//img.uscri.be/pth/cf82f34d2f0726e65e5b7b195517ac58bde0d17a
Cette publication ne fait pas partie de la bibliothèque YouScribe
Elle est disponible uniquement à l'achat (la librairie de YouScribe)
Achetez pour : 18,75 € Lire un extrait

Lecture en ligne (cet ouvrage ne se télécharge pas)

Redécouvertes des Amériques

De
246 pages
Cet ouvrage est le fruit d'une rencontre entre historiens et linguistes autour du thème de la découverte du continent américain par les Européens, qui fut à l'origine de rencontres, de confrontations, de rejets mais également d'assimilation et de syncrétisme. Il s'intéresse aussi aux questionnements identitaires des descendants des Premières Nations primitivement établies sur ces territoires ainsi que de ceux qui s'y sont enracinés ou ont tenté de le faire par la suite.
Voir plus Voir moins

Sous la direction de (RE)DÉCOUVERTES
Annie BLONDEL-LOISEL et Éliane TALBOT
DES AMÉRIQUES
Entre confl its, rencontres et recherche d’identité
Les rencontres entre historiens et linguistes ne sont pas fréquentes mais
souvent fécondes. Celle que nous avons organisée autour du thème de la (RE)DÉCOUVERTES découverte du continent américain par les Européens, découverte à l’origine
de moult rencontres, confrontations, rejets... mais également assimilation
et syncrétisme, nous a permis de nous intéresser aussi aux questionnements DES AMÉRIQUESidentitaires des descendants des Premières Nations primitivement établies sur
ces territoires ainsi que de ceux qui s’y sont enracinés ou ont tenté de le faire
par la suite. Nous avons choisi de (re)découvrir le continent américain dans Entre confl its, rencontres et recherche d’identité
sa globalité. Notre périple dans l’espace et dans le temps nous a menés de
l’époque des premières rencontres au monde d’aujourd’hui ainsi que du nord
au sud du continent. Nous terminerons ce voyage dans les Amériques par
un gros plan sur les aspects sociaux, économiques et politiques de l’époque
moderne.
ISBN : 978-2-296-99763-9
25
(RE)DÉCOUVERTES DES AMÉRIQUES
Sous la direction de
Annie BLONDEL-LOISEL et Éliane TALBOT
Entre confl its, rencontres et recherche d’identitéH5('e&289(57(6?IWUH
OLWVUHQWUHFRQ(QWLWpHGUFKHQLGFRQVHWUHFK
$0e5,48(6
'(67$/%27 HWeOLDQ
IUHHWH5('e&289(57(6?
OLWVUHQWUHFRQ(QWLWpHGUFKHQLGFRQVHWUHFK
$0e5,48(6
'(6
$QQLH%/21'(// 2,6(/
XV 6R GLU OD QGH HFWLR

































,OOXVWUDWLRQGHFRXYHUWXUH$QWRLQH&RUVRQHW*XLOODXPH%LJRW






© L'Harmattan, 2012
5-7, rue de l'École-Polytechnique ; 75005 Paris

http://www.librairieharmattan.com
diffusion.harmattan@wanadoo.fr
harmattan1@wanadoo.fr

