Si ça vient à durer tout l
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Si ça vient à durer tout l'été...

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Description

Cyrille Ducruy a 26 ans lorsqu'il est mobilisé. Marié, père d'une petite fille de 3 ans, il est arraché aux siens et à son village ligérien, Ecoche. Traînant les pieds pour aller combattre face à des "paysans ou des ouvriers bons pères de famille comme lui", il nous livre ici un témoignage bouleversant, au travers de 270 lettres écrites à son épouse, et une description particulièrement fiable, lucide et pertinente de la condition du simple soldat français pris dans "la tourmente 14-18".

Sujets

Informations

Publié par
Date de parution 15 septembre 2010
Nombre de lectures 63
EAN13 9782296261754
Langue Français

Informations légales : prix de location à la page 0,0005€. Cette information est donnée uniquement à titre indicatif conformément à la législation en vigueur.

Exrait

Histoire de la défense
Collection dirigée par Sophie de Lastours
Cette collection se propose d’étudier les différents aspects qui composent l’histoire de la défense. La guerre, la technologie, la sécurité n’ont cessé de se transformer, de se construire et même de se détruire les unes par rapport aux autres. Elles sont en perpétuelle mutation. L’apparition de nouvelles menaces a toujours conduit les sociétés à tenter de s’adapter avec plus ou moins de succès et parfois à contre-courant des idées reçues.
Des questions seront soulevées et des réponses données, même si beaucoup d’interrogations demeurent. L’histoire, la géographie, le droit, la politique, la doctrine, la diplomatie, l’armement sont tous au cœur de la défense et interfèrent par de multiples combinaisons.
Ces sujets contribuent à poser les défis et les limites du domaine de la défense à travers le temps en replaçant les évènements dans leur contexte. On dit par exemple que dans ce XXIe siècle naissant, les guerres entre Etats sont en train de devenir anachroniques au bénéfice de conflits tribaux ou religieux, mais seules des comparaisons, des études détaillées qui s’étendent sur le long parcours de l’histoire permettront de le vérifier.
Déjà parus
Xavier LAVIE, Une garde nationale pour la France, 2010.
Souvenirs croisés de la première guerre mondiale : correspondance des frères Toulouse (1914-1916) et souvenirs de René Tognard (1914-1918), 2008.
Général Maurice SCHMITT, La deuxième bataille d’Alger (2002-2007) : la bataille judiciaire, 2008.
Dominique CARRIER, « On prend nos cris de détresse pour des éclats de rire » André Tanquerel, Lettres d’un poilu (1914-1916), 2008.
P. PAPA-DRAME, L’Impérialisme colonial français en Afrique ,2007. Marcelin DÉFOURNEAUX, L’Espagne de Franco pendant la Seconde Guerre mondiale, 2007.
Jean-Louis BEAUFILS, Journal d’un fantassin : campagnes de France et d’Orient (1914-1919), 2006.
Marcelin DÉFOURNEAUX, De l’esprit de Munich au syndrome de Bagdad , Prix de l’Académie des sciences morales et politiques, 2006. Hartmut PETRI, Journal de marche d’un fantassin allemand, 1941-1945, 2006.
Si ça vient à durer tout l'été...

Christophe Dargere
© L’Harmattan, 2010 5-7, rue de l’Ecole polytechnique, 75005 Paris
http://www.librairieharmattan.com diffusion.harmattan@wanadoo.fr harmattan1@wanadoo.fr
9782296124127
EAN : 9782296124127
Sommaire
Page de titre Page de Copyright Préface Avant-Propos de Sophie de Lastours Dedicace Préambule de l’auteur Cyrille Ducruy, les correspondances, et la guerre I) Correspondance chronologique II) Correspondance Thématique III) Correspondances et événements historiques Retours au pays Cyrille Ducruy, un héros ordinaire Annexe photographique Postface Remerciements Postface des descendants de Cyrille Ducruy Sources documentaires Annexes
Préface
Ce superbe ouvrage retrace le parcours de Cyrille Ducruy, un soldat de notre village, embarqué comme tant d’autres dans la Grande Guerre. Cette démarche a été réalisée grâce à une famille qui a soigneusement conservé la précieuse correspondance de son ancêtre. Je salue cette belle initiative nous permettant de bénéficier d’un document riche, qui illustre cette période noire traversée par notre pays. La volonté d’apporter des traces écrites pour rendre hommage à des figures oubliées de l’histoire est fondamentale.
On découvre avec intérêt la vie de cet homme : l’évocation de l’incroyable destin de ce père de famille, paysan écochois, est très émouvante. Au travers de ses nombreux courriers envoyés à son épouse, il raconte ce qu’il vécut au jour le jour avec un réalisme étonnant. Son témoignage est particulièrement bouleversant. Bien qu’étant les deux pieds dans les tranchées, il avait encore le courage, la lucidité pour penser à l’évolution de sa famille, et à la gestion de sa ferme. Les lettres adressées « à sa chère Marie » décrivent la guerre dans son ensemble, puisqu’il a été à l’arrière pendant plus d’un an, au front deux années durant, et à l’hôpital près d’un an. Je suis profondément touché par les écrits qui décrivent son quotidien lorsqu’il se trouvait en première ligne, qu’il était soumis à la dure réalité des combats, et aux conditions climatiques parfois épouvantables. Je citerai un extrait du courrier du lundi 6 août 1917 : « Je suis en ce moment dans la boue et dans l’eau jusqu’au ventre, mais tout s’est bien passé jusqu’à présent (…) ». Je reprendrai également le courrier du lundi 20 août 1917 : « (…) nous avons resté sous un bombardement affreux jours et nuits pendant toute la semaine dernière. On ne pouvait guère se ravitailler et on recevait tous les jours des gaz asphyxiants qui nous tortillaient les boyaux. » Comment peut-on rester insensible à une telle lecture ?
Dans son profond malheur, Cyrille Ducruy a tout de même eu la chance de retourner au pays. Mais ce ne fut pas le cas pour plus d’une cinquantaine de soldats écochois, dont les noms figurent sur notre monument aux morts. C’est pour moi l’occasion de saluer leur mémoire. J’adresse mes plus vifs remerciements à la famille Ducruy, toujours présente à Ecoche, pour avoir autorisé la publication de ce livre. Je tiens à féliciter Christophe Dargère, écochois d’adoption, pour l’aboutissement de cet important travail de mémoire honorant la vie de nos soldats qui, pour plus d’un million d’entre eux, ont fait le sacrifice de leur vie. Pour cela, je souhaite qu’un grand nombre de personnes lise cette contribution historique, afin de remettre à sa place un passé oublié, qui nous permettrait cependant d’envisager l’avenir avec davantage de sérénité, car comme le disait l’écrivain George Santayana 1  : « Ceux qui oublient le passé sont condamnés à le revivre. »
Jean-Paul Defaye

Maire d’Ecoche, Conseiller général du canton de Belmont de la Loire
Avant-Propos de Sophie de Lastours
Lorsque Christophe Dargère m’a sollicitée pour publier l’ouvrage « Si ça vient à durer tout l’été » avec le sous-titre : « Lettres de Cyrille Ducruy, soldat écochois dans la tourmente 14-18 », j’ai vite été conquise par son enthousiasme et par la qualité du travail qu’il avait effectué au cœur de cette correspondance entre un « poilu 2 » et sa femme.
J’ai aussi été émue lors de cette lecture, car petite-fille de soldats de la première guerre mondiale, j’y ai trouvé deux faits qui m’ont rappelé mes grands-pères avec intensité, eux qui ne parlaient que très rarement de ce à quoi ils avaient survécu !

- Mon grand-père paternel jugé à tort mourant après la première vaccination de typhoïde à laquelle on l’avait soumis, avait été très vite démobilisé et renvoyé dans ses foyers afin qu’aucune pension ne soit versée à sa famille, lui qui était chargé de subvenir aux besoins de sa mère adoptive et de sa jeune sœur.
Les campagnes de vaccination massives ont parfois entraîné le décès de certains hommes, car leur organisme était affaibli par la fatigue et les dosages souvent approximatifs pouvaient se révélés fatals :
« Chère Marie 3
Cette nuit où nous sommes il y a beaucoup tombé de neige. C’est la première fois qu’il en est retombé cet hiver. On nous a tous revacciné hier. Je ne sais quel espèce de vaccin ils nous ont foutu, cette fois nous avons tous manqué de claquer. Cette nuit nous avons tous eu la fièvre. Pendant la nuit nous avons souffert, cela nous avait paralysé le corps et aujourd’hui il y en a beaucoup qui reste encore couché sur la paille toute la journée. Il y en a même qui en meurt. Il y a à peine 3 mois qu’on m’a déjà vacciné 4 fois de suite pour la typhoïde mais cela n’avait pas fait le même effet que cette fois. D’habitude ceux qui ont eu la thypoïde on les vaccinait pas, et cette fois tout le monde y passe. Ça doit pas être le même vaccin. (…) »
(lettre du 22 février 1916, partie Correspondance chronologique )

