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Paul Doumer, gouverneur général de l'Indochine

De
248 pages
La question coloniale, en dominant la vie politique française jusqu'à la guerre de 1914, fait aussi naître des vocations individuelles. Celle de Paul Doumer en offre un des exemples les plus frappants. Avant d'accéder, en 1931, aux plus hautes charges de l'Etat, il devient en effet en 1897 à Saïgon, à l'âge de trente-neuf ans, un des plus jeunes gouverneurs généraux que la France ait connus. L'actif quinquennat de Paul Doumer à la tête de l'Indochine fait de celle-ci une colonie rentable. Des équipements, des infrastructures sont développés. Un Etat colonial est créé.
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Paul Doumer, gouverneur général de l'Indochine (1897-1902)

Recherches Asiatiques Collection dirigée par Bernard Lalande
Déjà parus
Philippe GRANDJEAN, L'Indochine face au Japon 1940

-

1945, 2004. Pascale COULETE, Dire la prostitution en Chine: terminologie et discours d'hier à aujourd'hui, 2003 Éric GUERASSIMOFF, Chen Jiageng et l'éducation, 2003. Jean DEUVE, Le Royaume du Laos 1949-1965,2003. Pascale BEZANCON, Une colonisation éducatrice ?, 2002. Albert-Marie MAURICE, Croyances et pratiques religieuses
des montagnards du centre- Vietnam, 2002. Guilhem FABRE, Chine: crises et mutation, 2002. Chi Lan DO-LAM, Chants et jeux traditionnels de l'enfance au Viêt-Nam, 2002. Phou-ngeun SOUK-ALOUN, Histoire du Laos moderne (19302000), 2002. Philippe Le FAILLER, Monopole et prohibition de l'opium en Indochine, 2001. Frédéric MAUREL, Clefs pour Sunthorn Phu, 2001. Anne V AUGIER-CHATTERJEE, Histoire politique du Pendjab de 1947 à nos jours, 2001. Benoît de TRÉGLODÉ, Héros et Révolution au Viêt Nam, 2001. Laurent DESSART, Les Pachtounes: économie et culture d'une aristocratie guerrière, 2001. Michel BODIN, Les Africains dans la Guerre d'Indochine, 2000. Marie-Eve BLANC, Laurence HUSSON, Evelyne MICOLLIER, Sociétés sud-est asiatiques face au sida, 2000. Marie-France LA TRONCHE, L'influence de Gandhi en France, 1999. Julien BERJEAUT, Chinois à Calcutta, 1999. Olivier GUILLARD, Désarmement, coopération et sécurité régionale en Asie du Sud, 1999. NGUYÊN TUNG (ED), Mông Phu, un village du delta du

Fleuve Rouge (Viêt Nam), 1999.

Amaury Lorin

Paul Doumer, gouverneur général de l'Indochine (1897-1902)
Le tremplin colonial

L'Harmattan 5-7, rue de l'École-Polytechnique 75005 Paris FRANCE

L'Harmattan Hongrie Hargita u. 3 1026 Budapest HONGRIE

L'Harmattan ltalia Via Degli Artisti, 15 10124 Torino ITALlE

2004 ISBN: 2-7475-6954-3

(Q L'Harmattan,

EAN : 9782747569545

à mes parents, qui m'ont donné de naître.

« J'ai tout essayé, tout éprouvé... Au fond des forêts du Siam, j'ai vu l'étoile du soir se lever sur les grandes ruines de la mystérieuse Angkor... »

Pierre Loti. Un Pélerin d'Angkor. 1912.

Remerciements

Le présent ouvrage, fondé sur des sources archivistiques et livresques, n'aurait pu être rédigé sans l'heureux concours de plusieurs personnes avisées. Qu'il me soit par conséquent permis de remercier: - Monsieur le professeur Maurice Vaïsse (Institut d'études politiques de Paris), qui a su m'orienter vers le choix de ce sujet parmi ceux que je lui avais proposés en novembre 2002 et, par la suite, régulièrement et judicieusement guider mes recherches, tant bibliographiques qu'archivistiques ; - Mademoiselle Françoise Adnès et Monsieur Pascal Geneste, conservateurs aux Archives nationales (section du XXe siècle), pour leur aide à un inventaire des sources; - Mademoiselle Lucette Vachier et Monsieur Jacques Dion, chargés d'études documentaires au Centre des archives d'outre-mer (Aix-en-Provence), pour leurs efficaces conseils d'orientation au sein des volumineux fonds déposés dans leur centre et consultés dans le cadre de la présente étude; - Monsieur et Madame André-Michel Rousseau, pour leur chaleureuse hospitalité à Aix-en-Provence; - les parents, amis et collègues qui ont généreusement pris le temps d'une relecture critique de cet ouvrage. Que toutes et tous trouvent ici l'expression de ma sincère gratitude.
II

