187 pages
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Un amour en héritage

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Description

Octobre 1982.
Joy est convoquée par son directeur pour couvrir la conférence de presse, à Vienne, de la dernière impératrice d’Autriche, Zita de Habsbourg. Elle ignore encore que ce voyage va la confronter, bien malgré elle, aux fantômes d’un passé lointain.
En attente de son vol pour Vienne, Joy sera troublée à l’aéroport de Francfort par le regard insistant d’un étranger.
Parallèlement, un 30 janvier 1889, dans le pavillon de chasse de Mayerling, au coeur de la forêt viennoise, un homme et une femme sont découverts gisant dans leur sang, officiellement victimes d’un pacte suicidaire. Rodolphe de Habsbourg est le fils de Sissi et de l’empereur d’Autriche-Hongrie, et Mary Vetsera, dix-sept ans, son amante…
Deux époques lointaines, et pourtant, deux destins si proches…

Sujets

Informations

Publié par
Date de parution 03 juin 2019
Nombre de lectures 37
EAN13 9782898033148
Langue Français
Poids de l'ouvrage 2 Mo

Informations légales : prix de location à la page 0,0032€. Cette information est donnée uniquement à titre indicatif conformément à la législation en vigueur.

Copyright © 2019 Francine Schaller
Copyright © 2019 Éditions AdA Inc.
Tous droits réservés. Aucune partie de ce livre ne peut être reproduite sous quelque forme que ce soit
sans la permission écrite de l’éditeur, sauf dans le cas d’une critique littéraire.
Éditeur : François Doucet
Directeur de collection : Simon Rousseau
Révision éditoriale : Gabriel Thériault
Révision linguistique : Maryse Faucher
Conception de la couverture : Mathieu C. Dandurand
Photo de la couverture : © Getty images
Mise en pages : Sébastien Michaud
ISBN papier : 978-2-89803-312-4
ISBN PDF numérique : 978-2-89803-313-1
ISBN ePub : 978-2-89803-314-8
Première impression : 2019
Dépôt légal : 2019
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Catalogage avant publication de Bibliothèque et Archives nationales du Québec et Bibliothèque et
Archives Canada
Schaller, Francine, 1958-, auteur
Un amour en héritage / Francine Schaller.
ISBN 978-2-89803-312-4
I. Titre.
PS8637.C423A66 2019 C843’.6 C2018-942875-9
PS9637.C423A66 2019… J’ai passé ma vie à attendre
Que tu viennes me chercher,
Pour qu’à deux on puisse entreprendre
Ce que seule je n’aurais pas fait…
« Apothéose » (Roch Voisine)À Lars Friedrich
qui a été le précurseur
de cette merveilleuse aventure.P R O L O G U E
Vienne, septembre 1984
En cette merveilleuse journée de septembre, une douce brise nous berce de son chuchotement dans
les feuilles des arbres centenaires. Légère et fraîche, elle me fait oublier combien l’été a été chaud et
me prépare doucement à l’hiver.
Les effluves capiteux des gardénias me parviennent depuis le Palmenhaus, magnifique bâtiment
art nouveau, aux verrières abritant une serre. Ah ! les gardénias… les fleurs préférées de Mary.
J’aime cette saison. Loin d’offrir des paysages aussi flamboyants que dans mon pays natal où les
érables embrasent d’une myriade de couleurs les étendues sauvages du Québec, les forêts viennoises
offrent un charme discret de jaune, d’ocre et de brun.
C’est ici, dans le parc de Schönbrunn, tout près du Jardin botanique, que je viens m’asseoir
régulièrement à l’ombre des grands chênes. C’est ici que tout a commencé.
Aujourd’hui pour toi, mon bébé, mon ange, dont le cœur bat tout près du mien et qui viendra
illuminer notre vie de ta présence dans quelques semaines, je veux mettre sur papier cette
merveilleuse aventure qu’a été ma réconciliation avec la vie, mais aussi et surtout en mémoire de
Rodolphe, dont l’amour a su traverser les siècles afin de me permettre de me retrouver et de me
reconstruire.
