Un taxi de la Marne

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97 pages
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Description

Paris, 1914. La France entre en guerre. Après la mort de son père, chauffeur de taxi réquisitionné pour transporter des soldats Français sur le champ de bataille de la Marne, Max décide de s'engager dans l'armée. Il endosse alors l'identité d'un soldat qu'il croit mort, mais que la famille recherche activement... Sur les fronts français d'abord, puis allemands et russes, où il sera blessé et soigné par la fille même du tsar, Tatiana... Max parcourt la guerre sur fond de vengeance, mêlée de désespoir, parfois, et de rage de vaincre, souvent. Entre aventures et émotions, Un taxi de la Marne offre une lecture nouvelle, profonde et sensible de la Grande Guerre.


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Date de parution 31 octobre 2014
Nombre de visites sur la page 39
EAN13 9782365751919
Langue Français

Informations légales : prix de location à la page 0,0060 €. Cette information est donnée uniquement à titre indicatif conformément à la législation en vigueur.

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Colette Blanluet Un taxi de la Marne Mémoire des Terroirs de France
I.
Le café-crème
« Bonjour ! » lança Robert, en entrant dans la cuisine où sa sœur l’avait devancé. Marthe ne répondit pas. Elle ignora l’homme en chemise de nuit qui, vêtements de travail sur le bras, se glissait entre table et buffet pour atteindre l’évier. Assise sur une chaise basse, elle tournait la manivelle d’un moulin à café retenu entre ses genoux. Elle accéléra son rythme, signifiant ainsi qu’un éventuel salut se perdrait dans les grincements du vieil engin. Habitué qu’il était aux variations d’humeur de sa sœur, Robert Blanchard n’insista pas. Il eut, pour cette femme aux cheveux gris, un regard de pitié. Pourquoi Marthe s’obstinait-elle à porter le deuil d’un mari mort depuis quarante ans ? Mais l’heure n’était pas à la réflexion... L’homme en quête d’un coin tranquille déplia gauchement un paravent aux dessins japonais, pour délimiter le domaine réservé à ses ablutions matinales. Puis, avec une application naïve, il mit à cheval, sur le cadre de cette frontière colorée, pantalonà bretelles et veste de serge noire. Le rituel de sa toilette pouvait commencer. Des bruits d’eau, de cuvette, de broc, de blaireau heurtant un bol à raser, emplirent la pièce où filtrait une lumière pâle, à la faveur d’une fenêtre aux rideaux usagés. Peu à peu, les objets sortaient de l’ombre, précisant le décor d’une modeste cuisine de la rue Montmartre. Une miche de pain reposait sur la toile cirée, à damier rouge et blanc, d’une table ronde aux pieds sculptés montés sur roulettes. Quatre chaises aux dossiers patinés par le temps l’entouraient. Dans le coin opposé à l’évier, un buffet en bois sombre ne révélait guère sa présence que par ses poignées de cuivre. Quant à la cuisinièreà laquelle Marthe tournait le dos, elle commençait à s’animer par le rougeoiement de ses plaques et le ronflement de son foyer. Ayant fini de moudre, la femme en noir se leva, posa le vieux moulin sur la table, en ouvrit le tiroir, puis versa la poudre odorante dans la partie haute d’une cafetière en émail. L’eau de la bouilloire commençait à chanter. Plus que quelques minutes à
attendre avant de passer le café. Marthe les mit à profit en dressant le couvert. Bols, cuillères et couteaux furent brutalement posés sur la table. Le tout se vit complété par un bocal de sucre cristallisé, qui heurta le buffet avant de trouver sa place. « T’en fais du bruit ! cria Robert, désireux d’entamer une conversation, de quelque ordre que ce fût, avant de sortir de sa cachette. – Ah ! tu ferais mieux d’ te taire ! répondit sa sœur, qui venait de découvrir matièreà querelle : une mince pellicule d’eau franchissait la barrière du paravent, débordant le linoléum et gagnant le carrelage. Toi, t’es bruyant, et tu salis tout ! On voit bien qu’tu n’fais pas l’ménage ! » L’homme qui finissait de se raser se contenta de soupirer. « Tu n’trouves rien à répondre parc’que tu sais que tu as tort ! » continua la femme tout en versant de l’eau bouillante sur le marc de café. Puis, regardant l’étagère qui lui faisait face, Marthe se laissa aller à la nostalgie des souvenirs. Cette série de boîtesà épices, c’était un cadeau de mariage... le vide-poches aussi. Et le baromètre, et la petite tour Eiffel. Bien sûr, ça n’avait plus l’éclat du neuf, mais c’était bien entretenu par ses soins. Il pouvait être fier de sa femme, son Fernand, s’il la voyait du haut du Ciel ! Et cette bordure en lin, festonnée de rouge et garnie de cerises, c’était elle qui l’avait brodée en préparant son trousseau. En ce temps-là, elle ne