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Vergès père, frères et fils

De
291 pages
Raymond, Jacques, Paul, Laurent et Pierre Vergès ont eu ou ont des vies déterminées, en partie, par leur origine réunionnaise et eux-mêmes, à des titres divers, ont joué des rôles importants dans la vie politique, sociale et culturelle de l'île. Ce livre retrace l'existence et le parcours de ces hommes sans chercher à soulever des polémiques mais en s'en tenant strictement à la vérité des faits.
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ROBERT CHAUDENSON

VERGÈS PÈRE, FRÈRES & FILS
Une saga réunionnaise

L 'HARMATTAN

@ L'Harmattan 2007 5-7 rue de l'École Polytechnique; Paris 5e www.librairieharmattan.com harmattan 1@wanadoo.fr diffusion.harmattan@wanadoo.fr ISBN: 978-2-296-03690-1 EAN : 9782296036901

SOMMAIRE

Introduction Avant-propos Chapitre premier Raymond Vergès : «Le roman d'un jeune homme pauvre » Chapitre deuxième Jacques et Paul. Frères siamois ou faux jumeaux? Chapitre troisième Francisque et/ou Croix de Lorraine? Chapitre quatrième Qui a créé le Parti Communiste à la Réunion? Chapitre cinquième « Qui a tué Alexis de Villeneuve? » Chapitre sixième Du PCF au PCR: l'émergence de la dynastie Vergès. Chapitre septième

7 13 23

33

51 69

79 97

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Et la culture créole dans tout cela? Chapitre huitième L'argent Chapitre neuvième « Les marrons » Chapitre dixième Complots et attentats Chapitre onzième « Liaisons dangereuses » ou « Petits arrangements entre amis » Chapitre douzième En forme de conclusion Références

131 153 181 211

269 289

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INTRODUCTION

La sagesse populaire affirme qu'on ne prête qu'aux riches. La famille Vergès paraît largement confirmer ce point de vue. Ses principaux membres, Raymond le père, Jacques et Paul ses deux fils (sans parler de Laurent et Pierre, les deux fils de Paul) ont fait l'objet de multiples rumeurs de toute nature, dont l'apparition est, il est vrai, favorisée par le caractère aventureux, voire mystérieux de certaines périodes de « leurs vies ». Personnages complexes, dans leurs attitudes comme dans leurs existences, tous trois ont suscité les attachements les plus passionnés comme les haines les plus violentes; leurs « légendes» se sont largement nourries des événements de

leurs vies, comme leurs vies se sont nourries de leurs orIgInes. Les cinquante premières années de la vie de Raymond Vergès sont un véritable roman: roman social d'abord; roman d'aventures ensuite; «success story» enfin. Comment tous ces épisodes ne susciteraient-ils pas des rumeurs, surtout quand ils se déroulent en terre lointaine (La France métropolitaine pour les Réunionnais puis l'Indochine) et qu'ils présentent des épisodes dramatiques (la mort prématurée de ses deux premières épouses conduira à l'imaginer en Barbe Bleue tropical !) ou rocambolesques (l'affaire des jumeaux, vrais ou faux) ? Si l'on y ajoute un certain parfum de secret (la francmaçonnerie) et un zeste de mystère (agent secret du Parti Communiste Français à la Réunion depuis une date indéterminée ?), on comprend facilement que les langues soient allées et aillent encore bon train. Ce qui fascine le plus dans cette saga Vergès tient toutefois à un aspect qui semble totalement méconnu des biographes classiques qui n'ont pas manqué pour les uns et les autres. En effet, la plupart des biographies ne concernent qu'un seul membre de la famille (Raymond, Jacques ou Paul) ou au maximum deux (Jacques et Paul). Or, l'aspect le plus original et le plus étrange consiste dans les effets d'échos qu'on note d'une génération et/ou d'une figure à l'autre, comme si certains comportements ou types de situations étaient, en quelque sorte, inscrits dans le patrimoine génétique familial. Tous les Vergès ont été victimes, dans leur enfance, d'un racisme, social ou ethnique, qui a engendré, chez eux; des comportements divers, mais aux origines communes. Raymond Vergès est un enfant pauvre, 8

quoique fils de pharmacien. A la fin du XIXe siècle (il naît en 1882), la Réunion ne se caractérise pas encore, comme la définira dans les années 70 un homme politique local, par ses deux industries, «l'industrie sucrière et l'industrie médicale ». On ne connaît alors, ni l'AMG (Assistance Médicale Gratuite), ni la CMU (Couverture Médicale Universelle) qui feront d'abord, puis assureront ensuite la fortune de cette industrie médicale. A son entrée au Lycée, que ne fréquentent guère alors que les enfants des classes les plus aisées, Raymond Vergès, boursier et interne, est donc l'objet d'un racisme social qu'exaspèrent encore sans doute ses remarquables succès scolaires. J'ai eu souvent l'occasion, entre 1965 et 1972 (date de sa mort), de converser avec Léonce Salez, homme politique et j oumaliste réunionnais, contemporain de R. Vergès (qui avait quatre ans de plus que lui). Il me disait qu'il avait été l'un des premiers hommes de couleur à entrer au Lycée de Saint-Denis. Dans les premiers mois de cette scolarité, me racontait-il, il était chaque matin attendu par un groupe d'élèves blancs qui crachaient sur lui quand il franchissait le porche de l'établissement! Sans qu'il en soit de même, Jacques et Paul Vergès, eurasiens donc «batar sinoi» (<< bâtards chinois» dans le créole local), ont probablement, sous des formes un peu différentes, souffert des mêmes préjugés. Ces traumatismes de l'enfance expliquent bien des aspects de leurs comportements respectifs ultérieurs, si différents qu'ils puissent paraître. Un autre thème commun de la saga Vergès est celui du «marronnage ». Dans le monde créole, les « marrons» sont les esclaves noirs qui fuient les plantations et se réfugient dans les bois. Quoiqu'on ne le sache guère, les premiers marrons de la Réunion (en 1674) furent, en fait, des Blancs, qui cherchaient à échapper à l'autorité de la Compagnie des Indes en faisant «les 9

