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Un village de Harkis

De
272 pages
Publié par :
Ajouté le : 01 janvier 1995
Lecture(s) : 1 453
EAN13 : 9782296297012
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UN VILLAGE DE HARKIS
des Babors au pays drouais Collection
"Histoire et perspectives méditerranéennes"
dirigée par Jean-Paul Chagnollaud
Dans le cadre de cette collection, créée en 1985, les éditions
L'Harmattan se proposent de publier un ensemble de travaux
concernant le monde méditerranéen des origines à nos jours.
Derniers ouvrages parus :
Fouad Benseddik, Syndicalisme et politique au Maroc.
Structures politiques du Maroc colonial. Abellah Ben Mlih,
Yvette Katan, Oujda, une ville frontière du Maroc. Musulmans,
Juifs et Chrétiens en milieu colonial.
Alain Quelle Villeger, La politique méditerranéenne de la France,
un témoin Pierre Loti, 1870-1923.
Paul Sebag, Histoire des Juifs de Tunisie, des origines à nos jours.
Jean-Claude Zeltner, Tripoli carrefour de l'Europe et des pays du
Tchad.
Rachid Tridi, L'Algérie en quelques maux, autopsie d'une anomie.
Samya Elmechat, Tunisie, les chemins vers l'indépendance ( 1945-
1956).
Abderrahim Lamchichi, L'islamisme en Algérie.
Jacques Canteau, Le feu et la pluie de l'Atlas, vie quotidienne d'une
famille de colons français.
Roland Mattera, Retour en Tunisie après trente ans d'absence.
Marc Baroli, L'Algérie terre d'espérances, colons et immigrants
(1830-1914).
Andrée Ghillet, Dieu aime celui qui aime les dattes, dialogue
judéo-islamo-chrétien.
Jean-François Martin, Histoire de la Tunisie contemporaine, de
Ferry à Bourguiba (1881-1956).
Serge Paulthé, Lettres aux parents, correspondance d'un appelé
en Algérie.
Nicolas Beranger, Introduction et notes de Paul Sebag, La ré-
gence de Tunis à la fin du XVIIe siècle.
Joseph Katz, L'honneur d'un général, Oran 1962.
Khader Bichara (éd.), L'Europe et la Méditerranée. Géopolitique
de la proximité.
Mokhtar Lakehal, Récits d'exil d'un écrivant.
© L'Harmattan, 1994
ISBN : 2-7384-2938-6 Maurice FAIVRE
UN VILLAGE DE HARKIS
des Babors au pays drouais
Editions L'Harmattan
7 rue de l'École Polytechnique
75005 Paris Du même auteur
Les Nations armées, De la guerre des peuples à la guerre
des étoiles, Economica 1988.
Chroniques de la revue Défense nationale, 1985 à 1993.
Les Français musulmans dans la guerre d'Algérie, à
paraître. A la mémoire des
HARKIS ET MEMBRES DES AUTODÉFENSES
de l'OUED BERD tués ou disparus en1962
BENI DRACENE OULED AIED
AISSAOUI Lakdar, BAIFOUH Messaoud
brigadier BAIFOUH Mohamed
AISSAOUI Amar BOUHADRA Saou
AISSAOUI Abdelrahmane HADJRIOUI Abdelkader,
AISSAOUI Hemini et sa mère
ARRAR Bachaga, sous- NOURI Kaci
officier NOURI Larbi
ARRAR Abdelrahmane RAZG Saïd, chef de village
ARRAR M'hamed
ARRAR Saad
ARRAR Hocine
ARRAR Bachir, dit BERBES - COTE 807
Messaoud
ARRAR Kaci BENZIANE Rabah
'BOUCHAIB Slimane, SAKHRI Abdallah
brigadier SAKHRI Embarek
BOUCHAIB Saou
BENAZOUZ Lamri
BENAZOUZ Messaoud
BOUCHENTER Saïd
BOUCHENTER Hemini TIZI N'BECHAR
FERHOUN Saïd
HENANACHE Hamou BOUNAIDJA Amar,
MANSOURI Saou interprète
REBIHA M'hamed HADDADI Chérif
REBIHA Mohamed SAADIA Mohamed,
REBIHA Memini sous-officier
TELATA Slimane SEMCHAOUI Saïd
TELATA Saïd MEDJERGUI
TELATA Salah (harka de Périgotville)
ZEGHMOURI Ali MEKHLOUCHE Lakdar
ZIHOUNE Mohamed MEKHLOUCHE Messaoud
ZIHOUNE M'hamed
SAKRAOUI Sassaa,
mère de harki
5 ET DES AUTRES VICTIMES DE LA GUERRE
AISSAOUI Mohamed BENBOUDA,
ARRAR Amar père et frères de Zidane
DJENANE Hamou BONSAUDO, gérant de
BENAZOUZ Embarek l'usine
BENAZOUZ Messaoud MERZOUD,
BOUCHAIB Hamou frères de Mohammed
BOUCHENTER Saadi NOURI Hamou
6 INTRODUCTION
Toute société est un héritage,
celui qu'elle ci reçu de son passé,
celui qu'elle laissera à ses membres futurs.
Pierre Grimai : L'héritage de la Grèce et de Rome. Laffont,1992.
Le 24 décembre 1963, six familles d'anciens harkis
s'installent à la cité Prod'homme de Dreux ; les hommes
adultes sont des survivants de la harka de l'oued Berd en
petite Kabylie, dans le massif du Babor. Quarante familles de
la même origine les rejoignent en 1964 et 1965, ainsi qu'une
centaine d'autres familles de supplétifs, rapatriés de Grande
Kabylie, des Aurès et d'autres régions d'Algérie.
Ces familles se sont agrandies, des mariages se sont
conclus, et l'arrondissement de Dreux compte aujourd'hui
plus de 330 familles de rapatriés d'ascendance algérienne.
Parmi celles-ci, une centaine de familles de l'oued Berd ont
reconstitué leur communauté.
Il est important que ne soit pas perdue, parmi les jeunes
générations, la mémoire de l'origine de leurs parents.