savait pas que « 70 » allait briser sa vie de jeune mariée ! Marthe sursauta quand Robert fit basculer le paravent en essayant de le replier. « T’es toujours aussi maladroit ! lui lança-t-elle, satisfaite d’avoir trouvé un nouveau sujet de dispute. – Et toi, toujours aussi peu aimable ! rétorqua le fautif. Plutôt que de me chercher querelle, tu ferais mieux de me complimenter sur ma nouvelle tenue. Je l’ai achetéeà La Belle Jardinière. » Ce disant, Robert se planta droit devant sa sœur, comme un soldat devant son adjudant, un jour de revue. Malgré sa forte corpulence, l’homme aux cheveux gris taillés en brosse et aux grosses lunettes à bord d’écaille avait une certaine élégance. Tout en lui était soigné : chaussures cirées, pantalon rayé au pli bien marqué, veste de serge noire boutonnée jusqu’au col bleu de la chemise en finette. Mais aucune appréciation favorable ne se faisait entendre. Marthe s’accrochait à un détail qui avait valeur de grief : son frère s’habillait dans un magasin très coté ! « À La Belle Jardinière ! À La Belle Jardinière! grommela-t-elle. Tu n’te refuses rien ! » Robert fit semblant de ne pas entendre. D’un naturel bon enfant, d’une part, et alléché par l’odeur du café, d’autre part, il préférait déjeuner que de s’enliser dans les dédales d’une nouvelle chicane. Il prit place à côté de Marthe qui venait de s’asseoir,
remplit son bol, puis se coupa une belle tranche de pain. « Tiens, sucre-toi ! » dit sa sœur, en lui tendant le bocal qui voisinait avec la miche. L’intéressé s’exécuta, puis tourna sa cuillère en essayant de faire dissoudre ce qu’il avait mis dans son liquide chaud. Des crissements se firent entendre, qui l’irritèrent visiblement. Enfin, il goûta, et son humeur changea. « Ça n’sucre pas, le cristallisé ! cria-t-il. Je me demande pourquoi tu t’obstinesà nous en servir au petit déjeuner ! – Pour faire des économies ! Il est moins cher que l’autre ! – Nous n’en sommes pas là ! – Tu prétends sans doute être riche ! – Mon taxi est d’un bon rapport. – Ton taxi, ton taxi ! T’aurais été incapable de le payer tout seul. Heureusement que ta sœur était là pour t’aider ! – Soit ! Mais il nous permet de vivre. – T’oublies mes revenus à moi ! Et si mon pauv’ Fernand n’était pas mort à la guerre, je n’serais pas logée pour rien, et toi avec ! » Marthe était consciente d’avoir marqué des points, mais elle voulait aller plus loin. Tout en coupant son pain pour le mettre à tremper dans son bol, elle préparait de nouvelles flèches. Après quelques instants de silence, elle lança, perverse : « C’est que... maintenant... il coûte cher à nourrir, ton grand faignant ! – Si c’est de Max dont tu parles, je t’ordonne de te taire ! C’est mon fils. Je l’ai adopté légalement. Il travaille avec moi et me donne toute satisfaction. – N’empêche qu’il n’se lève pas d’bonne heure. Il n’est pas encore descendu de son palace du sixième. – Son palace, son palace ! Une chambre de bonne que je lui ai blanchie à la chaux ! Et puis, nous sommes rentrés très tard cette nuit. Il faut bien qu’il récupère. – Tu lui trouves toujours des excuses, même quand il refuse d’entrer au séminaire, alors qu’il nous aurait plus rien coûté puisque monsieur l’curé lui obtenait une bourse. » Cette fois, c’en était trop. Robert repoussa violemment son bol, renversant ce qui restait dedans. Il se leva en bousculant sa chaise, et cria comme un forcené : « Tiens, garde-le ton café ! Il est imbuvable ! » Puis, attrapant sa casquette posée sur le buffet, il sortit de la pièce en claquant la porte derrière lui. Robert se retrouva sur le palier du rez-de-chaussée, plus tôt qu’il ne l’avait prévu. Se tenant d’une main au premier barreau de la rampe d’escalier qui grimpait six étages, il
renversa la tête pour se laisser aller à une sorte de vertige, regardant la montée hélicoïdale de cette barrière en fer forgé. Serait-il capable d’aller tout là-haut ? Sans prendre le temps de répondre à sa question, il commença l’ascension qui devait le conduire à la chambre de Max.À peine était-il arrivé au premier étage, que des indices de bon augure l’amenèrentà faire demi-tour. On sifflotait. On dévalait l’escalier d’un pas allègre. Ce ne pouvait être que son fils qui descendait ! En un clin d’œil, le jeune homme gagna le rez-de-chaussée. Il fut d’autant plus surpris d’y rencontrer son père, que la demi-obscurité ne dévoila sa silhouette qu’au niveau des dernières marches. Max dit un bonjour rapide, planta un baiser entre lunettes à bord d’écaille et moustache grise, puis interrogea avec une certaine anxiété : « J’ai du retard ? – Non, c’est moi qui suis en avance ! – Ah, bon, j’aime mieux ça ! Alors, je vais déjeuner ! » Et le garçon disparut dans le couloir qui menait à leur appartement. « Reviens ! » lui cria Robert. Puis