Liste des abréviations

Les quelques abréviations suivantes ont été utilisées, en particulier dans les notes en bas de pages, afin d'alléger la lecture des références archivistiques : CAOM GGI MC IC AF NF : : : . Centre des archives d'outre-mer fonds du gouvernement général de l'Indochine fonds du ministère des Colonies série géographique Indochine

. ancien fonds

: nouveau fonds

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Avertissement

Les mots vietnamiens sont écrits dans le texte sans accents ni signes diacritiques. Les mots chinois sont écrits en «pinyin » (transcription phonétique des idéogrammes chinois), tendance généralisée dans les traductions françaises. Les appellations en usage en Indochine et en France durant la période coloniale étudiée (1897-1902) ont été conservées, malgré leur connotation désuète: «Cochinchine », «Annam» et «Tonkin» pour les trois divisions géographiques (respectivement méridionale, centrale et septentrionale) constitutives du Vietnam actuel; « Siam» pour Thaïlande. De même, sans qu'aucune nuance péjorative ne s'y attache bien entendu, «indigènes» est utilisé pour désigner les populations locales; «Annamites» pour Vietnamiens, ce dernier terme n'ayant alors pas encore été créé1. Le terme «Annamite» désigne donc à la fois l'habitant de l'Annam et l'habitant de l'ensemble formé par le Tonkin, la Cochinchine et
l' Annam2 .

1 Le mot « Vietnan1 » n'est en effet imposé par les nationalistes et communistes vietnamiens qu'à l'issue de la Seconde Guerre mondiale, c'està-dire au moment de la déclaration d'indépendance en août 1945. On parle d'ailleurs de « guerre d'Indochine» pour la première période française (19451954) et de «guerre du Vietnam» pour la seconde, américaine (1964-1975). 2 Voir Pierre LE ROUX. « Avec ou sans trait d'union: note sur le terme « Indo-Chine. »» Cahiers des sciences hun1aines, volume 32, numéro 3, 1996, p.516. 15

Avant-propos

L'idée de cet ouvrage est née du croisement de plusieurs expériences et constats. Empruntant, un jour de décembre 1996, la ligne de chemin de fer Haiphong-Kunming, dite «du Yunnan »3, j'admirais, alors que s'offrait à ma vue une luxuriante mer de verdure, se dévoilant au gré de multiples crochets et de vertigineuses escalades en corniches, le courage de ceux qui avaient affronté et su vaincre cette extravagante brousse pour construire un tel ouvrage, une succession de prouesses techniques4 dans un relief particulièrement hostile. Cette sensation, forte, est à l'origine première de cette étude: à la suite de quelles circonstances un jeune député français, Paul Doumer, dont la mémoire est, localement, indissociable de tant d'institutions (École française d'Extrême-Orient, Faculté de médecine d'Hanoi, Institut Pasteur de Nha Trang, parmi d'autres), vint-il précisément en Indochine? Comment, en cinq ans seulement à la jointure des deux siècles, de 1897 à 1902, Y laissa-t-il une telle empreinte, aussi durable? Ces interrogations, in situ, furent ensuite renforcées par une série de constats. Tout d'abord, celui de la relative ignorance, injuste et quelque peu paradoxale au regard du nombre de boulevards,

3 Construite à partir de 1898 à l'instigation de Paul Doumer, gouverneur général de l'Indochine, et achevée en 1910, la ligne de chemin de fer du Yunnan n'a été rouverte que le 18 mai] 993 à la suite d'un accord bilatéral entre les autorités vietnamiennes et chinoises. La frontière proprement dite entre les postes de Laocai (Vietnam) et Hekou (Chine) se franchissait alors toutefois encore à pied. 4 Se succèdent 3.577 ponts, viaducs et tunnels (record mondial) tout au long de ses 860 kilomètres. ]7

