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Tunisie

De
288 pages
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Ajouté le : 01 janvier 1992
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EAN13 : 9782296261389
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TUNISIE , LES CHEMINS VERS L'INDEPENDANCE
(1945-1956)

Collection "Histoire et perspectives méditerranéennes" dirigée par Jean-Paul Chagnollaud Dans le cadre de cette collection, créée en 1985, les éditions L'Hannattan se proposent de publier un ensemble de travaux concernant le monde méditerranéen des origines à nos jours. Derniers ouvrages parus:
Paul Sebag, Tunis au XVIIe siècle, une cité barbaresque aux temps de la cause. Antigone Moutchtouris, La culture populaire en Grèce pendant les années 40-45. Abderrahim Larnchichi, Islam et contestation au Maghreb. Yvelise Bernard, L'Orient au XVIe siècle. Salem Chaker, Berbères aujourd' hui. Dahbia Abrous, L' honneur face au travail des femmes en Algérie. Daniel Jemma-Gouzon, Villages de l'Aurès archives de pierres.

Vincent Lagardère, Le vendredi de Zalldga. Fouad Benseddik, Syndicalisme et politique au Maroc. Abdellah Ben Mlih, Structures politiques du Maroc colonial. Yvette Katan, Oudja, une ville frontière du Maroc. Musulmans, Juifs et Chrétiens en milieu colonial. Paul Sebag, Histoire des juifs de Tunisie. Yveline Bernard, Jean Palerne, D'Alexandrie à Istanbul, Pérégrinations dans l'Empire ottoman 1581-1583 Alain Quella-Villéger, La politique méditerranéenne de la France (18701923), un témoin: Pierre Loti. Semih Vaner (sous la direction de), Modernisation autoritaire en Turquie et en Iran. Jean-Claude Zeltner, Tripoli, Carrefour de l'Europe et des pays du Tchad, 1500-1795

-

Ce livre est tiré de la thèse de doctorat d'Etat en Histoire que j'ai soutenue en mai 1990 à l'Université de Nice. La thèse n'a pas été intégralement reproduite ici et peut être consultée à la bibliothèque de l'Université de Nice et au Centre de la Méditerranée moderne et contemporaine.

@ L'Harmattan, 1992 ISBN: 2-7384-1238-6

Samya EL MÉCHA T

TUNISIE LES CHEMINS VERS , L'INDEPENDANCE
(1945-1956)

Préface de André NOUSCHI

Editions L'Harmattan 5-7, rue de l'Ecole Polytechnique 75005 Paris

A la mémoire de mon père trop tôt disparu
« Tu es d mes pensées comme aux vivants le pain ».

A ma mère aux inépuisables ressources d'affection et d'indulgence et qui encourage toutes mes initiatives.

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PRÉFACE

L'Université de Tunis n'en fInit pas de nous étonner; il n'y a pas d'année sans une publication ou une étude originale; et de ce point de vue, l'histoire contemporaine est bien servie. Les talents abondent; parmi eux, l'un des tout derniers est Samya El Méchat qui n'a pas hésité à s'attaquer au très difficile problème des rapports entre le Néo-Destour dirigé par Habib Bourguiba et les grandes puissances, de 1945 à l'indépendance. C'est un problème délicat, car, on le sait, la thèse de la France était que ses difficultés avec les Néo-Destouriens ne regardaient qu'elle, et à l'ONU, elle déniait aux Etats qui s'inquiétaient de la situation le droit d'exprimer leurs opinions et leurs critiques. Cependant, le Néo-Destour réussira à se faire entendre, paradoxalement, par les grandes puissances qui réglaient la vie de l'ONU à l'époque. Samya El Méchat a réussi à reconstituer cette histoire apparemment simple, en réalité subtile et complexe, grâce à une recherche minutieuse dans les différents dépôts d'archives, ceux de France, mais surtout ceux de Washington, Londres et Le Caire, au siège de la Ligue Arabe. Les informations recueillies par Samya El Méchat soulignent différents points: 1) Le Néo-Destour a su, malgré ses dissensions et des clivages mener une action persévérante sur le plan international, tant à l'ONU qu'auprès des différentes capitales des différentes grandes puissances; 2) Malgré la politique ouvertement favorable de Moscou à la décolonisation, le Néo-Destour s'est toujours tenu à distance du bloc soviétique; 3) La Ligue Arabe, aussi paradoxal qu'il y paraisse, n'a pratiquement eu aucune effIcacité aux yeux du Néo-Destour ; 4) En revanche, Paris n'a jamais pu ignorer l'action de Washington et de Londres (surtout celle de Washington). Samya El Méchat a réussi à décrire avec pertinence les jeux et manœuvres du Néo-Destour qui a su agir avec efficacité, même si Bourguiba était éloigné de la scène politique: d'abord parce que la relation entre lui et le parti n'a jamais été interrompue; ensuite parce que le sens politique de Bourguiba s'est imposé à tous. Le livre de Samya El Méchat me confirme dans certaines opinions: dans le monde universitaire méditerranéen, les Tunisiens peuvent soutenir la comparaisons avec les universités les plus renommées; leur sens aigu de l'histoire s'étend

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jusqu'à l'histoire de notre temps. Le plus étonnant, sans doute, pour Samya El Méchat est que cette recherche difficile sur une question très contemporaine est l'œuvre d'une fort jeune femme; ce paradoxe est peut-être le symbole de la Tunisie d'aujourd'hui.
André NOUSCHI Professeur Emérite de l'Université de Nice.

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A V ANT-PROPOS

Le point de départ de ce travail a été l'analyse des rapports entre le nationalisme tunisien et la Ligue des Etats arabes de 1945 à 1956. Ainsi, en effet, il est possible de suivre précisément le cheminement par lequel la Ligue arabe s'est « emparée» de la question tunisienne et plus généralement des problèmes d'Afrique du Nord. C'est le fonctionnement même du système que s'est donné la Ligue arabe - système construit autour de l'unité de la Nation arabe - qui est visé. L'analyse de cette politique, haut lieu de conflits théoriques et politiques, aboutit à une radiographie nécessairement complexe tant du fait de la multitude des données que de la difficulté des questions nord-africaines. Mises en perspective, les différentes composantes doivent permettre de saisir dans sa complexité ce qu'il en est de la politique nord-africaine de la Ligue arabe. La Ligue arabe constitue la première organisation regroupant des Etats arabes souverains et indépendants. Cette création établit un postulat, celui de la solidarité arabe. En effet, la fondation de la Ligue arabe, le 22 mars 1945, apparait aux yeux des nationalistes tunisiens comme l'avènement d'une ère nouvelle. fis s'efforcent de croire que le mouvement tunisien ne pourrait s'épanouir et s'imposer de façon significative à la France que sous l'égide de la Ligue arabe. Cependant, le mythe du panarabisme a longtemps obscurci l'histoire réelle des rapports Ligue arabe-nationalisme tunisien. Référence, ce mythe a suscité des représentations fausses et illusoires. Mais, paradoxalement, c'est par ce biais que les Tunisiens affirment leur entrée sur la scène internationale. C'est en ce sens que l'analyse de la politique internationale des nationalistes tunisiens, qui inclut aussi bien les relations franco-tunisiennes que l'attitude de la Ligue arabe, est indispensable. Eclairer avec la documentation disponible les ressorts de la pensée et de l'action de toutes les parties en présence, c'est-à -dire la Ligue arabe, les partis nationalistes tunisiens, la France, mais aussi la Grande-Bretagne, les Etats-Unis, les Nations unies - trois données qu'il faut prendre en compte - est donc l'objet de cette étude étant entendu que ce but ne pourra être définitivement atteint qu'avec l'ouverture et la publication de la totalité des archives de la Ligue arabe au Caire ainsi que des archives du Quai d'Orsay sur le Moyen-Orient. Reste,