quivis dans les montagnes» (le mot kivi paraît d'origine malgache). Jacques, Paul et Pierre Vergès auront tous, pour des raisons, dans des circonstances et dans des lieux différents, leur période de marronnage, pendant laquelle ils disparaissent mystérieusement, sans qu'on puisse savoir où ils sont allés et ce qu'ils ont fait. Autre lieu d'une rencontre extraordinaire que nul n'a jamais signalée me semble-t-il : le Palais de Justice de Lyon (les « Vingt-Quatre Colonnes» comme on dit dans l'idiome local, car sa façade s'orne en effet de 24 colonnes I). En juillet et août 1947, pour le meurtre d'Alexis de Villeneuve, un homme politique réunionnais assassiné en pleine rue, lors d'une réunion électorale, on y juge Paul Vergès, fils de Raymond. Exactement 40 ans plus tard, dans ce même palais de justice, l'avocat Jacques Vergès, frère jumeau de Paul, qui avait assisté au procès de son frère en 1947, y défend Klaus Barbie, « le boucher de Lyon », accusé de crime contre l'humanité. Se succèdent ainsi, dans la même salle, dans la même ville où, logiquement, rien ne les appelle ni l'un ni l'autre, les « jumeaux» Vergès, le premier en accusé dans un procès qui prend un tour politique et dont la figure dominante est assurément son père Raymond, le second, quarante ans plus tard, en avocat d'une cause que tout le monde juge indéfendable! Complots et attentats sont aussi un des lots communs de la famille, avec des «dosages» différents pour chacun d'entre eux. Ils se situeront dans tous les cas sauf un, du côté des victimes. Toutefois, le nombre même des machinations dont ils se déclarent l'objet conduit parfois à se demander s'il n'y a pas là un principe d'explication bien commode de certaines situations difficiles dans lesquelles ils ont pu se trouver engagés. 10

Les «liaisons dangereuses» constituent un autre thème, constant quoique souterrain, de cette saga. Raymond Vergès qui, en Indochine, à l'extrême fin des années 20, repère et fait pourchasser tout individu soupçonné de «bolchevisme », était-il, peut-être dès le début des années 30 et son retour à la Réunion, l'agent secret du Parti Communiste Français? Certaines de ses amitiés réunionnaises sont, de toute façon, un peu étonnantes, en particulier, avec des hommes comme Léonus Bénard ou, plus tard, Roger Payet, l'un et l'autre éminents représentants de la grande propriété et de l'oligarchie sucrière comme de la droite la plus classique. Roger Payet, Président du Conseil général des décennies durant, sera remplacé dans cette fonction, à sa mort, par son gendre, Pierre Lagourgue, issu du même milieu et relevant de la même mouvance politique. Les relations de P. Lagourgue avec Paul Vergès sont aussi étonnantes que celles de son beau-père avec R. Vergès. Toutefois, pour ce qui est des « liaisons dangereuses », aucun membre de la famille n'approche, même de très loin, Jacques Vergès dont l'éventail des relations va largement au delà des extrêmes. Il ne s'agit pas ici de ses activités proprement professionnelles; logiquement, un « mercenaire du droit» loue ses services à tous ceux qui ont les moyens de se les offrir (soit en espèces sonnantes, soit en espace médiatique), mais de relations plus personnelles. Tout cela suscite des échos et des rencontres amusantes au sein de la saga Vergès. Un seul exemple, anecdotique mais symbolique. Dans la panoplie bien fournie des décorations de Raymond Vergès figure, de façon assez inattendue, l'Etoile Noire du Bénin. Petite, mais nécessaire, leçon d'histoire et de géographie africaines. Une partie du Bénin historique est depuis Il