ISBN : 978-2-296-99763-9
EAN : 9782296997639
Pour le soutien apporté à la réalisation
du colloque international « Découvertes,
(re)découvertes des Amériques », Annie
BLONDEL-LOISEL et Éliane TALBOT
sont particulièrement redevables à
l’université du Havre, au laboratoire
GRIC (Groupe de Recherche Identités et
Cultures) et à son secrétaire David
PAREŸT et à la faculté des Affaires
Internationales.
Brigitte HÉBERT a effectué la mise en
page de cet ouvrage, Antoine CORSON
et Guillaume BIGOT ont réalisé la
couverture, qu’ils en soient ici vivement
remerciés.
PRÉFACE
Historiens et linguistes n’ont pas toujours l’occasion de se
rencontrer pour envisager ensemble des sujets d’intérêt commun.
Nous l’avons fait au sujet de la découverte du continent américain par
les Européens, à l’origine de moult rencontres, confrontations, rejets...
mais aussi assimilation, syncrétisme... Nous nous sommes également
intéressés aux questionnements identitaires des descendants des
premières nations qui vivaient sur ces territoires et de ceux qui s’y
sont enracinés.
Nous commençons ce périple, qui va nous mener de l’époque des
premières rencontres à celle d’aujourd’hui et du nord au sud du
continent, par la conquête espagnole. En 1519, Hernán Cortés et ses
hommes sont en chemin vers la capitale aztèque. Les habitants de la
ville de Cholula leur ont tendu un piège. En confrontant
documentations indigène et espagnole, Bernard Grunberg étudie
l’incompréhension réciproque entre Européens et autochtones à
l’origine du carnage qui resta dans l’histoire sous le nom de
« massacre de Cholula ». Guillaume Candela se concentre sur la
conquête du Paraguay. Dans les premiers temps, la survie des
Européens dépend de leur adaptation aux traditions d’une
communauté indigène très puissante : les Carios. Ce syncrétisme entre
les deux communautés donne naissance à des concepts bien
spécifiques à cette région : notamment le cuñadazgo
(compagnonnage) que Guillaume Candela nous fait découvrir. En se
fondant sur certains témoignages des premiers voyageurs, Éric Thierry
évalue l’impact des rapprochements entre Français et autochtones du
Canada, dont les abus pouvaient mettre en péril les alliances franco-
indiennes.
Éric Roulet, Éliane Talbot, Jeanine Belgodère et Laurent Corbeil se
sont, ensuite, penchés sur la vie, en Amérique, à l’époque coloniale.
Éric Roulet s’est préoccupé des comportements d’imitation des élites
indigènes mexicaines vis-à-vis des codes de la nouvelle société,
comme le droit de porter un chapeau, une cape, une épée, celui d’avoir
un cheval, de disposer du titre de « Don » ou de se faire servir par des
pages. En s’appuyant sur les chroniques religieuses de l’époque,
Éliane Talbot compare la réussite, en termes d’évangélisation, menée
grâce aux cultes rendus aux images des autochtones du Pérou, avec les
très faibles résultats obtenus dans les forêts amazoniennes. En se

?basant sur la Danse du Saint Patron observée dans un village du
Nouveau-Mexique d’aujourd’hui, Jeanine Belgodère analyse les
stratégies mises en place par les Indiens, contraints par les Espagnols
de commémorer les fêtes chrétiennes, pour célébrer, sous leur couvert,
leur religion cosmique. Enfin, en se fondant sur des sources
coloniales, Laurent Corbeil traite des pratiques linguistiques d’un
village de la frontière nord du Mexique, San Luis de Potosí. Des
Indiens d’autres régions y avaient été amenés par les Espagnols afin
de contrôler la population autochtone chichimèque. Laurent Corbeil
nous révèle comment a pu se construire ce qui était, jusque-là, une
catégorie juridique, la notion d’Indien.
Bien entendu, les découvertes de ces peuples nouveaux ont donné
lieu à de nombreux récits et témoignages. En sélectionnant certains
d’entre eux, Carmen Andrei apprécie l’apport des colons et des
colonisés à la constitution et à l’organisation du territoire canadien,
avec la formation de l’idéologie dominante des sédentaires et de celle
des coureurs des bois, qui a nourri toute une littérature du terroir. Éric
Wauters analyse la représentation des premières nations canadiennes
dans la littérature des années 1825-1850 où l’Amérindien apparaît
comme le héros du passé glorieux de la Nouvelle-France. Nadia
Prévost et Daniel Iglesias partent à la (re) découverte du passé
autochtone. Dans le premier cas, c’est par le nationalisme créole du
e Mexique de la fin du XVIII siècle qui cherche à forger son identité.
Dans le second, le mouvement péruvien fondé par Víctor Raúl Haya
de la Torre, l’Alliance Populaire Révolutionnaire (APRA) valorise,
entre 1924 et 1930, la culture précolombienne grâce à ses revues
Amauta et Repertorio Americano. En se basant sur la littérature
indigène, Héloise Behr revient sur le portrait de l’autochtone du Brésil
depuis la conquête. Elle démontre que certains écrivains, en quête de
leurs racines, ont redécouvert et construit une identité indigène
moderne basée sur le vécu.
Nous terminons ce voyage dans les Amériques par un gros-plan sur
les aspects sociaux, économiques et politiques de l’époque moderne.
Tout d’abord, Almuneda Delgado-Larios considère les tensions et
conflits qui marquent les relations avec l’Espagne après les
indépendances des anciennes colonies hispano-américaines. Didier
Vitry examine la volonté des Indiens d’Équateur de retrouver leurs
racines par la création de partis politiques avec un nom kichwa
(langue parlée) et des fêtes existantes renommées ou recréées. Des
entretiens et des témoignages permettent d’ausculter, avec Nicolas