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bien entendu, les témoignages des militants, mais si leur sincérité n'est pas en cause, ils manquent évidemment de l'objectivité nécessaire. L'évocation des rapports du nationalisme tunisien avec la Ligue arabe est aussi celle du processus qui a conduit la Tunisie à l'indépendance. Nous ne voulons pas dire que l'appui de la Ligue arabe a été décisif mais, comme le montre notre étude, la nature de cet appui a incité les chefs nationalistes à prendre des décisions majeures: recours à l'ONU, à la lutte armée, ou aux négociations avec la France, à l'établissement de nouveaux liens de solidarité avec l'Asie, et de rapports avec les puissances occidentales - nourrissant ainsi les suspicions de la France à l'égard de la Grande-Bretagne et des Etats-Unis. Ce mouvement de suspicion générale, relayé et amplifié par la presse française, ne doit pas étonner, eu égard aux rancœurs accumulées contre la « perfide Albion ». La France était convaincue que seul l'accord d'une puissance européenne telle que la Grande-Bretagne pouvait encourager la Ligue arabe à entreprendre une action sérieuse en Afrique du Nord. Pourtant, l'intérêt de la Ligue arabe, c'est le Proche-Orient, le problème palestinien, et enfin les relations avec les puissances occidentales. Car, si la Ligue arabe manifesta son intérêt, qui s'articule sur une communauté linguistique et non sur des particularités religieuses, à la question tunisienne, ses prises de position demeuraient prudentes et ne laissaient pas prévoir un soutien ferme de sa part. Ce qui frappe dans l'élaboration de ce travail, c'est l'envoi continuel de messages de modération et de prudence de la Ligue arabe aux nationalistes tunisiens. A la faiblesse de l'appui de la Ligue arabe, il faut ajouter l'impossibilité pour les nationalistes d'Afrique du Nord de s'unir; il apparut donc que l'incarnation, même partielle, de l'idéal nationaliste dans la charte du Bureau du Maghreb arabe ou du Comité de Libération, allait retarder une action politlque en profondeur. En conséquence, la réorganisation du mouvement tunisien autour de l'idée de Front national pour contrer d'éventuelles décisions anti-nationalistes et la recherche d'appuis en Asie, en Europe et aux Etats-Unis parurent plus rentables aux yeux des nationalistes tunisiens, en particulier au néo-destour.
.

Nous nous sommes efforcée de décrire la politique de la Ligue arabe à

l'égard de la question tunisienne, en tenant compte des différents aspects. Car, il y a les rapports directs, les interférences des puissances occidentales et surtout l'évolution de la situation sur le terrain et la politique de la France. Avec le recul, on peut être surpris de l'absence d'engagement de la Ligue arabe , ou bien de l'insuffisance d'une politique de la Ligue arabe écartelée entre arabisme et intérêt des Etats membres. Pourquoi la Ligue arabe n'a-t-elle pas discerné l'urgence de la question tunisienne? Pourquoi cette insuffisance au plan politique? Pourquoi les nationalistes tunisiens ont-ils eu recours aux puissances occidentales et aux Nations unies pour « faire plier» la France? C'est à ces questions que nous

avons essayé de répondre, étant entendu que la « stratégie occidentale» des
nationalistes tunisiens découle de l'attitude de retrait de la Ligue arabe. Notre étude nous a fait voguer de la Ligue arabe aux Nations unies en passant par les Etats-Unis et par les relations entre les nationalistes tunisiens et la France dont nous avons tenté de cerner la réalité complexe. Ainsi, nous avons pu tracer les contours et les limites de la politique de la Ligue arabe, qui a suscité malgré tout les appréhensions de la France ou de la Résidence. Derrière les proclamations de solidarité de la Ligue arabe et des Etats membres, nous avons

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pu voir que la discontinuité de leur appui a confirmé la dimension nationale du mouvement d'indépendance tunisien. TInous a fallu ensuite faire ce même travail pour les Etats arabes soumis aux lois de la conjoncture internationale et aux rivalités interarabes. Dans cet effort, nous avons cherché à discerner les fondements de cette politique incertaine, car notre préoccupation nous a amenée à analyser l'attitude de la Ligue arabe et des puissances occidentales, la stratégie du mouvement tunisien, ainsi que la politique de la France et à étudier l'interpénétration de ces différents facteurs. Pour réaliser cette étude, nous nous sommes appuyée sur les archives du Quai d'Orsay, du Foreign Office, du Département d'Etat et enfm sur celles de la Ligue arabe. Ensuite, nous avons utilisé des archives privées dont la pièce maîtresse est la lettre de Bourguiba à Farhat Abbas (Juillet 1946). Enfin, nous avons consulté les presses tunisienne, française et égyptienne. Ces journaux nous ont surtout permis d'évaluer le degré d'engagement de la Ligue arabe et des Etats membres. Qu'il me soit permis ici de remercier tout particulièrement MM. H. Chérif, R. Driss, J. Matar, A. Nouschi, A. Temimi et T. Slim qui m'ont aidée à réaliser ce travail, et pour certains d'entre eux de multiples manières.

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1. LA RECHERCHE

D'ALLIÉS

DANS LE MONDE ARABE (1945-1947)

Bourguiba au Caire (Avril1945) L'annonce de la fondation1 de la Ligue arabe avait assurément soulevé un immense enthousiasme panni les milieux nationalistes tunisiens. fi s'agissait là d'un événement extraordinaire. Dès lors, une présence dans la capitale égyptienne, qui se voulait également celle du panarabisme, s'imposait, et rallier les Arabes à la cause du Maghreb était d'autant plus nécessaire que la France, appuyée par le reste de l'Occident, n'envisageait aucun changement. En effet, la préservation du lien définitif unissant la France à l'Afrique du Nord était son principal objectif. Le néo-destour avait compris que la politique suivie en Tunisie par la IV. République ne différait guère de celle du temps de Vichy ou presque: les lois d'exception étaient toujours en vigueur, l'état de siège pennanent. Les libertés étaient restreintes sinon jugulées, les partis tunisiens n'étaient pas reconnus. Bref, la machine répressive était toujours prête à entrer en action et le gouvernement français se retranchait derrière la solution du statu quo. C'est dans ce cadre marqué par un net raidissement de la Résidence générale que Bourguiba quitta la Tunisie pour l'Egypte. La seule issue, la seule réponse à cette situation était celle du départ. Bourguiba n'avait, ne voyait aucune autre alternative. Dès la fin de 1944, alors que les négociations interarabes étaient en cours, Bourguiba avait envisagé de partir pour l'Egypte. fi avait dépêché des émissaires auprès des milieux tunisiens d'Egypte. En décembre 1944, quatre Tunisiens furent arrêtés alors qu'ils étaient en route pour le Caire et selon le résident Mast
1. A propos de la genèse de la Ligue arabe, voir FO Minutes-Eden TaIks-Novembre 1943 (F0371f34963), minutes de la Chambre des Communes-Février 1945 (F03711E1906), et A. Gomaâ : The foundation of the League of Arab States-Wartime diplomacy and inter-arab politics 1941 to 1945.

