TAREK AZIZ

TAREK AZIZ

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208 pages
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Description

Se laissant aller à la confidence, Tarek Aziz lève ici un pan sur ses souvenirs et son action politique. Considéré par les uns comme un des meilleurs diplomates du monde arabe et par les autres comme l'alibi chrétien de Saddam Hussein, quels sont, en fait, ses liens avec ce dernier ? ce livre d'entretiens s'attache à faire revivre, en filigrane, tout un pays et une région, en donnant la parole à l'un de ses dirigeants les plus troublants.

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Publié par
Ajouté le 01 mars 2000
Nombre de lectures 58
EAN13 9782296409576
Langue Français
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T arek Aziz
Le diplomate de Saddam Hussein

Collection Des hommes et des conflits dirigée par Patrick Denaud et Béatrice Bouvet

Déjà parus

Algérie: FIS, sa direction parle, Patrick DENAUD, 1998 Kosovo: naissance d'une lutte armée UCK, Patrick DENAUD, Valérie PRAS, 1999. Kosovo: les batailles de l'information, Raymond CLARINARD, Julien COLLETTE, 1999.

@ L'Harmattan, 2000 ISBN: 2-7384-9020-4

Collection Des Hommes et des Conflits

Béatrice Bouvet Patrick Denaud

T arek Aziz
Le diplomate de Saddam Hussein

L'Harmattan 5-7, rue de l'Ecole-Polytechnique 75005 Paris - FRANCE

L'Harmattan Inc 55, rue Saint-Jacques Montréal (Qc) - Canada H2Y IK9

Du même auteur, Patrick Denaud Kalaripayat, Budo Editions, 1995 FIS, sa direction parle, Editions l'Harmattan, 1997 Les arts martiaux, Editions PUF, 1998 Kosovo, naissance d'une lutte armée, UÇK, Editions l'Harmattan 1999

Ftemerciements Nous tenons à remercier, pour leur collaboration et leurs conseils: Chazi Fayçal Hussein, Monayed Ibrahim pour sa relecture et ses avis: Patrick Citton pour sa contribution: Claude Cheysson

" Ne

donnez pas dans r abstrait,

voyez les hommes" Bernanos

AVERTISSEMENT

Monsieur Tarek Aziz a eu connaissance avant cette publication des textes relatifs aux différents entretiens que nous avons eus. Il n'a formulé aucune remarque, ni sur le fond, ni sur la forme.

SOMMAIRE

Introduction..

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o.op 15

Première partie: L'enfance
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L'itinéraire politique
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P 23 p 25

Une jeunesse révolutionnaire L'idéologue du Baas d'Irak
Les débuts de la diplomatie: l'unité manquée avec la Syrie Premiers pas sur la scène internationale: la guerre Iran-Irak
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..p 33
p 37

0

P 43 op51
p 53 p 61 p 63 p 64 p 66

La réconciliation avec l'Egypte et la "trahison" de Moubarak
Ombres sur la décision d'envahir le Koweït.. Les mystères de la fin de la guerre du Golfe Des regrets Monsieur le Ministre ? Un nouvel ennemi: l'UNSCOM France-Irak: des relations tumultueuses

Deuxième partie: L'homme
"Saddam Hussein, mon compagnon, mon dirigeant"..p 69

Dictateur ou patriarche Chercher le diable Le métier de diplomate La voix de l'Irak Tarek le Chrétien
Fidélité au baasisme Troisième partie: Une crise sans fin

p 71 p 75 p 76 p 78 p 80
P 81

L'embargo
Discussions pour une sortie de crise Pendant ce temps, les bombardements continuent..

P 89
p 107 p 112

Quatrième partie: Réflexions sur l'ordre mondial
Irak et Yougoslavie: les deux parias p 115

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p 133

.P 145
P 153 P 156

L'intégrisme Les Kurdes d'Irak

Le fédéralisme Les relations avec les pays voisins Questions de politique intemationale Conclusion Annexes Chronologie des crises Le Conseil de sécurité de l'ONU
Résolutions du Conseil de Sécurité

