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À pierre fendre

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Livres
356 pages

Description

« Une voix unique au cœur du thriller » Michael Connelly

Quelque part au fin fond de l’Alaska, dans les centaines de kilomètres qui forment le Parc, un jeune Ranger a disparu. Tout le monde est convaincu qu’il s’est fait surprendre par le blizzard et est mort de froid. Lorsque le détective envoyé à sa recherche disparaît à son tour, la police d’Anchorage dépêche son agent le moins motivé, Kate Shugak. Elle connaît bien les lieux parce qu’elle y a grandi, jeune femme aléoute qui a quitté son village natal pour Niniltna afin d’obtenir une éducation, une carrière, et réparer les torts.

L’enquête de Kate la force à sortir de son exil pour retrouver la vie qu’elle avait abandonnée, et à faire face à des gens et des problèmes qu’elle espérait ne jamais avoir à affronter de nouveau.


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Ajouté le 25 mars 2016
Nombre de lectures 20
EAN13 9782370720597
Licence : Tous droits réservés
Langue Français
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couverture

Dana Stabenow

À pierre fendre

La première enquête de Kate Shugak

Traduit de l’anglais (États-Unis) par Jean-Daniel Brèque

 

À Don Stabenow,

mon taxi aérien

et conseiller pyrotechnique personnel

1

Ils arrivèrent du sud en fin de matinée, montés sur une motoneige Ski-doo LT noir et argent. Le pilote avait d’épais sourcils, une barbe encore plus épaisse et un capuchon bordé de fourrure, les uns comme les autres constellés du givre né de son haleine. C’était un colosse, rendu encore plus impressionnant par sa parka, sa salopette de ski, ses bottes mukluks et ses gants fourrés. Un large sourire, presque un rictus, révélait toutes ses dents. On aurait dit John Wayne prêt à chasser les voleurs de concessions de sa mine d’or de la White Mountain, au sud-est de Nome, à condition que John Wayne ait été habillé par Eddie Bauer.

Le passager, qui s’accrochait désespérément à son siège, était deux fois moins grand que lui et son capuchon était dépourvu de fourrure. Son visage était recouvert d’une fine couche de givre qui laissait entrevoir son teint livide. Il portait une combinaison de ski rembourrée trop grande de trois tailles, dont l’extrémité des jambes recouvrait ses chaussures de ville. Lui ne souriait pas. On aurait dit Sam McGee, du Tennessee, juste avant qu’il soit fourré dans la chaudière de l’Alice May1.

Le rugissement du moteur de la motoneige faisait entendre ses échos sur tout le paysage alentour, violant le calme arctique de cette journée de décembre. Il fit sursauter un orignal occupé à manger l’écorce d’un bouleau dans un bosquet. Il précipita un castor dans sa tanière au milieu d’un ruisseau au vif courant. Il réveilla un pygargue à tête blanche perché sur le faîte d’un épicéa, qui décocha aux deux hommes un regard menaçant. Le ciel avait cette qualité cristalline qu’on ne connaît qu’au Grand Nord durant l’hiver : lumineux, translucide, vierge de nuages comme de couleur. Seules les premières roseurs de l’aube soulignaient les contours fracturés des montagnes à l’est, bien qu’il soit passé 9 heures du matin. La neige s’étendait en couches blanches et gracieuses sous les aulnes, les peupliers de l’Ouest et les épicéas, tous dépouillés de leurs feuilles à l’exception de ces derniers, dont même les épines vertes semblaient avoir noirci ce matin.

– J’ai envie de pisser, hurla le passager à l’oreille du pilote.

– C’est dangereux de se promener sur la neige dans ce coin, répondit celui-ci, hurlant pour couvrir le bruit de son engin.

– Pourquoi ? demanda l’autre.

Une fine écharde de givre craqua sur sa joue et en tomba.

– Elle est plus épaisse qu’elle en a l’air, plus de deux mètres par endroits. Vous risquez d’être enseveli et de ne plus pouvoir respirer. Patientez un peu. Ce n’est plus très loin.

