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Retour en Tunisie

De
176 pages
Publié par :
Ajouté le : 01 janvier 1993
Lecture(s) : 80
EAN13 : 9782296270152
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ROLAND MATTERA

Retour en Tunisie après trente ans d'absence

L'HannattaIl
5 - 7 rue de l'Ecole
Polytechnique 75005 Paris

La Nef
15, rue Bayram Ettounsi Montfleury 1008 Tunis

Histoire

Collection et perspectives méditerranéennes

dirigée par Jean-Paul Chagnollaud et Alain Forest Dans le cadre de cette collection, créée en 1985, les éditions
L'Harmattan se proposent de publier un ensemble de travaux concernant le monde méditerranéen des origines à nos jours.

Derniers ouvrages parus:
Paul Sebag, Tunis au XV/lème siècle: une cité barbaresque au temps de la course. Antigone Mouchtouris, La culture populaire en Grèce pendant les
années 40-45. Abderrahim Lamchichi, Islam et contestation au Maghreb. Yvelise Bernard, L'Orient au XYlème siècle. Salem COOker, Berbères aujourd'hui. Dahbia Abrous, L'Mnneur face au travail des femmes en Algérie. Daniel Jemma-Gouzon, Villages de l'Aurès - Archives de pierres. Vincent Lagardère, Le vendredi de Zallâga. 23 octobre 1086. Fouad Benseddik, Syndicalisme et politique au Maroc. Abellah Ben Mlih, Structures politiques du Maroc colonial. Yvette Katan, Oujda, une ville frontière du Maroc. Musulmans, juifs et chrétiens en milieu rural. Alain Quella Villeger, La politique méditerranéenne de la France, un témoin: Pierre Loti 1870-1923. Paul Sebag, Histoire des Juifs de Tunisie. des origines à nos jours. Jean-Claude Zeltner, Tripoli, Carrefour de l'Europe et des pays du

Tchad. Rachid Tridi, L'algérie en quelques maux, autopsie d'une anomie. Samya El Mechat, Tunisie. les chemins vers l'indépendance (19451956).
Abderrahim Lamchichi, L'islamisme en Algérie. Jacques Canteau, Le feu et la pluie de l'Atlas. vie quotidienne famille de colons français. d'une

@Editions L'Harmattan, 1992
ISBN: 2

- 7384 - 1472-9

SOMMAIRE

I. Les illusions perdues II. L'amour avait triomphé Ma colline... IV. L'oncle Vincent, madame Rosine V. Inoubliable Saïda VI. Le Censeur de l'Ariana VII. Les richesses de la médina VIII. De Massicault à SOuk-el-Khémis IX. Sur la route de Bou Jaber X. De Sousse à Adjim XI. L'île silencieuse XII. Elle m'ouvrit tout grand ses bras

5 11 25 45 57 71 93 101 119 133 145 161

III. Un pain qui réchauffe le cœur - Grand-père Camille-

I. Les illusions perdues
«Celui qui perd la mémoire a tout perdu. Elle est, en effet, la seule chose durable qui caractérise "l'être pensant". Ce qui lui reste lorsque tout cfu:mge autour de lui.»

Mémoire des bonheurs mais aussi mémoire des temps obscurs qui nourrit les rancœurs... Jusqu'au jour où, sur le chemin de la raison, apparaissent les lumières.

Tout enfant qui arrive en ce monde est aussitôt «natif» d'un lieu qui marquera sa vie à la manière d'un sceau authentifiant les choses. Qu'il soit noir ou blanc, riche ou pauvre, citadin ou paysan, il sera dit de lui qu'il ressemble en tout point à ceux du même endroit. Si son faciès ne le crie pas, qu'il avoue d'où il vient et l'on saura qui il est. Heureux présage ou lourd fardeau, outre le regard des autres, plein de considération ou de mépris, l'être humain ne saura vivre son destin sans que le «coin de terre» où il naquit ne s'installe en son cœur pour la durée de son existence. Et s'il arrive que le hasard l'éloigne de son nid d'enfance, il rêvera sans cesse d'y revenir un jour. Il n'est plus beau souvenir que celui de son lointain pays. Nul n'est insensible à sa douce image qui revient à l'esprit du fond de la mémoire; surtout quand, malgré soi, il fallut vivre