?Prognon, les chocs culturels endurés par les enfants des exilés chiliens
en France après la dictature de Pinochet.
Nous avons débuté notre voyage par le Mexique, nous l’achevons
erpar le Canada. Le 1 avril 1999, un nouveau territoire, le Nunavut, (
« notre pays » en langue inuite) est créé. Le projet visait à apporter des
solutions aux problèmes inhérents à cette communauté. Pourquoi le
magazine Macleans a-t-il parlé de « honte du Canada » ? Le Nunavut
représente-t-il un échec patent ? C’est la question à laquelle tente de
répondre Annie Blondel-Loisel.
Toutes ces manières d’envisager la découverte ou (re)découverte
des Amériques nous ont permis de relever certaines constances. Tout
d’abord, quelles que soient l’aire de colonisation et l’époque, toutes
ces rencontres ont été caractérisées par une grande difficulté à
appréhender « l’autre », qu’il soit européen ou autochtone. La
question du rapport de force a, ensuite, influencé les comportements
des uns et des autres. Lorsque celui-ci a tendu vers l’égalité, en dépit
des obstacles rencontrés, l’adaptation a dû se faire et a donné de
nouvelles configurations relationnelles métissées. Quand la société
coloniale a paru irréversible aux populations autochtones, elles ont
cherché à sauver certaines de leurs croyances et de leurs traditions par
le biais de l’acculturation. Les anciennes élites, quant à elles, ont tenté
de se faire une place dans la nouvelle organisation en imitant les
signes de pouvoir des vainqueurs.
Par la littérature, la constitution d’une histoire, d’une géographie et
globalement par une approche culturelle, le questionnement sur
l’identité a été l’élément fondamental et fédérateur du périple que
nous avons entrepris autour de la découverte et de la (re)découverte
des Amériques. Ce dernier nous a montré la richesse extraordinaire
qu’ont suscitée ces rencontres, même si elles n’ont pas été exemptes
de violence et de cruauté. Néanmoins, la quête de leurs racines par les
descendants de ce creuset originel peut paraître, aujourd’hui,
extrêmement décevante sur des aspects aussi bien économiques que
sociaux, politiques ou même identitaires.
Annie BLONDEL-LOISEL Éliane TALBOT

?INTRODUCTION
« Découvertes et redécouvertes de l’Amérique », il y a beaucoup
dans ce titre qui pourtant, ne pouvait dans sa nécessaire concision
décliner toute l’étendue des concepts et des processus qui ont
transformé le continent américain. Confrontation, rejet, assimilation,
syncrétisme, acculturation, de la Conquista à nos jours, n’ont cessé de
poser des questions d’identité collective aux colons, aux Peuples
premiers et soumis des deux continents, aux populations résultant de
la fusion d’immigrants d'origines très diverses, aux descendants
d’esclaves et à ceux des planteurs, des puritains ou des coureurs de
1bois… Diversité de cultures et donc de questionnements identitaires
sont abordés selon deux axes majeurs, non pas l’opposition classique
entre Nord et Sud, mais entre premières nations et descendants de
colons européens.
eÊtre Américain, dès le XVI siècle et jusqu’à nos jours, – même
pour ceux qui font l’expérience d’une vie partagée entre les deux
hémisphères –, c’est être différent de l’Européen parce que c’est vivre
dans une série de tensions entre désir d’enracinement et aspiration à
une mobilité réputée garante de liberté, entre particularismes locaux et
rêves panaméricains, entre héritage européen et construction d’une
culture nouvelle ; ainsi, en Amérique latine ou au Canada, la
production littéraire imite l’Europe jusqu’aux années 1820 au moins,
avant de s’émanciper, sans rompre pourtant le lien avec le vieux
monde. Dans ce qui est sans doute le premier roman canadien, The
Clockmaker, en 1836, Thomas Chandler Haliburton pose, avec son
héros états-unien Sam Slick, la question, essentielle en Amérique, de
la comparaison : les Anglophones du haut-Canada ont à la fois un
complexe d’infériorité par rapport aux Européens plus raffinés et aux
Américains, plus libres, plus individualistes et plus sûrs d’eux-mêmes,
et un complexe de supériorité par rapport aux francophones du bas-
Canada, aux métis et aux Indiens.
Si être Américain ce n’est plus être Européen, c’est encore moins
être indigène. Le rêve humaniste de quelques-uns des premiers
découvreurs, d’une symbiose entre Chrétiens venus d’Europe et
peuples innocents d’avant la Chute, a été rapidement balayé par la
réalité matérielle, puis oublié à la deuxième ou troisième génération,
après la conquête, au sud d’abord (vers le temps de la controverse de

