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VIGTOR LE REBELLE

De
232 pages
20 janvier 1939. Une lettre arrive au kibboutz…Le rêve est fini. La nasse se referme. Malgré tout, Vigtor s'évade. Il s'évade du camps de prisonniers en suisse, il s'évade de Pithiviers. Et de cette liberté retrouvée, le jeune homme saura faire le plus bel usage. Virtuose dans l'art de fabriquer de " vrais faux papiers ", il participera, après sa rencontre avec l'abbé Vermont (alias Glasberg) dans les locaux de l'UGIF à Lyon, aux opérations de sauvetage des enfants juifs.
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VIGTOR

LE REBELLE

@ L'Harmattan, 1999 5-7, rue de l'École-Polytechnique 75005 Paris - France L'Harmattan, Inc. 55, rue Saint-Jacques, Montréal (Qc) Camda H2Y 1K9 L'Harmattan, I talia s.r.l. Via Bava 37 10124 Torino ISBN: 2-7384-8542-1

DANIEL KLUGER
avec la collaboration de

VICTOR SULLAPER

Vigtor

le rebelle
récit biographique

la résistance d'un Juif en France

Préface de Henry Bufawko Vice-président honoraire du CRIP, président de l'amicale d'Auschwitz

Collection Mémoires du xxe siècle Dernières parutions

Laure SCHINDLER-LEVINE, L'impossible au revoir. L'enfance de l'un

des derniers « maillonsde la chaîne », 1933-1945, 1999.
André CAUSSAT,Gutka. Du ghetto de Varsovie à la liberté retrouvée, préface d'André Kaspi, 1999. Willy BERLER, Itinéraire dans les ténèbres (Monowitz, Auschwitz, Gross-Rosen, Buchenwald), récit présenté par Ruth Fivaz-Silbermann, préface de Maxime Steinberg, 1999. Jean- Varoujean GUREGHIAN,Le Golgotha de l'Arménie mineure. Le destin de mon père. Témoignage sur le premier génocide du XXI! siècle, préface de Yves Ternon, 1999. Saül OREN-HoRNFELD,Comlne un feu brûlant. Expérimentations médicales au camp de Sachsenhausen, témoignage, préface de Thierry Feral, 1999. A paraître Hélène COUPE,Les Sans-Amour. Femmes ukrainiennes prisonnières en Allemagne nazie (journal de captivité, 1942-1945). Claire JACQUELIN, la rue d'Ulm au Chemin des Dames. Histoire De d'unfils, trajectoire d'un homme. (Correspondance, 1902-1818). Philippe GUEZ (présenté par), Au camp de Bizerte. Journal d'un juif tunisien sous l'Occupation allemande, 1942-1943.

N os actes ne sont éphémères qu'en apparence. Leurs répercussions se prolongent parfois pendant des siècles. La vie du présent tisse celle de l'avenir.
Gustave LE BON, Hier et demain

Préface

Il faut du temps pour que celui qui vit un événement prenne pleinement conscience de sa portée historique. Nombre deJOeunes}qui ont traversé les méandres de la guerre}

de l'occupation de la France et des persécutions} n'ont Pris
conscience que très tard du caractère exceptionnel de leur vécu.

Ce n'est qu'avec le temps que les imagesprennent toute leur
densit~ que chaque épisode occupe sa Juste place et que l'ensemble prend l'importance qui lui revient dans la mémoire} dans cette mémoire individuelle qui imgue les canaux de la mémoire collective. Je connais Victor 5ullaper depuis si longtemps que JOecroyais tout savoir de son pass~ de son action dans la Résistance e~ plus particulièremen~ dans le sauvetage des Juifs (notamment des enfants) pourchassés par les 55} la Milice et la police de l'Etat français de Vicf?y. Me penchant sur mon pass~Je revois la rue Julien-Lacroix et la famille 5zulklaper telle qu'elle nous estprésentée ici par Daniel Kluger. Fermant lesyeux} JOe revois} une famille pareille à celles les d'autres émigrants de l'est de l'Europe} venus à Paris} la caPitale des Droits de l'homme. Ils fuyaient les pogroms et les brimades de l'EmPire tsariste et de la République polonaise. Combien sont venus étudier en

France) chasséspar le numerus

clausus dans les universités?

