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Rupe Scissa

De
314 pages

En suivant «la chaîne» des forçats, Cécilio découvre un monde d’une violence inouïe. La marine royale a besoin de bras, alors «la chaîne» de Paris s’est organisée pour sélectionner les individus les plus forts et les plus résistants.

Se mêlant aux familles qui suivent les condamnés, Cécilio fait ce qu’il peut pour venir en aide à son frère, et pour soutenir la petite Benoîte dont le père vient de mourir de soif. Parmi les suiveurs de «la chaîne», se trouve aussi la fille d’un autre capitaine condamné, la belle Geneviève. Ils vont faire l'objet d'invraisemblables marchandages...


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Cet ouvrage a été composé par Edilivre

175, boulevard Anatole France – 93200 Saint-Denis

Tél. : 01 41 62 14 40 – Fax : 01 41 62 14 50

Mail : client@edilivre.com

www.edilivre.com

 

Tous droits de reproduction, d’adaptation et de traduction,

intégrale ou partielle réservés pour tous pays.

 

ISBN numérique : 978-2-332-91810-9

 

© Edilivre, 2015

Dédicace

 

 

A Yveline mon épouse

Remerciements

 

 

Remerciements à Ann et Louise

Citations

 

 

Le droit d’existence des biens portants

est de la plus haute importance :

eux seuls sont la garantie de l’avenir,

eux seuls sont responsables de l’humanité.

Frédéric Nietzsche

 

 

La liberté consiste moins à faire sa volonté qu’à ne pas être soumis à celle d’autrui

Jean-Jacques Rousseau

Première partie

La traque

1

Il caressait le plus vieux des chiens du chenil, lorsque son père vint le rejoindre.

– Cecilio ! C’est en retournant immédiatement à Privas que tu régleras le problème. On ne peut pas laisser le corps de René là-haut !

– Père, vous savez bien que le roi interdit que l’on touche au corps des suppliciés. Il a ordonné que tous les cadavres soient laissés en montre.

– Au diable le roi ! coupa Anry. Je veux une sépulture décente pour mon fils aîné. Et je te jure qu’il l’aura…

Ça lui faisait bougrement trainer des pieds, à Cecilio, cette perspective de retourner à Privas. Il savait bien qu’un jeu de cache-cache pouvait s’instaurer entre les archers et les familles de suppliciés. Mais, là, tout de suite, il n’avait aucune envie de retourner jouer dans ce charnier.

Il tenta :

– Peut-être qu’avec Louis… ?

– Pas question ! coupa son père. J’ai besoin de lui pour préparer la réveillée1. C’est donc sur toi – et toi seul – que je compte. D’autant que tu cours moins de risques que nous…

– Ah ? Et pourquoi ça ? …

– Pardi, parce que tu es catholique ! Et moine, qui plus est…

– Ouais ? sauf qu’il faudra leur expliquer pourquoi ce moine catholique n’a pas de tonsure !

– Eh alors ? Tu n’auras qu’à dire la vérité !

– Tu veux que je raconte que je suis un moine défroqué ? Houlà ! Est-ce bien sérieux ? Si ça se trouve, le père prieur m’a déjà dénoncé comme hérétique.

– Tant pis !

– Père ! c’est au bûcher que mène l’hérésie, vous le savez-bien ! Mon Dieu ! ça n’a pas l’air de vous tracasser plus que ça qu’on puisse me brûler.

Cette résistance de Cecilio n’étant pas habituelle, Anry ajouta :

– Cecilio ? Ôte-moi d’un doute ! Le cadavre de René, tu es sûr de l’avoir reconnu ?

Cecilio connaissait bien cette manie paternelle consistant à décortiquer tous les détails, jusqu’à trouver celui qui cloche (le petit « quelque-chose » qui permet de renverser une situation en culpabilisant l’interlocuteur).

– Oui ! dit fermement Cecilio. J’ai bien examiné le corps que l’aumônier m’a montré. Le doute n’est guère permis.

– Comment ça « le doute n’est guère permis » ?