- Cyrille Ducruy fait mention de la souffrance de ceux qui eurent les pieds gelés, ce qui fut son cas et celui de mon grand-père maternel :
« Ma chère Marie,
(…) Nous avons été relevé des avant-postes ce matin et nous ne sommes pas fâchés, je t’assure bien car nous avons eu la pluie ou la neige tous les jours. J’ai eu les pieds gelés à la glace continuellement aux avant-postes, surtout les nuits, toujours dans la boue, et il fallait jamais quitter les souliers ni jour ni nuit. (…) »
(lettre du 12 janvier 1917, partie Correspondance chronologique )
Comme lui également, mon grand-père était au Fort de Vaux en mars 1916, lors des terribles attaques allemandes sur Verdun, et aussi en première ligne à la fameuse cote 304 lors de l’été 1917 4 .
Le problème de l’alimentation, sujet récurrent sur toute la durée de la guerre, même dès les premiers jours de la mobilisation où tout est désorganisé, puis ensuite chez ces hommes affaiblis par l’intensité de ce à quoi on les a soumis, m’a beaucoup touché :
« (…) Pour la gamelle, il y a des moments que cela abonde bien tandis qu’il y a de moment que les derniers n’ont rien car il y a trop d’hommes et pas assez d’ordre, les premiers prêts prennent plus de leur part et à la fin ils en brouillent la moitié et les derniers n’ont souvent rien. (…) »
(lettre du 13 août 1914, partie Correspondance chronologique )
« Ma chère Marie,
(…) Nous sommes à côté des Anglais, tous les jours ils viennent nous voir pour ramasser nos croûtes de pain quand on a de reste car on leur en donne pas assez. (…) »
(lettre du mercredi 9 mai 1917, partie Correspondance chronologique )
Information intéressante car il est habituellement admis que les autorités anglaises nourrissaient mieux leurs hommes, mais la conscription étant devenue obligatoire dans le courant de l’année 1916, ce ne sont plus les effectifs d’une armée de volontaires de taille plus réduite, qui sont alors en jeu. Continuons de citer :
« (…) On nous a demandé aujourd’hui s’il y en a qui veulent souscrire pour l’emprunt, ça prolongera notre martyre… (…) »
(lettre du 4 décembre 1915, partie Correspondance chronologique )
L’idée soulevée est ici intéressante, quand il n’y aura plus d’argent pour financer, le conflit s’arrêtera à moins que cela ne soit faute de combattants, comme il le suggère un peu plus loin :
« (…) Il se prépare aussi là-bas à en faire tuer une partie de bientôt, comme ils font probablement un peu partout avant de terminer cette guerre 5 . (…) »
(lettre du lundi 15 mai 1916, partie Correspondance chronologique )
Cyrille Ducruy transcrit aussi l’exaspération montante de l’homme de troupe au cours de la guerre :
« (…) en passant hier dans une gare, à Orry-la-Ville, il y avait deux gros capitaines garnis de médailles qui rouspétait contre des permissionnaires qui voulait sortir de la gare. Les soldats se sont mis à les engueuler et aussitôt de tous côtés les soldats s’approchait tout autour pour donner un petit coup de main. Quand les officiers ont vu cela ils se sont sauvés en vitesse et c’était bien temps. (…) »
(lettre du vendredi 15 juin 1917, partie Correspondance thématique )
Sa philosophie paysanne aboutit à un constat brutal et tragique :
« (…) Nous en tenons une belle civilisation, les bêtes ont mieux de chance que nous. Avant de les mener à l’abattoir, on les engraisse et nous au contraire on nous esquinte à moitié avant de nous mener aux tranchées. (…) »
(lettre du 7 septembre 1915, partie Correspondance chronologique )
Afin de conclure sur une note plus heureuse, je me réjouis que le souvenir de Cyrille Ducruy soit resté si présent au sein de sa descendance, qu’un de ses arrière-petit-fils porte les mêmes prénom et nom, et que sa vie croise régulièrement celle de Christophe Dargère, écochois tout comme lui.
La collection « Histoire de la Défense » que je dirige compte un nombre conséquent d’ouvrages consacrés aux carnets, aux souvenirs, aux correspondances de 14-18. Certains de leurs auteurs sont morts au cours de cette guerre, d’autres lui ont survécu. Mais tous l’ont faite. Nous leur devons donc l’admiration à laquelle ils ont droit. Aussi, l’accomplissement de ce genre de travail est plus que salutaire.
« Je me contenterai d’une ligne, d’un mot, d’une enveloppe sans rien dedans, mais écris-moi souvent 6 . »
« Une heure se passe, je suis là, tendu, et j’observe chacune de ses expressions pour voir si peut-être il veut dire encore quelque chose. S’il voulait seulement ouvrir la bouche et crier ! Mais il ne fait que pleurer, la tête penchée de côté. Il ne parle pas de sa mère ni de ses frères et sœurs, il ne dit rien ; sans doute que tout cela est déjà loin de lui. Il est maintenant tout seul avec sa petite vie de dix-neuf ans et il pleure parce qu’elle le quitte 7 . »
« Qu’importe, ce n’est pas pour ces chefs que nous nous battons, c’est pour la France. Plus tard, il y en a qui rappelleront aux Français dignes de ce nom, la façon dont nous avons été traités, au lieu de l’être comme il était facile de le faire 8 . »
À mon épouse Virginie, à mes enfants Judith, Axel, Charline
À Fleury Dargère (1892-1914)
Pour Cyrille et Marie Ducruy…
Préambule de l’auteur
Le présent ouvrage repose sur une correspondance épistolaire entre un soldat français, combattant de la première guerre mondiale, et son épouse. Les premières lettres datent de la mobilisation, en août 1914 ; les dernières de septembre 1918. L’ensemble du recueil contient environ deux cent soixante-dix lettres, sur un total de trois cent quarante qui ont été retrouvées, conservées et archivées. Soixante-dix d’entre elles, d’un intérêt moindre, n’ont pas été reproduites. Tous ces courriers sont écrits par Cyrille Ducruy, et adressés à sa femme Marie. Ils sont commentés par des anecdotes, complétés avec des recherches historiques de dimensions locales et nationales. Ils sont illustrés par des cartes, des photos, et confrontés avec des documents écrits, des témoignages divers, dont plusieurs réponses de son épouse.
Les lettres sont regroupées en trois parties :
- la correspondance chronologique rassemble une grande majorité des écrits, en déclinant au jour le jour le parcours de Cyrille Ducruy ;
- la partie thématique aborde trois points spécifiques, relatifs aux préoccupations et à la vie quotidienne de notre soldat écochois ;
- une dernière partie tente de lier la « grande histoire » avec son parcours, lorsqu’il fut amené à vivre des événements qui infléchirent le cours de la Grande Guerre.
Certaines lettres sont partagées et figurent dans deux parties différentes, car elles traitent de sujets susceptibles d’enrichir plusieurs thèmes.
Au début du conflit, Cyrille Ducruy, paysan, était âgé de vingt-six ans. Marié, il avait une petite fille de trois ans, Amélie. Il vivait à Ecoche, un petit village situé dans la Loire, au nord du département de la Loire, qui est limitrophe avec les départements de la Saône-et-Loire et du Rhône.
Cyrille Ducruy, les correspondances, et la guerre
« Dans l’univers déshumanisé et morbide des tranchées, le courrier fonctionne en effet comme une échappée belle qui ramène les combattants au foyer, au milieu des êtres chers, à la boutique, à l’atelier, à la ferme, en un mot à la vie 9 . »

1) Les correspondances pendant la guerre
Pendant la première guerre mondiale, plusieurs milliards de lettres françaises ont été envoyées de part et d’autre du front. Les soldats se voulaient rassurants pour leurs familles angoissées, tandis que celles-ci tentaient de mettre un peu de baume au cœur à leurs chers combattants. Plusieurs centaines de milliers de colis parvinrent quotidiennement à nos Poilus afin qu’ils pussent bénéficier de petits plaisirs salvateurs dans leurs vies si dures, tels les douceurs confectionnées témoignant de l’affection des épouses et des mères, ou les produits du terroir, rappelant le bon air du pays. Ce cordon ombilical 10 que représentèrent ces échanges postaux fut vital pour chaque partie du front. Après la pagaille des premiers mois s’expliquant par le fait que les responsables politiques et militaires avaient misé sur une guerre rapide, l’on comprit vite le caractère fondamental des courriers sur le moral des troupes. L’acheminement des lettres fut donc envisagé par la suite comme une stratégie pouvant jouer un rôle dans le conflit. On mit alors de gros moyens en œuvre. A la fin de l’année 1914, le service postal devint très performant : il ne fallait en règle générale pas plus de deux à quatre jours pour qu’un courrier parvienne à son destinataire. Tout était simplifié pour favoriser les échanges. Le front était divisé en secteurs postaux. Pour les familles, comme pour les soldats, il suffisait d’une simple adresse sur une enveloppe : nul besoin d’affranchir. C’est également dans cet esprit que les marraines de guerre sont devenues d’indispensables sources de réconfort pour les milliers de soldats envoyés sur le front qui n’avaient pas la chance de recevoir de colis (familles trop modestes ; absence de famille) 11 .

