Un impudent gentleman

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Côte-Blanche, vaste domaine situé dans la campagne québécoise du 19e siècle, est livré à l’abandon depuis de nombreuses années. Le départ précipité des propriétaires avait jadis engendré certaines rumeurs, dont l’une voulant que des esprits errent entre les murs du manoir.
Trente ans plus tard, la vie revient à Côte-Blanche avec l’arrivée de William Fedmore, l’héritier du domaine. Terre-à-terre, sûr de lui, cet Anglais fortuné n’a que faire des ouï-dire, au contraire de celle qu’il engage comme demoiselle de compagnie pour sa tante. Lauriane Bélisle, jeune paysanne, a toujours été fascinée par l’aura de mystère entourant les lieux. Or, depuis peu, elle est témoin d’étranges phénomènes qui échappent aux autres.
Et si les rumeurs étaient fondées? Et si une présence invisible rôdait bel et bien au manoir et qu’elle avait autrefois poussé les Fedmore à fuir? Quels nébuleux secrets cette famille a-t-elle laissés derrière elle ce jour-là? Lauriane est ballottée entre sa soif de réponses et ses appréhensions à l’égard des terrifiantes expériences auxquelles elle risque d’être confrontée. Toutefois, sa plus grande source de tourments pourrait bien venir non pas de Côte-Blanche, mais de son séduisant et énigmatique propriétaire…

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Date de parution 01 octobre 2018
Nombre de visites sur la page 82
EAN13 9782897869366
Langue Français

Informations légales : prix de location à la page 0,0045 €. Cette information est donnée uniquement à titre indicatif conformément à la législation en vigueur.

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que ce soit sans la permission écrite de l’éditeur, sauf dans le cas d’une critique littéraire.
Éditeur : François Doucet
Révision éditoriale : Matthieu Fortin
Révision linguistique : Isabelle Veillette
Correction d’épreuves : Nancy Coulombe, Carine Paradis
Conception de la couverture : Matthieu Fortin
Illustration de la couverture : © Getty images
Mise en pages : Matthieu Fortin
ISBN papier 978-2-89786-934-2
ISBN PDF numérique 978-2-89786-935-9
ISBN ePub 978-2-89786-936-6
Première impression : 2013
Dépôt légal : 2013
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SODEC.R e m e r c i e m e n t s
On dit que l’écriture est un travail solitaire. Pourtant, ces deux romans feraient plutôt
pâle figure sans la généreuse collaboration de certaines personnes à qui je tiens à
adresser mes plus sincères remerciements.
Tout particulièrement à…
• Johanne, ma complice de toujours qui m’a soutenue et conseillée tout au long de
ce parcours qui, dès le début, m’a fait vivre des montagnes russes d’émotions.
• Diane, pour ta grande disponibilité, ton jugement impartial et juste, ton âme
d’artiste qui a tant de fois su rejoindre l’appel de la mienne et ta compréhension si fine
des nuances et subtilités de notre belle langue.
• Sandra, mon cœur sur deux pattes, mon « Jean Charles » incarné et aussi ma
lectrice la plus enthousiaste, toi qui as le don de trouver les bons mots pour me donner
confiance en ma plume, mais surtout en moi.
• Marraine Fée, qui m’est tombée du ciel pour venir me saupoudrer de ton
expérience avec le monde de l’édition et de tes conseils ô combien précieux.
• Diane L. et Valérie, mes deux phares sur la mer de la langue anglaise, dans
laquelle je patauge plutôt maladroitement.
• Toutes les personnes qui ont eu la gentillesse et la patience de répondre aux mille
et une questions qui jaillis-sent inévitablement quand on écrit une histoire plantée dans
un contexte historique.
• Mon éditeur, qui m’a fait l’immense privilège de choisir ma bouteille parmi toutes
celles ayant atteint son rivage.
• Et enfin, à mes chers lecteurs, qui attendent depuis si longtemps que je leur offre
ces nouveaux romans, en espérant qu’ils sauront tout autant gagner votre cœur.
MCCJe croyais bien faire en lui demandant de se taire, mais désormais, je suis condamnée
à vivre avec le poids de son silence…
LAURIANE BÉLISLETable des matières
Partie 1
1 : Une étrange invitation
2 : Chaos
3 : La veillée de jeunesse
4 : Les morsures du mensonge
5 : Insaisissable destinée
6 : Tel est pris qui croyait prendre
7 : Incompréhension
8 : Toute vérité n’est pas bonne à taire
9 : Le réveil du démon
10 : Un avertissement
11 : L’honneur à tout prix
12 : Le prix d’une âme
13 : Le poids du péché
Partie 2
14 : Exploration inusitée
15 : De feu et de pluie
16 : Un présent
17 : Bourgeon d’automne
18 : Vent de trahison
19 : Les ironies de la vie
20 : Le plan
21 : Quand la sorcière s’en mêle...
22 : Dans la tanière du loup
23 : Une bonne nouvelle
24 : De bavards objets
25 : Voix du passé
26 : Comme chien et chat27 : Magie de Noël ?
28 : Entretien au coin du feu
29 : Et grondent les cieux
ÉpiloguePartie 11
Une étrange invitation
Nord des Trois-Rivières
1889
e loin, le portail en fer forgé ne laissait voir que son centre, là où se rejoignaient
les vantaux, en partie masqué par les exubérances d’une nature à laquelle onD
avait rendu ses droits voilà tant d’années. Mais, même dans de telles conditions, il
continuait d’en imposer, fier gardien d’un vaste domaine, symbole de prestige et
d’opulence.
Il ne faisait toutefois pas qu’inspirer l’admiration. Ce n’était pas la prospérité qu’il
suggérait qui déchaînait les battements de cœur des deux jeunes femmes qui s’en
approchaient à pas mesurés.
— Lauriane, vas-tu finir par me dire pourquoi tu m’amènes ici ? demanda
MarieLouise, dont la voix mal assurée trahissait une crainte évidente.
— Tu vas voir.
Les obstacles créés par la végétation franchis, le portail se montrait dans son
ensemble, ses vantaux enchâssés entre deux piliers de pierres massifs, ses barreaux
en pointes de lance dressés vers le ciel. En dépit de la rouille qui en avait attaqué le
fer, il éblouissait le regard avec ses volutes décoratives et son allure majestueuse. Il
évoquait les glorieuses années d’antan du domaine Côte-Blanche, aujourd’hui relégué
à l’abandon.
Des Anglais avaient fait édifier le manoir vers la fin du siècle précédent. Ils auraient
découvert l’emplacement en plein cœur d’hiver, alors que la neige habillait le paysage
de son épais manteau immaculé et, conquis, ils auraient convenu d’asseoir la demeure
au sommet de la côte blanche. L’appellation s’était graduellement transposée à la
construction elle-même, puis à l’ensemble du domaine.
Le village de Monts-aux-Pins devait d’ailleurs à cette famille, les Fedmore, une part
de son développement. L’exploitation des vastes terres appartenant à Côte-Blanche,
ainsi que la mise en activité d’un moulin à scie, aurait entraîné l’embauche massive de
main-d’œuvre dont des charpentiers, des meuniers, des forgerons venus s’établir aux
alentours avec femmes et enfants. Pour Monts-aux-Pins, alors ouvert que par quelques
1terres en friche et annuellement visité par des sucriers , cela aurait donné le coup
d’envoi à son peuplement.
Lauriane se tourna vers son amie, guettant sa réaction, à présent qu’elle était enmesure d’apercevoir l’objet de leur venue en ces lieux inhospitaliers. L’appréhension
qui se lisait sur le visage de Marie-Louise se mua soudain en affolement tandis que
ses yeux s’arrondissaient comme des soucoupes.
— Mais… qu’est-ce que…
— Il s’est entrouvert l’autre jour, l’informa Lauriane.
Son amie la dévisagea, interdite.
— Je passais par là quand j’ai entendu un bruit métallique qui m’a fait sursauter,
poursuivit Lauriane en repoussant du pied quelques branches desséchées. À ma
grande surprise, j’ai découvert que l’un des vantaux avait bougé. Il remuait encore
légèrement, mais je n’ai vu personne.
— Seigneur ! À ta place, je crois que je me serais évanouie ! Il n’y avait… vraiment
personne ?
Lauriane secoua sa tête parée de longues boucles rousses.
— Je peux t’assurer que j’étais toute seule, Loulou.
Voyant son amie blêmir, la jeune femme commença à se demander si cela avait été
une bonne idée de l’amener jusqu’au portail et craignit de la voir refuser la demande
qu’elle s’apprêtait à lui faire. Elle-même en ressentait des frémissements au ventre rien
qu’à y penser, mais Marie-Louise, pour sa part, semblait complètement terrorisée.
— Tu crois qu’il pourrait s’agir d’un tour que Thomas t’aurait joué ? s’enquit-elle en
plissant le front.
— Comment veux-tu ? Ce portail a toujours été verrouillé. Je le sais, je l’ai testé, et
pas juste une fois. Quand ils ont abandonné les lieux, les Fedmore ont eu soin de bien
le fermer à clé.
— Mais Thomas n’aurait pas pu trafiquer la serrure ou je ne sais pas ?
— Loulou… tout s’est passé très vite. J’ai entendu le bruit et je me suis aussitôt
retournée pour voir. S’il y avait eu quelqu’un, je l’aurais aperçu. Alors non, je ne crois
pas qu’il s’agissait de mon frère ni même de qui que ce soit de… vivant.
— Oh ! Ça va ! Tu vas me faire avoir une syncope !
Tassée sur elle-même, les bras refermés sur son corps tendu comme s’il faisait un
froid polaire, Marie-Louise promena son regard apeuré alentour.
— Bon… alors… nous ne pourrions pas repartir maintenant ? Puis, pourquoi
m’astu amenée ici ? Tu sais, je t’aurais crue sur parole si tu me l’avais simplement raconté.
— Eh bien… si je te disais que je voudrais entrer et aller jusqu’au manoir,
viendraistu ?
— Hein ? Tu te moques de moi ! Tu veux aller là-bas ? Tu sais pourtant que j’ai
toujours dit que je ne m’y aventurerais jamais, même pas pour tout l’or du monde.
Le départ expéditif et sans avis auquel s’étaient prêtés les occupants du manoir,
trente ans plus tôt, avait servi à alimenter nombre de rumeurs, dont quelques-unes à
faire dresser les poils sur le corps. Côte-Blanche était par conséquent devenu l’un de
ces sujets que les gens abordaient à voix contenue, comme s’ils craignaient que le
manoir, du haut de sa côte, puisse les entendre, ou comme si le vent pouvait porter
leurs paroles jusqu’aux oreilles des Fedmore. Lauriane se souvenait que, plus jeune,chaque fois qu’elle en avait entendu parler, c’était toujours par le biais de
conversations entre adultes surprises derrière une porte ou tout simplement quand ils
croyaient qu’elle n’écoutait pas. Car il s’agissait là d’un tabou à garder hors de portée
des enfants. Précautions inutiles puisqu’il leur parvenait inévitablement.
Ainsi, Lauriane, tout comme Marie-Louise et nombre d’autres, avait-elle grandi dans
l’appréhension de cette mystérieuse demeure, l’imaginant habitée par des êtres
surnaturels et le théâtre de phénomènes effrayants, causes directes du départ de ses
occupants. Personne n’osait s’en approcher et l’on regardait toujours d’un œil craintif le
chemin menant au portail. Même si ce dernier, flanqué d’une haute clôture, n’avait pas
interdit l’accès au domaine, on ne céderait pas davantage à l’envie de s’y aventurer, à
l’exception de quelques téméraires comme Thomas. C’était facile quand on n’accordait
aucune crédibilité aux rumeurs, se disait Lauriane. De plus, son frère affirmait n’avoir
rien détecté de singulier là-bas, mais comme il n’y avait pas plus aveugle que celui qui
ne voulait pas voir, la jeune femme ne s’était jamais laissée convaincre. Pour elle, le
fait que des bruits circulent à ce sujet nourrissait le doute. Depuis toujours, Lauriane
vivait dans l’incertitude et puisque le domaine semblait voué à demeurer inhabité, elle
n’avait eu d’autre choix que d’en venir à l’évidence que sa curiosité ne se verrait jamais
apaisée. Jusqu’à la semaine dernière, quand le portail s’était soudainement entrouvert
sous ses yeux.
De toute façon, quand bien même cet incident insolite avait eu tout pour donner du
poids aux rumeurs, cela faisait déjà un moment qu’elle avait commencé à croire que
Côte-Blanche constituait véritablement un lieu où de bien étranges phénomènes se
produisaient…
Endossant un air déterminé, Lauriane lâcha un petit soupir sec.
— Je paierais cher pour savoir si ce manoir est réellement hanté, Loulou. Depuis
quelque temps, je ressens une oppression dès que je passe près d’ici. Comme une
force qui envahit l’air ambiant au point de me donner l’impression d’en manquer.
L’autre jour, quand le vantail a bougé, j’ai eu l’impression qu’on m’invitait à y aller…
— Tais-toi ! Tu me donnes froid dans le dos ! souffla son amie, dont les traits se
modelèrent en une franche expression d’épouvante.
— Je n’essaie pas de t’effrayer en disant ça, au contraire, c’est pour mieux te
convaincre de venir avec moi.
— Non, Lauriane, je ne suis pas assez curieuse pour ça. Je tremble de peur juste à
me tenir près de cette grille…
Comme en réaction à cette déclaration, un faible grincement se fit entendre, les
tétanisant. Leur regard noyé de terreur se porta sur le vantail entrouvert. Il sembla
remuer de façon très subtile. La seconde suivante, Marie-Louise détalait comme un
lapin dans un bruit de feuillage accompagné du tambourinement précipité de ses
foulées dans l’herbe haute. Il y eut un autre grincement et cette fois, Lauriane se lança
dans le sillage de son amie, son sang glacé dans ses veines.
Marie-Louise ne se serait sans doute arrêtée qu’au village voisin si Lauriane ne
l’avait pas hélée à l’embouchure du sentier. Haletantes, le cœur battant à tout rompre,elles s’immobilisèrent et éclatèrent d’un rire inextinguible. Il faisait grand jour, le soleil
brillait, il n’y avait pas de quoi se faire de telles peurs. Leur réaction leur paraissait tout
à coup absurde.
— As-tu senti les branches en t’en allant ? demanda Lauriane, le souffle encore
légèrement hachuré.
— Quoi les branches ?
— Je les sentais s’accrocher à ma robe… comme des mains qui essayaient de me
retenir…
Marie-Louise écarquilla les yeux et poussa un cri de frayeur, aussitôt suivi d’un
éclat de rire nerveux.
