Collabo-song

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Qui est Laure Santenac ?

Une victime, une femme du monde trop légère ou une meurtrière, pire, une délatrice qui aurait vendu des innocents à la Gestapo ?

Alors même si c’est bien loin tout ça, un fait est certain : Laure Santenac a disparu au printemps 1943.

Quel fut son véritable destin ?

Grand prix de littérature policière 1983


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Ajouté le 27 janvier 2014
Nombre de lectures 50
EAN13 9791025100387
Licence : Tous droits réservés
Langue Français
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couverture
JEAN MAZARIN
COLLABO-SONG
 
 
French Pulp Éditions

 

Policier

AVERTISSEMENT

Ceci est un roman…

Bien que se déroulant à une époque malheureusement historique, parmi des personnages dont certains ont réellement existé, rien n’est exact… Ni noms, ni situations, ni intrigue… Tout a été manipulé par l’auteur pour parvenir à ses fins.

 

… Oh, j’ai perdu ma réputation !

J’ai perdu la meilleure part de moi-même, et ce qui reste est bestial.

Shakespeare (Othello)

À PROPOS DE LAURE SANTENAC

Gilberte RIBOURAL – Institutrice à Saint-André-de-Cubzac (Gironde)

— … Laure Santenac était une cousine au deuxième degré de maman. Il faut avouer que nos deux familles n’ont jamais eu de relations très cordiales. À vrai dire, on s’ignorait affectueusement. Papa était un modeste vigneron tandis que la cousine Laure, comme on l’appelait, était mariée à un grand médecin parisien, un autre milieu…

Je ne me souviens que très vaguement d’elle. La dernière fois que je l’ai vue, c’était en janvier ou en février 1943. Elle était venue chez nous car elle voulait racheter la maison de famille qui avait été vendue à la mort de sa mère. Et puis elle est remontée brusquement à Paris, un matin, et on ne l’a plus jamais revue… Peu de temps après, mon frère Lucien qui avait rejoint le maquis a été fusillé… Je ne dis pas ça pour faire des rapprochements. Non, bien sûr…

En partant, la cousine Laure a laissé une petite valise qu’on a fini par ouvrir, bien après la guerre. Elle était pleine d’argent, des millions, en billets neufs encore empaquetés avec les bracelets de la banque… On les a brûlés car ils n’avaient plus cours, sauf un que j’ai gardé en souvenir… Non, on n’a jamais eu de nouvelles, jamais… Je sais. On a raconté beaucoup de choses sur Laure Santenac, surtout à la Libération, et des journalistes de Paris sont même venus jusqu’ici, mais on ne savait rien. Tout n’était peut-être pas si blanc ou si noir…

 

Madame veuve Camille de la RONCIÈRE – Villa du vieux Passy – Paris(XVIe)

— … Laure Santenac a été une de mes bonnes amies. Que vous dire de plus ?

Contrairement à ce qui est courant de nos jours, je fais partie d’un monde qui a pour habitude de ne renier ni ses amis, ni ses engagements. Mon mari en est mort pendant ce qu’ils ont appelé la Libération… Oui, il a été fusillé et je m’en fais un honneur… Je ne sais pas ce qu’est devenue Laure. Elle a brusquement disparu en mai ou juin 1943 et je n’ai jamais eu de ses nouvelles. Elle m’avait vaguement parlé d’un départ pour l’étranger, l’Amérique du Sud… Il y a une vingtaine d’années au moins, un de mes amis qui revenait du Paraguay m’a affirmé l’avoir vue richement mariée à un grand propriétaire terrien, mais je ne peux vous dire si cela est vrai.

Maintenant, laissez-moi, je vous prie. Il est tard, je suis une vieille dame et vos questions me fatiguent…

 

Pierre BOULAUD – Historien – Ruedel’Université – Paris (VIIe)

— … Vous pouvez l’imprimer. D’ailleurs, tout le monde le sait. J’ai fait sept ans de prison pour avoir servi dans les Waffen-SS sur le front de l’Est. Normal puisque je faisais partie du camp des vaincus… Laure Santenac ? Elle a été ma maîtresse en 42, pas longtemps d’ailleurs et puis nous nous sommes perdus de vue. Enfin, disons qu’elle ne m’a pas suivi sur le front de l’Est…

Je sais ce qu’on a raconté sur elle, favorite d’un fier-à-bras de la Gestapo française et même amie très intime de l’Hauptsturmführer Helmut Hildensheim, un officier du S.D. qui a été tué dans un attentat en mars 1943, mais cela ne prouve rien… Comment ? Une espionne qui aurait donné des résistants et vendu des juifs, je ne crois pas… Son mari était le docteur Santenac, un chirurgien célèbre à l’époque ! On a dit plus tard qu’il était l’un des premiers gaullistes, mais vous savez, après la guerre, tous ceux qui avaient paru mourir du bon côté ont eu leur médaille. Alors…

 

Isaac GOLDEMBERG – Colonel de parachutistes – Quelquepartsurlafrontièreisraélo-syrienne.

