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Astachev à Paris

De
105 pages
Démarcheur d'assurances, Astachev parle de la vie et de mort aux immigrés qu'il fréquente. Les uns l'éconduisent, les autres pensent au Jugement dernier, une autre ouvre le robinet du gaz.
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couverture

LE POINT DE VUE DES ÉDITEURS

En quelques phrases dont Berberova a le secret, Astachev est campé. On le voit sortir de chez sa mère, une immigrée sans le sou, pour courir chez l'autre femme de son père, une opulente dont le salon lui offre l'occasion de rencontres mondaines. Et c'est là que l'idée vient à Astachev de proposer aux personnages qui tournent dans ce monde clos de les assurer sur la vie – ou plutôt contre la mort. Quand il évoque devant ces immigrés l'instant « suprême », les uns, effrayés, l'éconduisent, d'autres songent au Jugement dernier, quelques-uns signent le contrat-décès. Et pendant ce temps-là, Genia, une petite caissière de cinéma dont l'aigrefin a su vaincre la résistance, cherche la délivrance... Des trois romans de Berberova publiés jusqu'ici, en France, Astachev à Paris est à coup sûr le plus impitoyable dans sa dimension métaphysique. Car chacun des personnages est ici conduit dans ses propres abîmes. C'est aussi le livre qui révèle un peu plus l'exceptionnelle envergure d'un écrivain que les événements ont tenu dans l'ombre pendant près d'un demi-siècle.

 

HUBERT NYSSEN ET BERTRAND PY

Astachev à Paris est, dans une série de neufaprès L'Accompagnatrice et Le Laquais et la putain —, le troisième roman de Nina Berberova publié par Actes Sud. Née en 1091 à Saint-Pétersbourg, Nina Berberova vit à Princeton, dans le New Jersey, où elle fut longtemps professeur de littérature russe.

DU MÊME AUTEUR

L'ACCOMPAGNATRICE, 1985.

LE LAQUAIS ET LA PUTAIN, 1986.

TCHAÏKOVSKI, 1987.

LE ROSEAU RÉVOLTÉ, 1988.

HISTOIRE DE LA BARONNE BOUDBERG, 1988.

LA RÉSURRECTION DE MOZART, 1989.

C'EST MOI QUI SOULIGNE, 1989.

LE MAL NOIR, 1989.

BORODINE, 1989.

DE CAPE ET DE LARMES, 1990.

DISPARITION DE LA BIBLIOTHÈQUE TOURGUENIEV, 1990 (hors commerce).

L'AFFAIRE KRAVTCHENKO, 1990.

LES FRANCS-MAÇONS RUSSES DU XXeSIÈCLE, 1990 (coédition Noir sur Blanc).

ROQUENVAL, 1991.

A LA MÉMOIRE DE SCHLIEMANN, 1991.

 

Tous les ouvrages de Nina Berberova sont publiés aux éditions Actes Sud.

 

Illustration de couverture :

Ludwig Find

Portrait d'un jeune homme, 1897 (détail)

 

Titre original :

Облегчение участи

 

© ACTES SUD, 1988

ISBN 978-2-330-09163-7

 

NINA

BERBEROVA

 

 

ASTACHEV

A PARIS

 

 

Version française établie

avec le concours de l'auteur

 

1

 