— Arrête ça ! On dirait que je les sens partout sur moi…
Elle s’ébroua, déchaînant de nouveau leur hilarité. Elles s’époumonèrent
eallègrement, profitant du fait que ce coin était peu peuplé. Le 2 Rang, petite rue
tranquille, menait à la maison de la tante de Lauriane, chez qui elles devaient d’ailleurs
se rendre. Une fois revenues à un état de calme relatif, les deux amies reprirent donc
leur route momentanément interrompue par leur courageuse incursion jusqu’au portail
de Côte-Blanche.
Lauriane en repartait toutefois à contrecœur, ayant espéré aller plus loin. Cela
faisait des jours que cette idée lui trottait en tête et c’était tout naturellement vers sa
meilleure amie qu’elle s’était tournée pour la concrétiser. Aussi proches que des
sœurs, elles ne faisaient à peu près rien l’une sans l’autre. Comme elles avaient été
élevées sur des fermes voisines, il leur semblait se connaître depuis toujours, bien que
les maillons de leur amitié se soient surtout solidifiés au cours des dernières années.
Aujourd’hui âgées de dix-huit ans, elles avaient franchi l’adolescence en mêlant tantôt
leurs confidences et leurs rires complices, tantôt leurs émois et leurs doutes, dans un
enchaînement sans fin de moments privilégiés. Lauriane s’estimait choyée qu’une
amie aussi précieuse égaie sa vie, une sœur de cœur avec qui tout se teintait
d’authenticité et de simplicité. Chacune pouvait compter sur la présence et l’appui de
l’autre en toute circonstance. Lauriane savait donc que pour faire une chose interdite
comme se rendre au manoir Côte-Blanche, Marie-Louise était la personne tout
indiquée.
Noyée dans un bain de soleil, la silhouette familière de la maison d’Adéline se
profila en bordure de la route. C’était une modeste demeure fanée par le temps.
Néanmoins, son cachet d’autrefois y faisait encore figure avec ses murs blanchis à la
chaux à l’intérieur et son âtre central au rezde-chaussée. Même les couvertures qui
séparaient la chambre et le salon de la cuisine pendaient toujours dans une piteuse
élégance. La mère de Lauriane y avait grandi avec les siens, mais Adéline était la
seule à n’en être jamais partie. Elle était la vieille fille de la famille, ayant choisi de
prendre soin de leur mère après la disparition prématurée de leur père, qui travaillait
comme draveur et qui avait, hélas, fait une chute fatale. Aujourd’hui, Adéline vivait là
en casanière, à ne s’occuper que d’elle-même et d’une poignée d’animaux tout juste
suffisante à subvenir à ses besoins élémentaires.Comme à son habitude, Lauriane entra sans s’annoncer, son amie sur ses talons.
Une familière odeur leur chatouilla le nez, une odeur indéfinissable qui habitait l’endroit
en permanence, imprégnée dans les boiseries, les tissus, dans toute chose contenue
dans la maison. Elle s’accrochait aussi à tout ce qui en sortait et Lauriane pouvait
encore la sentir sur ses vêtements une fois rentrée à la ferme. Son père fronçait
toujours le nez dès qu’il la flairait et devinait par le fait même d’où elle arrivait. Pour sa
part, la jeune femme n’y trouvait rien de rebutant. C’était Adéline, son parfum, son
essence. Il constituait l’amalgame de toutes les potions, pommades et autres remèdes
qu’elle mettait au point depuis des années.
— C’est toi, Lauriane ?
La voix étouffée semblait provenir du premier étage.
— Oui, je suis avec Marie-Louise.
— Très bien, j’arrive.
Le plafond émit quelques craquements. Présumant que sa tante s’affairait à une
préparation quelconque et qu’elle mettrait peut-être un moment avant de les rejoindre,
Lauriane invita son amie à la suivre dans la petite cuisine. Un bouquet de pivoines
roses trônait sur la table et son puissant parfum les happa, prenant le dessus sur
l’odeur ambiante.
— Chaque fois que je viens ici, j’ai toujours une pensée coupable pour ma mère,
qui ne manquerait pas de m’étriper si elle l’apprenait, murmura Marie-Louise, dont le
regard curieux parcourait la pièce.
— Dis-toi que tu le fais pour ton père, c’est ça l’important.
— Oui, je sais ; puis personnellement, moi ça ne me dérange pas. Je l’aime bien, ta
tante, elle est vraiment gentille et je la trouve intéressante à jaser.
Des craquements se firent de nouveau entendre. Ils se déplacèrent jusqu’au
sommet de l’escalier, puis les pas d’Adéline résonnèrent dans les marches. Son visage
souriant apparut, incliné en avant pour mieux voir ses visiteuses, tandis qu’elle
achevait de descendre. Sa chevelure, d’un roux intense strié de gris, bouclait en
abondance et tombait comme toujours sur ses épaules en une masse hirsute volant de
tous côtés. Elle portait son éternelle robe de coton vert sapin qui lui donnait un air de
lutin démodé.
— J’avais un mélange sur le feu, exposa-t-elle, drapée de son habituelle bonne
humeur.
Son attention se porta sur Marie-Louise.
— Tu viens chercher l’onguent pour ton père ?
— Oui, il ne lui en reste presque plus, alors il m’envoie aux provisions.
— Je le pensais bien. Tiens, je t’en ai descendu un pot.
— Ah ! merci.
Marie-Louise fouilla dans la poche de sa robe et remit à Adéline l’argent dû. Depuis
quelque temps, monsieur Fortier envoyait sa fille lui procurer un onguent destiné à
soigner ses hémorroïdes, à l’insu de sa femme qui croyait qu’il utilisait des feuilles de
chou bouilli. La raison de cette cachotterie relevait du fait que la mère de Marie-Louiseéprouvait une forte antipathie à l’égard d’Adéline, comme nombre de gens à
Montsaux-Pins d’ailleurs. Car son excentricité ne se résumait pas qu’à son aspect physique,
non plus qu’à sa maison qui regorgeait d’une foule d’objets disparates amassés ici et
là au fil du temps. Adéline se fixait ses propres règles de conduite, peu importe qu’elles
soient en discordance avec celles prônées par la bonne société, encourant ainsi trop
souvent la réprobation de ses pairs. Ses talents de guérisseuse avaient en outre
fortement contribué à appuyer la réputation peu flatteuse qui la talonnait comme son
ombre aujourd’hui. Bien que ses méthodes n’aient rien de surnaturel, on inventait de
sordides mensonges à son sujet, des rumeurs de sorcière, de pouvoirs magiques
étaient répandues, s’alliant pour la marginaliser toujours davantage. Même le père de
Lauriane refusait de la fréquenter. Adéline n’était pas la bienvenue sur leur ferme, ce
qui chagrinait beaucoup la jeune femme ; cela avait d’ailleurs été, autrefois, source de
tensions au sein de l’union de ses parents.
Contre toute attente, l’aura de mystère et de singularité qui nimbait Adéline avait
rejailli sur Lauriane. À sa naissance, les ragots s’étaient élevés de plus belle à
Montsaux-Pins, voulant que du sang de sorcière coule dans ses veines. Ses boucles rousses
étaient hors de tout doute le fruit du démon qui l’habitait. Le fait qu’Adéline possède
cette même crinière flamboyante, dont toutes les créatures des environs avaient jadis
été jalouses sans pour autant oser l’avouer ouvertement, suffisait à justifier de si
révoltantes insinuations.
Pour sa famille, Lauriane n’avait été qu’une inattendue et ravissante petite poupée
aux yeux d’un bleu intense et dont chaque mèche de cheveux semblait avoir été
allumée dans un feu, née à la suite de cinq garçons tous plus bruns les uns que les
autres. Paraîtrait-il que son père répétait souvent, à l’époque, qu’il avait épousé une
femme capable de ne lui donner que des fils. L’arrivée de Lauriane avait donc été pour
ses parents une véritable surprise. Un ange venu du ciel à l’intérieur de l’enceinte
familiale, le diable pour le reste du monde…
Quelque chose dévia soudain l’attention d’Adéline. Tendant le cou, elle regarda par
une fenêtre, puis joignit les sourcils.
— Tiens… si ce n’est pas le grand flanc mou à Matteau ! Qu’est-ce qu’il fait encore
dans le chemin ?
Elle se pencha légèrement en arrière, essayant de mieux le voir.
— De ce temps-là, il doit passer devant ma maison au moins vingt fois par jour. Il
va, l’air de rien. On se demande s’il ne cherche pas l’entrée de la tanière du diable !
— Vous parlez de Robert Matteau ? s’enquit Lauriane.
Adéline se déplaça, trouva un nouveau point d’observation par la fenêtre de façade,
sans toutefois s’en approcher.
— Voyons voir…, murmura-t-elle, ses yeux luisant d’un feu malicieux. Voyons ce
qu’il va faire.
Intriguées, les deux amies se décidèrent à l’imiter. Marie-Louise se posta près de la
porte d’entrée tandis que Lauriane rejoignait sa tante. Robert Matteau marchait d’un
pas lent, presque nonchalant, au milieu de la route. Un peu avant d’arriver à la hauteurde la maison d’Adéline, il parut tout à coup hésiter. Il bifurqua de façon à atteindre le
bascôté opposé et accéléra brusquement le pas.
Un petit rire de dérision roula dans la gorge d’Adéline.
— Ce n’est pas encore une parfaite réussite, mais ça ne fait rien. Ce couard
commence à flancher, c’est bon signe. Je vais continuer à y travailler.
Lauriane et Marie-Louise échangèrent un regard, ne comprenant strictement rien à
ce qu’elle racontait.
— Voulez-vous bien nous dire ce que c’est que cette histoire-là, ma tante ?
Pourquoi Robert Matteau semble-t-il si pressé quand il passe devant chez vous ?
— Parce que je me suis arrangée pour lui donner envie de passer le moins de
temps possible devant chez moi, justement.
Son regard mi-satisfait mi-orageux continuait de suivre le marcheur qui, ayant
dépassé la maison, avait retrouvé sa cadence lente, au milieu de la rue. Quand il ne fut
plus visible, Adéline daigna leur fournir plus d’explications.
— Des légumes ont disparu dernièrement dans son jardin et figurez-vous que lui et
les siens se sont mis dans la tête que c’est moi, la voleuse. Comme par hasard, le
grand dadais à Matteau a commencé à faire des promenades, mais c’est drôle, il
rebrousse chemin quasiment juste après ma maison. Vous allez voir, il va repasser
sous peu.
— Mais pourquoi est-ce qu’il fait ça ?
— Je ne sais pas. Probablement parce que c’est une canaille sans cervelle. Il veut
me montrer que je suis sous haute surveillance. Va savoir !
— Tantôt, vous disiez qu’il commençait à flancher…
— Ça, c’est parce que j’ai décidé que je ne me laisserais pas faire, précisa Adéline
en jetant un nouveau coup d’œil par la fenêtre. J’ai parlé avec son frère l’autre jour. Il
voulait prétendument me demander si j’avais vu quelqu’un rôder, mais à dire vrai,
c’était plus une accusation indirecte, alors à mon tour, je lui ai laissé entendre que
« les langues sales finissent par attraper la vermine à trop traîner dans la boue ». Je
savais très exactement comment il interpréterait mes paroles et qu’il irait ensuite tout
rapporter à Robert.
— Ah… ça explique donc pourquoi il a cet étrange comportement !
— Ma tactique marche bien, on dirait. Tant mieux ! Il faut bien que ma réputation
me serve à quelque chose. Avec Matteau, ce sera un jeu d’enfant. Il croit dur comme
fer que j’ai des liens privilégiés avec le diable. En ce moment, il doit être en train de
s’imaginer que je veux lui jeter un sort et c’est bien fait pour lui ! Je ne le lâcherai pas.
Marie-Louise gloussa, sa main devant sa bouche.
— À mon avis, vous aurez la paix dans peu de temps. Il n’avait pas l’air gros dans
ses culottes tout à l’heure.
L’attention d’Adéline se porta de nouveau sur la fenêtre.
— Tiens, le revoilà justement.
Tel que précédemment, Robert Matteau repassa d’un pas rapide, sur l’extrême
opposé de la route. Le masque serein et détaché qu’il s’ingéniait à afficher était entotale contradiction avec son comportement. Pour pimenter un peu les choses, Adéline
s’approcha de la croisée et se plaça bien en évidence, sachant que Matteau guettait la
maison du coin de l’œil. Comme prévu, il regarda dans sa direction et, par le fait
même, aperçut Adéline en train de le fixer de ses yeux volontairement durs et
comminatoires. Le marcheur tressaillit aussitôt et ses traits se décomposèrent. Il piqua
du nez et pressa le pas. Une fois la maison passée, il prit carrément ses jambes à son
cou.
Adéline quitta son poste, son visage fendu d’un grand sourire de satisfaction, la
pièce résonnant des rires communs des deux jeunes femmes.
— Tu l’as bien dit, Marie-Louise. J’aurai ce couard à l’usure assez vite, aussi vite
qu’il est capable de courir !
La fuite de Robert Matteau venait de faire rejaillir dans l’esprit de Lauriane la scène
s’étant déroulée près du portail quelques minutes plus tôt. Elle rencontra le regard
amusé de Marie-Louise et devina que sa pensée rejoignait la sienne. Si Adéline les
avait vues, elle aurait sans doute trouvé qu’elles concurrençaient assez bien Robert
Matteau en matière de course rapide… S’apercevant que son amie s’efforçait de
refouler son rire en pressant ses lèvres l’une contre l’autre, Lauriane tenta d’en faire
autant, mais échoua purement et simplement, si bien qu’elle s’esclaffa avec bruit,
bientôt accompagnée par Marie-Louise, qui perdit à son tour la bataille.
Leur façon de se regarder d’un air éloquent et ces effusions ne purent échapper à
Adéline, qui comprit que leur hilarité n’avait plus rien à voir avec la fuite de Matteau.
— Bonté divine, les filles, voulez-vous bien me dire ce qui vous amuse à ce point ?
Les deux amies s’observèrent, se demandant si elles devaient lui relater l’incident.
Mais Lauriane savait que l’incomparable ouverture d’esprit qui caractérisait sa tante en
faisait une oreille des plus attentive à tout ce qui sortait de l’ordinaire.
— C’est à cause de ce qui s’est passé tantôt avant notre arrivée ici.
— Ah ? De quoi s’agit-il au juste ? Ça m’a l’air bien comique en tout cas.
