Wally Jazz

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Description

Wally Jazz Rivers est né en Caroline du Sud en 1925, avec pour toute fortune sa négritude, un talent de pianiste et le Jazz. Son histoire d’amour avec Laura, une jeune fille blanche douée pour le dessin, va bousculer les règles de la ségrégation.


Chassés par tous, ces aventuriers de la vie se retrouveront à New-York, à Paris pendant la guerre, et au bord de la rivière Savannah. La musique de Wally et les portraits de Laura vont dévoiler la profondeur de leurs blessures et de leur passion...




Cette histoire est basée sur la vie de plusieurs musiciens et s’inspire aussi de faits historiques peu connus de la seconde guerre mondiale, sur la vie à Saint-Germain-des-Près à la fin des années quarante. L’ensemble du récit est bien sur rythmé par la musique de Jazz !

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Date de parution 17 janvier 2015
Nombre de visites sur la page 116
EAN13 9782368450734
Licence : Tous droits réservés
Langue Français

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©2015–ISEdition
MarseileInnovation.37rueGuibal
1303MARSEILLE
www.is-edition.com

ISBN(Livre): 978-2-36845-072-7
ISBN(Ebooks): 978-2-36845-073-4

Directiond'ouvrage: MarinaDiPauli
ResponsableduComitédelecture: PascaleAverty
Ilustrationsdecouverture: ©Jean-BernardLemal–©Leana

Colection«Romans»
Directeur: HaraldBénoliel

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delapropriétéintelectuele.

JEAN-BERNARDLEMAL

WALLY JAZZ

RÉSUMÉ

WalyJazcep ,vauo r Rivers en tsne éraC nilodue ud Sn e2519
toutefortunesanégritude,untalentdepianisteetleJaz.Son
histoired’amouravecLaura,unejeunefileblanchedouéepour
ledesin,vabousculerlesrèglesdelaségrégation.

Chaséspartous,cesaventuriersdelavieseretrouverontà
New-York,àParispendantlaguere,etauborddelarivière
Savannah.LamusiquedeWalyetlesportraitsdeLauravont
dévoilerlaprofondeurdeleursblesuresetdeleurpasion…

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CHAPITREI

LesoleildeCarolineduSudm’avunaîtrelà,justeàlalisière
duvilagedeBluftonetd’unchampdemaïs.WalyWiliams,un
gaminnoir,pauvreetmalbâtiavaitl’audaced'entamerunevie!
Del’autrecôté,versl’est,ilyavaitlaMayRiver,brilanteet
fluide.Rivièrebeleetlonguecommelesjambesinterminables
demamère,quichantaitdansdesbougesmaléclairéspour
quelquesdolarsetdesrencontressanslendemain.Laviolence
delamisèreavaitmêmeefacélesouvenirdecetebrèveétreinte
avecmongéniteur.

Seulelachaleurbrutaled’unalcooldecontrebandeparvenaità
fairerireRosa,quinesavaitplusdepuislongtempsqu’eleavait
unfils.Alors,jemepromenaispiedsnus,jouantdanslacourde
terebatueaveclespoulesetdeschiensmalaprivoisés.
Dehors,c’étaitdedans! Ilfaisaittrèsfroidàlamaison.Lasoupe
étaitmauvaise,quandilyenavait.Lesdrapsétaienthumideset
glacés.Était-celapièceele-mêmequigénéraitcethiverenplein
moisdejuilet?Peut-être.

Pourtant,certainsétés,justeaprèsl’orage,justeaprèslapluie,
quandlesvapeurss’échapentencoredestoitsdetôle,lesilence
etlafraîcheurs’instalaientsurlavéranda.Alors,Rosame
prenaitsursesgenouxetnousnousbalancions,blotisl’un
contrel’autresurunfauteuilàbasculeenrotinblanc.

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Eletrouvaitlesacentsd’unemèretendreetdouce.Lesmots
déchirésdubluesfaisaientplaceàdesberceusessuavesetlentes.
J’étaisunpeuauparadis.

Ilestvraiqu’àtroisans,onneconnaîtdumalheurquelafaim,
lesblesuresauxgenouxetlesmauvaisrêves:lacouleurdu
mondeestencoreuneinconnue.Elesetrouvelà-bas,aubout
duchemin,aucarefouroùs’arêtelecarquinousemmèneloin
detoutcela,versl’horizon.

Certainsétaientpartisparlaroutenuméro17rejoindrela
frontièredel’ÉtatdeGéorgie.Cescolonnesd’hommesenquête
debonheur,detravailetdereconnaisanceperdaientleurs
iluisnoopruan hopess er à art ne s tnasrevièiv rlaanav Sre
l’entréedelacité.Ilsatendaient,deboutcontreunmurouasis
surleborddutrotoir,quelesmaquignonsdujourleurofrent
dutravail.

Savannah,oùvenaientmourirlesvagueshonteusesamenant
surlerivagedesesclavesépuisés,traînaitencorecesacents
haineuxquiséparaientlacommunautéblanchedurestedela
population.Mais,en1920,ladiférenceentrelapauvretéetle
désespoirsemesuraitàl’étatdessemelesdeschausures,quand
onavaitlachanced’enporter.Biensûr,laségrégationétait
partoutetlemanquedetoutrendaitaveugle.Ilyavaitceuxqui
partageaientleurmaigrerepasetceuxquipartageaientleur
resentiment.Cesdernierstrouvaientleurexutoiredansles
pendaisonsdejeuneshommesnoirsetdanslesincendiesdes
églisesquilesabritaient.

Malgré tout, le ciel était bleu. Les chênes centenaires
arboraientfièrementleursguirlandesdemouseargentée.Des
aléesroyalesseformaientdanslesforêtsalentouretlaisaient
paser,certainsjoursdefête,descortègesdepaysansenliese.

Jenesavaispastoutcela.J’étaisaucentredemonunivers.
D’aileurs,jeneparlaispresquepas.Lesvoisinsavaientremarqué

6

cetétrangepetitbonhommequilesgratifiaitd’unsouriremais
jamaisd’uneparole.Aumlieudesesvertigesetdesesabsences,
Rosafinitparadmetrequesonfilsavaitunproblème.Alors,ele
décidadem’emmenerchezJean,leguériseurhaïtien.