Anry s’arrêta pour faire face à son fils. La nuance introduite ne lui plaisait pas. Son regard se durcit lorsqu’il demanda :

– Holà, Cecilio ! tu l’as reconnu ou pas ?

– En fait, disons que j’ai surtout reconnu son plastron.

– Morbleu ! Il n’y a rien de convaincant dans tout ça. Surtout quand on sait que n’importe qui peut se protéger avec le plastron d’un mort. Il me faut des éléments plus précis. Tu n’as donc pas reconnu son visage ?

– Non ! Avec la quantité d’asticots qui grouillent sous leur peau, tous les cadavres se ressemblent. Seule la taille, et encore…

Cecilio jeta un coup d’œil à son père qui s’était éloigné pour donner des consignes à Louis, son frère cadet. Son visage était celui des mauvais jours. Celui qu’il affichait, naguère, lorsqu’il avait la certitude que ses jeunes enfants lui racontaient des fadaises.

Profitant d’une tension qui devenait palpable, Cecilio essaya de finasser encore un peu :

– J’ai cherché ses cicatrices, mais je ne les ai pas trouvées ! Tu sais, après huit semaines passées au soleil, les chaires…

Anry lui fit signe de se taire. Il héla son autre fils :

– Louis ! Je t’ai déjà dit qu’on ne touchait pas aux embâcles2 ce matin ! On ne descendra à la rivière que lorsque tout sera fini là-haut. Je veux que les bouscatiers commencent par le désencrouage des arbres abattus devant la grotte de Montlucet !

Quand il eût la certitude que les bûcherons s’engageaient bien tous sur le chemin de tir, il revint vers Cecilio.

– As-tu retourné le corps pour chercher l’énorme balafre qu’il avait sur l’omoplate ? demanda-t-il.

– Bien sûr ! répondit Cecilio, sans aucune hésitation.

Un tel aplomb sentait tellement l’enfumage, que c’est ce qui incita son père à creuser :

– Et sa chevalière en argent ? insista-t-il. T’as cherché sa chevalière ?

– Bien sûr que je l’ai cherchée. C’est même la première chose que j’ai faite. Mais comme les pillards coupent tous les doigts ornés, c’était perdu d’avance.

– Morbleu ! Il doit bien y avoir un moyen pour récupérer le corps. Je veux absolument que tu retournes vérifier que c’est bien lui que l’aumônier t’a montré ! Et, si c’est bien lui, il faut que tu le ramènes !

Récupérer un cadavre sous la surveillance constante de gardes parut mission périlleuse à Cecilio (postés dans un fortin surplombant la ville aux murs arasés, des archers étaient chargés de décocher des flèches sur tout ce qui bougeait).

– Putain ! Il est chouette le résultat de la trahison d’Alexandre, bougonna Cecilio.

Piqué au vif, Anry se retourna vers son fils :

– Ho ! arrête avec ça. Tu sais que je n’aime pas qu’on parle ainsi d’Alexandre de Saint André. On dirait que tu cherches à salir la réputation du meilleur ami de ton frère. Sans autres preuves, ces ragots sont indignes d’un gentilhomme !

– Sans autres preuves ? Ouais ! pour l’instant. Mais le doute est si fort que même le duc de Rohan a diligenté une enquête.

– Tout doux, Cecilio ! Personnellement, j’ai de la peine à croire qu’Alexandre soit un traître. Ce n’est pas le genre. Et, peut-être a-t-il été trahi, lui aussi…

Serrant les dents Cecilio ne put s’empêcher de marteler :

– Je constate qu’il a commencé par exiger que les défenseurs de Privas jurent de se battre jusqu’au bout. Il a ensuite menacé de mort ceux qui parleraient de reddition. Et il a fini par promettre la vie sauve à ceux qui déposeraient les armes !

– Normal ! puisque cette clause a été négociée avec l’adversaire.

– Sauf qu’ils ont tous été condamnés à mort et exécutés, et que lui est bien vivant !