Combien d'entre eux ont contribué au développement de la science et de la médecinefrançaises? Les Szulklaper sont des gens modestes. Il faut travailler dur pour faire vivre la famille. En ces années trente) on respire mieux à Paris que dans le shtetl polonais. Malheureusemen"0 on
commence aussi à connaître ce qui se trame outre-Rhin. avait annoncé son programme une lecture) que l'on ne pourra en application d'un plan dans Mein I<.amp£ intetpréter que plus tar~ Le Führer Mais entre esprit et la mise

crimine~

il y a une marge qu'un les camarades

normal ne peut en aucun cas combler. Certes) comme le rappelle Victofj à fuir qui réussirent l'Allemagne nous parlent des persécutions (notamment après la (( Nuit de cristal ))). On sait que des camps de concentration ont été créés) en premier régime) pour américain. gouttes. La (( non-intervention des plus Victor optimistes. Mais )) en Espagne l'être humain aurait dû ouvrir les yeux a besoin d'espérance pour Tout comme il nous On les l'armée les socialistes sont enfermés. j'en Mais les certificats lieu) pour les démocrates opposés au aussi y et les communistes. Des juifs

ai connu un qui s'est évadé à l'aide d'un visa ceux-ci sont alors difftciles à obtenifj en Palestine) distillés tout comme au compte-

d'immigration

ne pas sombrer dans le désarroi. évoque paifaitement cette époque. de juifs donne un tableau enverra polonaise. soit dans Certains vivant des milliers des régiments qui) dès la déclarasoit dans

tion de la guerre) viennent s'enrôler dans l'armée française. d'étrangers) rf!joindront l'Angleterre)

mais que faire quand

on a des parents Victor prend vrira

âgés et malades) des initiatives En

des sœurs envers lesquelles on se sa famille. Le lecteur découqu'il pense à

sent des obligations? pour lisant leurs tribulations. ces passages)

d'autres familles juives

transformées

en bohèmes) tOUJ.ours en quête

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de faux paPiers) de ((planques)) qu'il faut quitter devant la
menace omniprésente. Les plus Jeunes) comme Victof) s'engagent dans la Résistance. Ils prennent sur eux la charge la plus urgente: le sauvetage des enfants. Je l'ai vu peu de temps avant sa fuite avec Armand Bu?yn. Les fausses cartes que J"efabriquais étaient vraiment fausses) alors que lui) par la suite) réussit à se procurer de fausses (( vraies)) cartes!
Mais J"e laisse le soin au lecteur de découvrir cette folle aventure qui passe également par la Palestine. Après si longtemps) se souvenant qu'il descend d'un cosaque ))) Victor s'est décidé à raconter. Il faut Juif lui en savoir gré ((

car il apporte une contribution indispensable à un meilleur éclairage d'une époque qui fut à la fois celle du martYre et du combat. Victof) tout comme son frère Rachmi~ fut de ceux qui ne se résignèrent pas et qui) dépassant sa seule personne) défia Adolf Hitlef) le concepteur de la (( solution finale de la question Juive )) et ses complices vichystes. Qu'il en soit remercié ainsi que Daniel Klugef) qui l'a aidé à
mettre à J"our ses souvenirs.