Ilétaittoujoursprêtàrendreserviceàcevoisinageinvisible
pourlesgensdelavile.Ilécrivaitleursletresd’amouretleurs
avisdedécès.Illeurlisaitlejournalet,parfois,lesfeuilets
réputéssubversifsdesdéfenseursdesdroitsciviques.Ilétait
américaincommetoutlemonde,maisilsoufraitcommetout
unchacun.

– Bonjour, Rosa. Je vois que tu es toujours ausijolie!

– Je ne suis pas venue pour entendre tes compliments…

– Je sais, je suis trop discret pour toi, trop sage !

– Je n’ai que faire de tes jugements. Tous ici ont des opinions
surmoi,cesfemmestranquilesquioublientqueleursmaris
pasentlasoiréeàm’écouterchanteretboirelemêmealcoolqui
finiraparnoustuertous!

– Rosa, tu es une rebeleetturesterassauvagetoutetavie!
Quepuis-jefairepourtoi?

– Je suis là pour Waly… Walyvientici,n’aiepaspeur!
MonsieurJeann’estpasméchant!

– Bonjour, Waly! Quesepase-t-il?

– Il ne parle pas beaucoup. En fait, je ne l’entends jamais…

– Ouvre la bouche, Wala, tai an le…guos R ,ym tertnoom-e
tongaminestnormal.S’ilneparlepas,c’estqu’iln’apasenviede
parler!

– Oui, mais cela commence à m'inquiéter. Si jamais il va à
l’école,ilsvontlerejeter!

– Si tu veux, je vais m’en ocuperdetonfils…

– Mais je n’ai pas d’argent…

7

– Je ne te demande rien. Je suis seul et cela me fera plaisir. Il a
l’airgentil,cepetit!

– Bon, alors c’est d’ac ,siaM …et en ejrdo? ne eJ iod ir suxve
dire,tun’espèrespasquejecoucheavectoi?

– Ma pauvre Rosa, il y a longtemps que j’ai renoncé à la
chose.Lesfemmes,ilfautlesaimerdeloin!

Jelevailesyeuxpourobservercethomme,cetétrangerqui
voulaitmeprendresoussonaile.

L’endroitétaitpetitmaispropre.Leslivresétaientbienalignés
surunearmoire,latableétaitornéed’unpanierdanslequel
cohabitaientunoignonetunepomme,etunpetitréchaudà
pétrolechaufaituncaféclair.Aufonddelapièce,àl’oposédu
lit,ilyavaitunpiano.

– Ah! s reut iaV …uoj eu v!x suvuta -baso làpian le

– Non, je ne veux pas qu’i lecase…

– Rosa, ce clavier a subi les asautsdesoudardsauxmains
salesetbrutales.N’aieaucunecrainte.LevieuxTomm’adonné
cetinstrumentenéchangedemessoins,etsurtoutdemes
conseils…

– Quels conseils ?

– Entre autres celui d’esayerdevivreavantquelamortte
ratrapealorsquetun’aspasencoretrenteans!

– Tu dis cela pour moi ?

– Non, pas particulièrement, mais au fond de toi, tu as du mal
àimagineràquoiresemblerademain…

– Tu me saoules avec tes avis sur tout ! Alors, c’est d’acord,
tuvast’ocuperdeWaly?

– Puisquejeteledis…Retournecheztoi,tun’aspasà
t'inquiéter.Nousalaess Np’c…e ti-sams ai,v r ed rineved sno
Waly?

8

Sansm’enrendrecompte,j’aidûàcemomentprécisesquiser
unsourire,unhochementdetêteoupeut-êtreuntimidepasde
danse.Sanslesavoir,j’avaisdéjàfaittroismiles,unpremierbout
decheminverslemonde.
*****
Lesjourspas’tuôqeun pjnte, ne’te, sb ietu nerèésne:e
rejoindrechaquematinl’antredeJeanpouraprendreàlire,à
écrireunpeuetsurtoutàposermesdoigtssurleclavier.Très
vite,jetisaiaveclestouchesuneliaison,undialogue,une
rédemption.Lesnotesetlesenchaînementsétaientencore
hasardeux,sansrythmeetsansrespiration,maislepianosavait
toutdemavie,demesbonheursetdessoirsoùmamèrene
trouvaitpluslechemindelamaison.

– Waly,jecroisquetuasenfincompriscetacord.Non,
metstonindexsurle«la»etneraiditpascepoignet!
– C’est dur Jean, je fais ce que je peux…
– Dis-toi bien qu’il y a beaucoup de gens dehors qui font ce
qu’ilspeuvent.Seulsceuxquitravailentdurpourontmanger!
Jeanaimaitàtoutdramatiserpourfairedemespetitesjoiesun
Noël.D’aileurs,unsoirdeNoël,mamèreoubliaderentrer.Ele
s’étaitperdueentrelesétoilesetlalune.C’estcequem’adit
Jean,etjelecroisencoreaujourd’hui.
LorsdesfunérailesdeRosa,ilyeutpeudemonde.Àcete
ocasion,jerencontraipourlapremièrefoismatanteEmily.Ele
étaitjeuneettravailaitcommecuisinièrepourunefamilede
banquiers.
*****
Mamèredisparue,Jeannepouvaitplusmegarder,maisil
promitdevenirmevoirsouvent.

9

Emilyetmoiprîmeslecarauboutduchemin,cemêmebus
quiemmèneversl’horizonpourdécouvrirlacouleurdumonde.
Elehabitaitunepetitemaisondeboisnonloindelabâtisede
MonsieurCourtneyetdesafamile.Delafenêtreduréduitqui
étaitdevenumachambre,j’apercevaislestoitsdetuilesgrises,
lescolonnesblanchesdelavéranda,lesbriquesrougesdesmurs
etlejardin.Quelquesdizainesdeyardsnousséparaientdecete
demeure, mais la distance entre nos existences était
incommensurable.

Jeregretaispresquelespoulesetlaterebatue.Jeanme
manquait.Mêmesilapousièredel’endroitnes’envolaitpaset
mêmesilesdrapsétaientpluschauds,j’étaismalheureux.Emily
étaitgentile,patiente.Malgrédesjournéesharasantes,ele
tentaitdem’aporterlachaleurprécieused’unemainsurmon
visage.

