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Un garçon d'Est

De
416 pages
Publié par :
Ajouté le : 01 janvier 1995
Lecture(s) : 324
EAN13 : 9782296308893
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Un garçon d'Est
Récit de vie fantaisie

Du même auteur

Poésie Cirque guignol et marionnettes (Poèmes, 1949-1959 )
Autoédiûon. La vie la mort la poésie (Poèmes, Autoédition. 1954-1976 ).

.

Mains de vilains (Poèmes, 1956-1975 ). Autoédition. Cirque la vie (Poèmes, 1990-1993 ). Autoédition. Essai
Usages lexicaux et groupes sociaux. ( 1983 ) ( Thèse de doctorat. )

Pour une pédagogie du français ici et maintenant Jouer sur et avec les mots. ( 1988, 104 p. ) E.N.N.A. Paris-Nord. Chants d'amour en douce France. ( 1991,329 p.) lU.F.M. Créteil.

Hubert LESIGNE

Un garçon d'Est
Récit de vie fantaisie

Editions L'Harmattan

5-7, rue de l'Ecole-Polytechnique 75005 Paris

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Je te baptise au nom de mes chasses

Ne poussez plus! Poussez fort encore encore encore... Je suis né au bord de l'été dans une maison cramponnée à la berge d'une rivière appelée l'Apance. Elle descend d'un mont brusque glisse rampe s'abandonne et déborde dans des pays humides sur les sols lourds des prairies où s'emmêlent les franges des provinces de Champagne Lorraine et FrancheComté. Indolence des villages lenteur des pensées des gestes des voix qui traînent l'accoutumance quand me voici dans ce logis voisin d'une ferme dont s'approchent aux pas des chevaux accablés les chariots haussés de foin de blé écrasés de quartiers de bois d'affouage et d'où s'ébranlent les tombereaux dans la vapeur du fumier raclé de l'étable chargé à la fourche pour engraisser les champs qui rongent friches et forêts. Mes grands-parents s'étaient fixés là dans cette maison où va s'efforcer le modeste café Grégoire. Le nom se lisait sur le store qu'on rabat en été pour ombrager le trottoir mélangé à celui du Byrrh vin tonique et apéritif et à la réclame trois fois clamée en lettres blanches pour la bière brassée à Vittel Vosges. Les clients la buvaient au bock en écoutant le piano mécanique

-Où boire un bon bock?

ICI!

-

9

hoquetant pour deux sous la valse la polka le fox-trott la mazurka. Le café-restaurant avait introduit dans l'épaisseur d'un cheflieu ombrageux le nom de cette famille cahotée ailleurs par le besoin et les guerres. Elle avait voulu s'arracher du salariat et se hisser à son compte. Le café Grégoire était devenu dans la bouche du pays Café de l'Abattoir car il avait fait assemblée d'hommes vivant dans les alentours de l'art et du commerce du bétail sur pied ou dépecé. Eleveurs-herbagers maquignons commis de culture de boutique gens de grand abattage forts en muscles et gros de mots éclatés dans les rires y avaient traîné derrière eux des cultivateurs en mal de compagnie et d'égaiements. L'abattoir aux trois arches aux vantaux de chêne grouillait d'hommes et de bestiaux meuglait assommait saignait débitait la viande fraîche et rejetait à l'Apance des viscères mauves léchés par les langues de l'eau et noués par les lanières des herbes étirées dans le courant. En face, le Grand Bazar des Magasins Réunis de l'Est étalait sur ses comptoirs souvenirs de Paris parfumerie articles de fantaisie chaussures de luxe et de fatigue jouets mercerie articles de ménage couronnes mortuaires. Disparus café abattoir bazar. Effacés des mots qui se disaient là emportés par la hâte des temps modemes recouverts par d'autres poussés par la véhémence des commerces neufs hostellerie station-service matériaux plastiques. Là pourtant maintenant que la haute houle de l'âge a passé 10

et retombe je suis roulé sur cette rive étroite entre Bazar et Abattoir dans une chambre du petit café moi l'enfant nu nouveau né qui déplie enfm son premier cri. Trois femmes ont vu entendu caressé cette naissance. Elles ont glissé dans mon histoire l'embryon du récit. C'est de leurs voix accordées que me sont parvenus les mots de mon tout début j'étais né le cordon noué autour du cou bleu asphyxié. La nature n'était pas allée de soi il avait fallu lui donner la main et la corriger. La sage-femme - elles suffisaient dans ce temps-là, ces femmes qui savaient la tranchée de la vie première m'a suspendu d'une main par les pieds de l'autre m'a fessé pour que la vigueur se répande enfle les poumons pour le cri. Puisqu'il faut que l'enfant crie la vie nouvelle. Je ne sais pas si ma mère a beaucoup souffert en poussant hors d'elle ce petit gluant ni ce que mon père en avait éprouvé, de cette naissance. Je ne connais que ces images pâlies dessinées par la parole des femmes du corps expulsé dans leur regard
.

singularités féminines repoussés inutiles éloignés dans leurs attentes sur les pourtours de l'enfantement. Je me suis dit parfois que ces mots ces images en mots flottaient peut-être dans une errance de l'imagination que les femmes pouvaient avoir apeuré le récit et cru que le ligament nourricier allait m'étrangler. Auraient-elles fait un galop d'anxiété? Est -ce que je me suis - vraiment - attardé dans ce silence et cette couleur saisissante? Pourtant il a éclaté le bourgeon du récit. 11

