A&E 1

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Lorsque Tisiphone Marzio entre dans le bureau du brillant maître au barreau Edgar Vrilles, menacé après avoir fait acquitter un violeur récidiviste, l’avocat ne peut imaginer la somme colossale que cette dame respectable lui propose pour la défendre lorsqu’elle sera inculpée pour le crime qu’elle a commis et pour celui qu ́elle a l’intention de perpétrer.



Quelques jours plus tard, le célèbre avocat est retrouvé assassiné dans son appartement.



Chargé de l’enquête, le commissaire Gérand est loin de se douter qu’il se lance sur l’une des investigations les plus difficiles de sa carrière.





Une fois de plus, Liliana Di Pietro se complait à mener ses enquêteurs et lecteurs d’une piste à l’autre, sans leur laisser le temps de reprendre leur souffle !

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Date de parution 18 avril 2016
Nombre de visites sur la page 10
EAN13 9783958580893
Licence : Tous droits réservés
Langue Français

Informations légales : prix de location à la page 0,0037 €. Cette information est donnée uniquement à titre indicatif conformément à la législation en vigueur.

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ISBN : 978-3-95858-088-6
Première édition - Avril 2016

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Tous droits réservés.

 

 

A & E 1

 

 

 

 

 

 

Le meurtre
d’Edgar Vrilles

 

 

 

Liliana DI PIETRO

 

 

 1.L´avocat

 

 

« Je jure, comme avocat, d’exercer mes fonctions avec dignité, conscience, indépendance, probité et humanité. »

Assis à son bureau, en ce début du mois de février, Edgar Vrilles étudiait un rapport d’autopsie que le procureur lui avait fait parvenir. Il soupira profondément : l’accusé qu’il défendait n’avait pas beaucoup d’issues possibles. À son avis, il ne pouvait qu’être coupable. Il devrait réaliser, une fois de plus, des prodiges pour éviter sa condamnation ou, du moins, pour que sa peine ne fût pas trop lourde. Quelque peu las, il s’approcha de la fenêtre et regarda les giboulées qui virevoltaient dans les rues de Paris.

Lydie s’était introduite dans son cabinet sans frapper.

― Maître, votre cliente est là. Dois-je la faire entrer ?

― Quelle cliente ?

― Elle s’appelle Tisiphone Marzio. Elle avait sollicité un rendez-vous la semaine dernière, mais elle n’a pas voulu m’informer de la nature de l’affaire qui l’amène. Elle est très bien habillée et porte des bijoux très chers.

― Tisiphone Marzio ? Est-ce son nom de famille ?

― Marzio, oui. Tisiphone est son prénom, enfin c’est ce qu’elle m’a dit quand...

D’un geste péremptoire, Edgar arrêta l’élan de sa secrétaire pour empêcher qu’elle ne se lançât dans un bavardage dont elle était friande, mais qui chez lui provoquait un profond agacement.

― Faites-la entrer tout de suite.

Lydie tourna les talons et partit, en marmonnant, sans fermer la porte.

― N’empêche, c’est un prénom ridicule.

Edgar rangeait quelques dossiers éparpillés sur sa table de travail, quand un parfum subtil à la fragrance d’agrume et aux notes de fond boisées l’incita à lever la tête.

« Envoûtante » fut le premier mot qui lui vint à l’esprit en apercevant cette créature aux yeux bleus, à la peau douce et au visage parfait.

― Me Vrilles ?

Sa voix mélodieuse et timbrée comme si elle émergeait d’une harpe le fascina, et il resta muet quelques instants.

― Je vous en prie! Asseyez-vous. Qui vous a recommandé de me consulter ?

― Maître, votre réputation vous précède !

Elle prononça ces paroles avec suavité et sa flatterie charma Edgar.

― Que puis-je pour vous ?

― Je souhaiterais que vous me défendiez, mais avant j’ai une question à vous poser.

― Bien sûr.

― Vous êtes tenu au secret professionnel, n’est-ce pas ?