Dank dem Schicksal (« Merci au destin »).1
Octobre 1982
Un nouveau jour se levait sur Montréal.
Un dernier regard dans le miroir… Bon, je n’étais pas la réplique exacte de Cindy Crawford ou
de Claudia Schiffer, mais avec mes yeux bleus qui me venaient, disait-on, de ma mère, un teint mat et
une couleur de cheveux très sombre proche du noir, on me classait dans la catégorie « agréable à
regarder ».
— Joy ?
Une voix féminine et impatiente montait depuis la rue. Manon Allard… ma collègue de travail,
mais surtout ma confidente et ma meilleure amie depuis dix ans. Physiquement tout mon contraire,
cheveux blonds, yeux gris vert et silhouette de vedette. Après avoir passé cinq années en Ontario au
sein du Toronto Star, elle était venue rejoindre pour mon plus grand plaisir notre équipe du journal
La Presse à Montréal. Nous avions presque le même âge, moi vingt-sept ans, elle vingt-neuf.
Nous nous étions connues sur le campus de l’Université de Moncton. Elle préparait son bac de
journalisme, moi mon bac en gestion de l’information. Nous partagions la même chambre et étions
rapidement devenues inséparables.
— Si tu ne te dépêches pas, nous allons encore être en retard.
Je lui fis un signe de la main par le châssis de la fenêtre, pris mon sac et déboulai en trombe les
escaliers. J’aimais mon petit quartier d’Ahuntsic, où j’habitais depuis la fin de mes études un
charmant duplex des années d’après-guerre bordé de grands érables.
— Excuse-moi, j’ai travaillé tard hier soir, j’ai eu du mal à me réveiller, lui lançai-je en entrant
dans la voiture et en la gratifiant de mon plus beau sourire.
— Tu en fais trop, tu devrais ralentir et penser un peu plus à toi.
— Il faut que je finalise mes recherches sur la fabrication du scotch en Écosse pour la fin de la
semaine. Dan doit sortir son article mercredi prochain.
Dan Kingsley était mon patron, spécialisé dans les articles touristiques promettant à chaque fois
au voyageur une façon inédite et originale de découvrir une région ou un pays. Il aimait ma rigueur,
mon efficacité et ma précision qui étaient, selon ses dires, les qualités essentielles d’une bonne
documentaliste. Ce travail me passionnait. J’avais une curiosité innée, un désir d’en savoir toujours
plus sur toutes choses, qui me venait probablement de mon père, grand journaliste de renom, qui
avait visité tous les pays de la planète dans le cadre de son travail. J’étais aussi très méthodique et
mes dossiers étaient toujours élaborés de manière très cohérente.
Comme d’habitude, nous arrivâmes au bureau avec dix minutes de retard… Mais ce matin-là,
aucune remarque taquine ne nous parvint de nos collègues. Une panne de courant générale avait
paralysé le service. Plus de téléphone et surtout pas de café… Misère, comment allais-je passer ma
matinée sans mon café noir de dix heures !
Heureusement, tout fut rétabli au bout de deux heures. J’en profitai aussitôt pour appeler monpère. Sa voix grave me répondit après cinq sonneries.
— Pops ? Je te dérange ?
— Jamais, ma chérie, comment vas-tu ?
— Bien, nous venons d’avoir une panne de courant. Ça commence bien la journée… Dis-moi,
est-ce que cela te tente de dîner avec moi ce midi ? J’aimerais te parler.
— Oh, une bonne nouvelle ? As-tu décidé de dire oui à Michel ?
J’imaginai mon père, un sourire au coin des lèvres, qui soulignait davantage ses charmantes
fossettes.
— Non, faux espoir, tu sais bien que je ne suis pas prête à cela.
— J’ai un rendez-vous à onze heures trente. Disons midi et demi si cela va pour toi ? On se
retrouve chez l’Italien comme d’habitude ?
— Parfait pour moi.
