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Peuples des Balkans

De
250 pages
Les Balkans furent toujours divisés entre Ouest et Est, catholiques et orthodoxes, monde capitaliste et bloc communiste, entre l'Autriche-Hongrie et l'empire Ottoman... mais expriment le désir de vivre ensemble, en paix, au sein de l'UE. Peuples autochtones, Slaves, "envahisseurs" venus de l'Est ou réfugiés : par-delà la variété des cultures et les conflits, tous forment l'identité balkanique, qui se révèle à travers une mentalité, une façon de s'habiller, de danser, de prier, des fêtes, légendes et croyances, ou encore une expression linguistique spécifique.
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Michel Praneuf

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© L’Harmattan, 2010 5-7, rue de l’Ecole-Polytechnique, 75005 Paris http://www.librairieharmattan.com diffusion.harmattan@wanadoo.fr harmattan1@wanadoo.fr ISBN : 978-2-296-11201-8 EAN : 9782296112018

Jusqu'au début du XXIe siècle, la péninsule balkanique est la dernière région d'Europe encore agitée par des conflits inter-ethniques, incapable de parvenir à la stabilité, la paix et la démocratie requises pour intégrer l'Union européenne. Le sud-est de l'Europe fut de tout temps un carrefour des nations, un espace traversé, envahi, habité par de multiples peuples depuis l'Antiquité. L'Histoire fit des Balkans l'un de ses grands champs de bataille, où se confrontèrent des civilisations diverses, où se firent sentir des influences contradictoires, où s'affrontèrent les intérêts des grandes puissances, où de nombreux peuples migratoires se disputèrent un espace vital, où les aires d'habitat ethniques n'ont jamais correspondu aux frontières politiques. Comment définir l'espace balkanique? Par la géographie, l'histoire, la population? Si la péninsule ibérique est nettement délimitée par les Pyrénées et possède une grande homogénéité de population, essentiellement de culture latine, où tracer les limites terrestres de la péninsule balkanique? Encadrée par des mers, de l'Adriatique à la Mer Noire, elle n'a pas de frontières naturelles au nord. On peut fixer par facilité la vallée du Danube. Mais les terres roumaines s'étendent bien au nord du fleuve. Quant à la Hongrie et la Slovénie, sont-elles encore balkaniques? Au sens strict, Balkan désigne un massif montagneux de Bulgarie. Et de fait, même si la péninsule comporte des plaines périphériques, vers la Mer Noire (Dobroudja) et près de la vallée du Danube (la Pannonie et la Voïvodine yougoslaves), l'ensemble forme un système complexe de reliefs avec notamment les Alpes (Slovénie), les Alpes dinariques (Croatie, Albanie), les Carpathes (Roumanie), le Pinde (Grèce), la Stara Planina et le Rhodope (Bulgarie). Selon la tectonique, la péninsule se trouve à la jonction de plaques de trois continents, qui, par suite des lents mouvements de l'écorce terrestre, s'entrechoquent périodiquement et provoquent des séismes, le plus souvent en Grèce et Turquie, pouvant être dévastateurs et meurtriers, comme celui de Skopje en Macédoine, en juillet 1963. De même, tout au long de l'histoire, les Balkans sont traversés par une ligne de fracture entre des cultures opposées, génératrice de tragédies humaines. Ligne de fracture permanente entre le monde gréco-latin et le monde barbare, entre les religions catholique et orthodoxe, entre les chrétiens et les musulmans, entre l'Empire austro-hongrois et l'Empire ottoman, entre le

monde "libre" et le bloc communiste. Au sein même de chaque Etat, il y eut sans cesse des conflits entre populations de langues et de religions différentes contraintes de cohabiter sur les mêmes territoires, entre pouvoirs dominateurs et révoltes nationales, entre options politiques, inspirées par les empires orientaux (Moscou, Istanbul) ou les idées nouvelles de l'Occident. L'histoire des Balkans présente autant de versions que de peuples. Alors que tous les écoliers slaves apprennent "la libération du joug turc", les petits Turcs parlent des "guerres injustes qui ont mis fin à l'Empire ottoman". 1453 est pour les élèves turcs la date de la "libération d'Istanbul", pour les Grecs celle de la tragique "chute de Constantinople". 24 siècles après, Grecs, Bulgares et Macédoniens se disputent toujours la nationalité d'Alexandre le Grand. Les Balkans, a dit Winston Churchill, produisent plus d'histoire qu'ils ne peuvent en assimiler. La terre balkanique est pavée d'une mosaïque de peuples, d'une "macédoine" humaine, pourrait-on dire en l'occurrence. Mais il ne s'agit pas d'un "melting pot" comme aux Etats-Unis, car, s'ils sont mélangés, chacun a gardé son identité culturelle. Il y a d'abord les peuples qui sont là sans interruption depuis l'Antiquité, les Grecs, qui ne forment plus qu'une petite nation conservant la mémoire de sa grandeur passée, les Roumains, héritiers des Romains, les Albanais, les plus mystérieux de tous, et aussi les Aroumains ou Koutsovlaques, et les Grecs Pontiques, ces deux groupes étant peut-être plus authentiques, moins métissés que les autres. Ensuite, ce fut l'arrivée des tribus slaves durant le Haut Moyen Age. Chacune a sa personnalité: les Slovènes ressemblent peu à leurs frères macédoniens. Tous ont tenté d'unir leurs destinées au sein d'une entité yougoslave, sauf les Bulgares qui ont eu un destin à part. Des envahisseurs venus des steppes asiatiques ont bouleversé la physionomie géopolitique de la péninsule: les Magyars et surtout les Ottomans, qui ont tenu sous leur joug la plupart des peuples pendant cinq siècles. Plus discrètement, d'autres populations sont arrivées pour chercher une terre d'asile: les Saxons, qui ont colonisé la Transylvanie, les Tsiganes, nomades et marginaux pour l'éternité, les Juifs Sépharades chassés d'Ibérie, qui ont trouvé un refuge sur le chemin d'Israël, les Gagaouzes, Turcs infidèles à l'islam, les Lipovènes, Russes persécutés pour leur religion, les Arméniens dispersés par un génocide. C'est cette ligne de fracture qui fut, encore à la fin du XXe siècle, la cause de la dernière guerre d'Europe, celle qui opposa Serbes et Croates, chrétiens et musulmans. Sarajevo, qui supporta quatre ans de la part des Serbes un siège qui fut l'un des plus longs et des plus meurtriers de l'histoire moderne, en demeure le symbole. Au début des années 2000, au centre de l'Europe, la Bosnie-Herzégovine se présente encore comme un Etat coupé par une ligne de démarcation, où chaque entité ethnique a ses institutions et ses services publics. Et malgré tout, cette mosaïque a un liant. En se fréquentant, en se confrontant, voire en s'affrontant, ces peuples ont échangé et mis en commun 8

