue louis-le-Grand est un sujet d'affliction

un théatre

8. la disparation de cinq beaux hôtels légitimiste et la Revue Municipale.

répétée

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Paris

la grand'ville

Sa mutation, de quartier résidentiel en quartier d'affaires, s'inscrit dans les statistiques: il y a moins d'habitants à la Chaussée d'Antin en 1876 qu'il n'yen avait en 1846' (25 463 et 24 137). Le nombre des patentes n'a pas progressé mais la valeur des droits proportionnels afférents est passée de 201 498 en 1852 à 484 9812 et rien n'illustre mieux la mutation qui est en train de se produire. Gagnant vers l'Ouest, le quartier d'affaires est à l'origine d'une évolution analogue au quartier de la Madeleine où la population est d'abord quasiment stationnaire puis déclinante (1856, 27 425 habitants; 1861, 28 235 habitants; 1866, 25 455 habitants; 1876, 18 958 habitants). Mais cette stagnation démographique n'a pas le sens sinistre qui avait été le sien sous la Monarchie de Juillet lorsque le financier Lafitte avait voulu lancer une première fois le quartier de la Madeleine3. Cette fois, le quartier « prend», mais en se transformant, selon un mode qui ne répète pas celui de la Chaussée d'Antin puisque les patentes y augmentent à la fois en nombre et en valeur. Ainsi le peuplement de l'Ouest parisien reçoit son impulsion d'une transformation du centre en gestation depuis un siècle environ mais qui se trouve brusquement accélérée par les travaux d'Haussmann. La population bourgeoise qui recule ainsi devant les locaux professionnels désigne-t-elle aussi clairement que le dit Maurice Halbwachs, ses lieux de repli 7 L'exemple du boulevard Malesherbes montre typiquement que l'emplacement des percées est tout au plus un compromis entre les vœux du peuplement et les nécessités de la spéculation. (Voircarte 5, Le boulevard Malesherbes à l'écart des agglomérations des Ternes et des Batignolles,p. 478) Lesfinanciers, agents de change, négociants, qui faisaient encore autour de 1850 les beaux jours de la Chaussée d'Antin, se retrouveront autour du Parc Monceau dans les années 1880. Ils émigrent mais sans hâte. Contrairement à ce que croit Maurice Halbwachs, la pression du peuplement ne précède pas les travaux et ne s'exerce pas également aux deux extrémités du boulevard Malesherbes4. Leboulevard se bâtit rapidement à proximité du nouveau centre, de la Madeleine au Parc Monceau et les premiers acquéreurs sont des spéculateurs qui prévoient la plus-value des terrainss. Mais au-delà de la place Malesherbes où l'industriel Cailfait construire un hôtel encore isolé, la pression démographique est à peu près nulle: beaucoup de terrains vides et de maisons basses qui préexistaient à l'ouverture du boulevard, une somnolence caractéristique6 des quartiers banlieusards. La plaine Monceau proprement dite n'a pas encore trouvé la population cossue qui donnera au quartier sa physionomie et son style particulier. Elleest peuplée de propriétaires, d'artistes, d'employés, de rentiers7,
1. Le recensement de 1856 indique migrations qui marquent les débuts 2. AS Dp2 37. une pointe des 41 431 habitants au lendemain de l'Empire et avant l'ouverture du second réseau. des grandes

3. BAlZAC(Honoré de), César Birotteau. César Birotteau est ruiné parce qu'il a des terrains autour de la Madeleine qui ne se vendront pas. 4. AS Dp4 1876. Le relevé cadastral donne une description très précise qui s'oppose catégoriquement à l'interprétation de Mauric~ Halbwachs. Dans son enquête de 1868 (n° du 18 septembre) Le Siècle constate: Monceau « n'attend plus que les habitants ». 5. AS Dp4 1876. Les premiers acquéreurs de terrains au voisinage de la Madeleine appartiennent à l'aristocratie des couches nouvelles. Ce sont le duc de Plaisance, le prince Soltikoff, les banquiers Mallet, Lehideux, Hottinger, André, Denière fils, le comte GrefflJelhe, Pierre Bochet, l'administrateur des biens de la famille d'Orléans, de Herrera, grand 6. Société statistique de Paris, Notes sur Paris~ 191 O. 7. AS Dp4 1876. d'Espagne, l'industriel Wilkinson.