En effet, si j’accepte de vous représenter, toutes nos conversations seront couvertes par mon obligation de confidentialité en matière juridique et judiciaire.

― Y a-t-il des exceptions à cette règle ?

― Oui, l’article 226-14 du Code pénal autorise la dénonciation dans le cas où les informations qu’un avocat détiendrait porteraient atteinte à l’intégrité physique ou morale d’un mineur. La loi peut aussi justifier la levée du secret dans le cas d’un crime ou d’un délit. Néanmoins, il est libre d’agir selon sa conscience.

Tisiphone fouilla à l’intérieur de son sac et en extirpa son chéquier.

― Voici deux cent mille euros comme avance sur frais, et je deviens votre cliente. D’accord ?

― Chère Madame, j’ai l’habitude d’étudier le cas avant d’accepter une affaire.

― Même quand on est si généreux ?

Edgar ne se laissa pas intimider. Malgré le trouble que la beauté de cette femme lui produisait, il se leva et l’invita d’un geste poli à quitter les lieux. Elle adopta une attitude faussement humble.

― D’accord! Il s’agit de meurtre, celui de deux hommes essentiellement mauvais, qui ne méritent pas de vivre.

Piqué par une vive curiosité, Edgar revint à sa place et la convia à en faire de même.

― Qu’entendez-vous par essentiellement mauvais ? Et est-ce vous qui les avez tués ?

― Disons que ce sont des individus, irrémédiablement, nuisibles à autrui, et dont la disparition ne serait que bénéfique pour leur entourage. Quant à la seconde question, je n’ai fait justice qu’à l’un d’entre eux. L’autre, je ne l’ai pas encore éliminé, mais je le ferai bientôt.

― Je suppose que vous plaisantez.

― En ai-je l’air ?

Il la dévisagea. Sa mine glaciale le fit intensément frémir. Non, elle ne badinait pas.

― Étant données les circonstances, avant que vous ne continuiez, je me vois dans l’obligation de vous informer que vous me mettez, d’une part, dans la situation de recel de criminels, puisque vous m’avez avoué un crime, et d’autre part, dans le cas de non-assistance à personne en danger, car vous m’avez annoncé que vous en commettrez un second. Dans ces conditions, je ne peux pas invoquer le secret professionnel, dans la mesure où les deux cas sont condamnés par l’article 434-6.

― Non, Maître. L’article dont vous faites mention parle d’actes positifs réalisés en vue d’aider le criminel : lui donner un logement, de l’argent ou entraver son arrestation. Mais vous ne ferez rien de tel. Ce que je vous demande est tout simplement de me défendre, le jour où ils trouveront le corps de celui que j’ai tué. Quant au meurtre que je compte commettre, vous ne pouvez pas être certain que je ne fabule pas.

Edgar s’évertuait à percer la personnalité de son interlocutrice. Elle paraissait sûre d’elle et se montrait parfaitement sereine. Comment devait-il interpréter ses paroles? Pouvait-il accorder le moindre crédit à ce qu’il venait d’entendre ? En presque dix ans de métier, il avait tout vu, du moins c’était ce qu’il croyait jusque-là. Il décida de se plier au jeu pour en apprendre davantage.

― Vous semblez bien connaître la loi, Madame Marzio. Mais faites-vous l’objet d’une accusation ?

― Pas encore ! Mais cela ne saurait tarder. J’ai malheureusement perdu une boucle d’oreille à l’endroit où j’ai déposé le cadavre. Avec ces histoires d’ADN, ils pourront me relier au crime.

― Êtes-vous fichée ?

― Non.

― Dans ce cas, vous ne risquez rien. Mais commençons par le commencement. Qui avez-vous tué et pour quelle raisonl’avez-vous fait ?

 

***

 

Quelques jours après cette troublante rencontre, Edgar Vrilles était chez lui. Comme tous les matins, le concierge de son immeuble sonna à la porte de service et déposa le courrier sur le paillasson.

