Balade pour un tordu

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Description

Il y a des types qui, à force de se raconter des histoires, finissent par y croire.

C’est sans danger lorsqu’il s’agit de jolies histoires, comme on en trouve dans les contes de fées. Mais quand on a le cerveau fêlé, que la nature vous a doté d’un physique repoussant, alors les histoires que l’on raconte sont des histoires de haine qui ne peuvent que vous attirer des ennuis.

Quand un mythomane pourri jusqu’à l’os rencontre un brave type qui est en fait un salaud, c’est une tragédie.


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Date de parution 30 juillet 2014
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EAN13 9791025101889
Licence : Tous droits réservés
Langue Français

Informations légales : prix de location à la page 0,0037 €. Cette information est donnée uniquement à titre indicatif conformément à la législation en vigueur.

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couverture

PIERRE LATOUR
BALADE POUR UN TORDU
 
 
French Pulp Éditions
Policier

1

Les phares de la DS éclaboussèrent le panneau et Pierre Valmant lut un nom : Le Luc. « Je ne suis pas encore sorti de l’auberge ! » se dit-il. La fatigue pesait sur son corps et alourdissait ses paupières. Il venait de traverser une période éreintante et n’aspirait qu’à une chose : le repos. Et, Dieu merci, le repos lui tendait les bras ; depuis quelques heures, il était en vacances.

Il roulait toutes glaces baissées dans la nuit tiède et paisible. Il avait eu du mal à quitter Grenoble ; plus exactement, il avait eu du mal à quitter Moune. Il s’était laissé envahir par Moune, et maintenant, elle lui était aussi nécessaire que l’air qu’il respirait. Valmant prenait de l’âge ; il se rendait parfaitement compte que c’était folie d’avoir une maîtresse aussi jeune que Moune. Il s’en rendait compte, mais dès qu’il avait un moment de repos, c’est vers Moune qu’il volait.

Pourtant, cette nuit-là, c’est sa femme qu’il allait voir ; sa femme, Madeleine, son boulet !

Madeleine ne comptait plus depuis longtemps. Avait-elle jamais compté ? Oui, peut-être, au début de leur mariage. Mais à présent… Elle lui avait donné deux enfants, Juliette et François. Deux enfants mariés depuis belle lurette, qu’il ne voyait jamais et qu’au bout du compte il n’aimait pas.

Tandis que Moune !… Quand il pensait à Moune, son corps s’embrasait. Pour la énième fois, il se fit la réflexion que, sans Madeleine, il aurait pu être le plus heureux des hommes. Moune lui était attachée, elle l’aimait, à sa façon, malgré la grande différence d’âge. Elle tenait à lui car, sans lui, elle était perdue. Et elle le savait. Il lui avait offert un bel appartement à Grenoble ; il lui donnait autant d’argent qu’elle voulait. Oui, s’il n’y avait pas eu Madeleine, la vie eût été un enchantement ! Mais il y avait Madeleine, cette femme sans âge, pieuse, insignifiante, douce, charitable, cette femme aux principes étroits qui s’était toujours refusé à lui accorder le divorce !

Pierre Valmant était représentant exclusif pour le Sud-Est d’une importante fabrique de tissus de Roubaix. Il aimait son métier, un métier en or quand on le fait consciencieusement. Et un métier commode, lorsque, comme lui, on menait une double vie. Mais Valmant en avait assez de sa double vie. Et il allait voir Madeleine pour essayer, une dernière fois, de lui arracher la liberté.

Il ne se faisait guère d’illusions ; une fois de plus, elle lui refuserait le divorce ! Elle était la fille unique d’un président de cour d’appel, et le seul mot de « divorce » la remplissait de colère et de honte. « Qu’est-ce que je vais faire si elle refuse une nouvelle fois ? » se dit Valmant. Depuis longtemps, il souhaitait la mort de Madeleine. Il rêvait d’embolie (elle avait le cœur malade), d’accident de voiture, de crime de rôdeur, car Madeleine vivait seule, dans leur maison proche de Béziers. Il rêvait de… tout ce qui, brutalement, pourrait rayer Madeleine de la carte des vivants. Parfois même, il songeait au meurtre, mais il rejetait vite cette pensée ; il n’était pas un assassin. Il était un brave quinquagénaire follement épris d’une jolie petite garce et marié à une créature qui jamais, à moins d’imprévu, ne lui rendrait sa liberté.