L'histoire de ce village kabyle éclaire en effet les conditions
de son insertion dans la vallée de l'Eure.
Par pudeur, et pour ne pas étaler leurs souffrances, les
anciens harkis n'aiment pas raconter leur vie. Leurs enfants
n'ont que des idées vagues sur leurs conditions de vie dans ce
village de montagne, sur les raisons de leur engagement dans
la guerre, sur le drame de leurs frères massacrés, sur les
péripéties de leur expatriation. Ils ont besoin de savoir, et de
retrouver leurs racines.
Or le passé de leurs parents s'inscrit, depuis l'antiquité,
dans la vaste histoire des Kabylies. Il convenait donc de
replacer l'histoire du village dans son environnement
7 ethnique et culturel, de rappeler ce qu'avaient été les origines
du peuple berbère, dont l'histoire a été marquée par des
personnages éminents : Jugurtha, Massinissa, saint Cyprien
et saint Augustin, Ziri, Hammad, Ibn Khaldoun, Tariq,
Augustin Ihazizen, Ferhat Abbas, et de noter ses réactions
face aux occupants successifs du Maghreb : phéniciens,
carthaginois, romains, vandales, byzantins, espagnols, arabes,
almoravides, turcs et français.
Le passé lointain des habitants de l'Oued Berd reste
inconnu, voire mystérieux. Sans doute à l'origine leurs
habitants vivaient-ils dans des régions fertiles de plaine. Ils
ont pu alors connaître la colonisation romaine, certains ont
peut-être été chrétiens au temps de Saint Augustin. Ils ont
probablement participé plus tard au soulèvement des
Ketama, peut-être à la révolte de Koseila, avant de se réfugier
dans les Babors, sous la protection de leurs marabouts, pour
échapper à la juridiction coranique et à l'imposition fiscale
des Turcs.
Ce passé lointain, et la géographie, ont été abondamment
décrits par les spécialistes de l'antiquité, de l'histoire des
religions et de l'Afrique. Les chapitre 1 et 2 constituent donc,
en partie, une compilation des bons auteurs.
A partir de 1850 en revanche, la recherche historique
dispose d'abondantes archives, où apparaissent les villages
de l'oued Berd. Comptes-rendus des expéditions militaires du
Bahor, Journaux de marche des régiments, Mémoires des
généraux, thèses, rapports des officiers des Bureaux arabes et
des administrateurs civils, monographie et plan d'action de la
Commune mixte de Takitount, tous ces documents
établissent la trame historique qui sera complètée par le
témoignage des anciens, dont la mémoire cependant n'est pas
toujours fidèle.
A mesure que l'on avance dans le temps, les témoignages
deviennent plus précis, ils restituent l'ambiance des sociétés
locales, à des époques successives, et la réaction des hommes
face aux faits de guerre. Ils complètent heureusement alors la
séche énumération des Journaux des marches et opérations.
Le soulèvement de 1945, les "évènements" de 1954, les
opérations "Pierres précieuses", la pacification et le cessez-
le-feu sont ainsi replacés dans le cadre général de la guerre
d'Algérie, mais décrits tels qu'ils ont été vécus sur le terrain,
dans une région peuplée uniquement de kabyles, qui au début n'écoutent pas la radio. Les évènements d'Alger et les
réactions des européens n'y ont pas un grand retentissement.
La guerre dans le djebel n'est pas celle des observateurs
parisiens qui résident à l'hotel Aletti, elle est diverse, car
chaque région a ses particularismes, et les responsables
locaux appliquent avec une grande marge d'initiative les
directives édictées dans des cabinets ministériels et des états-
majors lointains. Ce sont les faits locaux, l'action des chefs
rebelles et des officiers français, la propagande des uns et des
autres, qui expliquent l'engagement des kabyles dans un
camp, puis dans l'autre.
Pour reconstituer cette histoire récente, il a donc été fait
appel à la mémoire des anciens harkis, au témoignage des
officiers qui ont servi dans la région du Babor, et au Journal
des marches et opérations des unités qui y ont stationné. Le
récit des acteurs est d'autant plus circonstancié et authentique
qu'il est proche de l'évènement ; dans ce cas, il est retranscrit
de façon littérale.
Pour ceux qui ont vécu cette guerre, l'évocation des
villages, des oueds et des djebels permettra de raviver leurs
souvenirs de la géographie. Aux autres lecteurs, ces
dénominations paraîtront trop fréquentes, trop détaillées, et
pour tout dire, fastidieuses. Si néanmoins ils veulent faire
l'effort de suivre le déroulement historique, il leur est
conseillé de repèrer sur la carte six ou sept noms de lieux ; au
sud du Babor : Kerrata, Tizi N'Bechar, Périgotville et
Chevreul ; dans le massif : Beni Dracene, Ouled Aïed et cote
807, de part et d'autre de l'oued Berd.
La géographie, l'histoire et la sociologie des Kabylies ont
été empruntés à de nombreux ouvrages cités dans la
bibliographie (1), détenus à la Bibliothèque nationale, à
l'Ecole supérieure de Guerre (ESG), au Centre des Hautes
Etudes sur l'Afrique et l'Asie modernes (CHEAM), à
l'Académie des Sciences d'outre-mer, à la Mission Afrique
des Pères blancs, à l'Institut d'Histoire du Temps présent, au
Centre de documentation historique sur l'Algérie (CDHA), et
au Centre militaire de documentation sur l'outre-mer
(CMIDOM).
La recherche proprement historique a été effectuée à la
Section contemporaine des archives de France, au Service
historique de l'armée de terre (SHAT), à la Direction des
9 Archives et de la Documentation des Affaires étrangères, au
Centre des archives d'outre-mer (CAOM) à Aix-en-Provence,
au Bureau central des archives administratives militaires
(BCAAM) à Pau, au Dépôt d'archives de la Gendarmerie à
Le Blanc. Les anciens administrateurs de l'Algérie, en
particulier Jean Morizot, nous ont permis de retrouver les
mémoires d'un administrateur de Takitount, et l'écrivain
Francine Dessaigne nous a mis en rapport avec un maître
d'école de la commune en 1930. Les étudiantes Yamina
Bouhadra, Nathalie Chauvin et Nadine Henrion nous ont
aimablement communiqué leurs travaux.