Edgar, qui finissait son petit-déjeuner, entendit le carillon. Machinalement, il ramassa l’amas de papiers qui se trouvait par terre. Puis il jeta un regard distrait à sa correspondance, des factures, et se mit à lire le journal. La nouvelle à la Une le fit tressaillir.

 

 

Viol et meurtre d’une adolescente dans l’Hérault

Hier dans la nuit, les gendarmes de l’Hérault ont trouvé, dans une ancienne carrière, le cadavre d’Emma Birgard, âgée de 14 ans, dont la disparition avait été déclarée par ses parents deux jours auparavant.

Mlle Birgard a été sauvagement attaquée avant d’être étranglée avec sa propre chaînette, à laquelle pendait une croix. Dans sa main, un petit morceau de tissu vert, probablement arraché à son assaillant, serait un indice important pour les enquêteurs.

En effet, le modus operandi évoque celui utilisé dans la violente agression de la jeune Lucie Duval, il y a un an, à Versailles. Le forcené portait une cagoule verte, et il avait aussi essayé de lui serrer le cou avec la chaîne de la victime. Lucie avait été sauvée d’une mort certaine par des randonneurs. Surpris sur les faits, l’agresseur était parvenu à s’enfuir. Peu après, un voisin de la famille Duval, Jérôme Guivans, qui venait alors de purger une peine de douze ans de prison pour un viol commis quinze ans auparavant, avait été accusé. Son avocat, Me Edgar Vrilles avait réussi, lors d’un procès très médiatisé, à le faire innocenter.

Le violeur-tueur à la chaînette aurait-il sévi à nouveau? La jeune Emma serait-elle la troisième victime de cet homme qui n’aurait jamais dû être en liberté?

 

Agacé, Edgar ferma le journal. Aurait-il eu tort de mettre tant d’énergie pour faire libérer ce type ? Il avait évité que le jury apprît les similitudes entre les agressions de Lucie et celle de Marielle Guiot, quinze ans plus tôt : Marielle portait, elle aussi, une croix et le violeur cachait son visage avec une cagoule verte.

Trop, c’était trop. Il décrocha son portable et composa le numéro de Guivans.

― Espèce de fumier ! Ne comptez pas sur moi pour vous tirer encore d’affaire !

― Fichez-moi la paix, Maître. Je n’y suis pour rien. Un taré veut me faire inculper, mais je vous l’ai déjà dit, je suis innocent!

 

Le soir même, dans un pub branché, Edgar Vrilles discutait avec son ami de longue date, Valentin Dupras.

― Tu as l’air préoccupé, Edgar.

― Je le suis. Pour la première fois dans ma carrière, j’ai un sérieux problème de conscience. Cela t’est-il déjà arrivé ?

― Je m’occupe des affaires financières, c’est moins grave, enfin, je crois.

― Quelqu’un m’a consulté récemment, et je sais que je devrais refuser d’être son avocat et...

Il se tut. C’était son problème à lui, il ne devait pas mettre Valentin dans l’embarras.

― Un coupable avéré, c’est cela ?

Vrilles acquiesça d’un hochement de tête. Il pensait à Tisiphone Marzio, cette étrange femme qu’il avait reçue dans son cabinet treize jours auparavant, mais aussi à Guivans, dont, à ce moment-là, il était convaincu de la culpabilité.

 

 

 

 

2. La triste nouvelle

 

 

Ce mardi matin de début mars, il pleuvait sur Paris. Une bruine fine et perçante faisait grelotter les passants. Bien qu’il fût déjà neuf heures, les lumières de l’appartement étaient toutes allumées.

― Marianne! As-tu lu le journal ?

― Non, maman. Pourquoi ?

Avec son visage anguleux aux traits fatigués, Marianne semblait à trente-deux ans en avoir quarante. Penchée sur les devoirs de ses élèves de terminale, découragée par le nombre de fautes qu’elle y trouvait, elle les corrigeait sans enthousiasme.

Sa mère, bouleversée par la nouvelle, ne savait pas comment la lui annoncer.

― Ils parlent d’Edgar.

Marianne ne leva pas les yeux de ses copies.