des habitudes et des manières de vivre et de penser. De sorte qu'on ressent dans la péninsule une certaine identité balkanique, car, nulle part ailleurs en Europe il n'y a autant de peuples différents rassemblés sur une même péninsule. Ces gens partagent plus ou moins une façon similaire de s'habiller, de manger, de danser, de prier, de s'exprimer. On aurait du mal à prétendre que l'Albanais est plutôt un pâtre, le Dalmate un pêcheur, le Serbe un éleveur de cochons, le Bulgare un cultivateur de tabac et de coton, le Roumain un paysan ou un bûcheron, le Grec un marin, un commerçant ou un pope, car chaque peuple est un peu tout ça à un moment ou à un autre, et s'il a son tempérament, il doit s'adapter aux nécessités de son temps. On peut seulement affirmer que chaque peuple a produit ses brigands (haïdouks ou klephtes) et ses poètes. Depuis Homère.

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PREMIÈRE PARTIE

LIGNES DE FRACTURE

Les précurseurs: Varna et les Thraces De récentes découvertes archéologiques tendraient à montrer que le nord-est de la péninsule balkanique a connu une civilisation brillante, bien avant l'arrivée des Grecs, alors que le reste du continent en était au stade d'une civilisation mégalithique très fruste. Cette région aurait-elle été un lieu de fracture entre civilisation et barbarie dès avant la période historique ? Les peuples danubiens, à peu près ignorés des Grecs, n'entrent dans l'Histoire qu'à l'arrivée des légions romaines. Hérodote, au Ve siècle avant notre ère, connaissait le Danube, "l'Ister, le plus grand des fleuves, qui traverse le continent et prend sa source au pays des Celtes". Mais peu de choses sur ces pays "barbares". Il mentionne sur l'actuel territoire de la Roumanie "les Agathyrses, peuple luxueux qui portait de l'or à profusion". La plus ancienne civilisation des Balkans, bien antérieure à celle des Grecs, plus ancienne même que le village néolithique et les mines de cuivre de Vinca (dans l'actuelle Serbie), est demeurée inconnue jusqu'à la découverte du site de Varna en 1972. Quelque 280 tombes royales, recelant 3000 pièces d'orfèvrerie, ont révélé une civilisation bien plus avancée que toutes les autres en Europe, qui étaient au stade des mégalithes. Au cinquième millénaire avant notre ère, ce peuple d'agriculteurs développa la métallurgie du cuivre et produisit toutes sortes d'objets d'usage courant, haches, herminettes, hameçons, épingles, clous. Et aussi des objets en bronze, des parures et bijoux en or - bracelets, colliers, plaques - (une tombe contenait 900 objets d'or d'un poids de 1 500 grammes), des objets en bronze, des monnaies de coquillage (le spondyle de la mer Egée). Tout indique une civilisation évoluée et urbaine, maîtrisant l'agriculture, l'élevage des porcs et bovins, l'art de la céramique, experte dans la métallurgie du cuivre et l'orfèvrerie. Surtout, des tablettes d'argile portant des signes analogues au sumérien indiquent que cette civilisation avait élaboré l'une des premières écritures, et cela autour de 4500 ans avant notre ère, soit avant l'épanouissement des cités de Mésopotamie et d'Egypte (vers - 3000). On ne sait guère qui était ce peuple de Varna, dont la civilisation rayonna dans une partie des Balkans, en Serbie à Vinca - Plocnik et Rudna Glava, en Bulgarie à Karanovo, en Roumanie à Gumelnitsa sur le Danube et à Cucuteni entre Iasi et Suceava, en Grèce à Dimini près de Volos et à Dikili-Tash près de Philippes. Cette civilisation disparut brusquement vers 4000, peut-être anéantie par des envahisseurs venus du Nord scandinave ou des steppes ukrainiennes (les bâtisseurs de kourganes). Les populations de la région perdirent l'usage du métal et retournèrent à un stade néolithique, produisant au mieux des poteries cordées. Il est possible qu'une partie des

