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Saladin et l'épopée des Ayyoubides

De
297 pages
L'épopée des Ayyoubides se déroula du XIIe au XVe siècle. Cette dynastie kurde fut fondée par Ayyoub et son fils Saladin, et régna sur l'Egypte, le Yémen, la Syrie-Palestine, la Transjordanie et la haute Mésopotamie. Trois chroniqueurs chrétiens ont raconté l'épopée en langue syriaque et ont donné leur vision de cette riche période de l'histoire, l'une des plus brillantes dans les domaines artistiques et culturels.
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Saladin et l’épopée des Ayyoubides

Peuples et cultures de l’Orient Collection dirigée par Ephrem-Isa Yousif Il y a au Proche-Orient des peuples, porteurs d’un riche patrimoine culturel, qui ont joué un rôle important dans l’histoire de la civilisation : les Arméniens, les AssyroChaldéens, les Coptes, les Géorgiens, les Maronites, les Melchites et les Syriaques occidentaux. Hélas, aujourd’hui, ils sont peu connus en Occident. Les Éditions L’Harmattan ouvrent encore plus largement leurs portes à tous ces peuples, communautés, pour que leur patrimoine soit valorisé.

Déjà parus Saywan BARZANI, Le Kurdistan d’Irak, 2009. Sylvie CHABERT D’HYÈRES, L’Évangile de Luc et les Actes des Apôtres selon le Codex Bezæ Cantabrigiensis, 2009. Ephrem-Isa YOUSIF, Les Villes étoiles de la Haute Mésopotamie, 2009. F. HELLOT-BELLIER et I. NATCHKEBIA (dir.), La Géorgie entre Perse et Europe, 2008. P. G. BORBONE, Un ambassadeur du Khan Argun en Occident. Histoire de Mar Yahballaha III et de Rabban Sauma, 2008. G. H. GUARCH, Le legs kurde, 2007. Jean-Louis LEBRET, L’Apocalypse. Claire WEIBEL YACOUB, Surma l’Assyro-Chaldéenne (1883-1975). Dans la tourmente de Mésopotamie. Raymond LE COZ, Les chrétiens dans la médecine arabe. Ephrem-Isa YOUSIF, Une chronique mésopotamienne. Ephrem-Isa YOUSIF, Les Syriaques racontent les croisades.

Ephrem-Isa YOUSIF

Saladin et l’épopée des Ayyoubides
Chroniques syriaques

Du même auteur
1-Parfums d’enfance à Sanate, Un village chrétien au Kurdistan irakien, L’Harmattan, 1993. 2-Mésopotamie, paradis des jours anciens, L’Harmattan, 1996. 3-Les Philosophes et Traducteurs syriaques, D’Athènes à Bagdad, L’Harmattan, 1997. 4-L’Épopée du Tigre et de l’Euphrate, L’Harmattan, 1999 5-Les Chroniqueurs syriaques, L’Harmattan, 2002. 6-La Floraison des philosophes syriaques, L’Harmattan, 2003. 7-Une Chronique mésopotamienne, L’Harmattan, 2004. 8-Les Syriaques racontent les Croisades, L’Harmattan, 2006. 9-La vision de l’homme chez deux philosophes syriaques, L’Harmattan, 2007. 10-Les villes étoiles de la haute Mésopotamie, L’Harmattan, 2009.

Livres traduits A- Traductions en arabe
-L’Épopée du Tigre et de l’Euphrate, traduit en arabe par Ali Nagib Ibrahim, Dar Al Hiwar, Syrie -Une Chronique mésopotamienne, traduite en arabe par Ali Nagib Ibrahim, Dar al-Mashriq, Duhok, Iraq, 2009. -Les Philosophes et Traducteurs syriaques, traduit par Chimoun Kossa, éd. alMada, Damas, 2010. -Les Syriaques racontent les croisades, traduit par Fakhri al-Abassi, éd. al-Talia, Beyrouth, 2010.

B-Traductions en turc
-Mésopotamie, paradis des jours anciens, traduit en turc par Mustafa ASLAN, Avesta, Istanbul, 2004. -L’Épopée du Tigre et de l’Euphrate, traduit en turc par Heval Bucak, Avesta, Istanbul, 2005. -La Floraison des philosophes syriaques, traduit en turc par Mustafa ASLAN, DOZ, Istanbul, 2007. -Les Chroniqueurs syriaques, traduit en turc par Mustafa ASLAN, DOZ, Istanbul, 2009.

