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Va'aria - Tome 1

De
438 pages

Ilyena, héritière du trône de Va’aria, voit sa vie bouleversée lorsqu’elle découvre être la cible d’un groupe d’assassins redoutables, l’Ordre des Loups. Qui sont-ils et pourquoi tiennent-ils tant à sa mort ? Quelle menace font-ils planer sur les royaumes de Taminar ? Pour trouver les réponses à ces questions, elle doit quitter le confort de sa vie au palais et se lancer dans une quête sans appui officiel.

Dans un monde où la magie a presque disparu, entre complots et trahisons, il lui faudra se fier à des alliés inattendus pour tenter de sauver son royaume et découvrir qui elle est vraiment.


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Cet ouvrage a été composér Edilivre

175, boulevard Anatole France – 93200 Saint-Denis

Tél. : 01 41 62 14 40 – Fax : 01 41 62 14 50

Mail : client@edilivre.com

www.edilivre.com

 

Tous droits de reproduction, d'adaptation et de traduction,

intégrale ou partielle réservés pour tous pays.

 

ISBN numérique : 978-2-414-02163-5

 

© Edilivre, 2017

 

 

Chapitre 1

Il était presque minuit quand une ombre furtive s’approcha de l’un des murs d’enceinte du palais, en évitant les taches de lumière des lanternes. Le ciel était nuageux et lui évitait d’être révélé par les rayons de lune. Il était venu reconnaître les lieux un peu plus tôt dans la journée et il avait été stupéfait de constater à quel point il lui serait facile d’y pénétrer de nuit.

Le palais se trouvait sur une petite colline, presque au centre de la ville. Historiquement, cette situation permettait aux sentinelles de voir les ennemis arriver de loin mais, aujourd’hui, le palais était d’avantage considéré comme une œuvre d’art que comme un ouvrage défensif. Sa position surélevée permettait surtout aux occupants de bénéficier d’une vue à couper le souffle sur la ville et la campagne environnante, jusqu’à l’océan qui miroitait au loin.

Le mur d’enceinte qu’il avait choisi comme accès bordait une rue commerçante du quartier aisé. Il faisait à peine trois mètres de haut et, s’il était impossible de l’escalader en pleine journée sans être aussitôt remarqué par les nombreux passants et les commerçants affairés devant leurs étals, il avait supposé que la rue serait quasiment déserte une fois les boutiques fermées et la nuit tombée.

Il ne s’était pas trompé. Aucun garde, aucune sentinelle n’était visible. Il escalada aisément le mur et se retrouva dans un petit jardin agencé avec goût. Le doux murmure d’une fontaine lui parvenait, porté par une brise légère et étonnamment douce pour ce début de mëkion1.

Il se dirigea rapidement vers le palais, aussi discret et silencieux qu’un chat. Il avait déjà parcouru la moitié du chemin lorsqu’il entendit les bribes d’une conversation. Il se fondit dans les ombres des buissons odorants qui bordaient le petit sentier bien avant que les deux gardes n’apparaissent au détour du chemin. Il détourna le regard lorsqu’ils approchèrent avec leur torche, afin de préserver sa vision nocturne. Les gardes étaient absorbés par un débat sur les mérites respectifs de différentes lingères du palais et ils ne remarquèrent pas l’homme immobile, tapi dans l’ombre.

Tandis que le bruit de pas des gardes s’estompait dans la nuit, il secoua la tête en signe d’incrédulité. Le responsable de la garde méritait de perdre son poste, et rapidement. Il reprit son chemin en se dirigeant tout droit vers le palais. Il traversa des parterres fleuris avant de disparaître dans l’obscurité plus dense qui régnait au pied du bâtiment principal.

Plusieurs mètres au-dessus de lui se trouvait un balcon éclairé donnant sur une fenêtre ouverte. Il pouvait entendre le bruit de rires et les voix douces de deux jeunes femmes en pleine conversation. L’homme resta immobile un instant pour écouter. Après s’être assuré que sa présence n’avait toujours pas été remarquée, il commença à grimper le long du mur. Heureusement, le style va’arien, très travaillé – voire même surchargé dans la capitale, selon son opinion – lui offrait de nombreuses prises. Un jeu d’enfant pour cet homme, qui s’était introduit avec succès dans des places fortes bien mieux gardées que celle-ci.

Arrivé sur le balcon, il s’arrêta à nouveau, caché par les lourds rideaux en épais brocard, et risqua un coup d’œil dans la pièce, le temps de s’assurer que les jeunes femmes étaient bien seules. L’une d’elle était mince, presque athlétique, le teint peut-être un peu trop halé selon les critères de la cour. Elle portait ses cheveux bruns relevés en un chignon élaboré, à la dernière mode parmi les jeunes demoiselles de la noblesse. Elle était très jolie, avec son petit air mutin et ses yeux noirs qui pétillaient de malice tandis qu’elle riait à un commentaire de sa compagne.