– Tout ça ne prouve rien. Et puis, tu n’y étais pas au fort de Toulon que je sache ? D’après ce qu’on dit, au moment de la reddition tu avais déjà filé avec les autres pleutres ! Alors ? Comment peux-tu affirmer aujourd’hui qu’il leur avait promis la vie sauve ? …

Cecilio sentit ses tripes se nouer lorsque son père prononça le mot de « pleutre ». Cette volonté incessante de le dévaloriser devenait insupportable.

Il respira profondément avant de dire :

– Je tiens cette histoire du père Soulié, l’aumônier de Montmorency ! C’est lui qui raconte que Saint-André a fait passer un ordre aux assiégés : un ordre de reddition contre la vie sauve.

– Peut-être ! évacua Anry. Cependant j’affirme que ce genre de trahison ne lui ressemble pas ! Il a trop l’esprit chevaleresque. C’est un pur, lui !

« Lui » ! Ce petit mot très court, lâché au détour d’une phrase, avait quelque-chose d’ignoble. Indigné, Cecilio répondit :

– Holà ? Tu sous-entends quoi, avec ton « c’est un pur, lui » ? …

– Ça suffit, Cecilio ! Tu m’agaces ! Soulié étant papiste, sa parole est donc sujette à caution !

Cecilio ne répondit pas.

« Quoi que je dise, quoi que je fasse, pensa-t-il, ce vieux connard n’est jamais content. Il me gonfle. Je vais le planter là ! Encore une insulte et je me tire. Il se débrouillera tout seul pour aller chercher le cadavre de René »

La conversation fut interrompue par un grand fracas de branches du coté des bouscatiers. On entendit des cris et des hennissements, jusqu’à ce que quelqu’un se mette à crier qu’il fallait trancher les porte-traits.

– Qu’est-ce qui s’est passé ? cria Anry, inquiet.

– Ça va ! Ça va ! fit Louis, la voix blanche.

– Qu’est-ce qui s’est passé putain de Dieu ? … s’époumona Anry.

– Ho ! là ! rien de grave ! C’est juste le fin bout de la bille qu’a heurté le Loulou ! Y’a pas trop de bobo, à part une estafilade superficielle sur le dos. On en sera seulement des porte-traits.

Lorsqu’Anry vit deux hommes s’agiter derrière le palonnier et libérer l’avant d’un tronc d’arbre, il cria encore :

– Louis ! Putain ! Je veux savoir ce qui s’est passé !

En l’absence de réponse Anry se dit que Louis et son équipe n’avaient pas les fesses propres sur ce coup là. En vieux teigneux qu’il était, il n’accepta pas de laisser le doute s’installer :

– Ho ? qu’est-ce que vous avez fait ?

Lorsque Louis sentit que son père ne lâcherait pas, il consentit enfin à dire :

– C’est le nez de la bille ! Elle s’est bloquée en heurtant une vieille souche. Maintenant ça va aller, c’est tout bon !

– Combien de fois vous ai-je dit qu’il fallait mettre un cône ? … martela Anry. Morbleu ! en voulant gagner du temps vous avez failli me bousiller une bête !

Pour superviser l’installation des cônes Anry alla rejoindre Louis et son équipe. Il cria à Cecilio :

– Retourne au château préparer ton voyage ! Tu pars demain à l’aube !

Le lendemain, tôt, Cecilio repartait pour Privas. Son bagage n’était pas extraordinaire : une mule chargée de bois tendre, pour fabriquer une boîte où serrer le cadavre ; une autre chargée de tout le miel qu’on avait pu trouver, pour bloquer la décomposition des chaires.


1. Campagne de chauffe dans une verrerie.

2. Embâcles : troncs et branches qui obstruent les ruisseaux après un orage.

2

– Mon cher papa ! si vous saviez comme je m’en veux d’avoir quitté René sur une dispute…

Exprimé à voix haute, ce regret résonna curieusement dans le silence du chaos qui entourait Cecilio. Le sentiment qu’il était responsable de la rupture avec son frère – et sans espoir de rabibochage – déclencha chez lui une bouffée de chaleur. Des gouttes de sueur perlèrent à son front.