Hommes de cuivre de Varna ait émigré en Mésopotamie et apporté en particulier leur système d'écriture. Etonnant si le Moyen-Orient, tenu pour être la source de notre civilisation occidentale, avait, en partie du moins, ses origines dans les Balkans ! Plusieurs cultures se sont succédé ensuite dans cet espace balkanodanubien, de l'âge du Bronze à l'âge du Fer. Ce n'est que beaucoup plus tard qu'une autre civilisation brillante se développa sur le territoire de l'actuelle Bulgarie. Les Thraces, un groupe d'Indo-Européens, ont développé une civilisation du VIe au IIIe siècle avant notre ère. Ils provenaient des steppes pontiques (entre le fleuve Dniepr et le nord de la Mer Noire) et avaient eu des échanges avec les Scythes (dont les Alains puis les Ossètes sont les héritiers). Ils étaient agriculteurs et fabriquaient de la céramique. Ils eurent des rapports commerciaux et conflictuels avec les Perses et les Grecs et furent marqués par l'hellénisme. Ils ont laissé des tombes royales sous tumulus (comme celle de Kazanlàk, avec des fresques du IVe siècle et des trésors d'objets en or et argent). Leurs prêtres pratiquaient les oracles et honoraient un panthéon dominé par le Cavalier anonyme, un héros thrace à cheval qui fut assimilé à Apollon et à Esculape, puis à saint Georges. Selon l'Iliade, le héros thrace Rhesos qui menait une horde de chevaux fut vaincu par les Grecs. Certains dieux semblent proches des Dionysos et Orphée grecs. Une déesse guérisseuse, Bendis, fut assimilée à Artemis. Leur seul Etat bien structuré fut celui des rois de la lignée des Odryses, créée par le roi Teres Ie au Ve siècle avant J.C. Il fut soumis par Philippe II de Macédoine, puis intégré au royaume des Daces et enfin constitué en provinces (Mésie et Thrace) par les Romains. Sous la domination romaine, des nobles thraces occupaient des fonctions officielles et pratiquaient encore leur langue. La villa de Chatalka près de Stara Zagora donne un exemple de la survivance d'une riche famille thrace jusqu'au IVe siècle. C'est l'invasion des Slaves qui effaça totalement les ultimes Thraces. Moins élaborée que celle des Thraces à l'est, une autre culture indoeuropéenne se développa à l'ouest de la péninsule au IIe millénaire avant notre ère, celle des Illyriens, bâtisseurs de citadelles mégalithiques. On ne sait pas grand-chose d'eux. On a tendance à les tenir pour les ancêtres des Albanais, retirés dans les montagnes tandis que des colons grecs fondaient des cités sur leur rivage.

Mondes gréco-latin et barbare Les Grecs ne sont pas le premier peuple de culture indo-européenne arrivé dans l'Antiquité. D'autres populations apparentées se sont fixées dans la péninsule 3 ou 4 000 ans avant notre ère: les Illyriens, les Daces et les Thraces sur les territoires de l'Albanie, de la Roumanie et de la Bulgarie. Les 14

Grecs sont les plus anciens encore présents dans la région, les seuls à avoir conservé leur identité pendant 25 siècles. Descendus par vagues sur les rivages de la mer Egée: Achéens, Ioniens, Doriens, Eoliens, tous peuples indo-européens apparentés, s'installent dans la péninsule au deuxième millénaire. Les Ioniens, chassés par les Doriens, colonisent l'Asie Mineure (le Pont) à l'époque de Ramsès II. Précédée par les périodes quasi mythiques de Mycènes, de Troie, d'Homère, la civilisation hellénique atteint son apogée aux Ve et IVe siècles avant notre ère avec la victoire sur les Perses aux guerres médiques, l'élaboration d'une religion basée sur une mythologie peuplée de dieux, de travaux d'architecture (Acropole) et d'art (Phidias), de littérature (tragédies de Eschyle, Sophocle, Euripide; histoire de Hérodote), de philosophie (Platon), de prospérité économique (port commercial du Pirée) et surtout par la conception d'une politique de la démocratie (avec Périclès). Les cités hellènes - Athènes et Sparte - souvent rivales peuvent constituer des ligues pour mener des guerres, en particulier contre les Perses, mais ne constituent jamais un Etat unitaire. Les Grecs ne s'aventurent pas à l'intérieur des Balkans, se contentant de fonder des colonies sur les rivages de la mer Noire, notamment Tomis, l'actuelle Constanta, ou Istria, ou sur ceux de l'Adriatique, comme Bouthroton, l'actuelle Butrint au sud de l'Albanie actuelle, face à Corfou, où subsiste un amphithéâtre en marbre. Après Alexandre de Macédoine, le déclin de la Grèce classique s'amorce. Elle devient une province romaine, puis forme l'Empire byzantin, qui au Moyen Age entre en conflit avec la féodalité franque au temps des Croisades. Puis l'Empire byzantin est absorbé par l'Empire ottoman pour cinq siècles. Autre peuple indo-européen de la branche italique, les Romains, qui doivent beaucoup à la culture grecque, font leurs premières incursions dans les Balkans vers 200 avant notre ère. Tibère réunit à l'empire la région qu'on nommera plus tard Herzégovine. La "pax romana" permet l'établissement de colonies romaines sur ce qui sera l'espace yougoslave: de la Slovénie Poetovia (Ptuj), Aemona (Ljubljana) à la Macédoine -Skupi (Skoplje) et Naissus (Nish) en passant par Salona (Solin) sur la côte dalmate. Les Romains qui ont vocation à intégrer les Barbares à leur Empire font de la Grèce une province romaine en l'an 100 après la conquête d'Athènes et la victoire d'Auguste à la bataille d'Actium. Mais la culture hellénique n'est nullement anéantie par Rome. La Dacie (future Roumanie) est à l'apogée de sa puissance sous Boerebista, contemporain de Jules César. A partir de l'an 101, l'empereur romain Trajan y conduit deux campagnes à l'assaut des Carpathes, qui constituent la citadelle naturelle du peuple dace, marche sur la capitale Sarmizegetusa et finit par battre en Dobrogea le roi Decebal. Pour célébrer la victoire, Trajan érige à Adamclisi un trophée (Tropaeum Trajani) de 40 mètres en marbre illustrant la conquête, tout comme la colonne Trajane à 15

Rome. Les Romains firent de la Dacie une province prospère, bien équipée en routes, où le latin devient langue de commerce et d'administration, qui évoluera, dans sa forme populaire balkanique, pour donner la langue roumaine. L'héritage romain perdure même après le départ de l'empereur Aurélien, contraint d'abandonner la colonie en 291, sous la pression des envahisseurs goths. En 295, l'empereur Dioclétien, né près de Split sur la côte dalmate, se fait bâtir à Spoletum un palais qui constitue toujours le cœur de la ville de Split. Il ordonne en 304 des persécutions contre les chrétiens, qui fournissent à l'Eglise quantité de martyrs.