devenue le Togo et les deux Etats actuels du Bénin et du Togo se disputent la prestigieuse dénomination de Bénin. L'Etat du Bénin se l'est vu accorder lors des Indépendances, mais l'Université du Bénin est, paradoxalement, à Lomé, donc au Togo! On ne peut que s'amuser de constater que, comme son père autrefois, Jacques Vergès s'est vu attribuer, lui aussi, la grande décoration togolaise, l'Ordre du Mono, titre qu'il partage avec, entre autres, Charles Pasqua et Charles Debbasch, figures majeures de la «Françafrique» qu'on regarde comme néo-colonialiste. Si l'on ne sait pas trop pourquoi Raymond Vergès a reçu l'Etoile Noire du Bénin, on comprend en revanche très bien pourquoi feu le général Eyadéma a accordé cette distinction à son grand ami, Jacques Vergès, « l'anti-colonialiste » comme le définit K. Felissi (2005). Le principe même de la conduite de cet ouvrage, qui se veut rigoureux dans sa démarche, est qu'il ne retrace pas l'histoire de chacun des membres de la famille, mais plutôt celle de l'ensemble, dans sa continuité et ses relations internes. Le caractère fascinant de cette saga tient moins aux événements eux-mêmes, qui, pris en soi et isolément, ne sont, pour la plupart, ni extraordinaires ni même insolites, mais à leur succession comme aux échos ou aux décalages qui s'établissent entre eux, souvent à des décennies d'intervalle.

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AVANT-PROPOS

L'origine lointaine de ce livre se trouve, sans le moindre doute, dans le séjour de dix-huit ans que j'ai fait à la Réunion. Parti pour deux ans, en 1963, pour y faire mon service militaire, j'y étais affecté, comme enseignant, dans une université en voie de création dans la dépendance de l'Université d'Aix-Marseille. Elle sera officiellement créée en 1965 et implantée Rue de la Victoire, dans l'ancienne maternité. Signe du destin que je n'ai pas compris alors, ce bâtiment avait servi de résidence à Raymond Vergès. Il y habitait même, en 1946, au moment de l'assassinat d'Alexis de Villeneuve, qui s'est produit, cette même année, sous les fenêtres mêmes du bureau que j'ai occupé de 1972 à 1977, alors que j'étais président de l'Université. Venu pour deux ans dans l'île, j'y ai séjourné dixhuit ans dans la mesure où j'y ai préparé ma thèse d'Etat sur le créole réunionnais. Mon travail ayant porté surtout sur les aspects lexicologiques (étude de la formation du lexique créole local), je me suis intéressé, par la force des choses, à la vie réunionnaise dans tous ses aspects,

historiques et contemporains. C'est ce qui m'a conduit, au moment de mon retour en métropole, à diriger l'élaboration et la rédaction d'une Encyclopédie de la Réunion (en dix volumes), dont la parution a commencé en 1980. J'en ai rédigé moi-même une partie dont, en particulier, le premier tome, sur l'histoire de la Réunion qui devait définir, du même coup, l'esprit et le format de la collection. L'histoire réunionnaise ne m'est donc pas tout à fait étrangère et j'ai beaucoup fréquenté les Archives départementales à l'heureuse époque où les documents y étaient encore en accès direct.. J'ai signalé en commençant que cet ouvrage se veut rigoureux dans sa démarche d'enquête comme de narration. Les sources de ce livre sont donc multiples et diverses. Durant toutes ces années et après mon retour en métropole, j'ai accumulé, ici ou là, des notes et des remarques sur la famille Vergès, sans savoir exactement ce que j'allais en faire. Les sources que je mentionnerai et parfois critiquerai ci-dessous sont des ouvrages qui portent spécifiquement sur l'un ou l'autre des personnages de cette saga. Je n'examinerai pas dans le même détail les travaux généraux d'historiens « professionnels» qui seront cités dans la suite (Yvan Combeau, Prosper Eve, Hubert Gerbeau, Michel Robert, Marcel Leguen, etc.). Quelques ouvrages qui concernent spécifiquement l'un ou l'autre membre de la famille méritent, au départ, une mention particulière. Je laisserai largement de côté le livre d'Eugène Rousse (Qui a tué Alexis de Villeneuve?, 2000), qui constitue la version proposée par le Parti Communiste Réunionnais pour l'assassinat d'Alexis de Villeneuve, de même que la brochure de D. Lallemand sur l'affaire Pierre Vergès. Ce sont là des ouvrages de commande qu'on ne 14

peut sans doute ignorer, mais dont on ne peut attendre ni objectivité, ni esprit critique et qui reprennent, l'un et l'autre, la version de ces deux affaires telle qu'elle a été exposée auparavant, à de multiples reprises, dans les pages dujoumal communiste local, Témoignages. Chantal Lauvemier, « Ban-bai» Raymond Vergès, 18821957,1994. Ce mémoire de maîtrise d'histoire (1992) sur la vie de Raymond Vergès est paru sous le titre «Ban-bai» Raymond Vergès, 1882-1957. Publiée en 1994 à compte d'auteur et sans nom d'éditeur, cette étude est souvent d'une grande précision, mais, comme on le verra, la présentation de certains faits témoigne d'une grande prudence qui rend nécessaire une lecture critique, en particulier sur les questions « sensibles ». Il ne s'agit pas de mettre quiconque en accusation, mais on ne peut, dans un travail historique, dissimuler ou gauchir la vérité des faits, fût-ce pour ne pas fâcher les personnes évoquées ou leurs descendants. Thierry Jean-Pierre, Vergès et Vergès. De l'autre côté du miroir. 2000. Les livres de Lauvemier et de T. Jean-Pierre témoignent l'un et l'autre, chacun à leur façon, d'une volonté forte de ne pas déplaire à la famille Vergès. On comprend mieux cette complaisance chez la première. Rédigeant un travail universitaire (un mémoire de maîtrise), elle se sent liée par l'accueil que lui a réservé la famille. Dans le cas de Thierry Jean-Pierre, qui choisit librement de s'entretenir avec Jacques et Paul Vergès, les choses sont moins claires. On se demande pourquoi cet ancien magistrat passé à la politique, dans une mouvance qui n'est guère celle des Vergès, car ce député européen, récemment décédé, était un proche d'Alain Madelin!) 15