© L’Harmattan, 2010 5-7, rue de l’Ecole-Polytechnique, 75005 Paris http://www.librairieharmattan.com diffusion.harmattan@wanadoo.fr harmattan1@wanadoo.fr ISBN : 978-2-296-13545-1 EAN : 9782296135451

Mes sincères remerciements à Monique Le Guillou qui a collaboré avec moi à la réalisation de cet ouvrage.

INTRODUCTION Au cours de travaux et recherches sur les Kurdes et leur histoire, avec un doux bruit de pages froissées, je découvris la dynastie des Marwanides, qui gouverna Maïphercat et Amid de 990 à 1085. Les savants syriaques se souvinrent de la lumière dorée qui brilla sur cette région durant presque un siècle, et firent l’éloge des émirs de cette illustre Maison, comme je l’indiquai dans un article publié en novembre 2000 dans la Revue des Études kurdes. Je rencontrai encore, grâce aux chroniqueurs syriaques qui en parlaient abondamment, une autre dynastie kurde, celle des Ayyoubides, fière, audacieuse, qui exerça le pouvoir au Proche-Orient dès la fin du XIIeme siècle. L’heure venue, un flot de cavaliers ayyoubides, le soleil enroulé au fil des crinières de leurs chevaux, passa sous le ciel éclatant de l’Orient, chargé de bleu cobalt et d’indigo. Il roula vers les terres d’Égypte, de SyriePalestine, de Haute-Mésopotamie, du Yémen. Que le lecteur se laisse porter au gré de ce flot agité ou tranquille qui raconte une glorieuse histoire ; qu’il s’enfonce dans le tourbillon de ces années, retrouve des 9

visages lointains, des personnages oubliés, revive leurs sentiments chevaleresques, leurs drames et leurs bonheurs, leurs frissons d’épopée. La dynastie des Ayyoubides régna non sur un petit royaume, mais sur un vaste empire peuplé de Kurdes, de Turcs, d’Arabes, d’Arméniens, de Coptes, de Syriaques. Tableau du Proche-Orient à la fin du XIeme siècle La situation politique Les Turcs Seldjoukides, venus d’Asie centrale à la fin du Xeme siècle, s’étaient avancés en Iran, en Iraq, ils avaient pénétré en Asie Mineure, et contrôlaient une partie de l’Asie centrale, l’Anatolie, la Syrie-Palestine (sauf les ports et Tripoli), la Mésopotamie. Ils s’étaient convertis à l’islam sunnite. En 1071, ils infligèrent aux Byzantins une grande défaite à Mantzikert, et ouvrirent la route de l’Anatolie. Sur leurs territoires, coexistèrent des émirats turcs rivaux Dès la fin du XIeme siècle, à la mort en 1092 du grand sultan Malik Shah qui réorganisa l’Empire, celuici connut un certain affaiblissement, un morcellement, des querelles de famille. En Syrie, gouvernaient deux princes seldjoukides, rivaux, les neveux de Malik Shah, Ridwan à Alep et Duqâq à Damas, puis arriva son successeur Tughtikîn. À Bagdad, cœur de l’Orient musulman, le calife ‘abbasside, était soutenu par les sunnites, descendants d’un oncle de Mahomet, Abbas. Il se trouvait placé sous la tutelle des sultans seldjoukides, et voyait son pouvoir réel décliner depuis le milieu du Xeme siècle. Le calife restait cependant le représentant officiel de tout l’islam. Au Xeme siècle, les Fatimides, descendants de Fatima, la fille de Mahomet, avaient fondé en Égypte un puissant 10