Pourtant cette dernière l’éclipsait totalement. Ses cheveux auburn, qu’elle portait dénoués à cette heure tardive, lui tombaient jusqu’à la taille et brillaient de reflets d’or à la lumière dansante des bougies. Sa silhouette, toute en courbe, était cependant mince et svelte. Chacun de ses gestes trahissait le calme, l’assurance et la grâce. Sa voix était douce et son rire musical sembla le pénétrer en plein cœur. De là où il se trouvait, l’observateur ne pouvait voir la couleur de ses yeux.

Il avait entendu dire que la princesse était sans aucun doute la plus belle femme de tout Va’aria, mais il avait mis cela sur le compte de l’exagération coutumière du peuple qui parle d’un monarque bien-aimé. Mais la vérité, c’est qu’il lui fallut un moment pour se ressaisir, tout professionnel qu’il était. Il regretta l’espace d’un instant que le Conseil n’ait pas choisi quelqu’un d’autre : la mission ne serait peut-être pas si facile, après tout. Mais c’est justement pour cela que le Conseil l’avait choisi, lui.

Il entra dans la pièce avec assurance, comme s’il était attendu. Aussitôt la jeune femme brune se leva d’un mouvement fluide et rapide, inattendu de la part d’une jeune aristocrate. La princesse se leva plus lentement bien qu’avec tout autant de grâce. Elle dévisagea l’intrus avec un calme teinté de curiosité et d’un soupçon de méfiance. Il la regarda droit dans les yeux et le temps suspendit son cours pendant quelques instants. En plongeant son regard dans ces yeux d’un vert étonnant, il eut l’impression étrange que toute sa vie l’avait conduit à cet instant précis.

Après quelques battements de cœur qui lui parurent une éternité, il reporta son attention sur la jeune femme brune. Son mouvement brusque l’avait placée entre le nouveau venu et la princesse. Il aperçut du coin de l’œil l’éclat froid d’une lame, avant que celle-ci ne disparaisse à nouveau dans les replis de sa robe de satin. Il ne put s’empêcher de sourire.

– Bonjour, Kalyë. Je suis heureux de voir que ton séjour à la cour n’a pas émoussé tes vieux réflexes !

– Tu as presque réussi à me faire peur ! Tu aurais pu me prévenir de ton arrivée !

– Les choses se sont un peu précipitées ces derniers jours.

En voyant que sa dame de compagnie connaissait l’intrus, la princesse se relâcha, ce qui se traduisit par un mouvement presque imperceptible des épaules. Le jeune homme ne put qu’admirer son sang-froid.

– Dame Kalyë, est-ce le jeune garde dont vous m’avez parlé ? Je pensais que vous deviez aller le retrouver après m’avoir quittée ?

En entendant ces mots, le jeune homme se tourna vers Kalyë, en haussant un sourcil :

– Un jeune garde, hein ? N’est-ce pas un peu inadéquat étant donné ta… situation sociale ?

Kalyë se contenta de rosir légèrement et de changer de sujet :

– Ça a été confirmé ?

– Oui, et nous devons bouger le plus vite possible. Il faut partir cette nuit. Tout de suite, en fait.

– Thomas, tu te rends compte que le fait de disparaître comme ça ne va pas nous faciliter les choses ?

– Je sais, mais nous n’avons plus assez de temps pour des planifications compliquées. Je n’ai sans doute que quelques heures d’avance sur eux. Que sait-elle exactement ? demanda-t-il en désignant la princesse.

– Et bien, pas grand-chose à vrai dire.

– Tu ne lui as rien dit ?

Son ton était surpris et réprobateur. Kalyë essaya de cacher son embarras et haussa les épaules.

– Je pensais que nous aurions tout le temps de la mettre au courant, une fois que le Conseil se serait décidé à agir.

La princesse avait profité de leur échange pour observer le jeune inconnu. Il avait la grâce souple des bons épéistes, le teint hâlé des hommes qui passent la grande majorité de leurs journées au grand air. Il portait des vêtements de bonne coupe, de teinte sombre, certainement pour mieux se fondre dans la nuit. Ses cheveux châtains avaient besoin d’un bon coup de peigne et ses yeux, d’un bleu de ciel de cimënan2 sans nuage, portaient sur ce qui l’entourait un regard d’une grande intensité.