– … je sens que vous doutez mon cher papa ! D’ailleurs, vous avez toujours douté de moi…

La poitrine serrée à l’évocation de ses souvenirs d’enfant, Cecilio avançait avec peine. Accroupi dans des éboulis où s’entremêlaient poutres calcinées et corps en putréfaction, il cherchait le cadavre de René.

– … et cette puanteur, mon cher papa, est-ce que vous la sentez ? Ces relents de cadavres se décomposant au soleil sont vraiment épouvantables. C’est pire qu’à l’hôpital Saint Laurent. Pourtant, là-bas, on avait sans cesse des odeurs de chiasse ou de vomi pour nous incommoder…

Pendant qu’il contournait les restes d’une maison abattue, Cecilio sentit que son cœur s’était mis à battre plus vite. Il ne savait pas exactement d’où venait cette réaction physique, mais elle ajoutait à son trouble.

– … vous ne le savez peut-être pas, mon cher papa, mais on les entendait beaucoup crier les malades de l’hôpital Saint Laurent. Comme des porcs qu’on égorge ! Mon Dieu ! Nuit et jour qu’on les entendait crier ces cochons de pestiférés. J’espère que vous ne m’en voudrez pas, mais j’ai souvent prié pour qu’ils crèvent plus vite tous ces braillards ! Oui ! … oui ! … je comprends votre répugnance. Mais ils nous cassaient tellement les oreilles avec leurs hurlements. Faut me comprendre…

Le sentiment de culpabilité qui lui pourrissait régulièrement l’existence revint en force avec tout son cortège habituel : poitrine serrée, cœur battant la chamade, sueurs profuses vous inondant jusqu’au fin fond des braies. Après avoir prélevé avec sa langue la goutte tiède perlant à sa lèvre supérieure, il fit la grimace : elle avait le même goût que l’odeur des cadavres.

Plutôt que de soliloquer dans un charnier désert, il aurait préféré lui dire en face qu’il n’était pas fier d’avoir souhaité la mort de tous ces mourants ; il aurait voulu pouvoir expliquer qu’il y a des moments où de tels souhaits deviennent légitimes.

– … mon cher papa ! vous-même, vous seriez oppressé dans un tel environnement. Quel silence ! L’entendez-vous ce foutu silence ? Déjà qu’à l’ordinaire il n’est pas facile à supporter…

Lorsqu’il franchit la porte de Tournon, Cecilio déboucha sur la place où avait eu lieu le martyre des capitaines de Saint André. Après un coup d’œil circulaire, il reprit son soliloque :

– … putain ! c’est incroyable tous ces pendus. Mon cher papa, je pense que vous n’avez jamais vu autant de pendus en même temps : il y en a des dizaines. Si ! si ! je vous jure qu’il y en a des dizaines ! Ouais, ouais… plusieurs par branche qu’il y en a. Si tant est qu’on se demande comment les branches peuvent résister à un poids pareil…

A la recherche d’un détail significatif, Cecilio examinait minutieusement chaque pendu. Malgré tout, il ne trouva rien qui lui permette d’identifier son frère. La plupart avaient un ou deux doigts tranchés, quand ce n’était pas la main.

– … voyez-vous, mon cher papa, je n’ai guère l’habitude des pendus. Je connais mieux les fosses communes. Et, croyez-moi, notre petit cimetière de St Baudille vaut mieux que toutes les fosses communes. Même si le torrent, parfois, éparpille les os de nos ancêtres le long des berges…

Pour échapper à l’émotion qui le gagnait encore, Cecilio essaya de rappeler à son esprit quelques images du village où son père exploitait une verrerie. Mais ce sont des souvenirs plus prégnants – et plus récents –, qui affluèrent à son esprit.

– … oh ! excusez-moi mon cher papa, voilà que les larmes me viennent aux yeux. C’est probablement à cause des fosses communes. Oui ! oui ! j’entends bien. Un homme… un vrai… ne montre pas ses émotions. Eh ! si vous saviez comme je m’en balance, aujourd’hui, de vos discours…

C’est d’un long silence que Cecilio marqua cette bouffée de liberté. Etait-ce la chaleur qui l’excédait ? La puanteur ? Toujours est-il qu’il nota que l’habituelle culpabilité se faisait plus légère.