Maman – mamenka, mamacha – habitait au septième dans un immeuble immense et vieux. Les chambres de l'étage étaient louées séparément. Derrière chaque porte des gens dormaient, préparaient leurs repas, mangeaient et, le soir, sortaient sur le palier leurs seaux à ordures. Le vieil ascenseur hydraulique tombait en panne tous les deux jours, souvent la lumière ne fonctionnait plus dans l'escalier sans fenêtres, la porte du bas, en fonte, était trop lourde – voilà pourquoi on ne voyait presque jamais maman : une voisine faisait les courses, pour les visites maman se contentait de son étage et de celui du dessous (la maison était peuplée de Russes) et ce n'est qu'aux grandes fêtes – elle allait à l'église – qu'elle descendait, et plus tard remontait, lente, frappant les marches avec son parapluie, à bout de souffle, au bord des larmes. Et lorsque des amis, rencontrés près du casier à cierges, lui disaient : “Pourquoi ne viendriez-vous pas un jour, Klavdia Ivanovna, prendre une tasse de thé avec nous ?”, elle n'avait dans l'idée que l'ascenseur, toujours l'ascenseur, et les tournants obscurs dans l'escalier aux marches raides et usées. “On t'a assigné une place, eh bien n'en bouge plus, pensait-elle, sinon il se peut que tu sortes et ne reviennes jamais, tu vas t'échouer entre deux étages ou te retrouver asphyxiée sur un trottoir.” Quant à Aliocha, il disait qu'il n'y avait pas mieux que le logement de maman, que plus haut on était, meilleur était l'air. Lorsqu'il venait, il ouvrait grand la fenêtre qui donnait sur une construction ronde, sans ouvertures, pareille à un globe terrestre : l'usine à gaz. Au-delà, on voyait à l'infini la brumeuse et citadine grisaille des maisons, des toits, des fenêtres, et une certaine tour qui tantôt disparaissait, tantôt réapparaissait, tronquée, ou sommée d'un drapeau, un ange parfois la survolant. “Comme vous êtes heureuse, maman, disait Aliocha, de vivre dans une telle quiétude, sans souci.” Il s'attablait, buvait du thé, mangeait du gâteau, de la brioche, des confitures, lisait des journaux (il en amenait toujours avec lui), et quelquefois son regard se posait distraitement sur la tête branlante, les cheveux rares, les mains sèches aux doigts noueux. “Je vous donne les moyens de vivre à votre aise, et moi aussi je vis à mon aise, disait-il. C'est vrai, nous avons assez souffert tous les deux : maintenant, suffit, suffit ! Vous avez l'éclairage électrique, un water chauffé, le soleil et un store pour le cas où le soleil vous gênerait. Le chauffage central fonctionne et vos papiers sont parfaitement en ordre. Cela, maman, s'appelle le confort, oui, oui ! Et nous l'avons tous les deux. Parce que moi... grâce à Dieu !”

Assise près de la table, elle souriait, approuvait de la tête et, sans regarder, tricotait pour lui un gros pull-over blanc : ouvert devant elle, un journal de mode montrait un jeune homme au visage mince, bronzé, qui bombait crânement le torse sous un chandail blanc. Elle jetait un coup d'œil et tricotait, et comptait quelque chose en elle-même, et c'était très ressemblant, et la pelote de laine bougeait sur ses genoux.

Lui, Alexei Pétrovitch, ouvrait et refermait la fenêtre, vérifiait le fonctionnement des verrous, allumait puis éteignait la lumière, sautillait – le parquet ne grince-t-il pas ? –, tirait le cordon du rideau – est-il solide ?

– Hier, l'ascenseur était de nouveau en panne, disait-elle tristement. Ils sont venus dépanner, il paraît que c'est quelque chose à la cave. Ils n'ont pas réussi. Ils sont partis en laissant tout tomber.

Mais il n'écoutait guère, parlait lui-même ou bien se taisait, lisant. Et s'il parlait, jamais, fût-ce d'un mot, il ne mentionnait les affaires dont il s'occupait, ni les gens qu'il fréquentait. Il évoquait des événements d'autrefois, comme on le ferait en compagnie d'une vieille connaissance avec qui on n'a plus rien de commun dans le présent, et qui cependant partage votre passé. Et quel passé ! – long, plein de luttes, conservé dans la mémoire et honoré : par maman, parce qu'Aliocha en était le héros ; et par lui – pour la même raison.

Ou bien il lui décrivait un achat, un plat mangé au restaurant, ou une chose insolite vue dans la rue. Mais le passé, ce passé qui remontait à quarante ans, demeurait plus vivant que ce présent mesquin que rien ne réchauffait.

– Et rappelez-vous, maman, quand nous habitions la Siverskaya, rappelez-vous, j'avais un petit costume bleu, l'été où papa était parti, et il y avait eu un vol d'argenterie ! Rappelez-vous le garçon bien en chair, énergique, que j'étais alors ! Et je rêvais de dresser des hérissons et de me produire dans un cirque !

Naturellement, elle se rappelait.

– Aujourd'hui, j'ai vu des enfants qui faisaient voguer des bateaux dans le bassin du square. La technique a même atteint ces petits jeux stupides ! Je me suis senti tout retourné : des barques à fond plat en écorce d'arbre, voilà à quoi j'aurai été réduit par le destin !

Il regardait devant lui, de ses grands yeux bleus, se remémorant quelque étang russe, des saules, ses gros genoux avec le pantalon roulé au-dessus. Quand tout cela avait-il pris fin ?

– L'enfance s'est terminée d'une façon bien brusque, maman. Avec l'école, peut-être ? Quand j'ai accroché le sac noir sur mon dos... et quand j'ai marché, marché... J'ai l'impression que jamais plus je n'ai cessé de marcher, de marcher, que jamais je ne m'arrête ! Pour mon déjeuner vous me donniez trente kopeks, mais moi j'en dépensais douze, et j'en mettais dix-huit de côté. Et plus tard, quand vous m'avez envoyé à Moscou, vous vous souvenez, j'ai économisé un argent fou sur l'hôtel. Passez-moi voir un crayon.