P 158 p 164 p 168 p 175

p 177 p 183
p 187

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Les intellectuels analysent le fonctionnement des ordres internationaux, les hommes d'Etat les bâtissent.. Et il existe une grande différence entre la perspective d'un analyste et celle d'un homme d'Etat. L'analyste peut choisir le problème qu'il souhaite étudier, alors que les problèmes que doit résoudre l'homme d'Etat lui sont imposés. L'analyste est maître du temps qui lui faut pour parvenir à une conclusion nette; l'homme d'Etat est soumis en permanence à une course contre la montre. L'analyste ne courre aucun risque. Si ses conclusions se révèlent fausses, il aura toujours la possibilité d'écrire un autre traité. L'homme d'Etat n'a droit qu'à une seule réponse, ses erreurs sont irrattrapables. L'analyste a tous les éléments en main, on le jugera sur sa puissance intellectuelle. L'homme d'Etat doit agir à partir d'estimations impossibles à vérifier au moment où il les formule; l'histoire le jugera sur la perspicacité avec laquelle il aura géré le changement inévitable, et surtout réussi à préserver la paix. Aussi l'examen des solutions inventées par les hommes d'Etat pour régler l'ordre internatiQnal -ce qui a marché ou échoué, et pourquoi-n'est-il pas un point final, mais peut-être le début de la compréhension de la diplomatie contemporaine. Henry Kissinger.

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Introduction
Bagdad, le 14 juillet, jour de notre arrivée. Le champagne coule à la résidence de l'ambassadeur de France pour la fête nationale. Je retrouve le Bagdad des expatriés que j'ai connu il y a une quinzaine d'années, les fêtes, les rumeurs, les petites histoires. Rien n'a changé pour les étrangers vivant en Irak. Sauf que le voyage jusqu'à Bagdad relève aujourd'hui de l'expédition: se rendre d'abord jusqu'à Amman, puis emprunter la vaste route à six voies jusqu'à Bagdad: des centaines de kilomètres de bitume qui traversent le désert de Syrie; terrible monotonie, terrible ennui sous une chaleur accablante. Parfois, on a le temps de voir une voiture encastrée sous un camion, le conducteur s'est endormi, pas de secours, la vie s'arrête dans ce désert sans que personne ne s'en soucie. Première réalité de l'embargo qui touche l'Irak depuis maintenant neuf ans, Bagdad n'est plus accessible par avion. Les rues de la capitale grouillent de vie. J'avais vécu à Bagdad durant la guerre contre l'Iran. Rien ne semble, en apparence, avoir changé dans la cité, hormis les voitures qui maintenant sont devenues des épaves roulantes, avec le fil de fer comme seule pièce de rechange...hormis tous ces gens qui nous regardent, follement curieux, du plus loin qu'on peut nous apercevoir. Hormis la tension énorme qui se fait vite pesante, celle de tout un peuple tendu à chaque instant dans l'effort de survivre. Et cet enfant fou qui nous suit partout, toujours, malgré les gens qui le chassent. Dans la rue Saadoun, les Champs Elysées de Bagdad, les galeries marchandes sont fermées, noircies par la poussière. Quelques enseignes témoignent encore de l'époque glorieuse de la prospérité, et de l'âge d'or du non alignement: l'immense centre du tourisme 15

yougoslave tombe en ruine, symbole d'un pays qui n'existe plus. Sur les étals, les marchandises s'accumulent: vieilles semelles, ficelles, clous rouillés,...Certains souks sont plus sinistrés que d'autres. Le marché des animaux n'est plus que l'ombre de lui-même. Dans l'obscurité des galeries, les boutiques forment des trous noirs béants. Quelques serins, deux chiots pelés, quelques chèvres, un couple de canards attachés dans la poussière, témoignent des campagnes faméliques qui entourent la ville. Pourtant le vendredi, jour férié, la fête foraine bat son plein au centre de Bagdad. La grande roue tourne. Les familles se promènent tranquillement. Devant les manèges rafistolés, on fait la queue. Tout est presque normal. J'admire ce peuple qui, après dix ans de guerre avec l'Iran, la guerre du Golfe et neuf années d'embargo, trouve le courage de continuer à vivre, ou à survivre. La fierté le tient debout. "Regardez mon gazon et ces fleurs. Je voulais le transformer en potager pour nous nourrir, y planter des légumes. Mon fils n'a pas voulu. Qu'auraient pensé les voisins ?" nous raconte l'habitante d'un quartier résidentiel. L'embargo est un acte de guerre terrible, qui détruit toutes les structures d'un pays, et déchire le tissu social. Toutes les infrastructures se détériorent. Plusieurs heures par jour il n'y a pas d'électricité et d'eau potable au robinet. Aujourd'hui, on ne parle plus en dinars mais en papiers. Un kilo de viande vaut vingt papiers, soit vingt billets de deux cent cinquante dinars, en tout cinq mille dinars, alors que le salaire moyen d'un fonctionnaire est de l'ordre de sept mille cinq cents dinars soiL.trente papiers. Un dollar s'échange deux mille dinars. Les calculs des technocrates de l'ONU, dans le cadre de l'accord "pétrole contre nourriture", qui raisonnent en kilo calories nécessaires à chaque individu pour vivre biologiquement, n'ont guère de sens. Le peuple irakien vit aujourd'hui de combines, de petits trafics, pour parvenir à se nourrir 16