La motoneige fit une embardée en contournant un bosquet et le passager s’accrocha de plus belle tout en marmonnant entre ses dents. Le sourire du colosse s’élargit.

Soudain, ils débouchèrent dans une clairière. Le pilote décéléra si brutalement que son passager fut propulsé vers l’avant. Lorsqu’il se redressa pour regarder autour de lui, sa première impression de la scène hivernale qu’il découvrait fut de la juger trop immaculée, trop ordonnée, trop parfaite pour exister dans un monde où régnaient la saleté, le désordre et l’imperfection.

La cabane en rondins occupant la clairière était bâtie au bord d’une falaise dominant d’une trentaine de mètres le fleuve Kanuyaq à moitié gelé. Par-delà l’autre berge, le terrain montait à fort gradient à la rencontre des monts Quilaks. La cabane, qui semblait avoir poussé là et non été bâtie par des mains humaines, occupait le centre d’un demi-cercle de constructions. À gauche, et légèrement en retrait, se trouvaient des toilettes, un grand édicule sobre et fonctionnel. À en juger par les nombreuses dépressions dans la neige autour d’elles, on les avait déplacées plus d’une fois, ce qui donna au pilote de la motoneige une indication sur l’âge de la cabane. Venait ensuite un garage qui servait aussi d’atelier, par la porte ouverte duquel on distinguait une motoneige, un pick-up et divers équipements mécaniques. Le spectacle de ces produits estampillés XXe siècle lui sembla profondément rassurant. Près de la cabane se tenait une estrade où étaient rangés à l’horizontale une douzaine de barils de gazole Chevron d’une contenance de deux cents litres chacun. Juste à droite de la cabane se trouvait une serre, dont les panneaux de Visqueen étaient blanchis par le givre. Et, pour compléter le demi-cercle, on trouvait un garde-manger monté sur pilotis, situé à trois mètres de hauteur, auquel une étroite échelle permettait d’accéder.

On avait dégagé dans la neige des allées au dessin d’une précision presque chirurgicale qui reliaient chaque bâtiment à son voisin. Le demi-cercle qui en résultait était fermement tassé et bordé de deux talus aussi proprement entretenus que des haies taillées. L’une de ces allées menait directement à la réserve de bois de chauffe, dont l’homme jugea la quantité à trois stères, des bûches taillées avec soin et entassées pareillement. Près du billot se trouvait une autre pile de bois attendant la hache.

On ne voyait pas une trace de pas en dehors des allées. Selon toute évidence, l’habitante du lieu n’était pas du genre sociable.

Le lustre des rondins montrait que chacun des bâtiments était badigeonné d’huile à bois une fois par an. Pas un bardeau ne manquait sur les toits. Le tas de pneus trop usés pour servir mais pas assez pour qu’on les jette, la pile de bûches mal coupées mais qui pouvaient quand même être utiles, le tas de caisses Blazo à transformer en étagères, le monceau rutilant de boîtes Blazo qui serviraient un jour à contenir de l’eau, la montagne de barils de gazole vides dont on ferait des poêles quand celui de la maison aurait rendu l’âme… tous ces éléments de décor brillaient par leur absence. C’était contraire à l’esprit du Bush alaskien et même de l’Alaska tout court. Il aurait parié qu’à la fonte des neiges l’herbe n’oserait pas pousser plus de deux ou trois centimètres et les tomates de la serre fournir moins de douze fruits par plant. Soudain, il fut en proie à un sentiment d’inadéquation aussi inattendu qu’inhabituel chez lui et regretta de n’avoir pas pris le temps de se procurer une parka correcte et des bottes dignes de ce nom, l’uniforme hivernal de l’habitant du Bush, avant de venir en pèlerinage ici. Au moins aurait-il porté la tenue appropriée à une rencontre avec Jack London, car c’était sûrement lui qui se trouvait dans cette cabane, en train d’écrire Construire un feu et par là même d’assurer la détresse d’innombrables générations de lycéens alaskiens. Il n’aurait guère été surpris de voir arriver un traîneau à chiens conduit par Samuel Benton Steele en uniforme rouge et chapeau typique de la police montée. Et il aurait aussitôt cherché « Soapy Smith »2 du regard, persuadé que le Mountie le pourchassait. Se rendant compte qu’il avait la bouche grande ouverte, il la referma dans un claquement sec, se demanda s’ils avaient franchi une brèche spatiotemporelle en venant jusqu’ici et s’ils parviendraient à la retrouver pour regagner leur siècle.