2) L’absence de lettres
« (…) On vient de nous distribuer à présent les lettres d’aujourd’hui et il y en avait encore point pour moi 12 (…). »
Dans la correspondance qu’il entretenait avec sa femme, Cyrille Ducruy regrettait fréquemment de ne pas recevoir suffisamment de lettres. Ce qu’il déplorait fut une complainte de la plupart des soldats, comme en témoigne cet écrit :
« Ma chère Louise, encore pas de lettre aujourd’hui je ne sais pas vraiment quoi penser je suis toujours inquiet de crainte qu’il vous arrive quelque chose. Si tu savais comme je m’ennuie tu m’enverrai une carte de temps en temps… Enfin, j’espère avoir de vos nouvelles demain matin… Ton mari qui t’embrasse tendrement et qui pense continuellement à vous 13 . »
L’heure de la distribution est chargée d’intensité. Ce moment influait sur le moral des troupes, pouvant redonner du courage aux Poilus, ou, inversement, les plonger dans une profonde morosité, voire une inquiétude grandissante 14  :
« Tu ne peux croire le plaisir que cela fait quand on reçoit un colis, on est comme de grands enfants ici. Un rien te contente comme un rien t’attriste. Tu vois tous ces pères de famille, au courrier, l’œil et les oreilles aux aguets, épier et attendre s’il y a une lettre ou un colis pour eux. Quand ils n’en ont pas, quelle déception ! Quand ils ont une lettre, ils ont le sourire, vivement ils la décachettent, avidement la parcourent pendant que d’un revers de main, ils écrasent la larme qui était au coin de l’œil. »
Cet éloquent constat ne date que de la fin novembre 1914, soit seulement après quatre mois de conflit. Dès lors, nous pouvons imaginer à quel point la santé mentale des soldats, après plusieurs années de guerre dépendait de leur correspondance. Recevoir des lettres, c’est avoir des nouvelles des proches. Mais quelque part, c’est recevoir un petit morceau du pays, respirer une bouffée de verdure empreinte de pureté et de vie, en contraste absolu avec les espaces impersonnels, souillés, morbides et définitivement gris qui caractérisent le front. Obligés d’avoir un pied dans la barbarie de la tranchée , les soldats n’en ont pas moins, grâce aux lettres, un autre dans la douceur du foyer 15 . On comprend mieux pourquoi Cyrille Ducruy se plaignait parfois de ne rien recevoir. Plusieurs raisons expliquèrent son désarroi. Dans la lettre qui suit, c’est l’inquiétude pour ses proches, suite à une longue interruption du courrier (partie Correspondance chronologique , lettre du 19 septembre 1916) :
« (…) Voilà 15 jours aujourd’hui que je n’ai pas reçu de vos nouvelles et je suis bien en peine de savoir s’il n’est pas arrivé quelque chose. Si je n’ai toujours rien reçu d’ici après demain je vais écrire à mon frère pour savoir des nouvelles car je suis bien en peine. La dernière lettre que j’ai reçu c’était le 4 septembre il y avait déjà 15 jours que j’en avais point reçu et cependant on a que les lettres de la famille pour se remettre de bonnes idées dans la tête, j’aurai bien voulu recevoir les nouvelles ces jours car je vais rechanger de compagnie un de ces jours et je ne sais pas quand j’en recevrai après. (…) Je termine et j’espère que je tarderai pas de recevoir de vos nouvelles, s’il est arrivé quelque accident il vaut mieux me l’écrire car quand on reçoit pas de nouvelles on se fait plein d’illusion, on est cependant déjà assez malheureux sans cela. (…) »
Cette détresse s’exprima également lorsque notre soldat écochois se trouvait dans une situation délicate, comme par exemple quand il fut blessé, ou avant qu’il ne parte au front. La petite lettre reçue le matin permettait de tenir psychologiquement, de supporter la douleur, ou d’envisager l’horreur à venir caractérisant la vie quotidienne des tranchées, lorsqu’il fallait y retourner :
« (…) Le temps me dure d’autant plus que quand j’étais blessé il y avait déjà dix jours que je n’avais pas reçu de lettre. Cela fait 22 jours aujourd’hui. Les blessés qui sont venus avec moi sont tous des Bretons, ils sont 6 fois plus éloignés que moi et ils ont déjà tous reçus des nouvelles de leur famille, il y a que moi qui a encore rien reçu. (…) »
(partie Correspondance chronologique , lettre du 8 novembre 1917, quand Cyrille Ducruy était hospitalisé)
« (…) Si ce n’était pas que j’attends d’un jour à l’autre de partir me faire casser la gueule, je m’impatienterai moins de ne point recevoir de vos nouvelles, mais peut-être demain ou après-demain. »
(partie Correspondance chronologique , lettre du 22 septembre 1916, sur le front particulièrement agité de la Somme)
La frustration de ne rien recevoir était particulièrement forte, et pouvait plonger nos pauvres Poilus dans une profonde mélancolie. En témoignent ces quelques mots d’un soldat écochois hospitalisé à Brest 16 . Il écrit à son épouse et à sa petite fille :
« Brest, le 6 août 1916
Chère Thérèse et petite Gaby,
Je te fais parvenir cette petite lettre pour te faire savoir de mes nouvelles. Je vais un peu mieux on m’a posé des ventouses et une mouche sur le dos. Fait moi donc parvenir par retour de courrier un certificat comme quoi tu as de quoi a me nourrir a la maison car je pourrais peut-être en avoir besoin d’ici quelques jours. Je pense que tu as du bien recevoir mes cartes et mes lettres que je t’ai envoyé mais de toi je ne comprends pas ça je ne reçois rien sa me fait de la peine. Je pense que tu ne penses plus à moi. Je termine ma carte e n vous embrassant tous.
Aubonnet Joannès, 44 ème d’infanterie,
Hôpital temporaire n°11,
Brest Finistère »
Les courriers venus du pays permettaient aussi de rompre la monotonie des longues journées d’attente, lorsque les soldats étaient en cantonnement à l’arrière. Leurs lectures, et relectures avaient pour fonction de tuer le temps, et c’était toujours cela de pris quand il fallait se motiver pour aller faire d’interminables marches, ou passer la nuit dans un hangar exposé à la pluie, au vent glacial. Se remémorer la dernière lettre reçue, c’était s’évader et faire abstraction de sa condition de guerrier (partie Correspondance chronologique , lettre du 13 août 1917) :
« (…) Il y a une dizaine de jours que je n’ai pas reçu de vos nouvelles et le temps commence à me durer car c’est la seule distraction que nous avons nous autres de lire une lettre. (…) »
Le courrier a pour effet de ramener les soldats à la réalité civile. Ce sont de gros consommateurs de missives, avec parfois des exigences : la lettre doit être la plus longue possible, de manière à faire une diversion efficace aux préoccupations guerrières. Lorsque le soldat est déçu, voire agacé par ce qu’il reçoit, il n’hésite pas à en faire part à ses proches 17  :
« Ce n’est pas encore aujourd’hui que tu auras une grande lettre. C’est un peu ta faute, tu oublies de joindre du papier aux lettres que tu m’écris. Un petit reproche.
Tes lettres sont bien courtes depuis quelques jours. Ecris donc un peu plus. Mes nuits qui sont toutes blanches, se passent à surveiller l’ennemi et à penser à vous ! (…)
Je te parlais hier de deux petits reproches. Le premier c’est que tes lettres deviennent très courtes, ce n’est pas une raison parce que j’en fais souvent et de longues pour ne pas me gâter à mon tour. »
Ces propos un peu « durs » provenant d’un bon père de famille aimant plus que tout sa femme et ses enfants sont évidemment à mettre en lien avec le quotidien épouvantable qu’il subit dans les tranchées pour justifier cet « agacement ». Il s’en excuse d’ailleurs quelques jours plus tard 18  :
« Quand je t’ai dit que je ne recevais pas beaucoup de tes lettres, je me suis mal exprimé et j’ai comme c’est mon habitude légèrement exagéré. J’en reçois pour ainsi dire tous les jours soit cinq par semaine et quand il m’en a manqué, c’était le fait du changement d’adresse. »
Gaston Olivier était plutôt gâté 19 , si l’on compare ce qui lui était envoyé avec ce que d’autres recevaient (c’est-à-dire pas grand-chose, voire rien du tout à cet instant de la guerre, avant que ne se généralisent les marraines de guerre). Il le savait sans doute, c’est pourquoi il fait ce « mea-culpa » à son épouse Berthe après lui avoir adressé les reproches évoqués ci-dessus.
La réception d’un courrier est donc source incommensurable de joie. Une lettre reçue de l’arrière, de compagnons du front, se délecte, se savoure, tel un délice invitant son lecteur à s’évader. La lecture d’une carte est un moment privilégié, une invitation à la rupture. Mais parfois la réponse reprend le dessus, et la triste réalité s’impose de nouveau :
« Mardi, le 13 octobre 1914
Ma petite sœurette,
Je viens de recevoir une lettre du Gabriel, elle date de vieux mais malgré ça elle m’a bien fait plaisir. Je l’ai lu couché sur la paille dans une grange. Je lui ai rendu réponse de même et j’écris cette carte d ans la même position. Pour le moment je ne suis pas trop à plaindre, c’est toujours le même travail depuis un mois. Les tranchées ça va mieux que sous les balles. Pourvu que ça dure. Je pense que vous travaillerez dur pour les semailles. Le temps se prête, tu as dû prendre des cornes dans les mains en arrachant les patates mais te plains pas la comparaison n’est pas en rapport avec la mienne et de bien d’autres.
Ton petit frère Louis*.
Dites-moi si la Marie a reçu quelque chose de son Toine. »
* Soldat de seconde classe versé dans le 333 ème RI, Louis Piot, ligérien natif de Belmont, fut tué à l’ennemi devant le Fort de Vaux, le 25 octobre 1916. Il avait trente ans. L’allusion au courrier de son frère Gabriel est ici dramatique sans qu’il ne le sache. Sergent au 30 ème RI et abbé dans la vie civile, il est en fait déjà décédé depuis quelques jours (le 25 septembre dans la Somme, à Foucancourt). La réponse de Louis ne trouvera donc pas son destinataire, et les nouvelles données à la sœur ne sont pas les bonnes…
La ligne de front n’avait évidemment pas le monopole de l’angoisse. Exposés en permanence au danger, les silences épistolaires de nos Poilus sont de très mauvais présages :
« Ecoche, le 29 Avril 1917
Cher Cyrille,
Je viens de recevoir ta dernière lettre datée du 24 ou tu me dis que vous aite en réserve à l’arrière. Il faudrait bien qu’il y laisse longtemps. Il doit en tomber. Il y en a plusieur ici qu’il y a longtemps qu’ils n’ont pas donner de leur nouvelles. Quand il passe quatre jours que je n’est rien reçu je suis dans les peines. Heureusement que tu n’est pas parésseux pour écrire que tu me donne souvent de tes nouvelles hélas bien tristes. Votre vie n’est guère agréable dans ce triste métier de malheur. (…)
Ta femme qui pense toujours à toi
Marie Ducruy »
Le silence des soldats s’expliquait par les circonstances de la guerre, et aussi par la difficulté à écrire. Les lettres étaient parfois rédigées, dans un abri de fortune, à la lueur d’une bougie soumise à bien des aléas. En témoignent ces deux autres extraits de cartes écrites par Louis Piot :
« Le 10-12-1914
Chers Parents,
Je fais réponse à votre du 1 er reçu avant-hier. Vous me dîtes que je ne vous écrit pas assez souvent. Croyez que ça ne va pas tout seul. Maintenant je suis assis sur la paille le dos au mur la carte s ur mon livret la bougie à moi serré entre deux pointes contre le mur car c’est par là sept heures. (…) »
« Dimanche 5/3/1916
Ça ne va pas comme à l’hôpital pour écrire je suis assis sur le foin dans la grange la carte s ur mes genoux la porte fermée pas de ciel ouvert dans le toit je n’y vois rien. (…) »
Cyrille, qui n’était « pas paresseux pour écrire », comme le lui fait remarquer sa femme Marie, avait lui aussi, comme tout soldat, la tâche compliquée en bien des circonstances :
(…) Je t’écris ces deux mots de lettre étant de passage à Paray. Nous sommes arrivés à minuit et nous restons jusqu’à quatre heures et demie ce matin dans les wagons. Comme nous ne pouvons pas trop dormir dans les wagons, nous sommes les uns sur les autres. Je t’écris ces quelques mots sur mes genoux. (…)
(partie Correspondance chronologique , lettre du 22 mai 1915)
(…) Dans le patelain où nous sommes aujourd’hui, les granges et remises où nous sommes sont monté avec de terre grasse et de paille et ont à peu près 4 à 5 centimètre d’épais, et sont tout en trou. Ca y fait aussi froid que dehors, voilà 2 à 3 jours il fait beaucoup froid où nous sommes. Il pleut souvent, j’ai un peu froid aux doigts en ce moment, c’est pourquoi j’écris mal. (…)
(partie Correspondance chronologique , lettre du 2 novembre 1915)

3) Les lettres de Cyrille Ducruy
Cyrille Ducruy avait une écriture très esthétique sur le plan graphique, qui la rendait aisément lisible. Il écrivait à peu près tous les trois jours à son épouse, entretenant également des correspondances avec d’autres membres de sa famille, mais aussi des amis de son village, dont certains étaient mobilisés comme lui. Il échangeait aussi avec des Poilus rencontrés sur le front. Il lui arrivait d’écrire chaque jour dans les périodes de profond ennui, de grande inactivité. Quand il était sous le feu, il écrivait à une fréquence moindre, mais ne laissait jamais une semaine sans donner de nouvelles. Son orthographe était relativement bonne pour sa condition d’agriculteur. Une éducation stricte dans une école religieuse explique en partie ce niveau assez élevé. Ceci étant, il était « fâché » avec les terminaisons des verbes quand il les conjuguait à la troisième personne du pluriel. De même, il ne respectait que rarement les accords du pluriel, que ce soit pour les adjectifs ou les participes passés. Il employait certains mots de patois, on relève quelques néologismes, et quelques mots mal orthographiés qu’il utilisait parfois, comme « pâtelain » ou « soulliers ». Mais son niveau est incomparable avec certains autres soldats, comme celui-ci par exemple, dont le témoignage a été publié 20  :
« (…) J’ai reçu votre laitre aujourd’hui qui m’a bien fait plaisirre de vous savoirre toujours en bonne santé. Le colli a Marthe ne m’a pas fais grand proffi. J’ai profité du Rhum et des biscuits. Mon sac a été antairré deux fois par les torpies, je suis été un peu égratigné, un peu a la figure et une posse à la tête. Je suis au repos au cuisinne. On va être relevé demain. Nous sommes encore trois a l’escoide. (…) »
Comme dans tout témoignage historique, par respect pour l’auteur et dans un souci d’authenticité, les textes sont évidemment retranscrits avec leur orthographe originale, quelles que soient les fautes qui jalonnent les courriers. En revanche, ont été ôtées de manière pratiquement systématique, les formules de politesse récurrentes qui se trouvent en début et en fin de lettre, afin d’éviter les répétitions et de préserver un caractère attrayant aux écrits. Concernant les fautes d’orthographe, cela prévaut également pour les courriers d’autres personnes joints en complément.
Après cette analyse formelle des écrits, consacrons quelques lignes à un commentaire relatif au fond du discours. En brillant ethnologue, Cyrille Ducruy rédigeait des lettres qui décrivaient son quotidien, tantôt par le biais du regard du soldat, tantôt par celui de l’agriculteur, avec en toile de fond, comme fil conducteur de son propos, l’esprit et le jugement d’un homme fondamentalement bon et juste. Ses analyses politiques, économiques et sociologiques sont bien souvent très pertinentes. Notre soldat écochois était un homme cultivé, qui lisait parfois plusieurs quotidiens dans la même journée. Pendant la guerre, il avait une parfaite connaissance des événements nationaux et internationaux qui se déclinaient au jour le jour. La plupart du temps, ses commentaires sont ceux d’un philosophe aguerri, ami du genre humain, pacifiste convaincu, révolté face à l’injustice et la barbarie. Ses textes sont souvent très à propos, couchant sur le papier parfois de manière poétique et littéraire des scènes de vie auxquelles il assistait, ou des avis partagés par le plus grand nombre.