Elle hochait la tête, faisait un signe de croix, attrapait du doigt une larme au coin de l'œil.

– Et maintenant, Aliochenka, et maintenant !

– C'en est même drôle, l'argent que j'ai économisé. Ah oui, quelle histoire ! Le plus terrible, c'est qu'ici il a fallu tout reprendre à zéro. Ici, on ne s'en tire pas comme ça, ici il a fallu autre chose. Mais je suis né européen, j'aurais trouvé grotesque de vivre en Russie.

– Et pourtant... y jeter rien qu'un coup d'œil !

– On me dit souvent : Astachev, est-il possible que vous soyez russe ? Vous êtes tout à fait comme nous.

Puis elle serrait contre elle le torse gras et mou, les mains propres aux paumes roses et aux ongles tendres, triangulaires, lissait le veston bleu, les cheveux clairs, dévorait des yeux la figure ronde et jeune, toujours rasée de près.

– Mon sage, disait-elle, ma consolation.

Il l'embrassait, regardait encore une fois sa montre, et, comme il était huit heures passées, s'en allait.

– Où vas-tu maintenant ? demandait-elle. Est-ce-que tu as une chérie ?

Boutonnant soigneusement son pardessus de bonne coupe, il répondait :

– Maman, je n'ai aucun droit de m'embarrasser de chéries. Engendrer des miséreux n'est pas mon genre. Pour la santé, de temps en temps, je ne dis pas. Quant à me marier, j'attendrai au moins trois ans encore.

– Eh bien, Dieu te garde, chuchotait-elle, sans avoir appris où il allait.

Pendant ces trois années, elle n'avait jamais eu le moindre soupçon.

Une demi-heure plus tard, il sonnait à une grande porte vernie. Là, l'escalier était couvert d'un tapis. Et en bas, auprès des glaces, étaient installées des plantes vertes.

– C'est sans doute Alexei, disait une voix de femme derrière le mur, pendant que la bonne aidait déjà Astachev à se débarrasser.

– Eh oui, mamenka, c'est moi, répondait-il. Bonjour.

– Bonjour, rapace. Qui as-tu rongé aujourd'hui ?

Il allait serrer les mains – il y avait d'autres visiteurs – et Xenia Andréevna lui parlait sur un ton dédaigneusement frivole.

– Vous avez entendu ? Mamenka ! s'écriait-elle, et ses cheveux teints en roux, sa poitrine basse, la couche épaisse de poudre au cou trahissaient l'âge impitoyablement. – Tu me vieillis, bandit !

C'était la deuxième femme du père d'Aliocha, sa belle-mère, qui autrefois était sortie victorieuse d'une rivalité sans merci avec Klavdia Ivanovna.

 

Il s'épanouissait là comme une fleur particulière, rare, s'installait rondement dans un fauteuil, faisait de l'esprit à satiété, éclatait lui-même d'un rire lourd, portait des regards gras sur Xenia Andréevna et sur un ou deux autres invités – gradés, fortunés, et que cajolait mamenka. Malgré la différence d'âge, Aliocha savait prendre part à leur curieuse conversation – des histoires d'adhérents, de présidents et de vice-présidents, d'élections à quelque comité, ou au conseil de ce comité, ou à la présidence de ce comité.

Evgraf Evgrafovitch faisait allusion à la possible candidature de Iuli Fédorovitch pour la commission de révision. L'un des invités se donnait des airs importants, un autre déclarait que le ballottage était inéluctable, mamenka intriguait, féroce et opportuniste, au profit de l'amiral Viasmitine qui avait versé à quelqu'un des sommes importantes dans un but philanthropique.

Soudain Alexei réclamait du champagne, racontait une histoire drôle, baisait les mains de Xenia Andréevna, se comportait en enfant gâté, précieux, à qui on ne refuse rien, puis devenait respectueux, tendre, sortait de sa poche un billet de faveur pour un théâtre de boulevard, l'offrait à la ronde et prenait congé.