Le colosse coupa le moteur. Le silence qui suivit lui fit l’effet d’un coup de poing et son passager en fut tout aussi surpris. Il se ressaisit.

– Il ne manque à cette scène qu’une aurore boréale, et on n’aura plus qu’à l’immortaliser sur une poêle en or pour la vendre vingt dollars aux touristes venus de Duluth.

Le colosse eut un petit sourire.

Son passager inspira profondément et l’air glacial lui brûla les poumons. Surpris, il toussa.

– Alors c’est ici qu’elle habite.

– En effet, confirma le colosse, dont la voix de basse résonna dans la clairière.

Comme pour appuyer ses propos, on entendit la porte de la cabane se refermer en claquant. Le deuxième homme haussa les sourcils, faisant craqueler le givre sur son front.

– Eh bien, au moins on sait qu’elle est chez elle, dit le colosse d’un air placide, et il mit pied à terre.

– Nom de Dieu ! qu’est-ce que c’est que ça ? dit son passager, dont le visage blêmit encore d’un ton.

Le colosse se retourna et découvrit un gigantesque animal gris, au poil hérissé et à la queue raidie, qui trottinait dans leur direction, silencieux et résolu.

– Une chienne, lâcha-t-il.

– Une chienne, hein ?

L’autre ne pouvait pas arracher son regard des yeux jaunes et fixes de l’animal. Il farfouilla dans sa poche jusqu’à ce que ses doigts gantés se referment sur la crosse rassurante de son Police Special calibre 38. Il releva la tête et vit que les yeux jaunes étaient toujours braqués sur lui et que la bête le considérait d’un air pensif, comme soupesant sa décision, et il se figea.

– Ça m’a plutôt l’air d’une putain de louve, dit-il enfin, s’efforçant d’adopter le ton nonchalant de son compagnon.

– Nan, fit le colosse en tendant le poing devant lui, la paume de la main tournée vers le sol. À moitié seulement. Hé ! Mutt, comment ça va, ma fille ?

La louve présenta une truffe prudente, renifla deux fois la main tendue et éternua. Sa queue remua pour la forme. Elle passa du premier homme au second et sembla hausser un sourcil.

– Tendez la main, dit le colosse.

– Hein ?

– Serrez le poing, la paume tournée vers le sol, et tendez la main.

L’autre déglutit, dit mentalement adieu à sa main et obéit. Mutt la renifla, le toisa une troisième fois d’une façon qui le poussa à espérer que son souffle n’était pas agressif, puis se plaça de côté, visiblement prête à les escorter jusqu’à la porte de la cabane.

– Les toilettes sont là, dit le colosse en désignant l’édicule.

– Pardon ?

– Tout à l’heure, vous aviez envie de pisser.

Son regard alla des toilettes au chien et vice versa.

– Ça peut attendre.

Une fois à l’intérieur de la cabane, dont on avait bien refermé la porte, il reprit :

– Sacré portier que vous avez là.

– Je vous offre à boire ?

La voix de leur hôtesse était des plus étrange, trop forte pour être qualifiée de murmure, pas assez pour qu’on parle de grondement, et franchement éraillée, évoquant une scie mal aiguisée tranchant du ciment.

– Je prendrai ce que vous avez sous la main, whiskey, vodka ou autre.

Le passager s’était débarrassé de sa combinaison de ski, révélant un costume trois-pièces à rayures, avec cravate et montre de gousset dont la chaîne soulignait les contours d’une petite bedaine contre laquelle il luttait depuis l’adolescence.

La femme marqua une pause, considérant cet exemple d’élégance urbaine d’un œil qui lui rappela, à son grand déplaisir, celui du chien qui montait la garde au-dehors.

– Café ? proposa-t-elle. Mais je peux aussi vous préparer une citronnade.