HENRY BUL\ WKO

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Avant-propos

Je n'ai vraiment fait la connaissance de Victor que dans la baie de N ew York, sur Ellis Island, le 14 mars 1996. Notre groupe de Juifs de la communauté de La Varenne venait de terminer la visite des bâtiments de l'émigration. Chacun se plaçait le mieux possible pour l'incontournable photo de groupe devant la montagne de valises figées dans la résine qui, au milieu du hall d'entrée du bâtiment principal, symbolise l'arrivée d'un long voyage. Victor manquait à l'appel et je me suis mis à sa recherche. Toujours plus pressé que les autres, il était sorti et profitait du magnifique soleil qui nous accompagnait depuis notre arrivée à New York. Nous étions arrivés la veille, en train, de Washington et chacun gardait, gravées dans sa mémoire, les terribles images du splendide musée de l'Holocauste. Des images qui prenaient, ici, sur Ellis Island, un relief particulier. Tant de réfugiés avaient échappé à la Shoa en arrivant ici, beaucoup mais beaucoup trop peu. Cette île est un lieu fort d'une histoire à la fois récente et tellement imprégnée d'émotions. C'est

certainement parce que nous éprouvions tous ce même sentiment que, avec les quelques amis qui nous accompagnaient, nous avons commencé à parler de nos familles respectives. Des histoires différentes et si proches. Les uns la situaient d'abord en Pologne, les autres en Russie ou en Roumanie. Peu importe, toutes les personnes dont nous évoquions ainsi le passé n'avaient en commun qu'un seul et même crime: celui d'être juif. Certains se sont retrouvés en France, d'autres en Palestine, et beaucoup, ici, en Amérique. Tant de réfugiés, juifs et non juifs, ont esquissé, sur ce minuscule morceau de terre perdu dans la baie de New York, leurs premiers pas dans un nouveau pays d'exil, mais aussi un pays de liberté. C'est là qu'enfin ils allaient, fuyant les pogroms, les persécutions ou, tout simplement, la misère, vivre comme tout homme a le droit de vivre. Combien de nos parents, grands-parents, oncles et tantes, ont-ils débarqué ici? Le bateau les a laissés sur le ponton en forme de U et situé au centre de l'île. Ils ont été conduits ensuite vers le bâtiment de l'office d'immigration qui occupe la presque totalité du terrain. Là, dans ce hall immense, rectangulaire et surplombé d'une galerie de laquelle les gardes surveillaient la foule, ils étaient alignés en trois longues files d'attente disposées devant les pupitres de bois sur lesquels les employés de l'immigration remplissaient les premiers formulaires. Ensuite, dirigés vers les nombreuses salles avoisinantes, ils étaient interrogés, auscultés, testés, pour enfin pouvoir franchir le dernier bras de mer qui les séparait de New York. Ils attendaient et avançaient lentement en apercevant, par l'une des hautes fenêtres,

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la statue de la Liberté, sur la gauche, et les impressionnants buildings du centre de Manhattan, sur la droite. Cette vision représentait pour eux plus qu'un symbole, c'était une prière enfin exaucée. Malgré la fatigue d'un voyage long et inconfortable, l'avenir pour tous ces gens avait maintenant une signification. Pratiquement tous étaient admis. Un certain nombre était attendu par des parents mais, pour la plupart, c'était le début de l'aventure. Je me souviens avoir lu cette réponse faite à l'employé des services américains de l'immigration par une jeune Juive polonaise à qui, pour satisfaire à l'un des tests d'admission, il posait la question suivante: - Lorsque vous devez balayer un escalier, par où commencez-vous: par le haut ou par le bas? - Je ne suis pas venue en Amérique pour balayer des escaliers, avait répondu la jeune fille, quelque peu irritée. L'histoire ne précise pas si cette jeune insolente a été admise ou non, mais avouez que nous le souhaitons tous. Quelques personnes de notre groupe, parcourant les informations contenues dans les ordinateurs mis à la disposition des visiteurs, ont retrouvé les traces de membres de leur famille. Mon ami Alain a même découvert une partie de la famille de son épouse, Martine, dont ils ignoraient tous deux l'existence. Depuis, ils se sont réunis plusieurs fois, aux Etats-Unis et en France. - Vigtor, as-tu de la famille qui est passée par Ellis Island?