1
Pour prendre la mesure de cette diversité, voir Jean Sellier, Atlas des peuples
d’Amérique, La Découverte, 2005.
??
Valladolid, 1550), ensuite au nord où le rêve de Champlain d’un
emélange des races réactive au XVII siècle l’utopie espagnole et laisse
finalement place à la coexistence de deux communautés (voire trois
avec les métis), hostiles ou indifférentes. Ce constat n’exclut certes
pas des réussites ponctuelles, liées à la nécessité (lorsque la survie des
colons ne tient qu’à leur entente avec les autochtones) ou aux intérêts
commerciaux (au Canada pour l’exploitation des fourrures). Mais
passé l’optimisme des premiers temps, le métissage, favorisé par
l’accueil des autochtones, a vite été condamné comme facteur de
déstabilisation des sociétés coloniale et indigène. Le rapport de forces
entre elles, la volonté de la première de transformer la seconde ont
enfin conduit à diaboliser l’indigène, polygame, hérétique voire
cannibale, et surtout rebelle à toute assimilation, comme l’illustre
l’échec canadien de la francisation et son antithèse, l’évasion des
coureurs de bois vers les tribus du pays d’en-Haut.
e Pourtant, une redécouverte de l’Indien commence au XVIII siècle,
en Amérique et en Europe avec une vision idéalisée (du bon sauvage
ede Lahontan aux Incas de Marmontel), et se développe au XIX siècle
lorsque se construit une identité créole en Nouvelle-Espagne, lorsque
la vogue de l’archéologie fait voir autrement les vestiges amérindiens,
eau XX siècle encore quand la culture précolombienne permet, au
Mexique notamment, entre révolution et résistance à l’impérialisme
états-unien, de construire une identité nationale et d’affirmer son
américanité, sans toutefois revendiquer réellement une part d’indianité
ailleurs que dans un imaginaire assez fantasmatique.
Ce rejet global de l’indigène signifie que la confrontation des
nouveaux venus et des autochtones a généralement conduit à la
destruction des sociétés amérindiennes, à des regroupements et des
ebrassages de populations dès le XVI siècle, ou à des recompositions
dont Richard White a montré la complexité dans le cas du Middle
2Ground autour des Grands Lacs, avec en parallèle, mais c’est là un
objet du passé difficile à saisir pour un historien, une réflexion
collective sur l’identité indienne qui se manifeste dans l’attitude
adoptée face au cataclysme démographique, politique et culturel de la
colonisation.
Peut-être peut-on parler de réussite sur le plan religieux, comme en
témoigne le syncrétisme dont la Vierge de Guadalupe offre l’exemple