La chrétienté à deux têtes : latine et byzantine Les invasions barbares, essentiellement germaniques, à partir du IIIe siècle entraînent la chute du pouvoir impérial latin à Rome . En 330, l'empereur Constantin transfère la capitale de l'Empire romain à Byzance., qui devient Constantinople, et se convertit. Théodose I° fait du christianisme la religion d'Etat (380) puis en 395 il partage l'Empire en empires d'Occident et d'Orient entre ses deux fils Honorius et Arcadius. C'est la première grande partition dans les Balkans; la frontière passe (déjà) au niveau de la BosnieHerzégovine actuelle. Après la chute de l'empire d'Occident en 476, l'Empire byzantin, théocratique, demeure le seul héritier de Rome. Si les habitants adoptent le grec, ils se disent toujours "Romains". C'est alors que le grec emprunte au latin des termes qui sont utilisés dans la langue moderne où ils se sont substitués aux mots classiques. Ainsi spiti maison, qui remplace le classique domos, provient du latin hospitium lieu hospitalier, logement. Le plus grand danger pour les Byzantins est sans doute l'invasion des Avars au VIe siècle. C'est un peuple de cavaliers nomades turco-mongols (les Ruan-Ruan des Chinois) surgis des steppes, qui établit un royaume dans la plaine de Pannonie (l'actuelle Hongrie), domine même la Dalmatie, menace la Thuringe et la Lombardie. Les Avars disparaissent au VIIIe siècle, après un échec devant Constantinople et une défaite face à Charlemagne. "Fléau de Dieu", ce peuple a tout de même apporté à l'Europe des techniques majeures de cavalerie depuis longtemps connues des Chinois, l'étrier et le harnais à traits (sanglé autour du poitrail, ce qui est plus efficace pour les transports ou le galop que la lanière au cou étranglant l'animal). L'Empire byzantin dure à peu près mille ans. malgré les fréquentes menaces d'envahisseurs arabes, slaves ou francs. Les Francs, lors des Croisades contre les Musulmans en Terre sainte, poussés autant par la cupidité que par la foi, s'emparent de Constantinople en 1204. Certes l'empereur de Nicée, Michel Paléologue rétablit le pouvoir byzantin en 1261. 16

Mais l'empire est affaibli et se laisse déborder par le flux des Turcs Ottomans venus d'Anatolie qui prennent Constantinople en 1453. Ils montrent une large tolérance envers les religions juive et chrétienne. Ils finiront de conquérir l'ensemble de l'empire byzantin, reprenant même la Crète aux Vénitiens en 1669. Des divergences, théologiques et liturgiques, envenimées par des rivalités politiques, opposent les Eglises d'Occident (romaine) et d'Orient (orthodoxe). L'une de ces querelles byzantines, souvent aussi subtiles et insolubles que le débat sur le sexe des anges, portait sur la formule du Credo. Le concile de Tolède en 589 avait ajouté au texte du Credo de Nicée la mention que le Saint-Esprit procède du Père "et du Fils" ("ex Patre Filioque procedit") Cela pour contrer l'hérésie arienne qui minimise la place du Fils (Jésus) au sein de la Trinité. Cette version fait autorité dans le territoire des Francs puis dans l'empire carolingien. Sous la pression de l'empereur romain-germanique Henri II, en 1014 le pape Benoît VIII intègre au Credo la mention "Filioque". Ainsi, alors que dans l'Eglise byzantine, on dit :"L'Esprit Saint procède du Père", dans l'Eglise romaine depuis Charlemagne, on ajoute "… et du Fils" (filioque). C'est surtout à cause de cet ajout - faisant une distinction entre la nature du Père et celle du Fils - que l'Eglise d'Orient a rompu avec Rome. Mais il y avait d'autres contentieux, comme l'usage toléré par les catholiques du lait et du fromage lors du jeûne, ainsi que le célibat des prêtres (la condition chaste des moines fut étendue au Moyen Age à tout le clergé, alors que ce n'est pas un précepte évangélique), alors que les popes fondent des familles. En s'excommuniant réciproquement, le patriarche de Constantinople Michel Cérulaire et le pape Léon IX ont causé le schisme de 1054. Dès lors, la péninsule balkanique va être irrémédiablement divisée entre deux religions. Les catholiques, à l'ouest, Croates, Slovènes et minorités magyares, sont fidèles à Rome et utilisent l'alphabet latin. Les orthodoxes à l'est, ont leurs patriarches et se servent de l'alphabet cyrillique, qui fut créé au IXe siècle par les frères Cyrille et Méthode à partir de l'alphabet grec pour évangéliser les Russes et Bulgares dans leur langue. C'est Vladimir de Kiev qui, au retour d'un voyage à Byzance en 988, fit de la Russie un royaume chrétien. Lorsque Byzance passa sous la domination musulmane, Moscou prit le relais pour devenir le siège du patriarche, une sorte de Troisième Rome… Les Byzantins ont souvent craint que les Slaves répandus dans les Balkans, et enclins à s'unir à l'initiative des Serbes, ne constituent une puissance politique, dangereusement rivale.