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C'est ma question qui a déclenché ce qui allait devenir une longue série d'interviews, de discussions et de recherches. Je dois à Victor plus de deux années d'un travail passionnant, plein de surprises et de découvertes. Il m'a raconté son enfance, sa guerre et son engagement. J'ai été surpris, puis impressionné de l'entendre parler sans haine, sans passion et sans tristesse. Victor est un homme joyeux et il a narré d'une voix grave, profonde et calme ses actes de guerre, de résistance et d'héroïsme comme s'il s'agissait d'une normalité, d'une banalité, presque d'une plaisanterie comme il aime tant en raconter. En fait, ce qui m'a passionné dans le récit de Victor, c'est que tout s'y passe avec une logique naturelle, comme si ses actions n'étaient que des épisodes normaux, courants. En vérité, Victor n'a rien fait de plus exceptionnel que de vivre cette période en s'occupant des autres, de sa famille et un peu de lui-même. Victor n'a pas été déporté, il ne m'a pas raconté les camps, les chambres à gaz. Nous, enfants juifs de l'après-guerre, avons vécu l'évocation directe, par nos parents, de cet épisode de l'histoire de notre peuple. Un de plus dans l'atrocité que seuls savent générer le racisme, la haine et la bêtise. Autant de sentiments meurtriers que l'homme, unique dans l'espèce vivante de cette terre, s'est cru obligé d'inventer. Non, Victor ne m'a pas parlé de ceux qui étaient partis vers leur destin funeste, il m'a parlé de ceux qui avaient échappé à la Shoa. Victor m'a raconté comment, avec quelques centaines d'autres, il avait fait moins que ce qu'il aurait voulu faire, mais beaucoup plus, mille

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fois, des millions de fois plus que ce que d'autres auraient dû faire! Au milieu de tous les récits qui retracent les actes héroïques de femmes et d'hommes exceptionnels, j'ai aimé cette histoire simple, juste et qui retrace, jour après jour, les angoisses d'un enfant qui n'a pas eu d'enfance. Au milieu de l'horreur qui a plongé l'Europe et, comme d'autres, notre communauté et notre peuple, dans l'un des épisodes les plus tragiques de leur histoire, la vie de Victor est un ensemble de situations dramatiques, difficiles, tristes mais qui présentent toujours un aspect positif et optimiste. Sans autre prétention, c'est à ce voyage, qui se termine bien, que nous vous invitons, Victor et moi, à participer au travers de l'univers le plus bouleversé du vingtième siècle.
D.A.NIEL I<LUGER

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A Victor 5 ullaper, mon ami A ma famille, qui a vécu ces événements A mes amis, qui en entretiennent la mémoire Au souvenir des (( six millions defois une personne )) pour qui nous avons le devoir de témoignage

Mon oncle, le Cosaque

«Dimitri, assieds-toi! Assieds-toi, je te dis! », hurla Alexis. L'ataman*') le président du tribunal, est au comble de l'exaspération: «Assieds-toi ou je t'envoie au cachot! » L'officier supérieur du régiment cosaque affecté à la garde personnelle de l'impératrice à la cour de Nicolas II était chargé de régler un conflit grave et exceptionnel. En effet, Dimitri Simnikov avait traité Leib Butnik de «sale Juif ». Oh ! bien sûr, ce n'était pas l'insulte qui était exceptionnelle! C'était plutôt chose courante que de mépriser et d'invectiver les rares Juifs des régiments cosaques. En général, il s'agissait de jeunes garçons qui avaient été enlevés à leur famille lors des nombreux pogroms fomentés par les paysans polonais ou russes encadrés et encouragés par les Cosaques. Ils avaient de douze à seize ans quand ils quittaient de force les shtetls* laissant derrière eux des mères hurlant leur désespoir, des sœurs violées et souvent des pères blessés ou morts. Ce qui était exceptionnel dans cette situation, c'était le fait que Leib ait réagi. Et il avait osé réagir en frappant Dimitri;

