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Viêt-Nam: La tragédie indochinoise

De
257 pages
Ce texte, écrit en 1931 par Louis Roubaud, fut publié à l'heure du consensus colonial des "années de Vincennes". Modèle du genre du reportage qui intègre l'urgence du politique à l'émotion du crime, il est à la fois un récit de voyage, un reportage critique sur la misère de la population du Viêt Nam et la revendication des colonisés de l'Indochine française, mais aussi une enquête sur les mouvements anticoloniaux et leur répression.
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VIET NAM

COLLECTION AUTREMENT MÊMES conçue et dirigée par Roger Little
Professeur émérite de Trinity College Dublin, Chevalier dans l’ordre national du mérite, Prix de l’Académie française, Grand Prix de la Francophonie en Irlande etc.

Cette collection présente en réédition des textes introuvables en dehors des bibliothèques spécialisées, tombés dans le domaine public et qui traitent, dans des écrits de tous genres normalement rédigés par un écrivain blanc, des Noirs ou, plus généralement, de l’Autre. Exceptionnellement, avec le gracieux accord des ayants droit, elle accueille des textes protégés par copyright, voire inédits. Des textes étrangers traduits en français ne sont évidemment pas exclus. Il s’agit donc de mettre à la disposition du public un volet plutôt négligé du discours postcolonial (au sens large de ce terme : celui qui recouvre la période depuis l’installation des établissements d’outre-mer). Le choix des textes se fait d’abord selon les qualités intrinsèques et historiques de l’ouvrage, mais tient compte aussi de l’importance à lui accorder dans la perspective contemporaine. Chaque volume est présenté par un spécialiste qui, tout en privilégiant une optique libérale, met en valeur l’intérêt historique, sociologique, psychologique et littéraire du texte.

« Tout se passe dedans, les autres, c’est notre dedans extérieur, les autres, c’est la prolongation de notre intérieur.» Sony Labou Tansi

Titres parus et en préparation : voir en fin de volume

Louis Roubaud

VIET NAM
la tragédie indochinoise
suivi d’autres écrits sur le colonialisme

Présentation d’Emmanuelle Radar

L’HARMATTAN

En couverture : Photo de Louis Roubaud à sa table de travail, publiée dans Frédéric Lefèvre, « Une heure avec Louis Roubaud reporter et romancier : de Viet Nam à Christiane de Saïgon », Les Nouvelles littéraires, 520 (1 octobre 1932), p. 1.

© L’Harmattan, 2010 5-7, rue de l’École-Polytechnique, 75005 Paris http://www.librairieharmattan.com diffusion.harmattan@wanadoo.fr harmattan1@wanadoo.fr ISBN : 978-2-296-12069-3 EAN : 9782296120693

INTRODUCTION par Emmanuelle Radar

Écrits récents d’Emmanuelle Radar « La (non)représentation d’Angkor, indice de (dés)illusion coloniale », Cahiers de la SIELEC, 6 : Le Désenchantement colonial, éd. Jean-François Durand, Jean-Marie Seillan et Jean Sévry, Paris : Kailash, 2010, p. 399-424 « Oorlog en kolonie : Roland Dorgelès en de Franse protestliteratuur », Armada, 52 : Bloed en rozen. De literaire verbeelding van de Groote Oorlog (2008), p. 81-91 « L’“inceste patriphore”, ou la relation fille-père dans La Favorite de dix ans de Makhali-Phāl », in Les Relations familiales dans les littératures françaises et francophones des XXe et XXIe siècles, éd. Murielle Lucie Clément et Sabine van Wesemael, Paris : L’Harmattan, 2008, p. 27-37 « La Voie royale : spectacle et hors-champ de l’aventure coloniale », Revue André Malraux Review, 35 : Malraux et les valeurs spirituelles du XXIe siècle (2008), p. 48-67 « Indochina », in Imagology : A Handbook on the Literary Representation of National Characters, éd. Manfred Beller et Joep Leerssen, Amsterdam, Rodopi, 2007, p. 183-186 « Le Coup de lune : un “anticolonialisme” féminin », Traces [Liège, Centre d’Études Georges Simenon], 16 : Georges Simenon et l’Afrique. Des reportages sur l’Afrique à la recherche d’un nouvel humanisme (2005), p. 45-62 En collaboration avec Ieme van der Poel, « Het Menschelijk tekort van André Malraux », Armada, 41 : Honderd jaar Wereldbibliotheek. 1905-2005 (2005), p. 62-72

INTRODUCTION « Viet Nam ! Viet Nam ! Viet Nam ! » ; c’est par ces cris poignants poussés à deux pas de la guillotine coloniale, que le grand reporter Louis Roubaud commence le récit de son enquête Viet Nam : la tragédie indochinoise (1931)1. C’était le 17 juin 1930, à Yen Bay, une des garnisons françaises du Nord de l’actuel Viêt Nam. Louis Roubaud y était ; il a assisté aux exécutions capitales de treize colonisés qui avaient osé porter les armes contre les Français ; « treize fois [il] entendi[t] ce cri » que jamais il n’oubliera (p. 3 cidessous). Ce « Viet Nam ! » est d’autant plus choquant qu’il fut proféré en guise d’ultime revendication anticoloniale ; il témoigne d’une page tragique de l’histoire de l’Indochine française. Si le journaliste s’est trouvé à Yen Bay en juin 1930, c’est parce que les événements des 9 et 10 février 1930 – des mutineries de plusieurs garnisons françaises dont Yen Bay, des bombes lancées à Hanoï dans des lieux du pouvoir colonial – ne donnèrent lieu qu’à de « courte[s] dépêche[s] » ou à des « câblogrammes assez laconiques » et que les causes officiellement invoquées, les « mécontentements locaux » et la « propagande communiste », ne pouvaient le convaincre (p. 7). Le manque d’attention des officiels, de la presse et de l’opinion publique est justement ce qui incite le journaliste à « aller recueillir sur place quelques informations sur la situation politique de [la …] colonie asiatique » (p. 8).
1

Paris : Valois, 15 janv. 1931. La librairie Valois se spécialisait dans les « grandes enquêtes sur les pays en transformation économique et sociale, dépassant le reportage et prenant le caractère de véritables explorations sociales ». Cf. Andrée Viollis, Tourmente sur l’Afghanistan, Paris : Valois, 1930, quatrième de couverture.