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longtemps sous d'autres cieux. C'est à Tunis que je vis le jour et découvris la vie. Vingt-huit années vécues «là-bas» ont façonné l'homme que je suis. Et voilà qu'après un tiers de siècle passé loin de «chez moi», je vais aller y faire un fabuleux pèlerinage. Ce sera faire renaître un instant les jours d'une autre vie dans l'atmosphère d'un autre monde. Mais avant de repartir vers le soleil du passé, il est un triste temps auquel je ne peux m'empêcher de penser. Le jour du grand départ est encore très présent dans ma mémoire. Marqué par la peine, imprégné de pensées inoubliables, mon esprit n'a jamais vraiment «tourné la page». En quittant mon sol natal, un après-midi de juillet 1957, le déchirement que je ressentis rendait la séparation insupportable. Pourtant, au même moment, un sentiment de délivrance atténuait quelque peu la douleur comme si la fin d'une vie donnait en même temps naissance à une ère nouvelle qui engendrait un espoir... mêlé de doutes et de tristesse. Ni les mots, ni l'imagination la plus fertile ne pourront traduire exactement l'état d'esprit de ceux qui eurent à connaître cet exceptionnel chagrin. Les sensibilités diverses et les raisons propres à chacun de ces «rapatriés», créaient au fond des cœurs des peines et des angoisses certainement inégales mais toutes, sans aucun doute, furent injustes et inhumaines. Pour forcer le destin sur d'autres terres, les familles eurent à se disperser sans savoir quand et où elles pourraient un jour se retrouver. Une heureuse communauté avait éclaté. Je revois ces enfants, si petits, ne se doutant de rien, ces visages de femmes âgées où se lisait la tragédie et tous ces gens inquiets, sacs et valises aux pieds. Quand l'avion s'éleva au-dessus de la piste pour m'emporter vers une nouvelle vie, je sentis que tout mon être s'arrachait à un pays très cher. Je compris alors confusément que la terre où j'étais né était un peu de moi-même et qu'il était vain de partir en espérant l'oubli. Je n'avais pas pour autant l'idée d'y revenir, ni envie de pleurer en me lamentant sur l'impossible retour. J'étais pensif. J'avais une confiance aveugle en mon étoile. Secrètement, j'étais certain qu'à vingt-huit ans, les longues années de ma vie future viendraient à bout de ce terrible choc.

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Le cœur lourd mais soutenu par une immense foi en l'avenir, j'étais définitivement parti. Dans les esprits et les cœurs des habitants de la campagne picarde où nous nous étions «installés» contre notre gré, il Y eut peu de place pour notre présence, et ce manque d'empressement ne fut pas l'exception. Dans bien d'autres régions, les «réimplantations» n'allaient pas sans mal et sans pleurs. Le comportement des «métropolitains~~ était différent selon le tempérament de chacun et certaines légendes dont la vivacité nous désolait; mais dans la grande majorité des cas nous rencontrions plutôt de l'indifférence, souvent une franche hostilité à notre venue. Parfois, en quelques circonstances, il y avait même échange de propos qui révélaient, sans ambiguïté, l'esprit des uns et des autres. D'une part, des regrets se manifestaient, accompagnés déjà d'un début de nostalgie, de l'autre, la réplique, teintée d'un brin d'animosité, ne se faisait pas attendre: «Si vous étiez si bien chez vous, pourquoi n'y êtesvous pas restés?» Chaque jour apportait son lot de désillusions et une pesante solitude entamait notre moral. Les trop rares personnes de notre entourage qui compatissaient à notre désarroi, et qui eurent toute notre affection, ne suffisaient pas pour nous rassurer. Nous avions compris que notre aventure involontaire ne suscitait pas le moindre intérêt, moins encore cette sorte d'amitié spontanée à laquelle nous avions cru. Nous commençâmes à cacher notre origine. Naïvement, ou par trop d'espérance en la commisération des autres, nous avions attendu de nos frères de «race», un accueil plutôt chaleureux, une attitude hospitalière, pleine de compréhension, des gestes amicaux qui nous permettraient d'oublier un peu et de nous adapter plus vite à notre sort nouveau. Mais il fallait nous rendre à l'évidence. Lorsque nous étions amenés à faire état de notre pays de naissance, nous nous contentions de dire: «nous sommes des méditerranéens.» Il arrivait qu'à l'occasion de certains contacts nous rencontrions des gens qui nous semblaient avoir un petit accent ou des expressions de «là-bas», mais nous hésitions à prononcer les quelques mots qui brûlaient les lèvres... Et si nous nous trompions! Cela s'était produit une fois ou deux et nous