des images que ne retiennent guère les hommes absents des

Les mots ont été dits ils ont été transplantés ils ont germé dans mon histoire. Je n'en ai pas d'autres pour raconter quelque chose de cette scène originelle. Ceux de l'état-civil qui sont un autre commencement de la veine paraissent calmes alignés posés dans la phrase cassée du formulaire communal. Ici les mots n'ont pas de sueur et semblent impavides mais déjà les voilà saisis par le ressac des ans qui s'en vont reviennent me balancent entre le cri du bébé suspendu et le clapotis des lèvres. Roland me déclare de son sang, Hubert de sa réflexion et de sa passion. Hubert ne m'a jamais paru aussi léger que Jean ou Michel. Il appesantit une marche dans les pas réguliers du père qui foule des terres familières le coeur content des plaisirs de la chasse à la plaine et au bois à la plume et au poil. Il se relie au rappel du lièvre blond qui déboule et boule entre les rangs de betteraves sous les deux coups de feu et frissonne des nerfs à mourir au frou du couple de canards sauvages le col-vert et sa femelle grise qui se jettent en l'air de la rivière prise par la glace dans les branches dénudées faciles au tir au galop entendu entrevu de la harde de sangliers qui fracassent les branches et passent en bonds la tranche du bois où les fusils cherchent la cible. Le voilà noué à la complicité du père et du gamin qui apprend ce mot calligraphié sur le registre par un fonctionnaire qui consigne son fait sans émotion. Que je prenne le récit par les paroles des femmes ou par les mots exsangues de la mairie je m'enfonce dans le plaisir ou l'anxiété le clair et le sombre se renversant 12

je m'allonge dans des ruissellements qui frissonnent les uns sur les autres que je sois dans l'éveil vif ou sur les lisières tremblées du sommeil ou de la mémoire. Alors je touche à des instants je remonte à des lieux où des êtres allégés du poids de la vie ordinaire se croisent s'immobilisent se fondent se déprennent je surprends des silhouettes j'entends des échos de voix je pénètre en des émotions que des mots seulement des mots avec leurs sons leurs couleurs l'entraînement de leurs cadences essaient de frôler palper saisir et tirer s'il est possible vers une deuxième existence. Un siècle et demi avant que les femmes s'effraient de l'aspect d'un bébé et que Roland monte à la mairie pour le déclarer de son sang et de celui de Jeanne Grégoire Hubert des clercs et des robins écrivaient la naissance conçue à revers de celle des maîtres anciens
Les hommes naissent et demeurent libres et égaux en droits.

C'est dans cette phrase qui pensait dire tout autrement que les peines et les révoltes de mon lointain aïeul François Le Signe vigneron de son état doléancier de Bourbonne-les-Bains se sont dissoutes. Elles s'étaient dites sous sa signature et celles d'autres manouvriers laboureurs et vignerons dans des mots drus vigoureux jetés contre les méfaits des commis des aides sbires gabelous maltôtiers qui lui volaient sa vie épouvantaient sa famille l'écrasaient de droits ruineux sur son vin et sur le sel dont il avait grand besoin pour la soupe la viande de son cochon. 13

Terribles fléaux qui secouaient son sang. Au temps où naissent les grands-parents de Jeanne et de Roland les blouses ouvrières se teignent souvent de sang oosang d'anciens paysans attelés aux travaux des machines surgies des villes. Alors il arrive que les droits inscrits dans le bois des phrases flambent dans le feu des actes allumé par des

.

hommes

inégaux et contraints en fait. La blouse et l'habit ne sortent pas des mêmes berceaux. Mon arrière-grand-mère née Schmitt à Sarralbe racontait qu'elle avait travaillé en maison chez de bons maîtres et que quand les femmes se coifferaient à la tête de mouton le monde fInirait. C'était étonnant pour moi petit enfant ce langage de vieille dame. Elle parlait français quand elle était en paix mais l'allemand surgissait de ses émotions Holzkopf! Yéssess Gatt! Les gesticulations furieuses de soixante-dix et l'annexion l'avaient poussée hors du lit de la Sarre vers le sud dans un village des environs de Lunéville. Alors elle n'est plus domestique mais deux fois mariée deux fois veuve. La deuxième secousse de la mort l'envoie avec sa fillè Marie dans Epinal où descend vivement la Moselle. Le chemin de fer qui suit la vallée avait emporté dans cette ville fougueuse dans le travail des mains de commerce et d'imagerie un jeune homme soulevé contre les façons de religion qu'il détestait. Edmond Grégoire s'en venait de la porte des Vosges de dessous le Saint-Mont de Romaric étant né à Remiremont l'ouvrière. Dans EpinaI deux chemins s'enlacent mari et femme Edmond Marie dans la vieillesse d'un passé qui ne laisse rien de cela que 14

'

d'autres écrivent sur des lettres des feuillets des carnets. Rien. Les Grégoire n'avaient pas de bien de ce bien qui peut donner le temps l'envie le pouvoir d'un peu raconter. Simplement leur effort s'agrippe au café. Des hommes de terre et de viande enfoncés dans des sols gras où les bêtes à cornes tournent lentement avec le soleil l' encolure fléchie sur les sources les pierres de sel dans les ombrages des bosquets aiment choquer leurs verres et leurs voix au bistrot nouveau. Des Lesigne sont assis aux tables de fonte et de marbre où sert la fille de la maison. Leur famille très ancienne ici avait connu la prospérité puis avait été courbée par des malheurs intimes sur les contrebas du destin. Mais le nom restait planté dans le canton mon trisaïeul l'avait levé haut sous la République remontée de ses deux engloutissements. Il avait parcouru les trois provinces qui se joignent dans le Bassigny, avec ses boeufs et ses moutons soignés croisés engraissés sélectionnés. Les jurys des concours agricoles de l'Est entre Troyes et Nancy et de Dijon aux Ardennes les avait cités. Le respect je le ressentais un peu je crois enfant quand je regardais au mur de la salle à manger Henri-Deux au-dessus du piano abandonné un cadre qui brillait de l'or et de l'argent des médailles. Quelque chose comme une odeur très évaporée flottait là d'un labeur d'un honneur d'un talent de grand paysan. Mais ma grand-mère Lesigne n'y donnait pas d'attention. J'aurais aimé grimper sur le piano pour mieux voir les 15

figures et lire les lettres gravées. Ma grand-mère m'entraînait vers son important le crucifix en ivoire avec le monsieur cloué sa tête morte penchée sur son épaule. LN .R.I. sous les pieds rassemblés. Elle me faisait répéter le sens Jésus de Nazareth Roi des Juifs. Déplaisir et je ravalais ma salive. Ces riens parlés imagés restés ils ont été placés dans la barque au milieu des courants qui se rencontrent là-bas là-bas dans le triangle de trois provinces sur les bords de ma naissance. Rame garçon rame ce n'est pas l'océan.