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Ce qu’il y découvre, et qu’il dévoile à ses lecteurs, c’est tout d’abord la misère du peuple : « dans les usines et […] les champs. […] [Il a] trouvé devant [lui] le visage osseux de la fée misère » (p. 117). C’est aussi l’attitude injuste des coloniaux qui l’a frappé ainsi que leur méprisant refus de reconnaître des droits aux colonisés ; cette « opposition blanche qui, tantôt violente, tantôt sournoise, se manifest[e] sans trêve dans la presse, dans les associations, sur la place publique » (p. 170). Au fil des chapitres se révèle la violence des relations entre coloniaux et colonisés : des grèves pacifiques sont réprimées dans le sang, des villages sont bombardés par l’aviation française, des ouvrières battues à mort, des tirailleurs se mutinent et assassinent leurs commandants français. L’interprétation que donne Roubaud de la situation politique contredit les discours officiels : il ne s’agit ni de mécontentements locaux, ni de propagande communiste, mais d’« indépendance », « l’éviction des Français demeur[ant] le désir constant, le but premier de tous les révolutionnaires, avoués ou inavoués, de ce pays, quelle que soit leur nuance politique » (p. 133). Les actions révolutionnaires ne sont pas le fait des seuls intellectuels ; le peuple y participe et il faut constater que « le mouvement révolutionnaire d’Annam a une tête et un corps ! » (p. 80). En outre, cette révolte ne date pas d’hier. Dès la conquête il y eut résistance ; elle se fit d’abord au nom de l’Empereur d’Annam, mais en 1930 ce sont les communistes qui prennent la relève des nationalistes de Yen Bay vaincus par le pouvoir colonial. Les techniques changent : « sur la route de la révolution […] ce ne sont pas les mêmes chevaux qui accomplissent tout le parcours », mais il s’agit bien de la même révolte (p. 145). Misère, injustice, mépris, violence, indépendance… sont des faits que l’on dissocie les uns des autres, alors que, assure Roubaud, ils doivent impérativement être analysés de consort si l’on veut comprendre la tragédie indochinoise. viii

Le texte que nous rééditons ici est à la fois un récit de voyage, un reportage critique sur la colonie et une enquête sur les partis anticoloniaux de l’Indochine : sur le parti nationaliste, organisateur des mutineries de février 1930, et sur le parti communiste – fondé par Nguy n Ái Qu c, le futur H Chí Minh – à l’origine des grèves qui se succédèrent la même année1. Par son reportage, Roubaud force le lecteur à considérer la colonie à partir d’un nouveau cadre tracé par le cri « Viet Nam ! ». Car c’est lui qui ouvre et clôture le récit ; présidant la lecture et justifiant l’enquête et sa narration, il représente la « scène énonciative »2. Cette scénographie est à proprement parler le fil d’Ariane qui doit permettre de comprendre la situation coloniale. Le journaliste le précisera lui-même, ce : « Viet Nam ! […] Je l’emportai comme une clef d’or qui allait m’ouvrir l’énigme indochinoise… »3. Quand Roubaud publie ce reportage, « Viet Nam » est un concept inédit en France. Si pour les lecteurs du XXIe siècle il évoque simplement un pays d’Asie, celui-ci n’existait pas comme tel en 1930. Le territoire correspondant au Viêt Nam actuel était divisé en trois régions coloniales de l’Union indochinoise française, la Cochinchine, l’Annam et le Tonkin, et ses habitants étaient nommés les Annamites4. Dès
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Pour toute information sur ces partis politiques, voir les notices biographiques et historiques (p. 207-212 ci-dessous). Pour les grèves en Indochine voir : Daniel Hémery, Ho Chi Minh. De l’Indochine au Vietnam, Paris : Gallimard, 2002, p. 69-70. 2 Patrick Charaudeau et Dominique Mainguenon, Dictionnaire d’analyse du discours, Paris : Seuil, 2002, p. 516. 3 « Conclusion d’une enquête : La France et l’Indochine. Viet Nam ! », Le Petit Parisien (8 févr. 1931). 4 Sur l’histoire de l’Indochine française (1858-1954), voir entre autres Charles Fourniaux, Le Contact franco-vietnamien. Le premier demisiècle (1858-1911), Aix-en-Provence : PU de Provence, 1999 ; Pierre Brocheux et Daniel Hémery, Indochine. La colonisation ambiguë, 1858-1954, Paris : La Découverte, 2001 ; Kathryn Robson et Jennifer Yee, France and « Indochina ». Cultural Representations, Lanham : Lexington Books, 2005.