4) Un témoin fiable
Cyrille Ducruy est un témoin particulièrement fiable dans l’évocation de la Grande Guerre. Ce qu’il relate coïncide pratiquement à chaque fois avec la réalité, tant au niveau des dates, qu’au niveau des faits. La presse, les témoignages de ses camarades, le journal de son régiment, ainsi que l’historique de son régiment le démontrent : ils corroborent la quasi-totalité des événements qu’il transcrit à son épouse. Ces cautions fondamentales crédibilisent son témoignage, que l’on peut considérer comme étant remarquable à tout point de vue. Ainsi, ses évocations relatives aux faits d’armes du 38 ème sont particulièrement exactes, que ce soit lors de la bataille du Fort de Vaux en mars 1916 ou pendant les affrontements d’août 1917 à la côte 304. Les lieux, les dates, les événements correspondent. Il en est de même avec la vie plus paisible des cantonnements, ou celle des secteurs plus calmes. Il évoque ainsi la politique de terre brûlée adoptées par les Allemands au printemps 1917 dans la région de l’Aisne, le froid terrible de l’hiver 1917, l’apparition des tirailleurs sénégalais aux côtés de son régiment, la mort du chef de bataillon Ducasse et du lieutenant Soury, l’explosion de l’usine d’armement de Moulins, … Pratiquement chaque situation évoquée peut se vérifier par une source ou par une autre. Les lettres qui suivent sont donc tout à fait fiables. Elles relatent une réalité perçue par un homme dont la vision des choses et la santé mentale sont solides, à l’inverse de certains autres témoignages parfois fantasques, travestis par les égos surdimensionnés de leurs auteurs, la folie qui s’est emparée de leurs esprits, le désarroi relatif à leurs conditions, ou la révolte animée par les sentiments d’injustice qu’ils éprouvaient.
I) Correspondance chronologique
La correspondance chronologique reflète le cours des événements dans les tranchées, à la caserne, mais aussi ce qui se passe à l’arrière. Les états d’âme de Cyrille Ducruy, comme tous ceux qui écrivaient du front, sont ainsi régulés par le temps qu’il fait, le positionnement dans les lignes, l’incertitude et la précarité qui planent sur leur quotidien. Il y a aussi les bonnes et les mauvaises nouvelles reçues du pays : l’évolution de la ferme, la vie du village, sans oublier la liste des camarades écochois morts au front, qui ne cesse de s’allonger. Cette partie épouse donc son parcours « au jour le jour ». Elle est assez équilibrée, puisque elle est découpée en quatre sous-parties plus ou moins équivalentes, tant au niveau du nombre de lettres, qu’au niveau de la répartition temporelle.

- La première sous-partie relate sa vie d’auxiliaire (août 1914 – septembre 1915).
- Les deux suivantes décrivent son expérience de soldat dans l’armée active (septembre 1915 – mars 1916 et mars 1916 – octobre 1917).
- La dernière concerne sa vie de blessé dans les hôpitaux (novembre 1917 – septembre 1918).