— … Bien sûr, je n’ai pas connu Laure Santenac… J’avais douze ans à l’époque. On vivait tous à Marseille, toute la famille, avec mes cousins plus âgés. Ce sont eux qui l’ont connue… Tony est monté à Paris au printemps de 1943 pour essayer de savoir la vérité sur sa sœur Rosette… C’est difficile à dire pour moi, mais Rosette faisait partie de l’Union générale des Étudiants juifs, une organisation de résistance sioniste. Ses chefs l’ont envoyée à Paris pour établir un contact et on a ensuite raconté qu’elle avait vendu ses camarades…

À l’époque, elle travaillait comme femme de chambre chez Laure Santenac, sous un faux nom bien entendu… Je me souviens d’une chose. Tony était persuadé que cette femme s’était servie de nom de sa sœur pour trahir. C’est pour ça qu’il est monté à Paris… Il y est mort, tué sur place après avoir abattu l’Hauptsturmführer Hildensheim…

Et Rosette ? Personne n’a jamais plus prononcé son nom, même après la guerre. Comment savoir maintenant la vérité, si longtemps après ?

 

Gabriel DESCHAMPS, dit Gaby – Coureur cycliste et gérant de bar en retraite – Cassis(Bouches-du-Rhône)

— … Ouais, m’sieur, j’aurais soixante-quinze balais à l’automne prochain et toujours svelte, le mollet nerveux… Ce qui me conserve, c’est le bico. Ouais, m’sieur, je me fais encore mes cinquante bornes par semaine… Laure Santenac ? Vous avez pas une photo ?

Ah, c’est elle. Figurez-vous que j’ai appris son nom en lisant un livre, un roman d’un écrivain de Paris qui racontait ses mémoires. Je me rappelle plus son nom à lui… Moi, je connaissais Laura. C’est comme ça qu’il l’appelait… Qui ? Bernard, son jules de l’époque… Comment vous dites ? Laura était une femme du monde… Ah, ben ça, pour moi, m’sieur, première nouvelle. Je l’ai toujours vue qu’avec des mecs plutôt en marge, Bernard puis une ou deux fois avec Abel Danos, le Mammouth, un truand qui flirtait avec la Gestap comme d’ailleurs tous ses petits camarades… La mémoire me manque un peu, ça fait tellement de temps tout ça… Si je sais ce qu’est devenue Laura ? (Long silence) Non, m’sieur, je sais rien mais par contre, je suis sûr qu’elle avait dû ramasser un sacré paquet, surtout quand elle était en ménage avec le Bernard…

 

Paul-Alexandre BERLANGER – Critique cinématographique – RueMonsieur-le-Prince – Paris(VP)

— … Laure Santenac… Non, je ne nie pas l’avoir connue. C’était pendant l’occupation, je crois… Une très jolie femme, mais c’est tout. À l’époque, je n’étais qu’un tout petit journaliste débutant totalement hors du coup. Je veux dire pas tellement collabo…

Oui, j’ai fait partie du Comité d’épuration de la Presse à la Libération, une preuve de mon intégrité patriotique, non ?

Laure Santenac a-t-elle trahi, était-elle une espionne ? Difficile à dire et je me garderai bien de formuler un jugement. Tout ce que je sais est qu’elle a disparu bien avant la Libération…

 

Lieutenant-colonel ROSIER – Conservateur en chef des Archives de la Seconde Guerre mondiale – Écolemilitaire – Paris(VIIe)