Je raccrochai, perdue dans mes pensées : Michel, trente-deux ans, chirurgien-dentiste… mon
amoureux depuis deux ans. Pops espérait tellement qu’un jour je me décide à m’engager plus loin
dans cette relation. Il avait hâte de pouvoir bercer ses petits-enfants.
Michel était tout ce que l’on pouvait souhaiter : attentionné, toujours de bonne humeur,
travaillant et ordonné. Il n’avait aucun défaut ; à mes yeux, il était parfait. Je l’aimais, en tout cas
dans ma conception du sentiment amoureux. Je connaissais l’affection filiale grâce à ma relation
unique et exceptionnelle avec mon père qui ne ressemblait pourtant en rien à mes relations
amoureuses. Celles-ci étaient toujours compliquées. Tant que cela demeurait superficiel, tout allait
bien, mais dès que l’on m’en demandait un peu plus, je m’arrangeais toujours pour tout détruire. Dès
le départ, j’avais été bien claire et franche avec Michel. Qu’il ne s’attende jamais à ce que j’aille vivre
avec lui, qu’il ne parle jamais de mariage et jamais d’enfants. Il avait été surpris, mais tout à fait
d’accord jusqu’à un certain lundi soir, il y avait de cela trois semaines où, lors d’un souper chez des
amis communs, il fit allusion à son âge et à son désir d’avoir des enfants. Ce soir-là, je n’avais pas
passé la nuit avec lui… Ce soir-là, j’avais commencé à rebrousser chemin.
— Joy. Monsieur Blackburn désire te voir.
Sylvie, la secrétaire du service, se tenait devant moi.
— Moi ?
— Oui, et il m’a précisé « tout de suite ».
On ne faisait pas attendre le directeur ! Je pris l’ascenseur pour monter au dernier étage, celui de
la haute direction. Dan était là, lui aussi, et se leva à mon entrée. Monsieur Blackburn me salua et
m’offrit de prendre place dans l’un des fauteuils capitonnés de son bureau.
— Dan m’a dit combien il est content de votre travail. Vous allez toujours au fond des choses et
êtes très respectueuse des délais.
— Merci beaucoup, monsieur.
— Avez-vous un passeport valide, Joy ?
Je les observai tour à tour, perplexe, ne comprenant pas la raison d’une telle question, mais
surtout, ignorant totalement à ce moment-là que ma réponse allait bouleverser toute ma vie.
— Oui.
— Parfait ! Je vous envoie en Autriche, à Vienne.— Vienne ?
— Avez-vous entendu parler de la dynastie des Habsbourg ?
— Bien sûr, qui ne connaît pas la trilogie des films de Sissi ?
— Bien. La dernière impératrice de la maison des Habsbourg, Zita, a eu l’autorisation du
gouvernement autrichien de revenir à Vienne après plus de soixante ans d’exil. Elle va donner une
conférence de presse et notre journal y a été convié. Je vous demande donc d’y prendre part et de
nous préparer un bel article.
— Moi ?
Tout se bousculait subitement dans ma tête à la vitesse de l’éclair… L’Europe… Zita de
Habsbourg… Une conférence de presse… J’étais documentaliste, pas journaliste !
— Je ne comprends pas.
— Dan me disait que vous aviez étudié l’allemand durant vos études collégiales et que vous
maîtrisiez parfaitement cette langue.
— Oui, mais… je ne suis pas journaliste… De plus, je ne suis pas une spécialiste en histoire de
l’empire austro-hongrois.
— Allons, Joy, ne vous sous-estimez pas. Fiez-vous à votre instinct. Je suis persuadé que vous
allez faire un excellent travail. De plus, il reste un mois avant votre départ. Vous avez donc le temps
nécessaire pour vous préparer minutieusement à cette entrevue. Vous pourrez vous mettre à la tâche
dès demain.
— Mais, Dan, je dois finir mes recherches pour ton article ! dis-je en me tournant vers lui.
— Ne t’en fais pas, Diane prendra la relève. Tu mérites d’avoir ta chance, alors profites-en.