2 Le Middle Ground. Indiens, empires & républiques dans la région des Grands
Lacs, 1650-1815, Cambridge U.P., 1991, et pour la traduction française : Toulouse,
2009.
??
le plus connu. Nous doutons cependant que des théologiens
e ecatholiques du XVII ou XVIII siècle aient partagé cette opinion ;
pourtant, il nous semble qu’une certaine redécouverte du monde
amérindien, très « spiritualiste », entre interrogation philosophique sur
nos modes de vie occidentaux et retour à la nature, n’est pas très
éloignée de la tentative humaniste initiale et traduit une autre forme de
3syncrétisme : dans un article d’Autrepart en 2006 , Jean-Paul Sarrazin
évoquait, pour la Colombie, la réinterprétation des cultures des
groupes ethniques, dans « une idéologie mondialisée » qui brasse
chamanisme, relations de l'homme à son environnement, bien-être
physique ou spirituel…
Que ce soit par des formes de syncrétisme religieux, par l’adoption
de pratiques de sociabilité importées ou par les brassages de
populations indigènes, la question identitaire se pose de manière
cruciale à l’autochtone supposé renoncer à son indianité, sous peine de
ne pouvoir échapper à l’isolement, ou participer aux mutations de la
modernité. Tenants du libéralisme capitaliste et marxiste ont
longtemps associé l’Indien à un monde en voie de disparition ou à un
mode de production dépassé. Du Canada au Chili, cette négation de
l’indianité a eu pour corollaire le présupposé d’un vide territorial,
c’est-à-dire d’un territoire inoccupé, si ce n’est par la poignée de
survivants du peuple vaincu lors d’une guerre ancienne et oubliée,
territoire désormais disponible pour migrants ou sociétés
d’exploitation. Disparu, conceptuellement mort, l’Indien pourtant n’a
cessé durant cinq siècles d’opposer une résistance sans laquelle le
« réveil indien » d’il y a une quarantaine d’années n’aurait pas été
4possible .
Le livre de Dee Brown, Enterre mon cœur à Wounded Knee, 1970,
traduit en 1973 (année même où le lieu de l’assassinat de Sitting Bull
devint le théâtre d’événements dramatiques sinon aussi tragiques, le
siège de la réserve de Pine Ridge occupée par l’American Indian
Movement) participait de la redécouverte de l’histoire des Native
Americans, mais c’était une histoire close, terminée, une série
d’épisodes appartenant au passé. Un numéro hors-série du Courrier

3
« Idées globalisées et constructions locales. L'image valorisée de l'indianité dans la
Colombie contemporaine », Autrepart, 2006/07, (155-172).
4
Cf. Jean-François Lecaillon, Résistances indiennes en Amérique, L'Harmattan,
1989.
??
5International, en 2007, intitulé « Fiers d’être Indiens » , montre le
chemin parcouru depuis cette époque : les premières nations sont
désormais organisées pour la défense de leur identité, de leurs langues
notamment, leurs territoires et leurs intérêts économiques, et pas
seulement là où elles constituent une part importante de la population,
comme en Bolivie ou au Mexique. Ailleurs, minorités plus ou moins
6significatives, elles font aussi entendre leurs voix .
Redécouvrir son identité autochtone, la défendre ou la reconstruire,
tel est aujourd’hui le but de bien des Peuples premiers, qui retrouvent
ou redynamisent une langue indienne, inventent des formes nouvelles
d’éducation, d’artisanat, de tourisme (nous pensons notamment aux
descendants des Mayas, forts du déchiffrement de l’écriture ancienne),
développent une littérature qui revendique pleinement son
« indigénité », ou partent à la recherche ou à la relecture de leur passé.
En exposant la conquête et ses conséquences (résistance,
assimilation, syncrétisme), mais avec La vision des vaincus (1971)
Nathan Wachtel avait ouvert la voie au décentrement et pressé de
repenser l’histoire et la réalité du continent avec un regard nouveau,
7de L’Indien des autres (pour reprendre le titre de Judith Friedlander )
8à l’autohistoire amérindienne selon le Wendat Georges E. Sioui ,
livrant l’image que les autochtones ont d’eux-mêmes et de leur
environnement, notamment leur rapport au territoire, à la terre dont,
9précisément, on a cherché à les déposséder , dont on cherche encore à
les déposséder là où de gros intérêts financiers sont en jeu.
D’un côté donc, le réveil culturel et le redressement démographique
des Peuples premiers, de l’autre les convoitises sur la forêt