Unjour,elerencontraJeanaumarché,quiluidemandade
mesnouveles.Eleluiconfiasondésaroi:

– Il s’ennuie, il regarde par la fenêtre toute la journée en
atendantquejerevienne.Mais,voussavez,MonsieurCourtney
esttrèsexigeantetjeneveuxpasperdremaplace.

– Emily, Walyn’estpasunenfantdificile,aucontraire.Je
vaisréfléchir.Jecroisavoirlasolution.

– Merci Jean, je sais que vous êtes un homme bon. Ma sœur
m’aparlédevousavantdemourir…

– Rosa était perdue. Eleavaitungrandcœurmaispasdetête.

Unmatin,unvieuxcamions’arêtadevantlamaisond’Emily.
Intriguéparlebruitdumoteuretlesvoixquis’élevaientdansla
cour,jemeprécipitaiverslafenêtre.LasilhouetedeJeanse
détachadurestedeshommes.Iljetauncoupd’œilversla
maison,certaindecroisermonregard.

J’ouvrislaporteetcouruspoursauterdanssesbras.

10

– Doucement Waly,jesuiscontentdetevoir.Tuasgrandi!
J’aiunesurprisepourtoi…

– Une surprise ?

– Oui, le piano! Maisjevoisquetuparlesmieux!

Lesbrass’agitaientautourdel’instrument,lesmainsglisaient
lelongdesplaquesdebois,chacunvoulantlesaisir.Puis,comme
parmagie,lepianosefitlégerettrouvauneplacedanslapetite
saleàmanger.Jeanouvritlecouvercleduclavier:lestouches
desnotesgravesétaienttoujoursunpeudures,maisriendetel
pourmusclerlesdoigtsdelamaingauche.

Jedécouvriscetespaced’ivoire,cestouchesjauniesparle
tempsmaisquiofraientunvoyageincomparableversl’inconnu.

– Je savais que cela te ferait plaisir. Mais, je ne veux plus voir
cetetristemine.J’aipromisàEmilyqu’eleauraitdroitàton
sourire,maintenant…

– Merci, Jean. Je suis heureux. Tu viendras me voir pour
m’aprendreencore?

– Bien sûr, le plus souvent posible.Maistulisparfaitementle
solfège.Jeteferaiparvenirdespartitions,etpuisEmilyaun
phono:jetepaseraidesdisquesdeFatsWaleretduDuke.Je
n’aiaucundoute,tuvaspouvoirtedébrouiler! Etpuis,surtout,
n’aiepaspeurdeparler…

Lesoleilvenaitdeseleverdansmavie.J’atendaisavec
impatienceleretourd’Emily.J’avaishâtedeluidiremajoie,de
luiofrirmonplusgrandsourireetlepluschaleureuxdesbaisers.

– Tu es content, mon garçon. Jean est gentil.

– Oui, Emily. Il m’aime beaucoup… comme toi !

– Oui, je t’aime Waly,jet’aimepourdeux: pourmoietpour
tamaman.Maisjevoudraisquetumefasesplaisir…

– Oui, comment ?

– Je voudrais que tu ailesàl’école.

1

– Mais Jean m’a aprisàlireetàécrire,c’estsufisantnon?
– Non, ce n’est pas sufisant,ilfautquetuaprennesencore
plus.Lavieestdureetjeneveuxpasquetufinisescomme
chaufeurpourlesCourtney,oupourd’autres…
– Je n’ai pas de problème, Emily, je serai musicien…
– Comme ta mère, tu veux finir dans des endroits sombres ?
– Non, pas comme Maman. Je veux être musicien, c’est
tout…
– Bon, on vernoia!s pa pdeel ,é’ocsad sip , macelaa
D’acord?
– D’acord,Emily,jetelepromets.
– Viens me donner un baiser.
Était-celeplusbeaujourdemavie?Jenepouvaisencorele
savoir,maisjen’avaisplusfroiddansmonlit.
*****
Leslivresétaientraresàl’écoleduquartier,lesbancsausi
d’ailru.sM noesocksen eusiJar u ds lamnroudo putioann
enseignerlesrudimentsdelalangueanglaiseetlesrèglesde
calcul.Illuifalaitausifairepreuved’unegrandeimagination
pournoustransmetrel’histoiredecepays,trouvernotreplace
dansdecedésertdecompasion.
Sesambitionsétaientrestreintes.Lerésultatdesesefortsse
mesuraitaunombred’enfantsquiavaientlecouragederesteren
claseau-delàdeleurdixièmeannée.Aufond,j’aimaisbien
MonsieurJackson.Ilavaitcecôtérasurantetcalmequi
tranchaitaveclaviolencedel’époque.
Lebienétaitàl’abridansleséglisesdeSavannah; l’espoirétait
endangerdanscelesquilongeaientlaroute17.Chaquematin
aportaitdesrécitsdemeurtres,demeutesdechienshurlants
chasantungibiercondamnédanslesmaraisducomtéde
Chatham.Desfrèresetdesmarisdisparaisaientsoudainement.

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Leshérifrégnaitsansémoisurl’ordrepublic.Ilabritaitsabonne
consciencesouscetuniformevert-gris,uneceinturedecuirnoir
etunchapeauStetsonàbordslarges.

J’avaishâtederentreràlamaisondansl’après-midipour
rejoindre le clavier du piano et m’évader. Je dévorais les
partitionsaportéesparJean.J’entendaisunorchestredansma
tête–celuideDukeetsesWashingtonian–,maisj’étaistoutseul
pour jouer les lignes detous les instruments.Alors,
inlasablement,jetorturaismonpoignetgauche,tentantde
reproduirelessonoritésdesbasesetdessaxophones.Les
touchesgravesétaientdures,lourdes,maisleursrésonances
étaientprofondes,rondes,envelopantes.

J’avaisfinipardesinerunplandevolau-desusdecepaysage
blanctraversépardeslignesnoires.Maintenant,lesdoigts
connaisaientdesfigures,desdanses,despasimposésjusqu’à
l’instantmagiqueoùlalignemusicaledevenaitnaturele,inscrite
danssonproprecorps.Ensuite,jem’alongeaissurlelit,épuisé.
Lesnotescontinuaientleurrondedansmesrêves,oùj’entendais
encorelarespirationrauquedelasectiondecuivres.