― Encore ! Qu’a-t-il fait cette fois-ci ? A-t-il fait libérer un criminel de guerre ?

Hésitante, elle posa le journal sur le bureau de sa fille qui lui jeta un coup d’œil indifférent. Le titre de la Une la laissa interdite.

 

 Assassinat d’un maître du barreau de Paris

Me Edgar Vrilles, très médiatique et brillant avocat du barreau de Paris, a été retrouvé mort, tué de deux balles dans la tête, le 4 mars au matin, dans son appartement du 7e arrondissement de Paris.

Selon les déclarations de sa femme de ménage, Mme Elia Gonnad, le corps sans vie gisait dans une mare de sang au milieu du salon.

Me Vrilles, trente-cinq ans, divorcé et père d’une fille, avait fait, ces derniers temps, la Une des journaux pour avoir défendu et fait acquitter, par faute de preuves, un violeur récidiviste. Le père de la victime avait, à la sortie de la salle du tribunal, proféré des menaces envers Me Vrilles.

L’enquête a été confiée au commissaire Charles Gérand de la PJ de Paris, qui a déclaré à la Presse que toutes les pistes seraient explorées, sans en écarter aucune. Crime crapuleux, cambriolage qui a mal tourné ou vengeance, toutes les hypothèses sont pour l’instant vraisemblables. 

 

― Il va falloir le dire à Jessica. Je ne veux pas qu’elle l’apprenne par ses camarades de classe. J’appellerai la directrice de son école pour la prévenir que je vais la chercher tout de suite.

Marianne se leva et se dirigea vers sa chambre, mais, chancelante, elle s’appuya au mur du couloir. La nouvelle du meurtre de son ex-mari l’avait déstabilisée. Depuis leur divorce, cinq ans auparavant, elle avait cru que la page était tournée. Mais, les souvenirs étaient là, à l’affût, perfides, n’attendant qu’une faiblesse pour resurgir.

 

Onze ans plus tôt, Marianne et sa colocataire, Lucille, avaient entendu la sonnette de leur loft mansardé. C’était le livreur de pizza. Marianne, habillée d’un peignoir, une serviette en style de turban sur la tête et un masque sur le visage, s’était précipitée à la porte avec son porte-monnaie pincé entre les doigts de sa main droite, les ongles tout juste vernis. Devant elle, un homme aux yeux noisette et à la carrure imposante apportait la commande.

Étonné par l’allure de la demoiselle, Edgar, le souffle coupé, avait arboré un sourire amical.

― Eh bien, vous me les donnez, ces pizzas ?

― En échange, voudriez-vous accepter de dîner avec moi ?

Marianne, très agacée, avait jeté un regard condescendant au jeune coursier et s’était adressée à lui avec dédain.

― Vous êtes gonflé ! Donnez-moi cela. Combien vous dois-je ?

― Rien, car je ne vous les laisserai pas. Au revoir, mademoiselle.

Edgar avait tourné les talons et avait disparu dans l’ascenseur. Marianne était restée les bras ballants, blême d’indignation.

« Quel toupet! »

Lucille, qui avait fini de se doucher, avait vu son amie sur le pas de la porte.

― Était-ce le livreur ?

― Oui. Mais il n’a pas voulu me donner les pizzas !

Quelques minutes plus tard, Marianne avait appelé la pizzeria et s’était plainte de cet homme insolent.

Le lendemain, en sortant de son immeuble pour aller à l’université, elle l’avait retrouvé assis sur les marches du hall d’entrée. Quand il l’avait aperçue, Edgar lui avait barré le passage.

― Vous m’avez fait virer !

Il n’avait pas l’air fâché et souriait toujours.

― C’est de votre faute ! Mais, qu’est-ce que vous faites là ?

― Je vous attendais. Après tout, je vous dois de ne pas pouvoir payer mon loyer ce mois-ci, et de devoir perdre du temps pour trouver un autre travail, ce qui est une regrettable contrariété étant donné que nous sommes en pleine période d’examens. Mais, je suppose que ce genre d’affaires ne vous afflige pas.