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« ils reconnaissent avoir pris contact avec Bourguiba... Illes a chargés d'aller voir Doolittle et El Kheder Houssine, pour les entretenir d'un voyage clandestin qu'il projette... »2. Si l'on en juge par les décisions de la Résidence générale de janvier 1945 « verrouillage» des frontières et contrôle de tous les moyens de transpon -, cette perspective était un sujet sérieux de préoccupation. Peine perdue. Bourguiba, en accord avec le Bureau politique, parvint à déjouer la surveillance de la Résidence générale et à prendre de coun le vieux-destour. Une dizaine de jours après son départ de Sfax, le 26 mars 1945, le bruit s'était répandu à Tunis que Bourguiba avait réussi à rejoindre Le Caire à bord d'un avion américain. Cette information réveilla chez les autorités du protectorat un vieux réflexe: celui de la préservation des possessions coloniales de toute ingérence extérieure. La France aimait, en effet, se sentir puissante et seule maftresse du destin de son empire, et, effrayée par la perspective d'une contribution anglo-saxonne, elle avait une vague perception du « danger» du regroupement des nationalistes tunisiens au Caire et de leur influence sur le mouvement. La Résidence générale n'avait pas décrypté les véritables enjeux et les conséquences de l'installation de Bourguiba en Egypte, qui parvint à créer avec les militants réfugiés à Madrid un noyau, une sone de direction extérieure. Le résident général Mast craignait en priorité l'intervention personnelle de H. Doolittle, consul des Etats-Unis à Alexandrie. On peut lire dans une note de Mast, destinée au représentant de la France au Caire : « Doolittle pouvait aider Bourguiba en Egypte en lui facilitant son séjour et en assurant sa correspondance avec les dirigeants du destour à Tunis par la voie du
consulat des Etats-Unis dans cette ville...
»3

fi fallait donc barrer la route à tous ceux qui comptaient aider Bourguiba. Pounant, Mast ajouta dans une note adressée à Bidault:
«

... Les

consuls

des Etats-Unis

et de Grande-Bretagne

à Tunis m'ont

confié que,

sollicités à différentes reprises, ils ont toujours refusé de faciliter le départ du chef nationaliste pour Le Caire. Brenan lui a même fait connaître que les autorités d'occupation s'opposeraient à son entrée en Tripolitaine s'il n'était pas muni
d'un passeport en règle...
»4

fi est, en effet, établi que seules les collectes organisées au profit de la caisse du néo-destour et la vente de quelques biens avaient rendu possible le dépan de Bourguiba. Mais la Résidence demeura inquiète, car elle soupçonnait Bourguiba de vouloir participer à la Conférence de San Francisco en se joignant à l'une des délégations des Etats arabes. Le Caire serait donc une étape sur la route de San Francisco. L'appréciation était exacte mais elle négligeait un aspect imponant : pour la majorité des délégués, il était prématuré de se prononcer sur le fond des
2. Note de Mast au Ministre des Affaires élrangères G. Bidault; 15.01.1945-1868 B. 3. Mai 1945-1868 B. 4. 18.5.1945/14-21...

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questions coloniales. Et de fait, le projet égyptien, pourtant modéré, plaçant les territoires sous mandat sous le régime de trusteeship, fut rejeté. Pour sa part, le vieux-destour, toujours en lutte de croissance avec le néodestour, s'employa à dénoncer l'erreur de Bourguiba. S. Farhat, président de la commission exécutive, estima que ce départ était contraire aux intérêts de la Tunisie. Le vieux-destour lui contesta le titre de leader national et de représentant du nationaliste tunisien. Dans la déclaration de C. Khallady, pointait un sentiment d'exapération car,
«

...La position de Bourguiba serait juridiquement très délicate. Les autorités

françaises seraient en droit de l'accuser de complot contre la sûreté extérieure de l'Etat. D'après les textes en vigueur, aucun Tunisien ne peut traiter avec une autorité étrangère de questions concernant le statut politique de la Tunisie sans la présence d'un représentant du gouvernement français... »s.

Exaspéré, le vieux-destour mit singulièrement l'accent sur le concept de souveraineté protégée, mais son opposition pesa modestement sur l'évolution des événements. Ce n'est pas du vieux-destour que pouvait venir le danger et le néodestour ne parut pas vouloir entrer en conflit avec lui. C'est en Egypte que Bourguiba dut affronter de sérieux problèmes. Mal accueilli par les autorités égyptiennes à son arrivée le 26 avril 1945, il fut appréhendé par une force de police et mis en état d'arrestation durant trois jours à Dhabaa. S. Ben Youssef confirma le fait au consul britannique à Tunis, « ... je l'interrompis une première fois pour lui dire que si H. Bourguiba était retrouvé avec des papiers périmés, il serait ramené à la frontière. Il m'avoua qu'en Egypte, Bourguiba fut froidement accueilli et arrêté, le gouvernement
égyptien étant bien disposé à l'égard de la France...
»6

Seul El Kheder Houssine intervint en faveur de sa libération tandis que Azzam Pacha parvenait à lui obtenir une autorisation de séjour en Egypte7. Le gouvernement égyptien avait interdit à Bourguiba toute activité politique. Cette décision rassura la France mais elle ne favorisait pas ses projets car, outre la modicité des sommes qu'il recevait par l'intermédiaire « d'un service anglais» ou de commerçants tunisiens établis en Egypte, il fut mal accueilli par les nordAfricains du Caire. Ils avaient vu en lui un rival à la tête du mouvements anti-français dont ils avaient jusqu'ici le monopole. F. Wartilani fut le plus redoutable. Mais on peut se demander si ces divergences n'avaient pas été exacerbées par l'action française. Il est peu vraisemblable que les Français soient restés passifs; nous possédons toutefois peu d'éléments pour étudier cette action et les différentes manœuvres d'infiltration.
5. Réunion de la commission exécutive -16.4.1945/1868 B. 6. F03711E10826-Note à E. Bevin -6.9.1945. La législation militaire égyptienne l'incarcération immédiate de toute personne entrant clandestinement sur son territoire. 7. Note au min. des A-E.19.5.1945/ 14-21...

prévoyait

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Mais, au Caire, Bourguiba ne renonça pas au double langage. Il n'avait pas complètement désespéré de la France. Il s'imposa à la Ligue arabe et aux milieux politiques égyptiens tout en formulant « l'espoir que la France s'engagerait dans une politique libérale favomble à une
révision du statut des possessions françaises d'Outre-mer...
»1