Lauriane échappa un nouveau rire en avisant les lèvres frémissantes de son amie,
ainsi que la lueur d’amusement dont son regard brillait. Avec effort, elle parvint
néanmoins à reprendre un peu de sérieux.
— Pas tant que ça, en fait. Nous rions plus de nous-mêmes que d’autre chose. J’ai
entraîné Marie-Louise jusqu’au portail de Côte-Blanche.
Les yeux d’Adéline se plissèrent.
— Il vous intrigue, ce manoir-là, hein ? dit-elle, un brin taquine, en les dévisageant
tour à tour.
— À vrai dire, ma tante, ce que vous ne savez pas, c’est qu’en partant d’ici la
semaine dernière, quelque chose s’est produit. Le portail s’est ouvert au moment
précis où je passais sur le chemin.
— Ouvert ?
— Oui. Je l’ai entendu grincer aussi clairement que je vous entends, vous. En me
tournant, j’ai vu qu’il était entrouvert et je peux vous dire que ce n’était pas le cas
avant, car je venais d’y jeter un coup d’œil.— Et surtout, il était censé être fermé à clé, fit observer Marie-Louise.
Adéline ramassa sur le rebord de la fenêtre une feuille séchée tombée de la plante
suspendue juste au-dessus. Ses doigts la brisèrent dans un petit craquement tandis
que sur son visage se succédaient étonnement et perplexité.
— Ça doit faire une bonne trentaine d’années que les Fedmore sont partis. Je n’ai
jamais revu ce portail ouvert depuis, commenta-t-elle en coulant un œil distrait à la
feuille émiettée dans sa paume.
Son regard se porta sur Lauriane.
— Tu dis que c’est arrivé pile au moment où tu passais par là ?
— Exactement et je suis prête à vous jurer, tante Adéline, qu’il n’y avait pas un
chat. J’étais toute seule. Je pourrais en mettre ma main au feu.
— Tut, tut, ma chérie ! Tu n’as pas besoin de jurer ni de te brûler la main. Tu sais
bien que ta vieille tante ne remettra pas ta parole en question. Et toi, Marie-Louise, tu
en penses quoi, dis-moi ?
— C’est bien sûr que moi aussi, je la crois. Au début, j’ai pensé qu’il pouvait s’agir
d’un mauvais tour de Thomas, mais vu la façon dont ça s’est passé, c’est impossible.
Personne n’aurait pu bouger cette grille sans que Lauriane s’en rende compte.
Sur ce, elle se tut, mal à l’aise de développer sur un sujet qu’on lui avait toujours
interdit d’aborder. Sa mère disait que parler de Côte-Blanche revenait à évoquer le
démon et que c’était courir le risque d’attirer le malheur sur eux que de prononcer la
moindre parole impliquant cet endroit maléfique. La seule personne avec qui
MarieLouise s’autorisait à en discuter, c’était Lauriane. Sa meilleure amie abordait
ellemême ce sujet sans aucune réserve et de là venait sans doute sa capacité à briser ses
propres restrictions en sa présence.
— Marie-Louise pense la même chose que moi, affirma Lauriane en se laissant
choir sur une chaise. C’est pour ça que je l’ai amenée au portail aujourd’hui. Je voulais
qu’elle vienne avec moi ; j’espérais aller jusqu’au manoir, répondre à l’appel que j’ai
senti l’autre jour. Je n’étais pas assez courageuse pour m’y aventurer toute seule.
— Mais finalement, nous avons découvert que même à deux, le courage nous
manquait, pouffa son amie. Nous nous sommes dégonflées à la première occasion !
— Tu t’es dégonflée à la première occasion, rectifia Lauriane. Moi, ç’a été à la
deuxième…
Le long rire guttural d’Adéline résonna, auquel se joignit celui des deux jeunes
femmes.
Marie-Louise fut la première à prendre congé un peu plus tard. Lauriane s’attarda
plus longuement, toujours heureuse de passer du temps en compagnie de sa tante.
Trop tôt, le moment de partir à son tour arriva. Il aurait été bon de rester encore ; les
minutes, les heures filaient tellement vite quand elle se trouvait chez Adéline ! Mais il y
avait à la ferme trois bouches d’hommes qui attendaient qu’elle les nourrisse. Il y avait
toujours à la ferme des tâches qui l’attendaient, à vrai dire, d’autant que Lauriane
assumait depuis des années le rôle laissé vacant par sa mère, dont le décès remontait
à plus de sept ans à présent.En hiver, la terre glacée apportait un certain répit aux hommes qui n’avaient qu’à
s’occuper des animaux, à abattre quelques arbres au bois par temps plus doux ou à en
profiter pour effectuer des réparations ici et là. Mais le travail d’une femme, lui, ne
s’arrêtait jamais. Printemps, été, automne, hiver, l’entretien d’une maison ne prenait
pas de congé, baratter le beurre non plus ni la cuisson du pain ou la confection du
savon. Il en allait de même pour le tricot ou le filage de la laine, du lin et le tissage des
draps du pays ou des flanelles. Le dimanche, alors que ce n’était pas même permis de
planter une aiguille dans un torchon, Lauriane devait malgré tout aider à traire les
vaches, à nourrir les poules et préparer les repas pour son père et ses deux frères.
eElle prit donc la direction de la ferme, progressant sur le 2 Rang en sens inverse et
dépassant sans le regarder le chemin menant vers le domaine Côte-Blanche. Après
quelques mètres, cependant, Lauriane fit demi-tour. En dépit de la soudaine crue de sa
nervosité qui lui faisait battre des tambours dans les oreilles et crispait chacun de ses
muscles, ses pas la guidèrent jusqu’au portail. Il était toujours entrouvert, semblant
subtilement l’inciter à le franchir. Un appel silencieux lui dictant de satisfaire sa
curiosité, de se rendre à l’endroit défendu.
Lauriane fut sur le point de céder à son envie irrésistible de pousser le vantail pour
l’ouvrir plus grand, de s’insinuer au-delà de cette frontière de fer dont même les
barreaux en pointes de lance qui luisaient au soleil lui paraissaient invitants. Mais au
dernier instant, la jeune femme se ravisa, ne se sentant pas encore prête. Puisqu’il lui
faudrait s’y rendre seule, une période de temps lui serait nécessaire afin de rassembler
son courage. Elle irait, aussi sûrement que le lever du jour chaque matin, le moment
venu. Ainsi s’en retourna-t-elle, rongée de la même déception ressentie plus tôt, mais
certaine d’y revenir sous peu. Les branches, cette fois, ne l’effleurèrent même pas.
1. Gens qui fabriquent des produits de l’érable.2
Chaos
— ense toujours à battre les cartes de la main gauche, sinon tu devras toutP recommencer.
— Je dois aussi les retourner avec la main du cœur ?
Quelques cartes manquèrent de s’échapper du paquet que Lauriane manipulait
avec maladresse. Elle les remit en place et persévéra dans sa tâche, pourtant si simple
habituellement.
— Non, puisque tu es droitière. N’utilise ta main gauche que quand tu les sépares
et les bats, recommanda sa tante dans un tintement de bijoux artisanaux.
Il s’agissait là de la toute dernière d’une série de directives que Lauriane avait
écoutées avec la plus grande attention, dans le but d’apprendre à lire son avenir dans
l’oracle Troisième Œil. Mis au point par une amie de sa tante, ce jeu de soixante-quatre
cartes comportait divers éléments et symboles soigneusement choisis, que Lauriane
avait appris à interpréter de façon à en avoir une juste vision. « La cartomancie
demande cependant une certaine dose de bon sens », disait Adéline. Ceux qui en
avaient pouvaient aspirer à se voir ouvrir les voies de l’avenir, quant aux autres, ils
constituaient un affront à cette divination. Dans une minute, la jeune femme saurait à
quel camp elle appartenait.
— Bon, je me lance…
Toujours de la main gauche, donc, elle coupa le paquet en quatre, saisit le premier
et commença à retourner les cartes par séries de quatre, les disposant sur la table
devant elle au fur et à mesure, de manière à former une colonne. Lauriane fit ensuite
de même avec les autres paquets. Sa tante craqua une allumette et embrasa la pointe
du petit cône d’encens contenu dans un support en laiton. Il s’en dégagea un mince fil
d’une fumée fortement odorante. Le visage tout en gravité, la voix solennelle, Adéline
prodigua à sa nièce une ultime consigne :
— Ouvre ton esprit et ton cœur, et permets que vienne à toi l’énergie émanant de la
disposition des symboles. Surtout, comprends bien : celui ou celle qui manie les cartes
n’est qu’un médium servant à l’émergence du message, à sa libération.
Sur ce, elle se tut, laissant à Lauriane la chance de pouvoir bien se concentrer.
Celle-ci avait les yeux rivés sur les colonnes de cartes qu’elle se mit à parcourir avec
lenteur et attention, fidèle à l’enseignement reçu. La leçon était enregistrée. Prendre
son temps, permettre au message d’arriver jusqu’à elle le plus nettement possible. Son
cœur palpitait d’excitation. Cela faisait longtemps que la jeune femme attendait cet
instant, car Adéline avait depuis toujours opposé un refus catégorique à sesnombreuses demandes d’explorer son avenir. Bien à l’inverse de ses anciennes
convictions, sa tante soutenait qu’il valait mieux demeurer ignorant du destin de ses
proches. En fait, son obstination découlait d’un événement précis survenu huit ans plus
tôt.
Lauriane se souvenait que ce jour-là, elle avait encore une fois fait enrager sa mère
à cause de son habillement inadéquat. Elles se trouvaient dans la cuisine d’été et sa
mère l’avait toisée avec sévérité, poings posés sur ses hanches.
— Il n’est pas question que tu sortes d’ici accoutrée comme un garçon manqué et que
tu ailles tous nous ridiculiser aux yeux de la paroisse au grand complet ! Quand je te
vois essayer d’imiter tes frères… Une jeune fille digne de ce nom se doit de porter des
vêtements convenables, c’est-à-dire une jupe et des jupons, pas des habits de
garçons !
— Mais maman… gémit la fillette, plantée juste devant elle.
— Ça suffit, Lauriane ! coupa aussitôt sa mère en la pointant d’un index impérieux.
Je ne t’emmènerai pas chez ta tante Adéline dans cet accoutrement, un point c’est
tout. Tu ne deviendras pas la risée de la famille Bélisle, ça non ! Maintenant, sois
bonne fille et monte te changer sinon je te laisse ici.
Le menton boudeur, Lauriane trépigna. Les mignonnes taches de rousseur
éparpillées sur son nez et ses joues apparaissaient de façon plus marquée,
conséquence familière du rosissement de son visage quand la grogne s’emparait
d’elle.
— Je déteste les robes ! Je veux être comme mes frères et porter des chemises et
des pantalons. Pourquoi je ne suis pas comme eux ?
— Parce que toi, tu es une petite fille et eux, ce sont des garçons, expliqua sa mère
patiemment.
— Je veux être un garçon aussi.
— Tu ne peux pas, Lauriane, tu ne peux pas.
— Pourquoi ? insista la fillette en ajustant sa casquette sous laquelle elle avait fait
disparaître ses fines boucles rousses qu’elle haïssait autant que les robes. Pourquoi
est-ce que je suis obligée d’être une fille si je n’en ai pas envie ? Thomas veut bien
partager ses vêtements avec moi, il me l’a dit, si vous m’autorisez à me changer en
garçon.
— Thomas t’a dit ça ?
Sa mère secoua la tête, visiblement découragée d’entendre de telles extravagances
sortir de sa bouche. Cela n’avait pourtant rien d’exceptionnel aux yeux de Lauriane.
Depuis toujours qu’elle cherchait à suivre l’exemple de ses frères, surtout Thomas, qui
ne la devançait en âge que de quatorze mois. D’ailleurs, ils passaient tout leur temps
ensemble. À la longue, leur mère avait fini par les surnommer ses « petits
inséparables ». Pendant que les autres fillettes s’amusaient à la marelle et à la
poupée, Lauriane préférait partager les jeux de son frère adoré. Tant pis pour les
convenances ! C’était tellement plus drôle ! Thomas l’emmenait glisser en hiver, lafaisait grimper aux arbres en été et l’avait même initiée à la fabrication des cannes à
pêche. Au vu de tout ça, la jeune fille ne comprenait pas pourquoi sa mère s’opposait
tant à ce qu’elle porte des habits de garçon. C’était trop injuste !
— S’il vous plaît, maman, ne m’obligez pas à mettre une robe ! implora-t-elle avec
force. Vous savez bien que, peu importe comment je m’habille, les gens vont me
regarder. Je sais qu’ils m’ont toujours regardée de travers à cause de mes affreux
cheveux tout rouillés. Beurk !
— Arrête un peu. Tes cheveux sont magnifiques.
Sa mère s’était radoucie, vibrant de toute évidence à la corde sensible que
Lauriane venait de toucher. Se penchant sur sa fille, elle couvrit ses épaules de ses
mains et soutint son regard.
— Promets-moi de ne jamais avoir honte de ce que Dieu t’a donné, reprit-elle d’une
voix assourdie. Tu sais que la jalousie des autres peut parfois être cruelle, combien
elle écrase celui qui se montre différent et plus encore s’il a le malheur d’être un tant
soit peu vulnérable.
Ces derniers temps, la fillette entendait sans cesse sa mère lui tenir ce genre de
discours. L’école du rang avait brûlé durant les grands froids de janvier et depuis,
Lauriane fréquentait celle du village. Combien de fois en était-elle revenue en pleurs à
cause de mesquines moqueries faites à ses dépens ? Clara Renière et ses sœurs, en
particulier, prenaient un malin plaisir à la tourmenter. Suivant les conseils de ses
parents, Lauriane s’efforçait de jouer la carte de l’indifférence, mais ce n’était pas si
facile à faire quand on bouillonnait de colère intérieurement, de sorte que sa patience
avait fini par trouver ses limites… Le mois dernier, alors qu’elle faisait encore une fois
l’objet d’insultes de la part de Clara, Lauriane s’était emportée et avait poussé la chipie
dans une flaque de boue à la sortie de l’école. Son geste n’était bien sûr pas resté
impuni, mais elle considérait malgré tout que Clara n’avait eu que ce qu’elle méritait !
L’ombre de tristesse qui avait momentanément assombri le bleu des yeux de
Lauriane fut chassée par un éclat résolu.
— Alors, donnez-moi la permission de porter un pantalon pour aller chez tante
Adéline et je vais montrer aux curieux combien je me fiche de ce qu’ils pensent ! Ils
vont voir que les Bélisle ne sont pas vulnérables et qu’ils ne laissent personne leur dire
quoi faire, un point c’est tout.
