Accents graves

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Mois de décembre. Melinda, jeune inspectrice à la brigade criminelle de Melbourne découvre par hasard chez son père Peter, flic alcoolique à la retraite, des messages énigmatiques adressés à Barbara sa mère française partie depuis vingt ans sans laisser d’adresse. Étrange coïncidence, son chef lui propose peu après un déplacement à Lyon, ville natale de Barbara, sous prétexte d’un congrès d’Interpol. Elle finit par accepter de s’y rendre à condition d’emmener son père avec elle : il s’agit pour tous les deux d’affronter un passé douloureux en tentant de dénouer les fils du mystère jamais résolu d’une disparition qui les a blessés à jamais.
Extrait : Dix messages, juste dix, pas un de plus, pas un de moins, adressés à Barbara Fields entre le 23 décembre 1984 et le 05 mars 1985. Neuf enveloppes, une manquante. Adresses et textes, tous tapés à la machine, sans ponctuation et avec la même faute de frappe sur les accents.
Un seul intitulé, une seule formule d’introduction, une seule signature en gros caractères.
Melinda reste un instant figée sur place puis elle cherche où se poser dans ce capharnaüm qui sent le vieux, la poussière, mais pas vraiment le moisi : il fait au bas mot 40° sous le toit de tôle en ce dimanche 16 décembre. Elle finit par repérer un fauteuil bancal, à moitié défoncé, et s’assied prudemment juste au bord. Elle a entre les mains une série de messages adressés à sa mère, juste avant que celle-ci ne reparte en France au mois de mars 1985 et n'en revienne jamais...

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Date de parution 01 avril 2012
Nombre de visites sur la page 12
EAN13 9782359622713
Langue Français

Informations légales : prix de location à la page 0,005 €. Cette information est donnée uniquement à titre indicatif conformément à la législation en vigueur.

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Accents graves

 

Mary Play-Parlange

Thriller

Dépôt légal avril 2012

ISBN : 978-2-35962-269-0

Collection Rouge

ISSN : 2108-6273

 

©Couverture hubely

© 2011 — Tous droits de reproduction, d’adaptation et de traduction intégrale ou partielle, réservés pour tous pays.

 

 

Éditions Ex Aequo

6 rue des Sybilles

88 370 Plombières les bains

http://www.editions-exaequo.fr

www.exaequoblog.fr

Dans la même collection

 

L’enfance des tueurs – François Braud – 2010

Du sang sur les docks – Bernard Coat L. — 2010

Crimes à temps perdu – Christine Antheaume — 2010

Résurrection – Cyrille Richard — 2010

Le mouroir aux alouettes – Virginie Lauby – 2011

Le jeu des assassins – David Max Benoliel – 2011

La verticale du fou – Fabio M. Mitchelli — 2011

Le carré des anges – Alexis Blas – 2011

Tueurs au sommet – Fabio M. Mitchelli — 2011

Le pire endroit du monde – Aymeric Laloux – 2011

Le théorème de Roarchack – Johann Etienne – 2011

Enquête sur un crapaud de lune – Monique Debruxelles et Denis Soubieux 2011

Le roman noir d’Anaïs – Bernard Coat L. – 2011

À la verticale des enfers – Fabio M. Mitchelli – 2011

Crime au long Cours – Katy O’Connor – 2011

Remous en eaux troubles –Muriel Mérat/Alain Dedieu—2011

Thérapie en sourdine – Jean-François Thiery — 2011

Le rituel des minotaures – Arnaud Papin – 2011

PK9 -Psycho tueur au Père-Lachaize – Alain Audin- 2012

…et la lune saignait – Jean-Claude Grivel – 2012

La sève du mal – Jean-Marc Dubois - 2012

L’affaire Cirrus – Jean-François Thiery – 2012

Blood on the docks – Bernard Coat traduit par Allison Linde – 2012

La mort en heritage – David Max Benoliel – 2012

Accents Graves – Mary Play-Parlange - 2012

ÉPILOGUE123

 

ACCENTS GRAVES

Où l’on retrouve Melinda, jeune inspectrice australienne, sur les traces de sa mère disparue à Lyon quelque vingt-cinq ans plus tôt.