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l’introduction, Roubaud dévoile la connotation idéologique des mots-préfixes « An » et « Viet », le premier signifiant « tranquille, pacifié », alors que le second « exprime l’idée de patrie ». Par leur cri, les condamnés de Yen Bay expriment leur nette « protestation contre […] l’acceptation de la conquête » (p. 3) et, par son titre, Roubaud pose d’emblée la dimension patriotique des troubles de l’Indochine. Ces points sont importants à considérer dans le contexte de l’époque. En 1930, alors que l’empire colonial français est à son zénith – on célèbre joyeusement le centenaire de l’Algérie française et prépare à grands frais l’Exposition coloniale internationale de Vincennes (qui aura lieu du 6 mai au 15 novembre 1931) – les revendications d’indépendance des colonisés n’ont certes pas droit de cité. Avec le grand tamtam pro-colonial de ce que nous appellerons « les années Vincennes », « l’empire qui est de moins en moins contesté, va faire consensus »1. L’analyse des publications dans la presse autour de l’exposition permet à l’historien Pascal Blanchard de conclure que les années 1930-1931 représentent le « moment colonial par excellence [qui] doit être analysé comme un instant unique de l’union nationale derrière l’empire »2. On peut en effet considérer l’entre-deux-guerres français comme majoritairement pro-colonial, car même si, comme le signale Alain Ruscio, il y avait contestation, il s’agissait d’une contestation « en sourdine »3. C’est surtout les Surréalistes et le Parti Communiste et leur contreexposition qui font preuve d’anticolonialisme. Baptisée « La
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Pascal Blanchard et Sandrine Lemaire, « Avant-propos. La constitution d’une culture coloniale en France », in Culture coloniale. La France conquise par son Empire. 1871-1931, éd. Pascal Blanchard et Sandrine Lemaire, Paris : Éd. Autrement, 2003, p. 5-39 (p. 36). 2 Pascal Blanchard, « L’union nationale : La “rencontre” des droites et des gauches à travers la presse et autour de l’exposition de Vincennes », ibid., p. 213-231 (p. 213). 3 Alain Ruscio, « Littérature, chansons et colonies », ibid., p. 67-80 (p. 77).

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vérité sur les colonies », cette contre-exposition, malgré sa durée exceptionnelle (de juillet 1931 à février 1932), ne compta que quelque cinq mille visiteurs1. Vincennes en revanche enregistra près de 34 millions d’entrées en six mois, alors que la France avait moins de 40 millions d’habitants. Roubaud publie donc sur la révolte dans la colonie à une époque où la France semble se ranger à l’unanimité derrière le drapeau colonial, réduisant au silence toute contestation. Ceux qui critiquaient la colonisation ou ses conséquences étaient rapidement taxés d’être « anti-français », c’est-à-dire de manquer de patriotisme. Selon Léon Werth qui voyage en Indochine quelques années avant Roubaud :
Le terme d’anti-français est du même usage universel et vague que fut le mot défaitiste pendant la guerre. Sont anti-français les Annamites et les Français qui touchent, par actes, écrits ou parole, protestation, critique ou commentaire au droit divin de l’absolutisme du gouvernement colonial2.

Ce terme du « politiquement correct » avant l’heure fonctionnait comme une formule magique de censure sociale et d’exclusion professionnelle. Il faut du « courage, dit Werth, [et c’est] difficile […], de manifester cette désapprobation »3. Roubaud a ce courage, mais il assure ses arrières et son texte esquive la critique de diverses manières. Tout d’abord, il se pose en observateur qui garde ses distances, mais lorsqu’il prend position, il calque ses arguments sur ceux du grand colonial Albert Sarraut – une
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Sur ces expositions voir entre autres : Claude Liauzu, Aux origines des tiersmondismes. Colonisés et anticolonialistes en France 1919-1939, Paris : Harmattan, 1982 ; Charles-Robert Ageron, « L’Exposition coloniale de 1931. Mythe républicain ou mythe impérial ? », in Les Lieux de mémoire. La République (tome I), éd. Pierre Nora, Paris : Gallimard, 1984, p. 561-591 ; Panivong Norindr, Phantasmatic Indochina. French Colonial Ideology in Architecture, Film and Literature, Durham/London : Duke University Press, 1996. 2 Léon Werth, Cochinchine [1926], Paris : Viviane Hamy, 1997, p. 117. 3 Ibid., p. 152.

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personnalité hors de cause pour ce qui est du colonialisme. Il prend ensuite soin d’affirmer son patriotisme, ce que font d’ailleurs aussi ses confrères. L’annonce dans la presse de la publication du livre de Roubaud, assure que les lecteurs pourront y « appréci[er] la sincérité et la documentation objective […] le profond patriotisme [… et] le constant souci de servir l’intérêt français »1. Les qualités patriotiques du journaliste sont essentielles à double titre : d’une part, il s’agit de se défendre d’être « anti-français », de l’autre, c’est justement parce que Roubaud connaît le sentiment qu’il ne méprise pas ceux qui ont agi par amour pour leur pays. Ce qui étonne dans cette enquête critique à l’heure du consensus colonial, c’est, outre la date de publication, le fait qu’elle ait paru dans Le Petit Parisien. Ce n’est qu’en janvier 1931, une fois de retour à Paris, que sera publié le texte que nous rééditons ici et qui est la forme remaniée et reliée en volume des articles publiés dans Le Petit Parisien en 1930. Ce grand quotidien pouvait se vanter, jusqu’au début des années 1930, d’avoir « le plus fort tirage du monde entier » et de faire partie du plus grand empire de la presse française2. Le reportage de Roubaud y fit la une pendant environ trente livraisons, du 6 juin au 18 octobre 1930. Non seulement Le Petit Parisien touchait énormément de lecteurs, mais il était un organe de presse qui participait directement ou indirectement aux décisions de la IIIe République3. D’une part, ses directeurs successifs furent souvent appelés aux premiers rangs du pouvoir, dans des fonctions de formateurs du gouvernement ou dans un poste de Ministre, d’autre part, certains de ses reportages eurent « une influence déterminante non seulement sur l’opinion publique, mais sur les
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Anonyme, « Conclusion d’une enquête », art. cit. Sur l’histoire du Petit Parisien, voir Micheline Dupuy, Le Petit Parisien. Le plus fort tirage des journaux du monde entier, Paris : Plon, 1989 et Francine Amaury, Histoire du plus grand quotidien de la IIIe République. Le Petit Parisien. 1876-1944, Paris : PUF, 1972, 2 vol. 3 Laurent Martin, La Presse écrite en France au XXe siècle, Paris : Librairie Générale Française, 2005, p. 26.