Cette déclaration sembla confondre sa mère, qui ne s’attendait probablement pas à
ce qu’elle se serve de son conseil comme argument en faveur du port du pantalon.
— Dites oui, maman, dites oui ! insista Lauriane, ses petites mains jointes en prière.
Si vous dites oui, je vais vous promettre de ne plus jamais avoir honte de mes cheveux
rouillés.
Contenant un sourire, sa mère n’en désapprouva pas moins son attitude.
— C’est du chantage, gronda-t-elle. Je devrais te punir pour cette impertinence.
— Ce n’est pas du chantage, c’est la vérité.
— Qui t’a permis de me répondre ?
Lauriane piqua piteusement du nez, sa petite bouche incurvée en une mouecontrite.
— Personne. Je vous demande pardon.
Sa mère se redressa, cueillit son châle abandonné sur la table, le jeta sur ses
épaules.
— Bon, nous avons assez perdu de temps comme ça. Monte tout de suite te
changer, Lauriane, sinon tu vas rester ici. Fin de la discussion.
Comprenant que c’était sans appel, la fillette quitta la cuisine en se traînant les
pieds. Dans sa chambre, elle retira la chemise de son frère, mais au moment d’en faire
autant avec le pantalon, un élan de rébellion la poussa à le conserver. Elle enfila une
robe de coton léger par-dessus avant de descendre rejoindre sa mère, qu’elle trouva
assise sur la galerie, perdue dans ses pensées. Ces derniers jours, quelque chose
semblait beaucoup la préoccuper, si bien qu’elle était constamment distraite. Elle ne
remarqua donc pas le vêtement interdit qui dépassait de l’ourlet de la jupe de Lauriane.
En chemin, elles rencontrèrent madame Gagnon et madame Boulanger, deux
femmes à la langue bien pendue. Telles des chouettes repérant des proies de choix,
elles braquèrent sur la mère et la fille leur regard inquisiteur. Laurette Gagnon se
pencha vers sa compagne et lui murmura quelques paroles tout en fixant les jambes
de Lauriane d’un air scandalisé. Évidemment, cela attira l’attention de sa mère, dont
les yeux s’arrondirent comme des pièces de monnaie en découvrant le subterfuge. La
fillette serra les dents, soudain rongée de culpabilité. Bientôt, tout le village saurait
qu’elle s’habillait en garçon. Pire encore, on croirait que sa mère approuvait sa
conduite ! Cette dernière reprit rapidement contenance et releva le menton avec
dignité, adressa aux deux pies une salutation muette avant de presser le pas en
entraînant par la main une Lauriane à la mine contrite.
eQuand enfin elles s’engagèrent sur le 2 Rang, sa mère paraissait déjà mieux
respirer, mais ses traits crispés n’en trahissaient pas moins sa mauvaise humeur. Elle
ne manqua d’ailleurs pas de réprimander la fillette, qui lui présenta de sincères
excuses tout en lui promettant de ne porter dorénavant des vêtements de garçons qu’à
la maison. En réaction à cela, sa mère leva des yeux découragés vers le ciel. Elle
s’abstint cependant de commenter, se contentant d’inviter Lauriane à presser le pas.
Le couvert de nuages gris s’épaississait au-dessus de leur tête. Les oiseaux en
profitaient pour égayer la nature de leur dernier chant avant la libération de la pluie. Un
vent chargé d’humidité les happait de face, plaquant la jupe et le pantalon trop ample
de Lauriane contre ses jambes. Il était à espérer que le ciel leur laisserait le temps de
rentrer à la ferme. Sans doute auraient-elles dû, pour une fois, prendre la voiture.
Elles n’avaient pas encore gravi les marches de la galerie chez sa tante que la
porte s’ouvrait dans un grincement.
— Ah ! tu arrives enfin, Héléna ! s’exclama Adéline en apparaissant sur le seuil
avec un large sourire.
Son attention dévia sur Lauriane, qu’elle considéra de pied en cap. Son visage lisse
se peignit d’abord d’étonnement, finit par se détendre, et elle éclata finalement d’un rire
malicieux, complice.— Ma chère enfant, chère petite démone ! Une robe-pantalon, voilà une idée bien
originale. Les vieilles radoteuses du village doivent en avoir ravalé leur langue en te
voyant.
Choquée, Héléna couvrit les oreilles de sa fille de ses mains gantées.
— Tais-toi donc, Adéline ! Ce ne sont pas des façons de parler devant une enfant si
jeune qui risquerait ensuite d’aller le répéter dans les mauvaises oreilles. S’il fallait
qu’elle s’échappe en présence de ce bon monsieur le curé…
— Maman ! protesta Lauriane en agitant la tête afin de se dégager. J’entends tout
ce que vous dites même si vos mains sont sur mes oreilles.
— Lauriane, promets à ta mère que tu vas garder pour toi les vilaines paroles que
j’ai prononcées, conseilla sa tante sans toutefois se départir du sourire coquin qui
courbait ses lèvres. Tu sais que ça ne serait pas joli dans ta bouche et que ça pourrait
t’attirer de gros ennuis, n’est-ce pas ?
La fillette acquiesça, leva ensuite les yeux vers sa mère.
— Je ne dirai rien, maman, c’est promis.
L’air peu convaincue, sa mère ne releva pas néanmoins. Pénétrant à l’intérieur, les
deux visiteuses s’avancèrent dans la modeste cuisine où elles prirent leur place
habituelle. Adéline s’activa devant l’âtre durant ce temps, puis elle vint mettre entre les
mains de sa sœur une tasse remplie d’un liquide fumant à la couleur douteuse.
— Bois.
— Qu’est-ce que c’est ?
— Une simple tisane.
— Tu as mis quoi dedans ? Ça sent bizarre, observa Héléna, le nez dans le fumet
odorant.
Adéline s’impatienta.
— C’est sans importance. Bois, allons, l’invita-t-elle avec un geste de sa longue
main fine.
Héléna la dégusta à petites gorgées tandis qu’elles discutaient de choses et
d’autres, propos peu intéressants pour Lauriane, qui s’occupa à un jeu de cartes plein
d’images insolites. Sa mère vida enfin sa tasse sous l’œil satisfait de sa tante.
— Donne-la-moi, à présent, enjoignit celle-ci.
La fillette vit une interrogation se peindre sur le visage de sa mère, qui s’exécuta
toutefois sans mot dire. Adéline se mit alors en devoir d’examiner le fond de la tasse
de façon concentrée. Son expression changea, les délicats sourcils vibrèrent.
— Tu attends un enfant, murmura-t-elle sans relever les yeux.
Lauriane se tourna aussitôt vers sa mère, qui évita soigneusement son regard
surpris.
— Tu es dans le vrai, confessa Héléna à contrecœur. Le Bon Dieu n’a pas tenu
compte de ma décision de ne plus partir en famille. Seulement, je voulais repousser
l’annonce de la nouvelle encore un peu pour ne pas attirer le malheur.
Une folle excitation s’empara de Lauriane. Depuis le temps qu’elle attendait ce
jour ! Plus jeune, elle ne cessait de demander à sa mère quand est-ce qu’un nouveaubébé viendrait et elle se butait toujours à la même réponse : seul le Seigneur le savait.
Or, le temps avait passé sans que le moment tant souhaité ne se soit jamais présenté.
Un jour, Lauriane avait entendu une conversation entre sa mère et sa tante Adéline qui
avait anéanti tous ses espoirs. Elle avait enfin compris pourquoi aucune petite sœur ni
aucun petit frère n’avaient fait son entrée dans leur famille. Il semblerait que Dieu ait
envoyé des bébés à ses parents, mais qu’aucun ne soit resté assez longtemps pour
voir le jour. Et à chaque fois, cela prenait du temps avant qu’un autre n’arrive. À croire
qu’Il hésitait, craignant de perdre encore une âme dans les limbes. Finalement, les
parents de Lauriane avaient décidé de ne plus agrandir la famille, ce qui avait
beaucoup attristé la fillette. Mais aujourd’hui, tout changeait, son plus cher souhait se
réalisait ! Le Seigneur leur avait désobéi !
— Un petit frère ! s’exclama Lauriane en sautillant sur place. Je vais avoir un beau
petit frère, youpi ! Je l’emmènerai partout où j’irai et lui montrerai tout ce que je sais. Je
vais faire de lui le garçon le plus brillant du monde ! Vous verrez, maman, comme je
m’occuperai bien de lui.
— Tu t’engages un peu vite, Lauriane. Ça pourrait être une fille, tempéra sa mère.
Un doigt sur son menton, la fillette s’abîma dans une brève réflexion.
— Hum, non, je suis sûre que ça sera un garçon. Je le sens !
Sa tante daigna alors relever les yeux et la fixa avec intensité.
— En effet, il y a un garçon dans les entrailles de ta mère. Tu as une bonne
intuition. T’arrive-t-il souvent de ressentir des choses d’une façon aussi précise ?
— Parfois…
— Quel genre de chose ?
— Adéline ! s’objecta Héléna. Ne lui mets pas toutes sortes d’idées en tête, je t’en
prie. Elle n’est qu’une enfant.
— Cette petite possède certaines qualités particulières ; elle est dotée d’un sens
intuitif très fin, bien plus aiguisé que celui de la plupart des gens. Je n’arrête pas de te
le répéter depuis qu’elle est au monde, déclara Adéline sur le ton las de quelqu’un qui
tentait en vain de faire voir une évidence. Enfin… Tu le découvriras avec le temps.
Sur ce, elle se replongea dans son examen de la tasse, la faisant rouler entre ses
doigts aux longs ongles carrés pour en avoir différents points de vue. Quelques
secondes s’égrenèrent. Ses yeux plissés sous ses sourcils joints trahissaient la
profondeur de sa concentration. Puis, quelque chose se produisit. Son visage se figea
et se vida de son sang. La tasse glissa d’entre ses doigts tremblants, percuta la table
avant d’aller se fracasser en mille morceaux sur le sol. Les yeux noyés d’horreur, les
mains crispées dans le vide, Adéline resta comme pétrifiée.
— Adéline ? s’inquiéta Héléna, que le bruit avait fait sursauter. Adéline, tout va
bien ?
— Tante Adéline ? risqua Lauriane, voyant que celle-ci ne réagissait pas.
Sa mère se tourna vers elle.
— Va chercher de quoi ramasser la porcelaine brisée, veux-tu ?
— Tout de suite, maman.En hâte, Lauriane alla quérir le balai suspendu au mur dans un coin.
— Adéline, réponds-moi, insista sa mère, comme le silence s’éternisait.
— Je suis d’une maladresse…
L’effarement déformait toujours ses traits rousselés, mais Adéline semblait par
bonheur revenir à la réalité. Sa voix rauque et ténue trahissait, en outre, une vive
émotion, et Héléna lui laissa un moment pour se calmer un peu.
— Veux-tu me dire ce qui s’est passé, pour l’amour du ciel ? lui demanda-t-elle
enfin. Avec ce regard épouvanté, on croirait presque qu’un fantôme se cachait au fond
de cette tasse.
Adéline parut, l’espace d’une seconde, se trouver très loin en pensée, puis elle fixa
sa sœur d’un air sincèrement surpris.
— Un fantôme… non, ce n’était pas un fantôme… Non… la tasse m’a simplement
glissé d’entre les mains et m’aura un peu fait sursauter.
— Tu en es sûre ? Parce qu’à te voir ce visage blême comme un linge, j’ai des
doutes. Ce n’est pas que j’accorde le moindre crédit à ces histoires de lire l’avenir dans
une tasse, tu connais mon opinion là-dessus. Non, je crains plutôt que ton imagination
ne t’ait joué des tours. Tu cherches à donner un sens à ce qui… ne signifie rien en
vérité.
— Oui, tu as ton propre point de vue à ce sujet et moi, j’ai le mien, sœurette. J’ai vu
le garçon que tu portes, ne le néglige pas.
— Bien sûr, et je l’admets, assura Héléna non sans un brin de réticence.
Sa sœur sourit.
— Tu es abominablement trop réaliste ! Dans chaque recoin de ta vie, dans chaque
fibre de ton être, tu es logique et rationnelle. Est-ce que c’est raisonnable de toujours te
montrer aussi raisonnable ?
— Est-ce que c’est raisonnable d’être aussi déraisonnable ? Un restant de tisane
n’est, après tout, qu’un restant de tisane. Je pense que tu as une certaine facilité pour
flairer les choses, surtout celles qui me concernent. Tu as toujours eu le don de lire en
moi comme dans un livre ouvert. À une époque, ça me tapait beaucoup sur les nerfs,
pour tout dire. Je me souviens, au début de mes amours avec Eustache… J’aurais
aimé cultiver mon petit jardin secret, mais il n’y avait pas moyen, tu devinais tout ! Je
n’ai même pas pu avoir le plaisir de t’annoncer sa demande en mariage, tu le savais
déjà et avec une bonne longueur d’avance en plus. Quoi qu’il en soit, je t’en conjure,
ne confonds pas ce cadeau de Dieu avec des éléments sans signification.
— J’aimerais que ce soit si simple, murmura Adéline en baissant les yeux.
— Ce qui veut dire ?
— Rien du tout. C’est là un sujet sur lequel jamais nous ne serons d’accord, alors
mieux vaudrait parler d’autre chose.
Son ton de voix était dégagé et détendu, mais son regard portait encore la trace
d’un émoi continuant, de toute évidence, à la secouer intérieurement.
Lauriane n’avait connu la nature précise de cet émoi que plusieurs mois plus tard, aumoment où, par un soir de printemps, tout son monde s’était écroulé avec une brutalité
imprévisible et sans pitié. Bien qu’ayant été mené à terme, son petit frère n’avait jamais
vu le jour. Mal positionné pour faire sa grande sortie, il avait été le déclencheur de
complications sévères auxquelles ni lui ni sa mère n’avaient hélas survécu.
La mort de sa sœur avait constitué pour Adéline une lourde épreuve et le fait d’en
avoir été informée longtemps à l’avance l’avait à tout jamais dégoûtée de l’envie de
lever le voile sur l’avenir des personnes chères à son cœur. Lauriane avait choisi de ne
pas insister, comprenant son désarroi parce qu’elle en ressentait la morsure, elle aussi.
Au lendemain de cette tragédie, c’est côte à côte qu’elles avaient marché dans le
sillon creux et tortueux du chagrin, à l’ombre d’un épais couvert nuageux chargé d’une
souffrance qui pleuvait sur elles en continu sans jamais sembler vouloir se tarir.