Quête douloureuse qui révèle bien des blessures familiales, recherche de tous les dangers dont le dénouement n’épargnera pas celle qui l’a provoqué.

Quel inéluctable destin écrase-t-il les personnages de ce récit haletant ?

 

Chapitre 1

 

LAISSEZ PARLER LES PETITS PAPIERS

 

Il était une fois un très vieux château…

 

 

Dix messages, juste dix, pas un de plus, pas un de moins, adressés à Barbara Fields entre le 23 décembre 1984 et le 05 mars 1985.

Neuf enveloppes, une manquante. Adresses et textes, tous tapés à la machine, sans ponctuation et avec la même faute de frappe sur les accents.

Un seul intitulé, une seule formule d’intro-duction, une seule signature en gros caractères.

Melinda reste un instant figée sur place puis elle cherche où se poser dans ce capharnaüm qui sent le vieux, la poussière, mais pas vraiment le moisi : il fait au bas mot 40° sous le toit de tôle en ce dimanche 16 décembre. Elle finit par repérer un fauteuil bancal, à moitié défoncé, et s’assied prudemment juste au bord. Elle a entre les mains une série de messages adressés à sa mère, juste avant que celle-ci ne reparte en France au mois de mars 1985 et n'en revienne jamais.

 

 

23/12/1984

Bonjour ma belle,

Je te souhaite un joyeux Noël avec ta petite famille.

As-tu dècorè le sapin et mis dessous tes petits souliers ?

GABY

02/01/1985

Bonjour ma belle,

Je te souhaite une bonne annèe avec ta petite famille.

Lui as-tu dit quelque chose ?

GABY

 

 

27/01/1985

Bonjour ma belle

Je te souhaite de lui avoir parlè

Ce serait dommage que t’aies oubliè

GABY

 

 

03/02/1985

Bonjour ma belle

Je te souhaite de pas me faire trop attendre

C’est pas bien de pas répondre quand on t’ècrit

GABY

 

 

12/02/1985

Bonjour ma belle

Je te souhaite de pas continuer à faire la sourde

J’aime pas quand j’ai pas de retour

GABY

 

Elle s’arrête pour essuyer d’un revers de la main les gouttes de sueur qui perlent à son front puis, la gorge nouée, reprend sa lecture.

 

Sans date (enveloppe manquante)

Bonjour ma belle

Je te souhaite de pas me dècevoir

Je dèteste parler dans le vide

GABY

 

23/02/1985

Bonjour ma belle

Je te souhaite bon courage

T’es pas au bout de tes peines

GABY

 

 

28/02/1985

Bonjour ma belle

Je te souhaite de pas me faire faux bond

C’est pas poli de refuser une proposition

GABY

 

Melinda, de plus en plus mal à l’aise, inspire à fond.

 

 

02/03/1985

Bonjour ma belle

Je te souhaite d’avoir bien rèflèchi

T’as plus le choix

GABY

 

05/03/1985

Bonjour ma belle

Je te souhaite bon voyage

T’as plus qu’à t’envoler

GABY

 

Melinda est venue passer le week-end chez son père, Peter Fields, pour tenter de faire un tri dans tout le bric-à-brac entassé depuis des années dans ce garage. Tout ce qui s'y trouve, hormis la vieille Bentley, a appartenu à Barbara, sa mère, et son père n'a jamais voulu y toucher.

Ce tri nécessaire est pour elle une torture. À presque trente-sept ans, la blessure n'est pas refermée et la douleur encore vive.

Elle avait à peine dix ans quand sa mère adorée était partie pour Lyon, appelée au chevet de son père mourant qui la réclamait. À Lyon où elle n'était jamais arrivée.

Et aujourd'hui qu’elle veut repartir du bon pied en chassant les vieux démons du passé, un foutu hasard lui livre ces feuillets jaunis, classés par dates, tous postés de Paris... Elle vient de les découvrir sous une pile de pulls, au fond d'un tiroir de la commode qu'elle est en train de vider dans l'intention de la restaurer.