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L'hérésie bogomile L'organisation bicéphale de la chrétienté fut ébranlée au Moyen Age par l'hérésie bogomile. C'est une religion dualiste inspirée par le manichéisme perse et le zoroastrisme (la religion de Zarathustra). Elle considère que le monde est l'œuvre de Satan et qu'il est tiraillé entre deux forces hostiles, le Bon (Dieu) et le Mal. Elle rejette la Bible, les Evangiles, les sacrements, y compris le mariage, et n'admet qu'une prière, le Notre Père. L'hérésie s'est propagée d'est en ouest par les routes et les marchés, colportée par les marchands, en particulier avec les tisserands arméniens de Constantinople qui prêchaient et recrutaient d'abord leurs adeptes parmi leur clientèle féminine. Passée d'Asie Mineure en Thrace, elle est répandue en Bulgarie au Xe siècle par un prêtre dévoyé, nommé Bogomil ("ami de Dieu" en slave). Le mépris en lequel les chrétiens tenaient ces hérétiques fit que le terme "bougre" (bulgare) prit des sens péjoratifs de sodomite et de chétif ("rabougri"). Cette hérésie fait beaucoup d'adeptes en Bulgarie, chez les paysans qui expriment ainsi leur mécontentement face à l'aristocratie féodale. En Bosnie, le bogomilisme se crée un foyer durable, du XIIIe au XVIe siècle, et devient un symbole de l'indépendance slave et de la protestation contre le pouvoir civil et la classe des riches. Il en reste, notamment à Radimlje, des pierre tombales (stecak) sculptées de motifs géométriques (cercles, spirales, croix) et solaires (svastika, rosettes), de personnages armés d'arcs et de lances, guerriers et chasseurs d'ours et de cervidés, paysans dansant le kolo. Les hérétiques sont pourchassés en Serbie par les orthodoxes, en Croatie par les catholiques, en Bosnie par les rois de Hongrie au service de Rome. L'hérésie gagne le nord de l'Italie et au XIIIe siècle le sud de la France, inspirant vraisemblablement les cathares ou Albigeois contre lesquels le pape lance une croisade d'extermination. Dans les Balkans, le bogomilisme a disparu lors de l'invasion ottomane : les adeptes semblent s'être convertis à l'islam par haine des chrétiens. La domination turque a incité à se convertir une population importante, surtout chez les Albanais et chez des Slaves précédemment orthodoxes ou bogomiles, tels les Serbes de Bosnie, les Pomak de Bulgarie et une partie des Macédoniens. Les Ottomans ont laissé à leurs sujets chrétiens la liberté de pratiquer leur religion à condition de payer des tributs et d'accomplir des servitudes. La contrainte la plus cruelle était le "tribut du sang" (devsirme). Les envoyés du sultan enlevaient des garçons, les emmenaient à Istanbul, où les attendaient une formation militaire et une conversion à l'islam, afin de servir comme janissaires (yeni çeri "nouveau soldat"). Le "lavage de cerveau" leur 18

faisait oublier leur propre famille et les rendait aptes à combattre dans leur pays natal sans état d'âme. Les minarets, témoins de cette époque, pointent toujours, même dans les contrées d'où les Turcs se sont retirés. Dès lors, le clivage religieux n'est plus entre catholiques et orthodoxes mais entre chrétiens et musulmans. Les catholiques se trouvent surtout sur la frange occidentale, dans l'ancienne Dalmatie sur les rives de l'Adriatique, ainsi que dans la minorité magyare de Transylvanie, et ils ne subissent pas de domination durable de la part des Turcs. Ce sont les orthodoxes qui se trouvent en première ligne. S'ils parviennent à coexister avec les musulmans dans une tolérance relative, tout conflit réveille l'agressivité latente. Les guerres où s'affrontent la croix et le croissant ont l'apparence de guerres de religion. Celle de Kosovo-Polje en demeure le symbole. C'est aussi l'enjeu pendant les guerres balkaniques du début du XXe siècle, quand toutes les nations chrétiennes forment d'abord un front contre les Turcs. Les Juifs Ashkénazes d'Europe centrale, qui avaient des communautés dans tous les pays balkaniques, ont été décimés par le génocide nazi à partir de 1940 (en particulier par les Oustachis de Pavelic en Croatie et par la Garde de Fer d'Antonescu en Roumanie). Les communautés de Juifs Sépharades (hispaniques), dynamiques dans les économies grecque et turque, se sont réduites du fait de l'émigration en Israël.

Empires austro-hongrois et ottoman L'empire autrichien est associé à la dynastie des Habsbourg depuis la fin du XIIIe siècle. L'arrogante devise de Fredéric III "AEIOU" - en allemand "Alles Erdreich ist Osterreich untertan", en latin "Austria est imperare urbi universo" -, c'est-à-dire "Il appartient à l'Autriche de régner sur toute la terre" - trouve son application maximale sous le règne de Charles-Quint et peut expliquer sa vocation à dominer l'Europe centrale et balkanique. L'empire des Habsbourg se constitua un glacis, un rempart en incluant à la périphérie de Vienne des territoires habités par de multiples nationalités. Les Hongrois, et les Slaves, de la Bohême à la Bosnie. Les tribus slaves se sont établies dans les vallées balkaniques à partir du VIe siècle. Les Croates, unis en principauté au Xe siècle, sont soumis par les rois de Hongrie à partir du XIIe siècle. Cependant les Autrichiens ne peuvent dominer les Serbes, soutenus par Byzance qui protège leur orthodoxie. La Serbie, qui s'agrandit autour du Kosovo, devient au XIVe siècle un Etat puissant et prospère sous la dynastie fondée par Stevan Nemanja. Jusqu'au désastre de Kosovo-Polje en 1389 qui fait disparaître l'Etat serbe et marque le début de cinq siècles de domination ottomane, accompagnée d'une islamisation partielle.