Parmi les anciens, regroupés autour de Abdelkader
Zeghmouri, Mansour Rebiha et Kaci Bouchaïb, il faut
remercier les représentants des familles Aliti, Arrar,
Benazouz, Bouchenter, Bouhadra, Ferhoun, Mekhlouche,
Meghrate, Merzoud, Telata et Zihoune (2). Les principaux
témoins, anciens militaires, sont les généraux Philipponat,
Dupuy de la Grandrive, Pierre Rolet, les colonels Blachère,
Bôle du Chaumont, Coquet, Gossot et Mabire, le capitaine
Joseph Poisson, les lieutenants Bourdon, Guyot-Sionnest et
Rewucki.
Juin 1994 : Images d'espoir et de tragédie.
L'espoir, c'est celui des rapatriés de l'oued Berd, qui cet
été à Dreux célèbrent six mariages, auxquels toute la
communauté participe dans la joie, exprimant ainsi sa
cohésion et sa foi en l'avenir.
La tragédie se situe dans le Babor, où des maquisards
réimplantés viennent de tuer trois gendarmes de la brigade de
l'oued Berd. Le deuxième acte de la guerre d'Algérie a
commencé. Contre les nouveaux rebelles, qui veulent
imposer l'intolérance religieuse et la soumission de la femme,
et revenir à l'obscurantisme des siècles passés, les Berbères
sauront-ils préserver des espaces de liberté dans leurs
bastions de Kabylie et des Aurès ?
10 Notes de l'introduction
(1) Les ouvrages anciens dénomment "indigène" la population
autochtone de l'Afrique. Ce terme, défini dans le dictionnaire comme "né
dans le pays en question", n'a donc pas le sens péjoratif que certains lui
donnent.
(2) L'orthographe retenue est la plus courante. Les inscriptions à l'état-
civil sont souvent fantaisistes: ainsi Rabihou pour Rehiha, Arar avec un
seul R, Amrichate pour Amarichet ou Amirchate. Il en est de même pour
les noms de lieux, dont l'orthographe a varié
11 I LC7 Rein> Port Guu$JU r
iflatn :;"1
NLazga
m
o
z
DJURDJURA + r--
Kerrata
° Crievred
Akbou . ,. n Bechar nzr
.
110(40Y^
.o
peegamt Lafayette
— o
to
SÉTIF
4e,
St Arnaud
Bordj bou
Arrerldj Mansoura
CARTE DES KABYLIES Chapitre 1
LA KABYLIE DES BABORS
Le voyageur qui se rend d'Alger à Philippeville
(aujourd'hui Skikda) par la côte méditerranéenne, traverse
plusieurs régions kabyles (1): d'abord la Grande Kabylie du
Djurdjura, qui culmine à 2308 mètres, puis, après avoir
franchi la vallée de la Soummam à Bougie (Bejaia), la petite
Kabylie du Guergour, traversée par la rivière Bou Sellam.
Avant d'arriver à l'oued Agrioun, il pénètre dans le massif du
Babor, dont le relief forme la corniche kabyle, appelée aussi
côte de saphir (voir cartes).Au-delà s'étend la Kabylie
orientale, arabisée ; dans les massifs forestiers de Djidjelli et
de Collo, en effet, on ne parle plus le berbère. Les
géographes distinguent donc cette dernière des Kabylies
occidentales, qui en dépit de la diversité de leurs reliefs, ont
des caractères communs : la langue et l'ethnie berbère, les
paysages agraires d'arboriculture, l'habitat en villages
groupés, la forte densité de populations contraintes à
l'émigration.
A l'est de la Soummam, une autre distinction s'impose
entre le nord montagneux, humide et couvert de forêts, et les
terrains de culture du sud, beaucoup moins arrosés, et dont
l'habitat est en conséquence plus dispersé. Alors qu'en
montagne, l'eau de ruissellement emporte la terre, les espaces
plats et ondulés du sud conservent la leur et sont plus
fertiles (2).
Relief et hydrographie
La population à laquelle nous nous intéressons est
originaire de la vallée de l'oued Berd, rivière torrentueuse,
qui prend sa source sur le flanc nord du djebel Babor, et se
jette près de Kerrata dans l'oued Agrioun. Cette région est
décrite par Vidal de la Blache comme une des plus
pittoresques de l'Algérie. La chaîne hercynienne du Tell y a
été plissée à l'ère secondaire, et recouverte successivement
des dépôts du lias, du jurassique et du crétacé. Les hauts
13 reliefs sont constitués de roches calcaires appelées azrou, qui
ont résisté à l'érosion après avoir percé la couverture de
schistes et de marnes du crétacé. Le schiste apparaît encore
sur certaines pentes, et le sous-sol contient quelques
ressources minérales : fer, plomb argentifère, zinc,
cuivre...etc...dont l'exploitation a été abandonnée.
"L'ensemble est profondémént raviné par les oueds qui se
sont enfoncés dans les marnes, et qui traversent en cluses
sauvages les chaînes calcaires" (3). La plus impressionnante
est la gorge du Chabet el Akra, (ravin de la mort ou de
l'agonie), à la sortie nord de Kerrata. Large de 80 à 150
mètres, ce défilé étroit a été creusé par l'oued Agrioun, qui
n'est franchissable que par un gué et un pont de sept arches
construit en 1870. Le Chabet el Akra, communément appelé
gorges de Kerrata, est dominé sur sept kilomètres par les
parois à pic de 1'Adrar ou Mellal et du Takoucht, plongeant
dans des abîmes vertigineux, et dont les rochers sont
fréquentés par des singes.