Matinée douloureuse où elle a sorti une à une les affaires de sa mère, pour certaines encore légèrement imprégnées de son parfum « Trésor ». À chaque vêtement ou presque est associé un souvenir ; ce chemisier rouge, Barbara le portait souvent pour aller chercher sa fille à l'école. Le bustier noir à paillettes, elle l'avait acheté pour son dernier réveillon.

Melinda tourne et retourne les bouts de papier auxquels elle ne comprend rien. Qui était ce Gaby ? Que voulait-il ? Son instinct de flic la persuade qu'il y avait là une lourde menace que sa mère avait ressentie tout comme elle.

Elle étouffe bien que vêtue d'un simple short et d'une tunique légère grise à pois blancs, ses cheveux blonds relevés en queue de cheval. Elle sort en hâte de la fournaise après avoir glissé les messages à l'intérieur d'une veste en cachemire gris que Babe - c'est ainsi que son mari l'appelait - affectionnait particulièrement. Une fois à l'air libre, elle se sent un peu moins oppressée malgré le spectacle désolant qui s'offre à sa vue : dans le jardin, tout est calciné par l'ardent soleil d’été. Son père n’arrose jamais, trop occupé à boire des bières à longueur de journée !

Elle ne sait plus que faire pour le sortir de là ; à chacune de ses visites, elle constate, impuissante, qu'il sombre davantage et que rien ni personne ne peut le retenir. Après onze années de bonheur total, l’incompréhensible disparition de sa femme, un jour de mars 1985, l'a anéanti, le brisant pour toujours.

S'il est resté en vie, c'est pour sa fille, uniquement pour elle, et cela Melinda le sait au-delà des mots qu'il n’a jamais prononcés. Il a fait semblant quelque temps jusqu'à ce qu'elle soit sortie d'affaire puis s’est laissé glisser doucement.

Il a été mêlé à une grosse bavure et sa hiérarchie l'a muté d'office à Nhill, bourgade paumée de l’Etat de Victoria aux fins fonds de l’Australie où il a terminé sa carrière de flic solitaire et imbibé.

Melinda monte les quatre marches qui conduisent à la maison. Dans le salon, son père somnole dans son rocking-chair. Elle le regarde avec une grande tendresse. À soixante-douze ans, il a conservé, malgré quelques rondeurs, sa stature d'athlète et les mains puissantes qui la rassuraient quand elle était petite. Une abondante chevelure argentée encadre un visage aux contours affaissés par l’âge, et surtout par l'alcool. Melinda se désole que la sympathie naturelle qui s’en dégageait se soit muée en une palpable indifférence à l’égard de tout et de tous.

Il entrouvre ses yeux très bleus lorsqu'il l'entend traverser la pièce. Elle s'affaire dans la cuisine ; elle a rempli le frigo la veille. Son père se nourrissant n'importe comment, elle s'astreint à parcourir les 374 kms qui séparent Melbourne de Nhill au moins une fois par mois pour qu'il mange de temps en temps des produits frais, des légumes et des fruits.

Elle fait griller deux steaks de kangourou qu'elle sert accompagnés d'une salade de tomates. Pour le dessert, elle a acheté la glace à l'eucalyptus dont il raffole.

Elle l'appelle et il se lève péniblement. À table, il semble retrouver un brin de vitalité et lui pose quelques questions sur ses enquêtes en cours. Elle se prête volontiers au jeu puis, vers la fin du repas, lui demande sur un ton neutre :

— Papa, est-ce que maman et toi connaissiez quelqu'un qui s'appelait Gaby ?

Il paraît surpris, sans plus, et répond très naturellement :

— Non, cela ne me dit rien, mais pourquoi me demandes-tu cela ?

— Par simple curiosité, car en rangeant les affaires de maman tout à l'heure, j’ai retrouvé son chemisier rouge que j’ai subitement associé à ce prénom ; il me semble qu'elle l'avait prononcé quelquefois avant son départ - elle évite toujours de parler de disparition devant son père –, mais tout ça est si loin…

— Non, vraiment, je ne vois pas, reprend-il, les sourcils froncés, preuve de l’effort qu’il fait pour rassembler ses idées.

— C’est sans importance conclut-elle.

Elle ne veut pas l'inquiéter en évoquant les messages, elle préfère les emporter ; elle avisera plus tard.