1 Les termes suivis d'une en f111de volume.

astérisque

sont explicités

dans le glossaire

placé

une violente bagarre qui s'était déroulée dans le parc à l'arrière de la caserne. Et en plus, tout le monde avait assisté au spectacle, du jardin, depuis les marches conduisant à la caserne et aussi des fenêtres du Palais. Rapidement plusieurs dizaines de soldats avaient entouré les combattants. Après que leurs camarades les aient séparés, sur les ordres d'un officier arrivé sur les lieux, il avait été décidé d'infliger une sanction à... Dimitri! De mémoire de Cosaque, c'était la première fois qu'un officier, et surtout un officier supérieur, prenait la défense d'un Juif. Les langues s'étaient déliées dans la grande salle des gardes de la caserne, transformée pour un temps en tribunal militaire. Plus exactement, en séance de réprimande publique. Il ne faut rien exagérer! Toute la troupe est réunie. Personne ne veut ou ne peut croire à cette histoire. Aussi bien les Cosaques que les Juifs, d'ailleurs. Alexis a dû élever le ton pour rétablir le silence. Sa voix, grave et forte, résonne encore plus dans cette pièce au plafond haut et somptueusement décoré. Tout le monde respecte et craint Alexis. C'est un homme dur, coléreux, mais aucun de ses hommes ne peut l'accuser d'avoir, ne serait-ce qu'une seule fois, fait preuve d'injustice. Les Cosaques, et surtout ceux qui étaient au service de l'impératrice, étaient généralement bien logés. Les palais et résidences d'été, délaissés par la famille impériale, servaient de casernement et ce n'était certainement pas fait pour déplaire aux Cosaques avides de bonne chair et d'alcool de pomme de terre. Situé à une cinquantaine de kilomètres au sud de Saint-Pétersbourg, ce palais était particulièrement somptueux. Construit en forme de L au milieu d'un immense parc aux arbres séculaires, il dominait un lac, gelé six mois sur douze, et une vallée qui s'étendait jusqu'à la datcha de Sergueï, une splendide bâtisse d'un seul étage, toute en rondins de bois, au milieu de la forêt. C'est là que

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les Cosaques se retrouvaient pour de longues soirées de beuverie scandées par des chansons accompagnées à la balalaika. Le bâtiment principal du palais comportait trois étages. Le rez-de-chaussée était réservé à la garde et donnait directement sur les allées du parc. Le premier, aux fenêtres plus hautes et plus richement ornées que les autres, abritait les appartements de la famille impériale. Le tsar et l'impératrice venaient rarement dans ce lieu, lui préférant le grand Palais d'été. Mais le reste de la famille en profitait très largement: sauf en automne et en hiver. Tous les vingt mètres, sur la façade peinte en bleu, une avancée du bâtiment s'ornait d'un superbe balcon à la balustrade en fer forgé recouvert de feuilles d'or. Au dernier étage, derrière les fenêtres rondes à croisillon, étaient logés les domestiques. Le toit plat était bordé d'une balustrade en marbre blanc. Seules dépassaient quelques hautes cheminées peintes en blanc et bleu pour rappeler les couleurs de la façade. A l'extrémité est, les trois bulbes d'or de l'église du palais. « Dimitri, tu seras puni et privé de permission pendant trois mois. Quant à toi, Leib, je t'accorde une permission exceptionnelle de huit semaines », telle avait été la sentence d'Alexis. Personne n'en croyait ses oreilles: que Dimitri soit puni, passe encore, mais que le Juif puisse avoir une permission alors que ses autres coreligionnaires n'y avaient jamais droit, c'était le comble. C'était contraire au règlement. Mais en fait, quel règlement? Alexis avait saisi cette opportunité pour faire la leçon aux Cosaques impétueux: « Nous avons enlevé des enfants juifs, tchétchènes, ouzbeks, tziganes, et d'un peu partout dans l'empire. Ils sont aujourd'hui au service de notre Tsar, comme tous les autres Cosaques. Alors, que ce soit bien clair: je ne veux pas de zizanie dans nos rangs pour des questions d'origine ou de