Je réalisai petit à petit l’occasion qui s’offrait à moi. Un voyage dans une Europe que je ne
connaissais pas et dont mon père m’avait tant vanté les beautés, mais surtout la possibilité inouïe de
prouver à tous qu’une excellente documentaliste avait également l’étoffe d’une grande journaliste. Je
me savais parfaitement à la hauteur de leurs attentes… Je ne tenais plus en place.
— Merci, merci infiniment, monsieur Blackburn, fis-je en lui serrant la main. Je ne vous décevrai
pas.
— J’en suis persuadé, répondit-il avec un large sourire.
J’adressai un sourire charmeur à Dan et sortis en sautillant de joie du bureau. Je me sentais
légère comme une plume en arrivant devant Manon.
— Manon, Manon…
Je lui pris le bras et le secouai violemment.
— Hé, ma belle, tu es malade ?
— Tu ne devineras jamais.
— Quoi ?
— Je m’en vais à Vienne interviewer l’impératrice Zita !
— Quelle impératrice ?
— Zita, l’ancienne impératrice d’Autriche.
— L’impératrice d’Autriche ? Ce n’était pas Sissi ?
— Apparemment non. Tu te rends compte de la chance que j’ai ? Je vais faire mon premierreportage !
Manon laissa exploser sa joie dans un cri et me prit dans ses bras pour me féliciter.
— Je savais qu’un jour tu en arriverais là.
— Je dîne avec Pops à midi, j’ai tellement hâte de lui annoncer cela.
La montre à mon bras n’indiquait que onze heures.
— Bon… Je vais travailler encore un peu, je ne sais pas si je vais pouvoir me concentrer. On se
revoit plus tard, O.K. ?
Midi arriva bien trop lentement à mon goût. Je passai le reste de la matinée à transmettre à Diane
tous les documents que j’avais compilés pour l’article de Dan en pensant sans arrêt à Zita. Qui
étaitelle vraiment ? Pourquoi avait-elle été en exil durant de si longues années ? L’Europe allait-elle me
plaire ? Je n’avais qu’une envie, commencer le plus rapidement possible mes recherches.
J’arrivai chez l’Italien avec dix minutes d’avance. Pops était déjà attablé et s’était commandé une
bière. J’adorais l’automne. Le fleuve nous apportait sa fraîcheur après un été chaud et une humidité
pesante. Du côté de l’est de l’île, de gros nuages laissaient présager une averse.
Il se leva à mon arrivée et m’embrassa sur le front comme à son habitude.
— Plus belle de jour en jour, ma princesse.
— Et toi, tous les jours plus charmeur, dis-je en lui souriant.
Arthur Saintonge, la cinquantaine avancée, cheveux poivre et sel, était l’incarnation même du
crooner des années soixante, grand, mince, toujours élégant. Journaliste au Devoir depuis plus de
trente ans, il avait couvert tous les grands évènements mondiaux, de la fin de la guerre de Corée en
1953 à la chute du Shah d’Iran en janvier 1979.
Durant l’été 1953, à ses débuts, il avait été envoyé en Gaspésie pour l’arrestation de Wilbert
Coffin, soupçonné d’avoir assassiné trois chasseurs américains, et c’est lors d’une soirée dans un
cirque ambulant de passage qu’il la vit. Elle était l’écuyère vedette du spectacle de chevaux. Sa grâce
et sa beauté particulière avaient immédiatement séduit ce jeune homme de vingt-cinq ans. Âgée de
vingt ans, elle se prénommait Lidia et était la fille d’immigrants hongrois.
Le coup de foudre fut immédiat et un an plus tard, ils étaient mariés. Je vis le jour le 7 mars
1955 après une grossesse difficile. Mes premières années furent bercées de chansons hongroises et je
grandis enveloppée d’un amour inconditionnel jusqu’à ce matin de septembre 1960 où notre vie
bascula. Maman s’écroula dans la cuisine, victime d’une rupture d’anévrisme au cerveau. Pops était
à l’étranger. Je me souviens de mes hurlements du haut de mes cinq ans. On me découvrit assise à ses
côtés, lui tenant la main et prise de tremblements. Mes gémissements étaient alors rendus à peine
audibles.