Se déclarant prêt à négocier, il soutenait que l'entente était toujours possible avec la France mais que l'indépendance de la Tunisie devrait être reconnue au préalable« pour qu'elle traite d'égal à égal avec l'Etat Français ». Le Quai d'Orsay, pris dans des exigences et des pressions contradictoires, avait hésité sur la tactique à adopter à l'égard de Bourguiba. fi opta cependant pour le « dialogue» sans renoncer à ses objectifs d'assimilation. G. Bidault recommanda à l'ambassadeur de France la prudence, car,
« ... Il Y a intérêt à ce que vous fassiez recevoir Bourguiba par un agent de votre Légation s'il demande audience. Il y a lieu toutefois d'éviter toute initiative dont l'intéressé pourrait faire état auprès des milieux panambes en vue de grossir l'importance qu'attache à sa personne le gouvernement français... »'

La France attendait de ces entretiens des infonnations sur l'état d'esprit de Bourguiba, ses projets et ses intentions futurs. Ceci était important pour engager d'éventuelles actions dissuasives auprès de la Ligue arabe ou des Etats membres. fi apparut à la lumière des conversations entre Bourguiba et les membres de la légation de France que le président du néo-destour n'avait pas une confiance absolue en l'action que les Arabes pourraient mettre au service de la Tunisie, en dépit de l'intérêt manifesté par des personnalités politiques comme Azzam Pacha ou Nouri Saïd. fi s'employa donc à montrer à la France que sa confiance demeurait en elle intacte et qu'il était prêt à oublier les erreurs du passé. Pas d'illusion cependant, le Quai d'Orsay ne saurait accepter les revendications du néo-destour comme base de discussion. fi continuait à considérer la question tunisienne à travers le prisme des intérêts de la colonie française et du tout-puissant Parti Colonial. L'affaire du passeport pennit à Bourguiba de mesurer les réticences du Quai d'Orsay. fi affinna qu'
« ... Il n'est pas indispensable à la poursuite du voyage que j'ai entrepris dans les pays ambes mais je veux témoigner par là que j'ai encore confiance dans le libéralisme de la France... »10

Comme à son habitude, le Quai d'Orsay hésita tandis que l'ambassadeur Lescuyer était favorable à l'attribution d'un passeport à Bourguiba. fi estimait que ce dernier demeurait, en dépit des apparences, plus proche de la France que le reste des Maghrébins du Caire. Il fallait également tenir compte des possibilités d'ingérence britannique ou américaine. De plus, un refus catégorique rendait impossible tout« dialogue ». Lescuyer expliqua qu'
8.« Al Abram» 3.11.1945. 9. Note du min. des A-E. 3.10.1945/14-21. 10. Note au min. des A-E. 8.10.1945/14-21... 18

« en refusant un passeport, nous mainûendrons difficilement le contact avec lui et risquons de le mettre définiûvement dans l' opposiûon. Bourguiba est conscient de l'importance qu'il a prise au Caire, il est soutenu par la Ligue, par Doolittle et vraisemblablement par l'Angleterre. Des conversations qui s'échangent ici avc les Arabes, on tire l'impression qu'on cherche plus des saûsfacûons d'amour propre dans le cadre d'une révision théorique du statut de nos possessions musulmanes qu'une transformaûon réelle de la condiûon juridique et sociale des populaûons... »11.

Ce raisonnement se heurta au refus du résident général Mast Ni la menace d'une rupture du « dialogue» ou d'une intervenûon des Alliés, ni même la prééminence de Bourguiba au Caire n'étaient en mesure de dissiper les craintes du résident général. G. Bidault décida de lui délivrer un passeport d'une validité de six mois afin « d'éviter de rompre enûèrement les ponts avec lui à la veille du congrès de la Ligue... ». G. Bidault avait également évoqué la possibilité d'une aide matérielle à Bourguiba.
« ... Pour le faire paûenter... mais si seulement il manifeste un désir à cet égard afin d'éviter qu'il puisse faire état de notre tentaûve et de son refus... »12

Le Quai d'Orsay connaissait les difficultés de Bourguiba; la démarche comportait toutefois des risques. Rien n'importait plus pour Bourguiba que d'éviter une aide française tant il redoutait qu'elle compromît son image auprès des opinions arabes, d'autant que le Caire était le point de départ d'une acûon qui ferait connaître la question tunisienne et surtout le néo-destour. Relations avec les Anglais et les Américains en Egypte Le départ de Bourguiba était dO à une double moûvaûon : l'attrait grandissant pour l'Orient mais également la recherche d'alliés parmi les Anglo-Saxons établis en Egypte. Pourtant, on verra que d'autres préoccupaûons retenaient l'attention de la Ligue arabe ou des dirigeants arabes, et nul ne doutait que les dirigeants arabes savaient évaluer ce qui était de l'intérêt des Britanniques ou des Américains. Ce qui se dégage d'emblée, c'est la foi de H. Bourguiba en la Grande-Bretagne, il avait également le sentiment que les Etats-Unis n'abandonneraient pas les nationalistes tunisiens. Ainsi, dès sa libération par les autorités égyptiennes,
« Il s'était immédiatement rendu à Alexandrie où il a vu longuement Doolittle, il a déclaré avoir reçu l'assurance de son ami que son pays trouverait auprès de lui et de l'Amérique toute l'assistance matérielle et morale qu'il pouvait souhaiter pour sa cause... En ce qui concerne ses relations avec la Régence, elles s'effectuent certainement par l'intermédiaire de Doolittle... »13.
11. Note au min. des A-E. 17-10.1945/14-21. M. Lescuyer. ambassadeur de France au Caire. 12. Note du min. des A-E. 7.11.1945/14-21... 13. Note de l'amb. de France au Caire au min. des A-E. 19.5.1945/14-21...

19

Le doute fit place à la certitude et la France, fidèlement infonnée de l'aide inquiétante de H. Doolittle, espérait que le gouvernement des Etats-Unis se maintiendrait dans une stricte neutralité. En effet, le soutien de H. Doolittle était personnel, il s'avéra d'ailleurs insuffisant.
.