Il la troublait pour une raison qu’elle n’arrivait pas à comprendre. Il était certes séduisant, mais c’était le cas de nombre de prétendants qui s’étaient cassés les dents en espérant lui faire la cour. En le regardant, elle avait le sentiment étrange que sa vie allait complètement changer. Cette impression, ajoutée au fait d’être ainsi tenue à l’écart de la conversation, l’irritait quelque peu, mais elle ne laissa rien transparaître de son trouble. Elle avait dû travailler dur pour apprendre à garder ses émotions sous contrôle et cette étrange visite la mettait d’avantage à l’épreuve que toutes les négociations auxquelles elle avait pu prendre part.

Surprise à l’idée de perdre sa dame de compagnie en pleine nuit – de surcroît d’une façon très inhabituelle pour une jeune femme d’aussi bonne naissance – et bien décidée à découvrir de quoi il retournait, elle se décida à s’immiscer dans leur conversation :

– Dame Kalyë, je suis vraiment navrée d’apprendre que vous allez quitter mon service.

– En réalité, je ne vous quitte pas encore, Altesse.

– Tant mieux, je suis heureuse d’avoir mal interprété vos propos et de pouvoir compter encore sur votre présence au palais.

– Et bien, non. Je ne reste pas ici.

Le jeune homme leva les yeux au ciel en voyant Kalyë piétiner autant dans ses explications. Il s’approcha de la princesse et la regarda à nouveau dans les yeux, ce qui était plutôt impoli de la part d’un noble et tout à fait grossier de la part d’un homme du commun. Un tel affront envers une personne de sang royal, s’il avait été fait en public, aurait pu lui valoir le pilori. Mais elle se contenta de lui rendre son regard sans ciller.

– Altesse, permettez-moi d’être direct, car nous sommes assez pressés. Un contrat a été mis sur votre tête. Des assassins sont à vos trousses et ils vont sans doute arriver cette nuit même. Nous devons partir. Immédiatement.

Ses yeux s’écarquillèrent légèrement :

– Monsieur, si je n’ai pas encore appelé la garde, c’est uniquement parce que vous semblez être un ami de Dame Kalyë. Mais votre histoire est complètement insensée : en admettant que des personnes en veuillent à ma vie, ce qui, je vous l’accorde, est sans doute probable étant donné ma position, pourquoi devrais-je quitter la sécurité du palais ?

– La sécurité ? Votre mur d’enceinte est ridiculement facile à escalader. Il n’y a aucune sentinelle digne de ce nom entre la rue et votre chambre. Je suis ici depuis un bon quart d’heure, et je n’ai pas encore vu de gardes se précipiter à votre aide. J’aurais pu vous tuer avant même d’avoir posé les pieds sur le balcon.

La princesse remarqua alors pour la première fois l’épée qui dépassait du long manteau du jeune homme. Si le fourreau paraissait usé, la poignée était de toute évidence faite d’acier riblenien, aux reflets légèrement irisés. Les forgerons de Riblen étaient extrêmement réputés pour leur travail de l’acier qu’ils préparaient à partir de minerais extraits des galeries qui parcouraient le sous-sol de leur île montagneuse. Leurs épées, notamment, étaient incomparables. Elles étaient toujours d’apparence simple, peu ouvragées, mais élégantes avec leurs lignes épurées. Bien que dépourvues de gemmes ou de dorures, elles avaient bien plus de valeur que n’importe quelle épée d’apparat sertie de pierreries. Elles appartenaient la plupart du temps à des épéistes de grand talent. Involontairement, elle fit un pas en arrière.

– Ce n’est pas moi que vous devez craindre. Si j’avais voulu vous tuer, ce serait fait depuis longtemps, et vous ne m’auriez ni vu, ni entendu approcher.

Ce n’était pas de la vantardise, elle en avait la certitude, mais simplement un fait.

– Je dois admettre que le temps de paix que nous vivons en ce moment a sans doute entraîné un certain relâchement de la sécurité, mais la garde peut être doublée dans l’heure si nécessaire et mise en état d’alerte. A condition bien sûr que vous ayez autre chose que de vagues menaces à fournir à mon père.

– Les assassins qui vont venir sont sans doute les meilleurs de tout le continent. La garde ne les arrêtera pas. Je suis le seul à être en mesure de vous protéger. Du moins je l’espère. Mais pas ici. Le palais a trop de voies d’accès et votre fonction vous oblige à vous exposer constamment. Il faut partir et nous ne pouvons pas en parler. A personne.