Servant à son père le prétexte d’aller jouer avec des amies, la jeune fille se précipitait
ejusqu’au 2 Rang avec la volonté du désespoir. Au début, elle avait ressenti ce besoin
impérieux de se rendre chez sa tante le dimanche parce que cela constituait une forme
de continuation des habitudes de sa mère. C’était rassurant, c’était faire semblant
qu’elle vivait encore. Ensuite, ces visites hebdomadaires s’étaient muées en nécessité.
Lauriane avait trouvé auprès d’Adéline un refuge, une oreille attentive, un écho aux
sentiments qui lui broyaient le cœur, et le réconfort puisé sous son aile n’avait eu
d’égal que son incommensurable bonté à son égard. Adéline avait été mieux qu’une
tante, mieux qu’une amie pour la petite fille désemparée qu’elle était à l’époque, parce
que sa mère était partie trop tôt, trop vite, trop jeune. Lauriane en était venue à s’y
attacher comme à une seconde mère. Un lien particulier s’était tissé entre elles, une
complicité lentement établie, une complicité partagée.
Sa tante était quelqu’un de sensible, à fleur de peau dans ses émotions. Lauriane
avait longtemps hésité avant de se décider à lui faire part de son désir d’apprendre à
déchiffrer les cartes, par peur de la replonger dans de douloureux souvenirs.
Puisqu’Adéline se refusait à sonder son avenir, peut-être accepterait-elle de fournir à
Lauriane les connaissances qui lui permettraient de le faire elle-même ? Compte tenu
de la situation, Lauriane n’avait pas trop cru en ses chances d’obtenir un oui. D’ailleurs,
sa tante n’avait pas accueilli la demande avec le plus vif enthousiasme, bien qu’elle
n’ait pas semblé très étonnée.
Un long soupir, suivi d’un interminable regard adressé à sa nièce, avait précédé sa
réponse. Sur un ton résigné, Adéline avait d’abord murmuré quelque chose à propos
de son entêtement, puis l’un des coins de sa bouche s’était étiré tandis qu’elle déclarait
qu’on ne pouvait refermer les pétales d’une fleur qui avait éclos et enfin, elle avait
exprimé son assentiment. Devant la joie que Lauriane manifestait, Adéline avait même
fini par se laisser gagner d’un certain entrain qui n’avait fait que grandir à mesure
qu’elle prodiguait ses enseignements à la jeune femme pendue à ses lèvres.
— Je ne vois rien, tout est brouillé.
Lauriane fronçait les sourcils de perplexité cependant qu’elle faisait cette décevante
constatation. On aurait dit que les cartes avaient, d’un commun accord, convenu dedemeurer muettes.
— Tu manques peut-être de concentration, Lauriane. Fais un effort, tu sais que
c’est très important.
— J’essaie, je vous assure, mais ça ne fonctionne pas. Je ne vois rien, je ne reçois
rien. C’est très bizarre. On dirait qu’elles ne veulent rien révéler, elles sont truffées
d’incohérences, de symboles contradictoires, dénudées de sens. Tout se mélange
devant mes yeux et il y a comme du brouillard dans ma tête.
Le regard que la jeune femme leva sur sa tante exprimait la plus vive confusion, à
la mesure de ce qu’elle ressentait.
— Recommence tout du début, suggéra Adéline. Tu n’as peut-être pas bien ouvert
ton esprit, ce sont des choses qui arrivent.
Dans l’espoir qu’il ne s’agisse en effet que de cela, Lauriane consentit à refaire un
essai, reprenant chaque étape, réitérant chaque geste avec minutie et tâchant de
suivre à la lettre tous les conseils de sa tante. Il lui sembla pourtant que c’était
exactement ce qu’elle avait fait à sa première tentative… Et du reste, le résultat fut le
même, à sa grande déception encore une fois.
— Toujours rien, se plaignit Lauriane, dépitée. Qu’est-ce qui cloche ? Pourquoi ça
ne fonctionne pas ?
L’expression d’Adéline ne tarda pas à se teinter d’incrédulité.
— Il s’agit du double de mon propre jeu de cartes, il n’a jamais servi. Il ne peut donc
pas être influencé par la mémoire des tirages précédents. C’est étrange, vraiment
étrange…
La jeune femme vit en ces paroles un mauvais augure.
— Qu’est-ce que ça veut dire ? Un destin tragique m’attend ? Mon avenir est-il
tellement sombre que les cartes refusent de me le révéler pour m’éviter le tourment de
le connaître ?
Les fins sourcils de sa tante se haussèrent vivement.
— Non, ma petite, non ! Tu sais bien que les cartes n’épargnent ni ne condamnent
personne. Elles ne sont que les messagères du temps prochain et s’y limitent.
— Dans ce cas, qu’est-ce qui peut bien les embrouiller de la sorte ?
Dépassée, sa tante se laissa choir sur la chaise voisine de la sienne. Ses yeux
fixèrent le vide un instant, puis son menton oscilla de droite à gauche et elle haussa les
épaules.
— Je n’ai pas de réponse à te donner, ma chérie, je suis désolée. D’habitude,
quand les cartes agissent ainsi, c’est signe qu’il leur faut du repos, mais dans le cas
présent, ça ne s’applique pas puisqu’elles n’ont jamais servi, ce qui fait que je suis
aussi perplexe que toi.
— Ce n’est pas grave, ma tante, soupira Lauriane.
Adéline lui posa une main affectueuse sur le bras et sourit.
— Garde le paquet de cartes et attends quelque temps. Ensuite, choisis un moment
propice à la concentration, où tu auras du silence et personne pour te déranger. Tu
allumeras une chandelle, puis tu aligneras douze cartes devant toi et tu les recouvrirasavec les autres jusqu’à ce que tu n’en aies plus en main. Quand ce sera fait, tu les
regrouperas et tu les battras durant quelques secondes. Tu pourras ensuite refaire un
essai. Je suis convaincue qu’elles t’offriront mieux qu’aujourd’hui.
— Entendu, j’attendrai. Mais, en tout cas, je suis quand même déçue, je ne pensais
pas que ça se passerait comme ça.
Le carillon de la petite pendule accrochée au mur émit un son mélodieux, indiquant
qu’il était quatorze heures trente.
— Je dois rentrer, annonça la jeune femme en rassemblant les cartes. Papa n’aime
pas que je sorte un jour de semaine.
— J’ai cru comprendre qu’il y avait ce soir une veillée de jeunesse chez les
Renière ? Un genre de fête en l’honneur du mariage prochain de Clara et Jean Cloutier,
c’est ça ?
— Oui. Pour souligner l’heureux événement, il paraît.
— Bonté divine, on ne voit pas ça tous les jours par ici ! Ils veulent faire comme les
gens de la haute. Eh puis, quelle drôle d’idée de faire ça un vendredi. Prévois-tu y
aller ?
— Tous les jeunes de la place sont invités, mais je ne sais pas s’il y aura beaucoup
de monde étant donné que c’est vendredi comme vous dites. Je n’ai pas encore décidé
de ce que je vais faire. Les Renière sont quand même dans l’aisance comparé à
nous…
Lauriane laissa sa phrase en suspens. Elle baissa les yeux sur le coton usé de sa
robe d’indienne et pensa qu’elle n’en possédait aucune d’assez convenable pour une
veillée chez les Renière, la famille la mieux nantie de la paroisse. Marie-Louise
s’attendait pourtant à la voir s’y présenter sous peine de ne pas y aller elle-même.
Clara était un bloc de glace ambulant, affirmait son amie, et la soirée promettait de
l’être tout autant. Voilà pourquoi Lauriane devait absolument l’accompagner.
Contrairement aux Renière, l’abondance ne prenait pas ses quartiers chez les
Bélisle. Trois des cinq garçons de la famille partis, soit Narcisse, Augustin et Mathias,
la charge de travail avait augmenté d’autant à la ferme, qui se faisait moins productive
depuis quelque temps. Ces deux dernières années, mère Nature ne s’était pas
montrée des plus clémentes. Des nuits trop fraîches avaient fait geler les récoltes,
sans compter que la tuberculose avait emporté presque la moitié des vaches l’hiver
précédent. De tous les cheptels frappés par la maladie, celui des Bélisle avait été l’un
des plus durement éprouvés.
Par ailleurs, les études de prêtrise de Narcisse avaient coûté cher et il avait fallu
faire des concessions énormes pour respecter la volonté sacrée de leur mère de
l’envoyer au séminaire. Augustin, quant à lui, travaillait dans une manufacture de
chaussures à Montréal et avait épousé une anglophone qui lui avait donné trois beaux
enfants jusqu’à maintenant. Pour sa part, Mathias menait une vie paisible dans les bois
avec sa femme et gagnait son pain en trappant des bêtes à fourrure. Ne restaient à la
maison que le cadet, Thomas, et Isaac, qui se marierait très prochainement. L’aîné de
la famille s’était enfin laissé envoûter par une demoiselle du village. Catherine Leclerc,fille de cordonnier, avait réussi cet exploit.
— Tu sais quoi, Lauriane ? Tu pourrais y aller enroulée d’une catalogne, si tu le
voulais. Un rien t’habille. Tu es toujours jolie comme un cœur, peu importe ce qui te
couvre, lui assura sa tante en s’extrayant de sa chaise. L’essentiel est que tu en
profites pour t’amuser et rien d’autre. Ces veillées de danse se font rares de ce
tempslà. Nos bons ecclésiasti-ques sont en train d’avoir le peuple à l’usure avec leurs
discours, pourtant bien contradictoires ! D’un côté, ils nous tendent la main en se
prétendant tolérants envers ce genre de divertissement, pourvu que tout se déroule
dans les règles de la décence. Et d’un autre côté, ils dressent un doigt moralisateur en
nous mettant en garde contre ces occasions de péchés et nous exhortent
« gentiment » à en rester loin pour le salut de notre âme.
Elle fit une pause et secoua ses boucles rousses en guise de réprobation avant de
reprendre :
— Tu aurais dû voir ça, il y a quelques années, au temps du curé Hébert. Il nous
rabâchait à tout bout de champ les interdictions du clergé concernant les danses
tournantes. Oh scandale ! Tenir sa partenaire par la taille le temps d’une valse, quelle
impudeur ! Un outrage aux bonnes mœurs, une ruse du diable pour nous corrompre. Et
quoi encore ? Quant à moi, nos chers hommes d’Église feraient mieux de s’intéresser
à ceux qui se commettent réellement dans le péché comme les voleurs et les femmes
de petite vertu, au lieu d’essayer de priver les honnêtes gens du plaisir de se divertir !
— De toute façon, à Monts-aux-Pins, nous nous en tenons à des danses sages, et
monsieur le curé ne manque jamais d’être sur place pour chaperonner et s’assurer que
ses recommandations soient suivies à la lettre. Il en a encore parlé en long et en large
durant son sermon dimanche dernier : « pas d’alcool », « pas la moindre familiarité de
parole ou de geste », « pas de tenues impudiques » et, bien sûr, « aucune danse
inconvenante ».
— Il faut dire que c’est quand même mieux que de ne pas pouvoir danser du tout.
Je connais bien des paroisses où dans les veillées, on ne fait plus que jouer aux
cartes. Misère de misère ! se plaignit Adéline en agitant de plus belle sa crinière
hirsute. Bon ! Maintenant, je te mets dehors. Tu as mille choses à faire d’ici ce soir.
D’autorité, elle poussa sa nièce vers la sortie.
— Et vous, vous devriez en profiter pour réparer votre porte-moustiquaire et la
réinstaller plutôt que d’endurer la grosse porte d’hiver fermée qui ne laisse passer
aucun air, reprocha Lauriane sur le ton de la taquinerie.
— Oui, il faudrait, mais j’ai tout le temps quelque chose d’autre à faire et ça finit que
je n’y touche jamais. Je remets à plus tard et toujours à plus tard !
La jeune femme lui signifia son découragement par une longue plainte sonore. Cela
faisait deux étés qu’Adéline reportait cette corvée, deux ! Rien à faire, la porte était un
cas désespéré et sa tante aussi. À présent dans l’entrée, Lauriane se pencha pour
déposer un baiser affectueux contre la joue fripée, puis elle s’éclipsa, le cœur soudain
léger.Un énième éternuement secoua Adéline. Cela faisait des lunes qu’elle avait consulté
ses ouvrages de cartomancie, comme en témoignait l’épaisse couche de poussière qui
les recouvrait. L’expérience lui avait tenu un enseignement supérieur, davantage basé
sur ses intuitions que sur la simple application de la technique que ces bouquins
révélaient.
Toutefois, ce qui s’était passé tout à l’heure en présence de Lauriane l’avait incitée
à se lancer dans quelques fouilles. Sa tentative manquée de lire son avenir dans les
cartes avait fortement intrigué Adéline. Comme la seule explication qu’elle y voyait ne
pouvait être envisagée, elle s’était mise en quête d’une autre réponse susceptible de
lui avoir échappé.
Avec un mélange de satisfaction et de dépit, Adéline referma le livre qu’elle venait
de consulter et dans lequel s’était révélée l’information recherchée. Bien sûr ! Elle
aurait dû y penser. Voilà pourquoi les cartes avaient refusé de « parler ». Comment
avait-elle pu passer à côté d’une interprétation aussi évidente ?
Regroupant les ouvrages étalés sur sa table de travail, Adéline alla les replacer sur
les rayons. Ses doigts s’attardèrent sur le rebord d’une tablette, pianotant distraitement
tandis qu’elle réfléchissait, en proie à une nouvelle préoccupation. L’information
découverte faisait du sens, mais… s’il n’y avait pas que cela ? Au cours de ses
lectures, elle avait survolé un passage mentionnant le fait que pour s’adonner à cette
pratique, il ne fallait pas se trouver en présence d’autres personnes, mis à part le
voyant si on choisissait de lui en déléguer la tâche, afin d’éviter que l’interprétation soit
brouillée par des ondes extérieures. Et si…
Adéline pivota, alla farfouiller dans un tiroir. Elle en retira du papier et de quoi écrire.
Dans un autre tiroir, elle recueillit une bougie violette en forme de pyramide. Déposant
le tout sur sa table de travail, elle y rajouta une petite assiette en terre cuite et un
flacon contenant une huile blanche comme du lait. Lauriane lui avait fait certaines
confidences dernièrement, la portant à croire en la réouverture de ce qu’elle avait
naturellement refermé suite à la perte de sa mère. Des facultés endormies après s’être
à peine révélées, peut-être à jamais, avait longtemps pensé Adéline. Or, il n’en irait
apparemment pas ainsi. Les impressions inhabituelles ressenties par Lauriane quand
elle se trouvait à proximité de Côte-Blanche tendaient à démontrer son retour à un état
de réceptivité spirituel qui n’était sans doute pas étranger à la situation d’aujourd’hui.