s'est mis en tête d'écrire pareil ouvrage en se liant les mains, au départ, par son choix de ne déplaire en rien à ses personnages. A l'entendre, tout le monde lui aurait déconseillé de le faire 2000 : 9) et peut-être aurait-il dû, en effet, suivre ces conseils. Certes, il était lui aussi d'origine réunionnaise (son père enseignait encore les mathématiques au Lycée Leconte de Lisle à l'époque où j'étais moi-même à la Réunion), mais c'est là une piètre raison d'entreprendre un tel ouvrage. Ses relations avec Jacques Vergès datent de 1992 ; il le rencontre à l'occasion d'une « conférence sur la justice, (organisée à l'université de la Réunion) par une association culturelle réunionnaise». (2000 : Il). Il voit également Paul en cette circonstance. Tous sympathisent et ils se reverront. Le livre est-il propre, comme semble le craindre T. Jean- Pierre, « à compromettre une amitié» ? On en doute à le lire, tant l'auteur se montre attentif à y ménager ses interlocuteurs. L'auteur prévoit: « Certains y verront une hagiographie, d'autres un aimable pamphlet. Il n'est ni l'un ni l'autre. » (2000 : 9). Un pamphlet peut-il être «aimable»? J'en doute un peu; en tout cas, l'ouvrage est incontestablement plus proche de l'hagiographie que du pamphlet, fût-il aimable. Un peu par hasard je suis tombé sur un article de Jeune Afrique qui évoque les relations entre J. Vergès et T. Jean-Pierre. Le plus simple est de le citer avant d'en examiner le détail. « Dans les semaines à venir, Henri Konan Bedie va en effet devoir affronter un tout autre problème: les développements peut-être dévastateurs de l'opération « mains propres» déclenchée à Abidjan par Robert Guei. Au cours de la semaine du 10 janvier [2000], l'avocat Jacques Vergès et l'ex-« petit juge »français Thierry JeanPierre se sont en effet rendus dans la capitale ivoirienne, 16

où ils ont été reçus par le Président et par une demidouzaine de ministres. Vergès est, on le sait, le défenseur d'Alassane Ouattara et Jean-Pierre, député européen, proche d'Alain Madelin, est membre de la Commission de contrôle budgétaire du parlement de Strasbourg, intéressée au premier chef par le scandale du détournement, il y a un an, des fonds communautaires alloués à la Côte d'Ivoire [18 milliards de francs CFA]. Originaires de la Réunion, tous deux sont amis, et Jean-Pierre prépare même un livre sur. . .Vergès. Aussi lorsque le second propose au premier de l'accompagner, l'hésitation est de courte durée. » (F. Soudan, 26 février 2000). Je passe sur l'effet comique de ce texte, cinq ans après sa rédaction, et alors que les évolutions politiques ivoiriennes ont été bien différentes de ce que l'auteur de cet article prédisait! Mon propos n'est pas là et bien des eaux ont coulé dans les lagunes ivoiriennes! En janvier 2000, le livre en question ne devait plus être «en préparation », mais plutôt sous presse car il est sorti en cette même année 2000. Le plus étonnant de tout est que, sauf erreur du journaliste, T. Jean-Pierre fait ce voyage à l'invitation de J. Vergès et, en quelque sorte, pour lui tenir compagnie, l'Union Européenne se désintéressant totalement, semble-t-il, du sort fait à ses 18 milliards de francs CFA! En tout cas, on voit confirmé que Jacques et Thierry sont amis; cette circonstance explique sans doute la grande indulgence du second pour le premier, mais elle ne facilite pas toujours l'établissement de la vérité, comme on le verra dans la suite. T. Jean-Pierre non seulement se plie aux conditions posées par les deux frères (il évite de s'attarder sur les sujets qui leur déplaisent), mais il se range souvent, avec complaisance, aux points de vue 17