califat shiite avec Le Caire pour capitale, qui s’opposait au califat sunnite de Bagdad. Ils contrôlaient la Mer Rouge. À la fin du XIeme siècle, ils cherchèrent à étendre leur influence sur la Syrie méridionale. Puis les califes fatimides furent affaiblis par des désordres militaires, des révoltes des milices turques, berbères, soudanaises, des querelles de palais. La situation des chrétiens d’Orient Dans la seconde moitié du XIeme siècle, les chrétiens autochtones étaient nombreux en Orient. Les Jacobites et les Nestoriens de langue syriaque, vivaient en Mésopotamie et en Syrie ; les Maronites de culture syriaque, les Grecs (Melkites), habitaient en Syrie et en Mésopotamie. Beaucoup de Coptes demeuraient en Égypte. L’empereur byzantin de Constantinople n’hésitait pas à engager dans son armée des contingents musulmans et l’émir de Shayzar, en Syrie, des chrétiens arméniens. Leur foi opposait plutôt entre eux les chrétiens de multiples confessions. À cette époque, les chrétiens restaient majoritaires dans les campagnes, mais ils étaient devenus minoritaires dans les villes, au Caire, à Damas, à Alep. Ils bénéficiaient depuis la conquête arabe au milieu du VIIeme siècle d’un statut de protection de leurs personnes, de leurs biens, de leurs cultes, la dhimma. Ils avaient le droit de vivre en terre d’Islam, et de pratiquer leur religion, moyennant le paiement d’une taxe, la capitation. Ils étaient parfois soumis à des mesures discriminatoires, port de signes distinctifs sur les vêtements, interdiction de construire de nouveaux édifices religieux, de monter à cheval…Cette pression entraîna le passage de dhimmis à l’Islam. Les situations varièrent selon les époques, les régions, les émirs, les conflits. Une fois le calme revenu, les 11

chrétiens s’accommodaient de leur situation. À la fin du XIeme siècle, ils n’envoyèrent aucun appel au secours à l’Occident pour venir les protéger. Les Arméniens, les Coptes, les Syriaques, qui vivaient dans une société multiconfessionnelle où l’Islam dominait, restèrent pourtant attachés à leurs particularismes. Ils gardèrent leur langue, leur religion et leur culture et résistèrent au processus de conversion. L’entreprise des Francs L’initiative des expéditions armées vint toujours d’Europe. Les Francs arrivèrent en Syrie-Palestine en 1097, ils prétendaient défendre les Lieux saints, secourir les chrétiens d’Orient, récupérer les terres perdues par la Chrétienté. Une guerre peut être juste quant à son but, mais les moyens employés sont souvent discutables. À Bagdad, les califes abbassides, sans grande force militaire, n’attachèrent pas une si grande importance à l’arrivée des Francs, qui les concernait peu. Ils avaient d’autres problèmes à résoudre et la ville de Jérusalem était loin. Au XIIeme siècle, des dynasties turques, musulmanes, allaient mener la lutte contre les Francs. La résistance s’organisa peu à peu, grâce aux Ortuqides de Mardin, au gouverneur de Damas, aux atabegs de Mossoul, aux Zenguides. L’arrivée des Ayyoubides Puis Saladin, fils d’Ayyoub, d’origine kurde, apparut sur la scène. Il devint vizir du Caire en 1169, maître de l’Égypte, puis de Damas en 1174, d’Alep en 1183, et d’une grande partie de la Syrie musulmane. Il fut le 12