il ajouta, avec une certaine malice dans la voix: « Ce matin, Marthe et son café sont imbuvables. – Alors, on ne mange pas ? – Mais si. Je t’offre un crème sur le zinc. – C’n’est pas possible ! Où ça ? – Au café du Croissant ! » Et Robert mis la main sur l’épaule de son fils, pour l’entraîner vers la cour où il remisait son taxi. Le garçon donna quelques tours de manivelle, tandis que le chauffeur s’installait sur son siège. Un bruit régulier de moteur, et l’adolescent grimpa à son tour dans le véhicule dont les cuivres brillaient sous les premiers rayons d’un soleil d’avril. Père et fils éprouvèrent un étrange sentiment de liberté... Robert gara son phaéton dans la rue Montmartre, juste devant le café du Croissant. À peine descendu du marchepied, il fouilla dans un vieux porte-monnaie, puis dità Max en lui tendant une pièce : « Tiens, mon grand, va me chercher du tabac. Pendant ce temps, je commanderai deux grands crèmes. Et, complets, s’il vous plaît ! – Mais... ce sera trop cher ! – Ne t’inquiète pas, gamin. George V vient en visite officielle la semaine prochaine, et Paris sera plein d’Anglais à la recherche d’un taxi. Cette année 1914 nous apportera la fortune. – Tant mieux, patron ! »
Le jeune homme était sur le point de s’éloigner, quand Robert le retint par le bras, et lui dit à l’oreille : « Rappelle-toi que je suis ton père, et que tu ne dois m’appeler patron que devant les clients. Mais, pour cette fois, je te pardonne », ajouta-t-il avec un sourire. Le chauffeur de taxi était à peine installé face à sa commande, que la grande silhouette de Max se profilait déjà dans l’encadrement de la porte. Le garçon hésitait, n’ayant pas d’amblée repéré son père. Celui-ci avait renoncé à l’instabilité d’un tabouret près du bar, pour le confort d’une chaise devant une table. « Je suis là, fiston ! cria l’intéressé, en faisant signe du bras. Je suis là ! » À ce moment précis, Robert ne souhaitait pas passer inaperçu, tant son titre de père adoptif le rendait fier. Il était devenu si beau, cet enfant de l’Assistance, qu’on avait surnommé Max le Long à cause de ses pattes de sauterelle. Certes, il avait besoin de s’étoffer, mais ça viendrait, il n’avait que seize ans ! Bientôt, il serait taillé comme un homme. D’ailleurs, la virilité de son visage s’affirmait déjà par son front haut, ses pommettes saillantes, et son menton fort. Sans compter que la profondeur de son regard bleu et le charme de ses mèches blondes aux reflets roux feraient sous peu courir bien des filles... Robert sortit de ses rêves quand le garçon s’assit en face de lui, déposant un paquet de tabac et quelques pièces de monnaie près des tasses. Alors, avec les mêmes gestes, ils trempèrent l’un et l’autre un croissant dans la mousse de leur café-crème. Mais, tandis que l’adolescent s’intéressait aux allées et venues des petites gens de la rue, les pensées du père s’évadaient encore vers le fils... Cette chemise brune et cet ensemble de coutil gris ne le mettaient pas en valeur... Avant la fin de la semaine, il l’emmènerait à la Samaritaine pour l’habiller. Le rayon des vêtements de travaily était très bien, à ce qu’on disait. « Encore un croissant ? interrogea le jeune homme. – Non, non, mange-le, mon grand, c’est l’dernier. Moi, j’n’ai plus faim. » Puis, se rappelant la dispute du matin, il ajouta : « Ici, c’est meilleur que chez Marthe ! – Bien meilleur ! – Ah, si elle nous voyait, ma sœur ! – Elle serait folle de rage ! – Eh bien ! elle le sera, car je lui dirai tout ! Et même que nous reviendrons ici. On n’en peut plus de voir sa mine de papier mâché, et de boire son infâme café ! » Puis, oubliant qu’il voulait taire les attaques faites à son fils, il ajouta : « Et quand je pense qu’elle te reproche d’être paresseux, toi qui ne ménages ta peine ni pour les clients, ni pour mon taxi : je te jure que ça va changer... Je vais la réduire au silence. Ce n’est quand même pas aux femmes de faire la loi ! N’est-ce pas, fiston ?
– Bien sûr ! » Mais le garçon accompagna sa réponse d’un hochement de tête qui traduisait le fond de sa pensée. La tutelle de Marthe était lourde. Heureusement, ça n’aurait qu’un temps. Dans quelques années, il prendrait un appartement au nom de son père. Ah, ce n’était pas pour rien qu’il travaillait clandestinement aux halles, avant le lever du jour ! Mais, dans l’instant, il fallait revenir au café du Croissant. Il dit, avec enthousiasme : « Merci, père, pour ce bon déjeuner. – Tant mieux s’il t’a plu, fiston. Je vais payer, maintenant, attends-moi là ! » Quelques minutes plus tard, Robert se dirigeait vers son taxi en s’appuyant sur l’épaule de Max. Jamais il n’avait ressenti un tel besoin de complicité avec cet adolescent. Jamais il n’avait tant aimé ce fils qui représentait tout pour lui.