La bougie allumée, Adéline alla fermer le rideau à sa fenêtre, affaiblissant
l’éclairage dans la pièce qui se peupla d’ombres. Sur un bout de papier, elle inscrivit le
nom complet de sa nièce, le plia ensuite en deux, puis encore en deux, jusqu’à ce qu’il
soit le plus petit possible. Après quoi, elle le saisit avec des pinces et l’immergea dans
l’huile, avant de le déposer au centre de l’assiette en terre cuite. Enfin, elle y mit le feu.
Une flamme blanche jaillit aussitôt dans un faible grésillement. Le regard concentré
d’Adéline s’y fixa, un murmure franchit ses lèvres, et à ce moment, la flamme
s’amplifia. Son contour passa du blanc à un mélange de doré et de violet. Le papier seconsuma dans l’assiette très lentement, nimbant ce qui l’entourait d’un vibrant halo
tricolore.
Adéline prit une longue et profonde inspiration, puis elle laissa s’échapper l’air par
sa bouche tout en la dirigeant sur la flamme. Cette dernière se dandina brutalement et
acquit encore de l’ampleur. Le doré et le violet de son contour s’affadirent, remplacés
par un rouge sombre, teinté de brun. Du bleu et du rose s’y ajoutèrent et pendant un
moment, les couleurs semblèrent livrer bataille. Le papier acheva de se consumer et
enfin, la flamme mourut.
Sourcils joints, Adéline resta à fixer le petit tas de cendres noires. L’ouverture était
plus avancée qu’elle le croyait. Un champ d’énergies de charge opposées tentait de s’y
engouffrer et leur force surprenait particulièrement Adéline, car elle n’avait pas détecté
leur présence en exécutant le même rituel, quelques mois auparavant.
Elle pressentait depuis toujours que Lauriane était venue au monde dotée de
certaines facultés. Là où l’incertitude planait, c’était sur le fait de savoir si elle serait
prête à les apprivoiser. Avec ce qu’Adéline avait lu dans la flamme, la question gagnait
en importance. Des énergies se rapprochaient d’elle, cherchant à l’auréoler. La
présence de l’une, à charge lourdement négative, allait bientôt l’obliger à en prendre
pleine conscience.
Rallumant la lampe, mouchant la bougie, Adéline se refusa à s’empêtrer dans
l’appréhension. Les aptitudes imparties à chacun n’excédaient jamais ses capacités à
en faire usage. Seuls les doutes, les angoisses et une volonté défaillante pouvaient
faire entrave au développement de son propre potentiel. Lauriane serait sous peu
confrontée à la peur, à l’inconnu et au manque de confiance en soi. Il ne restait plus
qu’à attendre de voir quel chemin elle choisirait de suivre, sachant que le plus sombre
et le plus effrayant serait peut-être aussi… le plus attirant.3
La veillée de jeunesse
l’aide d’un torchon, Lauriane retira le couvercle brûlant de la casserole mise à
chauffer sur le poêle. Le restant de fèves au lard du midi serait bientôt prêt,À
constata-t-elle en y faisant tournoyer une cuillère. Il n’y en avait plus tellement, alors il
faudrait partager. Les hommes seraient sans doute affamés. Avec un peu de pain et
une salade de laitue fraîche…
La porte d’entrée s’ouvrit, livrant passage à Eustache Bélisle, suivi de ses deux fils.
Si Thomas affichait un visage impassible, il n’en allait pas ainsi des autres que de gros
rires secouaient. En apercevant Isaac couvert de boue de la tête aux pieds et
pourchassé par un puissant relent d’urine, Lauriane ne put se retenir de s’esclaffer à
son tour.
— Voulez-vous bien me dire ce qui s’est passé, pour l’amour du ciel ? Isaac, tu
empestes !
Peinant à maîtriser son hilarité, ce dernier mit un certain temps avant de pouvoir lui
répondre.
— On revenait de quérir les vaches… et tu sais comment elles sont nerveuses
quand elles arrivent à l’étable…
— Nooon ! Elles t’ont fait pipi dessus ? se moqua Lauriane en gloussant.
— À cause de la pluie de tout à l’heure, la cour était pleine de boue comme
d’habitude. En voulant les faire rentrer dans l’étable, j’ai glissé…
— … et nos demoiselles se sont soulagées sur lui, acheva leur père avant
d’émettre un long rire enroué qui fit vibrer son épaisse moustache grise.
— On rit bien, mais j’ai quand même failli être piétiné, rappela Isaac, investi d’une
soudaine gravité qui n’enleva rien au comique de la situation.
Il vint pour faire un pas dans la cuisine, mais une exclamation aiguë l’arrêta net.
— Dehors ! Va faire un saut dans la rivière tout habillé ! lui intima Lauriane, armée
de sa cuillère maculée de sauce.
— Aïe ! Mais il me faut du linge de rechange !
— Je me charge de t’en trouver. Allez ouste !
Pendant qu’il s’exécutait — et il n’avait pas le choix, car c’était elle qui se donnait le
mal de nettoyer le plancher à quatre pattes après tout —, la jeune femme alla lui
chercher un pantalon et une chemise propres qu’elle laissa pour lui sur la galerie avec
une serviette. Quand son frère revint, habillé de ses vêtements secs, c’était déjà
beaucoup mieux ; l’odeur ne semblait pas avoir imprégné sa peau couverte de chair de
poule. L’eau de la rivière qui traversait leur terre restait toujours froide, même en été…— Qu’est-ce que tu nous as préparé de bon, ma sœur ? s’enquit-il en finissant
d’éponger sa courte tignasse brune dont Lauriane enviait beaucoup la vitesse de
séchage.
Parmi tous ses frères, Isaac était celui qui partageait le plus de ressemblances
physiques avec leur père : même corps svelte, mêmes cheveux raides comme de la
broche et même bouche à la courbe joviale. Des traits communs les unissaient aussi
au niveau du caractère, comme leur bonhomie légendaire et cette façon éternellement
optimiste de considérer la vie.
— Vous mangez ce qui reste des bines de ce midi, répondit Lauriane à la suite
d’une brève hésitation. Avec une salade et un délicieux pain chaud.
Son frère se passa une langue gourmande sur les lèvres.
— Humm… Tu cuisines le pain comme personne, ma sœur !
— Pourquoi vous ? demanda leur père en essuyant ses mains, qu’il venait de laver
à l’évier. Aurais-tu déjà soupé, Lauriane ?
— Euh… c’est ça, papa, mentit la jeune femme. J’ai mangé plus tôt.
Plissant les yeux, Eustache se lissa la moustache du bout des doigts.
— C’est vrai, j’oubliais. Il y a fête ce soir chez Arthur Renière.
— Ce sera toute une veillée, comme je les connais, commenta Isaac. Ils aiment
qu’on les remarque. Ils vont sûrement faire ça en grand.
— Tu y vas avec Marie-Louise ? interrogea Eustache.
— Elle et son frère Ovide passent me chercher. À moins que Thomas veuille
m’accompagner ?
2Occupé à essayer de dénouer un nœud dans le lacet de son soulier de bœuf ,
celui-ci se renfrogna.
— Hors de question. J’ai une tête à frayer parmi ce genre de m’as-tu-vu, peut-être ?
— Tu feras quoi alors ? se mêla Isaac. Tes amis y seront sûrement. Tu vas passer
la soirée tout seul ?
— C’est ça.
Thomas délaissa le lacet, ainsi que le nœud qu’il n’avait pas réussi à défaire, pour
aller à son tour se nettoyer les mains et le visage à l’évier. De constitution plus robuste
qu’Isaac, il avait hérité de leur grand-père Arthur sa force musculaire et sa haute
stature. De plus, on pouvait aisément dire que sur le plan de la personnalité, le cadet
contrastait avec l’aîné de façon assez marquée. À l’affabilité d’Isaac, Thomas opposait
un tempérament orageux et bougon. Isaac se distinguait par sa maturité et son sens
des responsabilités, alors que Thomas ne pensait qu’à s’amuser ou à se bagarrer avec
tout un chacun, surtout depuis que leur père le faisait monter aux chantiers chaque
hiver. Il en revenait un peu plus transformé d’année en année, imprégné d’un langage
et d’une attitude qui en faisait quelqu’un de pas toujours très commode à côtoyer.
Après un petit coup de peigne, les trois hommes prirent place à table, les frères sur
l’un des deux bancs longeant ses flancs et leur père sur la chaise grossière à son
extrémité.— À propos de la veillée, papa, j’aurais une faveur à vous demander, commença
Lauriane, dont le regard s’abaissa sur la chaudronnée dans laquelle elle avait de
nouveau immergé sa cuillère.
Le bois sec de la chaise gémit légèrement cependant qu’Eustache pivotait pour
porter son attention sur la jeune femme.
— Je t’écoute, ma fille.
Lauriane se mordit un coin de la lèvre inférieure. Après son départ de chez sa tante,
une idée l’avait éclairée concernant le choix de sa robe pour la fête de ce soir.
Seulement, l’approbation de son père lui était nécessaire et à vrai dire, elle
appréhendait sa réaction. Serait-il offusqué ? furieux ? Non pas qu’il soit prompt à sortir
de ses gonds, sa nature placide le portait plutôt à la discussion qu’aux éclats.
Lauriane, comme ses frères, savait qu’il était possible de débattre avec lui d’un sujet
ou d’une situation conflictuels. Il avait toujours su distiller son autorité de manière à ce
que ses enfants lui témoignent respect et obéissance sans se sentir opprimés par des
mœurs catégoriques caractérisant bon nombre de chefs de famille. Seulement,
Lauriane s’apprêtait à toucher son point de vulnérabilité, et de là émanait toute son
inquiétude.
Pour l’instant, son père l’observait d’un air interrogateur, lui offrant même la courbe
débonnaire de son sourire, ce qui eut le don d’émousser quelque peu ses craintes.
— Eh bien… comme mon choix de tenues est plutôt restreint, je me demandais si…
Accepteriez-vous que je passe l’une des toilettes habillées de maman ? Juste l’espace
de quelques heures.
Un brusque éclat de rire secoua Thomas. Leur père fronça d’abord ses épais
sourcils, signe de désapprobation, et Lauriane crut sa cause perdue.
— De quoi tu te moques, Thomas ? le rabroua Isaac en lui dédiant un regard de
reproche. Il me semble à moi que l’idée ne manque pas de bon sens. Je me rappelle
que maman était bien habile pour manier l’aiguille et que ses doigts de fée lui ont
cousu de jolies toilettes autrefois. Elles moisissent dans son coffre depuis des années
et Lauriane est environ de la même taille qu’elle si je me souviens bien. Pourquoi ne
pas la laisser en profiter ?
— Rien de ce qu’elle portera ne sera à la hauteur des Renière, lança Thomas,
hargneux. Ces gens-là sont trop riches pour nous ; ils l’éclipseront dès qu’elle mettra le
pied chez eux.
— Il ne s’agit pas d’un concours d’élégance, plaida Lauriane avec conviction. Je
veux juste éviter de me présenter au monde accoutrée d’un vêtement qui témoignerait
de nos maigres moyens. Je me moque bien de ma propre apparence. Tu sauras que
ça fait longtemps que je ne me formalise plus de l’opinion générale.
— Lauriane, intervint Eustache, jusqu’ici je n’ai laissé personne toucher aux effets
personnels de votre mère. Tout est exactement comme c’était le jour de sa mort.
— Papa…
Son père l’interrompit d’un geste.
— Attends, dit-il doucement. Tu es ma fille et je veux que tu sois heureuse. Je saisqu’aller à cette fête représente beaucoup pour toi parce que tu es jeune et que tous tes
amis y seront. Te voir dans une des robes d’Héléna la fera revivre, d’une certaine
façon. Alors faisons d’une pierre deux coups. Prends celle qui te plaira et porte-la avec
autant de dignité que le faisait ta mère. À condition que tu en trouves une qui ne soit
pas passée mode…
Rayonnante de joie, Lauriane se précipita sur lui pour l’embrasser, effusion qui
mettait toujours Eustache mal à l’aise, lui si économe de ce genre de marques
d’affection à l’égard de ses enfants.
— Merci papa ! Merci mille fois ! Jamais vous n’aurez vu une jeune fille porter une
toilette avec autant de fierté !
— Je n’ai aucun doute là-dessus, Lauriane.
Près d’eux, Thomas s’impatientait.
— Est-ce que je peux espérer manger cette année ?
— Thomas !
— Non laisse, Isaac, dit Eustache, que sa fille avait daigné libérer. Thomas a
raison, j’ai moi aussi grand faim. Lauriane va s’occuper du souper et pourra ensuite
aller fouiller le coffre de votre mère.
Pétillante de bonheur, la jeune femme s’activa presque en dansant, s’imaginant
déjà en train de virevolter dans une jolie robe. Elle bouillonnait d’excitation au moment
de se rendre enfin dans la chambre de ses parents. Le coffre en pin se trouvait au pied
du grand lit. À peine ce dernier ouvert qu’elle s’éblouit à la vue d’une splendide robe
bleu-nuit à volants de dentelle de la même teinte et ornée d’une rangée de boutons
argentés sur le devant du corsage. Un véritable trésor ! La dissimulant sous son tablier,
Lauriane monta en vitesse dans sa propre chambre et l’étala sur son matelas. Ses
yeux se portèrent une seconde sur la croix du Christ pendue au mur, à la tête de son
lit.
— Je vous aime, maman. Même après tant d’années, votre absence est toujours
aussi lourde.
Les objets l’entourant se brouillèrent et Lauriane dut cligner des paupières afin de
réprimer les larmes menaçantes. Sa mère, malgré le temps, lui manquait cruellement.
À son père aussi, sans doute, car il évoquait souvent l’époque où elle se trouvait
encore parmi eux, avec des mots toujours empreints d’une telle tendresse, comme s’il
cherchait à maintenir son souvenir bien vivant. On avait beau puiser un certain
réconfort en le fait de savoir qu’on la retrouverait un jour de l’autre côté, le vide profond
que son départ brutal avait laissé ici-bas ne se faisait pas moins cuisant au cœur de
ceux qui l’aimaient.