fondateur de la dynastie des Ayyoubides qui régna longtemps. Les chrétiens du Proche-Orient, accusés parfois d’être les alliés des conquérants venus de l’Occident, devinrent suspects à l’Islam. Leur statut de dhimmis se détériora quelque peu avec la reconquête musulmane, et le réveil dès le XIIeme siècle du djihad, la guerre légale, politique et religieuse, comme en témoigne le traité d’un damasquin, Sulamî1, daté de 1105. Cette guerre fut conduite contre les Francs par Zengi, maître de Mossoul et d’Alep, puis par son fils Nur-al-Din et plus tard par Saladin. La trêve de 1185 violée par les Francs, l’alliance rompue, Saladin reprit la lutte. Il remporta une grande victoire sur le roi de Jérusalem à Hattîn, à l’ouest du lac de Tibériade, en 1187. Des auteurs syriaques rédigèrent dans leur langue une complainte, pour dénoncer un tel désastre et les humiliations, vexations, outrages, exactions qu’ils essuyèrent de la part des troupes musulmanes. La chute de Jérusalem réduisit les chrétiens de la ville à l’état de tributaires, occupés comme serviteurs à différentes tâches subalternes. Les auteurs syriaques à l’époque des Ayyoubides Les communautés syriaques connurent aux XIIeme et XIIIeme siècles une renaissance culturelle, grâce à la langue syriaque. Trois auteurs syriaques, épris de connaissance, attachèrent leur savoir aux pas de leur peuple, pacifique, si souvent malmené par les événements. Ils nous relatèrent dans leur langue, le syriaque, les principaux événements
Traité de Sulamî, Éd. et trad. par Emmanuel Sivan, dans Journal Asiatique, 1966.
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qui se passèrent à l’époque des Ayyoubides. Ils ne consacrèrent pas de chroniques particulières aux croisades, œuvres politiques et aventures spirituelles. Ils n’employèrent pas le mot croisade, anachronique, préférèrent parler de passage, d’exode des Francs, de voyage outre-mer. Ils insérèrent les fils brillants et colorés de ces expéditions outre-mer dans la trame de leur propre histoire, qui n’était qu’un morceau d’une histoire plus vaste et plus étendue. Les chroniqueurs syriaques explorèrent le passé à l’aide d’archives, de vieux textes, ils réunirent diverses sources d’information, syriaques, arabes, persanes. Il leur fallut transformer ces sources en documents, les vérifier avec attention. Ils ne se contentèrent pas de relater les événements anciens, souvent connus, les sièges, les assauts, les combats, les conquêtes ; les faits qui se déroulaient à leur époque, ou peu avant, auxquels ils avaient assisté ou qu’ils avaient appris de témoins oculaires. Ils relirent ces événements à leur propre lumière, les interprétant selon leurs croyances et l’intérêt de leur communauté, cherchant à en cristalliser le sens. Ils regardèrent les gens et les choses à leur façon, introduisirent dans leurs récits, souvent pleins de vie, des faits locaux, des personnages typiques. Suivant leur tradition, ils datèrent les victoires, les désastres et les drames d’après l’année séleucide, qui commençait en l’an 312 avant notre ère. Qui étaient ces chroniqueurs, qui captivent encore les Syriaques par leurs voix uniques, par la musique de leur style ? Michel le Grand ou Michel le Syrien (1126-1199), fils d’un prêtre, naquit à Malatyah, l’ancienne Mélitène, une importante ville de petite Arménie, dans la région de