– Le café fera l’affaire, Kate, dit le colosse.

Le costard avait envie de pleurer.

– Il est sur le poêle, dit-elle en désignant celui-ci d’un mouvement du menton. Mugs, cuillères et sucres sur l’étagère à votre gauche.

Le colosse la gratifia d’un sourire.

– Je sais.

Elle ne le lui rendit pas.

Les mugs étaient des modèles utilitaires en porcelaine blanche, le café un mélange de nectar et d’ambroisie. À sa seconde tasse, le costard s’était suffisamment détendu pour retrouver sa nature foncière, et s’occupait à examiner et évaluer ce qui l’entourait.

L’intérieur de la cabane était aussi propre que l’extérieur, voire davantage, assez pour le faire grincer des dents. Cela lui rappelait la cabine d’un voilier dont le capitaine serait un vieux garçon maniaque ; il y avait, par Dieu ! une place pour chaque chose, et chaque chose avait intérêt, par Dieu ! à être à sa place. Des lampes à pétrole sifflaient doucement dans chaque coin de la pièce, de sorte que la cabane était bien éclairée, contrairement à nombre d’habitations contemporaines en Alaska, où régnaient la pénombre et la fumée. Les lattes des murs étaient également poncées et entretenues. Le rez-de-chaussée, d’une surface avoisinant les soixante mètres carrés, servait à la fois de salon, de salle à manger et de cuisine ; une échelle conduisait à une mezzanine qui faisait office de chambre, nichée à l’arrière sous le toit fortement pentu. Il estimait la surface habitable à un peu plus de cent mètres carrés et se sentait enclin à approuver son aménagement.

Un poêle à pétrole occupait le centre du mur de gauche, face à un poêle à bois devant celui de droite, tous deux en train de chauffer. Une grande cafetière en émail bleu était posée sur le premier. Une bouilloire qui devait bien contenir cinq litres sifflait sur le large plateau du second et une grande bassine en étain était accrochée au mur derrière elle. Un comptoir, interrompu par un grand évier équipé d’une pompe, courait de la porte au poêle à pétrole, avec en dessus et en dessous des étagères remplies d’assiettes, de casseroles, de poêles et de boîtes de conserve, le tout impeccablement rangé. Une petite table carrée, recouverte d’une nappe en toile huilée à carreaux rouges et blancs, se tenait dans le coin à gauche, à côté du poêle à pétrole. Il y avait deux chaises en bois, vieilles mais robustes. Sur une étagère étaient rangés une demi-douzaine de paquets de cartes, des jetons de poker et un Scrabble. Une large banquette courait le long du mur du fond et autour du coin à droite, rembourrée par une couche de mousse protégée par de la toile bleu nuit. Au-dessus d’elle, les étagères abritaient un magnétophone à piles et des rangées bien ordonnées de cassettes. Il lut à voix haute certains noms de chanteurs :

– Peter, Paul and Mary, John Fogerty, Jimmy Buffett, dit-il en lui adressant un sourire amical. Tous les grands philosophes américains. Nous allons nous entendre, madame Shugak.

Elle semblait parfaitement calme, ne souriait toujours pas, mais donna l’impression qu’elle empoignait les rênes de ses sentiments lorsqu’elle cessa de pétrir la pâte à pain pour tourner vers lui ses yeux marron, le toisant de nouveau de la tête aux pieds et s’attardant sur ses souliers cirés, son costard immaculé et sa cravate bien nouée. Il se retint de vérifier si sa braguette était bien fermée.

– J’ignorais que nous le devions, lâcha-t-elle d’une voix monocorde, et elle retourna à sa tâche.