Pourtant, H. Bourguiba « prétend avoir partie liée avec les Anglais... »14, et telle était la base sur laquelle le gouvernement français fondait ses suspicions, à l'égard de H. Doolittle en particulier. Il entreprit alors une série de démarches auprès du département d'Etat car,
«

...de nombreux rapports auraient confmné les fréquents contacts enlre Bourgui-

ba et Doolittle. Le voyage de Bourguiba aurait été organisé par M. Doolittle. Je répondis que noire enquête, menée avec sérieux, n'a pas confmné les soupçons de la France. Le département d'Etat estime qu'il n'y a rien d'inhabituel ou de dangereux dans l'attitude de Doolittle. Quant à l'implication de Ms Doolittle, elle était absurde... »15. Tout en reconnaissant que les « complaisances de H. Doolittle ne sont pas confonnes à la politique officielle des Etats-Unis », le Quai d'Orsay fut consterné par la réponse du département d'Etat. Ainsi, l'affaire était close pour les Etats-Unis qui ne souhaitaient pas une rupture ou un changement en Afrique du Nord face au véritable danger que représentait le communisme. Le département d'Etat n'avait pas pris au sérieux, on l'a relevé, les protestations de la France. L'attitude de H. Doolittle était, somme toute, nonnale et son soutien à Bourguiba n'avait pas pennis de lever tous les obstacles. Sur les rencontres entre Doolittle et Bourguiba, nous avons peu de renseignements. Mais il semblerait que H. Doolittle avait réitéré son appui au nom des Etats-Unis, c'est du moins ainsi que Bourguiba présenta les faits. Doolittle, après les événements de Sétif, aurait assuré les Tunisiens d'une aide matérielle des Etats-Unis en cas de troublesl6. Engagement réel ou imaginaire? En tout état de cause, cette proclamation irritait la France tandis que les nationalistes tunisiens s'y confonnaient. Il nous faut peut-être nuancer ce jugement et admettre que Bourguiba avait délibérément attribué à Doolittle des promesses démesurées, car il mesurait mieux que quiconque les conséquences d'un appui américain au mouvement tunisien. Mais pour l 'heure, le représentant de la France en Egypte soulignait l'absence de preuves d'une collaboration au Caire des Anglo-Saxons avec les Nord-Africains17. Et si Bourguiba faisait allusion à ses visites à Doolittle et à l'intérêt des Américains, il est permis de penser qu'il tentait ainsi d'inciter la France à négocier. Car, comme à son habitude, H. Bourguiba réagissait différemment selon son lieu d'intervention et ses interlocuteurs. Dans un premier document destiné à l'opinion française, il souligna« la pennanence des liens» entre les deux pays. Il se disait également prêt

14. Note au min. des A-E. 6.9.1945/14-21... 15. EntreûenLacoste-Merriam(NE) 1.11.1945/851 S.OO. 16. Note du min. des A-E. 9.6.1945/1868B. 17. Note « Foyer panarabe de l'AFN Française» 11.4.1946/1672 (2).

Amb. de France au Caire

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« à renoncer à l'appui des grandes puissances... si la France se décide à entreprendre de profondes réformes de structure dans la Régence »18. Expérience aidant, nul ne se leurrait: la solution du problème tunisien était bien entre les mains de la France. En revanche, le mémoire présenté à la commission d'enquête anglo-américaine insistait sur la revendication d'indépendance et sur le caractère usurpateur du colonialisme. A vrai dire, cette tactique du double langage n'avait pas réussi, pas plus que les démarches entreprises auprès du représentant de la Grande-Bretagne. Ainsi Smout refusa de le recevoir. La France exulta d'autant plus que la demande d'audience était appuyée par H. Doolittlel9. Mais le département d'Etat nia

.

l'existence de la lettre d'introduction de Doolittle et se convainquit de l'intégrité
de son consul à Alexandrie20. Le Quai d'Orsay, en butte aux pressions de la Résidence générale, inquiet des surenchères de H. Bourguiba qui appuyait ses revendications de menaces d'intervention américaine, continua à suspecter H. Doolittle. H. Bourguiba demeurait néanmoins favorablement impressionné par l'éthique des Anglo-Saxons. Les Etats-Unis lui paraissaient à même de contribuer à l'indépendance de l'Afrique du Nord. La lecture attentive de la lettre de Bourguiba à F. Abbas nous permet de comprendre les options du président du néodestour21. Cette lettre revêt une imponance paniculière, les documents de ce type étant rares. Elle révèle les véritables intentions et les aspirations de H. Bourguiba, à un moment où l'unité arabe était au plus fon. Elle nous livre des informations précises et précieuses sur l'évolution du nationalisme tunisien, dans ses rapports avec « la puissance protectrice », avec les Anglo-Saxons et enfm avec les Arabes. Le but de Bourguiba était de convaincre F. Abbas de renoncer à son manifeste, à l 'heure où les nationalismes arabes et maghrébins étaient sur la voie de l'unité d'action contre le colonialisme, mais à travers cette démonstration, H. Bourguiba dressait un bilan de ses activités, exprimait ses espoirs et dictait la ligne de conduite à adopter par tous pour parvenir à l'indépendance. Voici un tableau ou plutÔt une analyse du nationalisme tunisien sur une longue période et à un moment crucial de son histoire, celui de son rattachement à l' environnement arabe. En 1946, observateur lucide, il pouvait d'autant mieux dévoiler le fond de sa pensée et annoncer ses options et ses choix qu'il s'adressait à un homme de même formation sous le sceau de la confidence la plus absolue. fi s'empressa d'exposer sa vision des choses et de suggérer la politique à suivre, se fondant sur sa propre expérience, rejetant cette fois les compromis car la tentation d'accepter l'intégration à l'Union française serait néfaste pour la lutte. Ce document est à placer dans un contexte précis: en 1946, le nombre des nationalistes tunisiens de renom au Caire avait augmenté, le bureau du néo-destour était actif et la propagande nationaliste s'était intensifiée dans les pays arabes. H. Bourguiba tenta, dans cette lettre, de faire comprendre à F. Abbas le phénomène du colonialisme, d'en dévoiler ainsi les ressorts, de le rendre plus trans18. 19. 20. 21. Note de la Résidence générale 12.10.1946/1660. Note de l'amb. de France au Caire. 28.5.1946/1670 (1). Entretien Lacoste-Henderson (NEA) 24.9.1945/851 S.OO. Lettre de H. Bourguiba à F. Abbas. 29.7.1946/cf. annexes.

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parent afin de mieux le combattre. Le but était clair: mieux comprendre, mieux analyser aux fins de le maftriser avec des moyens politiques appropriés, mais la lutte armée n'était pas encore envisagée. D'entrée de jeu, Bourguiba plaça F. Abbas dans son camp; à même formation intellectuelle, même tactique de combat. Il écrivait
« ... C'est cette parenté dans notre fonnation intellectuelle et dans notre « stratégie de combat » qui m'encourage à vous écrire directement pour vous exposer à titre strictement confidentiel mon sentiment et mes observations sur votre posi-

tion quant au problème algérien...

»

Ensuite, il fit le constat de l'échec de son approche du colonialisme jusque-là fondée sur la politique des étapes. La France n'avait pas répondu aux vœux formulés par Bourguiba et avait renforcé son emprise sur la Tunisie, exacerbant ainsi les passions. Aveuglée, la France préféra ignorer le mouvement d'émancipation et, à chaque remou, elle usait de sa machine répressive pour avoir la « paix ». Et H. Bourguiba tira les leçons et les conséquences de cette situation, en marquant une nette préférence pour les Anglais. Ces derniers, selon lui, avaient une approche plus cohérente et plus subtile des questions coloniales. Ainsi la France « n'a pas malheureusement le sens pratique des Anglais... » n ajouta:
« ... Des compétitions internationales extrêmement vives se font jour autour de cette magnifique plate-fonne que constitue l'Afrique du Nord. Sans parler de ses ressources naturelles qui, mieux exploitées, seraient inépuisables... le paysage lui-même présente aussi bien pour la défense de l'hémisphère occidental que pour la domination de la Méditerranée et la protection de l'empire britannique une valeur stratégique hors ligne que la guerre elle-même a mise en relief. Et la France s'en rend parfaitement compte quand elle dénonce à tout bout de champ les menées et les intrigues de l'Angleterre dans « certaines parties de son Empire »...

