Pisseur au vent

-

Livres
137 pages
Lire un extrait
Obtenez un accès à la bibliothèque pour le consulter en ligne
En savoir plus

Description

À la grande époque de l'équipe de foot de Reims, Norbert, jeune orphelin sans histoire, vacher de son état dans un village en Sologne, se trouve confronté à une série de meurtres inexpliqués. L'occasion pour lui de remonter le fil de sa naissance et les règlements de compte qui ont suivi la Libération. Cet adolescent nous fera vivre son enquête dans la Sologne des années 60, entre Orléans, Romorantin et Blois : les journées de chasse avec battue de sangliers et passages de canards, les promenades champignonnières à la recherche des cèpes et des girolles, les travaux des champs, le labeur des fermiers lors de la traite des vaches et le vêlage. En un mot, la vie des paysans avec, entremêlés, ses difficultés et ses moments de joie et de fête.


Sujets

Informations

Publié par
Date de parution 31 octobre 2014
Nombre de lectures 149
EAN13 9782365751896
Langue Français
Poids de l'ouvrage 1 Mo

Informations légales : prix de location à la page 0,0060€. Cette information est donnée uniquement à titre indicatif conformément à la législation en vigueur.

Signaler un problème
Chérif Zananiri Pisseur au vent
Roman des terroirs de France
Pisseur au vent est une œuvre de fiction qui ne prétend aucunement représenter des personnes ou des événements réels. Les lieux sont imaginaires et suggèrent la Sologne que j’ai connue : verte, grouillante de vie et naturelle comme une réserve du paradis. De plus, ce livre est un hommage au peuple solognot : courageux devant la pauvreté de sa terre, fier de son origine et de ses traditions.
Chapitre 1
Le foot c’est sérieux
Norbert empoigna la liasse de journaux que son copain de Sennely lui tendait, la fixa sur le porte-bagages de son vélo, sauta sur la selle et prit la direction de Ride-en-Sologne. La ferraille dodelinait d’avant en arrière comme un bateau qui tangue au moindre vent, mais le garçon appuyait de toutes ses forces pour garder la trajectoire bien droite sur la longue route qui relie le bistrot à la ferme plantée à l’autre bout du village. Le paysage se déroulait comme un décor, entre vert et jaune. Les ajoncs et les genets en fête se confondant dans leurs ors lumineux, éclairaient les bordures de bois et pointaient les chemins qui menaient aux fermes éparses dans le pays solognot : essaimées comme des faîtes de champignons de Paris ou des girolles moutardes dans les sous-bois des Salbraies. Norbert était un garçon qui avait un peu oublié de grandir, mais qui était dur à la tâche et au corps compact, serré et musculeux. Il aimait courir la fleur des champs et l’herbe verte, pisser au soleil et péter au vent, sans remord ni souci, sans souvenir ni mémoire, vivant les secondes enfilées comme les perles du chapelet sur le fil de sa vie. Il aimait son pays, sa Sologne, avec par-dessus tout le chemin des étangs : un peu plus long que la route d’asphalte mais tranquille, à l’image de la vie qu’il coulait depuis peu dans la famille Duchêne comme commis vacher. Il n’en voulait pas à la nature qui n’avait pas toujours été tendre avec lui. Aucune révolte mais une belle résignation et un solide appétit de vie. Le chemin de terre serpentait à travers les propriétés des riches Orléanais en longeant les plus beaux étangs qu’un jeune homme entre 14 et 15 ans pouvait imaginer. Des cols verts constellaient çà et là les miroirs liquides rampant sous des chênes centenaires ; quelques chaumières en briques rouges abandonnées par les métayers recouvertes de ronces et de lierre, servaient d’abri pour les vaches léopards ; des lapins agiles traversaient les chemins de terre sans crainte de chasseurs ni de maladies ; et de temps en temps, quand la chance souriait, un chevreuil bicorne