16

2

Promenade autour d'un soldat de plomb

Dans le repli de l'eau profonde, au plus compact du temps reculé d'où la vie chasse vers l'en devant dans l'aval de la résurgence de mes années primitives presque rien n'affleure en surface à peine une froissure. Une photo aux bords craquelés égratignés, par des doigts pressés que j'ai retrouvée avant la dispersion probable le rejet comme vieillerie par celles qui n'aiment que le neuf dans les nuits d'insomnie, de deuil, passées à glaner trier rassembler ce que la mort de mon père abandonnait semé partout buffet tiroirs cartons armoire et tables de nuit Lévitan après l'adieu tremblé en boucles attachées encore au soin mains inexpertes aux gestes de souvent écrire cette vie qui va finir sur l'envers d'un carton à biscottes mais qui ont malgré tout expliqué l'effroi des nuits de souffrance sans phrases. A disposer sur le sol, à genoux, tous ces instantanés de passés, mélangés sans soin sans suite soudain la photo celle-là, s'arrête dans ma main, commence à frémir dans les reflets chancelés et les réverbérations du temps comme au petit matin, en hiver, le difficile écoulement de la lumière qui se verse en travers et se mélange aux luisances encore nocturnes de la rue. Cette image qui interrompt mes gestes, lève en moi une rumeur, un bourdonnement. C'est moi vers un an, contre le flanc de ma mère petit enfant que je ne vois qu'ici et qu'aucun récit n'a bordé. Moi survenu d'un infime instant 19

soutiré du soleil, avec maman, d'un décor de pins, de bouleaux gorgés d'été que je reconnais par le chemin qui conduit du café de l'Abattoir au parc de la source Maynard, à Bourbonne-les-Bains. Je me découvre me reconnais bien qu'emballé de laine, rond de corps, de visage, peigné cheveux blonds sur le côté. Je reconnais ce que je n'ai jamais vu, douze mois soutenus sans effort par le bras de ma mère qui se referme sur moi, m'enveloppe l'autre main sur ma cuisse nue, peut-être caresse. Rien ne sourd en rappel de ce moment mais l'image en noir et blanc aux bords dentelés parle en moi douce et violente quelque chose de ce temps très ancien, disparu revenu. Maman porte une robe sombre qui lui glisse jusqu'aux chevilles enlacées par les brides des ballerines. Bracelet, montre, deux colliers autour de sa gorge décolletée au carré. Elle connaît sa beauté de vingt-quatre ans mais surtout très au-delà de la mode surannée son visage rayonne sous le chapeau blanc resplendit de la joie des yeux qui rient dans l'arc des sourcils, des lèvres ouvertes sans retenue. Non vraiment pas un sourire un rire qui va vibrer. Ce visage grand ouvert il chante la joie la malice la hardiesse il ose tout son charme au naturel, dans la fougue la fantaisie la vaillance. C'était oui sans doute du bonheur, ce qu'on dit être cela à ce moment. Je ne l'entendrai pas longtemps, ce rire cette aisance de mouvement, ce goût de la vie qu'elle mord avec ses dents régulières j'en serai écarté. Quand ma mère me reprendra près d'elle, son visage se durcit déjà dans le masque qui vire vers l'amertume et se crispe dans le détachement quand l'âpreté de l'existence l'aura déçue 20

asséchée renversée dans le chagrin sur le malheur. Le petit enfant qui lance un regard étonné vers le photographe inconnu qui fronce les yeux et dont une main frôle le cou de sa mère n'a pas pu se plonger s'étirer dans le bonheur de vivre de la jeune femme. Ce n'est pas elle qui va l'élever. Elle marchera encore avec moi sur les bords est de la ville qui tournent autour du café de ses parents dans le brouillard flottant sur l'Apance et son ruisseau de Borne. D'une promenade, il me reste un souvenir franc, premier de la chaîne. Ma mère n'est pas au premier plan. Elle est absorbée dans le foisonnement des détails. C'est juste avant que le sillon se suspende dans la friche tranché entre mes trois et mes quatre ans après la naissance de ma soeur je ne sais pas où ni comment mais dans la distance difficile de vingt et un mois après moi. Hubert j'en ai fait des images des champs du ciel du bord de l'eau je ne sais rien dire d'Huguette, de ce prénom qui dérive dans le silence et la morte-eau. Je crois que peut-être ceci aurait été imaginé quelqu'un ou quelqu'une a fait un noeud dans mon prénom en espérant relier la fille au garçon par le sonore et les deux lettres du recommencement d'un mot, un mot! Le temps les marches ont raidi le lien puis il s'est déchiré sous la tension des années, des absences. Il ne reste que l'effiloche. Voici le souvenir bien calé dans un après-midi des vieux mois d'hiver. La marche dans le froid contourne la place du cinéma, une haute maison marchande, un jardin plein de fleurs

sous un toit de verre et le Champ de Foire.
Je suis avec Annie, Huguette tassée dans la poussette que maman roule. 21