5
« De l'Arctique à la Terre de Feu. Fiers d’être Indiens. Politique, identités,
culture », juin-juillet-août 2007.
6
Cf. Yvon Le Bot, La grande révolte indienne, Paris : Robert Laffont, 2009. Voir
aussi Christian Gros & Philippe Descola, Etre indien dans les Amériques -
Spoliations et résistance, Mobilisations ethniques et politiques du multiculturalisme,
ED IHEAL, 2006, qui montrent bien les bouleversements de la situation des Indiens
dans les 40 dernières années.
7 Judith Friedlander, L’Indien des autres : La réalité de l’identité indienne dans le
Mexique contemporain, Paris : Payot, 1979.
8 Georges E. Sioui, Pour une autohistoire amérindienne : Essai sur les fondements
d’une morale sociale, Presses de l’Université Laval, 1989. Réédité sous le titre Pour
une histoire amérindienne de l'Amérique, P.U. Laval, 1999 et Paris : L'Harmattan,
2001.
9 Bel exemple chilien donné par Michèle Arrué, « Les Mapuches du Chili et la
question de leur identité », Amérique Latine Histoire & Mémoire. Cahiers ALHIM,
10 | 2004 (sur http://alhim.revues.org/index123.html).
??
amazonienne ou le Grand Nord que le réchauffement climatique rend
exploitable. Sédentarisation forcée ou exactions (nous pensons aux
10événements de Bagua, au Pérou, en juin 2009 ) rappellent la violence
de la Conquista. Ailleurs, entre la recrudescence de la xénophobie et
le danger plus sournois de l’uniformisation culturelle (de la télévision
à l’alimentation), le tissu social est fortement menacé dans les
11communautés autochtones et avec lui l’identité indigène.
Mais celle des autres habitants de l’Amérique, également objets de
ce colloque, est-elle moins en péril ? Dans Survival, son Essai sur la
12littérature canadienne , Margaret Atwood définissait la littérature de
son pays par le thème de la survie, celle de l’individu face à une nature
impitoyable ou une société étouffante, ou la survie de la minorité
(Autochtones, Acadiens, Québécois, Canadiens-Anglais) qui sans
cesse doit défendre son identité face à l’Autre dominant, qu’il soit
blanc, anglophone ou yankee. N’est-ce pas finalement un trait
commun à toutes les communautés du Nouveau Monde, depuis le
premier voyage de Colomb ?
Éric WAUTERS

10 Le gouvernement péruvien n’a pas hésité à massacrer des populations Awajun et
Wamis d’Amazonie qui s’opposaient aux multinationales du pétrole, du gaz, des
minerais et du bois.
11
Christian Rudel, Réveils amérindiens. Du Mexique à la Patagonie, Karthala,
2009.
12
Survival: A Thematic Guide to Canadian Literature, 1972, traduit en 1987 sous le
titre Essai sur la littérature canadienne, Boréal.
??
LE « MASSACRE » DE CHOLULA.
OU LA LOGIQUE D’UNE DOUBLE RÉALITÉ
ET D’UNE INCOMPRÉHENSION RÉCIPROQUE
Bernard GRUNBERG
Professeur d’Histoire Moderne - Université de Reims
Champagne-Ardenne
La découverte de l’Amérique et ses conséquences ont toujours
suscité bien des commentaires et des condamnations. L’exemple du
déroulement de la conquête de l’empire aztèque, et en particulier le
massacre de Cholula et celui du Templo Mayor, ont été à l’origine de
nombreuses controverses, qui n’ont cessé d’agiter les historiens.
Illustrations Cholula (1), (2) et (3)
Il n’est qu’à se reporter à ce qu’en dit Bartolomé de Las Casas dans
sa Très brève relation de la destruction des Indes :
Entre autres tueries, voici ce qu’ils firent dans une grande ville
de plus de trente mille habitants qui s'appelle Cholula : tous les
seigneurs de la région, précédés par tous les prêtres et le grand prêtre,
étaient venus en procession à la rencontre des chrétiens avec
??
beaucoup de respect et de dignité. Ils les avaient emmenés dans la
ville pour les loger dans des maisons appartenant au seigneur ou aux
principaux seigneurs du lieu. Les Espagnols décidèrent de faire un
massacre (ce qu'ils appellent un châtiment) afin d'imposer et de
semer la crainte de leur furie dans tous les coins de ces terres. Car sur
toutes les terres où ils sont entrés, les Espagnols sont toujours eu
cette intention, c'est-à-dire faire un massacre cruel et remarquable
13pour faire trembler devant eux ces douces brebis …
Il nous semble nécessaire, si l’on veut déjouer les pièges d’une
vision trop partiale, d’analyser les événements à travers une double
approche, celle des deux mondes antagonistes, au travers d’une double
réalité, c’est à dire la façon dont chaque monde a compris les
événements en fonction de son propre univers mental.
L’épisode de la matanza de Cholula nous semble constituer un
exemple typique de cette approche ; il nous permettra ici de
comprendre ce qui s’est réellement passé et comment les protagonistes
de ce massacre ont appréhendé cet événement. Pour dépassionner le
débat, il convient de se replacer dans le contexte de cet épisode
tragique et d’étudier avec grand soin les différents témoignages qui
s’y rapportent. À cet effet, nous nous servirons des témoignages des
14témoins oculaires , des nombreuses chroniques contemporaines de
el’événement et des divers documents datant de la fin du XVI siècle,
tant espagnols qu’indigènes.
Située dans la vallée de Puebla, à une trentaine de kilomètres de la
capitale de la « république » de Tlaxcala et à moins d’une centaine de
Mexico, la cité de Cholula était, à l’époque de la conquête, un des plus
importants centres cérémoniels du haut plateau mexicain. Elle était
densément peuplée et, d’après Cortés, elle comptait plus de 20 000
15maisons . Cette importante ville, réputée pour sa céramique, était
alliée à Mexico et comptait Tlaxcala parmi ses ennemis. Elle possédait