Les phares de la DS firent surgir de la nuit la silhouette d’un homme arrêté au bord de la route. Valmant se mit en « codes » (il avait un grand respect des piétons) et ralentit machinalement en voyant l’homme lui adresser des signes. « Un auto-stoppeur », se dit-il. Par principe, il ne se rendait jamais aux sollicitations des auto-stoppeurs. Il ne voyageait pas pour son plaisir, mais pour son travail, et devait donc exclure tout imprévu de ses randonnées. Pourquoi, faisant fi de ses principes, Valmant s’arrêta-t-il cette nuit-là ? Peut-être parce que, exceptionnellement, il ne voyageait pas pour son travail ? Peut-être parce qu’il avait encore beaucoup de route à faire ? Et peut-être parce qu’il ressentait le besoin confus de se racheter de tant de refus opposés à des inconnus qui, comme celui-ci, avaient en vain sollicité son aide ?

Quoi qu’il en soit, il appuya sur le frein, et la DS stoppa en douceur à la hauteur de l’homme. Valmant se pencha et ouvrit la portière.

— Où allez-vous ? questionna-t-il.

— Vers le sud.

— Ça va, montez ! Je vais moi-même près de Béziers.

— Merci ! dit l’inconnu.

C’était, autant que Valmant put en juger, un type grand et mince, à la silhouette jeune. Il était en manches de chemise et portait un sac de camping sur l’épaule. Il s’installa près de Valmant, posa le sac sur ses genoux et fit claquer la portière.

— Mettez votre sac derrière, dit aimablement Valmant.

— Merci, il ne me gêne pas.

La DS démarra et prit de la vitesse. L’homme se tassa sur le siège et laissa aller sa tête contre le dossier.

— Une chance que vous vous soyez arrêtée ! dit-il.

— Ça ne m’arrive pas souvent, mais enfin une fois n’est pas coutume.

— Les stoppeurs, on ne peut pas dire qu’ils ont la cote ! fit l’homme. Ça vous dérange si je fume ?

— Non. Vous avez des cigarettes dans le coffre à gants, devant vous.

— Merci, dit l’homme. J’ai les miennes.

Il ne faisait aucun effort pour se montrer courtois. « Ce doit être un timide », se dit Valmant. Il sentit une vague appréhension l’envahir. Cela venait peut-être de la voix de l’homme, une voix perchée, chuintante. Valmant haussa les épaules. Ce qui était fait était fait. L’homme avait fouillé dans son sac et en avait tiré un paquet de Gauloises.

— Je vous en allume une ?

— Merci, dit Valmant. Pas maintenant.

L’homme prit une cigarette, remit le paquet dans le sac et fit craquer une allumette. La brusque lueur éclaira son visage. Valmant qui avait jeté un coup d’œil vers son compagnon, reporta vivement son regard sur la route. Son malaise augmenta ; il émanait de l’inconnu quelque chose de malsain et de menaçant.

— Y a un cendrier quelque part ?

— Ici, dit Valmant.

L’homme déposa l’allumette dans le cendrier, se laissa de nouveau aller contre le dossier et expira une longue bouffée.

— Les incendies de forêt, c’est vite arrivé ! dit-il. Une allumette mal éteinte par la portière, et tout flambe !

Il aspira une autre goulée et soupira d’aise.

— On est drôlement bien, dans cette tire ! ajouta-t-il.