1) Auxiliaire dans le dépôt (Août 1914 - mai 1915)
1-1) Roanne, Loire (début août 14 - 9 février 15)
Roanne, le 10 août 14
Chère Marie
Je t’écris ces quelques lignes pour que tu sois pas en peine du tout. Je suis toujours à Roanne et je ne pense encore pas partir de bientôt. Sur la frontière, dans des compagnies du 298, il y avait beaucoup trop d’hommes. La mienne en avait 280 pendant que d’autre en avait 250, ceux qui étaient en trop ont été versés dans une compagnie de dépôt, et partiront quelques jours après les autres et même ne partiront peut-être pas si cela ne dure pas trop longtemps. Le capitaine de ma compagnie a d’abord envoyé à la compagnie de dépôt tous ceux qui n’avaient pas fait les manœuvres pendant leur service et leur 23 jours c’est marqué sur le livret et après il a demandé s’il y en avait pas qui avaient eu quelques maladies il n’y a pas trop longtemps et qui ne sois pas bien guéris. Je suis allé me présenter au capitaine et je lui ai raconter que j’avais été beaucoup malade et que je n’étais encore pas bien guérie. C’est un très bon capitaine, il a pris mon nom et il m’a versé à la compagnie de dépôt, nous prenons la garde à la gare de la ville et du Coteau, et à l’entrée de toutes les routes de la ville de Roanne le jour et la nuit nous devons arrêter toutes les automobiles, elles ne peuvent passer que si elles ont un papier du maire de leur pays signé du commissaire de police. Le 98 21 est parti dans la direction de l’est jeudi matin, le 298 va probablement partir demain matin mardi et il nous faut encore quelques jours, nous ne savons pas bien quand si la guerre ne dure pas longtemps peut-être que nous ne partirons pas. Il y en a beaucoup qui compte que la guerre sera terminée d’ici un mois, cela sera encore assez long. Vous savez que les Allemands sont battus, les Français sont entrés dans Mulhouse et ont pris la ville aux Allemands qui a 100 000 habitants. Ils occupent déjà toute l’Alsace et les Allemands ont déjà plus de 20 000 morts et les vivres leur manque déjà, ils seront bien vite au bout*. J’ai vu un Joseph de Villers il n’est pas encore habillé il est arrivé depuis lundi, tu me récriras comment vont les affaires je serai bien content de savoir des nouvelles de tous et j’envoie à tous bien le bonjour.
* Ces propos totalement erronés proviennent sans doute de la presse écrite. A cette époque, au tout début du conflit, les journaux étaient soumis à une censure importante. Les seules sources d’information dont disposait la presse se résumaient bien souvent aux simples communiqués officiels de l’armée française, qui tombaient chaque après-midi. Ceci explique donc les véritables sornettes 22 qui alimentaient les conversations et les courriers, comme celle que Cyrille nous relate ici.
Roanne, le 13 août 14
Chère Marie
Je t’écris quelques mots pour te donner de mes nouvelles et je voudrai bien en recevoir du pays. Je suis toujours à Roanne, Desroches est resté aussi avec moi, Vallet et Fouilland Emile et Tissier sont partis mardi soir dans l’est. Dessertine, gendre de Berthier qui est sorti de Coublanc est aussi avec moi, il m’a dit que vous avez fini de lever la moisson le même jour que Marcel et que vous étiez une trentaine. Ballandras de Mars, notre cousin me l’a aussi dit, il est dans ma compagnie aussi il y a encore Burnichon Jean-Pierre*, garçon de la maîtresse Sylvestre de Ci Joint, et Deville ancien domestique d’Auvolat, mais ils ne sont pas de la même compagnie, nous sommes environ 300 dans une compagnie. Dans quelques jours il en partira la moitié de nous autres, les autres attendront encore quelques jours à Roanne, je voudrai bien encore me trouver dans les derniers il y aura toujours moins de risque, la grande bataille doit se livrer en Belgique probablement cette semaine et les premiers jours de l’autre, il va en tomber des hommes ces jours ils s’arrangeront peut-être après cette grande bataille ou bien cela va durer longtemps. Dans la caserne où je suis il y en a deux qui se sont suicidés ces jours car ils avaient trop peur de partir. Il y en a un qui s’est pendu, et l’autre s’est enfoncé son couteau dans l’estomac, je me trouvais à côté dans le moment que cela est arrivé, il est mort peu après**. Pour m’écrire vous n’avez pas besoin d’affranchir les lettres pourvu qu’elle soit adressée à un militaire cela pendant tout le temps de la guerre, aussi bien que moi, seulement moi il faut que je fasse mettre le tampon de la compagnie ou bien que je mette un timbre. Pour la gamelle, il y a des moments que cela abonde bien tandis qu’il y a de moment que les derniers n’ont rien car il y a trop d’hommes et pas assez d’ordre, les premiers prêts prennent plus de leur part et à la fin ils en brouillent la moitié et les derniers n’ont souvent rien.
* A propos du destin de Jean-Pierre Burnichon voir la note de la lettre datée du 8 avril 1915 dans la partie Correspondance thématique , sous-partie Gestion de la ferme .
** Les automutilations, passibles de la peine de mort, commencèrent dès les premiers jours de la mobilisation. Ces passages à l’acte dramatiques décrits ici étaient encore peu fréquents. D’autres gestes heureusement plus légers sont consignés les premiers jours de guerre, comme par exemple ici, au sept août 23  :
« Pas d’incident de gare sinon les remarques du Major : plusieurs hommes se sont mutilés, qui l’index gauche d’un coup de serpe, qui le séton du mollet. Ils prétendent s’être blessés en nettoyant leurs armes. »
Entre ces deux plis de Cyrille rédigés les treize et quinze août, voici une missive de Marie écrite le quatorze.
« Ecoche, le 14 août 1914
Cher Cyrille,
Je n’ai pas pu te rendre réponse plus tôt. Nous avont battu a la machine hier jeudi. Je n’ai pas eu un moment de libre. Tout est rentrer a la maison. Aujourd’hui nous avont été chercher le Blou, mon père et moi. Le grain est monté au grenier pour le faire sécher. Il est tout humide. Nous ne l’avons pas mesurer mais ont an compte près de 60 décalitres. C’est mieux battue que l’année passée. Ont ne trouve rien dans la paille. C’est tes cousins l’Albert et l’Armel qui sont venue pour batre avec ton frère la soiré. Ton oncle l’épissier est venue et nous avont toute mener la paille et le grain. J’ai pris Buffin qui est venue passer quelques jours avec sa famille dans leur maison. Toutes les usines sont arrêter. Il est bien content de trouver du travail. Je lui est fait monter le grain. Ton frère ne pouvait pas revenir avant mardi. Il faut aussi qu’il mène sa récolte. Pour battre lundi prochain je ne pouvais pas attendre si longtemps. Le grain se serait abîmer dans les sacs. C’est avec plaisir que j’ai lue ta lettre. J’ai vue que tu n’est encore pas partie a Roanne. Tu es moins en danger que sur la frontière. Tu as bien fait de réclamer pour rester. Au moin tu n’as pas à faire de grande marche avec cette pareille chaleur. Si tu pouvait dire vraie, que ça ne durera pas mieux. Il se dit tellement d’affaire qui sont si tristes que je me demande souvent si nous nous revéront. Ta lettre d’hier ma reconsoler. Tu me récrira dès que tu pourra pour me dire comment ça va. Il faut joliment longtemps pour recevoir une lettre. Il faut trois et quatre jours avant de les recevoir. Nos lettres ont du se croiser en route. Je l’ai écris le même jours que j’ai reçu la première lettre. Tu ne m’en parle pas c’est que tu l’avais encore pas reçue. Je vais commencer à mener les vaches en champs à la Baise demain. Voilà huit jours qu’il fait tellement chaud qu’il n’y a plus rien à manger. C’est déjà sec. J’avais envie d’en faire couper un peut avant de les y mener, mais si ça continue ça sera bien vite ramasser, ça fera du travail de moin. Ton frère m’a dit qu’il viendra la semaine prochaine pour couper la Verchère. Pendant qu’il fait chaud, nous en profiterons pour le faire sécher. Il vaut mieux en faire un peut moin et qu’il soit bon. Tu voit tout va pour le mieux de mon côté. C’est a désirer que toi qu’il en soit de même. Et que bientôt nous nous revéront là. Au moins on sera plus heureux. Je ne tremblerait plus que tu parte d’un moment à l’autre sur la frontière, exposer a tout les dangers. Mon père a amener son lit, et ma mère est restée au bourg. Elle veut finir sa pièce qui est sur son métier est ensuite elle montera aussi. Ces deux jours elle a rester la pour m’aider et pour garder la Mélie. Elle devient toujours de plus en plus plaisante. Elle dit presque tout. Elle réclame encore souvent son papa. Nous allons tous bien pour le moment, et j’espère que tu en est aussi de même. Dit moi sur ta prochaine lettre si vous aite bien nourrie. Si ta bourse diminue il faut me le dire. Je t’enverrai aussitôt avec plaisir. Si tu revoie le cousin Joseph tu lui donneras bien le bonjour de notre part. Mes parents se joint à moi pour t’embrasser bien fort. Ton frère t’envoie aussi bien bonjour.
Ta femme qui pense toujours à toi.
Marie Ducruy »
Roanne, le 15 août 1914
Chère Marie,
Cela m’a bien fait plaisir de recevoir ta lettre avant-hier et de savoir que tout va bien et que la moisson a été levée habilement et en bon état. Comme j’avais changé de compagnie après la première adresse que je t’avais donné la lettre que tu m’as écrite a été directement dans la 18 ème compagnie qui était partie sur la frontière et ils l’on renvoyé dans la compagnie où je suis, elle a beaucoup fait de chemin mais elle ne s’est pas perdue quand même. La première moitié du régiment où je suis va probablement partir la semaine prochaine et l’autre moitié quelques jours après, je dois partir avec les derniers en attendant, il y aura moins de danger que si j’étais parti des premiers. Desroches et le garçon de la maîtresse partent aussi les derniers, Dessertine n’en sait encore rien. Les hommes qui ont quatre enfants et plus sont versés avec les hommes de 45 ans comme Marcel. Je crois que Sylvestre de Ci-joint doit s’en aller d’Ecoche aujourd’hui et il doit revenir dans quatre ou cinq jour pour passer le conseil de réforme et se faire réformer je ne sais pas pour quelle maladie, il ne m’en a pas parler ni moi je ne lui ai pas demander. Jusqu’à présent je ne suis pas trop mal je fais quelques corvées, je prends la garde de temps en temps, il y en a bien de plus malheureux pour le moment mais les journées sont bien longues quand même et surtout qu’on ne sait pas le temps qu’il faudra y rester, le Japon a aussi déclaré la guerre à l’Allemagne, tout tape sur l’Allemagne. La gamelle abondait bien les premiers jours mais voilà trois ou quatre jours, on ne mange pas seulement la moitié de son appétit, peut-être que cela ne durera pas. Quand t’aura le temps tu me récriras cela me fait beaucoup plaisir de recevoir de tes nouvelles et de savoir que tout va bien.
Permission à Ecoche entre le 16 août et le 5 septembre 1914
Roanne, le 6 septembre 1914
Chère Marie,
Je t’écris ces quelques mots pour que tu ne sois pas en peine de moi. Je me porte très bien et je souhaite bien que t’en sois de même ainsi que toute la famille. J’aurai eu le temps de partir si j’avais su le samedi, il y en a qui sont partis le jeudi, le vendredi et le samedi. Ceux qui sont arrivés le samedi n’ont pas mieux été punis que ceux qui sont arrivés le jeudi. J’aurai pu arracher des pommes de terre toute une journée si j’avais su. Dessertine* est parti dans la direction ennemie, le cousin Ballandras n’est pas encore parti, je ne sais pas si je partirai où si je partirai pas, c’est tout changé. Il y en a beaucoup qui ont écrit au ministre de la guerre qu’il en avait en permission pendant que les autres se battait c’est pourquoi on les as tous rappelés, il y a des jaloux de partout. Si je pars, je t’écrirai tout de suite, je ne sais encore rien de sûr. Le premier détachement qui est parti il y aura 4 semaines après demain où sont Tissier, Vallet et Fouilland ne se sont pas encore battus ils sont à présent dans le Nord. J’ai vu le cousin Alexandre à la gare à St Denis et il m’a dit qu’ils iront vous voir dès qu’ils pourront avec leur bicyclette tous les deux. En partant, mon oncle de la Serve** m’a payé les impôts qu’il nous devait. Je n’ai rien d’autres à te dire pour le moment. Je t’envoie bien le bonjour ainsi qu’à mon frère et toute la famille et embrasse la petite Mélie pour moi.
* Claude Dessertine, natif de Coublanc, appartenait au 98 ème régiment d’infanterie de Roanne. Il périt suite à des blessures de guerre le 14 octobre 1914 à l’ambulance 15 de Montdidier, dans la Somme, laissant seule son épouse Marie. Il meurt alors que son régiment est victime de l’affaire Chapelant 24 , un jeune sous-lieutenant rhodanien de vingt-trois ans injustement fusillé. Comme il était blessé à la jambe et qu’il ne tenait pas debout, il a été exécuté contre un arbre, ficelé à la verticale sur un brancard, pour avoir (soi disant) agité un mouchoir blanc alors que son unité était assaillie de toutes parts. C’était le 11 octobre 1914. Chapelant n’a jamais été réhabilité.