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La conquête du continent par les Turcs trouva sa limite devant Vienne. Après un siège de deux mois en 1683, les troupes ottomanes sont repoussées avec l'aide du roi de Pologne. L'Empire austro-hongrois en gagna la réputation de sauveur de la chrétienté, seule puissance capable de s'opposer à l'Empire ottoman. Néanmoins les Turcs vont occuper pour longtemps la moitié des Balkans. Dominer l'Europe centrale comme Charles-Quint, c'est l'ambition de François-Joseph qui, durant son long règne (1848-1916), favorise le développement économique et l'expression artistique de son empire, mais s'oppose à toute concession en matière de libéralisme et de démocratie. Le refus du pouvoir absolutiste et centralisateur de reconnaître leurs particularismes va mécontenter les diverses nationalités qui composent l'Autriche-Hongrie. L'Empire qui avait réussi à faire vivre ensemble tant d'ethnies aurait pu jouer un rôle précurseur pour l'unité de l'Europe. Mais l'empereur fut incapable de s'adapter à l'évolution du monde, avec les idées nouvelles, les aspirations sociales émanant de la société industrielle et la volonté d'autonomie des nationalités. Et cet immobilisme va aboutir à la chute de son empire en 1918. Au XIXe siècle, les nationalismes croate et serbe tentent de s'émanciper et de s'unir dans des mouvements culturel et politique qui commencent avec l'idée de la "nation illyrienne" et aboutissent à la formation d'un Etat yougoslave. En 1877, Vienne négocie un partage des Balkans entre Autriche et Russie. Mais ce plan est aussitôt réduit à néant après la victoire de la Russie sur les Turcs : par le traité de San-Stefano (1878), la Russie assure sa tutelle sur les Balkans par la création d'une Grande Bulgarie. Ce que l'Autriche et les autres puissances n'acceptent pas. Bismarck en médiateur impose au Congrès de Berlin (1878) la division des principautés de Bulgarie et Roumélie, ce qui provoque un nouveau clivage: la première se révoltant aussitôt contre la domination ottomane, la seconde devenant vassale de Constantinople. D'autre part, il confie la Bosnie-Herzégovine à l'administration de l'Autriche, qui va l'annexer en 1908. Les ambitions balkaniques de l'Autriche-Hongrie, soutenue par l'Allemagne, se heurtent à la volonté des Serbes d'être maîtres de leur territoire. C'est l'origine de l'attentat de Sarajevo, qui, par le jeu des alliances, déclenche la guerre mondiale. Les Serbes sont devenus le peuple le plus important parmi les Slaves du sud. Stimulé par le souvenir de la grandeur passée et de la destruction de l'Etat serbe par les Turcs à Kosovo au XIVe siècle, le nationalisme serbe se réveille au début du XIXe siècle avec l'insurrection paysanne menée par 20

Djordje Petrovic dit Karadjordje (Georges le Noir). Il entre dans Belgrade en 1806, mais sans appui à l'étranger, il subit la répression des Turcs qui massacrent la population civile de la capitale serbe. L'oppression provoque en 1815 la seconde insurrection serbe, et Milos Obrenovic obtient d'Istanbul l'autonomie de la Serbie, qui se transforme en un Etat moderne. En 1867, le pacha de Belgrade remet la ville au prince Mihajlo et en 1878, le Congrès de Berlin reconnaît l'indépendance de la Serbie. Les guerres balkaniques de 1912 et 13 sont un prélude à la guerre mondiale. Elles sont particulièrement sanglantes, les Turcs brûlant les villages et massacrant la population. En octobre 1912, unis au sein de la Ligue balkanique, les peuples chrétiens, Grecs et Slaves de Serbie, Bulgarie et Montenegro s'insurgent contre la Sublime Porte et défont ses armées en trois semaines. Au traité de Londres, le gouvernement des jeunes Turcs abandonne Salonique et la Crète à la Grèce, la région d'Andrinople (Turquie d'Europe) à la Bulgarie ainsi que la Macédoine que se partagent Serbes et Bulgares. C'est aussi à Londres qu'est décidée la création de l'Albanie, jusqu'alors vassale de la Turquie, décision qui ôte à la Serbie l'espoir d'avoir un débouché sur la mer. Malheureusement, les alliés chrétiens de la veille se déchirent pour le partage des territoires conquis. L'été 1913, les Bulgares, s'estimant lésés, attaquent leurs alliés de la veille et sont battus par les Grecs, les Serbes et les Roumains. Battue, la Bulgarie, au traité de Bucarest, doit rendre Andrinople à la Turquie, céder la Dobroudja du sud à la Roumanie, la haute vallée du Vardar à la Serbie et la côte de Macédoine à la Grèce. Ces fièvres nationalistes font de la péninsule une poudrière : il suffit d'une étincelle en Bosnie pour mettre le feu à l'Europe. Membres du groupe jeune Bosnie, inspiré par une organisation terroriste serbe, la Main noire, qui lutte contre l'occupation autrichienne, des étudiants nationalistes de Bosnie fomentent un attentat contre l'archiduc François-Ferdinand, neveu de l'empereur François-Joseph et prince héritier. Le 28 juin 1914, jour anniversaire de la bataille de Kosovo, l'archiduc est en visite à Sarajevo. Alors qu'il passe dans sa voiture décapotable Graf und Stift le long de la Miljacka, il est mortellement blessé d'un coup de feu par Gavrilo Princip près du pont, qui porte aujourd'hui son nom. (L'étudiant mourra de tuberculose en prison en 1918). Cet attentat fournit à Vienne le prétexte pour déclarer la guerre à la Serbie. Par un complexe enchaînement d'alliances et d'intérêts géopolitiques et économiques, tel un jeu de dominos, les grandes puissances sont entraînées dans la première Guerre Mondiale, le conflit le plus meurtrier que le monde ait connu. Par une ironie de l'Histoire, ce conflit va entraîner en 1918 la disparition simultanée des deux grands empires ennemis, l'austro-hongrois et l'ottoman.