Valmant ne répondit pas. Il s’était arrêté parce qu’il souhaitait un compagnon à qui parler. Maintenant, il en avait un, et il ne désirait qu’une chose : que celui-ci gardât le silence. Aussi, quelle idée de s’arrêter, lui qui ne le faisait jamais ! Il s’absorba dans la conduite tandis que l’inconnu, semblant répondre à son vœu secret, fumait sans prononcer un mot. Sa cigarette terminée, l’homme fit mine de jeter le mégot par la portière, se ravisa et l’écrasa soigneusement dans le cendrier. Puis il se tassa sur le siège. Valmant se dit qu’il se proposait de dormir et en fut soulagé. Il jeta un bref coup d’œil sur sa droite et vit le regard de l’inconnu posé sur lui.

— Vous l’avez vu ?

— Quoi donc ? fit Valmant.

— Mon bec-de-lièvre.

— Je n’avais pas fait attention.

— C’est ce que disent la plupart des gens. Mais moi, je sais que la première chose qu’ils repèrent, c’est cette saloperie de bec-de-lièvre ! J’ai l’œil pour ça ! Vous, vous l’avez vu quand j’ai craqué l’allumette.

— Je vous assure que non !

— Vous êtes un brave mec, vous ne voulez pas me faire de la peine.

— Vraiment, je vous jure que je n’ai rien remarqué. Et d’ailleurs, quelle importance ?

— Ça dépend. Il y a des types que ça ne dérange pas et d’autres que ça dérange !

Il parlait calmement, et Valmant dut prêter l’oreille pour saisir les mots à travers le chuintement de la voix enfantine.

— Disons que je fais partie des gens que ça ne dérange pas ! dit-il d’un ton apaisant.

— Vous êtes un brave mec ! répéta l’homme, je l’ai tout de suite vu. Heureusement qu’« il » ne vous dérange pas ! Ça ne doit pas être marrant de voyager avec un type dont la tronche ne vous revient pas !

Il émit un curieux gloussement et se rencogna sur son siège. « Plus vite je le débarquerai, mieux ça vaudra pour mes nerfs ! » se dit Valmant. Mais il n’était pas question de débarquer son passager pour le moment. Il fallait prendre son mal en patience et foncer. Valmant appuya à fond sur l’accélérateur. La DS se mit à gronder, et les arbres se précipitèrent vertigineusement à sa rencontre. Phares ! Codes ! Phares ! Codes ! Il tardait à Valmant d’être arrivé. La fatigue, les suites d’un repas trop copieux chez un client de Grasse et, par-dessus tout, la présence à ses côtés d’un inconnu plein de hargne, c’était beaucoup pour sa cinquantaine ! Il se mit à penser à son passager ; la vie ne devait pas être drôle pour lui ! Une vague de pitié l’envahit, reléguant au deuxième plan la répulsion que l’homme lui inspirait.

— Ça vous ennuie tant que ça, votre… infirmité ? questionna-t-il.

— Y a intérêt que ça m’ennuie ! On voit bien que vous ne savez pas ce que c’est de se balader dans la vie avec ce truc-là en pleine gueule !

— Pourquoi ne vous faites-vous pas opérer ? C’est sûrement faisable !

— C’est faisable, et je ne dis pas que je ne tenterai pas le coup, un de ces quatre. J’en ai marre de la tronche que font les gens quand je me pointe ! De quoi vous rendre dingue, parole !

— Faites-vous opérer, mon vieux, et après, vous serez un homme comme les autres !

— Pas sûr ! fit l’homme. Vingt-cinq ans avec ce truc-là, ça m’a marqué !

Il alluma une nouvelle cigarette et resta un instant silencieux. Valmant se concentra sur la conduite et se mit à penser à Moune. Quand la reverrait-il ? Et Madeleine, quel allait être son accueil ? Ce divorce, il fallait pourtant qu’elle le lui accorde ! Qu’elle comprenne que c’était fini, elle et lui ! « Je me traînerai à ses pieds s’il le faut ! se dit Valmant. Je lui laisserai tout, et je lui promettrai une bonne pension alimentaire ! » Il tressaillit au son la voix de son passager.

— Où c’est que vous allez comme ça ?

— Je vous l’ai dit, près de Béziers. Je vais rejoindre ma femme. Vous êtes marié, vous ? La question lui avait échappé et il la regretta incontinent. La réponse ne se fit pas attendre. Elle était ce qu’elle devait être.