Emilyn'apréciaitpastoujourscetepasiondémesurée.Ele
sefâchaitavecraison,carjelaisaistraînermesafairespartout
danslamaison.Leslieuxétaientexigus,etcecapharnaüm,bien
inutile.Alors,pourmepunir,elem’emmenaitdanslademeure
desCourtney.Jerestaisasisauboutdelatabledanslacuisine
sansavoirledroitdebougerni,surtout,dem’aventurerdansla
maison.

Autraversdelaportemeparvenaientlesvoixdedeuxenfants
quichahutaient.IlyavaitlesriresdeLaura,lafiledesCourtney,
etlescrisdesonfrère,John.J’entendaisleurspasetleurscourses
danslescouloirs.Delafenêtredemachambre,jelesapercevais
parfoisjouerdanslejardin,maisjamaisjen’auraisoséles
aborder.

13

Emilyavaitremarquémonvisagetournéenpermanencevers
laportedelacuisine.Afindecoupercourtàmesenviesde
découverte,d’unevoixfermeelemerapelaitnotreconditionet
l’interdictionformeledepaserleseuildeceteporte.

– Waly,cequisepasederièreceteporteneteregardepas.
Jeteledisencoreunefois: nepasejamaisceteporte.Monsieur
Courtneymerenveraitetnousserionsdanslesennuis.Enplus,
tuasétépuni.

– Mais Emily, je n’avais pas de devoirs !

– J’irai voir Monsieur Jackson. Et puis, je t’ai déjà demandé de
rangertesafairesetdenepaspaserautantdetempssurce
piano.Jeneveuxpasquetufinisescomme…

– Comme Maman ?

– Non, ce n’est pas ce que je voulais dire ! Aide-moi plutôt à
épluchercesharicots.Jesuisenretardpourpréparerledîner.

Avecréticence,jeprenaischaquegousepourenextraireles
grainesquejefaisaistomberdansunrécipientencuivrequi
résonnaitavecuntintementcristalin.Bientôt,pourtrahirmon
ennui,j’eusl’idéedefairetomberchaquegraineenrythme.J’en
profitaisausipourfredonner.Auboutdequelquesminutes,cela
finisaitparagacerEmily.Alors,elemeretiraitlesacdeharicots
pourmelaiserpantois,lesbrasbalants,complètementperdu
danscetespace.J’atendaislemomentexquisoù,excédéepar
moncomportement,elemerenveraitverslamaison.

Deretouravecunsentimentdeculpablité,jerangeaisunpeu
machambre.Jereprenaisensuitemaplacedevantleclavierpour
explorerànouveaulesmystèresdustrides WaF ta edler.Ilfaisait
chaud à l’intérieur de la maison. Absorbé par ma volonté
d’aprendre,jen’étaispasdérangéparlesperlesdesueurqui
roulaient sur mon visage. Néanmoins, l’humidité s'infiltrait
partoutetjedécidaid’ouvrirlafenêtre.Etlà,àmagrande
surprise,jevisdeuxyeuxvertsquim’observaientdel’autrecôté

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de la vitre… J’étais pétrifié, ne sachant pas comment me
comporter.
– Salut! Tujouesbiendupiano…
– Euh… oui, mais tu n’as pas le droit d’être là !
– Pourquoi ? C’est chez moi ausi,ici!
– Oui, mais je n’ai pas le droit de te parler…

– C’est des bêtises tout ça. Moi, je fais ce que je veux ! Je
m’apeleLaura,ettoi?

– Wal… yWalyWiliams!

– Tu es le neveu d’Emily, la cuisinière ?

– Oui, mais si on te voit ici, elevasefairerenvoyer!

– Non, n’aie pas peur !

Àcemoment-là,ungarçonnetarivaencourantetencriant:

– Laura ! Il faut rentrer. Tu sais bien que nous n’avons pas le
droitdevenirici.Ettoi,là,jet’interdisdeparleràmasœur!

– Mais John, c’est moi qui suis venue ! Alors laiseWaly
tranquile! AurevoirWaly,àbientôt!

Monunivershermétique,monpetitcoind’inconscience,tout
celavenaitdes’écroulerpourunpetitmomentdebonheurdans
lesouriredeLaura.Etpuis,ilyavaitdevantmoilaréalitécrue,
l’avertisementdeJohn.Ilmefalaitgrandirvitepournaviguer
danscetevie.

15

CHAPITREI

Ilyavaitdesmatinsdebrumeoùlavolontédequitersonlit
étaitunsuplice.Dufonddemachambre,jeregardaisEmily
fairesatoileteetsepréparerpouralerautravail.Eledevait
resembleràmamère.Eleétaitmoinscoquete,sansdoute.Ele
faisaitatentionàsescheveux,puiselepasaitsesdoigtslelong
desespaupières,surlecontourdesesyeux.Eleseregardait
danslaglace,découvrantlevisaged’uneétrangère,d’unefemme
qu’elen’aimaitpas.Eleauraitvouluvivreauborddelamer,
entouréed’unmariatentifetd’enfantsjoyeux.Mais,Dieu
l’avaitoubliéedanssesbontés.

Jemesuistoujoursdemandésieleavaitaiméetsionl’avait
aimée.Lemystèredesasolituderésonnaitpartoutdansla
demeure.Ilyavaittrèspeudedécorations,trèspeuderires,à
peineunephotod’eleetdemamèreprisedevantunegrange
quandelesavaientquatorzeouquinzeans.Eleparlaitpeude
sesparentsetdesafamile: lescicatricesinfligéesparl’esclavage
étaienttoujoursbéantes.

Jen’aijamaisoubliécetevisionmatinaleacompagnéeparle
bruitdel’eauquicouledanslacuveteenfaïence.Elepasaitsa
robebleuepuisseparaitd’unesérénitéquil’habiteraittoutela
journée.Avantdes’enaler,elemeregardait,megratifiaitd’un
sourireetderecommandations.