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qui se sont exilés du centre non par peur des révolutions mais pour fuir la hausse des loyers. Ils ne tarderont pas à être chassés à leur tour. L'ouverture du boulevard Malesherbes apparaît donc plutôt comme une traite tirée sur l'avenir que comme le produit d'une pression démographique insistante. Aussi bien le boulevard Malesherbes ne suit pas un grand courant de circulation et il ne vient pas à la rencontre d'un axe routier essentiel. Beaucoup plus simplement il se faufile dans un angle mort où le terrain est particulièrement bon marché, entre le quartier de l'Europe où il est cher (en 1852, Ryant et Mignon, propriétaires du lotissement, vendaient à Emile Pereire 46 000 m2 de terrain à 111-120 F le m2, prix réduit de moitié à la suite de transactions compliquées en 1859)' et le faubourg Saint-Honoré où ill'est encore davantage. L'emplacement choisi est celui du plus grand profit. Les Pereire ont payé le terrain jusqu'à 430 F le m2 autour de Saint-Augustin pour ouvrir le boulevard Malesherbes2, plus cher que ne valaient les terrains du quartier de l'Europe, mais ils ont eu pour 50 F les terrains situés au Parc Monceau et pour moins de 10 F ceux de la plaine Monceau proprement dite. Telles sont les données de la spéculation à laquelle ils se livrent. La polémique qui se déroule entre la Revue municipale de Louis Lazare et les Pereire, en 1860-18613, confirme d'ailleurs cette interprétation. Pereire a beau jeu de rappeler que lors d'une discussion de la Commission municipale en 1853, il avait déjà été décidé d'infléchir le boulevard Malesherbes vers Neuilly plutôt que vers les Batignolles afin de disposer d'un terrain « moins cher» parce que vide. Le lotissement de l'Europe a pâti d'une avance initiale qui s'est transformée en un handicap irrémédiable. Non seulement il a perdu le boulevard Malesherbes qui lui était promis à l' origine4, mais aussi le marché et l'église Saint-Augustin bâtie près du boulevard Malesherbes à partir de 1860. C'est donc bien la spéculation foncière qui a favorisé l'évasion de la richesse vers l'Ouest, elle a fixé les nouveaux « beaux quartiers» non pas au voisinage du quartier Saint-Georges et de la Chaussée d'Antin, sur l'emplacement du lotissement de l'Europe, mais un peu au-delà, sur les premiers terrains non urbanisés qui lui étaient accessibles. Peut-on étendre à toutes les percées et à tous les quartiers les conclusions qui s'appliquent au boulevard Malesherbes? En d'autres termes, les voies nouvelles ont-elles toujours eu dans la mise en valeur du sol urbain un rôle décisif? Rien de moins sûr. D'une manière générale, l'indifférence du peuplement à l'égard des boulevards neufs est beaucoup plus grande à l'Est qu'à l'Ouest. Dans les quartiers industriels de l'Est et du Nord parisiens, les boulevards ne font pas tout... Le prix du loyer, l'implantation des gares, les antécédents industriels agissent comme un appel d'air. La comparaison entre le XIe et le xxe nouveaux, arrondissements quasi-symétriques, le premier traversé en diagonale par le boulevard du Prince-Eugène, le second privé de travaux de voirie jusqu'à la fin de l'Empire et dépouvu de liaisons commodes avec le centre commerçant,
1. Sur les démêlés de Ryant et Mignon, promoteurs du lotissement de l'Europe avec les Pereire, voir le « Mémoire» de Ryant et Mignon contre Péreire, AS DZ17 Collection Lazare, article « Europe ». 2. Revue Municipale, 25 novembre 1860, 1~r et LO janvier 1861. Malesherbes en plein à travers le 3. Revue Municipale, 25 novembre 1860, 1er et 20 janvier 1861. 4. Les projets de la Monarchie de Juillet font passer le boulevard lotissement de l'Europe.

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montre que les percées n'ont pas eu un rôle décisif en faveur du Xie. Pour 100 habitants en 1861, le XIe en compte 144 en 1876 et le XXe, 142'. Quant au revenu foncier imposable, il croît plus vite dans le XXe, dépourvu de boulevards neufs que dans le Xie. Letableau suivant permet une comparaison d'ensemble
Tableau la Évolution de la population
XIe arrdt 1861 125 718 1866 149 641 1876 182 287 Pourcentage de l'augmentation 144 0/0 entre 1861 et 1876 )(Xearrdt 1861 1866 1876 Pourcentage de l'augmentation 70 060 87 444 100 083 142 ok
Fol ies-M éricou rt