– Mais, je ne peux pas disparaître comme ça ! Mon père…

– Le roi ne vous laissera jamais partir avec nous. Nous devrions mener des discussions sans fin et, en supposant qu’il finisse par accepter l’idée de votre départ, nous serions obligés de quitter la ville avec une escorte aussi inutile que peu discrète. D’ici à ce que nous soyons en route, toute la ville serait au courant. Il serait très facile pour vos ennemis de vous suivre et le résultat serait exactement le même que si vous étiez restée là. Je n’ai pas le temps de vous expliquer maintenant de quoi il retourne exactement. Kalyë aurait dû vous en parler. Cela faisait partie de sa mission, à l’origine.

Les lèvres de la princesse esquissèrent le mot mission, puis elle dit :

– Je ne comprends rien à tout cela. Dame Kalyë a été choisie par mon père pour me servir de demoiselle de compagnie il y a six ans. Il l’a rencontrée à la cour du Duc de Frontanis, en province. Elle devait avoir quatorze ans à l’époque !

– En réalité, j’en avais plutôt dix-sept. J’ai dû « quelque peu » mentir au sujet de mon âge… Ma mission était de faire suffisamment bonne impression à votre père pour qu’il me ramène ici, avec lui, pour que je devienne votre dame de compagnie. Je devais ensuite veiller sur vous, vous garder à l’œil et vous expliquer la situation le moment venu.

– Il semble que la vie à la cour t’ait « quelque peu » fait perdre de vue l’objectif, commenta Thomas d’un ton acide.

– Elle est toujours en vie, pour l’instant, non ?

– Oui, mais elle ne le restera plus très longtemps si nous poursuivons cette conversation qui ne nous mène nulle part. Votre Altesse, je vais vous faciliter les choses : soit vous venez avec nous de votre plein gré, soit je vous emmène de force. C’est à vous de voir.

Ilyena regarda alternativement Kalyë puis Thomas. Elle ne doutait pas que celui-ci soit capable de la charger sur son épaule et de s’enfuir, avec toute la garde du palais aux trousses si nécessaire.

– Je viens.

Kalyë poussa un soupir de soulagement à peine audible :

– Bien. Thomas, attends-nous près de la fontaine au coin Nord du jardin. Il faut que nous mettions des vêtements un peu plus pratiques et moins voyants pour voyager, et son Altesse ne peut pas passer par le balcon.

Ilyena devait souvent se demander par la suite ce qui avait bien pu la pousser à commettre une action aussi irréfléchie sur la parole d’un homme qu’elle ne connaissait pas et d’une femme qui n’était de toute évidence pas tout à fait celle qu’elle pensait connaître. Certes, elle avait toujours eu en elle un certain désir de partir à l’aventure, de quitter la cour et ses obligations et de pouvoir être elle-même, mais ce désir avait toujours été relégué dans un coin de son esprit, étouffé par un sens très aigu de ses responsabilités envers son pays et envers son père. Pourtant, elle se retrouvait là, en train de se préparer à partir sans même savoir où elle allait. Et au fond d’elle même, une force qu’elle ne comprenait pas lui soufflait que c’était la bonne décision.

Dix minutes plus tard, les deux jeunes femmes avaient troqué leurs robes encombrantes contre des tenues plus pratiques qu’elles portaient lors de leurs promenades à cheval. Ilyena remarqua avec surprise que son amie avait fixé le fourreau d’une épée à sa ceinture. Elles se glissèrent rapidement dans les couloirs, accompagnées par le doux bruissement du tissu de leurs jupes fendues, évitant aisément les quelques rares domestiques qui vaquaient encore à leurs tâches à cette heure tardive. Arrivée à la porte ouvragée qui donnait sur le jardin, Ilyena s’arrêta un instant. Elle jeta un regard en arrière, dans les couloirs sombres par lesquels elles étaient venues.

– Tout cela paraît si irréel, dit-elle doucement. Il y a encore une heure, nous discutions de la prochaine partie de chasse avec le baron Olgis.

– Venez Altesse, Thomas n’exagérait pas lorsqu’il disait qu’il fallait partir tout de suite.

– Vraiment ? Vous ne paraissiez pourtant pas être au courant d’une quelconque raison de se hâter il y a encore quelques minutes.

– C’est vrai, mais si Thomas le dit, alors c’est vrai. Vous verrez qu’il est très différent des personnes que vous avez l’habitude de côtoyer. Il ne joue pas, il ne manipule pas, il n’exagère pas, il ne triche pas dans l’espoir d’obtenir vos bonnes grâces. Il dit les choses telles qu’elles sont, et c’est tout. Allons, maintenant.