Après les dernières fermes, les côtés de la route commencent. Je regarde le soleil s'abaisser encore doucement dans le brouillard bleu de ce jour-là les ombres de nos corps avancer toutes longues longues à rire devant nous deux, sur le goudron le fossé les prés s'amuser avec celles des troncs noirs. La mienne, avec sa tête dans les clôtures, je la vois s'arrêter repartir être mangée par celles des arbres et d'Annie qui fait courir ses jambes d'ombre dans les miennes. S'élancer, s'attraper, rire l'un à travers l'autre. Annie, c'est une fillette agile et très garçonne, sa maman est l'amie de la mienne, elles s'embrassent toujours. Quand nous nous prenons la main, je sens la vigueur d'Annie me tirer. Je résiste ou j'essaie de tirer moi plus fort qu'Annie, encore plus fort. Nous remuons beaucoup, nous nous secouons en avant de maman qui pousse la charrette, grandes roues et petites où ma soeur est écrasée par son gros poids. Quand on essaie de la faire marcher, je trouve vilaines ses jambes arquées, avec des pieds en dedans. Pour qu'elle ne reste pas comme ça quand elle sera grande vous pensez, alors on la roule. Elle a la charpente de son père, elle tient de son père les gens disent ça, comme ma grand-mère et maman. C'est un compliment reproché ou approuvé, ça dépend des personnes. Elle pétrit avec son pouce et les doigts son poupon de celluloïd rose raide. Elle lui arrache un bras qui sort du trou de l'épaule avec l'élastique. Elle jette la chose sur la route, elle fait ses yeux plissés, elle retrousse ses lèvres. Maman s'arrête, lui cueille un bouquet de fleurs sur le talus. Ma soeur les déchire. Je ne l'aime guère, ce gros bébé qui suce son pouce, quand il écrase le poupon, même les fleurs. 22

Moi je suis fluet, si fluet à côté mais je suis vif comme les gens disent et mon grand-père qui rajoute comme un furet du bois joli. Mon grand-père parle autrement que les grandes personnes il me plaît, c'est lui qui raconte le mieux comment je suis. Je ressemble aux mots qu'il trouve. Je suis du côté des Grégoire. Annie me tend son sac me dit que je peux l'ouvrir. Je fais claquer le fermoir, j'ouvre clac, je ferme clac, je rouvre dedans, un mouchoir de dentelle, c'est de la batiste, Annie explique, un mot comme ceux de mon grand-père. Une glace ronde avec une dame des cheveux rouges, derrière. C'est une actrice. Mouh! Je n'ai~e pas les femmes avec du rouge, c'est comme ça dans ma famille, surtout sur les ongles. Encore une bourse aux mailles fines de métal. Je tâte des sous dedans. En balançant le jouet d'Annie par sa chaînette, je lance une ombre qui court dans nos grandes pattes. Le soleil est bas, le bleu commence à se mélanger à du gris. On s'arrête pour attendre maman avec son bébé grandi qui ne peut pas marcher tout seul, qu'il faut traîner, qui retarde derrière. Devant la route est vide. Annie m'a repris la main, les deux mains sont fraîches. Mon autre main s'énerve en tripotant un bouton gravé de mon manteau à la fin, ça m'agace d'attendre. Maman arrive avec son chariot. C'est fini. J'attrape mon béret par sa queue, hop je le lance en l'air. Annie le ramasse, me le remet sur la tête, elle l'arrange pour que ma mèche dépasse bien sur le front. Elle sait comment je dois être, quand elle m'aime bien la petite. On revient vite, on pousse avec maman la charrette d'Huguette, les ombres sont dans nos dos. On arrive au milieu des maisons petites, tassées, vieilles. Celle d'Annie, on y va en prenant un sentier au-dessus du ruisseau, on marche dans la terre et les graviers. On toque, on ouvre la porte, autour tout le mur est caché par 23

le lierre accroché à un treillage, c'est toujours vert même en hiver. Il fait très chaud dans la cuisine, même étouffant après la balade. -Vous allez boire un chocolat bien chaud. La voix de la maman d'Annie est grave et profonde, ça fait chaleur de l'entendre monter de la gorge. Maman enlève son manteau à collet de fourrure, ses gants de cuir qui dépassent des manches entourées de laine frisée. Elle aime s'habiller doux. Elle est plus belle que madame Rigal en tablier, les cheveux frisés qui bouclent partout. Ma grand-mère dit qu'elle est négligée. Pas du tout. Elle ne sort guère, elle préfère rester dans sa cuisine à parler avec ma mère. Pas besoin d'être tirée à quatre épingles, on fait ce qu'on veut chez soi c'est l'avis de mon grand-père. Je souffle sur le chocolat fumant je déteste le trop chaud qui râpe la langue et la gorge. Une fois, ma grand-mère m'a fait boire du café au lait brOlant,je ne m' y attendais pas ça m'a fait sauter en l'air et j'ai foutu le bol par terre. Mon grand-père rigolait mais ma grand-mère a hurlé café au lait à nettoyer, bol cassé. Nos deux mamans parlent, rient, gesticulent, elles sont joyeuses ensemble. Huguette grogne s'agite, Annie s'occupe d'elle et m'oublie. Je ne peux plus rester enfermé dans cette petite cuisine trop chaude sans bouger les jambes me démangent d'aller regarder le ruisseau gonflé contre les pierres. Je sors marcher dans les cailloux. Je m'accro,che aux barreaux de la grille qui me dépasse la tête je cale mes brodequins de l'hiver dans les anneaux de fer. Je me soulève 24