qu~ils lui imposent, même quand ils sont à l'évidence discutables ou même indéfendables. Jacques Givet, Le cas Vergès (Lieu commun, 1986) Ce livre concerne de façon exclusive Jacques Vergès. Il y a sans doute là l'ouvrage le plus pénétrant (et aussi le mieux écrit, ce qui ne gâte rien). Cela tient, pour une part, à la personnalité et à la vie de son auteur qui est mort en 2004. Jacques Givet, nom de plume de Jacques Vichniac, était né à Moscou en 1917, entre les deux Révolutions de février et d'octobre. Juif et résistant, il est arrêté par la Gestapo à Lyon, en juin 1944, « sous le règne de Barbie» (1986 : 113). Il dût alors son salut à ce que la première de ces qualités échappa à ses bourreaux au profit de la seconde (1986 : 97). Il a eu la chance de pouvoir s'évader du train qui le conduisait en Allemagne.. Dans la suite, il est le défenseur de toutes les causes qu'il pense justes, du FLN aux Kurdes, se sentant solidaire de tous les opprimés. C'est lors des « événements» d'Algérie qu'il fait la connaissance de J. Vergès qu'il accueille chez lui en Suisse, comme il accueillera ensuite Ben Barka et tentera d'impossibles compromis entre Palestiniens et Israéliens. On pressent déjà que l'amitié de J. Givet (ou plutôt Vichniac car c'est de l'homme et non du journaliste qu'il s'agit) n'a pu résister aux prises de position de J. Vergès en faveur des Palestiniens et surtout à ce qui a précédé le procès Barbie (le livre en cause ici est de 1986). L'ouvrage de J. Givet porte donc essentiellement sur la question de l'antisémitisme de J. Vergès et nous y reviendrons le moment venu, en particulier à propos de François. Genoud, l'une de ces amitiés étranges de J. Vergès. 18

Bernard Violet, Vergès, le maître de l'ombre, 2000. L'ouvrage de B. Violet fait preuve d'une indépendance bien plus grande que ceux de C. Lauvemier et T. Jean-Pierre. Hélas, il contient de nombreuses et inexplicables erreurs de détail (parfois sans importance et souvent incompréhensibles, comme celle sur le nom de famille de la première femme de R. Vergès). Elles ont l'inconvénient majeur de permettre à Jacques Vergès de discréditer l'information générale du livre qui est, par ailleurs, assez bonne. Ainsi, dans les entretiens avec T. Jean-Pierre, sur la base de ces erreurs de détails, J. Vergès a-t-il beau jeu de se livrer à une exécution sommaire de Violet: « Ecoutez, je vous propose de parler, une bonne fois pour toutes du livre de Violet, de manière à ne plus y revenir. Son ouvrage est bourré de contre-vérités. Contrairement à ce qu'il affume, le pater [Raymond Vergès] n'a jamais été polytechnicien. De même notre père n'est pas revenu riche d'Indochine. » (2000 : 29). Le premier point est incontestable, le second plus incertain (il résulte, chez Violet, du témoignage de la fille de R. Vergès, Simone, et nous y reviendrons). Ce qui est étonnant est que Jacques Vergès cite ensuite des exemples un peu incongrus (l'âge auquel il a eu lui-même de l'asthme, ce que Violet attribue à la mort de sa mère, alors qu'il prétend que c'est plus tard, ou les sarcasmes que Jacques aurait adressés à Paul dans leur enfance). La stratégie de l'avocat est classique, mais la ficelle un peu grosse. En effet, ces points sont aussi incertains que subalternes, alors que le livre de Violet contient bien d'autres erreurs à la fois plus criantes, plus importantes et moins contestables. Pour n'en prendre qu'une, majeure et que Jacques Vergès ne peut pas ne pas remarquer. Les deux frères Vergès ne sont nullement partis de l'île sur le « Léopard », le navire de guerre français qui venait de 19

libérer la Réunion du gouvernement pétainiste (Violet, 2000 : 57). Jacques et Paul sont, en fait partis, plusieurs semaines après, sur un vieux remorqueur poussif. Ils le savent mieux que quiconque, mais c'est assurément moins glorieux; Jacques Vergès préfère donc cette version flatteuse des faits, même si, assurément, ilIa sait fausse! Philippe Karim Felissi, Jacques Vergès l'anticolonialiste, 2005. Cet ouvrage d'entretiens avec J. Vergès est largement hagiographique; il est néanmoins intéressant par l'étendue même des propos de J. Vergès qui, à force de raconter son histoire, s'y perd parfois un peu. De toute façon, cet ouvrage concerne essentiellement la période algérienne de la vie de l'avocat. Bien entendu, figurent dans mes sources, les multiples ouvrages de Jacques Vergès ainsi que bon nombre de ses déclarations, interviews, etc. Sa plume est des plus fécondes, ce qui sans doute ne lui laisse pas toujours le temps et le loisir de confronter ses plus récents écrits à ses textes antérieurs. La confrontation de ses propres écrits rend parfois intéressante la critique interne. Il en est de même pour ses prestations dans les médias dont il est très friand, tant pour la promotion de ses oeuvres que pour sa publicité professionnelle. Mon but n'est nullement ici de faire, comme on pourrait le craindre, une histoire scandaleuse de la famille. Les fondements de mon approche sont rigoureusement scientifiques et cette étude se veut strictement historique, même si elle prend parfois volontairement en compte les traditions orales qui, faut-il le rappeler, sont une source légitime de l'historien. De ce fait, elle n'est nullement « autorisée », comme on dit aujourd'hui. 20