Elles se faufilèrent sans difficulté dans le jardin qu’elles avaient parcouru si souvent, de jour comme de nuit. Elles évitèrent les petits chemins tortueux qui contournaient les différents massifs et par lesquels passaient les sentinelles lors de leurs rondes. En peu de temps, elles atteignirent l’extrémité Nord. Là, un vieil arbre penché, aux premières branches facilement accessibles, offrait le moyen le plus simple de sortir de l’enceinte du jardin.

Ilyena l’avait souvent escaladé lorsqu’elle était enfant et qu’elle avait encore le droit de se comporter de la sorte. Les deux jeunes femmes avait souvent parlé de lui lors de leurs folles escapades imaginaires.

Elles s’arrêtèrent près de la fontaine, dont le doux chuchotis couvrait aisément le bruit de leurs pas. Ilyena regardait autour d’elle, sans voir le moindre signe de Thomas, quand elle entendit soudain une voix sortir de l’obscurité :

– Vous voilà enfin, vous en avez mis du temps !

– Nous aussi, nous sommes ravies de te revoir !

Il sortit alors des ombres, semblant se matérialiser de nulle part. Malgré l’obscurité, on devinait un vague sourire sur ses lèvres, même si le reste de son visage demeurait sévère.

– Bien, fini la parlotte. On y va. Ces demoiselles d’abord.

Kalyë grimpa habilement sur l’arbre et se laissa tomber de l’autre côté du mur.

– A votre tour, Altesse. Et tâchez de ne pas vous tordre la cheville en sautant, lui murmura le jeune homme.

Elle lui adressa un regard appuyé mais ne fit aucun commentaire, avant de se lancer dans l’escalade avec à peine moins d’aisance que Kalyë.

Lorsqu’il les rejoignit de l’autre côté, Ilyena lui lança :

– Enfin ! Vous en avez mis du temps !

Kalyë s’esclaffa doucement. Thomas fit de nouveau un léger sourire. Alors qu’ils descendaient la rue, Kalyë demanda à voix basse :

– Bien, quel est le plan, maintenant que nous avons quitté le palais ?

– Par chance, les portes de la ville ne sont plus fermées la nuit depuis que la paix a été signée avec Enduros. Nous devons retrouver Martin à l’auberge qui se trouve près de la porte Nord. Il nous y attend avec cinq chevaux. Dès que nous l’aurons rejoint, nous mettrons le plus de distance possible entre nous et Larina, avant qu’ils ne remarquent l’absence de la princesse.

– Tu as amené Martin ? Tu as perdu la tête ?

– Je ne l’ai pas vraiment « amené. » Disons plutôt que je l’ai croisé en venant ici et qu’il semblait être au courant de la raison pour laquelle je me rendais à Larina. Il m’a proposé de m’accompagner. J’ai jugé plus prudent de dire oui, pour que nous puissions l’avoir sous les yeux, plutôt que de le savoir dans les parages sans aucune idée de ce qu’il peut bien mijoter…

– Je ne suis pas certaine d’être complètement rassurée.

– Et bien tant pis. Il est là, il faut faire avec, rétorqua Thomas avec un soupçon de brusquerie.

Ilyena les observait en silence, se demandant à nouveau quel était le sens de tout cela. Mais l’excitation et le frisson de l’aventure avaient désormais pris la place de toutes les réticences et de tous les doutes qu’elle avait pu nourrir au départ. Il ne s’agissait plus de folles histoires inventées avec sa meilleure amie pour occuper leurs longues soirées. Elle allait réellement quitter le confort et la sécurité de tout ce qu’elle connaissait.

Thomas les guida jusqu’à l’auberge. Une fois arrivé, il demanda à Kalyë d’aller seller les cinq chevaux qui se trouvaient au fond de l’écurie et il se glissa à l’intérieur du bâtiment principal. Kalyë commença par réveiller un des garçons d’écurie, qui ronflait doucement dans l’une des stalles. Celui-ci grommela un moment avant de venir l’aider. Ilyena, qui n’avait jamais sellé un cheval de toute sa vie, les regarda faire et en profita pour interroger Kalyë :

– Qui est Martin ?

– C’est compliqué.

– Mais encore ?

– Disons qu’il est lié à Thomas, d’une certaine manière. Mais il a trahi ceux pour qui nous travaillons. On ne peut pas lui faire confiance. Je me demande pour quelle raison il est venu ici. Lui et Thomas ont passé ces dernières années à s’éviter soigneusement.

Kalyë retomba dans un silence songeur, tandis que des questions plus nombreuses encore se bousculaient dans la tête de la princesse.