D’autre part, au lendemain de ce drame, Lauriane s’était vue précipitée dans la vie
adulte avant son temps. Dorénavant unique jupon de la famille, elle avait dû tout
apprendre en catastrophe. Un de ses oncles avait eu la générosité d’envoyer la plus
âgée de ses filles en renfort. L’adolescente s’était avérée d’un secours salutaire, mais
sa présence n’étant pas constante, Lauriane avait quand même dû mettre les
bouchées doubles. Le plus difficile avait sans doute été de faire ses adieux àl’insouciance de l’enfance, à la liberté du jeu inhérente à cette période. Les parties de
cache-cache dans la grange, les glissades en traîneau l’hiver, tout cela avait été
substitué par les obligations de la tenue de maison. Rapidement, elle avait endossé
son rôle de remplaçante avec compétence en dépit des critiques cruelles de Thomas,
qui n’avait pas manqué une occasion de dénigrer ses efforts en les comparant à ceux
de leur mère.
Secouant la tête, Lauriane chassa ces pensées qui remontaient loin à présent.
L’heure était venue de retourner à la cuisine pour desservir la table et laver la vaisselle,
pas de s’enfoncer dans la mélancolie. Elle quitta donc sa chambre et son précieux
trésor bleu après s’être assurée que son visage avait retrouvé une expression sereine.
Les hommes avaient déjà attaqué le dessert : une délicieuse tarte aux bleuets.
Leurs regards convergèrent dans sa direction alors qu’elle se mettait en devoir de
ramasser couverts et écuelles ayant servi pour le plat principal. Curieux, Isaac quêta
des détails à propos de la robe, mais Lauriane prit un malin plaisir à les lui refuser : il
verrait en temps et lieu ! La vaisselle terminée, elle regagna sa chambre en hâte, le
ventre rempli de papillons d’euphorie.
Quelques minutes plus tard, elle contemplait son reflet dans le miroir et… en resta
désappointée. La robe lui seyait à ravir, oui, et la couleur du tissu accentuait le bleu de
ses yeux, mais comment embellir un visage de démone ? Le roux intense de sa
chevelure donnait à son teint une pâleur maladive. Sa seule consolation se limitait au
fait que ses taches de rousseur avaient disparu avec le temps. Par ailleurs, il lui
semblait que sa bouche était trop grande, ses pommettes trop saillantes et que le léger
retroussement de son nez lui conférait une allure juvénile inopportune. Sa tante avait
beau affirmer qu’elle était jolie comme un cœur, il n’en demeurait pas moins que
Lauriane se trouvait des airs de sorcière. Ne disait-on pas au village, depuis dix-huit
ans, que le diable la possédait ? Qu’il sommeillait quelque part en elle et qu’un jour, il
se réveillerait ? À force de l’entendre, elle avait fini par le croire.
Soupirant, la jeune femme expédia une grimace à son double décevant, tourna les
talons et regagna la cuisine d’été d’un pas résolu. Elle avait la ferme intention de
s’amuser à la fête, peu importe son apparence ! Son père fumait la pipe dans sa chaise
berçante près de la fenêtre. Quand il vit sa fille, une expression de tendresse modela
ses traits vieillis, juste avant que ses yeux ne s’assombrissent. Lauriane eut l’horrible
sensation de le transpercer d’un poignard, d’ouvrir en lui une plaie mal cicatrisée, et
elle en éprouva une peine immense, amarrée à une égale culpabilité.
Eustache admira la fine silhouette qui lui rappelait tant celle de sa défunte femme,
l’ovale impeccable du visage et la douceur de ses lignes.
— La plus belle des créatures, murmura-t-il à travers un faible sourire.
Il se leva, ficha sa pipe au coin de sa bouche et vint saisir Lauriane par les épaules
pour la détailler de plus près.
— La robe est parfaite, tu as fait un très bon choix, articula-t-il derrière de petits
tourbillons de fumée. C’était l’une des préférées de ta mère, et à moi aussi. Je
l’appelais toujours « mon petit geai bleu », ça la faisait sourire à tout coup.— Je m’en souviens, dit Lauriane dans un rire léger. Une fois, elle vous a taquiné
en vous demandant si vous n’aviez pas plutôt adopté ce surnom à cause de sa voix
criarde. Vous lui avez répondu que si le geai bleu possédait une aussi belle voix que la
sienne, il n’aurait aucun égal dans tout le règne animal. J’ai trouvé ça tellement
touchant que je ne l’ai jamais oublié !
Libérant sa fille, Eustache décoinça sa pipe, aspira une bouffée.
— Je l’ai dit parce que je le pensais. Ta mère avait la voix la plus mélodieuse que
j’ai entendue. Dommage qu’elle ait toujours refusé de chanter devant moi. Je la
surprenais parfois à fredonner, mais elle s’interrompait dès que j’apparaissais et
prétextait ne pas vouloir m’écorcher les oreilles, conclut-il sur un ton montrant ce que
cela avait d’insensé pour lui.
La porte-moustiquaire s’ouvrit soudain sur Isaac. Il s’immobilisa sur le seuil et
arrondit les yeux en même temps que sa mâchoire s’affaissait.
— Ma foi, est-ce que c’est réellement ma sœur que je vois ?
Comme s’il se croyait victime d’une vision, il se mit à battre des paupières puis,
constatant que Lauriane ne dis-paraissait pas, il se décida à avancer vers elle en
étirant un ample sourire.
— Mais oui, c’est bien elle ! Ciboulot ! Je te dis que tu vas en faire tourner des têtes
ce soir, Lauriane. Les garçons vont vouloir se battre pour t’inviter à danser et demain,
ils auront tous le cœur brisé. Dommage que le père de Catherine ait besoin de mon
aide pour sa véranda, parce que j’irais avec toi juste pour voir ça !
— À ta place, j’aurais honte de trouver dommage une visite à ma bien-aimée, Isaac
Bélisle ! gronda la jeune femme, l’œil sévère. Je la plains d’être en aussi mauvaise
compagnie.
Les traits de son frère se froissèrent cependant qu’il feignait d’être offusqué.
— Tu oses me dire ça après les compliments que je viens de te faire ?
— Que oui ! Et c’est mérité !
— Quelle dureté ! se lamenta Isaac. Un corps de prin-cesse, mais un esprit plus
affûté qu’une hache. On devrait t’admettre dans les forces armées ; tu servirais à
tromper l’ennemi au combat qui serait vite distrait de ses fonctions et que tu
poignarderais ensuite dans le dos sans difficulté.
Un poing sur une hanche, Lauriane plissa le front en faisant mine de réfléchir, puis
elle se composa un air malicieux avant de déclarer :
— Excellente idée ! Où est-ce que je dois poser ma candidature ?
Ils mêlèrent leur rire, puis son frère lui pinça délicatement la joue.
— Amuse-toi, petit soldat en jupons.
Adressant aux deux hommes son plus radieux sourire, la jeune femme esquissa
une brève révérence avant de se volatiliser dans un froufroutement de jupes.
Dans le fastueux salon des Renière ne cessaient d’affluer des invités bien mis àl’humeur festive. Les adultes s’étaient momentanément retirés dans la cuisine en
compagnie de monsieur le curé, laissant la jeunesse se dégourdir et s’amuser en cette
occasion hors du commun.
La musique allait déjà bon train, à ce point que Jean Cloutier avait du mal à
entendre ce que racontaient ses voisins immédiats. À deux reprises, il dut demander à
son bon ami Martin de répéter ce qu’il tentait de lui dire.
— Je faisais juste remarquer que Clara te fera une bien jolie femme, réitéra le jeune
homme en forçant la voix.
La demoiselle en question se tenait non loin parmi un groupe féminin et venait de
lancer une œillade coquine à son futur mari. Ses yeux verts pétillaient d’une malicieuse
gaieté, ce qui en rehaussait l’éclat et le charme. Sans exagérer, Jean pouvait se
permettre d’affirmer que sa promise ne pourrait davantage lui plaire. Une épaisse
chevelure brune, un corps harmonieux avec juste ce qu’il fallait où il le fallait, un regard
de sirène enchanteresse : tout ce dont une femme avait besoin pour affrioler son
homme.
— Je ne te le fais pas dire, Martin. Cette créature ne manque pas d’atouts, et je sais
de quoi je parle.
L’autre arqua un sourcil dubitatif et, à voix légèrement plus basse, ne put
s’empêcher de demander :
— Qu’est-ce que tu insinues là ? Ne me dis pas que tu l’as déjà…
— Douterais-tu de moi, mon ami ?
Installés devant la grande fenêtre du salon, les violoneux y allèrent de quelques
3dernières notes sur leur instrument surchauffé, puis la danse prit fin. Le câleux se tut
par la même occasion, de sorte que l’on put enfin discuter sans crier.
— Non, c’est juste que ça m’étonne. Clara n’a pas l’air bien farouche, mais je
croyais que tu allais attendre le grand jour. Malgré que ça doit être souffrant de résister
à une aussi belle créature, je te l’accorde.
— L’approche de notre mariage nous permet de prendre certaines libertés, déclara
Jean, l’œil luisant d’un éclat paillard. Pourquoi se priver alors que, de toute façon, ça
arrivera bientôt ? Eh puis, tu sais que je ne suis pas du genre à tourner autour du pot
quand je veux quelque chose. Je n’aime pas attendre et encore moins perdre du
temps.
Quelques gloussements féminins attirèrent leur attention sur le passage de jeunes
filles. L’excitation avait coloré leurs joues de rose et, agitées comme des puces, elles
s’échangeaient des commentaires en promenant leur regard enthousiaste sur tout ce
qui les entourait, décor et garçons inclus. Martin surprit son ami à reluquer l’une d’elles,
une petite blonde dont la poitrine généreuse faisait sensation auprès de la gent
masculine. D’ailleurs, elle était le sujet de conversation de quelques-uns et les
remarques salaces abondaient.
— Comme je te connais, Jean, j’ai l’impression qu’il n’y a pas juste l’attente qui
n’est pas ton fort. J’ai bien de la misère à croire que tu te contenteras de coucher avec
la même créature pour le restant de tes jours.— Moi aussi ! ricana son ami.
Ses yeux concupiscents s’attardèrent sur la poitrine de la blonde jusqu’à ce que
celle-ci se détourne, inconsciente de priver ainsi ses admirateurs d’un alléchant
spectacle.
— Je ne pense pas que je pourrai tenir le coup bien longtemps. Clara est plaisante,
mais de là à imaginer qu’elle est la seule à qui j’ai envie de retrousser les jupes… Il ne
faudrait quand même pas exagérer !
— Sauf que la demoiselle s’attend peut-être à ce que tu lui sois fidèle, comme tu le
lui promettras devant Dieu, fit observer Martin, un brin sarcastique.
Jean s’esclaffa. Sa main pesa sur l’épaule de son ami en même temps que son œil
pétillant de malice se tournait sur lui.
— J’ose espérer que c’est ce qu’elle croira, parce que si les maîtresses
connaissent et acceptent en général l’existence des épouses, l’inverse n’est pas aussi
aisé !
Une soudaine agitation se fit autour d’eux. Des murmures s’élevèrent, quelques
sifflements bravèrent même la musique. On se donnait des coups de coude, certains
garçons s’étaient hissés sur la pointe des pieds, le cou étiré au maximum. Quelque
chose à l’entrée de la pièce venait d’at-tirer leur attention et les tenait captivés
d’admiration.
— Qu’est-ce qu’ils regardent tous comme ça ? interrogea Jean, qui avait la vue
obstruée par les danseurs.
Philippe Gilbert, l’ayant entendu s’adresser à Martin, l’observa avec étonnement.
— Quoi ? Tu ne l’as pas encore aperçue ? Ça me surprend de toi. La couleur de
ses cheveux n’est pourtant pas commune en plus.
Curieux, Jean se déplaça et put enfin découvrir l’objet d’intérêt général : une jeune
femme rousse d’une élégance et d’une beauté à couper le souffle.
— Alors ça y est, tu as repéré la créature de rêve ? demanda Philippe, qui s’amusa
de voir son ami porter une main à sa poitrine.
— Je me sens faible, je crois que j’ai le cœur qui va lâcher.
— Le mien aussi, il tourne à vide parce que, tout à coup, mon sang s’est tout en allé
au même endroit, tu vois ?
Les deux hommes s’esclaffèrent et cela déclencha une flopée d’autres
commentaires grivois à l’intérieur de leur petit groupe.
Pendant ce temps, à l’entrée du salon, Marie-Louise se penchait à l’oreille de
Lauriane.
— Il y a grand monde ce soir, tu ne trouves pas ? Clara a invité toute la paroisse,
pas de doute là-dessus. Qu’est-ce qu’elle ne ferait pas pour épater la galerie !
— Admire toutes ces ravissantes toilettes, s’émerveilla Lauriane. Les occasions
sont rares de voir nos amies aussi bien habillées en dehors des mariages et du
dimanche. Je suis très impressionnée par le mal que chacune a dû se donner.
Regarde ces coiffures ! Des heures et des heures de préparatifs.
Certaines s’étaient littéralement transformées pour la fête et prenaient des alluresde grandes dames. Même les moins jolies resplendissaient comme des joyaux et les
jeunes hommes, pour leur part, se surpassaient les uns les autres dans leurs beaux
habits. Pas un seul instant Lauriane ne regretta le choix de sa propre robe devant un
tel déploiement de splendeur.
Et cette splendeur allait au-delà des vêtements. Chez les Renière, même le papier
peint respirait le luxe. La vaste salle à manger s’ouvrait directement sur le salon
démesuré et tous les meubles ayant été tassés, de même que les tapis retirés, on avait
droit à la plus grande aire de danse de la paroisse. Adossée à un mur, la table de la
salle à manger servait pour le buffet, présenté dans de la vaisselle en porcelaine
blanche, ornée d’un motif de fleurs jaune moutarde et doré. Le même jaune que les
draperies aux fenêtres et que la robe de Clara. Plus loin, les chics sofas de style
victorien, fauteuils et multiples chaises de la maison reposaient des danseurs
essoufflés aux joues rosies par la chaleur, ou de simples observateurs.
— J’en connais une qui ne tardera pas à grimper dans les rideaux si ça continue,
commenta Marie-Louise.
— Hein ? Qui ça ? De quoi parles-tu ?
— De Clara et de la manière dont son bien-aimé te regarde.
Son amie lui indiqua discrètement du menton le coin de la pièce où se concentrait
la majorité des jeunes hommes présents et où se tenait Jean Cloutier, le bien-aimé en
question.
— Il n’arrête pas de te dévisager, lui et tous les autres d’ailleurs. On dirait une
meute de loups qui se pourlèchent devant une brebis. Tu n’as pas remarqué ? Dès que
nous sommes entrées, tous les regards ont convergé dans ta direction.