– … sans ces larmes, j’aurais presque oublié le sale coup que j’ai fait à Antonine. Oui, mon cher papa, j’ai accepté – sans discuter – qu’ils jettent son petit corps dans la fosse commune de l’hôpital !

– …

– Ô ! comme je regrette de ne pas avoir eu assez de courage pour lui épargner cette troublante promiscuité ! Imaginez l’éternité à côté de tous ces pestiférés grimaçants ! Dégueulasse, non ?

– …

– Oui mon cher papa, c’est pour ça que je pleure Antonine ! Car Antonine, voyez-vous, je l’aimais…

Soudain un goût amer envahit sa bouche. Puis d’autres images remontèrent à la surface : l’hôtel particulier de la rue St Jean, le clavecin, la thériaque des apothicaires… Beaucoup d’images de la peste lyonnaise se bousculèrent dans sa tête.

« Antonine ! Chère Antonine » murmura t-il.

– … Ah ! mon cher papa, voilà que vous bougonnez encore. Est-ce parce que je prononce le prénom d’une femme ? Je sais, vous n’acceptez pas mon défroquage. Vous n’acceptez pas que j’aie pu trahir la promesse faite au prieur d’Ayguebelle. Mais c’était « votre » promesse, mon cher papa ! Ce n’était pas « la mienne » ! Je n’ai jamais demandé à être oblat…

Quand il eût lentement fait le tour des arbres, quand il eût examiné tous les pendus, Cecilio alla s’asseoir sur une murette pour s’éponger le front. Le ciel était plombé. L’atmosphère, chaude et moite, était toujours irrespirable.

« Si le cadavre de René n’est pas ici, c’est qu’il n’est pas mort, pensa-t-il. Soulié, ce cochon d’aumônier, aurait-il essayé de nous berner ? Eh ! quel intérêt avait-il à me cacher que René n’était pas mort ?… »

3

Sous un ciel devenu très sombre – presque noir –, le crissement des cigales se fit moins intense. Alentours, le taillis diffusait ses senteurs habituelles de yeuses surchauffées et de genêts en fleurs. C’était insuffisant pour chasser les relents de cadavre qui pourrissaient les narines de Cecilio ; alors, pour qu’elles exhalent leurs essences, il donnait des coups de pied rageurs aux touffes de thym.

« L’orage qui s’annonce sera le bienvenu ! se dit-il. Les odeurs de sol détrempé ajouteront quelques notes d’herbes et de feuilles mouillées à celles de corps en décomposition qui me poursuivent ».

C’est au détour d’un éboulis bien roulant qu’il se trouva nez à nez avec la vieille femme. Elle arrivait en sens contraire, et il faillit l’envoyer bouler. Elle montait péniblement vers les ruines de Privas et transpirait d’abondance.

– Eh ! où allez-vous ma brave dame ? demanda-t-il en s’arrêtant à sa hauteur. Il n’y a plus personne, là-haut.

Sans qu’il puisse préciser si c’était pour reprendre son souffle ou raviver quelque souvenir, elle le regarda des pieds à la tête avant de s’écrier :

– Ho ! faut pas croire ! cria-t-elle avec force. Faut pas croire môssieur, que vous n’aurez pas de comptes à nous rendre.

Cecilio resta bouche bée devant cette femme qui le fixait avec colère. Pour un peu ses grands yeux noisette auraient lancé des flammes.

– Sachez, môssieur, que je retourne chez moi ! jeta-t-elle comme un défi. Même le roi et son gros sbire de Lestrange n’y pourront rien.

– Mais, d’où venez-vous ? bredouilla Cecilio.

Encore secoué par cette algarade inattendue, il avait, comme à son habitude, demandé n’importe quoi.

– Ho ! là ! ho ! qu’est-ce que ça peut vous faire ? jeta la sorcière.