Quelques instants plus tard, Thomas entra dans l’écurie, chargé de différents bagages contenant principalement de la nourriture mais aussi le nécessaire pour camper en pleine nature. Il était accompagné d’un homme aux longs cheveux bruns, attachés en queue de cheval, arborant un demi-sourire qui semblait constamment accroché à ses lèvres. Il était plus grand et plus large d’épaule que Thomas et paraissait également un peu plus âgé. Il avait la même démarche souple de prédateur et arborait deux poignards à la ceinture ainsi qu’une longue épée dans un fourreau usé.

Il s’inclina en un salut moqueur devant elle :

– Princesse… fit-il sur un ton à la fois goguenard et irrespectueux.

La réponse cinglante qu’elle s’apprêtait à lui adresser mourut sur ses lèvres lorsque Thomas leur dit, avant même qu’elle ait pu ouvrir la bouche :

– Pas le temps de se disputer. Sortons les chevaux et en route.

Il fixa les bagages sur le cheval de bât et conduisit la file de chevaux dans la cour. Une fois en selle sur un hongre alezan, il prit la tête et les conduisit à un pas vif vers la porte, qui ne se trouvait qu’à quelques mètres de là. Ilyena rabattit la capuche de son manteau, essayant de dissimuler au mieux son visage dans l’ombre.

Les gardes les regardèrent franchir la porte avec étonnement, mais ils ne les arrêtèrent pas.

Lorsqu’ils furent hors de portée de voix, Kalyë fit remarquer :

– Ils vont se souvenir de nous. Dès que la nouvelle de la disparition de la princesse se sera répandue, ils risquent de faire le rapprochement et ils sauront par où nous sommes partis.

– On n’y peut rien. Attendre que le jour se lève serait trop risqué. Ils vont sans doute fermer les portes dès qu’ils s’en seront rendus compte. Même si nous arrivons à sortir avant que les portes ne soient bouclées, nous n’aurons pas assez d’avance si nous attendons qu’il fasse jour. Nous quitterons cette route dès que nous serons hors de vue, derrière la colline là-bas, et nous contournerons la ville pour rejoindre la Route du Sud. Nous prendrons un bateau à Esvilla, en partance pour Mara.

– Si nous prenons un bateau pour Mara, pourquoi ne pas en prendre un à Elinora ? intervint Ilyena. Cela nous éviterait de partir vers le Sud alors que Mara se trouve tout à fait au nord de Va’aria !

Mara était une ville portuaire au pied des montagnes d’Arniloria, frontière naturelle au nord du royaume. Entre Mara et Elinora, de hautes falaises rendaient l’accès à l’océan difficile voir impossible. Elinora, construite au niveau de l’embouchure du fleuve Elinorë, avait été la toute première capitale de Va’aria. Mais la première reine à gouverner avait jugé peu à son goût l’estuaire marécageux et l’odeur du port. Elle avait donc fait construire un château plus à l’intérieur des terres, qui avait rapidement été entouré d’une nouvelle ville. Elinora était cependant restée le plus grand port de tout le royaume et ils n’auraient aucun mal à y trouver un bateau.

Thomas expliqua :

– Ils risquent de se renseigner sur tous les navires ayant quitté le Port cette nuit. Il vaut mieux prendre un bateau à Esvilla, même si ça nous oblige à descendre un peu au Sud. Je pense que votre père ne négligera aucune option, mais plus nous brouillerons les pistes, plus nous aurons de chance de semer nos poursuivants, et je ne parle pas seulement des hommes du roi.

Ils mirent leurs chevaux au galop. En quelques minutes, ils atteignirent la petite colline. Thomas leur fit alors quitter la route et ils commencèrent un large détour pour rejoindre celle qui partait de la porte Sud. Ils allaient devoir traverser des terrains cultivés et des prairies, tout en évitant largement les fermes, nombreuses à proximité de la capitale qui offrait à la fois clientèle et protection.

Les nuages s’étaient dispersés mais Riya, la lune mauve, s’était déjà couchée et le fin croissant argenté de Gala’ar ne dispensait qu’une pâle lumière froide. Concentrés sur le terrain inégal, aucun d’eux ne remarqua les trois silhouettes sombres qui les observaient du haut de la colline.


1.  Équivalent au mois d’avril. L’année va’arienne est divisée en douze mois de trente jours, selon le cycle de la lune Gala’ar, regroupés en deux saisons distinctes : ëstan, la saison chaude, et cimënan, la saison froide.