correctement. Dans les rues de Bagdad, on croise des êtres à la dérive: des enfants abandonnés, des mendiants, des prostituées. Dès que l'on s'écarte des avenues principales, la misère noire se donne à voir, celle des enfants fouillant les tas d'ordures et des hommes qui ont réussi à se soûler. Sur les campus universitaires, la prostitution se développe pour améliorer l'ordinaire, chose impensable il y a encore quelques années. Une Française, mariée à un Irakien et vivant à Bagdad depuis des années, nous racontera que dans les familles modestes, les enfants prennent le petit déjeuner un jour sur deux. La situation sanitaire empire de jour en jour. TIy a maintenant dans les hôpitaux un étage réservé aux malades contagieux atteints du choléra. Des milliers de bébés décèdent faute de soins. Les agressions et la criminalité se développent. L'analphabétisme progresse...agonie d'un peuple, d'un pays, dans une indifférence générale. L'embargo qui devait, selon les Américains, viser le régime de Saddam Hussein, sanctionne en réalité tout un peuple et ne change rien à la réalité politique du pays. On assiste à un nouvel engouement pour la religion. L'homme de la rue se raccroche à son dirigeant. "Après lui, ce sera un bain de sang" nous dit-on: connivence objective d'un peuple avec le pouvoir politique. Le peuple critique le régime, mais il en prend sa défense face à l'attitude occidentale: c'est ce paradoxe qui permet au régime de se maintenir face aux épreuves imposées par les Etats-Unis. Aujourd'hui les "mesures"- la résolution 687 ne comporte nul part le terme de sanctions- infligées par l'ONU, bafouent les droits de l'Homme en Irak de façon inacceptable. Une mini guerre supportable et subtilement dosée se déroule actuellement en Irak: banalisation des bombardements (qui restent dans la limite du raisonnable tout en étant réguliers), silence du Conseil de sécurité de l'ONU, Etats arabes divisés, et peu d'échos dans la presse internationale. 17

Nulle part dans la charte de l'ONU il n'est écrit que l'organisation a le droit d'affamer un peuple et d'avoir un pouvoir de police en imposant des sanctions. Rappelons que le pacte international sur les droits économiques et sociaux, signé en 1966, ainsi que la convention de Genève, signée en 1949, affirment que le droit international, en aucun cas, ne peut être utilisé pour affamer une population. Il y a déjà eu des pays soumis à l'embargo, l'Afrique du sud, du temps de l'apartheid, la Rhodésie et, plus récemment, la Yougoslavie. Mais jamais il n'a été appliqué de façon aussi stricte, avec des procédures draconiennes. Le comité des sanctions qui contrôle les importations irakiennes, prend ses décisions à l'unanimité. Les dossiers traînent, et la partie irakienne n'a aucun droit de regard. Les décisions sont parfois cocasses. On peut citer l'exemple des crayons à papier, interdits d'importation, à cause de leur mine de graphite qui peut entrer dans la fabrication des matières nucléaires. La gestion du dossier irakien par l'ONU est passé d'une logique d'application du droit à une logique de châtiment. TIest affligeant de constater qu'aujourd'hui, alors que l'on vient de célébrer le cinquantième anniversaire de la Déclaration des droits de l'Homme, qui énonce dans son article 25 que "toute personne a droit à un niveau de vie suffisant pour assurer sa santé, son bien-être et celui de sa famille, notamment pour l'alimentation, l'habillement, le logement, les soins médicaux ainsi que les services sociaux nécessaires", l'ONU bafoue ces mêmes droits. L'organisation, conçue en 1945, a sérieusement besoin de se réformer, alors que la Guerre froide est terminée et qu'il n'y a plus de contrepoids face aux Etats-Unis. Système opaque, résultats médiocres, caisses vides, l'ONU ou le "machin" dont parlait De Gaulle, cumule aujourd'hui les défauts. TIest donc impératif qu'elle se dote de nouvelles règles si, dans les décennies à venir, elle veut rester 18