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décisions gouvernementales »1. Le Petit Parisien marchait main dans la main du pouvoir politique à une époque où le métier de journaliste se voit conférer de lourdes responsabilités morales2. Ce qui souligne encore la délicate position des journalistes critiques du colonialisme. Le reportage de Roubaud en Indochine soulève pour les lecteurs du XXIe siècle une série de questions. Premièrement, comment cette enquête critique a-t-elle pu être publiée à cette époque-là et dans ce quotidien-là ? Deuxièmement, jusqu’à quel point peut-on considérer qu’il s’agit là d’une critique anticoloniale ? Troisièmement, quelle influence ce reportage a-t-il eue sur l’opinion publique ? Ces points valent que l’on s’y arrête, mais avant de dégager l’impact et le rôle particulier de Viet Nam : la tragédie indochinoise, voyons d’abord qui était son auteur. Louis Roubaud (1884-1941) : un reporter engagé Louis Roubaud est un des grands reporters de la première moitié du XXe siècle, qui, comme ses confrères Albert Londres, Andrée Viollis ou Joseph Kessel, a passionné ses lecteurs en les emmenant, à travers des pages souvent bien écrites, dans des contrées qu’ils connaissaient peu, les faisant voyager soit à l’autre bout du monde, soit dans des milieux qui leur étaient fermés (dans le monde des prisons, de la prostitution, de la Bourse, des affaires juridiques etc.). Ces reporters étaient alors très populaires, mais rares sont ceux d’entre eux ayant conservé leur prestige d’antan et l’auteur de Viet Nam est malheureusement passé aux oubliettes de la mémoire collective française. Louis Roubaud était pourtant un homme de lettres prolifique : il a publié une vingtaine de livres entre 1925 et 1939. Ce qui ne veut pas dire que ses textes étaient bâclés, on y trouve au contraire des techniques
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Micheline Dupuy, op. cit., p. 156. Christian Delporte, « Les journalistes dans l’entre-deux-guerres. Une identité en crise », Vingtième siècle, n° 47 (1995), p 158-175 (p. 158).

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narratives qui montrent que le journaliste se laissait inspirer par le théâtre et par le roman policier. Louis Roubaud est né à Marseille le 21 août 1884 mais il quitte sa ville natale à 23 ans pour devenir journaliste et homme de lettres à Paris. En 1909 il y monte une revue de critique littéraire, La Flamme, qui survivra trois ans1. Roubaud fournit également de la copie à Comoedia, une revue d’art dramatique où il signe des comptes rendus de pièces de théâtre à la mode et où il publie ses premières nouvelles. Roubaud avait clairement des ambitions littéraires, mais ses fictions n’ont jamais rencontré la reconnaissance du public. Le journalisme lui permettra en revanche de se faire un nom et de toucher un grand lectorat. Il contribue à divers journaux de l’entre-deux-guerres tels que Le Crapouillot, Le Quotidien, Voilà, Marianne, Les Nouvelles littéraires, Le Petit Parisien, etc., leur fournissant des articles sur nombres de sujets allant de la littérature au sport en passant par la politique. C’est Le Quotidien, journal du cartel des gauches, qui l’a lancé comme grand reporter en l’envoyant à New York puis dans l’Italie de Mussolini. Il acquiert ses lettres de noblesse grâce à son reportage de 1924 sur les « colonies correctionnelles et les écoles de préservation », c’est-à-dire les prisons pour enfants. Relié en volume sous le titre Les Enfants de Caïn, ce reportage a bouleversé ses lecteurs et contribué aux réformes qui ont suivi2. En 1925, Roubaud persiste dans l’enquête de critique sociale en visitant l’île du Diable, bagne de Cayenne, à propos duquel Albert Londres avait publié un incendiaire reportage3. De nouvelles mesures de détention seront appliquées, entre autres grâce à leurs enquêtes. Selon Eugène Dieudonné, lui-même ancien forçat

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Frédéric Lefèvre, « Une heure avec Louis Roubaud : reporter et romancier. De Viet Nam à Christiane de Saïgon », Les Nouvelles Littéraires (1er oct. 1932), p. 1 et 2. 2 Paris : Grasset, 1925. 3 Albert Londres, « Au bagne », Le Petit Parisien (août-septembre 1923).

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de Cayenne, Roubaud s’est particulièrement mobilisé pour la réinsertion des anciens bagnards dans la société française1. C’est le 7 février 1927 que Louis Roubaud commence à travailler pour Le Petit Parisien2. Devenu grand reporter bénéficiant d’un poste fixe au plus grand quotidien de France, Roubaud jouit d’une situation professionnelle privilégiée alors même que la presse est frappée par la crise financière3. Pour assurer le tirage, les grands quotidiens misent sur les reportages et dépensent de fortes sommes pour dépêcher à l’étranger leurs journalistes vedettes4. Roubaud sera envoyé spécial dans plusieurs pays, entre autres en Chine, un voyage au cours duquel il visite pour la première fois l’Indochine5. De son voyage de 1930 au pays de Yen Bay, Roubaud tirera, non seulement son reportage Viet Nam, mais aussi un essai qui expose l’écart entre Images et réalités coloniales (1931) et un roman, Christiane de Saïgon (1932), où l’héroïne, la seule personnalité morale de la colonie, est une prostituée6. Roubaud continue dans la veine de critique coloniale en s’engageant dans le Comité pour l’amnistie des prisonniers politiques d’Indochine (nous y reviendrons) et en publiant « Menaces coloniales », en 1934, année où il voyage en Afrique du Nord et ramène Mograb, un essai qui met à nu le manque de communication au sein de l’empire7. La condamnation de ce morcellement est au centre de Empire ou colonies ? (1936)8. Nous proposons en annexe, dans Écrits sur le colonialisme, un choix d’extraits de ces textes.
1 2