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religion. Foutez-leur la paix. Nous sommes tous des Cosaques et nous devons nous comporter en hommes d'honneur et d'exemple. » Un discours inattendu, exceptionnel, et qui provoque de nombreuses réactions dans les rangs de la troupe. Un brouhaha qui se fond lentement et les quelques voix que l'on entend encore s'interrompent rapidement en un silence pesant, rien qu'à la crainte générée par le regard d'Alexis, debout à présent derrière sa table, fixant la salle du haut de ses deux mètres dans son flamboyant uniforme rouge. Huit semaines: voilà ce qui s'appelle une permission! La durée n'est pas exceptionnelle pour les autres Cosaques qui, en général, ont besoin de deux à trois semaines de voyage pour rejoindre leur famille. Mais pour Leib Butnik, le Juif, c'est une chance incroyable. Enfin, il pourra retourner à Pilica ! Les Cosaques l'avaient enlevé à sa famille huit ans plus tôt. Il se souvenait très bien de l'horrible événement. C'était comme s'il datait d'hier. Les images du pogrom avaient souvent hanté ses nuits à la caserne. Comment vivre normalement, comme si rien ne s'était passé, et comment oublier les tortionnaires de son village? Les paysans, accompagnés des Cosaques, étaient entrés dans le shtetl à la tombée de la nuit. La plupart des hommes venaient à peine de revenir de la synagogue, où s'était déroulée la prière du soir. Les pillards en furie, ivres d'alcool, de haine et de violence, s'étaient mis à fracasser les portes des maisons et, avant même qu'ils puissent se mettre à l'abri, à traîner leurs habitants jusqu'au milieu de la rue. Leib se souvenait des hurlements de ses parents, des voisins, des cris des femmes et des enfants. Il avait gardé en mémoire la vision de Schlomo, le chamach* de la synagogue, gisant dans son sang, transpercé par le sabre d'un soldat alors qu'il cherchait à protéger sa fille, entraînée

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par un groupe de soldats. L'horreur du pogrom était bien là, telle que ses parents l'avaient souvent évoquée. Avant, à chaque fois qu'il entendait ces histoires, la rage envahissait son cœur d'enfant: «Le jour où cela arrivera, je les tuerai tous, les Cosaques, les paysans, tous! » Ce jour tant redouté était arrivé. Il était là, maintenant, impuissant, désespéré de n'avoir que treize ans et demi, furieux de ne pouvoir venir en aide à ses frères et sœurs, rageant enfin de s'être laissé emporter comme un fétu de paille sur l'arrière de la selle du cheval d'un barbare, sans pouvoir se retourner, sans voir ses parents. Il apprendra plus tard que son petit frère, Simche, avait été violemment frappé, qu'il avait mis plusieurs mois à s'en remettre, et qu'il était resté cependant sourd pour le reste de sa vie. Depuis ce jour maudit, il était resté sans nouvelles de sa famille et n'avait pas été autorisé à leur en donner. Vivaientils toujours? Pilica avait-il encore son shtetl ? La synagogue en bois était-elle encore debout ou avait-elle été réduite en cendres comme celle du village d'à côté, l'année d'avant sa bar-mitsva* ? Et sa sœur, Rivka, comment va-t-elle ? Leib pense souvent à Rivka, Rivka Léa. Il pense à elle à chaque fois que la nostalgie transporte sa pensée auprès des siens. Elle était si belle et, malgré les années de séparation, il a gardé pour elle une admiration sans limite. Elle était sa préférée. Il se souvient aussi qu'elle était une excellente cuisinière et avait, très jeune déjà, acquis la réputation de faire le meilleur tchoulent* de Pilica. Il est vrai qu'elle pouvait profiter d'une place privilégiée dans le four de la boulangerie paternelle pour y faire cuire le plat d'orge perlé et de haricots blancs. «Pour qu'il soit bon, il doit y rester au moins dix heures» disait-elle à chaque fois. Leib se rappelle souvent ce détail. Le parfum du plat préparé par sa sœur tous les vendredi lui a permis de respecter,

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