2.  Saison froide s’étendant approximativement d’octobre (panësion) à mars (fëbomion)

Chapitre 2

Alors qu’il ne leur restait plus qu’une ou deux propriétés à traverser avant de rejoindre enfin la Route du Sud, une forme sombre escaladait avec agilité le mur d’enceinte du petit jardin intérieur du palais. Elle suivit rapidement le sentier, évitant aisément les gardes. Elle traversa en courant silencieusement la zone à découvert qui séparait le jardin du palais. La faible lumière de la lune aurait tout juste permis à un éventuel observateur de distinguer vaguement un homme de haute taille, entièrement vêtu de noir. Arrivé sous le balcon de la princesse, il se permit un sourire méprisant. Un vrai jeu d’enfant ! Les va’ariens étaient tellement arrogants qu’ils n’imaginaient pas un seul instant que quelqu’un puisse s’en prendre à l’un des membres de la famille royale. Il grimpa jusqu’au balcon, ouvrit doucement la fenêtre et se glissa à l’intérieur.

Toutes les bougies étaient éteintes mais les quelques braises qui rougeoyaient encore dans la cheminée lui donnaient suffisamment de lumière pour qu’il puisse examiner la pièce. Il fut surpris de voir le désordre qui régnait dans la chambre. Des vêtements étaient dispersés sur le sol, comme après un départ précipité. Il fut soudain saisi d’un mauvais pressentiment et se précipita vers le lit. Le trouvant vide, il émit un juron puis fit rapidement le tour de tout l’appartement de la princesse. Elle avait disparu !

Était-elle allée rendre visite à un amant ? Il était pourtant de notoriété publique que la princesse va’arienne était d’une grande moralité. Même si la façon de vivre des nobles différait souvent de l’image qu’ils souhaitaient présenter au peuple, leurs informateurs au palais leur auraient fait savoir si la princesse voyait quelqu’un en cachette. Se pouvait-il que le Maître ait envoyé deux équipes sur le même boulot ?

Son chef n’allait pas être content. Mieux valait ne pas traîner ici et rejoindre rapidement le reste de l’unité, qui l’attendait juste à l’extérieur de la ville.

Quelques minutes plus tard, il passait la porte Nord au grand galop devant des gardes réprobateurs. Il avait à peine parcouru un ou deux kilomètres lorsqu’il fut rejoint par trois autres cavaliers, également vêtus de noir.

Le plus petit demanda aussitôt :

– Le problème est réglé ?

– Pas tout à fait : la cible n’était pas dans son appartement.

– Quoi ?

– La chambre était en désordre et il n’y avait personne. On dirait qu’elle est partie à toute vitesse.

– On doit la retrouver immédiatement. Elle n’a pas pu aller bien loin.

– Elle peut être n’importe où dans la ville !

– Réfléchissons. Je ne crois pas que le roi soit au courant de son départ. Il n’aurait pas pu cacher une chose aussi importante à ses ministres et nous en aurions été aussitôt informés. Ça doit être un coup de ces chiens du Conseil. Soit ils l’ont enlevée, soit ils ont réussi à la persuader de partir avec eux sans en parler à qui que ce soit. Je ne pense pas qu’ils la cachent en ville. Tous les greniers, caves et placards à balai seront fouillés d’ici au prochain coucher du soleil. A mon avis, ils vont essayer de l’emmener à Mara le plus vite possible.

– Alors ils sont partis vers le Nord.

Le chef du groupe resta un moment silencieux, songeur. Il repensait aux quatre cavaliers qui avaient quitté la route au pied de la colline quelques heures plus tôt. Il dit lentement :

– Sauf s’ils souhaitent prendre un bateau. En fait, je pense que nous savons exactement quelle direction ils ont prise. Ils ont décidé de contourner la ville et, si nous la traversons rapidement nous n’aurons probablement pas plus d’une heure de retard sur eux.

Il tourna bride et lança aussitôt son cheval au grand galop. Quelques minutes plus tard, les gardes virent cette fois quatre chevaux s’approcher des portes à toute vitesse. Bien qu’ils n’aient pas pour instruction de déranger les voyageurs, le comportement de ces cavaliers en pleine nuit était tout à fait répréhensible et ils tentèrent d’arrêter les quatre hommes avant qu’ils n’entrent dans la ville. Les cavaliers ne ralentirent pas l’allure et les gardes durent choisir entre tenir leur position et se faire piétiner ou bien dégager la route. Ils sautèrent hors de portée au dernier moment. Le temps de se remettre debout et de sortir leurs arbalètes, les cavaliers avaient disparu et l’écho des sabots de leurs chevaux sur les pavés de Larina s’estompait déjà. Les gardes, enfin revenus de leur surprise, se saisirent aussitôt de la cloche d’alarme.