La France montrait donc des signes d'inquiétude; Bourguiba proposa à F. Abbas de faire des Britanniques des alliés en leur promettant des bases. Ce que voulait Bourguiba, c'était jouer des Britanniques contre les Français. Mais était-il possible que la Grande-Bretagne répondit aux appels de Bourguiba contre l'octroi de bases militaires? Certes, tant les Britanniques que les Américains s'étaient prêtés au jeu de Bourguiba, mais ils n'étaient pas disposés à renoncer à défendre leur alliée commune: la France. Car il confia à F. Abbas,
« J'ai causé longuement et sérieusement avec plusieurs hommes politiques américains et anglais. Tous ont été unanimes à me dire que pour le moment les circonstances internationales ne pennettent pas à la Grande-Bretagne de montrer

l'intérêt qu'elle

porte

à l'Afrique du Nord, mais qu'en attendant... elle suit de très

près tout ce qui s'y passe... Notre ami Doolittle travaille de son côté le département d'Etat en faveur de la Tunisie... »

Du point de vue de Bourguiba, la peur du communisme devait inciter les Britanniques et les Américains à appuyer les revendications des nationalistes nord-africains. Les Anglo-Saxons interviendraient moins par conviction que par 22

nécessité politique et idéologique, l'Afrique du Nord représentant un enjeu stratégique et une base d'action contre la menace bolchevique en Europe. Tout en mesurant les limites d'une intervention anglo-saxonne, Bourguiba envisagea une alliance avec les Britanniques et les Américains qui auraient préalablement reconnu l'autonomie intérieure. L'alliance ne devait pas se faire à n'importe quel prix. L'autonomie intérieure, quoique insuffisante, représenterait néanmoins une victoire sur la France, de plus, toute action qui affaiblirait la France serait appréciée. fi fallait donc chercher à impliquer les Britanniques ou les Américains, pour trouver une solution au problème tunisien. « Dans cet ordre d'idées, ajouta BOlU'guiba, je parle indifféremmentde l'Ansi gleterre et de l'Amérique, c'est parce que SIU' e point précis les intérêts de ces c deux puissances sont solidaires. Dans la lutte à peine voilée du monde anglosaxon contre l'Orient bolchevique, chacun cherche à mettre dans son jeu les meilleurs atouts. Or l'un des meilleurs aux yeux du monde anglo-saxon c'est l'Afrique du Nord, clé de la Méditenanée centrale et base d'opération idéale contre une Europe en voie de bolchevisation... » La recherche d'un appui anglo-saxon ne constituait pas un tournant mais bien plutOt un aboutissement de la réflexion engagée depuis l'échec de la politique du Front Populaire. fi fallait tirer profit de cette nouvelle conjoncture internationale - la peur du communisme - qui offrait des chances inespérées au nationalisme maghrébin pour « en finir avec la vie de misère, d 'humiliation et d'abaissement que nous impose et nous imposera toujours le colonialisme français... ». Une action était nécessaire, et fort des promesses de H. Doolittle22, Bourguiba envisagea de participer aux travaux de l'Assemblée générale des Nations unies et de prendre ainsi contact avec les autorités américaines. Mais ce projet se heurtait clairement aux intérêts de la France et le Quai d'Orsay intervint auprès du Foreign Office, qui ne cacha pas son embarras. En effet,
« ... un refus pour H. Bourguiba constituait une meslU'e de discrédit, il est probable qu'une question serait alors posée au Parlement SIU'les raisons de ce refus. Le gouvernement serait ainsi placé dans une situation délicate car il pourrait difficilement répondre que le visa a été refusé à la requête du gouvernement français... »23.

La décision du Foreign Office pouvait passer pour un compromis entre les attentes du Quai d'Orsay et les exigences du Parlement. En effet, lorsque Bourguiba déposa une demande de transit à l'ambassade au Caire, aucune suite ne fut donnée à sa requête. fi décida alors de se rendre à Genève le 7 octobre 1946 afin de gagner les Etats-Unis. En réalité, il ne put embarquer que vers le 14 novembre d'Anvers pour New York, sans recevoir l'autorisation de transiter par l' Angleterre, et il arriva ainsi bien plus tard que prévu aux Etats-Unis. Cependant, le séjour de Bourguiba' aux Etats-Unis, alors que se tenait la session de l'Assemblée générale, présentait de toute évidence de sérieux in-

22. Note au min. des A-E. 13.9.1946/K33-2. 23. Note de l'amb. de France à Londres au min. des A-E. 4.10.1946/14-21.

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convénients, d'autant qu'il avait rencontré à son arrivée les chefs des délégations arabes « pour examiner le moyen de poser le problème tunisien devant les Nations unies... »24.La réunion fut vaine. Les interventions de la Grande-Bretagne et de la France auprès du département d'Etat25 n'avaient pas favorisé les projets de H. Bourguiba. En effet, Dean Acheson ne l'avait pas reçu et leur rencontre à l'ambassade d'Arabie Séoudite le 15 avrill947 fut inutile. fi eut des contacts au département d'Etat mais H. Bourguiba n'eut pas l'impression qu'une aide efficace pouvait être attendue de ce CÔté. Ses interlocteurs du département d'Etat avaient souligné la nécessité pour leur gouvernement de demeurer neutre, tout en reconnaissant que la politique de la France était « contraire aux principes modernes de self-govemment26 ». Pourtant Bourguiba n'avait pas résisté à la tentation de déclarer dans sa lettre adressée à S. Ben Youssef que l'appui américain au projet de tutelle internationale sur la Tunisie était prévu et acquis. Cela avait suscité les protestations de la France, et les habituelles réponses du département d'Etat. Bien maigres résultats en vérité. Bourguiba s'était en effet heurté à la réserve des délégués arabes auprès des Nations unies et « aux difficultés auxquelles la Ligue doit elle-même faire face... Il se contenta
d'adresser une copie de son mémorandum aux différentes délégations
»ZI.

La France constituait pour lui un obstacle redoutable, mais il ne parut pas inquiet. fi fit ainsi le point de la situation dans une lettre destinée à son frère Mahmoud:

... Les pro~ès accomplis dans la voie de la libération de notre patrie sont, malgré les difficultés, la pénurie d'hommes et de moyens matériels, quelque chose de prodigieux. Tu n'imagines pas l'impression profonde que j'exerce dans tous les milieux que je touche moi-même... fi est vrai que j'y mets toute mon âme, toute la fougue et la conviction dont je suis capable, comme du temps où je secouais par mes discours l'indolence et l'apathie du peuple tunisien. La sympatie agissante de tous les gouvernements que j'ai pu toucher nous est assurée aussi bien en Orient qu'en Occident.. Ce n'était pas une chose aisée que de s'attaquer à la France sur ce point... Et il faudra prévoir que la France mettra à contribution toutes les ruses, les manœuvres... toute son influence pour faire échec à notre tentative. C'est pourquoi malgré toutes les promesses... je reste vigilant.. »28
«

Toutes les archives françaises, britanniques et américaines disponibles corroborent le fait que Bourguiba était parvenu au rang d'une grande figure de la lutte contre le colonialisme en Tunisie. A cela une raison majeure: il assura d'emblée la direction et la responsabilité principale, sinon exclusive, de l'orientation politique et idéologique du parti. fi faut noter qu'il se présentait, une fois de plus, au centre de toutes les décisions essentielles, de toutes les positions tactiques:
24. Note du repro de la France à l'ONU, 7.12.1946/14-21. 25. F0371fZ2044-Note de l'amb. à Washington au FO. 15.2.1947 et entretien Lacoste-Villard (NEA) 18.1.1947/851 5.00. 26. Entretien Bourguiba-Henderson (AF) 19.12.1946/8515.00 27. Note au min. des A-E. L. Blum, 8.12.1946114-21.... 28. Lettre de H. Bourguiba-Washington, 20.1.1947/14-21.