je vois bien l'eau jaune qui roule, avec les sursauts de la vitesse autour des gros cailloux. Je réfléchis, je commence à rêver en regardant s'en aller le ruisseau vers l' Apance qui rencontre plus loin la Saône. Mon grand-père m'a expliqué sur le pont de l'abattoir. Je voudrais bien pouvoir tremper ma main dans le courant qui court en hiver mais c'est trop profond sous moi, la barrière en fer forgé me sépare de cette eau précipitée. Alors j'arrache mes croquenots des boucles d'acier et je traverse vivement la rue. Je clenche la porte vitrée de l'atelier de monsieur Rigal. Il est ferblantier. Il se redresse dans son atelier rempli de tubes, d'outils partout, de tôle, de gouttières de bouteilles de gaz. Il est content dans son fourbi il sait quoi faire dans le fouillis la poussière il me sourit sous sa casquette courte, la visière en travers du front arrête tous ses mouvements. Il vient vers moi. me prend sous les bras, il me lance en l'air, me rattrape dans le rond de ses bras. - Te voilà, macaron! Il m'embrasse, sa barbe me gratte la joue, je frotte. - Tu veux bien me faire le ferblantier? - Que oui, macaron! Je demande ou non, il m'entraine dans les coins de l'atelier il m'explique avec ses mots et ses mains qui montrent les noms des choses qu'il touche et fabrique. Je ne suis plus dans les ombres de la route. Je suis dans les objets qui tordent, cognent, allument et sortent du fer tortillé avec les outils. Le cuivre est rouge, mais rouge-cuivre, le plomb est gris le zinc plutôt blanc, c'est pour les gouttières qui ramassent la pluie du toit et l'enfoncent sous la grille du caniveau, vers le ruisseau. Des mots se collent dans ma tête...

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n ramasse

deux bouts de fer qu'il pince ensemble dans son étau.

n approche son chalumeau, j'entends le gaz qui souffle, il l'allume avec son briquet. La flamme d'un seul coup, siffle s'allonge, du jaune autour du bleu au milieu. n la raccourcit, elle est bleue. n me dit qu'elle est prête à mordre. n prend une baguette, l'approche des morceaux de fer, la flamme fait fondre la baguette. Ça grésille ça va vite, j'essaie de suivre les deux mains qui vont tout droit en même temps. C'est déjà fini. n faut attendre que ça refroidisse. Il prend ma main dans la sienne pour me faire desserrer l'étau. - Tu peux retirer le fer,frétillon . C'est encore un peu chaud, les deux bouts de fer sont collés c'est solide, on peut tirer pousser taper. Ça tient le travail du feu et du fer. Ah! L'émotion! Voilà la cisaille qui voyage dans du fer plat. La main découpe une tête. Je vois le front qui descend vers un nez qu'elle fait long pointu à petits coups les deux lèvres la cisaille un peu plus vite pour arrondir le menton couper net le cou remonter vers la nuque et revenir par derrière pour juste finir au front. La découpe est dans ma main. Le guignol est sorti d'un vieux morceau de ferraille aussi juste aussi facile que les ciseaux dans le papier. La tête de fer est dans ma poche, et je la saute à cloche-pied. Une autre fois monsieur Rigal a ramassé par terre un bout de plomb presque noir. - Pèse! C'est lourd mais ça ne sert plus à rien. n donne la flamme jaune au chalumeau, moins acharnée que la bleue. Elle lèche le noir le plomb ramollit 26

il fond en gouttes qui roulent sur l'établi de là dans le fouillis. Je voudrais bien les ramasser, les fourrer dans ma poche. - Pas la peine, je vais t' faire mieux qu' ça. D'une vieille annoire biscornue, le ferblantier sort un mystère une grosse coque en terre cuite qui peut s'ouvrir en deux. Je ne vois qu'un creux noirci. La main prend une louche, une louche pour la soupe. Mains chalumeau flamme, plomb fondu dans la louche. La louche se renverse dans un trou de la coque, le filet de plomb coule dedans. Monsieur Rigalla prend la palpe de ses mains arrondies. - Attention! Regarde bien, ouvre l'oeil et le bon. Il cligne le sien, les mains s'entrouvrent doucement. Je tends mes yeux, mon envie est forte. La coque est ouverte je vois dedans du brillant. Deux doigts le retirent c'est un soldat de plomb neuf luisant, oh ! Il tient debout sur son gros pied. Le morceau noirci tombé dans le fouillis, le voilà tout flambant. Le noir a fondu coulé dans l'argenté. - C'est pour moi dis, c'est pour moi, je peux l' prendre? - Bien sOr macaron, mais si tu le frottes pas souvent, i va rev'nir gris. Ou bien alors, i faut l' peindre, mais ça, je sais pas l' faire. Je suis tellement excité que je me sauve en criant - Il m'a fait mon soldat de plomb, il l'a fait! Je le tends dans ma main, je le montre à maman qui rit. Ici s'éteint le souvenir. Un noir descend sur le ruisseau d'automne, la promenade le ferblantier. Je ne le reverrai plus, pourtant c'est lui qui me donne encore et encore une tête de fer et mon premier soldat de plomb... Et puis j'ai quitté le pays d' Apance. Ma mémoire va se rouvrir dans celui de mes grands-parents. 27

3

La Fontaine de Remiremont

Remiremont, c'est un mot soulevé vert tout luisant d'une lumière qui lisse les monts tassés arrondis et des forêts de grand air Saint-Mont, Bois du Sapenois. Les fermes en bois bruni aux toits fermés y grimpent dans les pâturages et les sapins. L'odeur de santé résineuse flottant autour des scieries, du travail du bois elle est entrée dans mes fibres, elle me précède et me tire aujourd'hui vers l'autrefois. Remiremont, c'est la senteur du sapin travaillé dans l'air transparent. Le mot dit encore mirer, la porte des Vosges se reflète dans la Moselle, la Moselotte. L'eau glacée glisse des rigoles des ravins, de toutes les pentes, se casse en cascades de tous les monts. Elle frissonne ses vaguelettes dans la vallée qui s'évase et s'aplatit vers Epinal. C'est de la lumière liquide. Remiremont, je m'y remémore trois fois l'enfant devers quatre ans, réapparu sur les rives des deux rivières lacées avec mon grand-père Grégoire qui sacre et rit dans tous mes reviens! Il avait voulu refermer sa vie dans le berceau de son pays avec ma grand-mère Marie qui ne rit jamais mais sourit de la bouche presque fermée. Elle retient ses émotions gaies, si bien que le rire empêché lui rentre les joues dans deux plis creusés. Les yeux, elle les laisse aller libres vers son grand front planté de la chevelure blanche, d'un blanc sans vieillesse. Elle a cinquante-six ans, marche droite de corps et de tête. Son caractère est marqué là. 31