pointait sa couronne plus haut que les feuillages pour vérifier la tranquillité du territoire. Norbert avait passé les treize premières années de son existence dans le village de Sennely dans des familles que la DASS avait choisies. Ni heureux, ni malheureux; juste seul. Il avait dû changer de famille à six ans, mais cela ne l’affecta pas outre mesure. Presque ! Il avait appris à se détacher de tout et à mener une petite vie tranquille. Jusqu’au certif, il alla à l’école comme les p’tiots matineux qui s’en vont par les ch’mins avec leu’ malett’ de grousse touél’ bleue qui danse et berlance en leu’ tapant l’cul. Il respecta les maîtresses d’école et la vie qu’on lui imposait dans l’espoir que par la suite, il puisse aller dans la grande ville. Peut-être Orléans, Blois. Mais pour le moment, l’assistante sociale, avait décidé autrement : commis vacher ; i’s’ra pas villotier ! Il avait réussi à se lier d’amitié avec Amédée le fils du coiffeur qui lui procurait les vieux journaux. Aujourd’hui, le ciel était clair, mais il avait plu toute la semaine : demain journée d’enfer dans les flaques d’eau sur les chemins ; on sera trempé au retour ! Il arriva par la porte arrière du bâtiment sans rencontrer âme qui vive. Il mit son vélo dans l’écurie et pénétra dans sa chambre qu’il appelait dans son for intérieur : mon p’tit chatieau. Calme et sérénité. Le seul bruit auquel il s’était habitué provenait des coups de rein que la jument Brelle donnait de temps en temps contre le mur de chambre mitoyen de l’écurie. Il retira son caraco qu’il posa sur le lit, grand monument de bois et de plumes, ouvrit la liasse et ne conserva que les pages sportives des magazines et des quotidiens. Avec une paire de ciseaux à bouts ronds d’écolier, il découpa très précisément les pages traitant du football. Ah l’jour, où j’pourrais avouér un poste TSF à moué tout seul dans mon p’tit chatieau ! J’ suivrais alors les matchs, minute par minute et j’ comprendrais mieux les esploués d’ Piontoni, d’ Fontaine et surtout d’ Kopa. Il s’assit sur le sol en brique et prit appui sur le lit. Il sortit d’une vieille armoire un petit cahier et lut tout haut : « En 1957-58, Reims réalise le doublé Coupe-Championnat sans Kopa, mais avec de nouveaux talents–Fontaine, Piantoni, Vincent. Cette équipe confirme l’année suivante en se hissant en finale de Coupe d’Europe, une nouvelle fois perdue face au Real. » « L’ambiance s’apaise, lorsque, coup de tonnerre, Kopa annonce son retourà Reims. L’ayant programmé pour 1960, Kopa rentre sur les injonctions de Santiago
Bernabeu, président du Real, déçu par le comportement du Français. Un monceau d’argent échappe à Kopa, mais le principal était pour lui de revenir en France et de redevenir prophète en son pays. » Il savait que depuis peu, le Stade de Reims faisait peur. Il avait lu que les dirigeants avaient réussi à reconstituer la triplette de l’équipe de France en Suède, KopaFontaine–Piantoni, à laquelle ils avaient associé l’ailier gauche virevoltant, Vincent, et les solides recrus, Wendling et Muller. « Les Rémois dominent le championnat dès les premières rencontres, Kopa se fond dans un collectif bien rodé comme s’il n’avait jamais quitté la Marne. Le 3 octobre 1959, Reims atomise Bordeaux (8-2), Piantoni et Fontaine inscrivent chacun un quadruplé ». Il relut le reportage de ce match mémorable ! « Les malheurs s’abattent alors sur les Champenois. Piantoni est victime d’un tacle assassin d’un Bulgare lors d’un match avec l’équipe de France le 2 octobre. Contre St-Etienne, Fontaine, taclé par un Sochalien, ne se relève pas, une double fracture tibia-péroné est diagnostiquée. D’ici qu’il mette un terme à sa carrière ! Aujourd’hui, Reims ne baisse pas de régime, il prend une option sur le titre en s’imposant chez son dauphin, Nîmes. Trois buts de Biernat, et Kopa, ajoutés à une véritable leçon de virtuosité prouvent que Reims est bel et bien la meilleure équipe de l’hexagone ». Dans un article collé sur son cahier, il passa le doigt sur une interview qu’il connaissait par cœur. Il ferma les yeux et imagina la foule en liesse applaudir, ovationner ces champions : des héros de légende pour un jeune homme qui ne parvenait même pas à appartenirà une équipe de football. Samedi soir, il préférait ne pas dîner avec les Duchêne, et tant pis pour les que’ques sous qu’il dépensait pour son repas. Il se faisait des gâteries : il s’achetait à l’épicerie de la mère Vieuxval une boîte de biscuit qu’il mangeait doucement en faisant fondre la pâte dans sa bouche. Lentement, histoire de s’imprégner de toutes