avenues ou quais baptisés «Paul Doumer» en Frances, dans laquelle les contemporains de la génération à laquelle j'appartiens tiennent Paul Doumer, terne, bref, austère président barbu d'une Troisième République lointaine, trop facilement confondu avec son contemporain et faux homonyme Gaston Doumergue. Plus exactement, l'ascension, exceptionnelle à plus d'un titre, de Paul Doumer jusqu'à la magistrature suprême et l'issue tragique qu'elle connaît6 ont pour effet, quand elles sont connues, de minimiser, voire d'occulter l'importance pourtant décisive de ces années indochinoises dans la carrière politique que le gouverneur général poursuit en métropole avec brio. À l'inverse, l'ombre de celui qui laissera son nom au fameux pont métallique reliant deux rives du fleuve Rouge à Hanoi? plane de façon encore très présente et vivante sur les anciennes possessions françaises d'Asie, le Vietnam, le Cambodge et le Laos actuels. Le souvenir local de Paul Doumer, dont le nom revient à l'évocation de nombreuses réalisations, ne s'y réduit certes pas qu'à un pont, même si la résistance de cet ouvrage emblématique aux bombes américaines de décembre 1972 en fera un symbole même de la solidité des structures mises en place par le gouverneur général. Doumer apparaît en effet à bon droit comme le vrai concepteur, le véritable architecte, organisateur et maître d' œuvre de ce qui est alors, pour la France, un ambitieux projet politique: l'Indochine. Ensuite, alors que, d'une part, les anciennes possessions françaises d'Afrique du Nord (en particulier l'Algérie) ont reçu et continuent de recevoir une grande attention de la part des historiens, et que, d'autre part, l'Afrique subsaharienne francophone semble émerger comme un objet d'intense activité

Ce nombre est estimé à 25.000 à ce jour par l'Association des maires de France, d'où une "visibilité" assez bien implantée de la mémoire de Paul Doumer dans le paysage urbain français. 6 Paul Doumer est assassiné dans l'exercice de ses fonctions le 6 mai 1932 par un Russe blanc, Paul Gorguloff, pour « protester contre la façon dont les nations civilisées se conduisent avec les bolcheviques. » Voir Monique MONCEL. «Il y a 50 ans: le docteur Gorguloff, l'étrange assassin du président Doumer. » Historia, numéro 426, mai 1982, p. 86-95.
7

5

Le «pont Doumer» est aujourd'hui appelé«pont Long Bien. »
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universitaire8, il m'est apparu que l'Indochine, «perle de 0 l'empire »9 français, «domaine excentré et pourtant central» 1 qui en deviendra le plus riche et le plus beau fleuron, était encore trop rarement l'objet principal d'études et de recherches universitaires. Elle représente pourtant un investissement colonial considérable pour la France. Plus précisément, alors qu'une abondante littérature historiographique a été consacrée à la période de la douloureuse guerre d'Indochine, qui dura neuf ans (1945-1954), et à la décolonisation qui s'ensuivit, peu d'ouvrages ont comparativement traité de la période de la colonisation française en Indochine, période relativement négligée bien qu'elle s'étendît sur près d'un siècle (depuis 1860 environ) ; et de l'œuvre, souvent remarquable, parfois regrettable, toujours courageuse, accomplie avec enthousiasme par quelques intrépides Français, parfois au péril de leur vie, en cette lointaine terre d'Asie qui deviendra, non sans fierté, le « balcon français sur le Pacifique. »11 L'historien Charles Foumiau désigne en particulier la période 1897-191112 comme un « trou noir dans l 'historiographie du Vietnam contemporain. »13 En outre, alors que l'histoire coloniale, y compris française, semble effervescente dans les universités anglo-saxonnes14, elle
Ces observations sont basées sur les échanges avec les étudiants et chercheurs rencontrés lors de mes deux séjours au Centre des archives d'outre-mer (CAOM) d'Aix-en-Provence. 9 L'expression est empruntée à Philippe HÉDUY, qui sous-titre son ouvrage Histoire de l'Indochine, La Perle de l'empire (1624-1954). Paris: Albin Michel, 1998. 10La formule est de Pierre BROCHEUX et Daniel HÉMER Y. Indochine~ la colonisation ambiguë (1858-1954). Paris: La Découverte, 1995, p. 25. Il Philippe DEVILLERS intitule « L'Annam, balcon français sur le Pacifique », le chapitre 7 de son ouvrage Francais et Annamites~ partenaires ou ennemis (1856-1902) ? Paris: Denoël, 1998, p. 445-472. La formule est attribuée à Albert Sarraut. 12période comprise entre l'arrivée de Paul Doumer et celle d'Albert Sarraut à la tête de l'Indochine. 13 Charles FOURNIAU (sous la direction de). Le Contact colonial francovietnamien. Le Premier demi-siècle (1858-191 I). Aix-en-Provence: publications de l'Université de Provence, 1999, chapitre 2: «Thènles de recherche », p. 241. 14 J'ai ainsi été frappé de côtoyer, au CAOM d'Aix-en-Provence, de nombreux doctorants des Universités de Cambridge et de Berkeley (<< Center for South and Southeast Asian Studies of the University of California») 19
8

semble injustement une discipline en déclin dans le paysage universitaire et de recherche hexagonal. L'historien CharlesRobert Ageron, dans sa préface à l'Histoire de la France coloniale des origines à 1914 sous la direction de Jean Meyer, déplore ainsi:
«Atlantide engloutie ignorée des jeunes générations, la France coloniale reste la face cachée ou incomprise de notre histoire. »15