Après le repas, Peter va se reposer tandis qu'elle s'active pour tout ranger.

Il fait de plus en plus chaud dans la maison malgré les stores baissés et Melinda décide de repartir dès 16 heures pour ne pas rentrer trop tard.

Elle a hâte de retrouver son appartement climatisé ; peut-être aussi que Nathan, son compagnon, rentrera dans la soirée comme il l'a laissé entendre...

Elle embrasse son père affectueusement, effleurant sa joue du bout des doigts comme elle le fait depuis l’enfance, depuis qu’ils sont restés seuls, et grimpe dans l’imposant break Holden Comodore bleu marine emprunté deux jours auparavant à ses amis Mark et Serena. Elle regarde la maison s’éloigner dans le rétroviseur : Peter n’est pas sorti lui dire adieu d’un geste de la main. Elle l’a laissé, se balançant dans son fauteuil, triste et las comme toujours depuis tant d’années.

Elle traverse la petite ville qu’elle déteste pour l’image pitoyable qu’elle lui renvoie de la vie gâchée de son père. La longue artère principale est déserte, les touristes, nombreux en cette saison, encore occupés à découvrir Little Desert National Park ou à observer les oiseaux au bord du lac. Elle dépasse l’immense silo à grains et sort de la bourgade, au milieu des champs de blé à perte de vue, par le Western Highway qu’elle ne lâchera plus jusqu’à Melbourne.

Elle quitte toujours Peter avec un sentiment de culpabilité, l’impression de l’abandonner là, perdu à l’autre bout de l’Etat, perdu pour la société. Mais dès qu’elle atteint Horsham, l’envie de respirer, de vivre, redevient la plus forte et sa silhouette s’efface de son esprit jusqu’à la prochaine visite.

Ce dimanche-là, curieusement, elle a quitté Nhill presque joyeuse, du moins confiante. Elle n’emporte pas la commode, elle a emprunté cet énorme engin pour rien, mais pour la première fois de sa vie elle sent que quelque chose va bouger.

Elle qui, enfant, a subi impuissante cette épreuve insoutenable de la disparition de sa mère et de la lente déchéance de son père va peut-être, sûrement même, pouvoir prendre sa revanche sur le destin, agir, agir enfin.

Une foule de sentiments contradictoires, amour, haine, rancune, désespoir et maintenant espoir monte du plus profond d’elle-même. Elle avale les kilomètres, traverse Stawell, Ararat sans s’en rendre compte ; déjà Ballarat ! Elle a soif et sort de la boîte à gants réfrigérée une cannette de coca qu’elle boit à grandes gorgées.

Elle a hâte d’arriver à Melbourne, de rentrer chez elle pour réfléchir au calme, souhaitant presque que Nathan ne soit pas là. Elle veut relire les lettres, s’en imprégner, persuadée d’y trouver une des clés de l’énigme qui a conditionné sa vie.

Après la mutation disciplinaire de son père à Nhill et sa mise à la retraite anticipée, Melinda a décidé de devenir flic à son tour, par piété filiale pour tenter de réhabiliter le nom de Fields au sein de l’institution. Elle est devenue une enquêtrice d’exception, fort appréciée de ses collègues et en qui son chef, William Brooke, a une confiance sans limites.

Quand elle réalise qu’il lui faut garer cette grosse voiture dont elle n’a pas l’habitude, elle se dit que Nathan a eu bien raison d’insister pour qu’elle se décide enfin à quitter leur appartement de Smith Street pour s’installer dans une des tours ultramodernes de CBD, en plein cœur de la ville, à deux pas de Fédération Square. Là au moins, plus de cauchemars grâce au vaste parking souterrain où ils possèdent chacun un emplacement : celui de Nathan étant libre, elle y coince l’énorme bagnole plus facilement qu’elle n’aurait imaginé !

Elle est soulagée de se retrouver seule dans l’appartement ; après avoir ouvert toutes grandes les baies vitrées, elle fait valser ses ballerines de toile, se cale au fond du canapé et se met au travail. Il est déjà vingt heures trente, la chaleur est un peu tombée après la petite pluie de fin d’après-midi.

Elle hume les légers effluves retenus par les enveloppes après des années passées sous la pile de pulls parfumés, se concentre et plonge dans sa lecture.