St-Ambroise 25 931 29 902 40 450 155 0/0

Roquette 39 677 49 159 59 133 174 010

Ste-Marguerite 23 158 29 590 33 109
142 010

36 956 40 990 49 593 133 0/0

Belleville 28 614 34 321 40 106 140 %

St-Fargeau 3683 5383 6915 187 %

Père Lachaise 23 545 28 176 30 812 135 0/0

Charonne 14218 19 567 22 250 156 %

Tableau Ib Évolution du revenu foncier imposable
XIe arrdt 1860 1869 5629419 9 891 054 Folies-Méricourt 2 046 639 3 350 269 Belleville 313 152 1 130 207 St-Ambroise Roquette Ste-Marguerite 694 359 1 475 303 Charonne 138 475 609 186

1 444 166 1 444 259 2 345622 2 719860 St-Fargeau' 321 694 207 383
Père Lachaise

xxe arrdt
1860 1869 866 921 2 697 459

93 600 760 485

1. Travaux du Chemin de fer de ceinture Source: 0 p2, État du montant des rôles.

Ainsi le rapport percées-peuplement n'est pas aussi net que Maurice Halbwachs avait cru pouvoir l'établir. Quartier refuge, le xxe jouit d'une cote favorable auprès des populations en mal de logement, mais on peut également penser que l'espoir des travaux (en cours effectivement à la fin de l'Empire) stimule le revenu presque autant que les travaux eux-mêmes.

1. D'après

la Statistique

générale

de la ~rdnce.

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Ce qui explique la querelle des percées dans les années 1867-1870... Les gros profits réalisés sur les riverains des avenues nouvelles font rêver les propriétaires des arrondissements populaires. C'est d'eux que part la légende de l'ex-banlieue, entretenue de droite et de gauche par les légitimistes d'une part, l'opposition républicaine de l'autre. « Pas une voie nord-sud n'a été faite dans le )(Xe », se plaint Le Siècle en 1868'. « les rues de la Chapelle sont en mauvais état, Haussmann a fait bâtir une voie qui contourne la Butte vers le nord au lieu de raccorder directement le sud au quartier Saint-Georges», se plaignent les Montmartroi~. Des pétitionnaires veulent que l'on prolonge l'avenue de SaintOuen jusqu'au quartier de l'Europe3. La place du Trocadéro attend les expropriations4, les habitants du xve ne sont pas contents: « on ne les met pas en relation avec Paris» 5. Le XIVe lui, aurait voulu qu'on ouvre les voies vers Paris et la Seine avant de travailler au parc Montsouris6. Ces revendications, monotones comme des litanies, nous invitent à revenir sur la nature et le sens du 3e réseau presque toujours considéré comme un simple complément du second7. Est-ce bien exact? Si après coup l'œuvre d'Haussmann paraît marquée d'une unité profonde, n'est-ce pas tout simplement qu'elle dépassait les intentions premières dont elle était issue? N'est-ce pas aussi que les complémentarités cartographiques introduisent après coup une logique que ne confirme pas le contexte politique? En fait, le coup d'arrêt qui va stopper les travaux en 1870 est déjà sensible dans la conception même du 3e réseau. L'avenue des Amandiers, la rue Caulaincourt, le boulevard d'Enfer enfin, ne sont pas de même nature que les grandes avenues du 2e réseau. Ces dernières étaient destinées à évacuer le tropplein démographique du centre vers des lieux faiblement occupés de la périphérie. Les avenues que nous venons de citer ne sont plus essentiellement des voies d'évasion mais des voies de liaison faites pour ramener dans la ville à des fins de travail ou de distraction, peu importe, les exilés des Aventins. Le 3e réseau relève donc d'un dessein dont les intentions se sont infléchies au point de contredire parfois la signification primitive de l'urbanisme impérial. On lit à travers son programme l'éphli~ement d'une politique originale qui n'a pas été suffisamment poussée pour inventer le polycentrisme urbain et qui en revient forcément à un centralisme dont nous verrons plus loin quiil est conforme aux vœux de la propriété des arrondissements périphériques.

1. Le Siècle,

28 juillet

1868. il annonce qu'une société s'est constituée ». pour réaliser

2. Le Siècle, 28 août, 9 et 29 septembre 1868. 3. Le Siècle, 29 septembre 1868. Le 31 octobre, l'avenue de Saint-Ouen. 4. Le Siècle, 13 et 31 octobre 5. Le Siècle, 6. Le Siècle,
7.
PINKNEY

1868 : « Le boutiquier

n'a pas le temps

d'attendre

31 octobre 14 décembre

1868. 1868.
11/ and the rebuilding... op. cit.

(David),

Napoléon

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