** La Serve est un petit hameau du village de Coublanc, situé à environ un kilomètre et demi de la ferme Ducruy. Cette partie de la famille paternelle de Cyrille Ducruy tenait l’épicerie du hameau.
Roanne, le 12 septembre 1914
Chère Marie,
(…) Je suis toujours à Roanne et j’y resterai probablement jusqu’à la fin de la guerre. J’ai appris que le fils de Boyer* notre voisin a été tué, il y en a peut-être bien d’autres aussi que l’on ne sait pas encore. Burnichon est toujours à Roanne avec moi. Les prisonniers allemands travaillent dans la caserne où je suis tous les jours. Ce sont de bons travailleurs. Si tu pouvais m’envoyer de tes nouvelles je serai bien content. J’espère que tu n’es pas seule, tu dois avoir beaucoup d’ennuis car voilà le travail qui arrive et le mauvais temps vient aussi. L’instituteur d’Ecoche** est dans la même compagnie que Burnichon. Hier, il y a eu un conseil de réforme, il y en a plus de 200 réformés, il y en a eu plusieurs de Belmont, et un d’Ecoche, le Perrier, cousin de Burnichon. On ne sait pas ce que la guerre peut durer. Si elle dure tout l’hiver, je trouverai bien le moyen de me faire réformer comme moi qui est maigre je n’ai qu’à me faire porter malade jusqu’à la fin. Tous les jours il en revient beaucoup qui sont tombés malades en route. A présent que voilà les mauvais jours, ceux qui sont partis coucher dehors il en reviendra autant de maladie que de blessés. Dans ma caserne il est plein d’estropiés qui reviennent tous les jours, beaucoup le sont pour leur vie, ce n’est pas beau à voir. Je termine ma lettre en t’embrassant bien fort chère Marie et la petite Mélie aussi et j’envoie bien le bonjour à tous, en attendant de vos nouvelles. Toujours la même adresse.
Cyrille
* La famille Boyer a perdu deux de ses enfants à la guerre. Cultivateur dans la ferme parentale voisine des Ducruy avec son frère Jean, Eugène est mort les premières semaines de la guerre, suite à de graves blessures, à l’hôpital de Bruyère dans les Vosges, le 5 septembre 1914. Célibataire, il avait 23 ans et appartenait au 11 ème bataillon de Chasseurs Alpins. Versé dans le 126 ème RI brivois, Jean fut tué à l’ennemi sept mois plus tard en plaine de Woëvre, entre Thiaucourt-Régneville et Fey-en-Haye, dans la Meurthe-et-Moselle. Sa femme Marie-Adélia demeura seule avec leur fils, Claude, 3 ans, et leur fille Marcelle, tout juste âgée d’un an. Dans ce conflit, plus de 600 000 femmes deviendront veuves de guerre, et 700 000 enfants seront orphelins de père.
** Concernant l’instituteur d’Ecoche, voir les lettres dans la partie Correspondance chronologique en dates du 13 octobre 1915 et du 7 novembre 1915.
« Ecoche, le 14 septembre
Cher Cyrille
C’est avec un grand étonnement que j’ai reçu ta lettre hier et aussi avec un grand plaisir que tu était encore à Roanne. Tout ces jours tout le monde disait que tu étais partit à l’ennemi depuis le 8. Il y a une femme je ne me rappelle plus de son nom elle a dit à ton frère qu’elle t’avait parler le lundi et que tu lui avais dit que tu partait le lendemain. Sur le moment je ne voulait pas y croire d’autant plus que sur ta lettre tu m’avait dit que tu m’écrirait dès que tu saurai que tu devrait partir. Mais à force de l’entendre dire j’avais fini par y croire. J’était vraiment ennuiée surtout en ce moment qu’il fait si vilain. Il doit en tomber des soldats. Je me figurait que tu était déjà mort ou blessé alors tu vois la bonne surprise que j’ai eu hier soir lorsque j’ai arrivé que j’ai reçue la lettre. (…)
Ta femme qui pense toujours à toi
Marie Ducruy »
Roanne, le 18 septembre
Chère Marie,
Je profite d’un moment que je suis tranquille pour t’envoyer de mes nouvelles. (…) Je suis toujours à Roanne mais nous avons quitté la caserne, qui a été transformée en hôpital pour mettre les blessés. Nous couchons les uns dans les écoles, moi je suis dans une usine. Nous sommes 5 à 600 hommes dans cette usine, c’est nous les plus mal logés, cette usine est un peu dans terre, c’est humide on aperçoit des lézards qui courent contre les murs. Les cabinets la cuisine et la chambre à coucher c’est tout dans le même appartement et il n’y a pas d’air ça sent mauvais. C’est une ancienne usine, les prisonniers allemands sont logés avec nous dans l’usine mais nous sommes encore plus bien que ceux qui sont sur la frontière, nous ne pouvons pas être bien logés, il y en a plus dans les casernes et nous sommes encore autour de 3000 à Roanne avec les bleus, et il en est encore beaucoup parti ces jours. Je n’ai pas grand nouveau à te dire pour le moment, en attendant d’en recevoir d’Ecoche. (…)
Roanne, le 2 octobre 1914
Chère Marie,
(…) Le cousin Joseph de Villers est proposé pour la réforme mais il n’y tient pas, il m’a dit qu’il veut demander qu’on le laisse dans l’auxiliaire parce que sa femme tire 25 sous par jour et lui il est nourri à Roanne et s’il était réformé complètement sa femme ne tirerait plus et il craint qu’ils n’aient rien à faire l’hiver. Il est trop lourd et moi au contraire je me suis fait porté malade et comme ça je ne montre pas d’être bien costo. Le major a fini par me proposer pour l’auxiliaire pour faiblesse, je voudrai bien me faire réformer puisque tu ne touches rien. Partout ailleurs les femmes touchent, j’entends raconter mes camarades il y en a qui payent beaucoup mieux d’impôt que nous et ils touchent tous. On ne devrait pas faire de préférence dans un moment pareil. Cela doit venir de ce que le canton de Belmont* n’est pas assez républicain, on ne peut pas être bien patriotique avec cela. Il faut attendre un mauvais hiver pour que le commerce marche car dans les villes les ressources commence à s’épuiser. Il faut voir ici quand l’heure de la soupe est arrivé il y a une foule d’enfants, de femmes et de vieillards qui viennent demander aux soldats s’ils ont un morceau de pain de reste, et le nombre augmente tous les jours. Il ne faut pas que mon frère s’étonne pour passer le conseil, il n’a qu’a bien marcher le jour avant de passer le conseil de façon à se faire un peu enfler son pied malade**, il sera sûr d’être réformé, il y en a plus de 600 qui vont passer le conseil ici lundi soit pour l’auxiliaire***, ou pour la réforme, et ils seront tous reconnu parce qu’il y en a trop. La moitié n’est même pas déshabillée, ils regardent seulement la note que le major a mis. (…)
* L’on fit une trouvaille intéressante dans cette charmante bourgade de canton il y a une vingtaine d’années. Dans l’église Saint-Christophe, une lettre écrite à l’intention de Notre-Dame du Perpétuel Secours était cachée entre la gravure et le cadre d’un tableau apporté à cet endroit en 1913. Rédigée par des épouses et des mères belmontoises de soldats, cette missive fut retrouvée en 1988 par madame Lecocq, aujourd’hui décédée. Artiste-peintre chargée de la réfection du tableau, elle fit cette étrange découverte et retranscrit la missive dont voici le contenu :
« Notre Dame du Perpétuel Secours, protégez nos maris, nos fils, renvoyez-nous les bientôt en bonne santé. Bonne Mère, ce sont vos enfants, cachez-les près de vous, que les ennemis ne leur fassent rien, et, nous vous serons toujours reconnaissantes. Nous espérons en vous pour nous les rendre et nous y comptons fermement, avec confiance. Protégez tous les soldats français, rendez-les victorieux et donnez-nous le courage pour supporter la séparation quelle qu’elle soit.
CLJC 25 »
** Le frère de Cyrille Ducruy a été victime d’un grave accident dans sa jeunesse. Alors qu’il abattait du bois de chauffe, il a été écrasé par le rebond d’un arbre qu’il venait de couper. Il en a gardé des séquelles qui l’ont rendu boiteux à vie et victime de terribles maux de dos.
*** Les hommes versés au Service Auxiliaire sont « atteints d’une infirmité relative sans que leur constitution générale soit douteuse », d’après la loi du 5 mars 1905. Ces hommes étaient affectés, selon leurs compétences, dans les nombreux services de l’arrière. Beaucoup d’entre eux finirent cependant par aller au front un jour ou l’autre.
Roanne, le 5 octobre 1914
Chère Marie,
Je t’écris pour te remercier du paquet que tu m’as envoyé par Grapeloup que j’ai reçu aujourd’hui lundi 5 octobre. Il a dû avoir du travail pour me trouver parce que ma compagnie est dans une usine d’apprêt sur un bout de la ville. Il y a 8 jours qu’elle y est, avant on était dans une école, on change tous les 5 à 6 jours d’endroits et moi à présent j’habite à l’hôpital 26 au lycée des garçons* à côté des Dames de France depuis avant-hier. J’ai trouvé une bonne place pourvu qu’on m’y laisse jusqu’à la fin. Je suis bien couché et bien nourri, il y a plus de 300 blessés dans l’hôpital où je suis, Menon d’Ecoche est aussi avec moi. Je n’ai pas pu voir Grapeloup quand il est venu j’étais parti à l’hôpital militaire pour passer le conseil de réforme. J’y suis rester toute la soirée, on était plus de 500, il y en a eu mieux de 300 réformés et les autres dans l’auxiliaire, j’aurai bien voulu voir Grapeloup mais je n’ai pas pu. J’ai reçu ta lettre le même jour que je t’écris la mienne qui m’a bien fait plaisir. Quand tout le travail sera fini d’ici au mois de novembre un jour qu’il ferait bien bon tu pourrais venir me voir si la guerre n’a pas l’air de s’arrêter. C’est probable que cela dure tout l’hiver, beaucoup disent que cette guerre finira faute d’hommes. Il y a un commissaire de Belmont, Mr Beluze, qui vient à Roanne tous les mardis et vendredis. Il vient tous les matins et repart le soir toutes les semaines. Il loge à l’hôtel de la Renaissance tout près d’où je suis, tu viendrais le matin et tu pourrais repartir le soir seulement. Il faudrait que je le sache et puis je demanderai la permission de la journée. Tu verras d’ici à la fin du mois si tu peux. Je termine en t’embrassant bien fort ainsi que la petite Mélie.
* Il s’agit actuellement du lycée Jean Puy. Voir une nouvelle fois Jean-Paul Nomade, Roanne et son lycée pendant la Grande Guerre , éditions Thoba’s, 2008. Voir également l’annexe photographique.
Permission à Ecoche entre le 6 et le 19 octobre 1914
Roanne, le 20 octobre 1914
Chère Marie,
Je t’écris pour te dire que je suis arrivé hier matin juste à 7 heures à Roanne et que tout a bien été. Il n’y a qu’une chose qui n’a pas bien été ce sont les souliers de la petite Mélie que je n’es pas pu t’envoyer. Cela m’a bien embêter. Quand nous sommes arrivés à Roanne, Grapeloup s’est arrêté 5 minutes avant d’arriver à l’hôpital où je suis. Mme Troncy et ma tante sont parti dans une rue à droite où demeure la fille de la Troncy. Et moi comme je n’avais pas de temps de reste, c’était l’heure de rentrer à l’hôpital, je suis parti en avant pour aller acheter une paire de souliers et les donner à Grapeloup quand il passerait. Je suis aller dans trois magasins, il y en avait pas un d’ouvert et j’étais déjà en retard. J’ai été obligé de rentrer sans revoir les autres. Si j’avais pu sortir un moment à midi je les aurait acheter et je les aurai porté à l’hôpital où loge Grapeloup. La soirée on m’a envoyé chercher un lit avec un camarade dans une rue et c’était à 3 heures et j’ai rencontré Mme Troncy et sa fille qui m’ont dit que Grapeloup était pas parti et qu’il était prêt à partir. Je suis vitement aller dans un magasin de chaussures et j’en ai acheter une paire. On me les a fait à 5 francs, on me les a laisser à 4 francs. Mais la marchande a mis un ballon avec les soulliers dans une boîte en carton pour amuser la petite Mélie. Je suis vite aller les porter à Grapeloup mais l’hôtelier où il loge m’a dit qu’il venait de partir et qu’il était aller à côté dans une rue prendre des marchandises. J’y suis aller et on m’a encore dit qu’il sortait de partir et je n’ai pas pu le trouver. J’étais vraiment en colère. J’ai pris n°23 elle aura les pieds chauds, ils sont fourrés, je chercherai si je trouve quelqu’un qui s’en aille dimanche, je parlerai à Déclas, il s’en va souvent. Si je trouve personne, je redescendrai 24 heures dans 15 jours pour les emporter. Si tu trouve quelqu’un qui vienne à Roanne tu leur dirai de venir le chercher.
Permission à Ecoche entre le 21 octobre et le 9 novembre 1914
Roanne, le 10 novembre 1914
Chère Marie,
Je t’écris pour te dire que je suis arrivé lundi à 6 heures et ¼ à Roanne, et que tout a bien été. Nous avons arrivé à Charlieu* à 5 heures moins 20. La voiture était prête à partir 5 minutes plus tard nous l’aurons manqué, on nous a pris 40 sous pour nous mener de Charlieu à Roanne. C’est un peu cher mais à pied nous aurions rentré en retard, nous étions 6 sur la voiture, 7 avec le voiturier. Hier soir il y a deux blessés qui sont morts et j’ai justement été nommé de garde la nuit pour en veiller un. Cela a mal tombé je n’avais déjà guère dormi la nuit avant. Il y en a encore un qui est presque mort, la fièvre typhoïde fait beaucoup de mal dans les hôpitaux. Il y en a beaucoup ici qui l’ont, la guerre amènera beaucoup de maladie. Tu as mis une grosse poire dans mon sac, t’aurai dû la garder pour la Mélie, ainsi que du chocolat. Je t’en remercie beaucoup. Je termine en t’embrassant bien. Bonjour à tous et à mon frère et ayez tous bien soin de vous.