Eugène Dieudonné, La Vie des forçats, Paris : Gallimard, 1930. Francine Amaury, op. cit., p. 1302. 3 Sur cette crise voir Christian Delporte, Histoire du journalisme et des journalistes en France, Paris : PUF, 1995 et Laurent Martin, op. cit. 4 Myriam Boucharenc, L’Ecrivain-reporter au cœur des années trente, Lille : Septentrion, 2004, p. 28-29. 5 Le Dragon s’éveille, préf. J. et J. Tharaud, Paris : Baudinière, 1928. 6 Avec Gaston Pelletier, Images et réalités coloniales, Paris : Tournon, 1931 et Christiane de Saïgon, Paris : Grasset, 1932. 7 Menaces sur le monde. Le Crapouillot (février 1934), p. 31-36 et Mograb, Paris : Grasset, 1934. 8 Avec Gaston Pelletier Empire ou colonies ?, Paris : Plon, 1936, p. 231.

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Fin 1939, Louis Roubaud est dépêché par Le Petit Parisien sur les lieux de la « drôle de guerre »1. Mais nous ignorons ce qu’il est advenu de lui pendant la guerre et n’avons trouvé aucune publication de sa main après 1940. Lors de la débâcle de juin 1940, Le Petit Parisien fuit d’abord Paris et se replie en zone libre, mais revient à la capitale en octobre 1940 comme journal de la collaboration. Il est peu probable que Roubaud ait fait partie des journalistes partisans de la collaboration avec le nazisme. D’une part, dès les années vingt, il avait pris position contre le fascisme de Mussolini, d’autre part, il avait publié en 1939 un essai où il attaquait directement le racisme et le totalitarisme de Hitler. Il s’agit de La Croisade gammée, un livre interdit dès août 1940 par la censure allemande2. C’est à Lyon, le 14 octobre 1941, que meurt Louis Roubaud. Son acte de décès indique qu’il était célibataire et homme de lettres, mais ne donne aucune précision sur les circonstances de sa mort. À l’heure actuelle on rencontre encore le nom Roubaud chez les historiens de la presse, chez des spécialistes du droit des enfants et chez les chercheurs de l’Indochine qui reconnaissent dans Viet Nam une source historique de qualité3.

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Roland Dorgelès, La Drôle de guerre, Paris : Albin Michel, 1957. 143 livres et leurs auteurs sont censurés par cette liste « Bernhard », voir www.thyssens.com/01chrono/chrono_1940.php (consulté le 23 avril 2010). 3 Pour la critique du reportage indochinois de Roubaud, voir entre autres Scott McConnell, Leftward Journey. The Education of Vietnamese Students in France. 1919-1939, New Brunswick : Transaction Publishers, 1989 ; Ngo Van, Viêt-nam 1920-1945 : Révolution et contre-révolution sous la domination coloniale, Paris : Nautilus, 2000 ; Nicola Cooper, France in Indochina. Colonial Encounters, Oxford : Berg, 2001 ; Peter Zinoman, The Colonial Bastille. The History of Imprisonment in Vietnam, 1862-1940, Berkeley/Los Angeles/Londres : University of California Press, 2001.

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Viet Nam : un reportage modèle « Le reportage de Roubaud, d’une réelle rigueur et d’une pondération rare, est un modèle d’investigation », annonce Myriam Boucharenc dans son analyse du genre1. Nous allons voir qu’il répond en effet aux attentes de son lectorat. La course au tirage pousse les journaux à rechercher le sensationnel et à rejeter les sujets de pure politique qui ne vendent plus ; c’est alors le « fait divers grossi mille fois », qui passionne les lecteurs2. Selon Pierre Mille, la violence est à la mode après 14-18, car les lecteurs, habitués aux horreurs de la guerre, avaient besoin des émotions fortes qu’elle apportait3. Peut-être faut-il considérer que Viet Nam répond à cette double attente car, pour les Français, Yen Bay n’était au fond qu’un fait divers colonial dont Roubaud soulève l’émotion. Qu’il nous suffise de prendre une scène du début. Un soldat français rescapé des mutineries de Yen Bay raconte qu’il fut attaqué par son secrétaire annamite en qui il avait pleine confiance. Ce narrateur fournit des détails qui permettent de partager son émotion et de visualiser l’attaque : « Des agresseurs invisibles me donnaient des coups à travers la moustiquaire où je me débattais comme un poisson dans un filet » (p. 14). La fragilité du Français sous sa moustiquaire avait tout pour impressionner les lecteurs4. Cependant, le pur sensationnel ne suffisait pas au Petit Parisien ; il fallait que se contrebalancent la gravité de l’actualité et l’émotion des faits
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Myriam Boucharenc, op. cit., p. 176. Blaise Cendrars, Hollywood, la Mecque du cinéma, cité ibid. p. 28. 3 Pierre Mille, L’Écrivain, Paris : Hachette, 1925. Nous renvoyons aussi à Pierre Mille, Barnavaux aux colonies suivi d’Écrits sur la littérature coloniale, réédition présentée par Jennifer Yee, Autrement Mêmes 5, Paris : L’Harmattan, 2002. 4 Il n’est pas impossible que cette scène ait inspiré le premier chapitre de La Condition humaine, où est raconté le même type d’attaque sous la moustiquaire, cette fois focalisée par l’attaquant asiatique. André Malraux, La Condition humaine (1933), André Malraux. Œuvres complètes, T. 1., Paris : Gallimard, 1989, p. 509-771.