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Cappadoce. Il fut nommé patriarche jacobite d’Antioche en 1166. Il rédigea en syriaque, parmi de nombreux ouvrages, une remarquable Chronique2, qui fait aujourd’hui toute sa gloire et va de la création du monde à l’année 1195. Elle est divisée en XXI livres, contenant les chapitres parfois titrés. Le texte est, en principe, divisé en trois colonnes, la première pour la succession des patriarches et des évêques, la seconde pour la succession des empires, la troisième traite de faits divers. Dans les livres 19 à 21, Michel raconte les faits contemporains auxquels il se trouve mêlé. Quel est son but en rédigeant sa chronique ? Il souhaite montrer aux générations futures les événements survenus à chaque époque, pour en préserver le souvenir, et secouer la paresse de beaucoup. L’Édessénien anonyme, peut-être un moine, fut contemporain des événements qui se déroulèrent de 1187 à 1237. Il se trouvait à Jérusalem quand Saladin en fit le siège. Après la mort du prince ayyoubide de la Djézira et de Damas, Malik al-Ashraf, en 1237, il composa une belle chronique3 anonyme, qui comprenait deux sections, la Chronique civile, et la Chronique ecclésiastique, ou le Livre des événements. Celle-ci, très mutilée, racontait l’histoire des patriarches occidentaux et se terminait en 1203-1204. L’auteur nous donne des informations précieuses sur la Dynastie des Ayyoubides. Bar Hébraeus (1226-1286), fils d’un médecin, était originaire du village de ‘Ibra, sur l’Euphrate, non loin de
Chronique de Michel le Syrien, éd. et trad. J. B. Chabot, Paris, 1899-1914. 3 L’Édessenien anonyme, Anonymi Auctoris Chronicon AD A.C. 1234 Pertinens, t. II, trad. A. Abouna, Corpus Scriptorum Christianorum Orientalium, vol. 354, Scriptores Syri, 154, Louvain, 1974.
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Malatyah. En 1264, il devint le maphrien, le primat de l’Église jacobite pour les pays de l’Orient. Il résida en Syrie du nord, en Haute-Mésopotamie, puis à Maragha, ville-étape entre l’Adharbaydjân et la Mésopotamie. Bar Hébraeus fut un auteur fécond, il acquit un savoir encyclopédique, touchant à toutes les branches de la science. Sa production est variée, mais son ouvrage le plus connu demeure sa Chronographie4, écrite en syriaque, qui va jusqu’à l’invasion des Mongols. Il la divisa en deux parties. La première, Chronicon Syriacum, fut consacrée aux patriarches bibliques, aux juges, aux rois hébreux, chaldéens, mèdes, perses et grecs, aux empereurs romains et byzantins, aux rois des Arabes et des Mongols. La seconde, Chronicon Ecclesiasticum, traita de l’histoire des patriarches d’Antioche et de l’Église syriaque orientale. Bar Hébraeus traduisit sa Chronographie en arabe, en abrégé. Il utilisa des sources persanes, syriaques, arabes comme Ibn al-Jawzi, (+1200), Ibn al-Athir (+en 1233), Sibt Ibn al-Jawzi (+1256), Abu Shama (+1267). Dès 1260, il s’appuya sur sa propre expérience. Bar Hébraeus voulait transmettre, dans leur langue, à ses coreligionnaires qui vivaient entourés de peuples divers, une culture. Il souhaitait leur parler de leur propre histoire, entretenir une mémoire collective, les aider à préserver leur identité. Les Syriaques et l’Histoire Pour résumer, les chroniques syriaques retracent donc une histoire ancienne, et gardent le souvenir des grands événements du passé, règnes, batailles, migrations, faits
Gregorii Barhebraei, Chronicon syriacum, éd. en syriaque, Paulus Bedjan, Maisonneuve, Paris, 1890.
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divers. Elles relatent aussi les événements qui se déroulent à l’époque de l’auteur, ou peu avant. Des auteurs chrétiens, Clément (+ 215 après J.-C.), Julius Africanus (avant 180-après 240) et Eusèbe de Césarée (vers 265- vers 340-après J.-C.), s’étaient essayés à écrire l’Histoire ecclésiastique. Celle-ci connut un nouvel essor dès la première moitié du Veme siècle avec Socrate (vers 380- après 450), Sozomène (vers 380- milieu du Veme siècle), Théodoret de Cyr (vers 393- vers 466). L’histoire des Syriaques, celle du christianisme, est orientée, elle présuppose la Révélation. C’est une histoire qui interprète les desseins de la Providence divine. Dieu intervient, donne la victoire, ou la défaite en punition des péchés de son peuple, aucune muraille ne lui résiste. Quelques rares personnes pensent que les fléaux sont le résultat de causes naturelles ou d’erreurs humaines, les autres ne doutent pas un instant qu’ils soient envoyés par Dieu. Les chroniques syriaques constituent une source importante pour la connaissance de la dynastie des Ayyoubides, elles racontent leurs conquêtes, leurs inventions, leurs réalisations.

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Première partie Saladin, et l’épopée des Ayyoubides
« La maison de Beth Ayyoub est une maison grande et bénie, avec 2000 cavaliers montés sur leurs chevaux, tous frères, fils des frères, fils des oncles et leurs fils. » Bar Hébraeus

Chapitre I
Les visées du roi Amaury et de Nur al-Din sur l’Égypte « Que de civilisations évanouies reflétées un instant dans ce flot qui coule toujours », écrivait l’écrivain Théophile Gauthier (1811-1872) dans son Voyage en Égypte5, en évoquant le Nil. Il faut remonter le temps, comme le fleuve, en saisir les reflets, s’arrêter à l’époque des Ayyoubides. Le roi de Jérusalem, Baudouin III (1144-1163), dont le royaume était en paix avec l’Égypte depuis trente ans, enleva Ascalon aux Fatimides le 19 août 1153. C’était leur dernière base en Palestine méridionale. Le chemin de l’Égypte, pays qui tenait une grande place sur l’échiquier politique et commercial du Proche-Orient, lui était ouvert. À présent qu’il était maître de la côte palestinienne, il envisageait un jour de s’y aventurer. La puissance de Nur al-Din, l’émir zenguide d’Alep, montait, barrant aux Francs la route du nord-est. Il fit son entrée à Damas en avril 1154. Il régna sur Alep, Damas,
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Théophile Gauthier, Voyage en Égypte, La boîte à documents, Paris, 1996, pp. 53-54.