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La question d'Orient dans le conflit mondial Les grandes batailles n'ont pas eu lieu seulement dans l'est de la France entre Marne, Meuse et Rhin. Il y eut aussi les combats de Dobropolié, du Sokol, du Kravitza. Un théâtre de batailles montagneux et difficile, où les Balkans forment une barrière de pics et de ravins et contraignent à s'affronter soit à l'ouest du côté de Monastir-Bitola, soit à l'est vers la vallée du Vardar et le lac Dojran. Quand leur pays est envahi par les forces austro-hongroises, les Serbes, civils et militaires, se retirent vers le Sud et des milliers de personnes périssent dans la retraite d'Albanie, une marche à travers les montagnes enneigées. Prise en charge par des navires alliés à Corfou, l'armée participe à l'offensive franco-serbe du front de Salonique. Avec le général Sarrail, elle reprend en novembre 1916 Monastir occupé par les Bulgares. Mais ce n'est qu'en septembre 18 qu'une offensive permet la libération de la Serbie. Plus de 6.000 soldats français sont ensevelis près de Bitola. En Grèce, de 1915 à 18, Salonique fut le quartier général des armées d'Orient. Dès que le roi Alexandre Ier s'est rangé aux côtés des Alliés après que le premier ministre Venizelos et l'armée ont contraint à se retirer le roi Constantin Ier (qui était le beau-frère de l'empereur Guillaume II), le commandant des armées alliées d'Orient, le général français, Franchet d'Esperey, (dont le nom a inspiré cette boutade: "Il est permis aux Français d'espérer") débarque à Salonique en juin 1918 et trouve 28 divisions, dont 8 françaises, 350.000 soldats immobilisés dans des centaines de kilomètres de tranchées. 8 000 soldats français périront, enterrés dans le faubourg de Stravroupoli à Salonique. De l'aveu même du maréchal Hindenburg, c'est l'effondrement du front de Macédoine qui fut décisif pour la défaite de l'Allemagne. La Roumanie des rois Carol Ier et Ferdinand Ier tente de préserver sa neutralité, mais sous la pression des libéraux, elle entre en guerre aux côtés des Alliés en 1916 et elle est vaincue en quelques mois. Néanmoins les traités de 1919-1920 doublent son territoire en lui attribuant la Transylvanie hongroise et les régions de Bucovine, Bessarabie et Banat, c'est-à-dire la Grande Roumanie incluant beaucoup de minorités. La paix négociée à Versailles, sans que l'Allemagne soit invitée, porte les germes de la Seconde guerre mondiale. Pas seulement à cause de l'humiliation infligée aux Allemands. Les difficultés économiques vont motiver la formation de régimes politiques extrémistes, soit fascistes - que ce soit les pays latins du sud ou les Etats d'Europe centrale - soit communistes à l'Est. Les missions militaires françaises dessinent une nouvelle carte de l'Europe en traçant de nouvelles frontières selon des considérations purement stratégiques. Des millions d'Allemands se retrouvent intégrés à la Tchécoslovaquie et à la Pologne, des millions de Hongrois à la Roumanie; 22

les Slaves du sud sont regroupés dans une fédération de Yougoslavie artificielle. La guerre avait pour origine la volonté de libération des peuples de l'empire austro-hongrois. La paix place à nouveau nombre de ces peuples sous la tutelle d'Etats qui ne sont pas les leurs. Suite à la déclaration de Corfou, le Royaume des Serbes, Croates et Slovènes est proclamé le 1er décembre 1918, mais des mésententes apparaissent très vite entre les différentes ethnies, du fait de la centralisation serbe. En 1929, le roi Alexandre abolit la constitution, dissout le parlement et fait du nouveau royaume de Yougoslavie une dictature personnelle jusqu'à son assassinat à Marseille en 1934 par un oustachi croate. Les gouvernements de la régence rapprochent le pays des Puissances de l'Axe, aux côtés desquelles ils seront entraînés lors de la Seconde Guerre mondiale. Les Etats balkaniques ont alors des régimes d'extrême-droite. Pavelic en Croatie pousse ses oustachis à massacrer des civils serbes et juifs.

De part et d'autre du Rideau de fer Alors qu'avant la Grande Guerre, des régimes d'extrême-droite étaient au pouvoir, la défaite nazie et la victoire russe favorisent l'installation de régimes communistes. La "guerre froide" qui s'installe entre les anciens Alliés de l'Ouest et de l'Est conduit à la mise en place par Moscou du "Rideau de fer" pour faire obstacle aux échanges de personnes et d'idées. Ce Rideau de fer coupe la péninsule balkanique, en grande partie tombée dans le camp communiste. Seule la Grèce demeure un pays "libre", échappant à un régime d'extrême-gauche à l'issue d'une guerre civile de trois ans (1946-1949). Les partis de gauche refusent de se rallier à la monarchie. Le général Markos, soutenu par les Soviétiques, constitue en décembre 1947 un gouvernement provisoire qui, depuis les montagnes d'Epire mène des actions de guérilla contre le pouvoir. Les insurgés ne sont vaincus que par l'intervention des Américains. La démocratie est rétablie sous le règne de Paul Ier, avec une succession de gouvernements le plus souvent très à droite. Tous les autres Etats sont communistes, mais à des degrés divers. La Yougoslavie prône sa propre voie vers le socialisme avec un régime d'économie auto-gestionnaire. Tito fait entrer la Yougoslavie dans un ensemble de pays "non alignés" du tiers-monde, avec l'Indonésie. Il restera en dehors du bloc communiste contrôlé par l'URSS. Le Rideau de fer enferme les autres Etats balkaniques. La Bulgarie, sous Jivkov, est le plus fidèle sujet de Moscou, et quasiment une république soviétique. La Hongrie, avec une économie très dynamique, et qui ne se sent nullement slave, montre des signes d'affranchissement par rapport à Moscou. 23