Le costard se tourna vers le colosse, dont l’expression était si possible encore plus indéchiffrable que celle de la femme. Puis il haussa les épaules et continua son inspection. Entre le poêle à bois et la porte, les murs étaient couverts de livres du sol au plafond. Curieux, il les caressa du bout du doigt et trouva New Hampshire de Robert Frost, coincé entre Pale Gray for Guilt de John D. MacDonald et Citoyen de la galaxie de Robert A. Heinlein. Jetant un coup d’œil à leur hôtesse qui lui tournait toujours le dos, il ouvrit le mince recueil de poèmes. Nombre des pages étaient usées et couvertes de notes marginales rédigées au crayon d’une écriture aussi nette qu’illisible. Il referma le livre, le laissa s’ouvrir à la page la plus lue et découvrit l’histoire d’un homme qui avait incendié sa maison pour toucher l’assurance afin de se payer un télescope3. Il n’y avait pas de notes sur cette page, rien qu’un papier lissé à force d’avoir été touché. Il remit le livre en place et caressa les cordes de la guitare poussiéreuse accrochée près des étagères. Elle était désaccordée. Et ça ne datait pas d’hier.

– Hé ! (La femme lui décocha un regard dur.) Vous permettez ?

Il laissa retomber sa main. Le silence qui régnait dans la petite cabane le perturbait. Il avait toujours été accueilli avec joie dans le Bush alaskien, en hiver comme en été, du moins quand on trouvait les gens chez eux durant cette saison. Et surtout dans des habitats isolés comme celui-ci.

Il se retourna et, pour la première fois, détailla attentivement la femme qui n’avait même pas eu la curiosité de s’enquérir de son nom. La femme qui, quatorze mois plus tôt, était encore la vedette incontestée de l’équipe d’enquêteurs du procureur général d’Anchorage. Qui détenait le record d’arrestations de l’État pour ce poste. Dont la seule présence sur la liste des témoins de l’accusation suffisait à inciter l’avocat de la défense à opter pour un compromis. Qui avait résisté à trois reprises aux agents recruteurs du FBI.

Vingt-neuf ou trente ans, jugea-t-il, ce qui correspondait si elle avait suivi une année de formation après la fac avant de bosser pour Morgan. Un mètre cinquante, pas plus, et peut-être cinquante kilos. Elle avait la peau basanée et les pommettes saillantes de sa race, avec des yeux bridés aux iris marron clair, une couleur curieuse, le tout encadré par une cascade brillante de cheveux raides d’un noir de nuit. Le tissu de sa chemise écossaise rouge était tendu sur ses épaules et sur ses seins, et son Levi’s avait blanchi aux genoux et aux fesses. Elle se déplaçait comme un félin, tout en grâce naturelle et en contrôle musculaire, prudente mais assurée. Il se demanda distraitement si elle serait également féline à l’horizontale puis se rappela sa femme et la dernière fois qu’il avait évité le divorce de justesse, et décida de refréner son imagination. De toute façon, vu les vibrations qu’il percevait entre elle et le colosse, il n’avait aucune chance.

Puis elle se pencha pour attraper une cuillerée de farine dans le sac posé à ses pieds et il aspira une gorgée d’air. L’espace d’un instant, son col s’était entrouvert et il avait vu sa cicatrice, tortueuse, hideuse, encore rouge. Elle lui labourait la gorge d’une oreille à l’autre. Ça explique la voix, se dit-il, secoué. Pourquoi n’avait-elle pas subi une intervention de chirurgie réparatrice, ou à tout le moins demandé que la cicatrice soit moins visible ? Il s’aperçut que le colosse fixait sur lui ses yeux bleus, où il lut un avertissement sans nuances. Lui-même baissa les yeux.

Mais elle avait remarqué sa réaction. Elle plissa les paupières. Puis elle leva une main comme pour reboutonner son col, hésita et la laissa retomber.

– Qu’est-ce que tu veux, Jack ? demanda-t-elle brusquement.

Le colosse laissa tomber sa carcasse – un mètre quatre-vingt-dix, cent kilos – sur le canapé de fortune, qui émit un gémissement de protestation, sirota son café et essuya son épaisse moustache noire. Il avait accroché sa parka sans avoir à chercher la patère, trouvé du premier coup le sucre sur l’étagère et s’était assis sans hésiter sur le coin le plus confortable de la banquette. Il semblait détendu, comme s’il était chez lui, songea le costard. La femme avait de toute évidence la même impression, car elle pinça les lèvres, qui perdirent aussitôt leur générosité.