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Homs et Hama. Comme Baudouin III, il était attiré, par les richesses de l’Égypte. Le vizir d’Égypte de l’époque, Talâ’î, chercha à négocier avec lui. Au Caire, le califat décline Au Caire, le califat s’affaiblissait. Les assassinats, les complots, les révoltes se multipliaient. Le pays était plongé dans les troubles et l’anarchie. L’Édessénien anonyme fait le point sur la situation : «En ce temps-là, les califes des Arabes, descendants de ‘Ali ibn Abi Taleb, gouvernaient l’Égypte par succession depuis le temps où les Arabes avaient occupé le pays. Ils étaient en désaccord avec le calife de Bagdad, qui était de la tribu de ‘Abbas, l’oncle de Muhammad qu’ils appellent Prophète, car l’un disait être le successeur des califes et l’autre aussi prétendait l’être. Les Occidentaux (les peuples qui vivent à l’ouest de l’Euphrate) avec les Égyptiens tenaient pour celui de l’Égypte. Il y avait division. Ceux de Syrie et d’Orient, les Turcs et les peuples de ces régions, tenaient pour celui de Babylone et ils prenaient parti pour son siège. Celui d’Égypte, personne ne le voyait, car il se tenait caché, comme d’ailleurs celui de Bagdad, et avait un ministre ou remplaçant qui administrait tout son domaine. En Égypte, ce calife n’avait pas de pouvoir, mais quiconque devenait fort et s’attachait les chefs des Égyptiens, détenait le pouvoir. Un vêtement royal lui était accordé par le calife, ainsi était-il nommé vizir et prenait-il le pouvoir. Ils se supprimaient les uns les autres, et le calife, caché dans son palais, ne

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se souciait que de manger et de boire, de chansons et de plaisirs.» 6 En 1161, Baudouin III lança une première expédition vers l’Égypte, qui fut arrêtée contre une promesse de tribut. Le 10 février 1163, le roi malade, mal soigné, mourut à Acre, âgé seulement de trente-trois ans. Il ne laissait pas d’enfant mâle. Son frère Amaury (1163-1173), de six ans son puîné, devint roi de Jérusalem. C’était un jeune homme de taille moyenne, aux cheveux blonds, à la barbe fournie. Amaury Ier se tourna, lui aussi, vers la fertile et riche Égypte, où les vizirs se disputaient le pouvoir. Il redoutait la puissance accrue de Nur al-Din, si l’émir se rendait maître du pays du Nil. Sous un prétexte, le non-paiement du tribut promis à son frère Baudouin III, le roi se lança dans une campagne en Égypte. Il vint mettre le siège devant la place forte de Bilbays, située sur une branche du Nil, mais les Égyptiens firent rompre les digues. Encerclées d’eau, les troupes franques se replièrent vers la Palestine. L’expédition d’Amaury contre l’Égypte tourna court. L’entrée en scène des Ayyoubides Le dernier vizir en date, Shawar, gouverneur de la Haute Égypte, avait fait son entrée au Caire en janvier 1163. C’était un homme aux cheveux grisonnants, qui administrait le pays au nom du jeune calife fatimide al‘Adid, âgé de treize ans. Celui-ci ne détenait en réalité aucun pouvoir.

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L’Édessénien anonyme, II, pp. 122-123.