Pops fut anéanti, et même si après d’autres femmes ont fait partie de sa vie, il ne remplaça jamais
ma mère. Nous nous consolâmes mutuellement et je fus prise en charge par un thérapeute pendant
plusieurs mois. Mon traumatisme mit du temps à guérir, j’avais des comportements imprévisibles et
des silences inquiétants. Pops prit une année sabbatique pour s’occuper de moi.
— Alors ?
Je sortis brusquement de mes songes.
— On vient de me proposer un voyage en Autriche pour couvrir le retour de l’ex-impératrice Zitadans son pays ! Tu t’imagines ! Tout cela parce que je parle allemand !
— Bravo !
La fierté qui se reflétait dans ses yeux les faisait briller de mille feux.
— C’est drôle que tu m’en parles. Cette semaine, il y avait justement un dossier très intéressant à
ce propos dans Le Devoir. En bref, le roi d’Espagne est intervenu auprès du chancelier autrichien
pour qu’il autorise ce retour. Elle avait épousé Charles d’Autriche, un petit-neveu de l’empereur
erFrançois-Joseph, qui devint Charles I après l’assassinat de l’archiduc François-Ferdinand à
Sarajevo.
— Où a-t-elle vécu durant toutes ces années ?
— Je crois savoir qu’ils sont d’abord partis pour la Suisse, puis pour Madère, où Charles décéda.
Lors de l’accès au pouvoir de Hitler, Zita a rejoint l’Amérique du Nord. Elle a vécu au Québec et, si
ma mémoire est bonne, un de ses fils a même fini ses études à l’Université Laval où il a soutenu une
thèse de doctorat en droit, politique et sciences sociales.
Nous dûmes nous arrêter quelques instants, le temps que le serveur dépose nos salades sur la
table. Puis, je repris.
— Pourquoi un retour maintenant ?
— Je suppose qu’à son âge, elle ne constitue plus un danger pour l’Autriche. À l’époque, elle
représentait la monarchie, un épisode que la jeune république voulait oublier. Lorsque sa fille
Adélaïde est décédée en 1971, le gouvernement avait refusé qu’elle assiste aux obsèques. Elle ressent
probablement le besoin d’aller se recueillir sur sa tombe.
— Il va me falloir ton aide. Je n’ai jamais interviewé qui que ce soit.
— Passe à la maison un de ces soirs, on travaillera ensemble. Je t’aiderai à te préparer… Sinon,
comment ça va ? Michel m’a appelé il y a deux jours et…
— Michel t’a appelé ?
Je sentis monter en moi un sentiment de rage difficilement contrôlable.
— Il est inquiet, il dit que tu sembles l’éviter depuis trois semaines.
— Il veut des enfants, il veut un mariage… Tu sais très bien ce que je pense de cela, et lui aussi
le sait. Il était d’accord avec nos arrangements et là, subitement, il change d’avis.
— Il veut partager ta vie au quotidien, s’endormir contre toi tous les soirs, se réveiller près de toi
chaque matin, partager tes joies, tes peines… pas juste lorsque tu as envie de le voir.
— Eh bien, pas moi.
Je m’efforçai de rester calme, mais Pops vit que cette discussion ne me plaisait pas. Je piquai
nerveusement dans la salade, jusque-là délaissée.
— Tes yeux s’assombrissent lorsque tu es en colère. Tu ressembles tellement à ta mère !
Je poussai un soupir d’exaspération.
— L’aimes-tu au moins ?
— L’aimer ? Je ne crois pas en l’amour durable. Il n’existe pas.
— Joy ! C’est l’essence même de toute vie. Sans amour, rien n’est possible.
— Je t’en prie, papa. Tu n’as pas été mon meilleur exemple. Depuis la mort de maman, les
femmes n’ont fait que passer dans ta vie. Je n’ai eu personne qui ait pu m’apprendre à quoi ressembleune vraie vie de couple.
Je regrettai aussitôt mes paroles, car je vis subitement la peine dans le regard de Pops.