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divers1. Le reportage de Roubaud trouve cet équilibre délicat en transformant ce fait divers en actualité politique. L’important pour s’assurer du succès d’un reportage, est que le lecteur puisse s’investir dans une histoire vécue. C’est pourquoi les grands reporters sont dépêchés sur place. Le vécu ajoute du piment au drame raconté et satisfait une double curiosité : intellectuelle pour les faits observés et émotionnelle pour les choses vécues2. Les photographies, de plus en plus fréquemment jointes aux textes, ajoutent une preuve de véracité et contribuent pleinement à frapper l’imagination. À partir des années vingt, les reporters voyagent avec leur appareil et publient leurs propres clichés3. Certains se font aussi prendre en photo sur les lieux de l’enquête. C’est le cas de Roubaud dans son voyage en Indochine. Son article du 28 août 1930 le montre à Coam à côté du maire de la ville4. Le récit du massacre de ce village par l’aviation française avait fait l’objet du premier article de Roubaud. La photographie prouve qu’il s’agit bien de vécu, mais elle confère également une certaine importance à la personne du journaliste qui devient héros de l’aventure. Le grand reportage est en effet le genre le plus noble dans le métier de la presse et celui qui le signe devient une vedette. Supplantant le personnage du détective ou du policier, le reporter prend aussi sa place de héros dans la fiction ; lorsque naît Tintin en 1929, le journaliste-reporter est un type consacré d’aventurier. La généralisation de la signature marque aussi cette tendance. Avant 1914, les journalistes restaient souvent anonymes, alors qu’après 1918, le nom des vedettes de la profession ne manque pas de figurer dans le sous-titre5. La signature « Louis Roubaud » vend la copie.
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Voir Micheline Dupuy, op. cit., p. 162. Myriam Boucharenc, op. cit., p. 125. 3 Ibid., p. 29 et Micheline Dupuy, op. cit., p. 176. 4 « Que se passe-t-il en Indochine ? Communisme ou nationalisme ? », Le Petit Parisien (28 août 1930), p. 1. 5 Myriam Boucherenc, op. cit., p. 30.

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Le nom du héros-reporter ainsi que les photos ajoutent au réalisme du reportage, mais Roubaud ne s’en tient pas là. Il applique une technique déjà mise en avant par Zola et qu’il a pu tester dans son Les Enfants de Caïn ; il s’agit de la multiplication des points de vue. En alternant diverses sources, souvent contradictoires, son Viet Nam donne une image plus complète de la réalité. S’y croisent les voix de policiers français, de révolutionnaires nationalistes ou communistes, entre autres celle émouvante de son secrétaire, Pham Binh (ancien membre du parti communiste qui, une fois devenu son ami, lui racontera son expérience). Le reporter rapporte aussi des conversations entendues : les mots d’une mère adressant sa tendresse à son enfant condamné, les plaintes des anciens coloniaux à l’adresse des Françaises, etc. Roubaud joint à son texte des extraits tirés d’une liste impressionnante de sources secondaires : journaux annamites et français de l’Indochine, tracts et pamphlets révolutionnaires, blagues de collégiens (sur le fameux : « Nos ancêtres les Gaulois »), articles de loi (du code annamite ou colonial), rapports sur la régie de l’opium, sur le recrutement forcé des coolies, etc. Très bien documentée, l’enquête de Roubaud est aussi la première à accorder une place importante au futur H Chí Minh. Mais cette riche documentation n’est pas incompatible avec l’emploi de techniques habituellement associées à la fiction. Certains critiques de l’époque reconnaissent d’ailleurs au reportage bien mené, des qualités littéraires1. Selon Malraux, le reportage réussi est un « roman à l’état brut », il
continue […] une des lignes les plus fortes du roman français, de Balzac à Zola : l’intrusion d’un personnage dans un monde qu’il nous découvre en le découvrant lui-même. [… L]a fiction devient de moins en moins puissante. [… L] a volonté de vérité
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Le prix Albert Londres, créé en 1933 pour récompenser l’auteur d’un grand reportage, souligne cette reconnaissance du genre et celle de l’écrivain Roubaud qui faisait partie du jury dès sa création.

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retrouve sa force depuis qu’on voit comment l’artiste peut employer le monde réel […]1.

Le reportage était alors, semble-t-il, un genre « mitoyen du journal et du livre » qui tendait à gommer les différences entre fiction et non-fiction2. Dans Viet Nam c’est surtout le secrétaire Pham Binh, qui illustre cette tendance. De focalisé il passe à focalisateur et permet au lecteur métropolitain de s’identifier à un « pirate communiste »3. Ce qui correspond bien à la théorie de Roubaud selon laquelle les personnages de la vie réelle « sont de tragiques héros de roman vécu »4. Pourtant, comme toute enquête, et contrairement aux récits de voyages littéraires, le reportage de Roubaud est très ciblé et se laisse peu aller aux digressions, au lyrisme, aux descriptions exotiques. Le reporter disposant d’un temps limité et d’un objet à interroger ne peut se perdre en cours de route. Chez Roubaud, l’objet étant politique, le tourisme n’est guère de mise – il précisera avoir expressément refusé de visiter des monuments exotiques de l’Indochine tels que les ruines d’Angkor5. L’exotisme est seulement « une surface » impuissante à atteindre ce réel que le reporter veut donner à voir : « Il n’y a qu’une lumière sur toute la terre, dit-il, il n’y a partout qu’un même être humain et des sentiments, des passions identiques, à peine déguisés par les costumes ou les
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André Malraux, « Préface », in Indochine S.O.S. d’Andrée Viollis, Paris : Gallimard, 1935, p. vii-xi (p. vii). 2 Myriam Boucharenc, op. cit., p. 9 et p. 81. 3 L’histoire de Pham Binh a, selon nous, inspiré à Jean Dorsenne sa nouvelle Les Amants de Hué (1933), in Indochine. Un rêve d’Asie, éd. Alain Quella-Villéger, Paris : Omnibus, 1993, p. 933-957. 4 Louis Roubaud, cité dans Frédéric Lefèvre, art. cit. 5 Frédéric Lefèvre, « Les problèmes de l’Indochine. Une heure avec… Luc Durtain et Louis Roubaud », Les Nouvelles Littéraires, n° 416 (4 oct. 1930). Voir aussi notre « La (non)représentation d'Angkor, indice de (dés)illusion coloniale », Cahiers de la SIELEC, n° 6 : Le Désenchantement colonial, éd. Jean-François Durand, Jean-Marie Seillan et Jean Sévry, Paris/Pondichéry : Kailash, 2010, p. 399-424.