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Shawar fut renversé par un rival, le chambellan Dirgham, après huit mois de gouvernement. Chassé du Caire, il vint en Syrie musulmane, à Damas, demander de l’aide à Nur al-Din, pour se rétablir dans le vizirat. Il lui promit de payer tous les frais d’une expédition en Égypte, de reconnaître sa suzeraineté, et même de lui céder une partie du territoire, dans le nord-est du Delta. L’émir d’Alep hésita longtemps à s’engager, puis en avril 1164, il lui envoya son général le plus capable, le plus vaillant, le plus rusé, Asad al-Din Shirkuh, à la tête d’un corps expéditionnaire. L’origine des Ayyoubides Bar Hébraeus relate les origines des Ayyoubides, de race kurde, indo-européenne. Shâdi, le grand-père de Saladin, vit le jour à Dvin, ville située près du lac de Van en Arménie. Il appartenait au clan Rawadi, de la tribu kurde des Hadhbanis, et se mit probablement au service de la petite dynastie kurde locale des Shaddâdides du Caucase, installés dans cette région. Son ami, l’émir Mujahid al-Din Bihrûz, fut accusé d’avoir séduit la femme d’un autre émir, châtré puis chassé de la ville. À sa suite, Shâdi quitta Dvin avec sa famille. Mujahid al-Din Bihrûz était entré au service du sultan seldjoukide, et avait été nommé gouverneur de Bagdad et du ‘Irak. Shâdhi lui offrit ses services et devint commandant de l’importante place de Tagrit. À sa mort, son fils Najam al-Din Ayyoub lui succéda à ce poste. En 1132, Zengi, l’atabeg de Mossoul, qui avait pris parti pour le sultan Mas’ud contre son frère, fut battu par ses adversaires, et blessé, se replia à Tagrit. Ayyoub l’aida à s’enfuir en franchissant le Tigre. L’atabeg lui en garda une indéfectible reconnaissance.

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En septembre 1138, l’émir Bihrûz, d’origine chrétienne, donna l’ordre à Ayyoub et à son frère de quitter Tagrit, à la suite du meurtre d’un chrétien par Shirkuh. Ayyoub se rendit à Mossoul. Voici le récit de Bar Hébraeus : « En cette année, qui est l’année 559 des Arabes, Nur al-Din envoya en Égypte l’émir Asad al-Din Shirkuh, le frère de Najam al-Din Ayyoub, le père de Salah al-Din. Car ces deux frères, Shirkuh et Ayyoub, les fils de Shâdî, venaient de la région de Dvin, une ville d’Arménie, et étaient de race kurde. Ils étaient au service de Mujahid al-Din Bihrûz, l’eunuque, l’émir de Tagrit, qui aimait les chrétiens. Shirkuh ayant tué un des chrétiens de Tagrit, que l’émir aimait beaucoup, les deux frères s’enfuirent près de Zengi à Mossoul, et il les reçut et ils prospérèrent chez lui. Quand Zengi s’empara de Ba’lbek, il nomma Najam al-Din Ayyoub gouverneur de la citadelle ; lorsque Zengi fut tué, Najam livra la forteresse au seigneur de Damas.» En effet, quand Zengi prit Ba’lbek, au nord-ouest de Damas, en 1139, il laissa à Ayyoub le gouvernement de la citadelle. À la mort de Zengi en 1146, l’émir bouride de Damas assiégea Ba’lbek. Ayyoub se rendit et lui restitua la ville. Il reçut en échange plusieurs villages dans les environs. Il partit s’installer à Damas.Son frère, Asad al-Din Shirkuh, se mit à la disposition de Nur-al-Din, fils de Zengi, maître d’Alep et de la Syrie septentrionale. Il était petit, obèse, presque borgne, rude de manières, mais doué d’un vrai génie militaire.

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Bar Hébraeus continue son récit : « Asad al-Din Shirkuh, son frère, entra au service de Nur al-Din, qui lui donna Homs et Rehabôt. Ayyoub aida aussi Nur al-Din, car il amena Damas à capituler en sa faveur. Et chez lui, ils furent très honorés. L’occasion se présenta d’envoyer des troupes en Égypte, car les Égyptiens étaient sans secours ; Shawar, le vizir d’Égypte, vint demander de l’aide, Nur al-Din vit que Shirkuh était le plus capable et il l’envoya avec Shawar. » 7 Ainsi débuta l’épopée des Ayyoubides, qui allait durer, en certains lieux, jusqu’au XV eme siècle.

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Gregorii Barhebraei, Chronicon syriacum, p. 330.