Une analyse précise des missives, comme elle l’a appris lors de son stage au FBI, dans le département des sciences du comportement de Quantico, lui permettra une bonne approche de la personnalité de leur auteur.

Elle sent dès les premières lettres, sous la tournure apparemment aimable et les souhaits traditionnels, le danger sous-jacent, le ton légèrement narquois montant très vite en puissance : faussement cordial au début, il devient carrément menaçant, pour finir sur un ultimatum.

Une sourde angoisse l’envahit malgré son expérience en la matière : la destinataire de ces propos est sa propre mère et au fur et à mesure que Melinda affine son analyse, les conclusions qui s’imposent s’avèrent loin d’être réjouissantes.

L’auteur des messages s’exprime bien, il a un sens aigu des conventions. Mais les phrases courtes, sans fioritures et dépourvues d’affect, les négations tronquées montrent à l’évidence une volonté d’aller droit à l’essentiel, de rester net et précis, coupant et sans états d’âme. Elle note l’égocentrisme, l’empathie à sens unique qui s’en dégage, autant d’éléments composant la règle d’or d’un pervers manipulateur : « si tu ne me donnes pas ce que je veux, tu vas me faire souffrir. Et si tu me fais souffrir… »

C’est la griffe de quelqu’un n’admettant ni la réplique, ni la résistance, ni la frustration. Quelqu’un de dangereux.

Ses réflexes professionnels reprenant le pas sur l’émotion, ne voulant négliger aucun détail et ne rien laisser au hasard, Melinda se lève d’un bond et file dans sa chambre. Elle sort de l’armoire une boîte en fer à laquelle elle n’a pas touché depuis plus de vingt ans, alors qu’encore adolescente elle a décidé de laisser la douleur derrière elle pour ne plus songer qu’à son avenir.

Elle l’ouvre doucement, le cœur battant.

Son portable sonne ; elle sait que c’est son père qui veut savoir si elle est bien rentrée. Elle ne répond pas, ce n’est pas le moment.

Tout est là, intact. En un éclair, elle revoit sa mère agitant le télégramme bleu qu’elle leur lit à haute voix, à son père et à elle : « Papa très malade – te réclame sans cesse – viens vite – billet suit – Eva ».

Eva, sa tante, la sœur aînée de sa mère.

Puis est arrivée l’enveloppe jaune à l’adresse manuscrite en grandes lettres d’imprimerie, désormais vide et qu’elle a gardée, qui contenait le billet d’avion permettant à Barbara de s’envoler vers son pays, la France, au chevet de son père mourant.

Enfin le deuxième télégramme également en français, posté une semaine après son départ et traduit par la petite fille à son père : « Ne reviendrai jamais – continuez sans moi – Barbara ».

Le dernier message de Gaby date du 5 mars 1985, le télégramme d’Eva est arrivé à peine quelques jours plus tard, le 11 mars, le jour des dix ans de Melinda, elle s’en souvient comme si c’était hier. Puis plus rien après l’ultime envoi de sa mère ; Melinda ne l’a jamais revue, jamais plus.

 

Elle éprouve un impérieux besoin de prendre l'air ; elle se sert un verre de vin glacé, un Chardonnay 2006 dont elle apprécie tout particulièrement les arômes de fruits exotiques et d’agrumes frais puis s'installe sur la terrasse. La nuit est tombée et la vue qui s'offre à elle l'apaise quelque peu. De son 17éme étage elle contemple la ville à ses pieds. Elle reste un long moment dehors, s'efforçant de ne plus penser à rien. Un SMS de Nathan l'a prévenue qu'il ne rentrera que le lendemain. Elle s'étend sur son lit, épuisée par un trop-plein d'émotions et s'endort instantanément.

 

Chapitre 2

 

LE PASSÉ DÉCOMPOSÉ

 

 

Dans une sombre forêt…

 

 

17 décembre

 

La journée s’annonce difficile. Non qu’elle soit submergée de travail en ce moment, mais le mal de tête lancinant qui ne la quitte pas depuis son réveil rend pénible le moindre effort. La lourde chaleur qui sévit déjà n’arrange rien.