"Ce pays montagneux est nzorcellé en cellules
correspondant aux hautes vallées. Les pentes restent drapées
de denses forêts de chênes-lièges sur les schistes, et de
chênes ver s ou zéens sur les calcaires, forêts humides qui t.
reçoivent un à deux mètres de précipitations annuelles".
Le massif constitue donc un important chateau d'eau, qui
donne naissance à l'oued Berd, et à de nombreux torrents,
affluents des oueds Akerbour et Djendjen qui se jettent dans
la mer, et aux affluents de l'Irzer ou Ftis et du bou Zazen,
qui débouchent dans l'oued Agrioun. D'une largeur moyenne
de 10 mètres, l'oued Berd présente des bords escarpés qui
canalisent son cours ; en cas de crues, il peut atteindre plus
de 30 mètres en zone de plaine. Il est franchissable à gué en
quatre ou cinq endroits.
Les dénivellations sont considérables, elles atteignent
1600 mètres dans le Chabet el Akra ; le Babor culmine à
2004 mètres, et son vis-à-vis le Ta Babor à 1969 mètres
(toutefois la carte au 25.000° établie en 1981 indique des
altitudes moindres : 1985 et 1965 mètres). Ces deux sommets
sont fort différents ; le Babor forme une croupe arrondie
couverte de magnifiques forêts. Une légende, oubliée des
témoins actuels, fait du Babor une coque de bateau, retournée
par une violente tempête, après une interminable croisière
dans tous les océans. Les longues barbes et les chevelures
14 imposantes des passagers victimes du naufrage, auraient
continué à pousser à travers les débris de la coque, se
transformant ainsi en couverture forestière (4). En face le Ta
Babor est constitué d'une arête rocheuse verticale,
relativement peu boisée. Cette apparence contredit donc la
dénomination du Ta Babor qui serait la femme (tamtout ) du
Babor, et l'on est tenté d'inverser la préposition, et de
reconnaître la nature maternelle et prolifique du Bahor. Le Ta
Babor se prolonge jusqu'au pied du Bahor par des paturages
rocailleux, dont la p - ente s'achève à l'oued Darder.
Les hivers sont longs et froids, la neige recouvre le sol en
janvier et février. Les étés sont chauds et secs, alors que les
pluies sont abondantes au printemps et à l'automne. Les
quatre saisons sont donc bien marquées, et si le soleil est
chaud, les nuits restent fraiches.
Flore et faune
Manuel Bugeja (5), qui fut administrateur de la commune
mixte en 1883 et 1894-95, décrit de façon très imagée la flore
et la faune du massif à cette époque :
"La forêt du Babor coiffe entièrement le massif du même
nom. Au sommet de ce pic de 1900 mètres (2004 en réalité),
le sous-bois garni de fleurs est remarquable par sa
végétation luxuriante. Là seulement se trouve le pinus
baboriensis (6), les sujets sont droits et ne paraissent pas
souffrir des affreuses mutilations dont ils sont l'objet. Des
essences très variées constituent cette forêt de 2500 hectares,
dont les 2/10 sont plantés de cèdres et pins du Babor, 3/10 en
chênes zéens, 1/10 en chênes verts, 4/10 en érables, alisiers,
ifs, houx et broussailles.
Le sol des douars forestiers entretient des végétaux
extrêmement variés (lentisques, arbousiers, diss, palmier
nain) ; les ravins et les cours d'eau sont couverts de lauriers
roses, touffus et vigoureux, qui se multiplient sans cesse.
Plus au nord, la terre nourrit en outre les bruyères,
genêts, cyclamen, glaïeuls, soucis, jonquilles, boutons d'or,
myosotis, narcisses, liserons, pensées, violettes, iris,
églantines. Enfin un peu partout les clématites recouvrent les
buissons. Les plantes fourragères : trèfle, saiiifouin, etc...,
sont parsemées de paquerettes, de bleuets et de coquelicots;
sur les hauteurs, dans le Babor notamment, pousse
l'orchidée, aux rochers s'attachent les lierres qui garnissent
15 les coins des ravins d'où l'eau descend souvent en cascades
successives.
Au début de l'occupation française, les lions existaient
encore en Kabylie, et notamment dans la commune de
Takitount; depuis ils ont disparu et les douars forestiers
n'abritent plus que quelques panthères qui vivent surtout
dans le massif du Babor... Nous avons eu le plaisir en 1883,
de retour d'une excursion à Djidjelli, d'apercevoir une
panthère poursuivie par le caïd Benhabyles près de
l'habitation duquel elle était venue dévorer un agneau.
Pendant notre séjour à Takitount, de nombreux fauves de
cette espèce furent tués."
Le chacal, le renard, l'hyène, le lynx, le raton, le chat
sauvage, le hérisson, le porc-épic, le lièvre, la gerboise, le
rat ordinaire et non rayé, la souris, et autres animaux des
champs et des vergers se rencontrent un peu partout. Quant
au sanglier, il vit surtout dans le versant boisé des
montagnes qui touchent au Babor.
Tous les oiseaux d'Algérie sont représentés dans la région
de Takitount : le vautour fauve (Iquider ), le vautour
charognard (Isri) ) qui niche sur les hauteurs, l'aigle
ravisseur (Afakdou), la buse, le faucon, le hobereau,
l'épervier, le milan, l'effraie commune, la chouette, le
corbeau, la pie, etc...Dans la forêt, la palombe (Azitout ), le
pigeon de rocher, etc...
De nombreuses espèces ne sont que de passage : la
cigogne qui niche sur les gourbis, arrive au printemps et
repart au mois d'août, le héron, la poule de Carthage, la
tourterelle, la grive, l'étourneau, la bécasse, la bécassine, le
pluvier (gris et doré), et le vanneau.
Les scorpions se trouvent par endroits, le caméléon est
assez rare, ainsi que les reptiles, la couleuvre cependant est
assez répandue".