— Pardonne-moi, papa. Mes propos sont blessants et…
Il m’interrompit en soupirant :
— J’aimais Lidia. Jamais je ne l’aurais remplacée. D’ailleurs, elle ne m’a jamais quitté. Même si
son enveloppe terrestre n’est plus, je sens sa présence constamment autour de moi… L’amour est
éternel. Un jour, tu le trouveras et tu le reconnaîtras.
— Je n’ai rien pu faire pour la garder près de moi, murmurai-je dans un souffle.
J’avais la gorge nouée, impuissante face à cette vague de détresse qui me submergeait.
— Tu n’étais qu’une enfant. Tu n’aurais rien pu faire de toute façon, elle nous avait déjà quittés
en tombant au sol.
— … Je détruis toujours tout, c’est comme si en m’autorisant à aimer quelqu’un, je le
conduisais irrémédiablement à sa perte.
Je repensai à André, mon premier amour. J’avais dix-huit ans. Je l’aimais de tout mon cœur.
Nous avions fait des projets d’avenir commun jusqu’au jour où la mort me le prit, lui aussi. Une
leucémie foudroyante, impitoyable, silencieuse et cruelle qui avait détruit son corps. Il était parti en
cinq jours. La journée de l’enterrement, tout se brisa en moi et je ne pus verser aucune larme.
L’amour ne m’avait plus jamais fait pleurer depuis ce jour-là.
— Tu es bien trop dure avec toi-même.
— En fait, je ne suis pas venue dîner avec toi pour que nous parlions de mes états d’âme.
Il eut un silence. Chacun de nous en profita pour achever son entrée. Ce qui me permit peu à peu
de reprendre mes esprits et de me rappeler pourquoi je voulais le voir.
— En fait, je voulais te parler d’autre chose.
— Je t’écoute.
— Mon cauchemar… Il est revenu.
Pops me regarda, soudain effrayé. Je savais pertinemment à quoi il pensait. Toutes ces nuits
passées à me rassurer lorsque je me réveillais en pleurs… Toujours le même rêve… Une voix,
pourtant douce et suppliante, d’un homme qui semblait appeler quelqu’un dans une langue que je ne
connaissais pas. C’était la voix d’un désespéré, et je me réveillais à chaque fois transie de peur.
— La nuit dernière.
— Toujours la même chose ?
— Justement, non, pas vraiment…
Je lui racontai donc ma soirée… La sortie entre amis pour fêter l’anniversaire d’une collègue,
mon retour à la maison vers minuit. J’étais épuisée, j’avais bien trop bu et je m’étais endormie
rapidement. Vers deux heures du matin, je m’étais réveillée avec l’étrange sensation d’une présence
invisible. Contrairement à mon père, je ne croyais pas aux esprits, je ne m’étais jamais demandé si ma
mère existait encore quelque part dans un autre monde, probablement par peur de constater que
justement rien n’existait après et d’en être terriblement déçue.
Je me demandai si je n’étais pas en train de perdre la tête, consciente que je ne dormais et ne
rêvais pas. Peut-être, après tout, avais-je un peu exagéré avec l’alcool, ou alors mon imagination
débordante me jouait un tour. Je me retournai en fermant les yeux et en essayant de me parler :« Bon, on arrête cela, il est temps de dormir. »
Et c’est là que j’entendis la voix, toujours la même, calme et empreinte de douceur, une voix que
je reconnus immédiatement pour l’avoir entendue maintes et maintes fois durant mon enfance.
Toujours les mêmes mots : « Wo bist Du ? »
Cette langue que je ne connaissais pas, je la maîtrisais parfaitement à présent, car je l’avais
apprise : l’allemand… Et cette voix répétait inlassablement : « Où es-tu ? »
Je mis mes mains sur mes oreilles, mais la voix continuait. Et c’est là que le message changea :
« Mein Engel, hab’ keine Angst. Ich bin’s… Wo bist Du ? » (« Mon ange, n’aie pas peur, c’est moi.