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avions eu une réaction qui ne laissait aucun doute: ces gens avaient été vexés! Au bout de quatre ou cinq années, le «drame algérien» vint aggraver notablement cette attitude de rejet qu'affichaient, avec de moins en moins de gêne, un trop grand nombre de «Français de souche.» Les passions étaient exacerbées et le climat devenait insupportable dès que «l'affaire d'Algérie» était évoquée. Plus que jamais nous évitions de nous «découvrir» lorsqu'il nous fallait parler de notre lieu de naissance. Quand cela était indispensable, au cours d'une démarche nous obligeant à décliner notre identité complète, nous remarquions aussitôt un changement d'attitude plus net qu'avant: les visages se tendaient, un court silence indiquait une réaction intérieure défavorable. Nous avions alors l'affreuse impression de devenir instantanément des intrus démasqués, des gens envahissants et mal aimés, peut-être d'anciens «colons» exploiteurs de sueur, «pleins aux as» et détestés. Chez les petits commerçants où nous faisions nos achats, il n'était pas rare que les conversations s'interrompent dès notre entrée dans la boutique. Nous souffrions beaucoup. Ces tristes moments nous montraient clairement qu'il était temps de ne plus rêver à cet accueil dont le seul espoir nous avait formidablement soutenus au pire moment de notre détresse. Des années passèrent. Seule la merveilleuse nature qui renaissait aux beaux jours ne nous laissait pas indifférents: la forêt de Retz et de Compiègne, les champs verdoyants et les promenades le long de la rivière nous apportèrent du réconfort et un brin de gaieté. Assoupis pendant trop longtemps sans doute, les arbres semblaient vouloir vivre intensément dès le printemps et tout l'été. Nous ne nous sommes jamais lassés de parcourir les superbes allées des hautes futaies. Nous ne pouvions pas nous empêcher d'en admirer la splendeur et de songer à tous ces contes de notre enfance qui avaient pour cadre des lieux somptueux comme ceux-là. De notre Tunisie lointaine et si dépourvue de végétation pareille, nous rêvions à travers des histoires et nous imaginions les forêts aussi grandes et aussi belles que celles-là. Nous étions loin de penser qu'un jour nous irions les découvrir et