L'histoire politique de la Troisième République se trouve ainsi, et de manière fort dommageable, « grevée par l'insuffisante attention accordée à la place des problèmes coloniaux dans notre histoire nationale. »16À peine peut-on lire quelques pages, tout au mieux quelques lignes, sur ces questions, dans les pourtant riches volumes de la Nouvelle histoire de la France contemporaine1? publiée par Le SeuiL.. À I'heure où une France honteuse, terrassée par un « incompréhensible sentiment de culpabilité »18,ne cesse de se

repentir d'avoir été «colonialiste» 19, différents facteurs
peuvent expliquer ce vide regrettable, au premier rang desquels le fait que l'Indochine est une aventure qui se termine mal pour
travaillant sur l'Indochine française. Voir Nicola COOPER. France in Indochina: colonial encounters (1900-1939). Oxford, New York: Berg, 2001, introduction. 15 Jean MEYER, Jean TARRADE, Annie REY-GOLDZEIGUER, Jacques THOBIE. Histoire de la France coloniale des origines à 1914. Paris: Armand Colin, 1991, p. 7. 16 Charles FOURNIAU. Vietnam: domination coloniale et résistance nationale (1858-1914). Paris: les Indes savantes, 2002, avant-propos, p. 12. 17 Jean-Marie MAYEUR. Les Débuts de la Troisième République (18711898). Paris: Seuil, collection « Nouvelle histoire de la France contentporaine» (volume 10), 1973 ; Madeleine REBÉRIOUX. La République radicale (1898-1914) ? Paris: Seuil, collection « Nouvelle histoire de la France contelnporaine » (volume Il), 1975. 18 Arthur CONTE. L'Épopée coloniale de la France. Paris: Plon, 1992, introduction. Cet auteur fustige violemment « l'inadnÛssible lnépris vis-à-vis d'une histoire coloniale qui fut pourtant, à maints égards, rentarquablentent huntaine. » 19 Voir en particulier les très récents ouvrages de Marc FERRO (sous la direction de). Le Livre noir du colonialisme. XVle-XXle siècle: de l'extermination à la repentance. Paris: Robert Laffont, 2003 ; et de Gilles MANCERON. Marianne et les colonies. Une introduction à l'histoire coloniale de la France. Paris: La Découverte, 2003. 20

les Français, marqués par la défaite de Dien Bien Phu, célèbre et tragique «cuvette» de nos manuels lycéens d'histoire du XXe siècle, où, encerclés, 15.000 soldats français doivent se rendre le 7 mai 1954. Aussi, I'hypothèse d'une occultation plus ou moins consciente de cette histoire indochinoise ne peut être écartée. Enfin, le constat de l'absence de biographie de Paul , . D oumer 20 et, consequemmen,t Ia meconnalssance de ce ' personnage pourtant essentiel, qui, bien qu'ayant joué un rôle de premier plan en Indochine et dans la vie politique métropolitaine, se trouve aujourd'hui menacé d'une deuxième mort, l'oubli, ont fortement motivé la rédaction de cet ouvrage. Régulièrement déplorée par de nombreux auteurs, cette lacune est regrettée en ces termes par Charles Fourniau :
«Le plus habile des gouverneurs généraux est méconnu par l'historiographie, qui, sans l'ignorer, lui a toujours mesuré la place et a minimisé son œuvre. [...J Il n'existe pas de biographie solide de Doumer, le personnage est donc mal connu. »21

Aussi cet ouvrage s'efforcera-t-il de contribuer à rétablir les déséquilibres précédemment observés et à enrichir, en partie, la connaissance d'une transition tout à fait particulière, d'un moment charnière tout à fait spécial, à bien des égards, de l'histoire du Vietnam, du Cambodge et du Laos coloniaux, et, par extension, de la France coloniale: celui de la mise en place d'une exploitation intérieure de l'Indochine, voulue rationnelle et vigoureuse, une fois la conquête militaire achevée (dite ensuite pacification) et avant la mise en valeur proprement dite.