les molécules odorantes, jusqu’aux atomes les plus rares de la composition. Il y ajoutait un verre d’eau qu’il tirait du puits de la ferme et se sentait prêt à rêver du lendemain. Dans son lit de plume, il ne pouvait s’empêcher de penser à sa situation d’orphelin. De père et de mère. De bébé retrouvé sur le parvis de l’église de Chaon, un matin d’avril. P’tit oisieau tombé du nid ! Seul, avec personne de qui dépendre, personne à rendre compte, personne qui donne la fessée ou la forte cuillère d’huile de foie de morue, personne à plaire, personne à consoler. Une bonne fois pour toute, il avait essuyé ses larmes, arrêté de renifler, cessé de se plaindre et surtout appris à se taire. C’est fou ce que l’on peut être bruyant dans sa tête, lorsqu’on n’a rien à dire.
Demain chasse. Une chance que dimanche coïncide avec le 2 novembre. Les morts, le foot et la chasse. « J’suis orphelin. C’est leu’ fête ce souér, aux morts, c’t un peu ma fête aussi ». Il pensa aux Américains qui s’éclairent avec des citrouilles pour accueillir la mort. Orphelin : bel état pour oublier quelque chose dont on ne se rappelle plus. « C’est bandant ! Mais j’ai même pas la force. On verra demain, si j’ai l’envie ». Demain chasse. Les gâs viennent d’ Paris. À voir comment i’regardent les vivants, i’faut r’connaît’ que beaucoup sont déjà morts. I’regardent comme on insulte, i’toisent au lieu d’saluer. Mais i’m’ donnent la pièce : pas beaucoup, mais assez pour qu’un jour j’ m’achète un fusil d’chasse. Pour le moment, je chasse à pied et j’aide à transporter l’gibier. Pas très amusant, mais j’vais pas passer tout’la journée à tirer les vaches ou allongé sur mon lit : j’ai mieux à fér. Demain chasse. Il s’enfonça dans son lit de plume et plongea son regard dans une toile d’araignées qui ornait le coin de son plafond. Elle étalait son piège bien au-delà de la solive pour coincer une mouche aventurière ou un moucheron attiré par les bêtes. Aujourd’hui elle avait étendu son territoire d’au moins la longueur d’un bras d’homme. Faut dir’ qu’ dans l’ calm’ d’mon chatiau, t’as ben eu le temps d’avancer ton piège, salope ! Il enfonça le doigt dans sa narine pour y extraire une crotte dure comme un os dont il vérifia la consistance et la lança dans le piège à insectes. Elle s’y colla comme une vulgaire mouche. Satisfait, il tendit l’oreille : un grattement. La Giselle dans le coin de la chambre. Une souris c’est pas bête, ça comprend vite, aussi futée que les porcs et les hommes. Jui fous la paix, el’ reste, gratte tant qu’el’ peut dans ma baraque. Grosse sotte, y a un bon morceau de fromage sec sous la maie, t’as qu’à aller et prend’e. Fais pas ta bégueule, allez, vas-y. Le bruit s’arrêta comme si l’animal pouvait lire dans la pensée du garçon. T’es ben bonne, ma grand’. J’te laisse, faut qu’j me couche ; demain ce sera dur ! Il vérifia que la lampe de poche se trouvait à sa place habituelle sur le rebord de sa table de chevet et passa sa main sous le lit pour s’assurer de la présence de son Jules. Déjà tout petit, il ne parvenait pas domestiquer sa vessie. Les envies de pisser le tenaillaient même la nuit et c’est tout juste s’il avait le temps de se soulager. De mauvais souvenirs lui traversèrent rapidement l’esprit, de l’époque pas si lointaine où il inondait son lit et se faisait houspiller par la famille d’accueil… et un grand lit de plume qui sent la pisse ! Si seulement i’ savaient ! Il ferma les yeux comme on pose un couvercle sur une marmite et franchit doucement la longue nuit de la Toussaint.
Chapitre 2
Les vieilles rancœurs
Elle commençait à avoir les idées claires. Elle avait attendu la saison de la chasse avec impatience : elle savait que son heure arrivait. Elle quitta son lit et se dirigea vers la cuisinière pour la bourrer de petits bois et de quelques feuilles de journal. Elle frotta l’allumette qu’elle jeta sous le papier, referma sa blouse et s’accouda sur la table de la cuisine. Elle attendit que la plaque soit chaude pour y placer une petite casserole remplie du café de la veille. Elle sortit un long couteau du tiroir sous la table et fit des tranches avec le pain rassis qu’elle plaça dans le four, gueule ouverte de la cuisinière. Elle