Mal à l’aise, Lauriane prit conscience qu’en effet, de nombreuses paires d’yeux
masculins la scrutaient et que certains garçons se chuchotaient quelques mots à
l’oreille en la désignant. Malaise qui s’accentua lorsqu’une crampe lui vrilla l’estomac,
venant lui rappeler qu’elle avait sauté son souper dans le but inavoué de grossir les
portions de son père et ses frères. Elle avait prévu grignoter du pain en cachette plus
tard, mais le temps lui avait en fin de compte fait défaut.
— Ça va ? s’inquiéta Marie-Louise, la voyant pâlir.
— Oui… oui, ça va.
— Tu es sûre ? Ce sont les loups qui te mettent de cet état ?
— Non… en fait… oui, un peu. Je ne me sens pas très à l’aise.
— Moi non plus, je te rassure. Mais dans mon cas, c’est d’être dans cette maison
qui me gêne. Ça prenait bien un événement de ce genre pour m’y attirer et encore
fallait-il que tu y sois. Toi et moi dans l’antre de cette chipie, c’est quand même à
marquer d’une pierre blanche !
Cela arracha un sourire à Lauriane, bien que son visage demeurait quelque peu
blafard. Une étincelle jaillit dans le regard de son amie, restée à la dévisager durant
quelques secondes.
— Je crois que j’ai exactement ce qu’il faut pour te requinquer. Pour nous
requinquer, parce que j’ai moi aussi grand besoin d’un petit remontant. Je voulais legarder pour plus tard, mais la situation l’impose. Commençons d’abord par aller faire
quelques salutations, question de ne pas passer pour des sauvages et après, tu vas
me suivre dehors.
Marie-Louise appuya ces derniers mots d’un sourire ambigu qui acheva d’intriguer
Lauriane. Celle-ci s’abstint cependant de la questionner et ensemble elles allèrent à la
rencontre de leurs amies. Une majorité de jeunes filles s’était massée d’un côté de la
salle, comme les garçons l’avaient fait de l’autre. Ce genre de veillée commençait
toujours ainsi : on s’observait et se jaugeait réciproquement en s’accompagnant de
rires et de plaisanteries. La nervosité faisait trembler les genoux et la fébrilité fouettait
le sang qui affluait au cerveau jusqu’à produire un effet euphorisant et vivifiant. C’est
alors que certains jeunes hommes se décidaient à entreprendre celle qu’ils trouvaient à
leur goût, de peur de se faire damer le pion par un prétendant plus empressé, et à
mesure que la soirée avançait, on assistait à la dilution des clans de sexe opposé.
Une vingtaine de minutes s’était écoulée environ lorsque Marie-Louise décréta qu’il
était « l’heure », en appuyant bien sur le mot pour souligner le sous-entendu. D’un
commun accord, les deux amies se faufilèrent donc vers la sortie comme deux petites
souris cachottières. Dehors, Lauriane se laissa mener entre les voitures du dimanche à
bord desquelles était venue toute la jeunesse du coin. À travers le voile d’obscurité qui
gagnait en opacité, elle crut apercevoir la silhouette de garçons à proximité de
certaines. On devinait facilement ce qu’ils y faisaient. En effet, les plus assoiffés
d’alcool n’hésitaient pas à braver l’interdiction du curé en s’apportant quelques petites
réserves. Marie-Louise la conduisit à la sienne et Lauriane comprit où elle voulait en
venir en la voyant fouiller dans une couverture sous le siège. Son amie en ressortit une
bouteille, en retira le bouchon dans un petit bruit sec, pour ensuite la lui tendre.
— Ça va te revigorer, tu verras.
— De l’eau de vie ? Où as-tu eu ça ?
— Une idée d’Ovide. Il voulait que je passe une bonne soirée. Allez, bois un peu, ça
ne te fera pas de mal ! Nous nous amuserons beaucoup plus après, nous serons
surtout plus détendues, ce sera bien mieux.
Lauriane eut un bref moment d’hésitation, avant de se dire que l’alcool fournirait
temporairement de quoi faire taire son estomac vide. La première gorgée leur arracha
une grimace, descendant dans leur gosier comme un feu diabolique que la deuxième
attisa encore. Comment les hommes pouvaient-ils trouver cela buvable ? Soudain,
Marie-Louise échappa un rot sonore qui répandit leurs rires. Hantées par la peur d’être
prises sur le fait par quelqu’un, elles se plièrent aussitôt en deux, s’efforçant de
maintenir un silence total. Seulement, l’image de deux postérieurs en l’air à côté d’une
voiture leur parut si comique qu’il ne leur fallut qu’une seconde avant de se mettre à
pouffer. Pour la discrétion, on avait déjà vu mieux ! La bouteille au quart vide, elles
regagnèrent la maison en se promettant de revenir plus tard.
— Au fait, as-tu entendu le bruit qui court au sujet de Côte-Blanche ? questionna
Marie-Louise alors qu’elles s’arrêtaient à l’entrée du salon à présent bondé d’invités.
— Non. Lequel ?Intéressée, Lauriane se tint tout ouïe. Le sujet du manoir s’était empoussiéré au fil
des années, du moins jusqu’à l’an dernier. Une voiture aurait été vue faisant des
allersretours au domaine à quelques reprises au cours de l’été. Un équipage de bonne
facture, dont l’identité des passagers était demeurée inconnue. Plusieurs pensaient
qu’il s’agissait sans doute d’acheteurs potentiels, la vente de Côte-Blanche étant une
avenue à laquelle on s’attendait depuis déjà fort longtemps.
— Eh bien, à ce qu’on raconte, l’endroit ne sera bientôt plus inhabité. Le
propriétaire serait dans les parages. Tu te rends compte ? Après tout ce temps !
— Peut-être qu’il est venu conclure la vente ?
— Pas si j’en crois ce qu’on dit. Il serait plutôt revenu dans l’intention d’y vivre.
C’est assez étonnant, surtout si les rumeurs sont vraies, ajouta Marie-Louise à voix
légèrement plus basse, si bien que ses paroles faillirent se faire engloutir par la
musique.
— Il n’en tient qu’à toi qu’on aille vérifier…
Aussitôt, Marie-Louise se hérissa :
— Oh que non, Lauriane Bélisle ! Je te l’ai déjà dit, je suis trop peureuse pour
dépasser la limite du portail et encore, avec l’histoire de l’autre jour, c’est devenu pire.
Désormais, je vais me mettre à courir dès que j’entendrai un bruit à proximité de ce
maudit chemin, et par ta faute !
— Tant pis, se résigna Lauriane dans un sursaut d’épaules. J’aurais quand même
préféré ne pas avoir à me rendre là-bas toute seule. Ce n’est pas comme Thomas. Lui,
il n’a peur de rien. Il s’est faufilé par-dessus la clôture je ne sais combien de fois pour
aller fouiner autour du manoir.
— Est-ce qu’il va venir ce soir ? interrogea Marie-Louise, dont le regard fouillait
avec espoir la foule des invités.
Lauriane couva sa meilleure amie d’un regard empli de compassion. Comme
nombre de jeunes femmes, Marie-Louise avait un faible pour Thomas, depuis un jour
où il lui avait fait les yeux doux, alors qu’il revenait un peu gris de l’auberge. Et ce
n’était pas à tort. D’humeur toujours agréable, Marie-Louise affichait un sourire qui
séduisait tout le monde tant il resplendissait de fraîcheur et de vitalité. Son âme belle et
généreuse faisait oublier sans peine les traits peut-être un peu trop communs de son
visage. D’ailleurs, sa lumière intérieure irradiait particulièrement ce soir, s’ajoutant à sa
robe vert pomme, dont le corsage était orné de jolies appliques de marguerites, pour la
porter au sommet de son charme.
— Thomas méprise les gens riches, qu’il trouve égoïstes, sans scrupules et
arrogants. Les Renière ne font pas exception. Cette fête en l’honneur de Clara et de
Jean en est justement un parfait exemple.
— Là, tu me vois d’accord avec lui, Lauriane. La modestie n’oppresse pas ces
gens, il faut le reconnaître. J’irais jusqu’à dire qu’ils sont assez imbus d’eux-mêmes.
Autant que je me souvienne, Clara et ses sœurs ont toujours pris un malin plaisir à se
pavaner dans une nouvelle robe qu’aucune d’entre nous n’aurait pu s’offrir ou à exhiber
un bijou de valeur devant nos regards envieux.— Mais c’est normal d’être fier de ce que nous avons, protesta Lauriane, qui ne
voyait pas les choses sous le même angle. Peu importe notre nom et notre rang dans
la société. Est-ce que les gens riches devraient avoir honte de profiter des privilèges
auxquels ils ont droit ?
Marie-Louise tiqua.
— Comment peux-tu dire ça ? Après ce qu’elles t’ont fait subir ! Tu as enduré le fruit
de leur mépris plus souvent qu’à ton tour, il me semble. Première de classe, attirant les
amies d’un claquement du doigt : toutes les qualités nécessaires pour que ces chipies
te détestent. Dès que tu avais le dos tourné, elles racontaient à qui veut l’entendre de
vilains mensonges pour te faire haïr et que tu te retrouves toute seule. Elles t’ont traitée
comme un traîne-misère à cause de tes cheveux, tu ne t’en souviens pas ?
— Tout ça appartient à un lointain passé, Loulou, se borna Lauriane. Je n’en garde
aucune rancune, sinon pourquoi je me serais présentée ici ?
— Parce que tu es beaucoup moins rancunière que la plupart des gens.
Lauriane ne releva pas. On lui avait souvent reproché d’avoir le pardon facile, mais
elle ne comprenait pas comment il pourrait en être autrement. La rancune était un
poison pour l’âme qui ne faisait qu’alourdir la portée de l’offense dont on s’estimait la
cible, alors qu’il était si libérateur de faire montre d’indulgence. Cela délestait le cœur
d’émotions corrosives et totalement inutiles puisqu’en définitive, elles ne changeaient
rien à rien au passé.
— Oh oh… Regarde qui s’amène…, s’alarma Marie-Louise en faisant un petit
mouvement de tête vers leur gauche.
Contournant les danseurs, un jeune homme blond de haute taille et à l’air sûr de lui
s’approchait d’elles à grandes enjambées. Jean Cloutier était flanqué de ses éternels
complices : Martin Dubois, un garçon taciturne à la mine sympathique, et Philippe
Gilbert, jeune homme plutôt timide et effacé qui se traînait dans l’ombre de Jean à
longueur de temps.
— Qu’est-ce qu’ils veulent ? interrogea Lauriane en essayant de remuer le moins
possible les lèvres comme le ferait un ventriloque.
— Je n’en sais rien. Pourvu que nous n’empestions pas trop l’alcool…
Ne s’étant pas attardée sur cette question avant, Lauriane ouvrit des yeux affolés
en même temps que son sourire s’évanouissait. S’il fallait ! Jean Cloutier, lui, arborait
par contre un sourire des plus épanoui quand il les aborda.
— Bonsoir, charmantes demoiselles, salua-t-il d’un ton patelin.
Se tournant vers Marie-Louise, il ajouta :
— Tu t’es surpassée ce soir, ma chère Marie-Louise. Tu éblouis cette assemblée
par ta fraîcheur et ta beauté.
Cramoisie, la jeune femme accepta le compliment avec un sourire gêné. Jean
s’attarda ensuite sur Lauriane, qu’il gratifia d’un regard si intense qu’elle s’empourpra à
son tour. C’était le genre d’homme à aimer flatter les femmes dans le sens du poil.
Même si la demoiselle n’était pas à son goût, il s’organisait pour la faire craquer, juste
par plaisir de séduire.— Ravissante Lauriane, dans cette robe, tu es plus sublime encore que le ciel aux
aurores. Tu es comme un cygne qui aurait décidé de déployer ses ailes pour se
montrer dans toute sa grâce et sa splendeur à nous ce soir.
— Merci, Jean, c’est très flatteur.
— Et surtout poétique, observa Marie-Louise d’une petite voix timide. Tu as de bien
belles façons de parler, on croirait que ça sort tout droit d’un livre.
L’œil charmeur de Jean s’attarda sur elle.
— Ce qui est plutôt ironique, quand on y réfléchit, puisque je déteste les bouquins.
La confusion fit rougir la jeune femme de plus belle.
— Je n’insinuais pas que… je n’ai pas dit ça dans le sens où tes paroles ne…
— Bien sûr ! Bien sûr ! C’est à moi d’être confus, douce Marie-Louise, s’excusa
Jean. Je ne supposais pas que tu sois en train de me reprocher un manque
d’inspiration, je trouvais simplement ta remarque intéressante et voulais en souligner le
paradoxe.
Il joua son rôle du repenti à fond, l’enveloppant d’un regard qui se voulait contrit,
mais tout à la fois enjôleur, ayant l’air de dire : « Tu n’as pas le choix de me pardonner,
je suis irrésistible. » En réponse à quoi Marie-Louise étira un sourire conquis qui révéla
à quel point elle était disposée à se montrer plus miséricordieuse que Dieu en
personne.
Une expression de reconnaissance affectée éclaira le visage de Jean. Puis, tant
qu’à être dans les excuses, il demanda ensuite aux jeunes femmes de bien vouloir
pardonner le manque de bonnes manières dont sa promise avait fait preuve en ne
venant pas les accueillir et leur souhaita sa plus cordiale bienvenue au nom des
Renière.
— Clara est si prise par les préparatifs qu’elle en oublie la raison même de la tenue
de cette fête, en plus de ses invités, conclut-il à la blague.
— Ce qui se comprend tout à fait, affirma Lauriane. Il y a sûrement tout un tas de
choses auxquelles il faut qu’elle pense. Je suppose qu’elle doit se rassurer en se
disant que tu pourras pallier ses oublis comme tu le fais en ce moment.
— Ou peut-être qu’elle a la tête dans les nuages. L’amour griserait plus que la
boisson, il paraît, commenta Marie-Louise, qui ponctua ses mots d’un rire égrillard
probablement alimenté par l’eau de vie qu’elle avait ingurgitée.
Jean inclina légèrement le front.
— Oui, c’est ce qu’on dit. Nous ferions fortune en parvenant à l’embouteiller. Alors
je te somme de courir me prévenir dès que tu en auras trouvé le moyen. Pour l’heure,
mes préférences vont à un bon caribou bien tassé en ce qui concerne la question de
l’ivresse.
Lui et ses amis se mirent à rire d’un commun écho. Lauriane songea qu’il venait
indirectement de confirmer ce qu’elle soupçonnait. Jean était également issu d’une
famille aisée qui possédait quelque hôtel à Québec. Un oncle à lui habitait
Monts-auxPins depuis la fermeture simultanée des forges du Saint-Maurice et de la scierie des
Grès, quelques années plus tôt. Chaque été, Jean venait passer ses vacances chez