Où es-tu ? »)
J’étais absolument pétrifiée. Je retirai néanmoins les mains de mes oreilles pour écouter plus
attentivement. Et là, subitement, plus rien, la voix était partie comme elle était venue. Je n’osai
bouger et m’obligeai à garder les yeux fermés.
Je ne sais combien de temps je restai ainsi, mais je dus m’endormir, car ce fut la sonnerie
musicale du réveil qui me fit sursauter le matin.
— Tu sais, autant cela me faisait peur lorsque j’étais enfant, autant cette nuit, même si j’étais
encore terrifiée, j’ai eu un sentiment de compassion… Quoi que ce soit ou quoi qu’il soit, j’aimerais
tellement l’aider.
En disant ces mots, je me rendis compte que, pour la première fois depuis bien longtemps, je
ressentais quelque chose. Moi qui durant toutes ces années m’étais construit une carapace contre tout
sentiment ! Se pouvait-il que cette voix fût en train d’y faire une brèche ? Pourquoi ? Que
cherchaitelle ? Ou plutôt qui ? Et pourquoi moi ?
Ce sentiment devait me poursuivre tout au long de l’après-midi. Pops s’était voulu rassurant et je
pouvais comprendre son inquiétude, mais je n’étais plus la petite fille de huit ans, effrayée par les
démons de la nuit. J’étais une jeune femme de vingt-sept ans qui était bien décidée à comprendre et à
trouver les raisons de ces maudits songes.Mayerling, janvier 1889
Un vent glacial souffle sur la petite commune de Mayerling, en plein cœur de la forêt
autrichienne, à quelque quarante kilomètres de Vienne.
Peu avant l’entrée du village, sur la route en provenance d’Alland, se trouve une ancienne
dépendance de l’abbaye de Heiligenkreuz qui est devenue, un an auparavant, la propriété de
l’archiduc Rodolphe, prince impérial d’Autriche-Hongrie. Transformé en pavillon de chasse
grâce à de nombreuses rénovations, le bâtiment principal de forme rectangulaire comporte un
étage et s’étend en forme de U. Une aile basse est occupée par les domestiques et par-delà la cour,
derrière un imposant et splendide portail, on trouve des écuries, un chenil ainsi qu’une chapelle.
Deux hommes se tiennent devant le portail principal, fermé. Ce sont le comte Georg von
Stockau et Alexandre Baltazzi, jockey émérite et faisant partie de la petite noblesse. L’un d’eux,
impatient, actionne plusieurs fois le marteau de porte sans résultat. Découragés, ils s’apprêtent à
rejoindre leur fiacre lorsqu’une berline s’approche. Le portail s’ouvre alors comme par miracle,
et ils peuvent tous pénétrer dans l’enceinte du pavillon.
r rLes passagers de la berline sont le D Slatin, secrétaire de la cour, et le D Auchenthaler,
médecin officiel impérial.
Zwerger, le gardien des lieux, les salue puis les guide à l’intérieur du bâtiment vers les
appartements princiers.
r— Comte Stockau, vous avez les documents requis ? dit le D Slatin.
Celui-ci sort d’une pochette de cuir les papiers en question.
— Voici la procuration de ma belle-sœur et l’autorisation du premier ministre. Pouvons-nous
procéder rapidement ?
— Suivez-moi.
Tous accompagnent le secrétaire jusque dans un petit salon où des policiers gardent l’entrée
rd’une chambre. Une odeur de formol et de désinfectant s’en échappe. Le D Widerhofer, médecin
de l’archiduc, est également présent et les accueille, accompagné de Loschek, le valet et intime de
Rodolphe, à la mine défaite.
— Ces messieurs viennent pour la jeune personne, chuchote Slatin.
r— Mais, proteste le D Widerhofer, je n’ai pas encore eu le temps de m’en occuper !
— Le temps presse. Loschek, conduisez-nous.
Loschek leur fait signe de les suivre et les précède dans un petit couloir menant à une porte
close, devant laquelle se tient un policier en faction. Celui-ci leur livre le passage sur un signe de
rla tête du D Slatin, et le brave Loschek tourne alors la clé dans le verrou. La porte s’ouvre sur
une odeur fétide qui les incommode et les fait reculer.