* La petite ville médiévale de Charlieu est située à une quinzaine de kilomètres d’Ecoche, et à une vingtaine de kilomètres de Roanne.
Roanne, le 14 novembre 1914
Chère Marie,
Je t’écris ces quelques lignes pour te dire que si tu veux je pourrai peut-être avoir une dizaine de jours de permission. Ils en donnent beaucoup aux cultivateurs voilà quelques jours pour faire leurs semailles. Déclas s’en est aller pour dix jours. Seulement pour être plus sûr de l’avoir il faudrait que tu ailles faire faire un certificat au maire et faire marquer que je suis cultivateur, que j’ai des semences à faire et en effet les terres ne sont pas toutes semé, il y a la terre de Lacôte, et que ma femme est seule avec un petit enfant et son père âgé de 73 ans et est infirme. Si tu le fais faire, tu le feras le plus tôt possible parce que il faut que tout les permissionnaires soit rentré le 30 novembre, ça ne fait que 15 jours, il faut bien 5 jours avant le certificat soit venu, il reste que 10 jours. J’aurai le temps de couper du bois. Quand tu seras chez le Maire, tu attendras qu’il soit fait et tu le feras adresser à Mr le Médecin chef de l’Hôpital temporaire n°26 et tu la porteras à la poste tout de suite par crainte qu’il l’oublie. Je n’ai pas grand-chose à te dire pour le moment. Je termine en t’embrassant et donne bien le bonjour à tous.
Roanne, le 21 novembre 1914
Chère Marie,
Je pensais aller vous voir pour une dizaine de jours, je devais partir aujourd’hui par le train de midi, ma permission était signée. Et voilà que une heure avant de partir il est arrivé un ordre de laisser personne partir en permission parce que il y a trop de malade à présent et les infirmiers ne sont pas assez nombreux. C’est malheureux j’avais dix jours, et ce n’est pas ce qui m’aurait fait perdre ma place du tout, au contraire, ce soir on m’a mis infirmier dans une salle où il y a rien que des fièvres typhoïdes*. Je n’ai pas une minute et c’est très dangereux, ça se prend bien et si j’étais parti en permission on en aurait mis un autre à ma place, il en meurt tous les jours dans l’hôpital où je suis jusqu’à 2 et 3 par jour. Voilà quelque chose plus ça va, plus il y a de malades. C’est à souhaiter que cela finisse de bientôt. J’ai reçu de nouvelles de Marcel, il m’a écrit. Je termine en t’embrassant bien ainsi que la petite Mélie. (…)
* A propos de la fièvre typhoïde, voir les explications relatives à la note de la lettre du 22 octobre 1915 dans la partie Correspondance chronologique .
« Ecoche, le 14 décembre
Cher Cyrille
J’ai reçu ta lettre hier soir ou tu me dit que tu as passer le conseil de révision ça m’a étonné la dernière lettre que tu m’avais écris tu ne me parlais pas si tu repassait de bientôt mais ils t’ont laisser heureusement ton frère n’est pas pris aussi ni dans l’auxiliaire non plus. Je ne t’es pas écrit plus tôt je voulais être bien sur s’il était pris oui ou non je suis aller le voir samedi je ne l’ait pas trouver et il est venue hier la veiller est il me l’a dit que ça été bien juste que sans sa jambe qu’il y passait bien. Il m’a dit qu’il est maintenu que probable qu’il pourra passer la revue en attendant comme toi les mauvais jours passeront. A Coublanc sur 64 je crois il en ont pris que neuf. Ton ami le Benoit Défaye* de la Favrie est mort. Son mortuel est venue la semaine passée à Ecoche. Il y en a maintenant neuf c’est triste tout de même de voir tomber tant de monde sans ce qu’il en tombera peut-être encore. Vraiment tu as de la chance d’être encore ou tu est pourvu que tu y reste toujours. Tu as encore bien à faire mais au moins tu ne risque rien des balles ni tu ne couche pas dehors c’est déjà beaucoups. Je n’es pas grand choses a te dire pour le moment nous allons tous bien et je désire que tu en soit de même. Récris moi le plus souvent que tu pourra si tu pouvait avoir une permission pour noêl ou le jour de l’an ça nous ferait bien plaisir de se revoir il faudrait au moin quarante huit heures peut-être que tu les aura mais si tu peux avoir une permission comme quoi qu’elle soit prend là. En attendant de se voir de bientôt reçois nos bonnes amitiés de tous ainsi que ton frère il t’envoie bien le bonjour. Amélie envoie bien le gros mimi à son petit papa.
Ta femme qui pense toujours à toi.
Marie Ducruy
Je t’enverrai pas tes gand par la poste puisque tu crois avoir une permission. Tu les emportera je vois qu’il ne fait pas bien froid ça m’évitera de payer. »
* Benoît Defaye, était natif de Coublanc. Tombé le 19 octobre 1914 à Cuinchy dans le Pas-de-Calais, il était âgé de 28 ans. Versé dans le 256 ème RI de Chalon-sur-Saône, il fut tué à l’ennemi.
Roanne, le 20 décembre 1914
Chère Marie,
Je t’écris ces quelques mots pour te dire que j’ai reçu ta lettre mercredi dernier qui m’a bien fait plaisir de savoir que vous allez tous bien et que mon frère n’a pas été pris. Jusqu’à présent il n’a pas encore fait bien froid, je pense qu’il ne fera pas un mauvais hiver comme on le disait. Les bêtes doivent être bien dans le pré tellement il fait doux. Je compte m’en aller samedi prochain, j’avais demandé pour Noël mais il en avait trop qui avaient demandé pour Noël et je pourrai m’en aller que pour le dimanche. On ne donne que 24 heures de permission pour Noël et le jour de l’an. Je veux demander la permission de rentrer le lundi par le train de midi, ce serait moins embêtant que de partir à trois heures du matin. En attendant de se voir, je vous envoie à tous bien le bonjour.
Permission à Ecoche entre le 24 et le 28 décembre 1914
Roanne, le 29 décembre 1914
Chère Marie,
Je t’écris ces quelques lignes pour te dire que tout a bien été pendant mon voyage. Je suis arrivé 20 minutes avant que le train parte de St Denis car j’avais beaucoup marcher*. J’avais peur de le manquer. J’ai mis mon parapluie chez Vadon, ils m’ont dit qu’ils le donneront à la Tissier. Tu pourras aller le voir dimanche prochain. Hier soir, j’ai été voir à la caserne Verlé** pour voir le Léonard*** et je ne l’ai pas vu. Je ne sais pas où il loge. Tu as mis une tablette de chocolat dans ma valise, tu aurais dû le garder pour la petite et pour vous. Rien que mes deux fromages j’en ai pour quinze jours à trois semaines, il m’en faut pas beaucoup. J’ai perdu l’adresse de la belle sœur que j’avais emporté sur un bout de papier. Je ne pourrai pas lui écrire le jour de l’an. Je me rappelle du n° et du reste il y a rien que le nom de la rue que je me rappelle pas. Il n’est encore point venu de blessé, on en attend tous les jours. Voilà un mois et demi qu’il en est point venu à Roanne, mais ça ne tardera pas d’en venir. Il est parti un détachement de soldat hier et un avant-hier et il doit en repartir encore ces jours je ne sais pas combien. Je termine ma lettre en vous envoyant à tous le bonjour.
* La gare du village de Saint-Denis de Cabanne est située à une bonne dizaine de kilomètres d’Ecoche.
** La caserne Werlée (voir annexe photographique) abritait les régiments militaires roannais jusqu’en 1912.
*** Le Léonard est le fils de Philomène Burnichon, famille voisine des Ducruy. Il était marié à une institutrice du village (Marie-Louise). Sa sœur Céline était elle-même institutrice à Ecoche.
Roanne, le 1 er janvier 1915
Chère femme, parents et petite fille,
Je vous souhaite à tous une bonne et heureuse année et une parfaite santé et je souhaite que l’année 1915 nous amène la paix le plus tôt possible, afin de pouvoir retourner rester avec vous. J’ai envoyé une carte à l’Alexandre, une à la tante Déchavanne et une à mon frère. Si tu rencontre mes oncles ou tantes, tu leur souhaiteras la bonne année pour moi. Nous attendons 400 blessés qui doivent arriver dans la nuit du 1 au 2 Janvier. Nous aurons de quoi nous occuper après, Desroches va un peu mieux que la semaine dernière. Je termine ma courte lettre en vous embrassant tous. Ayez bien soin de vous.
Roanne, le 11 janvier 1915
Chère Marie,
Je profite d’un petit moment que j’ai ce soir pour t’écrire ces quelques lignes car si j’ai un peu tardé de t’écrire c’est que je n’ai pas eu le temps. On m’a donné un nouvel emploi, il est arrivé beaucoup de blessés et il est parti beaucoup d’infirmiers il y a quelques jours qui ne sont pas encore remplacés. Le travail qu’on m’a donné à faire il y en aurait bien pour deux. Depuis le réveil jusqu’à l’heure de me coucher je n’ai pas une minute et même je suis obligé de courir la moitié du temps. J’espère que ça ne durera pas longtemps comme ça. Je n’ai pas vu le Léonard, on m’a dit qu’il doit être à Moulins. Tu me l’écriras j’aurai bien voulu qu’il reste à Roanne. J’ai reçu une lettre d’Emile Vallet il y a quelques jours et il m’a demandé l’adresse de Destre. Je ne lui ai encore pas fait réponse car je veux lui donner l’adresse de Destre en même temps et il faut que je recherche la compagnie où il est, mais je n’ai pas pu sortir ces jours ça m’embête beaucoup. Dès que je pourrai sortir un moment j’irai voir à la caserne si je peux le trouver pour lui envoyer son adresse. Je suis en bonne santé et j’espère bien que vous en êtes tous de même. Je suis de garde cette nuit, je ne sais pas quand je pourrai m’en aller en permission, pas dimanche ni peut-être l’autre, il faut qu’il vienne de nouveaux auxiliaires. Je te récrirai dès que je pourrai. Je n’ai pas le temps de t’en dire plus long aujourd’hui. Ca me fait bien plaisir quand je vois de vos nouvelles, car c’est une vraie prison que d’être enfermé comme je suis voilà quelques jours.
« Escapade » à Ecoche le 7 février 1915
Roanne, le 8 février 1915
Chère Marie
Je te dirai que mon voyage s’est très bien passé quand nous sommes arrivés à la gare de St Denis. Nous y avons trouvé le Léonard qui repartait aussi à Roanne. Il était venu le samedi soir de Belmont ça nous a surpris car Plasse qui reste à côté de lui ne l’avait pas vu. Il n’avait pas sorti du dimanche. Il a été fatigué c’est pourquoi on l’a renvoyé de Clermont à Roanne. On lui a donné un bon emploi aujourd’hui, il sera bien car son emploi n’est pas pénible. Nous sommes arrivés à onze heures et demi à Roanne, Plasse, le Léonard et moi. Nous avons couché tous les trois sur la même paillasse, la nuit à ma compagnie personne ne s’est aperçu que je suis parti le dimanche mais j’ai bien fait de rentrer lundi matin car il est venu un ordre ce matin que je dois partir demain matin à Clermont. Je suis versé à la 13 ème section d’infirmiers ainsi que tous mes camarades qui étaient avec moi à l’hôpital et qui ont aussi été relevé. On va nous habiller à Clermont et nous ne savons pas où ce qu’ils vont nous envoyer après, soit dans les hôpitaux, d’autres sur le front comme brancardiers ou infirmiers. Je te réécrirai demain ou après demain pour te donner ma nouvelle adresse pour que tu puisses me réécrire. Je ne peux pas te la donner je la sais pas tant que je ne serai pas arrivé à Clermont et j’y resterai peut-être deux à trois jours ou peut-être une quinzaine de jours. J’ai bien fait de m’en aller hier car je ne sais pas quand je pourrai m’en aller à présent. J’aurai été bien content de rester à Roanne à présent que le Léonard y est, ça m’aurait fait une compagnie. Peut-être qu’on pourrait m’y renvoyer car il faudra beaucoup d’infirmiers de plus à Roanne, ils préparent 400 lits de plus. Tu ne m’écriras pas tant que je ne t’aurai pas donner ma nouvelle adresse, la lettre se perdrait. En attendant le plaisir de pouvoir se voir. (…)
1-2) Clermont, Puy-de-Dôme (9 février - 24 février 15)
Clermont, le 10 février 1915
Chère Marie,
Je t’écris ces quelques mots pour t’annoncer mon arrivée à Clermont hier soir. On m’a mis aux magasins général, je vais commencer à y aller demain matin, ce ne sera pas trop embêtant à ce que l’on m’a dit. Il y a que le couchage et la nourriture qui ne sont pas bien bon, je suis avec Tournegand. On nous a dit aujourd’hui que les cultivateurs qui se muniront d’un certificat du maire de leur commune pour prouver qu’ils ont du travail chez eux pourront avoir 15 jours de permission. Tu m’en feras faire un ce serait préférable que j’attende un mois mais pendant qu’ils sont décidés d’en donner je préfère la demander à présent par crainte de ne pas l’avoir plus tard. Tu me l’enverras dès que tu pourras. Je ne t’en dis pas plus long pour le moment, si je reçois un certificat on pourra se voir d’ici la fin du mois. (…)
Clermont, le 19 février 1915
Chère Marie,