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nous y promener à discrétion parce que le destin nous enverrait vivre près d'elles! Puis vint le jour où je pus acquérir une vieille maison avec un peu de terre. Je sentis aussitôt que j'allais peut-être pouvoir recréer ainsi une attache qui ferait enfin de cet endroit et de ce pays un nouveau «chez moi.» Après tout, en qualité d'habitant de la planète TERRE, n'est-on pas chez soi en n'importe quel point du globe? Je commençai à modifier ma mentalité profonde et reconnus que j'avais eu tort de me considérer trop souvent comme une sorte «d'étranger» avec tout ce que cela impliquait de «mal à l'aise» et de retenue. Mieux disposé à me compter parmi les enfants de France, lentement, le village de Jean Racine, avec ses vieilles pierres et son canal, commença à me sourire un peu... Un nouvel univers se bâtissait autour de moi et j'eus l'heureuse impression (progressivement) que l'hiver allait me paraître un peu moins gris et peut-être un peu moins long. Les grandes peines s'apaisent toujours avec le temps! Dans les années 70,les préjugés commencèrent à s'estomper et en dehors d'un certain nombre de gens complètement fermés à toute espèce de compréhension vis-à-vis des victimes de l'histoire, les sympathies furent plus faciles et plus nombreuses. D'authentiques relations amicales se créèrent ou devinrent plus solides. Ce fut la fin d'une longue et triste période. Nos enfants grandissaient et plus d'une fois, en les voyant franchir les premières étapes de la vie, je me disais, pour les trois sur quatre qui virent le jour sur le sol de France, eux, «natifs» de ce pays dans lequel (sauf décision volontaire ou nécessité professionnelle) ils continueront de vivre, n'auront heureusement pas à connaître cette terrible sensation de solitude au milieu de la foule humaine... Cette terre, qui fut pour moi celle de l'angoisse et de la désillusion avant de devenir un jour mon pays d'adoption, ne leur sera pas hostile et c'est au hasard des circonstances qu'ils devront cet avantage. Toutefois, sur ce point précis, ma mémoire me rappelle que si le sort leur fut globalement plus favorable, ces enfants eurent quand même à «payer» un prix pour avoir été des «fils de» et des «filles de!» Il faudra peut-être encore une génération pour que disparaisse complètement la trace de la tare originelle...

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Il serait malhonnête de ne pas dire que l'ostracisme semblait scandaliser une partie des gens que j'eus l'occasion d'approcher en traversant ces trois décennies, mais entre ce qui est clamé et ce qui est pratiqué, il y a souvent, hélas, une marge beaucoup trop large. Il existe encore en ce monde bien trop d'attitudes de rejet et de comportements xénophobes. Il serait temps d'œuvrer sérieusement dans toutes les écoles de notre planète pour que des mentalités futures, entièrement nouvelles, enterrent une bonne fois et jusqu'à la fin des temps, ce vice qui déshonore l'espèce humaine. L'attachement à sa terre natale n'est pas un sentiment mélancolique, ni de la nostomanie pure et simple, c'est une réaction naturelle qui tend à idéaliser une époque et un lieu surtout lorsque, contre sa volonté, il fallut un jour s'en aller vivre ailleurs. Il ne s'agit donc pas de regrets pleins de tristesse mais au contraire d'une joie profonde et intense qui apporte à chacun une force mystérieuse et un regain d'optimisme. Un «déraciné» auréole toujours le pays de sa naissance et il n'est pas excessif de dire que l'amour qu'il ressent est comparable à l'affection inconditionnelle que l'enfant a pour sa mère. Mais faut-il sans doute être privé longtemps de sa douce présence pour en découvrir l'inestimable prix! Je crois, en effet, qu'il s'agit d'amour et je ne m'étonne pas de mon émotion en sachant, qu'après plus de trente ans d'absence, je vais aller revoir cette terre tunisienne qui me vit naître et où je vécus heureux. Un jour, pour un malentendu qui fut la cause d'une «brouille de famille» sérieuse, je l'ai quittée, brusquement et fâché, sans savoir que je l'aimais tant. Loin d'elle, j'ai souffert en m'interdisant de céder à l'amertume. Le temps fit son œuvre et je recommençai à vivre au milieu d'une famille reconstruite, d'une amitié retrouvée. Mais la secrète idée de revoir «plus tard» la terre de mon enfance n'a jamais cessé d'habiter mon esprit, comme j'aurais fait, pour ma vieille mère vivant au loin, le projet permanent de la rejoindre un jour.