13
Bartolomé de Las Casas, Brevísima relación de la destrucción de las Indias (édit.
de A. Saint-Lu), Madrid: Cátedra, 1995 (107) : « acordaron los españoles de hacer
allí una matanza o castigo (como ellos dicen) para poner y sembrar su temor y
braveza en todos los rincones de aquellas tierras. Porque siempre fue ésta su
determinación en todas las tierras que los españoles han entrado, conviene a saber,
hacer una cruel y señalada matanza, porque tiemblen dellos aquellas ovejas
mansas ».
14 Hernán Cortés, Bernal Díaz del Castillo, Francisco de Aguilar, Andrés de Tapia,
Bernardino Vázquez de Tapia.
15 Hernán Cortés, Cartas de relación, Mexico : Porrúa, 1976 (51).
??
16plusieurs centaines de temples et surtout l’un des plus importants
édifices d’Amérique : une pyramide de 55 mètres de haut, construite
sur 16 hectares (plus importante que la pyramide de Chéops), au
sommet de laquelle se dressait un temple dédié à Quetzalcóatl. En
effet, la tradition voulait que, après son départ de Tula, Quetzalcóatl
soit passé par Cholula avant de disparaître à l’est du pays. L’idole du
dieu, enfermée dans le sanctuaire au sommet de la pyramide, était
censée protéger la ville et ses habitants contre tout envahisseur : le
dieu pouvait lancer la foudre et le tonnerre et, si cela était insuffisant,
les Cholultèques pouvaient, selon la légende, faire jaillir des torrents
d’eau pour noyer les intrus, en enlevant les pierres de la grande
pyramide. Cet édifice est aujourd’hui enseveli sous un amas de terres
et de décombres, sur lequel se dresse le sanctuaire de la Vierge de Los
Remedios

Illustration (4) : Pyramide
Le contexte et les témoignages contemporains
Après avoir débarqué sur les côtes du golfe du Mexique, Cortés a
fondé la ville de Veracruz (juillet 1519), avant de monter sur les hauts