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Aufildecesjours,monamourpourelegrandisait.Quand,
plustard,mesmainsseposaientsurleclavier,jevoyaisson
visagesedesinersurlesnotes.Emilym’inspiraitetmemontrait
lechemindel’humlité.
*****
J’entendislaportecraqueretLauraaparutdanslalumière.
Sansvraimentsavoirpourquoi,j’étaisheureuxdelavoir.
– Bonjour, Waly.N’arêtepasdejouer…
– Bonjour, bonjour Laura. Tu n’as pas le droit d’être ici… Ma
tantenevapasêtrecontente.
– Mais non, c’est moi qui suis venue! Etpuismonpèreaime
troplacuisined’Emily: iln’oserajamaislarenvoyer.
– Tu vas à l’école ?
– Oui, à la « BerySchool».Onaconstruitungrandmoulinà
eau.Tuvoudraslevoir?
– Laura, je ne suis pas autorisé à entrer dans ton école…
– Ne t’inquiète pas, je connais un chemin secret derièreles
jardins.Personnenenousvera.Joueencorepourmoi,c’est
beauquandtujoues…
– Merci, Laura. J’ai aprisunnouveaumorceauduDuke…
– Du Duke ?
– Oui, Duke Elington,c’estdelamagie,c’estcommeun
tableauquisedesinesurlesmurs.J’aiencoredumalavecles
bases,maisjesaisquecelaviendra.Parcontre,ilfaudraitquetu
rentresavantquetonfrèrenetecherche…
– John ? Pas de crainte à avoir, il est avec les scouts
aujourd’hui.
– C’est quoi ce cahier dans tes mains ?

17

– C’est mon carnet de desisns faire . Je vai tiartrop not
pendant que tu joues… Je te préviens, je ne suis pas douée mais
celam’amuse!

Monpremierpublicavaitdesyeuxverts,lescheveuxfrisés,la
boucherosée,lerireéclatant.Jenevoyaisplussapeausi
blanche,justesesmainségratignantlespagesetsespiedsqui
martelaientenrythmeavecmoi.J’auraisvoululuimontrerla
rivière,mepromeneravecelelelongdumarshetrespirerle
ventchaudduSud.Mais,au-delàdujardindesCourtneyetdela
courquientouraientlamaisond’Emily,iln’yavaitquedangers
etinterdits.

Quelquesjoursaprès,jefuspuniànouveauavecl’obligation
dem’aseoirdevantlatabledecuisinedelagrandemaison.
J’entendaislesglousementsdeLauraautraversdesmursmaisje
ne pouvaisbougerde ma chaise,prisonnierducouroux
d’Emily.Elevoyaitbienmesjambesquis’agitaientsouslatable,
maiscetefois,eles’étaitjuréedenepascéderàmescaprices
habituels.

Puis,toutàcoup,Lauraentradanslacuisine.

– Emily, j’ai faim ! Reste-t-il de la tarte aux pommes ? Ah!
BonjourWaly…

– MademoiseleLaura,ilnefautpasparleràWaly.Votre
pèreneseraitpasd’acord,etpuisWalyestpuni!

– Emily, donne de la tarte à Waly.Jeneveuxpasêtrelaseule
àmanger.

– Prends Waly!C’estMademoiseleLauraquitel’ofre.Tu
luidismerci,tumangesviteetturetournesàlamaison.

– Merci, MademoiseleLaura.Merci,Emily.

– Dépêche-toi avant que quelqu’un ne te surprenne.

Contrairementauxordresd’Emily,jemangeaisdoucement
pourprolongerlemomentetadmirerLauraquiétaitasiseà

18

l’oposédelatable.Nousdégustionsaveclamêmemouvance,
enbouchéeslonguesetsavoureuses,plongeantnoscuilèresau
plusprofonddecetedouceur.Nouséchangionsdesregardsde
plaisir,complicesd’unforfaitsucré.
– Alez,Waly,va-t’enmaintenant.Vousausi,Mademoisele
Laura… S’il vous plaît.
– Je m’en vais, Emily. Merci pour la bonne tarte.
Jelongeailejardinenmarchantàreculonspourapercevoir
Lauraencoreunefois.Puis,jeregagnaimespénatesetmon
clavier.Jecherchaiàprolongercesinstantsenchoisisantla
chansonquiresembleraitleplusàunetarteauxpommes: voilà,
«HoneysuckleRose»!FatsWaleretlesparolesd’AndyRazaf
iluminèrentcetefind’après-midi.
*****
Jeanvenaitmevoirdetempsàautre.Ilcontinuaitàmeguider
autraversdessecretsdesnotesetdesacords.Mais,demanière
plusinsidieuse,ilm’enseignaitlavie,lestraversdesgens,
l’impitoyablerègnedel’injusticeduSud.
– Waly,connaîtresaplacedanslasociété,c’estlemeileur
moyendesedonnerdesailespourateindreleParadis.Laise
auxautreslesoindecroirequetuaceptestacondition,mais
révolte-toitouslesjoursgrâceàlamusiqueetàtontalent.Tuas
dutalent,turespirescetair,cebesoindecrier,defaireroulertes
doigtssurlestouches.Nerépètepascequejeviensdetedireà
Emily! Elemetuerait…
– Je sais faire la part des choses, Jean. Emily a sa cuisine, ses
habitudesetbeaucouptropderespectpoursespatrons…
– Non Waly,elen’apasderespect: elen’apaslechoix.Toi,
tuesdiférent,tuauraslechoixsituleveux.
– Je sais tout cela. D’aileurs,Emilyneveutpasquejeparle
avecLaura!

19

– Qui est Laura ?
– C’est la filedesCourtney.Eleesttrèsgentile,ettrèsjolie
ausi!
– AtentionWaly,Lauraestblanche.Turisquesdegros
ennuissiontevoitavecele!
– Mais nous avons le même âge, et c’est elequivientmevoir
souventquandjejouedupiano! Eles’instalelà,surlachaise,et
eletapedanssesmainsenriant.Eledanseausi,etonrit
beaucoup…
– Waly,jeteledis,faistrèsatention.Lesgensd’icin’auront
aucunepitiépourunpetitnègredetonespècequiosefréquenter
lafiled’unbanquierblanc.Mongarçon,lesrèglesdecepays
sontviolentesetaveugles.
– Mais tu m’as dit de ne pas avoir peur !
– Oui,c’estvrai…Maisjenevoudraispasqu’ilt’arive
quelquechose.
– Bon d’acord,jeferaiatention…
– Tiens, écoute ce disque… C’est Art Tatum !
Jeretenaismonsoufle,entièrementsubjuguéparcequeje
venaisd’entendre.J’eustoutàcoupl’impresiond’êtredevenu
inutile.Mafiertédemusicienvenaitdeprendreuneleçon.Jene
savaispasjusqu’àcejourquel’onpouvaitfairevolerunpiano
dans les airs… Jean fut ravi de son efet,etsurtoutrasuréparma
capacitéàmeremetreenquestion.
– Ce que tu viens d’entendre Waly,c’estlamusiquedela
liberté.C’estl’esencedetonfutur.LamaingauchedeTatum,
c’estlacléquiouvrelaporteàtouteslesaudaces.Quandtu
aurasapris,tupourast’évaderetimposerunstyle.Écoutece
disqueencoreetencore,jusqu’àcequecesnotespénètrenttes
sensetqu’elest’empêchentdedormir.Alors,tuserasdevenu
musicien…
*****