– Le Service des parcs a perdu un ranger, dit le colosse.

Elle étala la farine sur le comptoir et sortit la pâte à pain de la poêle pour la poser dessus.

La voix imperturbable du colosse poursuivit :

– Ça fait six semaines qu’il est porté disparu.

Elle pétrit la pâte à pain et la plia une fois, puis deux, et recommença.

– Il ne se serait pas égaré pendant une tempête de neige pour périr gelé, comme ils le font tous ? demanda-t-elle.

– C’est possible, mais nous ne le pensons pas.

– Qui c’est, « nous » ?

– Voici Fred Gamble, du FBI.

Elle dévisagea le costard une nouvelle fois et souleva un coin de ses lèvres, en un sourire qu’on n’aurait jamais osé qualifier d’amical.

– Le FBI ? Tiens, tiens.

– Il est venu nous aider, puisque ceci est notre juridiction. Plus ou moins. Donc, par courtoisie, j’ai envoyé ici un enquêteur de notre bureau.

Les mains enfarinées de la femme se figèrent un instant, pendant qu’elle levait les yeux vers la fenêtre au-dessus de l’évier. Gamble crut qu’elle allait dire quelque chose, mais elle se remit à pétrir en silence.

Le colosse contempla sa tasse de café comme si elle recelait les réponses à tous les mystères de l’univers.

– Ça fait quinze jours que je suis sans nouvelles de lui. Depuis qu’il a appelé de Niniltna le lendemain de son arrivée.

Elle remit de la farine dans sa pâte et demanda :

– Pourquoi le FBI est-il à la recherche d’un ranger perdu ?

Elle marqua une pause puis reprit d’une voix traînante :

– Qu’est-ce qu’il a de spécial, ce ranger ?

Le colosse gratifia son dos d’un léger sourire approbateur.

– Son père.

– Qui est-ce ?

– Un parlementaire de l’Ohio.

Elle partit d’un petit rire entendu et secoua la tête, adressant au costard un regard sardonique.

– Oh-oh !

– Eh oui.

Gamble tira sur sa cravate, qui lui semblait soudain trop serrée.

– Donc, tu as envoyé un enquêteur.

– Oui.

– Quand exactement ?

– Il y a deux semaines et deux jours… exactement.

– Et lui aussi a disparu.

– Oui.

– Et tu n’as pas envisagé que tous deux aient été victimes d’une congère.

– Non. Pas alors que l’enquêteur était parti à la recherche du ranger.

– C’était peut-être la même congère.

– Non.

– Non, répéta-t-elle.

Elle continua à pétrir, les épaules raidies par la colère.

– Et maintenant tu veux que je reprenne l’enquête.

– Les fédés veulent ce qu’il y a de mieux. Je t’ai recommandée. Je leur ai dit que tu connaissais le Parc mieux que personne. Tu es née ici, tu as été élevée ici. Tu es apparentée à la moitié de ses habitants, bon sang !

Elle lui décocha un regard noir, qu’il encaissa sans broncher.

– Pourquoi devrais-je t’aider ?

Il haussa les épaules, vida son mug et se leva pour se resservir.

– Ça fait un an que tu restes ici à bouder. D’après ce que j’ai vu dehors, tu n’as pas bougé d’ici depuis les premières neiges. (Il fixa sur elle un regard neutre.) Qu’est-ce que tu comptes faire ensuite ? Manucurer tes épicéas ?

Les sourcils épais et rectilignes de la femme formèrent une ligne ininterrompue au-dessous de son front.

– Peut-être que j’aime vivre seule, cracha-t-elle. Et peut-être que tu devrais te casser pour que je puisse continuer.

– Et peut-être que tu as besoin d’un peu d’excitation en ce moment. À tout le moins, chercher deux personnes disparues te fournirait l’occasion de parler à quelqu’un. Tu as fait vœu de silence, Kate ?

En dépit de son calme apparent, la voix du colosse était acerbe.

Les mains de la femme se figèrent et elle lui adressa un regard minéral.