Géographie humaine
Proche des anciennes mines d'El Anassar (El Ancer), la
source de l'oued Berd forme une succession de chutes et de
marmites creusées par le courant, typiques du relief calcaire,
avant de s'élargir dans la vallée et de couler abondamment au
pied des sept villages qui constituent le douar de l'oued
Berd ; celui-ci, douar communal en 1902, est devenu une
16 commune autonome en 1958. Les villages ou fractions
d'Ouled Aïed,Ouled Moussa, Ouled Mira et Ouled Bou
Hada, sur la rive gauche, sont étalés sur les pentes ouest du
Babor, alors que Beni Dracene, Beni Mellah (ou Menellah) et
Beni Messali, sur la rive droite, sont exposés au soleil, en-
dessous de la crête qui va du Ta Babor à l'Adrar ou Mellal
(voir carte). Les villages sont entourés de forêts de chênes et
de maquis broussailleux fréquentés par les sangliers. Plus
haut se trouvent des zones dénudées, où sont construites des
huttes de bergers et des résidences d'été occupées au moment
des paturages (Semta, Tamerjejout).
Les habitants des villages situés sur les pentes du Babor
ne parlent que le kabyle entre eux, mais les hommes qui
fréquentent les marchés ou qui s'expatrient parlent également
l'arabe et le français. Tizi N'Bechar et Amoucha sont à la
limite sud de la zone berbérophone, alors que la population
de Périgotville et Chevreul est arabisée.
"En même temps que berbérophones, les kabyles de
l'ouest sont des paysans, des villageois pour lesquels
l'arboriculture est la première ressource. Deux arbres, le
figuier et l'olivier, fournissent l'essentiel de leur
alimentation", écrivent les géographes Despois et Raynal. Il
faut ajouter que sous les figuiers on cultive souvent de l'orge
et du blé, que dans le Babor, le jardinage fournit des légumes
variés, et que l'élevage a été notablement développé.
Faisant une tournée dans l'oued Berd en 1872, le
lieutenant chef d'annexe de Takitount constate qu'une partie
du bétail a été vendue pour payer les contributions de guerre
imposées après l'insurrection de 1871. Il décompte
cependant 70 mulets, 8 ânes, 192 bovins, 518 moutons et 944
chèvres, soit 1732 têtes de bétail. En 1900, on décompte déjà
4812 têtes. En 1914, Bugeja compte 134 mulets, 300 bovins,
1050 moutons et 3204 chèvres. En 1946, le cheptel s'élève à
6620 têtes, soit 1500 mulets, 20 ânes, 350 bovins, 1500
moutons et 4600 chèvres. Le douar comprend alors 2400
hectares cultivables, 1976 hectares de forêts et 488 hectares
de terrains communaux.Les archives plus récentes n'étant
pas disponibles, on ne connaît pas l'évolution ultérieure du
cheptel. La progression de la richesse est cependant
indéniable.
Ce développement économique s'accompagne d'une
notable croissance de la population. Selon M. Bugeja, le
17 douar Oued Berd comptait 1791 habitants en 1896 et 1639
en 1914. Il atteint 3171 en 1946. Le recensement de 1954
indique 3306 habitants (dont deux non-musulmans), et 471
familles, pour 49,68 kilomètres carrés, soit une densité de
66,5 au Km2, et une croissance de 54% en 58 ans. Aux
recensements de 1936, 1948 et 1954, l'Oued Berd
correspond en moyenne à 5,3% de la commune mixte de
Takitount. Si l'on applique cette proportion aux données de
Louis Rinn pour 1866(12.375 habitants pour le Takitount), la
population de l'oued Berd aurait été de 655. Mais il n'est pas
certain que le dénombrement de Rinn s'applique au même
territoire. Un autre mode de calcul, à partir des contributions
imposées par tête d'habitant après l'insurrection de 1871,
aboutit à 2210 habitants en 1872, chiffre probablement
surestimé.
La population des villages n'est pas indiquée dans les
archives des recensements. La seule indication est celle de
M. Bugeja qui en 1895 donne 75 habitants pour Beni Mellah,
844 pour Beni Messali, et 245 pour Beni Dracene. En
multipliant la population de 1875 par le taux de croissance du
douar, on obtient 450 habitants à Beni Dracene en 1954. Le
plan du village indiquant 70 habitations, il y aurait donc 6,4
personnes par foyer (voir plan du village).
Dans les villages, les maisons kabyles traditionnelles,
rarement percées de fenêtres, sont construites en pierre et
couvertes de tuiles courbes à double pente. Elles sont
entourées de jardins, qui sont généralement irrigués. Là sont
cultivés les légumes du pays ( fèves, tomates, pois,
courgettes) et entretenus de précieux arbres fruitiers (figuiers,
vignes en espalier, oliviers). A l'intérieur de la maison
rectangulaire, un mur sépare les humains du bétail, trois
pierres en triangle sur un trou circulaire constituent le foyer
(kanoun), et la fumée s'échappe par la porte et par des
lucarnes en haut des murs. Les plus riches ont des maisons
plus imposantes, fermes ayant la forme de carré, autour d'une
cour intérieure.
Le massif du Babor a été longtemps dépourvu de routes.
Le chemin muletier Sétif - Djidjelli passait 20 kilomètres
plus à l'est, et la première route Sétif - Bougie, ouverte en
1856, traversait la Kabylie du Guergour - Bou Sellam, 30
kilomètres plus à l'ouest. La route Sétif - Bougie par les
gorges du Chabet el Akra, commencée en 1863, ne fut
18 achevée qu'en 1870, tant la percée des gorges était difficile.
Le service forestier avait ouvert à partir de 1884 un important
réseau de sentiers forestiers. La route carrossable la plus
proche (RN9) passe par Tizi N'Bechar. La colonisation
agricole européenne, cantonnée autour de Kerrata, Tizi
N'Bechar, Amoucha et Chevreul, n'a pas pénétré le massif.
Le guide bleu de 1950 propose aux touristes de se rendre au
Babor en louant des mulets à Amoucha ou Kerrata ; on les
informe que l'ascension demande 5 à 6 heures à l'aller, 4
heures au retour.