Elle laisse passer la pause de dix heures et attend que tout le monde ait déserté la machine à café pour prendre un thé glacé avec deux aspirines.

Elle n’a envie de parler à personne et veut simplement qu’on la laisse tranquille. De retour dans son bureau, elle manque ne pas répondre quand le téléphone sonne. Mais c’est Brooke, son chef, il insiste et elle finit par décrocher.

— Melinda, pouvez-vous venir me voir ?

Sans enthousiasme, elle pénètre dans l’antre de son supérieur. Elle se demande toujours comment il arrive à travailler dans un tel foutoir.

Sans lui laisser le temps de s’assoir, il attaque directement :

— Melinda, nous avons préparé ensemble le prochain colloque d’Interpol ; j’ai voulu respecter votre décision de ne pas m’y accompagner, mais il m’est devenu absolument impossible de m’y rendre : je viens de recevoir une convocation des autorités fédérales pour une réunion avec les grands pontes le 22 à Canberra.

— Ce qui veut dire… se risque Melinda ?

— Que vous êtes la seule à pouvoir y aller. À part moi, vous seule connaissez les dossiers à fond : difficile, vous en conviendrez, d’improviser sur « l’actualisation du fichier international des œuvres d’art volées et sa mise en relation avec celui des faussaires et trafiquants ». De plus, vous avez eu affaire récemment à l’un de ces trafiquants{1}, vous êtes donc la plus qualifiée de nous tous pour en parler.

Melinda respire un grand coup. Décidément, cette journée pourrie n’est pas près de s’arranger.

— Vous savez bien, Brooke, que je ne peux pas y retourner !

— Je sais, je sais, Melinda. Mais nous n’avons pas le choix. Et puis, qui sait, vous retrouver dans cette ville pourra peut-être provoquer chez vous un choc salutaire.

— Vous avez bien conscience de ce que Lyon représente pour moi ? Je vous rappelle plus tard dit-elle d’un ton qui n’admet pas de réplique.

Elle sort et marche au hasard. Il faut qu’elle se calme.

Elle doit réfléchir, tenter de comprendre…

Elle déambule sans sentir la brûlure du soleil, indifférente aux rares passants qu’elle croise. Elle est partie loin, très loin de Melbourne, en Europe ou elle déroule par la pensée son histoire familiale.

Ses ancêtres maternels les Bobesco, originaires de Brasov en Roumanie alors province de l’Empire austro-hongrois, avaient émigré à Vienne à la fin du XIXe siècle.

 Tibi et Eugénia, ses grands-parents, s’étaient mariés très jeunes, en 1946 dans la capitale autrichienne et n’imaginaient pas construire leur avenir dans ce champ de ruines.

Ils étaient donc venus à Lyon rejoindre l’oncle Aurel, le frère du père de Tibi. Ce Bobesco-là y vivait depuis le début des années trente et avait plutôt bien réussi. Célibataire retraité, menant joyeuse vie, c’est lui qui avait incité le jeune couple à saisir sa chance ; il avait mis à leur disposition deux pièces au rez-de-chaussée de son immeuble, au pied de la Croix Rousse, dans son ancien atelier de photographe.

Tibi, perpétuant la tradition familiale qui voulait qu’on soit tailleur de père en fils, avait été embauché par le patron d’une boutique réputée, compagnon des virées nocturnes d’Aurel.

Quant à Eugenia, elle s’était très vite installée comme couturière à domicile pour arrondir les fins de mois.

Ils formaient un beau couple sur lequel on se retournait : elle, grande et élancée, blonde, les yeux couleur d’huître, les pommettes saillantes rappelant ses origines slaves. Lui, brun typé, le visage anguleux, arborant une moustache fournie qu’il taillait avec soin.

Elle était aussi douce et soumise qu’il était autoritaire et ombrageux. Tous deux, très attachés aux traditions, partageaient le même souhait de réussite sociale.

Deux filles étaient nées de cette union : Eva, le 17 août 1948 et Barbara le 06 janvier 1954.

À l’évocation de ce prénom, Melinda sent comme à chaque fois l’émotion la submerger. Elle se rend compte qu’elle est arrivée non loin de chez elle dans le quartier de Fédération Square.