Mon grand-père est un peu plus jeune, ses épaules penchent en dedans, il souffre de respirer. Mais au tréfonds c'est la gaieté. Mémère m'emmène dans l'air vif, celui de toutes les saisons. Elle me couvre toujours la tête, passe-montagne, béret capuche, même un mouchoir noué aux quatre coins. Elle me lace bien serrés pour le maintien du cou de pied mes souliers cirés, frottés pour la propreté et contre l'eau. Nous ne sortons pas seulement s'il pleut des gouttes larges qui pourraient abîmer mes chaussures ou de la grêle annoncée par le vent violet qui se rue des monts jusque sous les arcades. Elle a tout prévu en regardant le ciel de derrière la fenêtre rideau tiré. La bruine qui plane dans la vapeur tant pis il faut respirer, c'est bon pour la santé, il faut. Je ne tousse jamais elle a peur pourtant pour mes poumons. La peur est grande, elle est creusée dans la terre. Pépère tousse de plus en plus souvent, toujours plus creux. Nous voilà prêts, nous sortons du corridor qui sent le chien mouillé, nous tournons tout de suite au coin du pâté de maisons entassées l'une sur l'autre sur le long des arcades. Le monsieur au bonnet allongé, le patissier-confiseur assis perché penché devant la bassine de cuivre chauffée dessous tire avec un godet à longue queue le chocolat avec une pincette de l'autre main, tout ce qui croque dans

œsdents

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ou bien ce qui fond dans la langue, griottes raisins petites feuilles en pâte molle de toutes les couleurs. TImoule avec patience, il n'arrête jamais, le chocolat mélangé aux miettes dans des cases rondes carrées plates ou épaisses. TIa la figure rouge, plongée dans son travail. Je ne voudrais pas faire ça, c'est trop d'ennui, j'en ai des fourmis dans les mains, même le corps. Mémère dit que je suis un nervosin. 32

- Oui, mais il est malin! Pépère m'encourage, nervosin-malin, ça chante, pépère aime bien les mots comme ça, qui chantent. Je regarde à travers la vitrine, monsieur Maillot ne me voit pas, il est perdu dans son jeu de construction. Mais si madame Maillot est dans sa boutique, une dame très polie avec des frisettes sur le front, des bracelets autour du poignet, elle me fait signe d'entrer. Je ne demande rien à mémère, je sais qu'elle me laissera faire parce qu'elle est cliente. Je m'approche, je n'ai plus peur d'elle comme la première fois elle me regarde dans ses cils qui battent un peu elle m'embrasse sur la joue avec sa bouche mouillée. - J'aim'rais avoir un garçon blond-blé comme toi, tu sais. Elle me met deux chocolats dans la main que je ne tends pas. Mémère ne veut pas, on n'est pas des mendiants. Un pour moi, un pour mémère. Elle dit que ça gâte les dents, pépère a haussé les épaules une fois j'ai compris qu'il aimait lui, que les enfants goûtent aux friandises.
Après on descend une côte tout à fait brutale, des trous dedans mémère se retient en tâtant le mur où il y a un trottoir. Moi je descends d'aplomb au milieu mes jambes prennent le pas de la pente, j'arrive le premier dans les jardins sur le sentier plein d'orties qui tombe encore vers le bas le Canal et la Moselle. J'attends mémère qui sait quand elle peut me laisser aller seul. On voit des cabanes en planches, des manches d'outils qui dépassent, des hommes accroupis ou cassés debout sur la terre qui font des rangs avec des ficelles bêchent et cueillent. TIs sont habillés en bleus de travail et chaussés de caoutchoucs. Mémère appelle ça des chnobottes, un mot qui fait la 33

grimace, qui vient des Magasins Réunis d'Epinal où elle était vendeuse, dans le temps. On est serrés dans les grillages et les orties. Les blanches, elles piquent pas, les noires je m'écarte, la première fois, j'ai descendu ma chaussette j'ai sauté d'une jambe sur l'autre. Ça brûlait. Mémère n'aime pas les douillets, elle m'a dit entre les dents - C'est rien, ça va passer, faut pas s'écouter comme ça, allez avance, n'y pense plus. D'un seul coup, on est en bas, tout s'élargit. Je vois loin le ciel ouvert grand dans la montagne verte et près, l'eau bleue plate avec des reflets partout. C'est grand, c'est le Canal qui reluit dans les peupliers fins vers le ciel. Tout au long du bord, on suit l'eau, en levant les yeux, elle se mélange avec la montagne. C'est vraiment très large très haut et surtout tranquille. On peut respirer tous les deux, pas que l'air, l'eau la montagne, le bleu et le vert, la lumière d'eau. Letrain! TIarrive entre le canal et la Moselle, on vient de traverser les rails au portillon avec la plaque d'émail danger. Je vois des têtes qui défilent avec des chapeaux, des journaux. Les derniers wagons sont des plateaux chargés de caisses et de poutres. Ça sent le sapin. Le bruit des roues qui tapent leur cadence puis l'air s'arrête le silence, le ciel le canal se reposent à nouveau sur nous. Quand il fait grand beau temps, tous les deux on flâne à côté de la Moselle bien plus profonde, remuante mystérieuse que le canal. Je demande à descendre au bord, dans le talus entre deux arbres. - Jamais d' la vie! Tu veux t' noyer? Mémère retient ce qui s'élance dans moi. - Regarde plutôt Xennois, Saint-Etienne dans la vallée. Son bras glisse le long des villages et remonte vers la Roche du Thin, Pierre Kerlinkin, le Saint-Mont. 34