— Seigneur ! s’écrie Alexandre Baltazzi.
rLe D Widerhofer passe devant eux et se dirige vers le petit lit placé contre le mur où, sous un
amas de vêtements, repose le cadavre d’une toute jeune fille. Un voile a été déposé sur son visage.
Il constate que la mort a déjà altéré le corps de cette pauvre enfant. À cette vue, il soupire. Il l’a,
lui aussi, rencontrée à plusieurs reprises et se souvient combien elle était ravissante, toujours gaieet souriante.
Le comte von Stockau et Alexandre Baltazzi, les deux parents de la jeune fille, s’approchent en
silence.
— Je dois vous demander, monsieur Baltazzi, de confirmer que c’est bien là votre nièce.
Alexandre Baltazzi a énormément de mal à garder contenance et doit faire appel à tout son
courage pour oser poser son regard sur le corps. Sa filleule repose là, morte, l’éclat de ses beaux
yeux bleus s’est éteint et un filet de sang a séché le long de sa bouche si rieuse. Son chagrin et sa
douleur sont immenses et il doit prendre appui sur la table voisine pour ne pas s’effondrer.
— Oui, c’est bien elle, parvient-il à marmonner.
r— On vous a informé du caractère très délicat de cette affaire, dit le D Slatin. Il va falloir
faire vite et être très discrets. Nous comptons sur votre entière coopération au nom de votre
loyauté pour notre empereur.
— Oui, bien sûr. Où se trouve le cercueil ? demande le comte.
— Pas de cercueil, pas de service religieux, peu de famille, c’est un ordre. Tout est prêt. On
nous attend à l’abbaye de Heiligenkreuz pour la mise en terre.
— Comment ? Mais ma sœur désire que sa fille soit inhumée dans le caveau de famille à
Vienne ! s’exclame Alexandre Baltazzi.
— Je suis navré, mais ce ne sera pas possible.
— Comment ? Vous voulez enterrer cette pauvre enfant en l’absence de sa mère ?
r— Ce sont les ordres, malheureusement, soutient le D Slatin. Discrétion et rapidité, je vous le
rappelle.
Le comte Stockau et Alexandre Baltazzi se regardent, incrédules.
Bien que le chemin menant de Mayerling vers Heiligenkreuz ne soit pas très pentu, le fiacre qui
doit les amener cinq kilomètres plus loin a beaucoup de mal à avancer sur le chemin glacé.
Le commissaire Gorup a été avisé par télégramme de l’arrivée imminente de l’équipage et les
attend à l’entrée du village. Il le fait arrêter et en ouvre la porte.
— Comte Stockau ? demande-t-il.
Dans l’ombre, il aperçoit, assise entre deux hommes à l’allure distinguée, une toute jeune fille
et il a un brusque mouvement de surprise. Elle est assise très droite, un bâton ayant été glissé dans
son dos à l’intérieur de son manteau pour la maintenir verticalement. Son visage est à moitié
couvert d’un voile déchiré cachant deux grands yeux restés ouverts qui semblent le fixer. Il
constate immédiatement que la jeune personne est morte.
Gorup monte ensuite rapidement s’asseoir à côté du cocher et guide celui-ci vers le petit
cimetière. Le haut-commissaire Habrda les attend au portail. Les deux policiers, assistés des deux
hommes accompagnant la jeune fille, sortent le cadavre du fiacre et vont le déposer dans une
petite pièce où l’attend un simple cercueil de bois brut, fabriqué l’après-midi même en toute hâte
par un menuisier de la région. Les cloches de l’abbaye sonnent pour minuit. Ils allongent la jeune
fille dans le cercueil. Alexandre Baltazzi, inconsolable, dépose entre les mains de la morte un petit
crucifix en argent. Le comte Stockau, horrifié de constater que le corps ne repose que sur des
copeaux de bois, se penche afin de prendre le chapeau de la jeune fille puis, tout en le pliant, le