— Vous me voyez marié, avec ma gueule ?

« Tu ne l’as pas volé ! » se dit Valmant. Il se traita d’abruti et résolut de se taire. Après tout, c’était peut-être ce que désirait son compagnon ? Il doubla deux poids lourds, se rabattit et appuya à fond sur le champignon.

— Vous pouvez parler, si ça doit vous faire passer le temps ! dit soudain l’inconnu.

— Je ne suis pas d’un naturel bavard ! mentit Valmant.

— Moi, j’aime bien jacter, mais il y a longtemps que j’ai compris que les gens préfèrent que je la boucle !

— Vous pouvez parler si vous voulez, fit Valmant. Ça ne me dérange absolument pas.

Il fallait se montrer patient, courtois. L’homme ne répondit pas. Valmant négocia un virage bien serré, à cent vingt. Les pneus hurlèrent. Il redressa et fonça dans la ligne droite. Des phares surgirent soudain, éblouissants. Valmant appuya sur le frein et jura sourdement. Les phares envahirent la nuit, flagellèrent le visage des deux hommes et disparurent. Valmant souffla bruyamment.

— Le salaud ! dit-il. Et ses codes, à quoi ils servent ?

— Des abrutis pareils, faudrait les flinguer ! dit l’homme.

Il parlait tranquillement, comme d’une chose évidente. Valmant frissonna.

— Vous savez, ce sont des choses qui arrivent, dit-il. On roule depuis longtemps, l’attention se relâche…

— Faudrait les flinguer, je vous dis ! répéta l’homme.

Valmant laissa tomber. La route s’élargit et des lumières apparurent.

— Où c’est qu’on est ? questionna l’inconnu.

— Au Luc, dans le Var. Vous habitez dans le Sud ?

— Non, je crèche près de Paris.

— Ah ! fit Valmant.

L’inquiétant gloussement jaillit de nouveau.

— Ayez pas peur, j’suis pas en cavale !

— En cavale ?

— En fuite, si vous préférez. Je vais en Espagne.

— En stop ?

— En stop !

— Avec une chemise et un pantalon ?

— J’ai aussi mon sac et un maillot de corps.

— C’est loin, l’Espagne !

— J’suis pas pressé !

— Vous êtes en vacances, vous aussi ?

— Si on veut…

Brusquement, Valmant en eut assez. Il mit le clignotant, freina et stoppa la DS sur le bas-côté.

— Un petit besoin ? questionna l’homme.

— Non ! dit Valmant.

Il hésita, rassembla son courage et ajouta :

— Je ne sais pas comment vous expliquer, mais… j’en ai assez de votre compagnie !

Il tendit le bras pour ouvrir la portière, et sa main rencontra celle de l’inconnu.

— Laissez la portière tranquille, papa !

— Je vous ordonne de descendre ! fit Valmant, d’une voix qui tremblait de colère.

Le sourire de l’homme s’accentua. Il fouilla dans son sac et sa main ressortit armée d’un revolver.

2

— Pas d’histoires, papa !

Le chuchotement se fit pressant, incisif :

— Je vais en Espagne, comme je vous l’ai dit, et j’y vais avec vous !

Valmant, immobile et comme pétrifié derrière le volant, sentit son estomac se nouer. Une nausée lui monta à la gorge. « J’ai gagné ! se dit-il avec une sombre délectation. Il y a un fou sur la nationale 7, et il a fallu que je tombe sur lui ! » Un flot de colère lui empourpra le visage. Ses mains se durcirent sur le volant. « Si tu dois tenter quelque chose, il faut que ce soit tout de suite ! » se dit-il encore. Il tendit la main vers le coffre à gants et sentit quelque chose de dur s’enfoncer dans ses côtes.

— Laissez vos pognes sur le volant, papa ! Et en route ! Qu’est-ce que vous attendez pour démarrer ? Que les pâquerettes fleurissent ?

La pression de l’arme s’accentua. Valmant respira profondément et appuya sur le champignon. Une goutte de sueur dégringola le long de sa joue. Ils roulèrent un instant en silence, puis l’odieux gloussement retentit à son côté.