Il m'arrivera, ici ou là, d'évoquer les traditions locales ou les rumeurs publiques. Dans le créole réunionnais, on les nomme, traditionnellement, gazet perkal ou gazet sifon blé (car les esclaves étaient vêtus d'une toile bleue nommée localement perkal) ou, de façon plus moderne, ladilafé « il a dit, il a fait). Ces éléments seront toujours signalés comme tels dans le texte par l'usage de l'italique et d'un corps réduit: ils apparaissent dans une histoire locale orale qui, aujourd'hui, a acquis sa légitimité. On ne peut les occulter quand il s'agit de personnages publics, dont la « légende» est bien entendu un élément du statut. Il en sera de même pour des passages du texte qui visent à éclairer cette saga familiale par des références à des éléments de l'histoire, de la culture ou de la société réunionnaises: ils ne paraissent pas toujours directement liés à l'histoire même de la famille, mais ils me semblent en éclairer ou en expliquer des aspects spécifiques. Ces passages du texte seront également présentés en italiques et en corps réduit. On verra, à partir d'exemples concrets abordés ici ou là, comment, par la critique et la confrontation systématiques de toutes ces sources, on peut tout de même essayer de serrer la vérité d'un peu plus près. Au fond, la floraison même des ouvrages sur les divers membres de la famille m'a, d'une certaine façon, conduit à entreprendre la rédaction de ce livre dont la matière m'était déjà largement familière.

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Chapitre premier

Raymond Vergès : «Le roman d'un jeune homme pauvre »

L'un des derniers livres de Jacques Vergès s'intitule joliment J'ai plus de souvenirs que si j'avais mille ans (La Table ronde, 1998). Les mémoires de Raymond Vergès, son père, auraient pu, plus modestement, s'intituler, s'il les avait écrits, « J'ai plus de souvenirs que si j'avais cent ans ». Si l'on cherche une référence littéraire (ce que je m'amuserai à faire, ici ou là), on peut donner au récit de l'entrée dans la vie de R. Vergès le titre du célèbre livre d'Octave Feuillet, Le roman d'unjeune homme pauvre. Moins agitée ou tumultueuse et moins riche en arrière-plans politiques et en zones d'ombre ou de mystère que celles de ses fils Jacques et Paul, la vie de Raymond Vergès, dans ses débuts surtout, sort néanmoins de l'ordinaire. Comme son patronyme l'indique, la famille Vergès (à l'origine Barges) est originaire du Sud-Ouest de la France. Le premier Vergès à venir dans l'Océan Indien est Raimond Vergès, sous-lieutenant dans le Bataillon de

Cipayes de l'Inde qui, en 1837, séjourne à l'lIe Bourbon où naît son fils Alcibiade Brutus. En 1840, R. Vergès est nommé gouverneur de l'lIe de Sainte-Marie (sur la côte Est de Madagascar) et il demeurera dans cette fonction jusqu'à 1850. L'un de ses fils, Adolphe, installé à la Réunion, y fera souche après son mariage, en 1855, avec Marie Hermelinde Millon des Marquets. Le 15 août 1882, rue de Paris, à Saint-Denis de la Réunion, naît Marie, Louis, Adolphe, Raymond Vergès. Son père, pharmacien de profession à une époque où n'existent encore ni la Sécurité sociale, ni l'Assistance Médicale Gratuite, ni la Couverture Médicale Universelle, tente à Tamatave une périlleuse aventure coloniale et pharmaceutique. R. Vergès vient au monde au moment même où s'opère le début de la colonisation française à Madagascar. La Réunion joue, dans cette affaire, un rôle majeur pour plusieurs raisons. Des liens anciens entre les deux îles se sont établis dès le XVIIIe siècle, car la plupart des Européens qui se sont installés sur la côte Est de la Grande-lIe sont des «Créoles» des Mascareignes. La famille Vergès elle-même illustre cette tradition, comme on vient de le voir. De ce fait, quand, dans les années 1880, s'installe une crise économique grave, bien des Réunionnais pensent que Madagascar, en devenant une colonie de la colonie, pourra fournir non seulement « vivres» et main-d'œuvre à la Réunion, mais aussi des débouchés, assurant ainsi une prospérité que l'île est en train de perdre. Le projet de conquête de Madagascar est d'ailleurs largement mis au point et soutenu par François de Mahy, qui, d'abord député de la Réunion, devient ensuite ministre de la marine et des colonies. 24

Le père de Raymond tente donc l'aventure professionnelle à Tamatave (Madagascar). Elle est risquée, tant sur le plan économique que sanitaire. La mère de R. Vergès y trouve la mort et le père doit renvoyer son fils âgé de cinq ans à sa mère Hermelinde et à sa sœur Marie, qui vivent, à la Réunion, non loin de Saint-Denis, dans les « hauts» de Saint-François. L'équipée malgache tournera encore plus mal dans la suite, comme on pouvait le prévoir; le malheureux pharmacien, de retour à SaintDenis se retrouvera en 1900, faute de mieux, commis aux écritures à la prison de Saint Denis. A onze ans, en 1893, R. Vergès entre, comme interne boursier, au Petit Lycée, avec sur la tête, comme tout le monde, le casque colonial, sans lequel, chacun savait bien alors, on ne pouvait espérer résister au soleil tropical!
Le casque colonial
Cet objet, devenu le symbole dérisoire et ridicule de la colonisation elle-même, fut pourtant une coiffure des plus communes,. elle est encore d'un usage totalement généralisé, pour ne pas dire obligatoire, dans la première moitié du ITe siècle. Tous ceux qui avaient les moyens d'en acquérir un le portaient, adultes et enfants. Il y a, dans le livre de T. JeanPierre, une photo très amusante d'une manifestation qui, à en juger par le fragment de banderole visible à l'arrière-plan (<<UNION, DEPARTEMENT FRAN »), doit dater des environs de 1945-46. Au centre, les deux députés (ou futurs députés, selon la date exacte de la photo) à l'Assemblée constituante, Raymond Vergès et Léon de Lépervanche ,. Raymond Vergès est encadré par ses deux fils Jacques et Paul. Les deux enfants ont sur la tête leur casque colonial,. les deux hommes politiques se sont déco1!Verts, mais ils ont l'un et l'autre le casque à la main. La plupart des hommes qui figurent sur la photo ont aussi, à la