attendit que l’odeur de grillé réveille ses papilles pour se servir un bol de café. Elle but très lentement puis se dirigea vers un petit meuble dans un coin de la pièce et en sortit une boîte de gâteaux Saint-Michel. L’archange au milieu du couvercle lui souriait et son regard doux apaisa sa colère. – « Toi tu connais mon histoire. Perché sur ton rocher, tu m’as vue depuis le début. Tu as intérêt à m’aider. Sinon, sinon je te jette. » Elle souleva le couvercle bleu et en sortit deux liasses de coupures de journaux qu’elle plaça dans un ordre impeccable à côté de son bol. – « Il est temps que je reprenne tout ça avant d’agir. » La première liasse, épaisse comme un bottin, était jaune canari et les caractères commençaient à s’estomper ; de temps en temps des photographies en noir et blanc s’intercalaient entre les feuilles du journal. Elle regarda attentivement les photos pour la millième fois et chercha du regard la jeune fille qui souriait. « Qu’est-ce que j’étais belle ! Et heureuse avec ça ! » Elle essuya une larme sèche et retourna les vieux clichés. Son regard rencontra une photographie plus grande que les autres sur laquelle de jeunes gens souriaient à l’objectif de la caméra. Elle scruta les personnages, surtout deux adolescents sur la droite de la photo. Puis ses yeux s’obscurcirent, et sur
le point de la retourner, de rage, elle la coupa en deux, garda une première moitié et déchiqueta l’autre en confetti. Quand elle en eut fait cent morceaux et qu’elle les éparpilla sur la table, elle se reprit, rassembla les carrés et essaya de refaire le puzzle. – « Non, j’ai mal fait. Tant que j’ai pas fait le boulot, je te garde complète ; tu seras ma haine journalière. Plus tard, quand ce sera fini, je mettrai tout au feu. Plus tard encore, je serai encore en vie ou bien morte, peut-être tuée, mais qu’importe ! Je suis déjà morte ! » Elle se releva, chercha de la colle blanche et une feuille de papier et consciencieusement reconstitua l’ensemble. Puis fière de son travail, remit le cliché avec la série. L’autre liasse bien moins épaisse et reliée par un élastique, ne comportait que quelques articles relatifs à la chasse. Elle relut tous les articles qu’elle connaissait par cœur, sortit une feuille blanche de son tiroir et y marqua une liste de noms. Elle reprit les photos et plongea son regard dans le sépia des personnages : des foules, des têtes de jeunes. Elle retrouva la fête aux oies. Tous les villageois en tenue du dimanche, allaient et venaient entre les exposants et les éleveurs venus de toute la Sologne et du Val de Loire. Des centaines de cageots regorgeant de vie et de cris s’étalaient au pied de l’église et les anciens, une casquette sans couleur sur la tête, assis sur de petits tabourets dans le coin le plus éloigné du caquetoire, taillaient la bavette. Les enfants jouaient à courir entre les marchands et leurs cavalcades sonores mettaient comme tous les ans, les notables en colère : « c’est pas fini les enfants ? Laissez-nous faire nos affaires ». Elle sourit, et comme pour montrer à une tierce personne, son doigt pointa plusieurs adolescents assis au pied du monument aux morts de la première guerre. Elle se reconnut, se sourit à nouveau et transperça du regard les visages des autres jeunes : « ah ça, je vous reconnaîtrais ! Même dans mille ans ! » – « J’sais pas par lequel commencer, mais les circonstances m’aideront ». Elle regarda le plafond légèrement enfumé et s’adressa à son voisin de dessus : « je compte sur toi mon Dieu. I’faut que tu m’aides ; ça va pas être ben simple avec tous ces zigotos ! » Elle replaça la boîte à sa place et sortit un panier en osier également rempli de cahiers d’écolier. Elle prit son crayon et sur une page neuve, se mit à dessiner et à décrire en mots simples le repas le plus rapide que l’on puisse imaginer : une purée d’oseille et une omelette roulée. Elle composa les arômes et esquissa la présentation : « ça suffit pour aujourd’hui ; j’peux pas plus et y a plus sérieux », se dit-elle. Elle quitta sa chaise, puis en croisant ses pas avec les tomettes rouges de la cuisine, reprit sa discussion : « tu sais, je crois que j’aurais pas besoin d’un plan ben précis.