— Y a toujours un moment où faut prendre une décision ! dit l’inconnu, tandis que la DS accentuait sa vitesse. Et moi, j’ai décidé d’aller en Espagne avec vous ! Je me plais bien avec vous. C’est pas de veine que le hasard vous ait placée sur ma route, d’accord ! Mais fallait bien que je finisse par trouver quelqu’un, pas vrai ? Personne n’est à l’abri du coup dur, papa ! Ça vous tombe sur le râble au moment où on s’y attend le moins. Vous, en tout cas, vous ne vous attendiez pas à un coup pareil ? Hé ! je vous parle !

— Taisez-vous !

— Si vous voulez qu’on reste copain, faudra vous habituer à ne pas me donner des ordres. Les ordres, à partir de maintenant, c’est mon boulot ! Vous m’entendez ?

— Oui.

— À la bonne heure !… Y a deux ou trois petites choses qu’il faut que vous sachiez, papa ! Ça facilitera nos rapports. D’abord, faut que vous sachiez que je suis pas un mec patient. Essayez n’importe quoi pour vous débarrasser de moi, et je vous descends aussi sec ! C’est pas une menace en l’air, c’est la vérité. Vous comprendrez pourquoi tout à l’heure. Mais pour l’immédiat, mettez-vous bien dans la tronche que je me fous absolument de vous descendre ! J’ai qu’à appuyer sur ce petit bidule. Rien de plus facile ! Z’avez compris ?… Je vous parle !

— J’ai compris !

— N’envenimez pas la situation, papa !

Quand je vous demande quelque chose, faut répondre ! Ça aussi, c’est facile ! Vous êtes tous les mêmes, on dirait que vous tenez absolument à me mettre en boule ! C’est ça que vous cherchez : me mettre en boule ?

— Non, ce n’est pas cela que je cherche. Si je ne vous réponds pas, c’est que je n’ai aucune envie de vous parler !

— Ça, je le comprends ! Quand je comprends les choses, tout va bien ; Ben quoi, faites pas cette tête-là ! Un brin d’aventure, c’est pas mauvais pour un père tranquille comme vous ! Allez, papa, détendez-vous ! Faites risette ! On va faire une belle balade, tous les deux ! Pas de quoi se mettre le citron en berne !

La pression de l’arme se relâcha. L’homme se tassa dans son coin, la main qui tenait le revolver reposant sur sa cuisse. Valmant serra les dents, luttant farouchement contre la panique. Brutalement, le monde venait de s’écrouler autour de lui. Si encore « il » s’était tu ! Mais « il » ne pouvait pas se taire ! Il fallait qu’il parle, qu’il parle, qu’il remplisse la nuit de son chuchotement.

— Vous pensez à votre femme, je parie ? À vos mômes ? À votre belle petite vie ? Y a rien de perdu, papa ! Vous reverrez tout ça, mais avec vingt-quatre heures de retard. Qu’est-ce que c’est, vingt-quatre heures, dans la vie d’un homme ?

Il remua brusquement et Valmant sentit le canon du revolver s’enfoncer de nouveau dans ses côtes.

 

— Aix, c’est tout droit, papa ! Pourquoi que vous avez ralenti ?

— Je ralentis toujours aux croisements.

— Je me méfie !

— Vous avez tort. Je ne tiens pas à avoir un accident !

— C’est possible ! J’sais pas. Ce que je sais, c’est que nous allons à Aix. Puis Arles, Montpellier, Béziers et, tout au bout : Bourg-Madame ! Tout droit, papa ! C’est bien d’accord ?

— C’est d’accord ! Mais n’oubliez pas que nous marchons à cent trente et que, si je veux changer de direction, ce n’est pas vous qui m’en empêcherez !

— Essayez toujours !

— Si vous tirez, je meurs, mais vous mourrez aussi !

— Essayez toujours, j’vous dis, qu’on rigole un peu !