Jusqu'en 1958, les villages de l'Oued Berd étaient
rattachés à la commune mixte de Takitount, qui avait pris la
suite du Bureau arabe et qui en 1902 sera transférée de
l'arrondissement de Bougie à celui de Sétif. L'administrateur
résida successivement au bordj de Takitount, à Amoucha
puis à Perigotville en 1896. Le bordj de Takitount, construit
en 1866 sur une crète occupée probablement par les
Romains, à 1051 mètres d'altitude, surveillait le massif et
commandait la route de Sétif à Kerrata. Le douar des Ouled
Salah devint douar de l'oued Berd en 1902. Il était entouré à
l'ouest du Douar Beni Meraï, proche de Kerrata, à l'est du
douar Babor, au sud et au sud-ouest des douars Mentanou et
Takitount. A sa frontière nord s'étendait le douar Beni-
Felkaï, rattaché à la commune mixte de Ziama-Mansouria.
Tous ces douars ont joué un rôle historique lors de la
conquête de la Kabylie des Babors, ainsi que dans les
révoltes qui ont suivi, et dans la guerre d'Algérie. Nous les
retrouverons tout au long de ce récit.
Découvertes peu de temps après la conquête, les
ressources du sous-sol ont été exploitées dès 1890, en ce qui
concerne les mines de plomb argentifère d'El Ancer. Selon
l'encyclopédie coloniale de 1948, les mines de fer du Babor
étaient en exploitation jusqu'en 1936, en particulier dans les
Beni Felkai. Autre ressource minérale, l'eau bicarbonatée et
gazeuse, appelée Eau de Takitount, produite par la source
d'Ain Hamda, entre Amoucha et Tizi N'Bechar (7).
Mais c'est l'eau des rivières qui constitue la véritable
richesse économique du pays. L'énergie hydraulique de
l'oued Berd a été mise en valeur dès 1932. Construite au pied
du village de Beni Dracene, une usine électrique produisait 6
millions de Kilowatts/heure en 1939, et alimentait la ville de
Sétif. Entre 1940 et 1944 a été édifié le barrage d'Iril Emda
19 près de Kerrata, au confluent des oueds Agrioun et Berd.
Mise en service en 1951, l'usine de Darguinah, au nord des
gorges de Kerrata produisait 110 millions de Kw/H et devait
monter à 146 millions de Kw/H. Dans les années 1950 enfin
a été construit phis au nord l'important barrage d'Erraguene,
sur le Djendjen qui prend sa source dans le Ta Babor ; il était
prévu pour une production de 138 KW/H. Ces travaux
considérables, ainsi que la construction des routes, ont
procuré du travail non seulement à la population locale, mais
aussi à des ouvriers venus de toute l'Algérie, et même du
Maroc.
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Notes du chapitrel
(1)Kabyle vient de K'Bila : tribu.
Si tous les géographes sont d'accord pour distinguer la Grande
Kabylie, les avis ont divergé sur la délimitation des pays kabyles à l'est
de la Soummam. En 1848, le capitaine Carett.e arrêtait la "Kabylie
proprement dite" à l'oued Agrioun,"Rubicon du luxe kabyle", au -delà
duquel "on tombe dans un pays pauvre et malpropre", dont les demeures
sont de "chétives cabanes...enduites de bouse de vache" ; il faut noter
qu'à cette époque les. massifs n'avaient pas été pénétrés. En 1890, le
- colonel Niox appelle petite Kabylie toute la zone comprise entre Bougie,
Sétif et Philippeville. Augustin Bernard en 1929 dénomme Kabylie des
Babors toute la région au sud du Golfe de Bougie, jusqu'au cap Cavallo,
et y inclut le pays des Ketarna, qui ont fondé l'empire des Fatimides
(voir chapitre suivant).
En 1948, Magali Zurcher précise que le dialecte berbère et la
coutume démocratique ont pour limite Ziama-Mansouria et l'est du
Babor ; au-delà se situent les fiefs dynastiques du Ferdjioua et du
Zouagha. Pour Ch.A.Jullien (1964), la petite Kabylie s'étend de la
Soummam à l'est du Babor, alors que plus à l'est la Kabylie orientale va
jusqu'à la rivière Saf-Saf. J.Despois enfin voit dans la Soummam moins
une limite qu'une voie de passage, et dénomme Kabylie du Bou Sellam la
moyenne montagne qui s'étend au sud et au sud-ouest des Babors. Il nous
semble à juste titre qu'aux points de vue économique, et culturel, il faille
souligner la spécificité du massif du Babor lui-même.
(2) Référence -Augustin Bernard op.cit.p.25.
-Jean Morizot op.cit. p.26 et 30.
(3) Référence des citations : J.Despois et R.Raynal. Géographie de
l'Afrique du Nord Paris.1967. Ont été consultés également les - Ouest.
ouvrages de O.Niel, du colonel Niox et de Augustin Bernard
op.cit. p.107. Epouse de (4)Réf. Marie Bugeja. Visions d'Afrique,
l'administrateur Manuel Bugeja, elle a écrit plusieurs ouvrages sur le
tourisme en Kabylie et la condition de la femme algérienne. Elle raconte
dans ce livre une excursion au sommet du Babor.
21 La face sud du Babor, vue du Mentanou, a la forme d'un éléphant
couché. D'où la confusion des militaires français en 1960, assimilant le
Babor au Babar des bandes dessinées.
(5)Réf. Manuel Bugeja. Monographie de la commune mixte de
Takitount. op.cit.
espèce unique au monde. En 1875, le consul (6)Abies baboriensis,
d'Angleterre en faisait recueillir des plants pour les acclimater aux Indes.
Il est appelé biguenoun par les kabyles, selon Marie Bugeja, op.cit.p.107.
(7)La source d'El Hamda produisait en 1914 un litre à la minute et
rapportait à son concessionnaire 800 F par an. Sa composition est la
suivante : carbonate de chaux (0,45) carbonate de magnésie (0,144),
carbonate de soude (0,8), sulfate de soude (0,5), acide carbonique (0,42).
Réf. Manuel Bugeja, op.cit.