J’ai un peu retardé pour t’écrire. Je voulais savoir une décision d’une nouvelle visite qu’on nous a fait passer hier et beaucoup d’auxiliaires ont encore été versés au service armé mais moi je crois qu’on m’a encore laissé dans l’auxiliaire encore cette fois. Je n’en suis pas très sûr car je n’ai pas vu la note mais d’après ce que le major a dit quand j’ai passé je dois très probablement être maintenu dans l’auxiliaire. Je le saurai sûr d’ici à lundi parce que ceux qui sont proposés pour la réforme repasseront tous la visite lundi prochain. Tournegand est proposé pour la réforme, il a bien de la chance. Je voudrai bien qu’on me renvoie aussi mais encore bien heureux qu’on me laisse dans l’auxiliaire j’y serai encore pour deux mois jusqu’au mois de mai et peut-être jusqu’à la fin de la guerre c’est avec un grand plaisir que j’ai reçu ta lettre que tu me dis que tu vas toucher l’allocation pour toi et la petite Mélie. Je te remercie beaucoup du certificat que tu m’as envoyé. Je n’ai fait ma demande rien que aujourd’hui. Je ne suis pas sûr si je l’aurai, si je l’ai ce sera dans le courant de la semaine prochaine. Je te récrirai lundi prochain. Tu m’as demandé sur ta lettre si j’ai besoin d’argent. Si je m’en vais d’ici 8 à 10 jours il ne faut pas m’en envoyer. Quand j’en aurai besoin je te l’écrirai, j’en dépense mieux qu’à Roanne car on est très mal à Clermont. Je travaille au magasin général, si tu voyais les provisions qu’on amène tous les jours dans ce magasin qui est dix fois plus grand qu’une usine. C’est tout des provisions pour la guerre. Il y a une bande de voitures et de grandes autos qui amène des caisses de 100 kilos, 200 kilos et 250 kilos du matin au soir. C’est nous qui déchargerons tout ça. Rien que des béquilles, voilà quatre jours que nous en avons déchargé près de 20 000. Pour que toute la marchandise qu’on amène s’emploie il faut qu’il en tombe des hommes. J’ai reçu une lettre de Emile Vallet hier et il me dit qu’il en voit des cruelles. (…)
1-3) Le Puy, Haute-Loire (24 février - 20 mai 1915)
Le Puy, le 25 février 1915
Chère Marie,
(…) J’ai attendu pour t’écrire parce que j’avais demandé ma permission et j’attendai tous les jours de partir et au lieu d’aller à Ecoche on m’a fait partir hier mercredi au Puy au 86 ème d’infanterie dans la Haute-Loire ainsi que tous ceux qui étaient parti de Roanne avec moi. Le Joseph de Villers doit être chez lui à moins qu’il ait voulu rester. J’ai envoyé ma photographie à l’Alexandre* et il m’a fait réponse. J’ai reçu sa lettre avant-hier. Il m’a envoyé un mandat de 15 francs. Tu m’en enverras point j’ai encore 26 à 27 francs. Quand j’en aurai besoin je te l’écrirai. Tu m’écriras le plus tôt que tu pourras et tu me diras si tu as touché quelque chose, et tu me donneras l’adresse de Fouilland. Tu me récriras de suite parce que on pourrait nous renvoyé peut-être encore ailleurs. (…)
* Alexandre Buchet est le frère de Marie Ducruy. C’était un riche industriel lyonnais. Il possédait une usine de cuivre, et fabriquait également des armements de guerre. Avec son épouse Thérèse (voir annexe photographique) qu’il rencontra à Lyon, ils furent ensuite ruinés par les emprunts russes.
Le Puy, le 17 mars 1915
Chère Marie,
(…) Voilà quelques jours ici il fait un temps superbe. Si j’avais pu m’en aller en permission je pourrai faire du travail car il doit aussi faire bon à Ecoche. A la compagnie je balaie les escaliers, les couloirs et la cour et on me fait laver du linge. J’aimerai bien mieux qu’on m’envoie planter des pommes de terre que de faire ce travail. Comme tu vois le temps passe et toujours on est pas plus avancé. C’est bien rare que ce soit terminé pour les foins. Je suis bien content encore d’avoir mon frère pas loin de toi. Il t’aiderait bien et puis tu lui aideras aussi quand tu pourras tu as aussi bien de la chance d’avoir ta mère et ton père avec toi car t’aurai bien à faire avec la petite et ton travail si ça vient à durer tout l’été. Il faut avoir bien soin de vous, que ça ne vous arrive rien et aussi bien soin de la petite Mélie car il y a en ce moment une épidémie de fièvre scarlatine qui sévit à Roanne et à Charlieu. On nous a averti avant-hier que ceux qui sont de ces villes il ne leur sera accordé aucune permission ainsi que plusieurs autres villes. (…)
Le Puy, le 19 mars 1915
Chère Marie,
(…) Je leur coûte bien mieux que je leurs rends pas service, voilà un mois surtout. Dans toutes les compagnies il y a encore des auxiliaires en trop malgré qu’ils en ont beaucoup renvoyé ces jours passés. Ils pourraient bien renvoyer encore la moitié des auxiliaires qu’il y a encore dans les compagnies il en resterait suffisamment pour faire les corvées. Je suis bien étonné que le Lancier* ne t’as encore pas payer, ce n’est pas la peine de travailler toute sa vie pour devenir si pauvre. Tu as bien fait d’aller lui demander je pense bien qu’il te les apportera à présent surtout si sa femme était présente quand tu y as été car elle vaut mieux que lui. J’ai été aussi bien surpris d’apprendre que Delorme** est disparu. Il pourrait peut-être être prisonnier, ce serait bien malheureux pour sa femme s’il était mort. D’ici que la guerre soit finie je crois qu’il va en manquer à l’appel car dans le mois d’avril et de mai ça va marcher fort. Si au moins ça pouvait être la fin de cette guerre, que de misère il veut y avoir après. Quand tu me récriras tu me marqueras si le foin abonde et puis si la petite Tourie a un veau, on doit bien le trouver à présent, les prés doivent commencer à verdir. Il fait plus chaud qu’au Puy, ici ils sont encore tout rôti. Le pays ne vaut pas Ecoche, il s’en manque et puis c’est un vrai trou, on ne voit absolument rien, on est entouré dans les montagnes. Il n’y a que les dimanches la soirée qu’on peut aller se promener un peu et on ne peut pas dépasser les octrois sous peine de prison. Il y a pas moyen d’aller à la campagne, au Puy la discipline est très sévère. Les punis regorge en prison, pour un rien on vous met en prison. La semaine dernière, il y en a un qui est parti chez lui le samedi et il est rentré le lundi. Quarante-huit heures sans permission il n’avait pas pu en avoir et il devait partir les jours après au feu. Il a été signalé manquant pendant qu’il était parti et on l’a condamné ces jours à 2 ans de travaux forcés pour avoir été embrassé sa famille avant de partir sur le front. Il ne fait pas bon se faire pincer. Je termine en vous embrassant tous bien.
* Le Lancier était un agriculteur qui tenait un bistrot sur les hauteurs du village. Il recevait le dimanche pour le pot de rouge, en attirant les clients avec son élevage de cochons qui pouvaient dépasser les 400 kilos.
** Célestin Delorme a été fait prisonnier pendant l’hiver 1915. Ce fut aussi le cas de Maximin Chalumet, tout comme lui écochois. Boulanger de son état incorporé au 17 ème régiment d’infanterie d’Epinal, il a été capturé par les Allemands en août 1914. Il demeura prisonnier pendant toute la guerre au très dur camp de Lechfeld, en Allemagne. Il mourut d’une maladie contractée en captivité la veille de l’Armistice, le 10 novembre 1918 au lazarett de Freising, en Bavière, non loin de Munich.
Le Puy, le 23 mars 1915
Chère Marie,
(…) Je suis toujours employé à faire des corvées. Le temps me dure beaucoup et c’est bien rare que je puisse avoir une permission agricole. Ils veulent en donner qu’aux territoriaux. Si je peux pas m’en aller tu en planteras pas si grand car ça te donnerai trop de travail. Tu sèmeras plus grand de troki* et puis la terre du But peut-être que le Glaude à Mercier** demanderai pas mieux que de semer les pommes de terre à moitié pour cette année seulement tu pourrai fournir le fumier et chacun la moitié de la semence. Ca te sortirai un peu de travail. Il en resterai assez pour vous occuper. Il vaut bien mieux avoir un peu moins de bénéfice pour cette année que de te faire mal, les accidents sont si vite arrivés. Il y a déjà assez de malheurs comme cela. Il y a aussi quand les vaches vont faire leur veau ce sera aussi embêtant, tu pourras aller chercher le Glaude à Mercier. Si mon frère n’est pas là-haut pour la Tourie il faut espérer que la guerre sera terminée et que je serai à la maison. En tous les cas comme tu le vois ça ne va pas vite pour le moment. Si l’Italie ne vient pas nous aider ce n’est pas près d’être fini. Pendant que je suis en train de t’écrire cette lettre on vient de m’apporter la caisse que tu m’envoie avec une lettre en même temps et je t’en remercie beaucoup. Je ne pensais pas que ça aurait tant coûté, j’en ai pour un moment. Ce ne sera pas la peine de m’en envoyer, tu me dis que la petite Amélie a voulu goûter mon saucisson. Il faut continuer à en avoir bien soin et ne rien épargner pour qu’elle grandisse vite et qu’elle continue à être de bonne tenue comme elle a été jusqu’à présent. Je voudrais bien pouvoir m’en aller voir la petite Mélie mais pour 48 heures j’aurai juste une demie journée à rester à la maison. Et puis c’est très difficile d’avoir des 48 heures. J’attendrai encore quelques temps pour voir comment vont aller les affaires. Si je voyais venir la fin de la guerre j’attendrai bien que ce soit fini pour m’en aller. Si ça n’a pas l’air de se terminer d’ici à la fin avril j’essayerai d’en demander une comme tu me dis sur ta lettre, je vois que tu ne veux pas être en retard pour planter les pommes de terre. Je t’ai dit sur cette lettre que tu pourrai t’arranger avec Mercier pour la terre du But. Tu feras comme tu voudras ça te donne bien du travail si tu y garde tout. Je pense qu’il fait meilleur à Ecoche qu’au Puy. Voilà quelques jours la bise est très forte et très froide car les montagnes autour du Puy sont encore toutes blanches de neige. Je n’ai pas besoin de linge pour le moment, j’ai le temps, je lave tout mon linge, ce n’est si bien lavé que si c’était toi et puis je n’ai que de l’eau froide. Mais ça fait bien quand même. (…)
* Le troki signifie maïs en patois.
** Le Glaude à Mercier était un grand conteur d’histoires à dormir debout. Joyeux luron, il tenait une modeste ferme non loin de la famille Ducruy.
Le Puy, le 28 mars 1915
Chère Marie,
(…) Aujourd’hui dimanche, il tombe de l’eau toute la journée au Puy. Il y avait près de 3 semaines qu’il en était point tombé. Ils n’ont donné de permissions agricoles à personne au 86 ème , mais je veux essayer d’en demander une les premiers jours de cette semaine à mon capitaine. Je suis bien plus sûr de me faire engueuler que d’en avoir une mais tant pis ça ne coûte rien de demander. Je crois qu’au commencement d’avril je vais probablement changer encore une fois de pays, ma compagnie doit s’en aller à St Germain, ça se trouve dans le département du Puy de Dôme à une quinzaine de kilomètres de Clermont-Ferrand. Je ne sais pas bien juste le jour qu’on doit y aller. Je crois que ce sera pas avant le 12 avril. Quand tu m’écriras, tu mettras toujours la même adresse. Si je me trouvais parti les lettres suivent la compagnie aussitôt qu’on partira, je t’enverrai ma nouvelle adresse. Cette semaine il y a eu une foire au Puy qui a duré 3 jours. Le premier jour, c’était foire de chevaux et les 2 derniers jours il y avait toutes sortes de bestiaux. Mais cette année, il y avait très peu de bêtes contre les autres années si tu voyais comme il y a des vilaines vaches dans ce pays elles sont toute noire ou rouge petite et aussi maigres les unes que les autres. Les vaches de 200 francs sont plus rares au Puy que celles de 600 francs dans nos pays. C’est la plus vilaine race qu’on puisse trouver et puis l’herbage est mauvais. Il y a de la différence avec les prés de chez nous. Vous devez bien être occupés à présent car voilà le moment des pommes de terre, et puis il fait bon. De la caserne où je suis tous ces jours j’aperçois des paysans qui sont en train de labourer leur champ. Je suis logé à côté de la statue de la Ste Vierge qui est très élevée au milieu de la ville et on aperçoit bien autour de la ville. Quand je les vois labourer ça me rend malade de me voir enfermer à ne rien faire pendant que j’aurai aussi tant de travail chez moi. Si l’on voyait venir la fin on prendrait mieux patience mais quand est-ce que cela finira ? Quand tu m’écriras tu me diras si mon cousin Grapeloup est venu en permission et puis si le Marcel va mieux. Ils renvoient les blessés qui sont dans les dépôts qui ne peuvent plus servir pour débarrasser les dépôts qui sont encombrés. Peut-être qu’il va s’en aller s’il ne va pas mieux. (…)
Le Puy, le 30 mars 1915
Chère Marie,
J’ai reçu ta lettre hier soir qui m’a fait plaisir de savoir que vous êtes tous en bonne santé et de voir comme vous êtes en avance pour planter les pommes de terre. Tu fais bien de prendre Buchet* pour aider à planter les pommes de terre. Le peu qu’il fasse il ne coûte rien et puis il est pas loin quand tu auras du besoin il sera là tout de suite.

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