L’arme accentua sa pression. Valmant grimaça sous la douleur et un flot de colère le submergea soudain. Il donna un violent coup de frein et sentit le volant percuter sa poitrine. L’homme fit un bond en avant et sa tête alla frapper le pare-brise. Valmant stoppa brutalement et lança son bras droit à la volée, la main ouverte. Mais l’homme, bien qu’étourdi, fut plus rapide. Il se tassa sur lui-même, et la main de Valmant ne rencontra que le sommet de son crâne. L’homme se redressa vivement, se cala de trois quarts entre la portière et le dossier, son arme braquée sur Valmant. Un sourire hideux tordit sa lèvre mutilée.

— Vous êtes content de vous, j’espère. Vous l’avez accompli, votre acte d’héroïsme !

Le chuchotement était violent, sourd, intense.

— Vous mériteriez que je vous fasse péter les tripes ! Qu’est-ce que vous diriez si j’appuyais sur la détente ? Merde ! alors. Je vous fais confiance, et c’est comme ça que vous m’en récompensez ? J’sais pas ce qui me retient, papa ! Ou plutôt si, je le sais. Vous avez une femme, des mômes aussi, je parie. C’est à cause d’eux que j’ai pas envoyé la fumée. C’est tout de même un monde ! Faut que ce soit moi qui pense à ça ! Qu’est-ce qu’elle dirait, votre femme, papa, si je vous farcissais de plomb ? Et les mouflets ? Quelle chanson ils chanteraient, la veuve et les orphelins ? Répondez !

— Ne tirez pas !

— Ne tirez pas ! Vous êtes tous les mêmes. Vous voulez bien faire des conneries, mais vous ne voulez pas en supporter les conséquences ! Faut vous surveiller, papa ! Regardez ma main : j’ai tellement envie de vous descendre que j’en ai la tremblote !

— Ne tirez pas ! répéta Valmant. Je ferai ce que vous voudrez, je vous le promets.

— C’est le dernier avertissement que je vous donne ! Tâchez de ne pas l’oublier !

— Je ne l’oublierai pas.

L’inconnu se détendit et son gloussement retentit.

— Ça va, papa ! Je crois que vous avez compris. Et maintenant, foncez et faites gaffe de garder votre nez propre.

Valmant démarra doucement. Ses mains étaient tellement dures qu’il avait l’impression qu’elles ne faisaient qu’un bloc avec le volant. Il appuya sur l’accélérateur et la voiture prit de la vitesse. L’homme étendit ses longues jambes et s’immobilisa, le regard rivé sur son compagnon. Il haletait doucement, comme s’il avait du mal à se remettre de cette envie de tuer qui avait failli le submerger. Valmant s’absorba dans la conduite, les yeux fixés sur le bord de la route. Il s’astreignit à ne regarder que le mince ruban sans cesse absorbé et sans cesse renouvelé. Mais il ne pouvait s’empêcher de jeter de brefs coups d’œil sur le revolver qui luisait faiblement au bout de la longue main, petit animal sournois prêt à cracher la mort. Les kilomètres s’ajoutaient aux kilomètres. Cela pouvait ainsi toute la nuit, toute la journée du lendemain, toute la vie. Mais Valmant savait que cela ne durerait pas. C’était trop absurde. Il y aurait fatalement une brusque cassure et cette cassure ne dépendait pas de sa volonté, à lui Pierre Valmant, ni de celle de l’inconnu. Elle dépendait de ces impondérables qui ne manqueraient pas de surgir à un moment ou à un autre. Par exemple, le moment viendrait forcément où la vigilance de l’homme se relâcherait. En outre, que le fou le veuille ou non, ils seraient obligés de traverser des villes, des villages. En pleine nuit, il est vrai, mais, même la nuit, la police veille. Sans parler des obligations qui s’imposeraient et que le fou serait bien obligé d’accepter. Entre autres choses, l’essence allait bientôt manquer. Il faudrait s’arrêter pour faire le plein, et alors tout pouvait survenir ! Valmant récupéra son sang-froid ; il s’en sortirait, il était impossible qu’il ne s’en sorte pas. Le fou était trop sûr de lui, trop assuré de la toute-puissance de son arme. Valmant consulta la jauge. Il restait assez d’essence pour rouler pendant deux heures au maximum. « Encore deux heures, et j’en finirai avec ce cauchemar ! » se dit-il.