22 Chapitre 2
CONQUETES ET SOULEVEMENTS
LES TEMPS ANCIENS
11 ne reste rien, dans la mémoire des anciens, du royaume
de Numidie et de la Berhérie romaine, ni même des invasions
arabes ou de la domination ottomane. Il faut donc se reporter
aux travaux des historiens pour rechercher ce qu'a été la
Kabylie des Babors dans les origines du Maghreb (1). A vrai
dire, les habitants des Babors proprement dit sont rarement
cités, le grand historien Ibn Khaldoun évoque les tribus
Baba ri ou Savari appartenant à la confédération des
Ketama, qui au Sème siècle se sont installées au sud du
massif. Leur évolution est à replacer dans celle des Berbères,
que le même historien décrit comme " un peuple puissant,
redoutable, brave et nombreux, un vrai peuple comme tant
d'autres dans le monde, tels que les Arabes, les Perses, les
Grecs et les Romains" (2).Ce survol de l'histoire s'attachera
plus particulièrement à la partie de la petite Kabylie située
entre Bougie, Sétif et Djidjelli.
Le peuplement du Maghreb remonte aux temps les plus
reculés ; on a retrouvé près de Saint-Arnaud, non loin du
Babor, des traces de civilisation datant du début de l'ère
quaternaire. Plus près de nous, apparurent au 12ème siècle
avant Jésus-Christ, les premiers établissements phéniciens ;
escales sur les routes maritimes, ils devinrent rapidement des
comptoirs d'échanges, puis de petites villes, sur lesquelles
Carthage finit par étendre sa domination. On pense que les
Phéniciens ont importé au Maghreb la langue punique.
A l'intérieur des terres, l'origine du peuple berbère
demeure incertaine ; il pourrait être venu d'Orient pour se
surimposer à l'antique civilisation capsienne. La société ainsi
fondée se caractérise par son organisation en familles
patriarcales, attachées à l'égalité et à la démocratie, hostiles à
23 toute oppression et dévouées au groupe social
d'appartenance. Superstitieux, les habitants vénérent les
forces de la nature, qu'ils célébrent par des rites agraires, et
adoptent des divinités orientales, le dieu des saisons (Baal),
la déesse de la fécondité (Tanit), au culte de laquelle des
enfants étaient sacrifiés par le feu. Les rivalités existant entre
les fractions (çoffs ) n'ont pas empêché la formation de
confédérations de tribus, rendues nécessaires par la résistance
aux Carthaginois. Plusieurs siècles avant notre ère, ils se
donnent des chefs de guerre (aguellid ) et édifient des
capitales, dont la plus importante est Cirta (Constantine).
L'histoire du Maghreb central est ensuite une alternance
d'unifications et d'occupations étrangères, les unes et les
autres entraînant soulèvements et oppositions religieuses.
De remarquables chefs berbères, Syphax, Massinissa et
Jugurtha, réussissent à unifier la Numidie (3) et à en faire un
royaume qui s'étend de la Moulouya aux frontières de
Carthage (Tabarka ). Etat monarchique superposé aux liens
tribaux, le royaume numide bénéficie d'une économie
prospère, exportatrice de céréales, avec des villes florissantes
telles que Saldae ( Bougie ). "Tout le pays depuis Tripoli
jusqu'à Tanger, écrit Ibn Khaldoun, n'était qu'un seul
bocage, et une succession continuelle de villages "(4). Il
est probable qu'au sud de ce bocage, d'épaisses forêts
recouvraient tous les massifs.
Romains, Vandales et Byzantins occupent le Maghreb
Lors des guerres puniques qui opposent Rome à Carthage
( 261 et 218 avant J.C.), les Berbères se rangent d'abord dans
le camp des Romains, et Massinissa leur chef bat le grand
stratège Hannibal en 202. Mais en 146, les Romains rasent
Carthage et s'emploient à détruire l'unité de la Numidie en
encourageant les revendications tribales.
Ils occupent la partie exploitable du pays, intallent des
colons dans les plaines côtières et sur les hauts-plateaux, en
se gardant militairement face à la Kabylie et aux Aurès. Ils
construisent près de 500 cités, reliées par 8000 km de routes.
De grandioses villes de garnison et de commerce, comme
Djemila à l'est des Babors, sont édifiées. De Tripoli à Tanger,
l'Afrique du Nord est divisée en cinq provinces, parmi
24 lesquelles la Mauritanie sitifienne administre la petite
Kabylie de Sétif à Bougie et Djidjelli (5).
Face à l'occupation romaine, les attitudes des Berbères
sont de deux sortes : ou bien ils la refusent et se réfugient
dans les montagnes, ou bien ils se romanisent," le vaincu
imitant le vainqueur" suivant l'expression d'Ibn Khaldoun.
Les chefs de tribus acquièrent alors des propriétés foncières,
et des esclaves, et certains accèdent aux plus hautes places de
l'empire (6) La romanisation de ces Berbères est suivie de
leur christianisation, en opposition avec Rome dont ils se
différencient idéologiquement en se christianisant lorsque
Rome adore les dieux de l'Olympe et divinise l'Empereur, et
en versant dans le schisme donatiste quand en 313 Rome se
convertit au christianisme (édit de Milan). La propagation du
christianisme est rapide, malgré les persécutions auxquelles
sont soumis les chrétiens de 180 à 313. On compte une
centaine d'Evêchés au milieu du Mme siècle, et près de 650
au Sème siècle, dont 44 dans la province de Sétif (7).
Certains romanisés se soulèvent cependant contre la
domination romaine et rallient à leur révolte les tribus
montagnardes. De l'an 17 à 395 de notre ère, huit
insurrections majeures sont déclenchées, notamment par
Jugurtha, Tacfarinas, Faraxen, Firmus et Gildon (8). Ce
dernier menace Sétif.