– Rien ! Je demandais ça, comme ça…

– Vous aurez beau vous cacher, nous vous retrouverons ! jeta-t-elle en le menaçant du doigt. Vous pouvez compter sur nous !

– C’est qui « nous » ? murmura Cecilio (qui voyait brutalement grossir le nombre de ses ennemis).

– Ben ! c’est les rescapés ! glapit la sorcière. Tous ceux qui ont échappé au piège que vous avez tendu.

La vieille femme crachait tout ce qu’elle avait sur le cœur. Elle déballait sans plus rien voir de ce qui se passait autour d’elle. Le ciel gris, la chaleur, les odeurs… plus rien n’avait d’importance depuis qu’elle avait replongé dans sa rage mortifère. Tout d’un coup elle était devenue « porte-parole » des rescapés de Privas, et elle faisait le travail.

« Pourquoi a-t-elle dit nous ? » se demanda Cecilio : était-ce pour lui faire peur à lui (en laissant croire qu’ils étaient nombreux à le rechercher) ? Ou bien était-ce pour se donner du courage à elle ?

Il est vrai qu’en mobilisant beaucoup de monde dans sa tête, la vieille pensait pouvoir accomplir plus aisément un geste de vengeance. Mais, le mieux, c’est qu’elle avait ressenti un grand soulagement en laissant libre cours à sa violence. Etre devenue porte-parole de la colère des autres semblait avoir apaisé la sienne.

Immobile face à cette tempête, Cecilio sentait que la rage de cette femme était vraiment considérable. Ce qui lui posait problème, c’est qu’il n’en cernait pas encore clairement les causes.

Une chose était sûre : elle avait participé à l’assemblée des consuls de Privas. Elle s’y était opposée – vivement – au logement des gens de guerre du nouveau gouverneur.

– N’espérez pas qu’on vous oublie ! reprit la vieille. C’est à vous que nous devons tous nos malheurs ! Sans votre intervention, c’est sûr, les consuls n’auraient pas voté la résistance au roi. Sans vous, mon mari et mes fils seraient encore vivants.

Confronté à la haine qui sous-tendait ces accusations, Cecilio se sentit désarmé. « C’est faux ! pensa-t-il. Elle ne peut pas dire que c’est à cause de moi que les consuls ont voté la résistance. C’est quoi cette mascarade ? … Il y a, là, un pas que cette vieille ne peut pas franchir. Mes propos n’ont jamais été en mesure de faire basculer l’auditoire ! »

Le malaise de Cecilio était d’autant plus grand qu’il penchait habituellement du côté des modérés (des « velléitaires », aurait dit le père prieur de son ancien monastère). Son intervention – il s’en souvenait fort bien – n’avait eu pour but que d’attirer l’attention sur la perversité du cardinal de Richelieu. Rien de plus). Toujours est-il que le résultat de cette assemblée fut affligeant : une ville rasée, des dizaines de pendus, et un énorme charnier dégageant cette odeur épouvantable dont il n’arrivait pas à se débarrasser.

La vieille femme se dit que l’occasion était trop belle pour la laisser filer : « Il faut qu’on crève nous-mêmes cette petite ordure, se dit-elle »

Elle en avait rêvé de retrouver le responsable de son malheur, et voilà qu’il lui tombait du ciel, juste armé d’une épée de gentilhomme verrier (une toute petite épée, presqu’une épée de carnaval). Elle se demanda quel piège elle pouvait lui tendre pour le neutraliser.

De son coté, Cecilio n’avait pas oublié en quels termes il était intervenu lors de l’assemblée. Par contre, il avait besoin de comprendre par quel cheminement intellectuel la vieille en était venue à affirmer sa responsabilité :

– Selon vos dires… je suis responsable du drame,  dit-il. Pourquoi êtes-vous si affirmative ? …

Elle répondit sans hésiter :

– Parbleu ! ce sont vos propos qui ont ébranlé l’assemblée ! C’est indiscutable. Beaucoup de gens d’ici pourront vous le dire…

Cette référence à un grand nombre de témoins aggrava le désarroi de Cecilio. En bon catholique, il n’appréciait guère qu’on ne l’aime pas ; et il s’arrangeait toujours pour ne déplaire à personne.