Elle s’attable à l’une des innombrables terrasses, commande un grand Coca et ferme les yeux derrière ses lunettes de soleil pour faire ressurgir l’image de sa mère : d’une taille au-dessus de la moyenne, souple et mince, c’est surtout sa chevelure de jais et ses yeux sombres, toujours soulignés d’un trait de crayon noir, qu’elle garde en mémoire.

Babe lui a raconté combien sa sœur et elle faisaient la fierté de leurs parents. Belles assurément (Eva était aussi blonde que sa cadette était brune), mais pas seulement ; elles étaient aussi d’excellentes élèves et leurs profs ne tarissaient pas d’éloges à leur égard, les citant volontiers en exemple à leurs camarades de classe.

 Elles avaient toutes les deux passé leur bac avec mention et Barbara se préparait à intégrer la fac à l’automne 1972 lorsque, pour occuper ses longues vacances d’été, elle décida de se présenter, sans trop y croire, à un casting pour un film tourné à Lyon par un réalisateur déjà bien connu, François Doisnel.

Il la repéra au milieu de quelque deux cents postulantes et elle obtint assez facilement de ses parents la permission de tenir le rôle-titre – elle n’était pas encore majeure – contre l’engagement de ne rien changer à ses projets d’études supérieures en sciences humaines.

Le tournage se déroula de mi-juillet à fin août et le film intitulé « Les Gones » obtint un vif succès au Festival de Cannes, l’année d’après ; il décrocha le Prix Spécial du Jury puis, à l’automne, le Lion d’Or à la Mostra de Venise.

Suivit début 1974 une tournée internationale et c’est ainsi qu’il fut projeté en mars au Festival de Melbourne où Barbara accompagnait le réalisateur.

Très sollicitée depuis le succès mondial du film, la jeune comédienne faisait l’objet de nombreuses propositions professionnelles et suscitait un engouement grandissant dans le public. D’ailleurs, pour la première fois de sa vie, elle avait manqué à sa promesse : elle n’avait pas rejoint l’Université comme prévu, grisée par la découverte d’un monde nouveau.

Les autorités australiennes avaient mis à la disposition de François Doisnel et de son actrice fétiche un policier chargé de leur sécurité. Il s’appelait Peter Fields : sportif, souriant, détendu, l’archétype du gars bien dans sa peau. Ses 35 ans épanouis et rassurants firent naître chez Barbara une passion dévorante qu’il partagea instantanément. Ces deux-là s’étaient trouvés et ne voulaient plus se perdre.

Melinda n’a pas envie de bouger. Engourdie par la moiteur ambiante, elle commande une glace au kiwi avec une montagne de chantilly. Puis, sans effort, elle replonge dans le passé, toujours bouleversée par la profondeur du lien qui unissait ses parents.

Barbara et Peter décidèrent de rester ensemble et elle ne rentra en France que pour annoncer à ses parents qu’elle allait désormais vivre en Australie.

Cris, larmes, menaces, supplications, rien n’y fit. Elle rejoignit Peter en mai, un an jour pour jour après son triomphe à Cannes. Elle rompit quasiment tout lien avec sa famille qu’elle accusa de n’avoir rien compris à sa merveilleuse histoire ! Seule sa sœur Eva eut encore, de temps à autre, de ses nouvelles.

Elle arrêta tout, mettant fin à sa carrière prometteuse aussi brutalement qu’elle l’avait commencée. Elle n’avait plus qu’une chose en tête : devenir Madame Fields.

Elle reçut encore quelques propositions de réalisateurs qui s’espacèrent avec le temps, mais elle ne regrettait rien, toute à l’euphorie de sa nouvelle existence. Le 11 mars 1975, la naissance de Melinda fut la cerise sur le gâteau.

Après un bonheur si intense, la brutale et inexplicable disparition de Babe avait littéralement foudroyé le père et la fille…

 Plus de vingt ans ont passé, mais Melinda n’est pas sûre du tout d’être capable d’affronter Lyon, cette ville si chargée du passé de Barbara et où vivent encore ses grands-parents. Pourquoi faut-il que le siège d’Interpol se trouve précisément là-bas ?