20

Laviedechacunalaitêtrebousculée.Lesnouvelesàlaradio
étaientlugubres.Desbruitsdebotesetdebombardements
acompagnaientlescommentairesalarmistesdesreporters.Les
imagesdecieuxenfeuetdemiliersdepauvresgensfuyantla
tourmenteouvraientlesprojectionsdesfilmsaucinéma.
LamaisondesCourtneyétaittriste.Pourtant,aucunmembre
de la familtiatgne eé’n raager t ,amsiM l’arméeagé dans
Courtneyétaitmalade.Emilyfaisaitdesmiraclesavecsessoupes
de courges et de poireaux, tentant d’ap pun deuroe ret
réconfortàlamalheureuse.JamesCourtneyavaitbeaucoupde
malàcontenirsonchagrin.Iltentaitdecacherdumieuxposible
àsesenfantslagravitédel’étatdesantédeleurmère.Ilétait
rasurédelesvoircourirdanslescouloirsetdelesentendrerire,
croyantàlacapacitéqu’ontlesenfantsdedéguiserleurdésaroi.
Lauramedemandaitdetempsàautresij’étaistristed’avoir
perdu ma mère, comme si cela l’aiderait à se préparer à
l’inévitable.Jenesavaiscommentluidirequecegenrede
blesuresneserefermejamais.Ausi,j’inventaislaprésence
d’unebonneétoilequis’étaitposéesurmonépaulelejouroù
Rosaavaitdisparu.Ainsi,jemecroyaisplusfortetplusarmé
maisenvérité,jepleuraissouventseuldansmachambrecarele
memanquaitteriblement.
Soncarnetdedesinsétaitrempliduvisagedesamère.Laura
avaitdutalent,mêmesieleprétendaitlecontraire.Elesavait
cacherlasoufrancedecetefemmevivantsesdernièresheures
dansceregardtracéaufusain,regardantauloinversunpointde
non-retour.Laura fredonnaittoujours endesinant, une
mélopée,unemusiqueintérieuredestinéeàpersonne.
*****
Unlongcortègedevoituresnoiress’étaitmisenmarchesurla
routequimenaitdelamaisonàSavannah.Deboutdanslacour,
jevisLauratenantlamaindesonpèrequirejoignaitl’undes

21

véhicules.Eleavaitdanslescheveuxunlongrubannoir.Avant
dedisparaîtredansl’auto,elemefitunpetitsignedelamain.

Emilyétaitrestéedanslacuisinepourpréparerlerepasdes
invitésetdesmembresdelafamilequiviendraientserestaurer
aprèslacérémonie.Curieusement,elen’avaitpasmontré
d’émotion particulière à l’annonce du décès de Margaret
Courtney:lalasitudeavaitprislepassurl’humanité.Ele
n’avaitjamaisresentiunehaineparticulièreenverslamaîtrese
demaison,maislemanquedeconsidérationdetoutescesannées
avaitefacélacompasion.

Depuisledécèsdesafemme,MonsieurCourtneyafichaitune
atitudediférente.Meurtrijusqu’auplusprofonddelui-même,il
cherchaitunréconfortdanslescouloirsdesamaisondevenuesi
vide,toutàcoup.Laurapleuraitsouventetseréfugiaitdansla
cuisine,auprèsd’Emily.

Lesvisitesfréquentesdesestantesetdesescousinsétaient
d’unconvenuafligeantetfroid.JamesCourtneylesrecevait
pourlethéledimancheaprès-midi.Chacunétaitasissurles
canapésdusalon,observantl’atitudedesonvoisindansl’espoir
d’unerécompensepouravoirétéauxcôtésdecepauvrehomme.

Malgrésonchagrin,JamesCourtneyrestaitlucide.Ilavait
dévolusonamouretsespasionsverssesenfants,etsurtout
Laura.Ilaregardaitavecatention,retrouvantdanssesatitudes
unpeudel’épousequivenaitdelequiter.

Cefaisant,iloubliaitparfoisdeconforterJohn,sonfils.Depuis
lamortdesamère,ilaisaitparaîtreuncaractèreplusdificile,se
donnantl’impresiond’êtredevenuunhomme.Ilrejetaitles
marquesd’afectionet,insidieusement,cultivaitlesentimentque
sonpèreétaitleseulcoupabledecedrame.L’unetl’autre
creusaientunfoséentreleursexistences.Ilspartageaientle
mêmeespacemaisnesecroisaientplus.

2

Jefréquentaisdeplusenplussouventlacuisined’Emily; Laura
étaittoujoursprésente.Nousavionsfiniparnousaseoircôteà
côte.Lestartesauxpommes,lescrumblesetlethéglacé
nourisaientnotregourmandise.Onriaitfort,semoquantde
toutetsurtoutdenous.Emilynoussurveilaitducoindel’œil
maisnepouvaits’empêcherderiredenosbêtises.
Lauram’acompagnaitensuiteàlamaison.Eleavaittrouvésa
placeaucoindupiano.Elefermaitlesyeuxetfredonnaitsurles
mélodiesquejecommençaisàmaîtriserenfaisantdanserses
crayonssurlesfeuilesdesoncarnet.Eles’interompaitparfois
pourmedonnerdesconseils,quandjelaisaismatechnique
naisanteprendrelepassurl’émotion.
– Waly,jenet’entendspas.J’écoutelepiano,maisjene
t’entendspas.Parle-moi…
– Mais Laura, c’est juste, les acordssontbons…
– Non, Waly,cen’estpasjuste!Cesonttesmainsqui
parlent, pas ta tête… Fais-moi pleurer encore avec « Black and
Blue».
– Laura, si ton frère te voit pleurer, il va encore raconter des
histoiressurmoi,sansparlerd’Emily,quiserafolederage!
– Et après ? Je lui dirai que je pleure parce que je pense à
Maman… Quand tu joues, je vois ses cheveux blonds et ses yeux
verts…
– Comme toi, Laura !
Jevenaisdefaireuncompliment; pasceluid’ungaminnid’un
compagnondejeu,maisceluid’unamoureux!Ilestvraique
mesnuitsétaientmaintenantpeupléesd’imagestroublantes:
celesdeLauranageantnuedanslarivièreSavannah,deLaurase
séchantausoleil.J’avaisgrandi,jecrois!
*****