Lorsque les cavaliers parvinrent à la porte Sud, ils la trouvèrent défendue par une rangée de gardes, l’épée au clair. Ils chargèrent, dégainant leurs propres épées, ralentissant à peine pour se frayer un chemin à travers les hommes du roi. En quelques secondes, ils étaient passés et se lançaient à la poursuite des fuyards.

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Thomas essayait de ne pas laisser sa frustration transparaître, mais chaque fois qu’il devait descendre de cheval pour ouvrir une porte ou une barrière, il sentait son anxiété monter d’un cran. Il pestait intérieurement contre Kalyë qui n’avait pas prévenu la princesse et contre le Conseil qui s’était encore décidé à agir au dernier moment. S’ils avaient seulement eu à se préoccuper des assassins et non de toute la garde royale, son travail aurait été quelque peu facilité.

Après deux heures passées à contourner la ville, ils revinrent sur la route, franchirent le pont qui permettait de passer sur la rive Est de l’Elinorë et purent enfin accélérer l’allure. Ils avancèrent rapidement, alternant des phases de trot et de galop pour ne pas fatiguer leurs montures. Lorsque la lune argentée, Gala’ar, disparut sur l’horizon, Thomas leur fit de nouveau quitter la route. Ils avancèrent jusqu’à être dissimulés aux regards par un léger vallonnement.

– Nous allons nous reposer un peu. Nous reprendrons la route dès l’aube.

Ils s’occupèrent des chevaux puis mangèrent un peu de pain avec du fromage. A sa grande surprise, la princesse s’aperçut qu’elle avait faim, malgré le repas copieux qu’elle avait pris le soir même au palais. A peine la dernière bouchée avalée, Kalyë et Martin s’étendirent et s’endormirent en quelques secondes.

– Comment peuvent-ils s’endormir aussi vite ?

– C’est une question d’habitude, lui répondit Thomas. Quand on mène notre genre de vie, on apprend à profiter de chaque moment de repos disponible. Vous devriez essayer de faire comme eux.

– Je ne pense pas que je pourrai dormir. Je suis bien trop énervée et j’ai trop de questions en tête pour trouver le sol accueillant. Et vous, vous ne profitez pas du moment disponible pour vous reposer ?

– Quelqu’un doit monter la garde. Et, si j’en juge par leurs ronflements sonores, ils ne se sentent pas particulièrement concernés…

– Puisque vous ne dormez pas et que je ne dors pas, peut-être pouvez-vous répondre à quelques questions ?

Thomas remua un peu, comme s’il cherchait à trouver une position plus confortable.

– Je ne suis pas très doué pour faire la conversation, Altesse. Vous devriez poser vos questions à Kalyë. Parler ne lui a jamais posé le moindre problème.

– Oui, mais elle dort. Et je ne pense pas qu’elle apprécierait que je la réveille juste pour satisfaire ma curiosité.

Thomas resta silencieux quelques instants et Ilyena commençait à se dire qu’elle ne tirerait rien de lui, lorsqu’il demanda :

– Que voulez-vous savoir exactement ?

Ilyena réfléchit un instant. Que voulait-elle savoir ? A dire vrai, elle avait tellement de questions qu’elle ne savait pas très bien par où commencer.

– Qui est Martin ?

Thomas la regarda, l’air surpris :

– On vous annonce que des personnes veulent vous tuer, que votre dame de compagnie n’a pas une goutte de sang noble dans les veines, des inconnus vous font quitter le palais en pleine nuit, sans vous dire où ils vous emmènent et vous me demandez qui est Martin ?

– Pour être honnête, c’est la question qui me paraissait la plus inoffensive parmi toutes celles que je me pose. Celle que j’avais le moins peur de poser.

Thomas soupira.

– Martin est quelqu’un de très doué avec une épée. Certainement le plus doué que je connaisse. Mais c’est un mercenaire. Il se vend au plus offrant, ce qui le rend encore plus dangereux.

Thomas n’ajouta plus rien et Ilyena comprit qu’elle devrait effectivement reposer la question à Kalyë si elle voulait en apprendre d’avantage.

– Bon alors, qui sont ces gens qui désirent ma mort ? Et qu’est-ce que le « Conseil » ?

– Les gens qui vous recherchent font partie d’une guilde d’assassins qui se fait appeler l’Ordre des Loups. Ce sont les meilleurs qu’on puisse trouver. Ce ne sont pas des mercenaires, ils ne sont pas à vendre. Ils tuent pour servir une idéologie. Celui qui les contrôle actuellement s’appelle Zar Dul. C’est un homme sans scrupule et assoiffé de pouvoir.

– Je n’ai jamais entendu parler de lui. Pourtant, je pensais connaître la plus grande partie des gens sans scrupule et avides de pouvoir du royaume.