– Mordié ! reprit la vieille femme. Vous avez jeté un doute ignominieux sur ceux qui voulaient la reddition ! C’est à cause de vous que la résistance est devenue la seule issue qui ne soit pas déshonorante…

Cecilio se sentit piqué au vif. Et si, maintenant, sa tête était mise à prix dans tous les villages des alentours ? Comment pourra-t-il s’abreuver ? … Comment faire pour s’approcher des sources et des fontaines sans se faire lyncher ? …

Ses recherches lui parurent bien compromises. Il songea même à retourner chez son père. C’est la perspective de figurer définitivement au palmarès des pleutres qui le fit renoncer.

Il voulut répliquer qu’un tel choix de résistance ne se prenait pas à la légère ; qu’une petite phrase lancée en réunion n’avait pas le pouvoir de pousser des gens à se battre jusqu’à la mort. Mais ces pauvres arguments de sa défense ne sortaient pas. Il n’arrivait pas à s’exprimer.

Il se contenta de dire :

– Je n’ai forcé personne que je sache. Eh ! … le marquis de Saint-André n’a fait qu’exiger le respect des engagements pris lors des synodes…

La vieille, secouée par l’évidence, cessa de le menacer.

« Comment un type étranger à nos contrées peut-il connaître les engagements pris à nos synodes ? se dit-elle. Quel rôle joue-t-il vraiment dans cette affaire ? … »

Un peu calmée, elle revint pourtant à la charge :

– L’ancien gouverneur, le sieur de Chabreilles, était prêt à nous relever de nos engagements. C’est le marquis de Saint André qui a ruiné nos projets de reddition en venant le remplacer. Et c’est votre intervention qui a fait le reste !

– Nous ne savions pas que Chabreilles était en pourparlers avec le roi ! s’excusa Cecilio.

– « Nous ne savions pas », dites-vous ? Qui ça « nous » ? Vous étiez donc de mèche avec ce Saint-André ! cria la vieille femme éberluée par cette révélation.

– Pas ! … pas du tout ! …

– Ah ! mais si ! j’en veux pour preuve que vos affirmations sur les « fausses promesses » du roi étaient des menteries. A Allais le roi vient de montrer qu’il sait tenir parole ! Ils ont accepté la reddition, et ils ont eu la vie sauve… A Privas, c’est à cause de vous qu’ils ont refusé !

– Holà ! … ce que vous dites n’est pas la vérité, car ils ont fini par l’accepter « la reddition » ! corrigea Cecilio.

– Ils ont accepté seulement après avoir tué beaucoup de soldats catholiques… Et c’est pour ça qu’on les a pendus !

N’ayant aucune certitude sur les causes exactes de leur condamnation, Cecilio préféra ne pas répondre. Il sentait qu’il serait difficile de faire comprendre à la vieille que la paix d’Allais n’était pas une preuve de l’honnêteté du roi. Que cette « paix » n’était qu’une démarche politique initiée par le cardinal de Richelieu.

Il tenta de poursuivre dans le registre des sentiments :

– Savez-vous que nous avons payé un lourd tribut pour défendre Privas ? Avez-vous idée du nombre de nos soldats morts ? … du nombre de capitaines pendus pour avoir défié le roi ? …

– Mais c’est qu’on n’a rien demandé môssieur ! répliqua la vieille. Alors, tant pis si une poignée de vos va-t’en guerre a été exécutée ! hein ! On va pas les pleurer… c’est sûr !

– Holà ! répliqua Cecilio. Vous ne pensez pas ce que vous dites. Tous nos capitaines ont été pendus parce qu’ils sont venus vous défendre !

– Pas tous pendus vos capitaines ! Ils en ont emmenés certains…

Cecilio s’approcha d’elle, lui saisit les bras, et dit avec force :

– Si vous savez quelque-chose… vous allez me le dire tout de suite, ou je vous tue !