― Ah, oui ! Et pourquoi ?

Primo, parce que vous habitez dans un beau quartier et que vous avez l’air d’avoir été bichonnée depuis la naissance.Secundo, parce qu’hier quand je vous ai invitée à dîner, vous avez réagi comme une Indienne d’une caste supérieure à laquelle un intouchable aurait proposé le mariage.Tertio, parce que, malgré votre jeune âge, vous avez l’esprit d’une vieille fille.

― Partez tout de suite d’ici ou j’appelle la police.

― Mais certainement, je ne tiens pas, en plus d’avoir perdu mon travail, à aller en prison. Mes hommages, My Lady!

Il s’était penché en avant et lui avait fait une révérence, puis il s’était éloigné d’elle d’un pas nonchalant. Sans en comprendre la raison, Marianne avait eu le cœur serré et avait voulu lui courir après, mais elle s’était retenue.

 

La mère de Marianne, qui l’avait suivie jusqu’à sa chambre, la vit pleurer et ne trouva pas le moyen de la réconforter.

― Ma chérie, ça va ?

― Oui, oui. C’était un salaud, mais… Je pars vite. Notre fille va être bouleversée. Salaud ou pas, il était son père.

Elle se passa de l’eau sur la figure, glissa un peigne dans ses cheveux déteints, et en se regardant dans le miroir se mit à sangloter, inconsolable. Marianne se rappela combien elle avait aimé cet homme. Aujourd’hui, elle ne nourrissait que de la rancœur pour lui.

Depuis leur divorce, ils ne se rencontraient que rarement. Ils s’apercevaient les samedis matin, lorsqu’il venait chercher Jessica, et aussi à chaque fête d’anniversaire de leur fille. Il arrivait les mains pleines de cadeaux, toujours démesurés, toujours très coûteux. Une fois, quand Jessica avait été malade, Marianne avait permis à Edgar de rester chez elle. Durant trois nuits, au chevet de la petite, il avait veillé son sommeil, lui avait lu des contes et avait fait le pitre pour la divertir. Oui, il savait être tendre et attentionné.

Saisie par une angoisse soudaine, elle soupira longuement. Il fallait qu’elle appelât Valentin Dupras.

 

***

 

Vers midi de ce même mardi, dans un bar à billard à Livry, Medhi buvait un jus de fruits. Contremaître dans une entreprise de stockage de marchandises, il prenait sa pause déjeuner. Un des ouvriers de la société où tous les deux travaillaient s’approcha de lui.

― As-tu vu la nouvelle ?

― Laquelle ?

― L’avocat, celui dont tu m’avais raconté qu’il avait été ton copain à l’école.

― Ouais! Et alors ?

― Il est mort, assassiné.

Medhi écarquilla les yeux. Son camarade lui lut le billet du journal. Le visage fermé, Medhi fixait son verre. Après quelques instants, il se leva.

― Rends-moi un service. Je fais un saut à la maison. Dis au patron que je risque d’arriver un peu en retard.

Sans s’attarder, il partit à toute allure sur son scooter et fila directement chez lui.

Au bas de son immeuble, une tour condamnée à la destruction, il croisa des enfants et des adolescents en train de faire leur trafic dans la petite cour à côté des poubelles. Il leur jeta un coup d’œil réprobateur. Il les connaissait tous, ces gamins.

Le quartier avait beaucoup changé depuis le temps où son père, mécanicien dans une usine automobile, s’y était installé. La famille Vrilles habitait au même étage. Monsieur Vrilles était employé de La Poste, et sa femme faisait les tartes aux pommes les plus délicieuses qu’il avait jamais goûtées. Enfant, il se souvenait de leurs jeux sur la petite place au pied de leur tour, où il avait passé les heures les plus joyeuses de sa jeunesse après la sortie de l’école. Avec Edgar, ils en avaient fait des rêves. Ils avaient été camarades de classe en primaire et puis au collège.