23

Lesétéspasaientrapidementdepuislejourdenotrepremière
rencontre.Lachaleurhumide,lesoragesnoirsetpesantsqui
noyaientenuninstantlesroutesetlescheminsdetere,cete
pluielourdeasourdisantequilaisaitplaceauxodeursde
mouse,toutcelamarquaitnotreenfanceetnosdiférences.
Asissurletroncd’unarbremort,nousrestionslàsansbouger,
regardant l’infinie mouvance du marsh.Nousfaisionsdes
concoursd’imaginationpourdécrirecetenaturequichangeait
decouleurtoutaulongdelajournée.
– À toi, Laura, de me dire ce que tu vois…
– Bon, alors ces roseaux dresésetnoirs,unpeupenchésvers
la lumière… Cela me fait penser aux archets des violons d’un
orchestresuspendusenl’airenatendantlesignalduchef! Àtoi,
Waly…
– Cela va être dur de te batreaujourd’hui! Lesoiseauxblancs
quisecachentdansleshautesherbessontdesfantômesqui
hantentlesmaraisetquiviendronttepincerlespiedslesoirdans
tonlit!
– ArêteWaly! Tun’aspasledroitdemefairepeur.Onadit
desdescriptions,pasdeshistoiresdecauchemars.
– Bon, d’acd… Lortrelf e cnas sél ru cuxchou reseaossentun
tapisquibrilesouslalumièredusoleil.Onpouraits’alonger
desussansmêmetoucherl’eauetpartirenvoyagesurcenavire
immobile.
– Et tu m'emmènerais ?
– Je ne sais pas… Oui, je pense… Nous irions à Tahiti !
– Où ça ?
– ÀTahiti…C’estJeanquiavaitdécoupédansunjournal
françaisdesphotosdeceteîleduPacifique,jecrois.Enfin,cequi
meplaisaitsurtout,c’étaitlenom: «Tahiti»,tupeuxpresquele
chanterquandtuleprononces…
– Alors, emmène-moi maintenant à Tatiti.

24

– Non, « Tahiti » !

Onseparaitdenosdélires,ons’échapaitdenosvies,voguant
versdesrivagestendresaumlieudesombresdel’après-midi.
Seul’orageparvenaitàmetreuntermeànosjeux.

Lauraadoraitlapluie.Jerestaisàl’abricarjenevoulaispas
atraperfroid,maiselesemoquaitdemoietm’entraînaitsous
lesgoutes.

– Viens WalLa pluiet bon ! mm e’csev io rocas vtu, y
emportenosmalheursauloin,danslecreuxdelaTere.Ele
récoltenosregretsetlesfaitpousersurlesarbres.C’estpour
celaqueleschênesportentcetemouseblanche,commeautant
delarmesarachéesànoscorps…

– Laura, la nuit, quand la lune brile,jevoiscespansde
mouses’agitersouslalumière.J’aipeurparfois.Ondiraitdes
âmesperduesacrochéesauxbranches…

– Tu as raison Waly,cesontdesâmes,maisilnefautpasles
craindre.Plustard,elesserontnotrelien.Quoiqu’ilnousarive,
jevoudraisquenouspensionsl’unàl’autreenregardantces
mousesblanches…

– Je te le promets !

Ilfaisaitnoir.Lauraalaitbientôtavoirdix-septans.Eleme
pritlamain,laserafortcontresapoitrine,puiseleaprochases
lèvresversmonvisage.Jelavoyaispourlapremièrefois.

Eleposasesdoigtssurmajoue.Nosbouchessetouchèrent
naturelement.Notrebaiserfittremblerlerestedenoscorps.
J’avaischaudauventreetmesmainsétaientglacées.Jemesurais
àpeineledangerdenotrerelationsipure,sinouvele,siforte.
Eleétaitauxanges,sibele,sirebele.Nousvenionsdepénétrer
enteritoireinterdit.L’atiranceentredeuxadolescentsn’avait
riend’exceptionnel,maisnousn’habitionspasdumêmecôtéde
lacour…

25

Cesoir-là,Emilyrentrainquiète.Elevintdansmachambre,se
frotantlesmainsl’unecontrel’autre.Eleavaitl’airencolère,
eletremblaitunpeu.Jemelevaidemonlitcarjesavaisqu’il
avaitdûsepaserquelquechosedegrave.

– Waly,jenesaispascequetuasfait,mais…

– Ma tante, Emily, je n’ai rien fait, je te le jure…

– As-tu manqué de respect envers la demoisele,envers
Laura?

– Bien sûr que non! Tulesais! Onseparle,elevientécouter
delamusiqueetc’esttout!

– Waly,jet’aisouventditdenepast’aprocherdesblancs; il
yadanger,etsijeperdsmaplace,commentferons-nouspour
vivre?

– J’irai travailgear nt derl’e ue xagngyl .eJp er, Emi
maintenant,enjouantdupiano!

– Ah ! oui, comme cetepauvreRosa,dansdesbougessans
nom…

– Ma mère était honnête, elen’ajamaisvolépersonne!

– Pardonne-moi Waly,maislapeurmefaitdiren’importe
quoi.Jeneveuxpasquetufinisescommeele…

– Mais enfin, que se pase-t-ilpourquetusoisdanscetétat?

– Monsieur Courtney veut te voir demain. Il est venu dans la
cuisine.Celafaitplusdedixansqu’iln’apasmislespiedsdans
cetendroit!Cedoitêtretrèsgrave.Ilavaitl’airsérieux.Tu
metrasleshabitsquetuportespouraleràl’église.J’espèrequ’il
vanousgarder…

– Emily, je te jure que je n’ai rien fait de mal.

Pour la ras Sonras.er légreulae jr,ad sirp b sem sn
tremblements’apaisa.Enétanttoutcontreele,jesentaisses
membresnouésetdurcisparletravail,sarespirationrapide,
presquehaletante,lesoufledequelqu’unquisesentpoursuivi.