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mœurs »1. Son enquête rejette les poncifs et tente, au contraire, de montrer la réalité coloniale. Dans sa recherche de la vérité à montrer, Roubaud multiplie les expressions qui doivent assurer le lecteur de son honnêteté et de son objectivité : « je n’entends pas, dans ce chapitre, délimiter les droits et les devoirs […] », « Je ne me déguiserai pas. Je verrai ce qui peut être vu. Je ne saurai pas tout », ou encore « Je ne veux écrire ni un plaidoyer, ni un réquisitoire » (p. 166, 25 et 85). Ce type de formule affirme la neutralité du journaliste et lui évite de prendre une inacceptable position « anti-française » ; néanmoins, derrière le simple désir d’informer se cache également celui de convaincre pour mieux démystifier. Et Roubaud n’hésite pas à employer des termes tels que « injustice », « misère », « esclavagisme » ou « empoisonnement » pour apporter la contradiction à l’imagerie coloniale. L’emploi de la persuasion préfigure la relation qui lie le voyageur au lecteur. Conformément au genre du reportage, le texte de Roubaud se caractérise, pour reprendre la terminologie de Roman Jakobson, par sa fonction conative. Impliquant constamment le destinataire, le narrateur entre en conversation fictive avec le lecteur réel : « Vous dites que […] » (p. 112), et lui adresse directement ou indirectement les revendications des révolutionnaires. C’est le cas du récit de la conversation avec un jeune communiste. « Son cœur révolutionnaire se réjouit de ce qu’il appelle “nos exactions” [… qui] allument dans [le] peuple des foyers de haine qui ne s’éteindront pas » (p. 132). Le narrateur emploie ici un discours indirect libre qui interpelle explicitement le lecteur en transformant « vos exactions », prononcé par le jeune, en « nos exactions », renvoyé au lecteur. Le « vous » adressé au voyageur est souvent présenté comme valable pour tous les Français, tel cet argument proféré par un « ennemi de la France » : « Je suis simplement républicain, comme vous » (p. 75). Ailleurs,
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Frédéric Lefèvre, « Une heure avec Louis Roubaud… ».

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le « vous » devient universel. Le narrateur analyse le rapport entre les promesses non tenues et la révolte : les Annamites avaient donné leur vie pour défendre la France en 14-18 ; en échange Albert Sarraut promettait la « citoyenneté indigène » et une représentation politique1. En 1930, rien n’a été tenu. Le « vous » du discours supposé des Annamites rend universelle la justification de leur révolte : « Vous avez tout donné, on ne vous a rien rendu » (p. 163). Cet investissement du lecteur se voit renforcé par des techniques empruntées au roman policier et à son suspense. Roubaud dit attendre avec impatience quelque chose du secrétaire, Pham Binh, mais il tait ce qu’il attend et éveille de la sorte la curiosité du lecteur. Le même suspense se construit autour du passé de Pham Binh. Le lecteur ignore encore son histoire mais connaît sa « peur de mourir si jeune dans la nuit, sans même avoir aperçu le visage de son meurtrier » (p. 29). D’ailleurs ce reportage n’est pas si loin du roman policier avec lequel il partage premièrement, un récit qui articule un crime et une enquête et, deuxièmement, un récit qui s’appuie sur la découverte pimentée d’interdits et d’obstacles qui titillent la curiosité. Dans Viet Nam, les obstacles sont les préjugés exotiques alors que les interdits sont de l’ordre de la censure politique. Le voyageur le précise de la sorte : « Emportant […] dans mes bagages quelques avis et opinions contradictoires, je m’abstins de les déclarer à la douane […], car je ne savais au juste quels étaient ceux qui pouvaient entrer en franchise sur le territoire indochinois » (p. 9). Rien d’étrange à ce que Le Petit Parisien ait publié ce reportage qui avait tout pour informer, passionner et horrifier.
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Sur les promesses de Albert Sarraut voir Agathe Larcher, La Légitimation française en Indochine : mythes et réalités de la “collaboration franco-vietnamienne” et du réformisme colonial (1905-1945), thèse de doctorat, Paris 7, 2000 et Pascale Besançon, Une colonisation éducatrice ? L’expérience indochinoise (1860-1945), Paris : L’Harmattan, 2002.