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II. L'amour avait triomphé

... La nuit a été longue et le sommeil très court. J'ai fait un rêve étrange: arrivé à Tunis, en descendant de l'avion, j'étais tellement heureux que j'avais embrassé le sol... Deux policiers étaient alors venus m'inviter à les suivre. Je réalisais alors que mon geste avait dû leur faire penser au Pape et qu'ils m'avaient pris pour un fou. Et j'avais beau leur dire que je manifestais ainsi ma joie, ils semblaient ne pas comprendre. Un peu plus loin, nous étions arrivés sur une grande place et là, stupéfait, je nous voyais accueillis, Oaudine et moi, par beaucoup de gens qui nous souhaitaient la bienvenue pendant qu'un groupe folklorique jouait de la musique en notre honneur. La Tunisie ne m'attend pourtant pas et personne ne m'y accueillera, c'est seulement moi qui attends fébrilement de la revoir. Je pense, à ce propos, que parmi les émotions, les moments heureux et les peines que je connaîtrai, quelque chose me contrariera beaucoup, me chagrinera, m'agacera: déambulant dans les rues de la capitale ou de n'importe quel village, sac à l'épaule et appareil photo en main, je serai, NOUS serons certainement considérés partout comme de simples touristes dans notre vrai pays... Ce sera triste et dur de l'accepter. Souvent, j'engagerai la conversation en langue arabe avec les rudiments

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qui me restent de mon modeste savoir en ce domaine: j'observerai alors l'expression des visages et j'espère de tout cœur qu'elle ne me décevra pas. Lorsqu'il faudra, le premier soir, réaliser que nous sommes «chez nous» mais que nous n'y avons plus de toit, je crois que cet instant ne sera pas de joie... Puissent d'autres circonstances compenser largement ces «points noirs!» ... C'est pour demain premier avril! Pourvu que ce ne soit pas un poisson! Nous avions tant de fois remis à «plus tard» malgré notre profond désir parce qu'il est si facile de céder à la routine, de s'habituer à un rythme que l'on ne sait plus briser! Chaque année, des occupations «sérieuses» s'érigeaient en obstacles insurmontables et faisaient barrage au grand projet. Plus le temps passait, plus il nous semblait que ce pèlerinage était si important qu'il ne fallait pas le décider à la légère. Mais, sachant à quel point ce voyage nous tenait à cœur, une de nos deux filles a mis fin à nos atermoiements en achetant pour nous les deux billets d'avion, tout simplement. Depuis, notre impatience ne cesse de grandir à mesure que les jours s'écoulent en réduisant le temps qui nous sépare de ces deux semaines historiques, deux semaines qui seront, j'en suis certain, extraordinairement merveilleuses. Nous allons bientôt respirer à pleins poumons l'air de notre enfance! Le ciel gris et les pluies ininterrompues de ces derniers jours, nous ont laissés totalement indifférents. Ma passion sans borne pour le grand jardin que je cultive depuis 25 années, n'est pas venue, une seule fois, alerter ma conscience sur ce que représente l'abandon d'une terre en cette saison sous le climat picard. Je suis comme un enfant qui va enfin avoir l'énorme, le somptueux cadeau qu'on lui promettait depuis fort longtemps. ... Vendredi premier avril, quinze heures. Nous nous dirigeons vers le superbe avion, qui dans un peu plus de deux heures, se posera sur la terre tunisienne avec nous à l'intérieur. Quand j'en sortirai, je me demanderai s'il est bien vrai que ce rêve, qui semblait devoir durer jusqu'à la fin de ma vie, est devenu réalité. Comment vais-je ressentir l'événement quand il se sera produit? Pourrai-je ne rien laisser paraître lorsque ce bonheur, contenu depuis tant d'années, explosera dans ma tête? Ou serai-je littéralement figé par l'émotion?

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... Nous sommes maintenant au-dessus de l'épaisse couche de