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Chapitre II Les expéditions de Shirkuh en Égypte L’histoire, les expéditions armées, l’Égypte, riche, pleine de ressources, se mêlent, se fondent dans une atmosphère enflammée par le vent de la conquête qui souffle aux portes de l’Orient. Première expédition de Shirkuh en Égypte, entrée en scène de Saladin Nur-al-Din, à la demande de Shawar, le vizir d’Égypte, lui envoya donc en avril 1164 Asad al-Din Shirkuh, à la tête d’un corps expéditionnaire. Shirkuh, que l’Édessénien anonyme qualifie de "commandant rusé et vaillant", emmena dans l’expédition son neveu Yusuf b. Ayyoub Salah al-Din, nom francisé en Saladin (1137-1193), qui était venu le rejoindre à Alep. C’était le fils de Najam–al-Din Ayyoub. Le jeune homme, alors frêle, courtois et généreux, était né à Tagrit vers 1137, mais avait grandi à Ba’lbek, puis à Damas, dans un milieu arabo-musulman. Il aimait l’étude. Il parlait sans doute dans l’intimité le kurde, et il avait des notions de persan. Il avait bien appris à lire, à écrire l’arabe, mais il y

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avait encore quelques lacunes dans sa connaissance de cette langue et de cette culture auxquelles il était pourtant attaché. Aux côtés de son oncle Asad al-Dîn Shirkuh, il allait développer rapidement ses talents de cavalier, de guerrier, de stratège. Le 24 avril, Shirkuh marcha sur la place forte de Bilbays, clé du delta du Nil, avec dix mille soldats, il livra la guerre aux Égyptiens, les vainquit. Il parvint au Caire, au début mai. Le chambellan Dirgham, abandonné, s’enfuit, il fut arrêté hors de la ville et mis à mort. Shawar rentra au Caire et reprit son poste de vizir, à la fin mai. Il eut bientôt peur qu’Asad al-Din Shirkuh, qui campait hors de la ville, attendant le versement du tribut promis, n’enlevât le pays aux Égyptiens. Shirkuh, en désaccord avec Shawar qui ne tenait pas ses promesses, partit et alla camper à Bilbays. Il harcela tous les jours les Égyptiens.Shawar le rusé changea d’alliance, il envoya une ambassade à Jérusalem, demanda au roi des Francs de venir à son secours et de l’aider à chasser le commandant kurde. Amaury prit conseil de ses barons, et décida de lancer une expédition vers la riche Égypte, qu’il projetait toujours de conquérir. Il s’engagea avec ses troupes dans le Sinaï, en juillet 1164. D’août à octobre 1164, Shawar et son allié Amaury assiégèrent la ville de Bilbays qui ne pouvait tenir longtemps, malgré le courage et l’opiniâtreté d’Asad alDîn Shirkuh. L’Édessénien anonyme relate ce siège : « Amaury vint, avec de nombreux soldats et assiégea Bilbays. Shawar et les soldats égyptiens se rangèrent à ses côtés ; chaque jour ils apportaient

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de l’argent et des dons en nature aux soldats. Les Francs entraient et sortaient d’Égypte comme d’une maison à l’autre. Ils dirigèrent contre Bilbays une violente attaque et dressèrent contre elle une tour en bois. Le siège dura trois mois ; beaucoup d’assiégés périrent et moururent par l’épée et de faim. Lorsqu’Asad al-Din vit qu’il n’y avait pas d’issue et qu’ils avaient perdu tout espoir de salut, ils demandèrent le serment de les laisser s’en aller sans rien emporter. Ce qui fut fait. Ensuite le roi retourna à Jérusalem et ‘Asad al-Din rentra avec une petite troupe à Damas. » 8 Amaury avait reçu de graves nouvelles de son royaume. Au début août 1164, tandis que le roi se trouvait au cœur du delta égyptien, Nur al-Din, et son frère, l’émir d’Athor et de Mossoul, Qutb al-Din Mawdud, étaient venus assiéger l’importante forteresse de Harîm, située sur la rive orientale de l’Oronte et dominant la vallée. Les émirs Ortuqides de Hisn Kaifa et de Mardin, les émirs d’Erbil, de Mabbug et d’Édesse, avaient joint leurs forces à celles de Nur al-Din. Le 11 août, les barons francs avaient été taillés en pièces ou faits prisonniers et emmenés dans les geôles d’Alep. La citadelle de Harîm était restée entre les mains du seigneur d’Alep. Désireux de rentrer au plus vite, le roi Amaury chercha un compromis, puis proposa une trêve à Shirkuh. Celui-ci évacuerait l’Égypte, et le roi de Jérusalem rentrerait en Syrie-Palestine. Shirkuh, à bout de ressources, accepta et sortit de Bilbays le 26 octobre 1164, une massue à la main

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L’Édessénien anonyme, II, p. 124.

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