— Faut que je vous explique certaines choses, fit soudain l’inconnu. D’abord, faut bien vous dire que je ne suis pas cinglé ! Pensez-y bien, ça vous évitera de faire des faux pas. Parce que, tel que je vous vois, vous êtes persuadé que je suis complètement dingue ? Eh ben, vous vous trompez ! Vous vous dites : « Y a qu’un cinglé pour se figurer que je vais l’emmener jusqu’à la frontière espagnole sans rien tenter ». Faut pas vous embarquer dans ce genre de raisonnements, ça ne vous causerait que des déboires ! J’suis pas plus cinglé que vous, mettez-vous ça dans le cigare une fois pour toutes ! Et vous me conduirez à la frontière, que vous le vouliez ou non ! C’est vu ?

— Oui.

— Je vois que vous devenez raisonnable. Autre chose : je ne supporte pas qu’on me contrarie. C’est comme ça, et y a pas à aller contre ! Alors, un conseil, ne me contrariez pas ! C’est facile, non ? Vous faites tout ce que je vous dis de faire, et vous vous en tirez sans bobo. Tenez-vous peinard, et demain, on est à Bourg-Madame. Vous me larguerez dans un coin tranquille, et vous ferez demi-tour avec ma bénédiction ! C’est tout de même mieux, comme avenir, que de finir dans un fossé, avec du plomb dans l’estomac ! J’vous dis ça, encore une, fois, parce que j’ai pas confiance. Vous n’êtes pas régul ! Vous attendez la petite défaillance pour me sauter sur le colback. C’est pas vrai ? Eh ben, y aura pas de petite défaillance ! J’peux rester longtemps sans roupiller, j’ai l’habitude. Et je vais vous dire plus : c’est quand j’aurai l’air de décrocher qu’il faudra faire le plus gaffe ! Parce que ce sera une feinte, pour voir si vous êtes franc du collier ou pas. Vous m’entendez ?

— Oui, dit Valmant, je vous entends.

— Je vous demande ça parce que, des fois, les gens comprennent mal ce que je dis. Ça sort un peu en bouillie à cause de cette saloperie de bec-de-lièvre. Je vais vous raconter un truc. Mon vieux avait un clébard, à Élongues. Élongues, c’est là que j’habitais, en Seine-et-Oise. Ce clébard, j’sais pas ce qu’il avait dans la tronche, mais il venait jamais quand je l’appelais. Il le faisait exprès, pour me contrarier ! Et j’aime pas qu’on me contrarie, je vous l’ai dit. Aussi, un matin que mon vieux avait décarré, je lui ai donné une dernière chance, à ce putain de clebs. Je l’ai appelé encore une fois et, bien entendu, il a fait celui qui entendait pas. La rage m’a pris. Qu’est-ce que ça voulait dire, cette façon de jamais me répondre ? J’ai été chercher une hache et je lui ai défoncé le crâne, à cet abruti, pour lui apprendre à répondre quand je l’appelais. Quand mon vieux est revenu, la première chose qu’il a faite, c’est d’appeler le clebs. Je lui ai dit de pas se fatiguer, à mon vieux, que son salaud de clebs ne viendrait plus jamais lui lécher les bottes au moindre appel. Alors, mon vieux m’a foutu à la porte. Vous pouvez dire qu’il l’a échappé belle, le vieux jeton ! Mais quoi, c’était mon père ! Et puis, d’avoir corrigé cette saloperie de clebs, ça m’avait calmé. Je suis parti sans faire d’histoires. Voilà ! Je vous ai raconté ça pour que vous compreniez bien qu’il faut me répondre quand je vous parle. Pigé ?

— Taisez-vous ! Je veux bien vous conduire à la frontière mais, par pitié, taisez-vous !

— Par pitié !… La pitié, est-ce que ça existe, seulement ?

— Taisez-vous !

— Vous n’aimez pas ma voix, c’est ça, hein ? Personne...