nuages qui recouvre le sol de France, l'hôtesse souhaite la bienvenue aux passagers puis annonce l'heure d'arrivée à TUNIS... Des coups sourds résonnent dans ma poitrine: cette fois, le grand jour est arrivé! Je pense à mes parents et à tous ceux dont la vie se poursuivit puis s'arrêta loin de leur terre natale sans qu'ils n'aient jamais pu aller la revoir. Je me demande sans oser lui poser la question, à quoi peut bien songer en ce moment Claudine, ma compagne du «meilleur et du pire» de ce temps que je vécus en suivant la route de mon destin. Est-elle aussi heureuse que moi de voler vers cet instant d'intense émotion et de joie suprême ou l'attend-elle sans aucune agitation intérieure? Son calme n'est peut-être qu'apparent mais je feins d'avoir, moi aussi, l'âme sereine. Pourtant, mon cerveau fonctionne comme un système électronique qui se serait emballé. Mes idées se bousculent et s'entremêlent. Je cherche à raisonner, à deviner ce que je ne sais pas. Je crois que je cherche à me rassurer tout en craignant l'illusion. Comme une prise de conscience qui a seulement lieu lorsque l'événement se produit, j'ai l'impression que la proximité du grand moment me fait percevoir avec une étonnante lucidité une grande partie des réalités de cette Tunisie que je vais enfin revoir dans quelques dizaines de minutes. Sur le siège voisin est assis un Tunisien. Je ne peux pas douter de sa nationalité: il est nettement typé et Ulit un jourI).al écrit en arabe. Je me risque à engager timidement la conversation avec un sourire: «vous retournez au pays?» Il pose son journal sur ses genoux et me répond en souriant lui aussi: «Oui, mais pour quinze jours seulement.» Et sans attendre il complète sa réponse: «Je travaille en France et ma famille est restée en Tunisie.» Je lui dis alors que de mon côté, je vis un grand événement et je lui explique pourquoi. Il est surpris, très étonné de savoir que nous sommes restés aussi longtemps sans revoir notre pays car, en m'écoutant, il comprend que c'est toujours NOTRE pays. Aussitôt, il prononce des mots de bienvenue sur la terre tunisienne et fait des souhaits pour notre séjour. Son sourire est plus large et je lis sur son visage une grande franchise, il est sincèrement heureux de constater que j'ai gardé un excellent souvenir de son pays et que j'éprouve un immense plaisir à y retourner. Mais je me sens un peu

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gêné en pensant, à cet instant, qu'il nous prend peut-être pour d'anciens «colons» et je m'empresse, en le remerciant beaucoup pour ses paroles chaleureuses, de lui préciser que je suis actuellement enseignant. ... La petite sonnette demande l'attention des passagers: «Mesdames, Messieurs, il fait un temps orageux à Tunis, la température est de 20°, nous arrivons dans 30 minutes.» J'observe le silence, je reste pensif... On vient de parler du temps qu'il fait à Tunis et j'ai bien entendu: «Nous arrivons dans trente minutes»? Ma gorge se comprime. Je reprends la conversation avec mon voisin de droite mais je cherche discrètement la main de Claudine pour lui montrer, en la serrant doucement, que cette annonce vient d'être pour moi une première émotion. Le Tunisien me parle maintenant de ses problèmes familiaux sur le ton de la confidence pour me dire pourquoi il avait été amené à quitter la Tunisie lorsqu'il était jeune. Il énumère les diplômes qu'il a obtenus dans son pays puis en France, mais j'avoue que mon esprit est de nouveau perturbé. Penché vers lui pour bien entendre, je garde le sourire et je fais mine d'être très intéressé par son histoire alors que des phrases entières m'échappent en pensant de plus en plus à Tunis comme un amoureux accaparé par une seule pensée. ... La petite lumière s'est allumée, nous nous attachons, l'avion descend, descend et nous apercevons la côte... Tunis est là! «Voila La Marsa, Gammarth, les plages nord» me dit le Tunisien pendant que l'avion amorce un grand virage pour faire un tour complet. Il n'a pas dû avoir l'autorisation d'atterrir, ce qui nous permet d'admirer tout un secteur de Tunis avant de nous diriger vers la piste, et je sens que ma gorge se serre davantage. Mes oreilles se bouchent comme chaque fois que je voyage en avion. J'entends à peine mon voisin qui me dit en souriant: «On a fait un tour gratuit.» Oui, un tour que j'apprécie mais qui nous fait perdre quelques minutes ô combien précieuses! ...Nous arrivons enfin. Dans les champs qui bordent les pistes de l'aéroport, les grandes herbes en fleurs vont dans tous les sens agitées par un vent violent, c'est le printemps et je reconnais bien ces terrains vagues où poussaient les coquelicots de notre enfance. ... L'avion a touché terre, il roule sur le sol tunisien. Chacun