16 Cortés dit 400, cf. Cortés, Cartas (51) ; Bernal Díaz dit 100, cf. Bernal Díaz del
Castillo, Historia verdadera de la conquista de la Nueva España, Mexico : UNAM-
El Colegio de Mexico, 2005, chapitre LXXXIII.
??
plateaux en direction de Tenochtitlan, la capitale aztèque. En
septembre 1519, il affronte à plusieurs reprises l’armée tlaxcaltèque,
qu’il défait, ce qui pousse la « république » de Tlaxcala à s’allier aux
conquistadores. Ayant réorganisé son armée, Cortés choisit la route de
Cholula pour gagner Mexico. Il envoie des messagers à Cholula pour
demander que des responsables cholultèques viennent dialoguer avec
les conquistadores à Tlaxcala. Les Cholultèques délèguent d’abord
une ambassade d’hommes de moindre importance, ce qui ne trompe
17pas les Tlaxcaltèques, qui en informent leur allié . Hernan Cortés
renvoie cette délégation en lui enjoignant de lui faire parvenir, dans un
délai de trois jours, les principaux responsables de la cité, sous peine
de les considérer comme des rebelles, ajoutant qu’ils n’ont rien à
craindre des Espagnols car ces derniers ne souhaitent que leur alliance.
Notons ici le contexte juridique dans lequel évolue Cortés : comme il
a pris possession du Mexique au nom de Charles Quint, tout homme,
toute cité ou tout état insoumis est en rébellion déclarée contre le
monarque espagnol et donc contre les conquistadores, chargés, eux,
18de ramener les irréductibles à la raison .
La réponse de Cholula ne se fait pas attendre. Les chefs indigènes
ne veulent pas venir à Tlaxcala en prétextant que les Tlaxcaltèques
sont leurs ennemis et qu’ils craignent pour leur vie. Mais devant
l’insistance de Cortés, les seigneurs de Cholula se rendent auprès
des Espagnols. Après les discours d’usage, Cortés demande aux
Cholultèques de renoncer à leur religion et de se déclarer vassaux du
roi d’Espagne. Ceux-ci refusent d’abandonner leurs croyances mais se
19déclarent officiellement sujets de Charles Quint : « Ils ajoutaient qu’à

17
Díaz del Castillo, Historia verdadera, LXXXII ; Cortés, Cartas (48) ; Gonzalo
Fernández de Oviedo, Historia general y natural de las Indias, Madrid : Atlas,
1959, XXXIII,4.
18 Cortés, Cartas (48) : « por tanto, que dentro de tres días pareciesen ante mí a dar
la obediencia a vuestra alteza y a se ofrecer por sus vasallos, con apercibimiento que
pasado el término que les daba, si no viniesen, iría sobre ellos y los destruiría. Y
procedería contra ellos como contra personas rebeldes y que no se querían someter
debajo del dominio de vuestra alteza ». [que de toutes façons, si dans trois jours
leurs seigneurs ne paraissaient pas devant moi pour jurer obéissance à Votre
Altesse et se déclarer ses vassaux, je marcherais contre eux, je les détruirais et je
procéderais comme il est de coutume envers toute personne rebelle qui refuse de
se soumettre à l’autorité de Votre Majesté].
19
Cortés, Cartas (48) : « que desde entonces se daban y ofrecían por vasallos de
vuestra sacra majestad, y que lo serían para siempre, y servían y contribuían en todas
las cosas, que de parte de vuestra alteza se les mandase. Y así lo asentó un escribano,
por las lenguas que yo tenía… ».
??
partir de ce jour ils se déclaraient à perpétuité les vassaux de Votre Majesté
sacrée et se tenaient prêts à souscrire à toutes choses qui leur seraient commandées
pour le service de Votre Altesse. Je fis dresser procès-verbal de cette
déclaration ». Bien entendu, cette déclaration n’a pas la même valeur
pour les uns et les autres car ils n’ont pas la même conception de la
vassalité. Pour les Indiens, il s’agit avant tout d’une marque de
sympathie et d’amitié qui ne prête à aucune véritable conséquence
politique. Les Cholultèques convient les Espagnols chez eux et Cortés
accepte leur proposition.
Les Tlaxcaltèques veulent se joindre aux Espagnols. Cortés, qui se
méfie de ses turbulents alliés, préfère laisser le gros des troupes
tlaxcaltèques sur place, de peur notamment d’effrayer les habitants de
Cholula.
Illustration (5) : Cortés Maxixcatzin Xicontencatl Marina
Il n’emmènera que 2 000 guerriers. À l’approche de la ville, des
prêtres et des caciques viennent à leur rencontre et s’offusquent de la
présence des Tlaxcaltèques dans le corps expéditionnaire des
conquistadores. Les notables cholultèques refusent de les laisser
entrer. Hernan Cortés, qui connaît la haine qui sépare les deux
peuples, décide de laisser le contingent tlaxcaltèque en rase campagne.
??