Il ouvrit la porte de son appartement et appela Fatima, sa sœur. Elle ne répondit pas et Medhi s’affola. Il rentra dans la chambre, et la trouva assise par terre, les yeux injectés de sang d’avoir tant pleuré.

En apercevant son frère, elle se mit à balbutier quelques mots incompréhensibles, d’une voix larmoyante et faible.

― Il est mort. Ils l’ont annoncé à la télé.

― Je sais, c’est pour ça que je suis là. Allez, viens ! Je vais nous préparer un thé.

Dans la cuisine, Medhi s’affairait à faire bouillir de l’eau. Fatima, affalée sur une chaise, avait l’air d’une frêle colombe, blessée au milieu d’une tempête.

— Fatima, votre histoire est finie depuis des années. Durant tout ce temps, je n’ai pas cessé de te dire que tu devais l’oublier. Il t’en a fait voir de toutes les couleurs, il t’avait promis des tas de choses, et, dès qu’il est parti s’installer à Paris, il t’a laissé tomber. D’accord, il ne méritait pas de mourir pour autant, mais tes larmes sont inutiles. Il avait refait sa vie, il s’était marié, il a eu une belle carrière... Depuis des années, tu n’étais qu’un souvenir de sa jeunesse, si tant est qu’il se souvienne de toi.

― Je sais, mais je l’aimais. Il m’a appris la beauté et la joie de vivre. Avec lui, je me suis sentie comme une vraie femme, comme un être humain...

― À quoi bon te remplir la tête de rêves, si c’est pour les briser après ?

― Il était différent et avait de l’ambition. Il souhaitait devenir quelqu’un et il avait réussi.

― D’accord. Cela fait presque quinze ans que votre histoire est finie. Je ne comprends pas que tu n’aies jamais accepté de tourner la page et de fonder une famille.

― C’est de ta faute !

Fatima cria ces mots qui sortirent de sa bouche comme un fouet.

― De quoi parles-tu ?

― Je suis au courant qu’il était venu un jour, peu après son départ. Je sais qu’il souhaitait que j’aille vivre avec lui. C’est toi qui l’as chassé, qui lui as dit que notre famille souffrirait, que s’il me voulait il fallait qu’on se marie, mais tu le lui avais déconseillé. C’est Mohamed qui m’a tout raconté. Si seulement il me l’avait dit à l’époque... Quand je l’ai appris, c’était trop tard, Edgar s’était déjà marié.

Medhi n’osait pas soutenir son regard.

― Oui, d’accord, c’est vrai. Mais, je croyais bien faire. Tu as raison, mais il n’était pas comme nous.

― Parce qu’on n’avait pas la même religion ? Parce que nous sommes d’origine algérienne et que lui était un bon petit Français? Je pense que quand tu te plains des racistes et de discrimination, tu devrais réfléchir à tes propres affirmations.

― Ce n’est pas cela, Fatima. Notre famille ne l’aurait pas supporté. Il habitait dans une chambre de bonne, il travaillait les soirs pour payer ses études. Vous auriez eu une vie d’enfer et puis il t’aurait plaquée quand il en aurait eu marre de toi... Papa rêvait de te voir bien mariée…

Elle se mit à crier, sans pouvoir cacher son amertume.

― Notre père n’était qu’un égoïste. Si je partais, qui se serait occupé de lui, de toi, de la maison ?

Medhi ne répondit pas. En constatant que sa sœur se fanait d’année en année, il avait eu des remords. Il se rappelait bien le jour où Edgar était venu lui parler de ses plans.

 

À vingt ans, les convictions sont profondes, univoques, sans nuances. Medhi avait écouté Edgar attentivement, assis sur un banc de la place en face de leur immeuble.

― J’aime Fatima. Pour l’instant, je n’ai pas un sou, mais je travaille et j’ai une chambre où crécher. Je suis sûr que je vais arriver, je serai avocat et, dès que j’aurais acquis une position sociale, je me marierai avec elle. Comme ça, c’est difficile, je ne la vois que de temps en temps. Chaque moment compte, tu sais ?