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main ou sur la tête, ce couvre-chef Seuls deux hommes (qui portent, en outre, des costumes gris et non la tenue « coloniale» blanche) dérogent à cette règle et ont des feutres (sur la tête pour l'un, à la main pour l'autre). Les enfants porteront le casque colonial pour aller en classe jusque dans les années 50. A partir des années 60, on ne verra plus guère que des bonnes sœurs pour faire encore usage de ce couvre-chef

Raymond Vergès est un brillant élève qui rafle tous les prix. Pauvre, il ne rêve que de richesse; selon C. Lauvemier (1994: 35), «ses discours commençaient presque toujours ainsi: «Quand je serai riche... ». ». Reconnaissons toutefois qu'il rêve surtout alors de « développement durable» pour son île natale. Selon cette même biographe, Jules Verne, Robespierre et Leconte de Lisle occupent les premières places dans son panthéon personnel. Au terme de brillantes études, il obtient non seulement son baccalauréat, mais le prix d'excellence et huit premiers prix. Outre ces distinctions flatteuses, et c'est là le plus important, il se voit accorder, pour cinq ans, la Bourse du Conseil général, qui lui pennet de continuer en France des études que sa famille est bien entendu hors d'état de financer. Faute de pouvoir préparer l'Ecole Navale (il a une mauvaise vue), il se rabat sur Polytechnique et part pour la France le 31 août 1901. Il ne passera pas le concours de Polytechnique et y entrera moins encore. On ne s'explique donc pas cette erreur de B. Violet (2000: 19) que J. Vergès (T. Jean-Pierre, 2000: 29) ne manque pas de souligner avec gourmandise pour tenter de jeter le discrédit sur l'ensemble du livre. En effet, une erreur administrative fait que le montant de la bourse n'ayant pas été intégralement versé au Lycée Saint-Louis où il est entré et sa famille étant hors d'état de compléter la somme 26

requise, il doit abandonner le lycée et la classe préparatoire aux concours des grandes écoles dès le printemps 1902. On voit déjà se dessiner chez R. Vergès une ténacité dans la revendication qu'on retrouvera durant toute sa vie et qui s'incarnera sans doute, avec un bonheur particulier, dans son activité syndicale. Victime innocente de l'incurie de l'administration coloniale (on ne verse que 1300 francs au lieu des 2000 prévus), il écrit au Conseil général une lettre habile, faisant valoir son désir de « retourner au pays avec une position»; il sollicite son député, L. Brunet, son ancien professeur de mathématiques et obtient, pour finir, le rétablissement de sa bourse, mais au taux réduit de 1500 francs (ses multiples démarches ne lui auront fait gagner que 200 francs somme toute f). Contraint de renoncer aux grandes écoles, R. Vergès s'inscrit donc à la faculté des sciences; il y prépare et y obtient une licence de sciences, en dépit d'une interruption en 1903-4 pour cause de service militaire. Il souhaiterait poursuivre jusqu'au doctorat. Ses requêtes, cette fois, demeurent vaines et le Conseil général ne prolonge pas sa bourse. Il envisage alors une autre formation, en agronomie tropicale, et, dans ce but, entame de nouvelles démarches, auprès du ministère des colonies cette fois. Son âge ne plaide pas en sa faveur (il a déjà 24 ans!); il reçoit néanmoins une demi-bourse et entre alors à l'Ecole Nationale Supérieure d'Agronomie Tropicale qui vient d'être créée. Au terme de l'année d'études (1906-7), classé premier sur 18, il obtient le titre d'ingénieur en agronomie tropicale. Agé désormais de 25 ans, il lui faut envisager la 27