L'occupation des Vandales en 429, conduits par leur roi
Genseric, dure une centaine d'années, elle ne pénètre pas
dans les massifs kabyles, mais elle détruit Saldae (Bougie) et
provoque un énorme soulèvement des Berbères, appuyés par
les donatistes et par les miséreux d'alors, les circoncellions
(ceux qui rôdent autour des granges : circum cellas). En 533
les Vandales sont éliminés par l'invasion de Byzance, dirigée
par le général Bélisaire, qui évite également les réduits
montagneux. Refoulés dans des villages fortifiés de
montagne, les Kabyles s'efforcent de reconquérir les terres
qu'ils ont dû abandonner. De nouveaux soulèvements sont
conduits par les Berbères Garmel et Gelimer; ce dernier
trouve refuge dans la montagne, probablement dans les
Babors. Secrétaire de Bélisaire, Procope a fait une
description misérabiliste de ces montagnards :
" Ils habitent clans des huttes...lis couchent à même le
sol...ils n'ont ni pain ni vin...Ils mangent le grain cru à la
façon des bêtes ".(12).
25 Invasions arabes et royaumes berbères.
De 649 à 715, les Arabes qui ont conquis la Tripolitaine
envahissent à huit reprises le Maghreb. Leur conquête est
longue et difficile, elle provoque la révolte du chef Koseila et
de la Kahena dans les Aurès. A la quatrième expédition, le
chef arabe Okba occupe la région sétifienne. Les premiers
conquérants n'imposent pas l'islam aux berbères, mais ils les
engagent comme mercenaires dans leurs armées. C'est sans
doute l'attrait du gain qui entraîne 12.000 Berbères, aux
ordres de Tariq à la conquête de l'Espagne. Plus tard, les
conversions par contrainte sont suivies de nombreuses
apostasies. Ibn Khaldoun prétend que les Berbères ont
apostasié douze fois. Les communautés chrétiennes
disparaissent peu à peu, les unes s'exilent en Sicile, les autres
se convertissent. Il ne reste que 5 évèques en l'an 1000.
En 740, toute la Berbèrie se révolte contre le despotisme
des Khalifes oinevades de Damas, elle adopte le dogme
kharedjite plus ascétique et égalitaire que l'Islam orthodoxe,
et se réclame des Khalifes abassides de Bagdad. Le Sème
siècle voit la fin de la domination arabe sur le Maghreb, et la
naissance ephémère d'un royaume kharedjite, qui est balayé
en 905 par le soulèvement des Ketama ( confédération
kabyle), qui détruit la cité romaine de Sétif et s'étend de
Bougie à l'Aurès. Ils sont appelés Fatimides parce qu'ils
reconnaissent Fatima et Ali, fille et gendre du Prophète,
comme ses seuls héritiers légitimes. La Kabylie des Babors
semble être engagée dans ce mouvement chiite, dont les
missionnaires s'installent à Ikdjan près de Chevreul, et se
réclament du Khalife .fatimide de Kairouan. A la suite de
luttes très confuses, dans lesquelles les tribus kabyles
s'efforcent de préserver leur autonomie,le Berbère Ziri et son
fils Bologgin fondent un Etat ziride que leur descendant
Hammad transforme en royaume hammadide. Sa capitale
Qal'aa, au sud de Sétif, est concurrencée par Bougie, qui
connait une grande expansion intellectuelle et
démographique, appuyée sur le commerce de l'or du Soudan.
Cette prospérité est de courte durée : à la fin du 1 lème
siècle, l'Algérie subit la seconde invasion arabe, conduite
par les nomades hillaliens, commandités par le Khalife du
Caire. Les Beni Hillal occupent les steppes algériennes,
arabisent leurs habitants et refoulent les Kabyles réfractaires
26 sur les massifs côtiers ; le royaume hammadide se replie sur
Bougie. Cependant les Hillal sont à leur tour contenus par les
Berbères Almoravides (9), moines-guerriers du Sud
marocain, qui s'emparent d'Alger en 1082, avant d'être
supplantés par leurs adversaires du Haut Atlas, les
Almohades qui détruisent le royaume hammadide de
Bougie, battent les Hillaliens à Sétif en 1158 et occupent tout
le Maghreb. La riposte des Almoravides est conduite par un
seigneur des Baléares, qui à la tête d'une armée de pillards,
bénéficiant du soutien du Khalife de Bagdad et d'une
coalition hétéroclite, s'empare de Bougie, dévaste villes et
villages, en mettant en oeuvre la tactique offensive des
razzias, suivies de l'esquive et de la fuite au désert. La
régression économique et l'anarchie politique provoquent
ainsi la décadence de l'empire des Almohades.
Les invasions des 1 lème et 12ème siècles achevèrent le
processus d'islamisation du Maghreb, sous de multiples
influences et en plusieurs phases. L'action inlassable des
propagandistes de l'Islam séduit un grand nombre de
Berbères, qui adhèrent à une religion simple et théoriquement
égalitaire, adaptée à leur genre de vie. Au début, les
Hillaliens avaient confié des responsabilités de propagation
de la foi aux lettrés algériens. Ensuite, les casernes-couvents
des Almoravides, et les zaouias édifiées par les confréries
mystiques répandirent la doctrine d'un Islam réformé. Il faut
y ajouter la réaction patriotique, ou au moins régionaliste,
Reconquista et l'occupation espagnoles. Cette contre la
conversion s'accompagna d'une arabisation des Berbères des
plaines et du Nord-Constantinois. Les Kabyles et Chaouïa
(habitants des Aurès) adhèrent à la religion nouvelle sans la
pratiquer totalement, et conservent leurs coutumes
maraboutiques (10).
De cette période du Moyen Age, les historiens nous ont
transmis des images contrastées des habitants de petite
Kabylie. La description pessimiste de Procope est confirmée
par Robert Brunschwig, qui écrit (11) :
"Il nous est parvenu peu de renseignements sur la petite
Kabylie. Les chaînes du Babor étaient peuplées dans leurs
plissements occidentaux (le Berbères Lawâta, soumis au
gouvernement de Bougie et qui combinaient l'élevage avec la
culture du sol. l'est du grand Babor, les hauteurs boisées, A
de pénétration difficile, étaient occupées par des berbères
27