Mes yeux s'envolent là-haut. Je respire en faisant le moulin avec mes bras. Souvent, pour revenir dans la côte, on prend le raccourci creusé sous la terre sombre un souterrain voftté abandonné. C'est dégofttant avec des flaques, ça sent la pisse. - Surtout, regarde bien où tu marches! Mémère enrage contre les crottes de chien. Mes pieds hésitent, ,j'ai peur de salir mes souliers, surtout avec des merdes de chien. La tempête que ferait mémère, elle a la maladie de la propreté Quand on rentre elle brosse mes chaussures, elle les aligne à côté du fourneau, rien ne doit dépasser. C'est qu'il faut de l'ordre. Crotte, et merde de chien! Avec mémère, je vole vers les peupliers entre l'eau et le ciel ou bien je reste collé dans la crotte. Tout bon gai, tout mauvais triste, je trouve rien dans le milieu. Avec pépère je suis dans la ville. On reste dans le plat de la rue, dans les maisons serrées maigres allongées vers le ciel avec des contrevents blancs qui s'ouvrent, se ferment dans les ailes de la journée, tôt le matin tôt le soir. Minces par le haut qui fume par le bas, les maisons posent leurs pieds pesants de pierre comme des géants qui feraient une enjambée par-dessus le trottoir, de côté et devant, des pas arrondis pour épier les magasins. Les vieilles jambes d'arcades qui marchent depuis longtemps dans le granit. Dessous, les portes soufflent le tiède quand la neige monte en tas blancs gris qui font le silence. Quand le soleil cogne, on est dans le frais. Pépère me tient la main, bien serrée dans son amitié. Il m'arrête devant les vitrines, celle avec les étoffes les habits dans des casiers de bois, du cuir aussi des 35

sacs d'école des ceintures. On entre on sort comme on veut. Pépère aime le goût du cuir, moi aussi, c'est un goût de pâte un peu brûlée. Des dames fouillent dans les tas, sans tourner la tête les yeux, dans les couleurs des tissus qu'elles lèvent vers le jour. Il n'y a pas d'hommes avec elles, c'est rare. Pépère ne fait pas attention à ce qui sort de la terre, carottes poireaux pissenlits. La boucherie avec la tête de cheval dorée les barreaux la toile rouge, il ne tourne même pas les yeux. Il m'entraîne vers le bois travaillé, les chaises sous les tables, les armoires neuves. Ça reluit. Il me dit le bois la couleur les veines, l'ondulation de la main qui a fait les fleurs et les feuilles. Devant, il y a un cheval attaché à un anneau qui tape du sabot sur le pavé, entre les brancards de la carriole. Il est impatient, ce cheval, sauf quand il a le museau dans la musette à mâchouiller son avoine. Pépère me raconte. Quand il était jeune, il conduisait une charrette comme celle-là pour vendre de la farine, du sucre, des nouilles, des bouteilles de vin. Il dit aussi des spiritueux, en tournant son poing sur son nez. C'est bon oui, mais trop, attention ça rend rouge et méchant ça tourne l'esprit. On est au bout du premier tunnel des arcades, on marche autour du pilier énorme avec sa goulotte rouillée. Alors on traverse en vitesse, on suit l'autre voûte. La librairie! Là, pépère s'arrête longtemps très longtemps. n avance le nez vers la vitrine pour expliquer les titres les dessins des livres d'enfants, les grands qui viennent d'Epinal, de toutes les couleurs sur la couverture. - Bientôt, tu pourras les lire tout seul. Dommage qu'on ne puisse pas entrer, aller et venir comme chez Weil. 36

Pépère me raconte une histoire, c'est Le Petit Poucet. TIpense que j'ai une bonne tête comme Poucet. Des fois, il réfléchit en dedans, il se fâche contre ceux qui ne lisent pas c'est des corniauds et des cons. Pépère ne se gêne jamais de lancer des gros mots, on ne peut pas les remplacer. Ça fait du bien de les sortir d'une colère qui gronde au fond du ventre. Voilà ce qu'il sait. En revenant, on rencontre le marchand de glaces, devant sa cabane à roues. Je l'ai vue de loin, avec ses deux bosses à couvercle. Dessous il y a la pâte où il creuse, dessus une toile jaune et des enftlades de cornets pour une boule ou deux. Je cours en avant ,pépère arrive sans trop se presser. - T'en veux pas, t'as pas soif, c'est mauvais pour les dents, mais pas pour la langue, hein? TIme fait toujours enrager, pas longtemps. Je l'ai ma glace framboise ou chocolat. J'entends qu'il est content, après je ne fais attention qu'à ma glace, je croque le cornet, c'est fade. En arrivant en face de chez nous, avant de retraverser la rue pépère m'essuie les mains avec son grand mouchoir à carreaux à cause de mémère qui va sûrement regarder dessus dessous. La halle sent fort le poisson et le fromage mélangés. Pépère se tient le naze, je fais comme lui. Une petite pause pour que pépère prenne son élan à monter au deuxième étage. L'escalier est tout creusé à force par tous les traîne-godasses de la vieille maison. J'ai trotté devant, frotter le paillasson, la porte craque. Mémère fourgonne dans son fourneau. Pépère arrive, mémère me vérifie. Tout va bien, on est chez nous. Pépère me fait sauter sur son genou en chantant

- Sacrée

léchotte va !

-A chevalœ

mon bidet

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quand il trotte ilfait des pets proutt cadet. Plusieurs fois en ouvrant fermant ses genoux. Puis il m'approche de la table. Je caresse le dessous de la toile cirée douce, pendant qu'il ouvre le livre Les images et les lettres se regardent, la page des images cne les couleurs des habits des bêtes qui font des gestes comme les gens. Je regarde le loup habillé en boucher, chemise casquette rouges, tablier blanc, culotte bleue. Il serre un poing et montre les crocs à un mouton à genoux sous un arbre, pour prendre de l'eau à la rivière avec un pot dans sa main frisée. Je vois aussi un renard en guenilles assis sous un arbre mort. Il tend sa gueule et ses griffes au gros oiseau noir tout en haut, avec un fromage jaune dans le bec. Pépère ne laisse pas filer les images. Je dois faire aller venir mes yeux aussi sur les lettres qu'il raconte avec le doigt et sa bouche. Il mâche bien les mots difficiles, le doigt s'arrête dessus. Je répète alléché ramageflatteur. Pépère s'amuse avec les mots, il dit corbac pour corbeau batt pour beau. J'entends les mots qui chantent moitié bouche moitié nez dans sa voix fromage plumage langage ramage corbeau beau

bois voix.