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alliances, contacts, missions, problèmes financiers... Bref, tout passait par lui. Ayant résisté aux périodes de répression et de recul et sOr de détenir le même pouvoir de séduction, il s'estima progressivement comme le seul capable de dégager le pays de l'impasse coloniale. Incontestablement, sa pratique très volontariste avait introduit la conception d'une direction unique. Force est de constater que Bourguiba n'avait pas obtenu l'appui qu'il recherchait désespérément aux Etats-Unis. Ni D. Acheson, ni même un secrétaire adjoint ne l'avaient accueilli au département. D. Acheson avait estimé en 1947 que la présentation de la question tunisienne aux Nations unies « ne profiterait qu'aux communistes ». fi accorda également à la France,
« un appui tangible et discret. Nous appuierons officiellement

et ouvertement la

France par la suite. Si vous estimez que G. Bidault peut garder secrète cette information, dites-lui alors que nous soutiendrons la France dans toute action
réformatrice, conforme à nos recommandations...
»29

Ainsi, derrière l'attitude de réserve du département d'Etat, il y avait le souhait d'inciter la France à plus de souplesse. Mais pour l'heure, les Etats-Unis s'étaient bien gardés d'intervenir en faveur ge la question tunisienne. fi s'agissait d'une affaire intérieure, de plus, la France assurait le maitien de l'équilibre en Méditerranée centrale et il n'était pas question de l'affaiblir par des actions contraires aux intérêts occidentaux. Et pour preuve, une note des services de Sécurité signalait:
« ... on n'assiste plus aux fréquents contacts qu'entretenaient les personnalités consulaires avec les leaders nationalistes... Il y a aussi l'accueil de Bourguiba par un fonctionnaire subalterne et la déclaration selon laquelle le statut de l'Afrique

du Nord ne saurait être modifié sans l'agrément de la France

»30.

La déception fut vive parmi les nationalistes tunisiens, mais ils continuèrent à faire appel aux Etats-Unis. La volonté d'impliquer ce pays dans la recherche d'une solution à la question tunisienne était un élément de la stratégie du néodestour. Elle reposait sur la conviction que l'engagement des Etats-Unis était nécessaire, voire vital, pour se débarrasser de la France. Relations avec la Ligue arabe et les pays arabes
L'intervention de Azzam Pacha en faveur de H. Bourguiba, après son arrestation par les autorités égyptiennes, avait entretenu l'espoir que l'adhésion de la Ligue arabe à l'idéal nationaliste tunisien était définitivement acquise. Pourtant, le postulat de base de la Ligue arabe, qui commandait toutes ses actions, recommandait la prudence et la modération. Et nous tiendrons pour sans fondements les déclarations de la Résidence générale signalant que la Ligue arabe soutiendrait les nationalistes au besoin par la force si « ceux-ci estimaient nécessaire de recourir à la violence ». La Ligue arabe avait même refusé, on le
29. Note du secrétaire d'Etat, 25.7.1947/851 S.OO. 30. Présidence du Conseil-SDECE, 16.7.19471K33-2.

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verra, de boycotter la France; le recours à la force était carrément exclu. H. Bourguiba, cependant, en établissant des relations avec la Ligue arabe, était décidé à utiliser le poids de cette institution que la France considérait avec inquiétude. H. Bourguiba parut convaincu des bonnes dispositions de la Ligue arabe. Il consacra alors ses premiers efforts à faire représenter le néo-destour au sein de la Ligue arabe. Ses démarches étaient sur le point d'aboutir quand Azzam Pacha décida de lier l'admission des nationalistes aux résultats des pourparlers de janvier 1946 à Londres. Azzam Pacha avait auparavant déclaré à Bourguiba que

l'admissionde l'Afrique du Nord ne présentait« aucun intérêt...Nous ne pouvons pas entrer en difficulté avec la France avant que j'aie vu le Général de Gaulle... »31 Les propos de Azzam Pacha s'inscrivaient bien dans sa stratégie d'alliance occidentale. Ainsi la question de la représentation tunisienne se retrouva-t-elle au point de départ. Le cas tunisien n'était pas, toutefois, sans intérêt pour Azzam Pacha mais il dut conserver un cap modéré envers la France. Azzam Pacha aborda avec prudence la question de la représentation nord-africaine avec le Général de Gaulle. L'idée fut rejetée par la France et, en conséquence, totalement abandonnée par la Ligue arabe. Aucun délégué nord-africain hormis les deux Marocains ne put participer aux travaux des commissions de la Ligue arabe. L'espoir, toutefois, persista. Pour Bourguiba, la Ligue devrait s'engager aux CÔtésdes nationalistes tunisiens. Il agissait comme si la question de la solidarité arabe était réglée ou sur le point de l'être. Dans un mémoire remis à la Ligue arabe, il insista sur l'appartenance de la Tunisie à l'aire arabe ainsi que sur la nécessité de maintenir le dialogue avec la France. Après avoir retracé l'évolution du nationalisme tunisien, il écrivait:
« Le peuple tunisien n'est plus seul dans la lutte pour la liberté. Le monde arabe prend de plus en plus conscience de son unité et de la solidarité des peuples qui le composent La Ligue arabe est enttaînée immanquablement et fatalement à s'intéresser aux peuples arabes et plus particulièrement à la Tunisie qui fait le pont entre l'Orient et l'Occident arabes... »32.

Trompeuses apparences. Bourguiba, néanmoins, mit l'accent sur le caractère vital de la mobilisation des Etats arabes en faveur du Maghreb. Avait-il cru à la possibilité d'un engagement total des Arabes? S'il joua cette carte, il y fut incité par la propagande de la Ligue arabe dont, peut-être, il avait surestimé l'influence et les capacités d'action entre 1945 et 1947. Il énuméra ensuite, dans son mémoire, les revendications tunisiennes: indépendance, assemblée nationale et gouvernement tunisien, mais « nous attendons de la France nouvelle un geste spectaculaire qui montre qu'elle oriente sa politique dans cette direction ». Il
31. Lettre de Bourguiba à A. Belhaouane, 5.11.1945/14-21... Un accord entre l'Espagne et la Ligue arabe avait rendu possible la participation à la commision culturelle de Ben Abboud et M. Fassi en tant que représentants du Maroc espagnol. 32.« El Abram 14.1.1946 ou mémoire remis à la Ligue arabe en novo 1945, " 8.1.1946/14-21...