Les troupes du Pacte de Varsovie interviennent pour écraser une insurrection libérale en octobre 1956. Budapest restera néanmoins à l'avant-garde de la libéralisation à l'Est. Avant même que le Mur ne tombe à Berlin en 1989, le gouvernement hongrois ouvre une brèche dans le Rideau de fer pour laisser le libre passage. La Roumanie sous Ceausescu a un régime dur et répressif quoique peu assujetti à l'URSS. Le dictateur mégalomane aggrave la situation économique en entreprenant des travaux pharaoniques visant à détruire les villages traditionnels pour regrouper la population dans des cités agraires et industrielles. L'Albanie sous Enver Hoxha se coupe du reste du monde et tente de survivre en complète autarcie. Elle rompt avec l'URSS, n'a pas de relations avec ses voisins grec et yougoslave, prétend "ne compter que sur ses propres forces", et n'a finalement pour seul (et lointain) allié que la Chine de Mao. Hoxha est le premier dictateur à décréter une interdiction totale des religions. Ce pays, sans coopération avec ses voisins, et transformé en une sorte de camp de concentration, devient le plus pauvre d'Europe. Le Rideau de fer paraissait devoir couper l'Europe pour une éternité, la condamner à avoir le double visage de Janus. Il a pourtant suffi d'une ouverture voulue à Moscou par Gorbatchëv, la "glasnost" et "la perestroïka", - transparence et métamorphose - pour bouleverser le continent. Sans guerre ni révolution, le Mur de Berlin a été pris d'assaut par le peuple dans une ambiance festive et a été démoli. La Hongrie avait déjà pris de l'avance en cisaillant son Rideau de fer et en laissant transiter les Allemands de l'est vers l'ouest. Comme un jeu de dominos, toutes les parties du rideau de fer, de la Finlande à la Grèce se sont déchirées. Dès lors, l'Europe s'est bâtie très vite, les anciennes républiques populaires, y compris d'anciennes républiques soviétiques- les Baltes -, ont intégré l'Union européenne, créant le plus grand espace de paix et de démocratie dans le monde.

Le nationalisme serbe et les autres Yougoslaves L'union des peuples sud-slaves, réalisée en 1918 au sein d'un royaume, se brise lors de la seconde guerre mondiale. Les Balkans sont à nouveau le champ de bataille des belligérants. En avril 1941, après le renversement du prince-régent Paul, favorable à une entente avec les nazis, Hitler fait envahir et occuper le pays par les armées allemandes, hongroises, italiennes et bulgares. Les oustachis croates collaborent avec le régime nazi tandis que la Résistance s'organise avec les partisans communistes sous la conduite de Josep Broz, dit Tito, qui a des origines croate et serbe, qui fut soldat dans l'armée austro-hongroise avant de passer dans l'Armée rouge. A l'issue de la guerre - où 10% de la population yougoslave a péri - Tito crée la République 24

populaire fédérative de Yougoslavie, formée de six républiques, afin de limiter la prépondérance serbe, qui avait causé la désintégration du précédent royaume. Pendant une quarantaine d'années, le six républiques fédérées vivent en bonne entente sous un régime communiste d'autogestion économique, un peu moins dictatorial que les "démocraties populaires" de Europe orientale, la Bulgarie en particulier. Cependant il y a de grandes disparités régionales économiques : les Slovènes ne se sentent pas d'affinités avec les Macédoniens et les Kosovars, qui sont les plus pauvres. L'édifice hétéroclite de Tito ne survivra guère à sa mort en 1980 : il s'effondre avec la chute du communisme en Europe en 1989.

Les États slaves issus de la Yougoslavie éclatée Deux causes à la disparition de la Yougoslavie. La mort de Tito : ses successeurs, et en particulier Slobodan Milosevic, se révèlent être des nationalistes résolus à rendre à la Serbie un rôle dominant que Tito lui a toujours refusé. La chute du communisme et la liberté rendue à tous les Etats d' Europe orientale: l'une après l'autre, chaque république fédérée proclame son indépendance. Milosevic, chef de la Ligue communiste de Serbie, a d'abord mené l'offensive à partir de 1989 aux côtés des paramilitaires nationalistes serbes en conflit avec la population albanaise du Kosovo. Puis en 1991, l'armée fédérale a combattu en Croatie, faisant notamment le siège de Vukovar, bourgade à mi-chemin entre Belgrade et Zagreb. L'épisode le plus dur eut pour théâtre la capitale de la BosnieHerzégovine, Sarajevo. Fondée au XVe siècle par les Turcs, dans un site montagneux entouré de cinq sommets, Sarajevo ("le sérail dans les champs") conserve un vieux quartier musulman, la Bascarsiya, avec son bazar (les boutiques d'artisans des rues Kazandziluk et Saraci) et ses mosquées (la Begova Dzamija est la plus grande d'Europe, hormis Istanbul), mais aussi tout autour des églises orthodoxes et des quartiers modernes et industrialisés (Novo Sarajevo). Soit un demi-million d'habitants mêlés, avec une majorité de musulmans, parlant tous serbocroate. La ville a acquis une triste notoriété, lorsque, sous la domination autrichienne, elle fut le détonateur de la Grande Guerre. Le 28 juin 1914, sur les quais de la Miljacka, un étudiant serbe, Gavrilo Princip, posté près du pont qui porte maintenant son nom, tua de deux coups de pistolet le prince héritier François Ferdinand d'Autriche qui passait en automobile. Lors de l'éclatement de la Yougoslavie et après la déclaration d'indépendance de la Bosnie, les Serbes commencèrent un siège de la ville, 25