Alexei avait vécu la moitié de sa vie avec sa mère, l'autre avec son père, un mois ici, une semaine là, l'hiver à tel endroit, l'été ailleurs. Il avait dix ans lorsque son père avait abandonné sa famille pour une prétendue actrice, tout en continuant d'entretenir chichement et irrégulièrement sa femme et ses deux enfants – Alexei, et sa sœur Nyuta qui mourut d'une méningite un an plus tard. Alexei fréquentait le collège technique : ils habitaient aux Peski, un appartement obscur, sans escalier de service, que leurs anciens meubles, lourds et rebutants, encombraient. Pour gagner un peu de lumière, on avait pratiqué des petites fenêtres entre les pièces, et là-haut, près du plafond, de grosses araignées filaient leurs toiles. La mère et la nounou, soucieuses de la propreté des planchers peints et de l'empesage des rideaux, ne les enlevaient jamais. Et parfois, le soir, entourées de leur propre brocart et protégées par la superstition féminine, les araignées se jetaient l'une sur l'autre au milieu du plafond, s'agrippaient, s'entre-dévoraient et pour finir se desséchaient puis tombaient par terre.

Sitôt rentré du collège, Aliocha s'installait devant la table dans sa chambre encombrée d'armoires et de malles où, pendant des semaines, on n'ouvrait pas le vasistas, et il y restait jusqu'au soir, écrivait des rédactions, résolvait des problèmes, faisait de l'histoire ou du russe, jetait un coup d'œil au chapitre qui suivait celui qu'il devait apprendre, pour savoir à l'avance de quoi il serait question le lendemain. Au-dessus de sa table il avait une étagère et c'est là que se trouvaient Les Traductions littérales du latin, Les Solutions polycopiées des théorèmes, un livre intitulé Modèles de dissertations pour les classes VI, VII et VIII, un autre : Pour apprendre la physique, et aussi : Questions en géographie et leurs réponses. Pour chaque matière un manuel était obligatoire, mais lui en possédait plusieurs : il avait Sipovski, Savodnik, il avait Kraevitch, et aussi Lebedev, il avait Kiselev et Davidov, et en histoire Illovaiski, Platonov, et Vinogradov, et encore un autre d'un auteur inconnu, parce que la première page était arrachée. Alexei obtenait ces ouvrages par voie d'échange : dans l'étroite armoire à rideau, il prenait des livres de sa mère – Mamine-Sibiriak, Scheller-Michaïlov, parfois des traductions de Maupassant et de Zola – et il les échangeait au collège (où déjà tout le monde le connaissait) contre des manuels que les élèves des autres sections lui refilaient, non seulement les leurs, mais aussi ceux de leurs frères et sœurs aînés.

Il était le premier de sa classe, avait sa place juste devant la chaire, au premier banc, pendant longtemps fut le plus petit, et comme son nom commençait par un A, on ne voyait que lui et tout commençait par lui – le défilé sur deux rangs, et les examens, et c'était encore lui qui répondait à l'inspecteur, et les allocutions de bienvenue étaient lues par lui, et c'était lui – on ne sait pourquoi – le responsable des craies et de la propreté du tableau noir ; et, malgré tout cela, personne ne l'avait jamais envié.

Le samedi, en quittant le collège, Aliocha ne rentrait pas aux Peski mais prenait le tramway no 14 en direction de la Sennaya. L'année précédente, son père avait été rayé du barreau pour quelques manigances pas très claires, et désormais gagnait sa vie “dans les affaires”. L'appartement était tout à fait convenable, des frises dorées au plafond du bureau, du velours et des peaux de bêtes, et même un valet de chambre – assez sale, boutonneux, les cheveux gras et un nez de soûlard.

Aliocha avait du respect pour son père, pour le valet de chambre, pour cet appartement, et pour la nouvelle femme – la première vraie femme qu'il eût l'occasion de voir de près, habillée ou à demi-vêtue, ou dévêtue, malade ou en bonne santé. C'était une dame, elle avait un mystérieux rapport avec le portefeuille de son père, et auprès d'elle on se sentait toujours incertain, joyeux, un peu mal à l'aise.

Il restait là jusqu'au lundi matin et sa vie, pendant ces deux jours, ne ressemblait en rien à son existence chez Klavdia Ivanovna. Le samedi, maman numéro deux avait son jour. Dans le salon, les visiteurs faisaient de l'esprit, papotaient, buvaient du thé. Et Aliocha, remettant les devoirs à plus tard, pour la nuit, demeurait assis dans un fauteuil, écarquillant les yeux, n'ayant pas la force de s'en aller, en pensée retirant aux femmes leurs robes soyeuses à volants et à drapés, se coulant parmi les hommes pour avaler, en même temps que les éclairs, sablés et choux, les bons mots et les plaisanteries qui roulaient comme de la chevrotine, comme des pois, comme des perles.