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. montre la voiture et annonce son prix: «huit dinars!» - Sachant

s'apprête tranquillement à descendre. Il y a des Tunisiens, bien sûr, mais aussi beaucoup de Français, des touristes qui vont passer leurs vacances de Pâques en Tunisie. Nous sommes peut-être seuls à faire ce pèlerinage peu ordinaire. Claudine me regarde, je lui reprends la main mais je ne lui dis pas que j'ai envie de pleurer... de joie, d'émotion et peut-être de peine... Je ne sais pas, je suis incapable de dire pourquoi ma gorge est maintenant complètement nouée, ni à quoi je pense à cet instant précis. Il est 17 heures 20 ce 1er avril 1988. Nous descendons l'échelle, le vent nous fouette le visage, je tremble un peu sur mes jambes mais j'ai quand même envie de rire en mettant les pieds à terre parce que je pense au rêve que j'ai fait... Nous suivons le cortège des voyageurs pour récupérer nos bagages et passer à la douane. Je regarde partout: tout est nouveau. L'aéroport de «Tunis-Carthage» remplace celui d'autrefois à El Aouina. Il se situe à une dizaine de kilomètres du centre de Tunis et tout le long du parcours, nous allons déjà découvrir les premiers changements. Valises en main et pincement au cœur, nous cherchons un taxi. Mais ce sont les chauffeurs de taxis qui viennent au devant des touristes que nous paraissons être sans aucun doute: «Pour Tunis Monsieur?» - Oui, oui, nous allons à Tunis. Le chauffeur noùs

que les taxis ne sont pas chers en Tunisie, ça nous semble excessif, j'ai l'impression d'être «roulé» et je n'accepte pas son offre. Un autre se présente et montre son véhicule. Il est plutôt vieillot, ce n'est plus une mercedes mais je lui dis quand même en arabe: combien? On vient de nous demander huit dinars, nous ne sommes pas des Américains, ni des touristes, nous revenons voir notre pays. Il se met à rire, nous souhaite la bienvenue et rétorque que le prix c'est le compteur qui le dira à l'arrivée! Confiants, nous montons dans sa 304 qui a pris visiblement de l'âge... Le fameux compteur est à l'intérieur maintenu en place par un élastique. Dès le démarrage, un bruit de roulement qui craque et nous voilà partis en direction de Tunis. Le chauffeur, la soixantaine, cheveux grisonnants, me demande depuis quand nous n'étions pas venus au pays. Le vocabulaire me revient, je suis content de constater que je connais encore assez de mots pour comprendre le langage courant et m'exprimer un peu: 30 ans, Monsieur, 3D!- Il