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donnait ainsi le ton de la lutte, tout en renouant avec la tradition du dialogue avec la France. Sa tournée dans certains pays arabes allait lui donner l'occasion de vérifier la notion de « solidarité arabe ». Son séjour en Arabie Séoudite n'eut pas les résultats attendus. Il n'y avait pas réalisé la percée politique qu'il espérait. Le Roi Ibn Séoud lui « a exprimé sa sympathie avec mesure... ». La France avait les moyens d'entraver l'action de Bourguiba, qui ne tira aucun profit de sa visite au RoP3. Il ne cacha pas sa déception dans ses comptes rendus. Seul l'Irak l'avait assuré de son appui auprès de la Ligue arabe. Ce soutien fut, toutefois, insuffisant. Mais revenons à la lettre de Bourguiba adressée à F. Abbas. Quelle force représentait la Ligue arabe et Bourguiba était-il réellement convaincu de l'adhésion de la Ligue aux idéaux nationalistes du Maghreb? Sans nul doute, la fondation de la Ligue en mars 1945 était un événement extraordinaire. Elle consacrait l'unité arabe et du même coup offrait de nouvelles possibilités de luttes pour les nationalismes. En tout cas, il attribua une force incomparable à la Ligue arabe :
« ... Enfin, il y a un autre événement formidable qui a vu le jour à la fin de la guerre et qui aura une influence décisive sur l'orientation des Arabes au Maghreb, c'est l'unification du monde arabe... »

Il énuméra les conséquences directes et indirectes d'un tel événement. En dépit de la modération de la Ligue arabe soumise aux influences britanniques, son existence était déjà un bienfait. Toute l'agitation créée autour de la Ligue arabe aboutirait inévitablement à des changements, car

... grâce à cette action dans le seul domaine psychologique, le fameux processus d'assimilation se trouve irrémédiablement compromis, faussé, pire renversé. Malgré la barrière de fer élevée par la France autour du Maghreb, l'influence de la Ligue arabe - grâce à la radio et aux infiltrations clandestines - devient chaque jour plus visible... Jamais plus, la France ne pourra se bercer de l'illusion de réaliser, même dans un avenir lointain, l'assimilation des Arabes du Maghreb au sein de la patrie ou même de l'Union française. Ce qu'elle n'a pas pu réussir du temps où elle avait les mains libres, au temps où le monde arabe était un agrégat de peuples amorphes, divisé... elle ne le réalisera pas aujourd'hui où le
«

monde arabe prend conscience de son unité...

»

Pour Bourguiba, le succès était au bout du chemin. Grâce à la Ligue arabe, la question tunisienne n'était plus « une question purement intérieure ». De plus, la Grande-Bretagne avait besoin du monde arabe pour mener à bien sa politique au Moyen-Orient et c'était auprès d'elle que l'on devait agir pour obliger la France à négocier. Le président du néo-destour estimait que les Arabes soutenus par la Grande-Bretagne seraient davantage craints par la France. Il importait de profiter de cette conjoncture :
« ...

Ce qu'elle ne peut plus réaliseraujourd'hui,elle ne le réaliseraplus à forte

raison demain, car le temps travaille pour nous et derrière l'Orient arabe se profile le spectre de la « perfide Albion. » Et ici, j'en viens à mon argument
33. Note de l'amb. de France à Riadh au min. des A-E. 15.12.1945/14-21.

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principal. Je n'ai pas la naïveté de croire que les Etats arabes, malgré toute leur bonne volonté, entreraient en lutte avec la France pour nous porter secours. Mais ce qui est vrai, c'est que le monde arabe devient un tout et que l'Angleterre a besoin du monde arabe. La Ligue fournira immanquablement à l'Angleterre le prétexte rêvé à une action insidieuse, camouflée, et le moment venu, décisive dans toute l'Afrique du Nord et l'Afrique du Nord maltraitée, humiliée, spoliée, menacée de perdre son existence et son âme, saluera comme un libérateur quiconque l'aidera à se débarrasser de la terreur française. Sous une forme peut-être différente, le drame de la Syrie et du Liban ne peut pas ne pas se répéter... » Pour H. Bourguiba, l'événement peut-être le plus important depuis la fm de la guerre fut bien la pression exercée par la Grande-Bretagne et les Etats-Unis sur la France en faveur de l'indépendance de la Syrie. Et Bourguiba n'écartait pas la possibilité d'une action similaire en faveur de la Tunisie. La suite des événements allait, toutefois, lui montrer combien ces affirmations étaient peu plausibles. Avant d'en venir aux reproches, Bourguiba exposa dans sa lettre le chemin parcouru par le nationalisme tunisien et invita F. Abbas à le suivre sur la voie de la raison, c'est-à -dire de la résistance, à refuser ainsi la compromission avec la France, qui était sérieusement affaiblie et attaquée, par une conjonction de faits nouveaux. Car,

... Le chemin parcouru est immense et grâce à la solidarité arabe et musulmane, nous ne sommes plus seuls, en tête à tête avec la France... C'est pourquoi votre position claironnée aux quatre coins du globe à l'égard de la souveraineté et de
«

l'Union française est en train de nous porter de graves préjudices...

»

Intolérable pour Bourguiba, ce manifeste de F. Abbas pouvait entraver la réalisation des objectifs nationalistes, notamment l'indépendance. Autant d'objectifs qui ne s'accommodaient guère de compromis, a fortiori de l'intégration à l'Union française. H. Bourguiba craignait, sans doute, de perdre le bénéfice d'une nouvelle situation. Ainsi, de son point de vue, nombreux étaient les motifs qui sous-tendaient le succès de l'action nationaliste: la création de la Ligue arabe, l'intérêt stratégique de l'Afrique du Nord et les possibilités d'alliances avec la Grande-Bretagne. Il est vrai qu'en juillet 1946, les rapports de Bourguiba avec la Ligue arabe étaient au mieux. Plus frappant encore: il appuyait chacune de ses revendications de menaces de sanctions ou d'intervention de la Ligue arabe. L'union dans la lutte était vitale et il ne s'agissait pas d'affaiblir « cette belle unité » par une diversion. La lettre, écrite avant le constat de l'impossible coopération, reflétait l'état d'esprit de Bourguiba. Elle était fondée sur le principe d'une unité nécessaire entre tous les nationalistes et tous les Arabes. La mise en avant de cette unité supposait une solidarité réelle qui, permettant une cohésion dans la lutte pour l'indépendance, présentait un véritable danger pour le colonialisme. Mais l'enthousiasme, d'ailleurs très relatif, pour la Ligue arabe, devait céder la place au désenchantement. A partir de 1947, les rapports de Bourguiba avec la Ligue arabe ne furent pas toujours cordiaux, ses démarches se heurtaient à « l'indolence » de la Ligue arabe. Cependant, la présentation de la question tunisienne aux Nations unies par les Etats arabes était une priorité pour Bourguiba. La lettre 28