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Je les vois quand je les entends, le doigt les montre et saute vers l'image bariolée. Tout fait ventre. Mémère fait des beignets aux pommes de terre, ça rissole en même temps. Le livre d'Epinal rentre dans ma tête avec le jacassement des mots mêlés aux dessins et aux couleurs. Pépère bombe la poitrine ou s'enfonce un peu sous la table. Il monte ou descend les voix les grosses les fluettes, les douces les fâchées, les apeurées. Je cours à travers les fables et je tape sur la table 38

quand pépère fait tomber le fromage et le rattrape avec sa bouche. Clap! Les lettres sont grandes et dodues. Je les vois filer dans l'histoire, je comprends pas je comprends. Pépère saute le trop difficile. n m'apprend les lettres dans La Fontaine qui fait parler des bêtes amicales ou cruelles. n allume, il attise l'envie de fourrer mon nez dans les pages coloriées. Plus tard, il me donnera Les Pieds Nickelés et Le Sapeur Camember. Pépère est comme un enchanteur. Quand mémère est partie en courses, il me fait descendre avec lui à la cave pour chauffer le calorifère qui pousse l'air chaud dans la maison. n ouvre une gueule de feu il y jette des briquettes avec la pelle à charbon qu'il tient par l'oeil de son manche ses mains sont noires le feu tend ses langues dans la cave. Elles éclairent son visage, ses lunettes rondes brillent. n a sur la joue une framboise violette qui touche le bord du rond de lunette, quand il cligne de l'oeil vers moi. n respire fort, il a du mal à soulever le charbon. Je remue mes bras pour l'aider. La flamme acharnée lui fait couler la sueur sur le front. n se redresse, se prend les reins dans les mains il est enveloppé dans un tablier tout raide, on dirait de la tôle, son col blanc, sa cravate dépassent par le haut. n regarde ses mains noires en les tournant devant moi. - Vite, on va s' laver, sinon mémère va encore m'engueuler. Nous montons moi devant il me chatouille l'escalier de pierre étroit éclairé par l'ampoule derrière une grille. En vitesse le corridor aux boîtes à lettres bancales l'escalier de bois usé. Pépère souffle. 39

On est dans la cuisine devant la pierre à eau. Pépère a pendu son tablier dans le cagibi sous l'escalier. Il a retroussé ses manches, il se savonne les mains au savon de Marseille, se lave le front et les joues. Il se peigne la moustache, fait sa raie sur le côté dans ses cheveux noirs et gris. Moi juste les mains, après m'avoir regardé. On est sauvés. Mémère arrive avec son filet rempli, la queue d'un poisson dépasse. Maintenant je suis vers la halle avec Marcel, tout près d'une grille. Derrière, un arbre qui fait la boule et qui laisse tomber ses branches sur la terre. Marcel est mon ami, mémère me laisse aller jouer avec lui. Ce jour-là, j'ai mon chien de bois peint en jaune, monté sur les roulettes rouges. On le roule sur le trottoir en tirant sur la ficelle. Tout d'un coup Marcel m'arrache la ficelle des mains. Il se sauve, le chien rebondit s'en va n'importe comment sur la tête le dos sur le trottoir les roulettes en l'air. Ah je ne peux pas bouger, je suis planté dans le trottoir. Pourquoi Marcel fait ça ? Pourquoi il court chez lui avec mon chien puisqu'il peut jouer avec tant qu'il veut avec moi. Je me réveille de ma surprise. La colère me saute dessus, me donne une force méchante. Je rattrape le gamin qui était mon ami, je lui arrache la ficelle. Mon chien saute en l'air. Je l'attrape par une roue, je lève mon jouet dans mon poing. Dedans la rage est ramassée. Je tape sur la figure, je vois des yeux agrandis un filet de sang sur la bouche qui coule sur le menton. Alors un trou sous mes jambes. 40

La peur m'avale dans son silence. Marcel n'a pas crié seulement ses yeux. Ma colère est partie. La peur s'est enroulée dedans, elle galope, me lance à la traverse de la rue pavée où mes souliers sonnent sonnent la peur, dans le silence sous les arcades dans le corridor. Elle monte l'escalier denière moi. Je vois le sang de Marcel. Je me pends au cou de mémère, je la serre tant que je peux. J'essaie d'expliquer ce que Marcel...1e coup tapé fort...1e sang... Je suis serré je tremble je sanglote. Pépère me passe la main dans les cheveux, je la sens qui caresse ma joue. J'entends qu'il parle à mémère - ...il est sensible... n prend ma main, je commence à me calmer, il me dit bien dans les yeux - J'aurais fait pareiL. pas s' laisser manger la laine...viens avec moi. On refait le chemin. Marcel est monté dans la grille, il n'est pas mort il s'amuse. Je ne tremble plus. Je ne jouerai plus jamais avec Marcel, il ne devait pas faire ça. J'avais une amitié pour lui, il me l'a fait sauter avec le chien. D m'a fait tout raide, il m'a donné la fureur la panique. Et le pire, j'ai da pleurer pour lui. Lui, il continue de jouer. Je crois que je suis plutôt gentil mais si on me surprend méchant, alors la colère me rentre dans le corps. J'aime pas non plus qu'on me commande brutal, si on m'explique comme pépère, je fais tout ce qu'on veut. Marcel n'est pas franc, il a démoli ma confiance. Et le coup de chien à Marcel il m'a chaviré.

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