20 Voir bibliographie, rubriques « Ouvrages sur Paul Doun'ler » (p. 234) et « Travaux universitaires sur Paul Doumer, non-publiés» (p. 236). 21 Charles FOURNIAU (sous la direction de). Le Contact coloniaL.. Op. cit., p.244. 21

INTRODUCTION

« Cher ami, Vous gouverniez là-bas - avec quelles facultés merveilleuses! la dernière fois que j'y suis allé. Je dois à votre hospitalité exquise d'avoir pu, en très peu de jours, pénétrer jusqu'à Angkor; veuillez donc accepter la dédicace de ce récit, comme un témoignage de mon affectueuse reconnaissance, et aussi de mon admiration. Et puis, pardonnez-moi d'avoir dit que notre empire d'Indo-Chine manquerait de grandeur et surtout de stabilité, - quand vous avez travaillé, si glorieusement et pacifiquement, pour lui assurer la durée! »

L'auteur de ces lignes, Pierre Loti, dont l' œuvre impressionniste et ténébreuse invitera des générations de lecteurs au voyage22, s'adresse en ces termes élogieux à «Monsieur Paul Doumer », auquel il dédie son envoûtant récit Un Pélerin d'Angkor, journal de son expédition au Cambodge en 1901, publié en 191223.Dix ans après la fin du mandat de Doumer en Indochine et son retour en métropole, la difficulté d'une juste appréciation de son action à la tête de la colonie française d'Asie est déjà posée par Loti. Soumise à des interprétations divergentes et polémiques, tour à tour glorifiée, diffamée, récupérée, voire révisée, cette question ne cessera, depuis, d'alimenter la controverse historique, englobée dans celle, plus large, du bien-fondé et de la légitimité de la présence française en Indochine.
22 Officier de marine, Pierre Loti (Julien Viaud de son vrai nom) publie une soixantaine de romans, récits et nouvelles de 1879 à 1923. Voir Alain QUELLA- VILLÉGER. Pierre Loti. le pélerin de la planète. Bordeaux: Aubéron, 1998. 23Pierre LOTI. Un Pélerin d'Angkor. Paris: Kailash, 1994 (édition originale: Calmann- Lévy, 1912). 23

Quand, le 12 février 1897, Paul Doumer, âgé de trente-neuf ans, débarque à Saigon du « Melbourne» de la Compagnie des messageries maritimes pour prendre ses fonctions de gouverneur général de l'Indochine, il trouve à son arrivée une Indochine déficitaire, à peine pacifiée, subventionnée à bout de bras par la métropole, au bord de la faillite financière, « un pays morcelé et pauvre, réduit à tendre périodiquement la main à la métropole »24 selon ses propres termes. Bref, une situation déplorable. De 1'« Indo-Chine », notion géographique, projet politique à 1'« Indochine »,

Officiellement fondée en 1886 à la diligence de Paul Bert25, l' « Union indochinoise» est un assemblage hétéroclite, né de 1'Histoire, de territoires progressivement réunis au gré de conquêtes successives qui s'échelonnent sur une trentaine d'années, assemblage formé d'une colonie, la Cochinchine, conquise en 1859, puis de quatre protectorats: le Cambodge (1863), l'Annam et le Tonkin (1883), et, enfin, grâce à l'action pacifique d'Auguste Pavie26,le Laos (1893). L'enclave chinoise de Guangzhouwan (province du Guangdong) y est adjointe en 1898. L'historien Pierre Brocheux définit cette Union indochinoise comme« l'organisation politico-administrative [qui rassemble) les pays de la péninsule, afin d'encadrer, d'articuler, d'orienter et de stimuler les initiatives économiques, [initiatives qui sont) accompagnées d'une action sanitaire et éducative »27, avant de mettre en garde contre le

24 Propos de Paul Doumer cités par Edmond CHASSIGNEUX. L'Indochine. in Gabriel HANOTAUX, Alfred MARTINEAU (sous la direction de). Histoire des colonies francaises et de l'expansion de la France dans le monde (tome V). Paris: Plon, 1932, p. 503. 25 Ancien ministre de l'Instruction publique et des Cultes de Gambetta, Paul Bert devient le premier résident général en Cochinchine, nommé en janvier 1886. Il est emporté par les fièvres à Hanoi sept mois après son arrivée. 26 Explorateur et habile diplomate, Auguste Pavie meurt également en Indochine (Laos) en 1893. 27 Pierre BROCHEUX. Le Colonialisme francais en Indochine. in Marc FERRO (sous la direction de). Op. cit., paragraphe « Extraire le nlaximunl de profits de ses possessions », p. 358. 24