vie active. Il sollicite à cette fin l'appui du directeur de l'ENSAT qui l'introduit auprès du responsable du Comité du commerce et de l'industrie de l'Indochine. Tout cela le conduit, de façon inattendue, à se voir proposer par Peugeot un poste en Colombie, mais cet emploi ne peut être occupé que par un célibataire. Or R. Vergès envisage le mariage avec Jeanne, Camille, Adélaïde Daniel. Comme tout bon jeune homme pauvre de roman, Raymond s'est épris d'une jolie Parisienne, de bonne famille et naturellement riche (elle appartient à une famille de filateurs du Nord). Il l'a rencontrée à la Sorbonne où elle faisait des études de lettres. Bien entendu, la famille Daniel voit la chose du plus mauvais œil; le garçon est sans fortune et même sans situation. En outre, il est originaire d'une île lointaine et, s'il est fort heureusement blanc (le terme « créole» a dû susciter bien des inquiétudes), on peut douter qu'il soit français, quoiqu'il produise des documents d'état civil qui plaident en faveur de cette hypothèse. Malgré l'opposition des siens, en 1908, Jeanne épouse Raymond après avoir adressé à ses parents, par voie d'huissier, les sommations d'usage (B. Violet, 2000: 20). Le père de la mariée assiste, caché, au mariage; la mère restera définitivement brouillée avec sa fille. Le roman d'un jeune homme pauvre continue selon les errements habituels! R. Vergès, qui, comme on l'a vu, a toujours su, avec adresse, solliciter l'appui de ses compatriotes réunionnais en place, obtient, grâce au sénateur Crépin, un engagement de trois ans (avec résidence à Che-KiaTchoung) dans une société française qui construit des chemins de fer en Chine. Raymond Vergès et son épouse Jeanne vont donc 28

gagner la Chine en train (fonction oblige f). 9300 kilomètres et un mois et demi à bord du Transsibérien (dont quinze jours à Moscou où le train est bloqué par les neiges I), puis par les lignes chinoises! Belle initiation à son futur emploi, au chemin de fer comme à l'Asie! Le couple passera quatre ans en Chine, mais la période n'est pas des plus faciles, puisqu'en octobre 1911 y commence la révolution qui conduit, l'année suivante, à l'instauration de la république. De retour à Paris, Raymond Vergès engage une quatrième conversion professionnelle en s'inscrivant, dès novembre 1912, à la faculté de médecine! La guerre éclate; le 2 août 1914, il est mobilisé dans l'infanterie. Nul besoin, comme le fait le site «mi-aime-a-ou. com» (site qui évoque les Réunionnais illustres) d'en faire un «engagé volontaire », car la carrière militaire de R. Vergès se passe aisément de ce genre d'embellissement. Blessé dès septembre 1914 dans la Meuse, il est évacué vers Coëtquidam; en 1915, il est nommé médecin auxiliaire, comme sergent, en raison de sa nouvelle orientation professionnelle. De retour au front, il est blessé à plusieurs reprises; décoré et cité, il est en mars 1917 versé dans le service auxiliaire et évacué sur Rennes où, la guerre terminée, il achèvera ses études de médecine. Démobilisé en juin 1919, il soutient, en août 1919, à Toulouse, sa thèse pour laquelle il obtient une mention « assez bien », aussi modeste qu'inattendue, vu la série de ses brillants succès universitaires antérieurs. 1919. Le «Roman d'un jeune homlne pauvre» s'achève; R. Vergès a maintenant trente-huit ans; il s'est enfm trouvé un métier (le troisième sera le bon ou presque...) ; le voilà marié et père de famille (Jean est né en 1913, Simone en 1916); il est démobilisé après une 29

guerre glorieuse qu'il finit couvert de médailles. Il a été confronté aux grandes épreuves du début du XXe siècle, les unes sociales (la Révolution en Chine), les autres militaires (la Grande Guerre). Quelle voie va-t-il finalement choisir? Celle, qui semble paisible et toute tracée, d'un petit médecin dans une petite ville de l'Anjou (Rochefort-sur-Loire, où il ouvre un cabinet, tout en résidant à Paris) ou celle, plus incertaine, d'un nouveau départ pour l'étranger, avec d'autres activités professionnelles que lui permettent la multiplicité et la diversité de ses formations et de ses expériences? Une fois encore, le goût de l'aventure et de l'exotisme va l'emporter. Selon C. Lauvemier, en 1912, Jeanne Vergès, en quittant la Chine, avait dit à son mari « On te nommerait roi dans ce pays de sauvages que tu refuserais. J'entends n'y plus aller jamais» (1994 : 64). La pauvre devait avoir un mari bien convaincant, puisque, dès octobre 1920, la famille Vergès s'embarque pour Shangaï, où Raymond est nommé professeur à l'Institut FrancoChinois d'Industrie et de Commerce, à charge pour lui d'y enseigner I'hygiène, la géologie et la géométrie, tout en assurant par ailleurs des visites et consultations médicales. Cet emploi du temps est un peu étrange, mais la diversité de ses compétences lui permet d'y faire face sans difficulté. Les problèmes se situent ailleurs; en effet, son recrutement s'est fait sur des bases essentiellement verbales et l'établissement d'un contrat de travail précis s'avère difficile dans un climat de discorde entre direction et enseignants. Dans ces circonstances, on retrouve chez R. Vergès la pugnacité qu'il montrera, toute sa vie durant, dans les conflits administratifs. Leader syndical avant la lettre, il prend la tête de la contestation, élabore les revendications, 30

écrit des lettres, rédige des contre-propositions. Le conflit se règle, non sans peine, mais il laisse des traces telles que, sur les conseils du consul, R. Vergès demande un emploi de médecin dans l'assistance médicale en Indochine. Fin 1921, il accepte de devenir médecin-chef de l'hôpital de Savannakhet, au Bas-Laos et rejoint son poste en janvier 1922. Le «jeune homme pauvre» fonctionnaire colonial. est désormais un haut-

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