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Viet Nam intègre l’urgence du politique à l’émotion du crime et trouve un équilibre entre neutralité et persuasion, entre pur désir d’informer et implication du lecteur. Louis Roubaud signe là un reportage qui est tout à la fois traditionnel, donc publiable, et choquant, donc vendeur. Critique du colonialisme ou anticolonialisme ? Passons maintenant au type de critique que l’on trouve chez Roubaud et examinons les exécutions de Yen Bay puisque c’est le « Viet Nam ! », poussé à deux pas de l’échafaud, qui sert de scène explicative. En reconnaissant le patriotisme des condamnés, Roubaud contredit le stéréotype colonial et exotique de l’opposant asiatique comme un « pirate » violent, sournois et cruel1. Retournant le cliché, la scène montre des condamnés marchant dignement vers leur mort, la dissimulation étant du côté de la France et de sa « machine […] arrivée sournoisement, dans l’obscurité » (p. 99). Il n’y a ni mépris ni paternalisme chez Roubaud qui humanise les condamnés de bien des manières. L’un récite un poème patriotique en français (c’est un texte de Rouget de Lisle, l’auteur de La Marseillaise), l’autre est montré comme le fils d’une mère aimante. Le narrateur arrache en outre les révolutionnaires à l’anonymat où les tient le terme « pirates », car il prend la peine d’inscrire leurs noms et de les traduire. Plus que la couleur locale, ce qui ressort des « Nguyen le Pacifique », « Ha le Laborieux » ou « Ngo le Séducteur », c’est la personnalité de chacun de ces hommes. Par ailleurs, sous la plume de Roubaud, les treize condamnés restent “vivants”. Tout est terminé en moins de vingt minutes, dit-il, ce qui renforce l’inhumanité de la scène, mais il ne donne pas à voir les corps sans vie, ni la chute des têtes.
1

Voir notre « Indochina », in Imagology : A Handbook on the Literary Representation of National Characters, éd. Manfred Beller et Joep Leerssen, Amsterdam : Rodopi, 2007, p. 183-186.

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Une retenue qui peut surprendre de la part d’un journaliste qui sait que le lecteur est friand d’images fortes. Cet appétit rejoint d’ailleurs une vieille tradition coloniale, celle d’envoyer des cartes postales montrant les corps suppliciés des colonisés et les têtes de pirates et d’empoisonneurs décapités. On s’horrifie aujourd’hui de telles atrocités épistolaires où s’étalent l’inéluctable pouvoir colonial et l’exotisme des cadavres. Car ce que montrent ces images c’est la cruauté, non pas tant de la France – qui applique une juste punition –, mais celle de ses opposants. La violence des représailles fait miroir à celle des rebelles et la barbarie exposée conserve au cadavre ses qualités d’objet exotique digne de figurer sur une carte postale. Ce type de représentation est absent du reportage de Roubaud qui rejette l’exotisme et présente les condamnés comme des êtres humains. Mais le journaliste n’était pas le seul témoin de ces exécutions et, conformément à la tradition, un cliché des têtes des révolutionnaires de Yen Bay a fait l’objet d’une carte postale. Le terme « pirate » repris dans la légende de la carte s’assure de l’interprétation exotique de l’image1. Le texte de Roubaud dépasse les lieux communs, mais la scène des exécutions ne donne pas lieu à une analyse argumentée du colonialisme. C’est surtout un indicible malaise qui s’empare du reporter. Dès la veille des exécutions, Roubaud, arrivé à Yen Bay, ressent une gêne qui se manifeste par l’intermédiaire de descriptions de la nature. Le journaliste s’apprêtant à se coucher est attiré hors de sa chambre par des va-et-vient : ce sont les cercueils qui viennent d’arriver. Il ne dit pas son émotion, mais celle-ci ressort d’un détail sordide : alors qu’il y a treize exécutions, 15 bières sont arrivées, commandées par une formidable organisation qui préfère être prévoyante. Implicitement, le lecteur comprend que le reporter n’arrivera plus à dormir car il passe la nuit à écouter les
1

Carte-postale des « Têtes de pirates décapités » à Yen Bay le 17 juin 1930, http://www.nhacsingheo.com/1F_Preface.html (consulté le 11 juin 2009). Voir p. 94 ci-dessous.

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bruits de la nature et donne libre cours à sa pensée. « Ce vacarme est encore du silence lorsque nul être ne parle plus » (p. 98). Considération assez logique vu le contexte des exécutions capitales, qui condamnent au silence éternel. Mais le narrateur ne dit rien d’explicite ni sur la peine capitale ni sur sa pitié pour les condamnés. Le terme « grâce » est employé, mais on ignore sur quoi celle-ci devrait porter : « C’était une nuit d’été tonkinois, si chaude qu’on aurait voulu demander grâce ». C’est par métonymie que la nature porte l’angoisse de la mort qui se met en place. Toutefois, ce malaise ne condamne pas les représailles ; il renforce surtout la pitié et l’impuissance de l’homme face à la mort. Démystification est le terme employé jusqu’ici, mais peuton parler pour Viet Nam d’anticolonialisme ? Certes non, si l’on définit anticolonialisme dans le sens strict de revendication de l’indépendance d’un pays colonisé. Cependant, cette définition ne fait pas l’unanimité. Dans son analyse Marcel Merle, qui rejoint au fond le terme « anti-français » de Werth, considère que « anticolonial » s’applique à tout ce qui fait la critique du colonialisme, mais il dégage différentes tendances qui peuvent nous aider à cerner la position de Roubaud1. Il considère trois groupes d’anticolonialistes : les utilitaristes, les réformistes et les radicaux. Les premiers suivent une rhétorique de la rentabilité pour la France et leurs arguments sont chiffrés. Les deuxièmes se basent sur un argumentaire moral et humaniste pour refuser les pratiques et les conséquences du système colonial. Les troisièmes visent la rupture avec les colonisateurs européens et réfutent l’idée même de colonialisme. Dans cette troisième catégorie doivent se ranger les indépendantistes annamites rencontrés par Roubaud, mais rares sont les Français qui publièrent une critique
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Marcel Merle, « L’anticolonialisme », in Le Livre noir du colonialisme XVIe-XXIe siècle, éd. Marc Ferro, Paris : Robert Laffont, 2003, p. 611645. Sur l’anticolonialisme voir également Jean-Pierre Biondi, Les Anticolonialistes (1881-1962), Paris : Laffont, 1992 et Alain Ruscio, Le Credo de l’homme blanc, Paris : Éditions Complexe, 2002.

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