Medhi n’avait pas été agressif, mais ferme dans ses propos. Il s’était escrimé à trouver les arguments pour qu’il changeât d’avis. Un seul avait fait basculer la décision d’Edgar.

― Elle souffrira. La famille la reniera. Laisse-la suivre son destin. Elle va être triste un certain temps, mais elle s’en remettra. Ne viens plus, ne la contacte plus, elle comprendra.

― Je lui ai fait des promesses.

― Elle finira par les oublier. Un de mes cousins a parlé avec père, il souhaiterait se marier avec elle. C’est un bon gars, il travaille dans l’usine textile de l’autre côté de l’autoroute. C’est un bosseur et il a son propre appartement. Edgar, ma sœur n’est pas très forte. Elle ne pourra pas supporter le mépris de la famille. J’aimerais bien que les choses ne soient pas comme ça, mais le monde est ainsi fait, je n’y peux rien. Enfin, nous sommes amis, je te fais confiance. L’avenir de Fatima est dans tes mains. C’est à toi d’en décider.

Medhi l’avait laissé là, seul avec ses pensées. Edgar n’avait pas bougé, immobile, sur le banc. Il aurait pu faire quelques pas, monter jusqu’à elle et l’emmener avec lui ou partir et ne jamais revenir. Avec les premières ombres de la nuit, il s’était levé en jetant un dernier regard à l’immeuble où il avait passé toute son enfance et son adolescence et où une jeune femme douce et pleine de vie pleurerait son absence et son silence. Puis, le cœur serré, il avait pris le train pour Paris. Medhi l’avait observé s’en aller depuis sa fenêtre. Il lui en était reconnaissant et, à ce moment-là, il avait compris qu’ils ne se reverraient jamais.

 

Fatima faisait tourner la cuillère dans son verre de thé. Elle ne l’avait même pas goûté.

Il sera enterré samedi, à Senlis. C’est son père qui l’a annoncé dans le journal. Moi, j’y vais, viendras-tu ?

Medhi hocha la tête en signe d’acquiescement.

― Il faut que tu saches quelque chose. Je suis allée le voir, l’année dernière.

Très surpris, il la regarda avec attention.

― Ah, bon ? Et pourquoi ?

― Pour lui demander un service. Quand notre père est mort, il nous avait légué une belle ardoise, l’hypothèque de l’appartement et quelques crédits. Il ne m’a pas laissé finir de lui expliquer, il a fait un chèque et il s’est occupé de tout.

Medhi n’en revenait pas de ce qu’il apprenait.

― Il ne voulait pas qu’on lui rembourse la somme, mais j’ai insisté. Il m’a donc dit que je devais signer une reconnaissance de dette, ce que j’ai fait. Puis, quelques jours après, j’ai reçu une lettre et un bouquet de fleurs. Dans la missive, il y avait le document barré et quelques mots très gentils : « Les merveilleuses années que nous avons passées ensemble n’ont pas de prix. Bises et à nos souvenirs, Edgar. »

― Et puis ? L’as-tu revu depuis?

― De temps à autre.

― Récemment ?

― Oui. La dernière fois, c’était hier.

Medhi ne voulut pas en savoir davantage.

 

***

 

MadameHélène de Courtine sortait de chez le coiffeur. D’un pas lent, elle se disposait à faire les magasins, avenue Montaigne. La nouvelle de la mort d’Edgar l’avait attristée. Elle s’arrêta devant la vitrine d’un grand couturier, le regard dans le vide. Un homme habillé en uniforme la reconnut et s’approcha d’elle en la saluant obséquieusement.

― Bonjour, madame de Courtine. Puis-je vous conduire à l’intérieur ?

Hélène le dévisagea avec une étrange lueur dans les yeux.

― Non, merci, je rentre chez moi.

― Souhaitez-vous que je vous appelle un taxi ?

― Non, je préfère marcher, merci.

Elle sentait qu’elle ne pouvait plus contenir ses larmes et, lentement, se mit à déambuler sans but.