26

Emilyn’avaitjamaisvoyagéau-delàdesquelquesmilesqui
séparaient la maison du marché. Elenesavaitpasàquoi
resemblaitSavannahlesjoursdefête,l’agitationsurleport,les
promenadesdanslessquares,nilapaisiblesensationd’êtreasis
surunbancenregardantlesécureuilsgrimpersurletroncdes
arbres.

Toujoursserésl’uncontrel’autre,jeluiracontaiscesvisions,
fredonnaislamusiquequej’entendaisdansmatête.J’euspresque
l’audacedeluidirecombienlebaiserdeLauraétaitlachosela
plus douce au monde. Mais, ce n’était certainement pas le
meileurmoment:siJamesCourtneyvoulaitmevoir,c’étaità
coupsûràcausedecebaiser.Quelqu’unavaitdûnousdénoncer.
Un voisin peut-être ? Le jardinier ? Ou… John ?

J’apréhendaiscetejournée.Emilyfaisaitsatoiletecomme
touslesmatins.Elemitsurledosierd’unechaisemonpantalon
propreetunechemiseafinquejesoisprésentable.Jelarejoignis
unpeuplustarddanslacuisine.Lauraentradanslapièceavec
ungrandsourire,lequeltranchaitavecnotreangoise.

– Waly,Emily,monpèrevoudraitvousvoirmaintenant.

– Bien MademoiseleLaura,nousarivonstoutdesuite!

Jepasailaportedelacuisinesanssavoircequim’atendaitde
l’autrecôté.Jedécouvrisununiversdiférent,desboiseries,des
tablesciréesrecouvertesdenaperonsblancssurmontésdevases
remplisdefleurs.Desrideauxetdesvoletsmi-closfiltraientla
lumièredujouretgardaientunecertainefraîcheuràl’intérieur
despièces.Onentendaitausileronronnementdesventilateurs.
Danslesalon,JamesCourtneynousatendait,deboutdevantla
fenêtre.

Instinctivement,jebaisailesyeux,imitantlaposturedéférente
d’Emily.Lauraétaitlàeleausi,acoudéesurledosierd’un
sofa.

27

– Bonjour Emily, bonjour Waly.

– Bonjour, Monsieur Courtney. Vous savez, Walyestjeune,
ilnesaitpastoujourscequ’ilfait.Jevousdemandedenepasêtre
duraveclui.Jesaisqu’ilregrets Watsc- eapejéd… àN e’lyque
turegretesdéjàcequetuasfait?

– Ma pauvre Emily, laisedonccepauvregarçontranquile!
Voilà: demain, c’est l’anniversairede Laura.Depuisla
disparitiondeMargaret,cetemaisonneritplus.Lauram’adit
queWalyjouaitdupiano…

– Oui Monsieur Courtney, Walyjoueunpeudepiano.

– Waly,jevoudraisquetuviennesjouerpourLauraetses
amisdemainaprès-midi.Tuvoisl’instrumentlà-bas?Ehbien,il
atendd’êtreréveilé.SeuleMargaretjouaitdesus.D’aileurs,il
resteencorequelquespartitions.Tusaislirelamusique?

– Oui Monsieur, Jean m’a aprisàlirelamusique.Merci,
MonsieurCourtney.JejoueraiavecplaisirpourLaura.Est-ce
quejepeuxprendrelespartitionsmaintenant?

– Oui, vas-y. À demain donc !

Àforcedetournersontablierdanssesmains,Emilyavaitfini
parenfaireunbouchon.Elemeregardait,pétrifiéeàl’idéede
mevoirasisderièrecetimmensepiano.Lauraétaitraviede
sonopérationetnepouvaits’empêcherderire.Quantàmoi,
j’observaiscepaquebot,ceSteinwayaucorpsinterminableprêtà
prendrelelargeavecmoi.

Deretouràlamaison,jememisausitôtautravail,unpeu
efrayéparlaperspectivedejouerdevantdesgensquejene
connaisér snoitseérépuclas an d itrap sel sirvuoJ’. as pisa
demeuredesCourtney:ilyavaitlàun
requiemdeJeanSébastienBach.Asurément,lesnotesetlesacordsexploraient
desarcanesquejen’avaispasencoreeul’ocasiondevisiter.

28

Jemehasardaiàjouerlespremièresmesures.Lesacentsetles
fortesn’avaientrienàvoiraveclamesuredesmorceauxdejaz,
maislesgammesétaientsereinesetpropres.Jedécouvrais,sans
vraimentlecomprendreencore,lecontrepoint.Ilfalaitquela
positiondemesdoigtssurlestouchess’adapteàcetunivers,
maisj’étaissiheureuxquetouteslespeinesdumondene
pouvaientmedécourager.
*****
Descarafesdelimonadeglacéeetdethéétaientdisposéessur
lestables.Aumlieutrônaientdestartesauxpommes,despetits
pains,delaconfitureetdumiel.Del’autrecôté,surledesus
d’unbufet,ilyavaitungrandboldepunchpourlesadulteset
dessandwiches.Emily,danssacuisine,metaitladernièremain
augâteaud’anniversairedeLaura.
JamesCourtneyacueilaitlesquelquesinvitésduvoisinage,
ainsiquedeuxdesessœurs.Lesenfantsprésentsjouaientdans
uneautrepièce.John,lefrèredeLaura,étaitentourédesesamis
scouts.Ilsarboraientfièrementleursfoulardsetleursinsignes.
Emilym’avaitobligéàmetrecepantalontropcourtetune
joliechemiseblanche.Jenemesentaispasàl’aise,maisl’odeur
devêtementsfraîchementlavésetséchésausoleilmerasura.Je
me frayai un chemin au travers de cetefoulehostile,ne
rencontrantsurmonpasagequedesvisagesblancsquime
scrutaient.
Heureusement,Lauravinttrèsviteàmonsecoursetme
conduisitjusqu’aupiano.
Jeraprochailebancversleclavier.Toutàcoup,j’eus
l’impresiondeneplusriensavoir,d’avoirtoutoublié:«Black
and Blue », Art Tatum, Bach… tout se mélangeait. Il y avait un
vere ead’pou ssérul eedsusdelatablete.Jel’atrapai
promptementetbustoutd’unseultrait.

29