crédible et respectée, ou simplement continuer d'exister. Diverses idées sont couramment avancées, comme l'augmentation du nombre des pays membres permanents au Conseil de sécurité. Limité à cinq, il n'a pas évolué depuis 1945. Il peut paraître étonnant que des pays comme l'Inde, puissance nucléaire de plus d'un milliard d'habitants, l'Allemagne ou le Japon, ces géants économiques, en soient exclus. Le sommet du millénaire, qui doit avoir lieu en 2 000, pourrait être l'occasion de penser aux réformes souhaitables. Nous sommes à Bagdad pour interviewer Tarek Aziz. Il restera probablement un des personnages les plus fascinants de la scène arabe de ces trente dernières années. Chrétien dans un pays arabe, diplomate d'une nation perpétuellement en guerre, esthète raffiné au pays de Satan, négociateur à la verve brutale, les paradoxes qui le caractérisent entretiennent un mystère auquel s'ajoute l'importance de son action diplomatique internationale. Depuis sa nomination au poste de ministre des Affaires étrangères de l'Irak en 1983, il a guerroyé sur tous les fronts et non des moindres: retournement de l'orientation pro-iranienne des soviétiques pendant la guerre avec l'Iran, soutien Français, interminables négociations onusiennes, deux guerres, un embargo. S'il n'est plus le ministre des Affaires étrangères depuis la guerre du Golfe -poste occupé aujourd'hui par Mohamed Saïd Al Sahaf-, il reste, en tant que vice-premier ministre, le véritable artisan de la politique étrangère de l'Irak. Membre du Conseil de la Révolution, il est le dernier représentant des jeunes révolutionnaires baasistes qui s'emparèrent du pouvoir irakien en 1968. Les épithètes ne manquent pas pour qualifier ce vieux grognard, à l'élégance austère. Tour à tour "alibi chrétien de Saddam", "face souriante du 19

régime", otage ou dernier rempart, l'homme attire et fascine, par son intelligence et sa personnalité. Une chose est sûre: Tarek Aziz, s'il est l'intime de Saddam Hussein, n'a jamais été, dans ses fonctions officielles, que le messager du Président et l'interprète de la position irakienne, dans des limites étroites. D'où une habileté dialecticienne, pour justifier et rationaliser des décisions qui ont surpris plus d'un diplomate. Evgueni Primakov, ancien conseiller du Président Gorbatchev pour le Moyen orient, le qualifiera de "postier", se déplaçant pour transmettre des messages et sans aucune marge de manoeuvre. Nous avons voulu en savoir un peu plus. Dès le lendemain de notre arrivée à Bagdad, Tarek Aziz était prêt à nous recevoir, dans son bureau au bord du Tigre. Nous entrons sans formalité dans le grand immeuble de briques rouges. Les procédures de sécurité sont minimes. Apparemment, l'homme ne craint pas pour sa vie. Après quelques minutes d'attente nous sommes introduits dans un large bureau, derrière une porte capitonnée de cuir. Tarek Aziz est là, qui nous attend debout. Il est petit et massif, en saharienne kaki impeccable, un Cohiba éteint entre les doigts. Il nous recevra ainsi plusieurs soirs, selon un rituel qui se répétera avec la régularité d'une horloge. Les rendez-vous serons fixés à dix neuf heures trente, et dureront deux ou trois heures. Après les dix premières minutes, un majordome entrera pour nous servir une décoction de citron, dans des verres sans anse, ainsi qu'un verre d'eau fraîche, régulièrement changé pour ne pas tiédir dans la fournaise qui règne à Bagdad au mois de juillet. Les Irakiens eux-mêmes savent peu de chose sur lui. L'homme est discret, et toute sa famille se tient à l'écart de 20

la société bagdadi. Dans un microcosme où tout se sait, aucun bruit ne court le concernant. On sait juste qu'il vit simplement, dans une maison d'un quartier bourgeois. Il a quatre enfants sans histoire, ainsi que six petits-enfants.
Nous avons voulu faire le portrait d'un homme, à un moment précis de sa vie et de sa carrière. Nous l'avons laissé s'exprimer sur son passé, son engagement et son travail, en essayant d'en retirer toutes les informations susceptibles de dépeindre une crise, une mentalité, un système de gouvernement. Derrière l'histoire d'un homme, nous avons voulu donner la parole à un pays, aujourd'hui paria, et dont nul ne sait ce qu'il deviendra. Nous n'avons rien retranché des contradictions exprimées par Tarek Aziz, et nous avons laissé certains passages de "langue de bois" (les plus courts possibles 0, sachant que sur certains sujets, il lui est totalement impossible de s'exprimer autrement. D'abord roide et solennel, Tarek Aziz se détendra au fur et à mesure des entretiens, pour nous livrer ses réflexions sur les sujets qui ont rempli sa vie : le pouvoir, la diplomatie, le Baas, la dictature.

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