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n'en revient pas. «Depuis l'indépendance?» - Oui, depuis 1957. Nous sommes partis avec notre premier enfant qui avait 58 jours et nous sommes maintenant grands-parents! «Bienvenue dans votre pays, que votre séjour soit béni! Beaucoup de choses ont changé mais c'est quand même chez vous, vous y serez bien parce que vous êtes des enfants du pays.» Et il commence à me montrer des secteurs bâtis qui n'existaient pas à notre époque. En passant devant des groupes d'immeubles type HLM., il m'indique même les prix des loyers; ils ne sont pas chers mais il ajoute qu'il faut parfois attendre longtemps pour obtenir un de ces logements. Il va jusqu'à décrire les appartements comme s'il était fier de nous montrer qu'ils sont modernes et comparables à ceux de France. Nous roulons toujours et il continue d'expliquer tout ce que nous voyons, usines, entreprises ou quartiers populeux aux noms nouveaux. A chaque feu rouge, en repartant, le bruit inquiétant se fait entendre, et je finis par lui dire, toujours en arabe: la boîte de vitesse est malade! «Non, dit-il, ce n'est pas la boîte de vitesse, ce sont les cardans mais les pièces sont trop chères!» - Je ris intérieurement. C'est vrai que tout ce qui est importé coûte fort cher en Tunisie, on me l'avait dit, et les revenus sont peu élevés, mais je ne peux pas m'empêcher de penser au peu de soin que les Tunisiens avaient pour tout ce qui était engin. Du vélo à la voiture, ils n'étaient pas du genre à se rendre esclaves de la machine, c'était plutôt la machine qui était leur esclave jusqu'à la mort... de la mécanique! Ce brave homme n'arrête plus de parler. Il y a des phrases que je ne saisis pas très bien mais chaque fois que cela m'est possible, je «place» quelques mots pour lui montrer que je le suis et le comprends, et il est très satisfait, heureux de me faire plaisir. Nous passons devant le cimetière chrétien du Borgel, il me le montre et ajoute aussitôt: «Lui, est toujours là, tu le connais et peut-être même y as-tu de la famille?» - Non, tous les morts de ma famille étaient à Bab el Khadra. «Ah! Non, celui-là n'y est plus, il y a un hôtel à son emplacement. Le cimetière juif aussi n'existe plus, il ya maintenant un grand jardin à cet endroib> .., «Tiens, regarde ça, tu connais?» Nous arrivons aux abords de Tunis et maintenant, en passant dans des quartiers qui n'ont pas changé, il m'interroge pour vérifier mes souvenirs. Ce sont

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des lieux que je connaissais bien mais je suis Un peu perdu, étourdi. Cependant, j'apprécie sa façon, après avoir fait le guide, de se soucier de savoir si je commence à reconnaître ce pays que je voulais tellement revoir parce que je ne l'avais jamais oublié. Tout à coup, il pense à me demander où nous allons, si j'ai retenu une chambre d'hôtel. Je ne lui avais rien dit, en effet. Oui, nous descendons à l'hôtel Continental, rue de Marseille. Nous y arrivons très vite, c'est une petite rue grouillante de passants et de voitures, perpendiculaire à l'avenue Habib Bourguiba (ex-avenue Jules Ferry). Voilà l'hôtel, le taxi s'arrête sans pouvoir se garer. Je pense que je vais le régler rapidement et partir pour ne pas gêner longtemps la circulation, mais le chauffeur me dit: «Va d'abord voir la chambre.» Je reste interdit, il insiste: «Va voir, je te dis, si ça ne te plaît pas, nous irons ailleurs.» Je l'écoute et traverse la rue en me dépêchant, craignant que cet arrêt prolongé ne freine exagérément le passage des véhicules. Des coups de klaxon me portent à croire que c'est déjà le cas et j'accélère le pas. Arrivé à la réception, au 1er étage, je vois deux employés dont l'un est occupé à faire un nœud de cravate à l'autre. Je salue et attends. Ne venant pas à bout de sa tentative, l'homme se retourne et voit que j'ai une cravate: «Maître, me dit-il en arabe sans même se demander si je comprends, tu ne peux pas le lui faire, s'il te plaît?» Et me voilà en train de faire, calmement et avec le sourire, un nœud de cravate à cet inconnu pendant que les automobilistes jouent de l'avertisseur à cause du taxi qui stationne sur toute une moitié de la rue... Je ne réussis pas bien, je l'ôte de son cou pour la passer au mien et je fais enfin un beau nœud. Il est passé plusieurs minutes. Je finis par demander au réceptionniste s'il n'avait pas reçu un courrier de ma part pour la réservation d'une chambre. Il me répond par l'affirmative et m'indique le prix de la chambre. L'entrée de l'hôtel est repeinte depuis peu, je suppose que les chambres sont potables et pour ne pas m'attarder davantage je redescends en me pressant pour débarquer les bagages et dire à Claudine, restée dans le taxi, que l'hôtel me semble correct. Je m'aperçois, à ce moment-là, qu'aucun automobiliste ne peste spécialement contre le taxi immobilisé en pleine rue. L'usage intermittant de l'avertisseur fait simplement partie des habitudes de conduite. Les voitures se détournent sans le moindre

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