– Tu peux toujours rêver, Jack. J’ai mes livres et ma musique, alors je ne m’ennuie jamais. Je tends des pièges, je fais un peu d’orpaillage, j’attrape quelques touristes pendant la saison et je les emmène en canoë sur le fleuve Kanuyaq, de sorte que je ne suis pas fauchée. Cet automne, j’ai encadré deux expéditions de chasse et me suis payée en viande, si bien que mon garde-manger est plein. Je ne risque pas de mourir de faim.

La commissure de ses lèvres s’incurva et elle ajouta d’un ton délibérément provocateur :

– Et Ken vient faire un tour toutes les deux ou trois semaines. Donc, je ne suis même pas en manque.

Les mâchoires du colosse se crispèrent mais il garda les yeux fixés sur elle sans fléchir. Gamble s’agita sur son siège et, légende vivante ou pas, regretta d’avoir insisté pour accompagner Morgan dans ce trou perdu. Il s’éclaircit doucement la gorge.

– Écoutez, vous deux, dit-il en examinant ses ongles, j’ai l’impression que si je n’étais pas là vous vous flanqueriez une peignée ou fonceriez droit au plumard, et peut-être même les deux, et sans doute que ça vous ferait du bien, mais en ce qui me concerne je n’ai strictement rien à foutre de vos problèmes personnels. Tout ce que je veux, c’est ne plus avoir sur le dos l’honorable Marcus A. Miller, représentant de l’État de l’Ohio. Alors, qu’est-ce que vous en dites ?

La rougeur qui parait les joues de la femme était peut-être due au poêle. Elle soutint le regard du colosse pendant un long moment puis se retourna et se remit à pétrir avec vigueur.

– Tu ne peux rien me donner dont j’aie besoin ou qui me fasse envie, Jack, alors inutile de me demander une faveur. Jamais tu ne pourrais me la retourner.

Le feu crépita dans le poêle à bois. Kate découpa la farine en morceaux et ouvrit la porte du poêle à pétrole pour vérifier la température. Gamble se leva et se resservit du café pour la troisième fois. Le colosse s’ébroua et rompit le silence.

– Tu as neutralisé un bootlegger pour le compte de la Corporation de Niniltna.

Il y eut une brève pause.

– Ce n’est pas la même chose.

– Kate…

– Ferme-la, Jack. Je… Ferme-la, d’accord ?

Le silence se fit, et ce fut Gamble qui le rompit cette fois-ci.

– Nous vous paierons, dit-il.

Elle haussa les épaules.

– Quatre cents dollars par jour plus les frais.

Ce coup-ci, elle ne prit même pas la peine de hausser les épaules.

Le colosse vida son mug et fit signe à son compagnon de l’imiter. Il posa les deux mugs dans l’évier, se plaçant près de la femme sans lui faire l’aumône d’un regard. Il actionna la pompe pour les rincer et les posa sur l’égouttoir. Il se sécha les mains et attrapa sa parka. Avant de l’enfiler, il pêcha dans une poche intérieure une chemise en carton qu’il jeta sur la table. Il se dirigea vers la porte puis s’arrêta et jeta un regard par-dessus son épaule en direction de Kate, qui avait les bras dans la pâte à pain jusqu’aux coudes, et sourit pour lui-même.

La voix féminine résonna, basse et éraillée.

– Jack.

Il s’arrêta sur le seuil.

– Quel enquêteur as-tu envoyé ?

C’était une question, mais elle n’avait pas l’air curieuse. Comme si elle en connaissait déjà la réponse.

Il leva le loquet et ouvrit la porte.

– Dahl.

Il marqua une pause et ajouta d’une voix douce :

– C’est lui qui avait le plus d’expérience du Bush, vois-tu. Grâce à la formation intensive et personnelle que tu lui avais dispensée.

Il sortit et lança par-dessus son épaule :

– Je te laisse le dossier du ranger sur la table. Demande à Bobby de m’appeler quand tu auras du nouveau.

 

Dehors, Gamble se tourna vers lui et demanda :

– D’où vient cette cicatrice ?

Jack s’affaira sur le starter de la motoneige et Gamble insista :

– Morgan, d’où vient cette cicatrice ?