— … Le Bernard en question a surtout été connu sous le nom de Bernard de Montsoult. Il était l’un des hommes de confiance de Georges Delfaune, alias Christian Masuy, l’un des pires tortionnaires de la Gestapo française. On lui prête l’invention du supplice de la baignoire… Bernard de Montsoult n’a pas été arrêté à la Libération car il a été abattu dans un règlement de comptes assez mystérieux, en 43… Laure Santenac ? Non… Nous n’avons jamais eu de fiche sur elle et elle ne figure pas sur les listes d’émargement du S.D. allemand… Je sais, on a raconté beaucoup de choses… De toute manière, monsieur, personne ne l’a jamais revue…

LE PREMIER CERCLE

(Printemps 1942)

1

Laure Santenac soupire…

Elle soupire souvent, surtout à la tombée de la nuit. Elle s’ennuie. Pour se consoler, elle essaie de se persuader qu’elle a de la chance, beaucoup de chance. En vain. Elle ne peut plus supporter de rester le plus souvent seule dans cet immense appartement éclairé par endroits, oasis de lumière séparées les unes des autres par de grandes zones d’ombres.

Au début, elle y a retrouvé certains jeux de son enfance, inventés pour animer la grande demeure familiale autrement que par des souvenirs.

Elle s’est vite lassée.

 

Elle est loin de son Bordelais natal, dans cette ville qu’on appelait lumière et sur laquelle une guerre est tombée comme un éteignoir.

Ses rares amies ont fui au printemps 40. Certaines ont disparu. D’autres ne sont jamais rentrées, préférant la protection illusoire de cette ligne de démarcation. Presque deux ans déjà…

Maintenant, les Santenac ne reçoivent plus qu’une fois par semaine, le jeudi, surtout des confrères d’Edmond, des gens savants et ennuyeux, bien plus âgés qu’elle et qui ne parlent que de leur travail ou de politique… Leurs épouses se taisent, approuvent silencieusement et caquettent ensuite des phrases qui ne veulent rien dire…

Laure s’ennuie.

 

Elle allume la T.S.F., un poste énorme, un meuble dont le sommet bascule pour dégager le tourne-disque, le nec plus ultra du progrès technique en 1939, quand Edmond l’a acheté pour remplacer le vieux La-Voix-de-son-Maître.

Et puis il fait froid.

Elle a souvent demandé à Edmond de quitter cet appartement aux pièces trop nombreuses et si hautes, difficiles à chauffer. Les premières fois, il n’a pas répondu puis, devant son insistance, il a réagi avec brutalité.

— Tu as vraiment pensé qu’un Santenac pourrait abandonner la maison où sa famille vit depuis plus d’un siècle ?

— Un appartement ou un autre, et en pleine guerre…

— Justement.

Il a eu ce mouvement du menton, énergique et hautain, qui avait pourtant joué en sa faveur quand ils s’étaient connus à la faculté de médecine. Elle entrait en deuxième année et lui y enseignait l’anatomie. L’histoire classique et banale de l’étudiante qui tombe amoureuse de son professeur et du professeur qui ne résiste pas à l’attrait de la jeunesse…

Elle a cherché un compromis à l’abandon de cet appartement qu’elle exècre.

— Nous reviendrons ici plus tard, après la guerre.

— C’est durant la guerre qu’il est important de ne pas déserter !

 

Laure s’approche de la cheminée où se consume difficilement une bûche, plutôt un tronçon de vieille poutre qui met longtemps à brûler, mais ne chauffe pas.

Le concierge leur en a procuré trois stères, montés le soir par petits paquets, pour ne pas éveiller la convoitise d’autres occupants de l’immeuble moins en cour. Ils les ont stockés dans l’une des pièces froides, s’imposant durant l’hiver de vivre dans celles où les cheminées tirent bien ; la salle à manger, la bibliothèque et la chambre-boudoir de Laure.

— Peut-être terminerons-nous l’hiver avec ce bois ?

Le printemps n’est plus loin. On le devine déjà entre les giboulées.

 

Les lampes du gros poste ont chauffé et le speaker de Radio-Paris fait irruption dans la pièce, annonçant la prochaine émission.

 

Il est dix-huit heures trente et vous allez écouter maintenant : Un journaliste allemand vous parle, la chronique du docteur Friedrich…

 

Laure n’écoute pas ce que raconte la voix lente, trop suave, qui veut dissimuler ses intonations germaniques pour mieux persuader.

 

Il y a depuis quelque temps en France des hommes qui reviennent de loin, au propre et au figuré. Ce sont les officiers russes chargés de faire connaître le mouvement de libération qui s’organise dans l’Est sous la direction du général Vlassov…

 

Laure va jusqu’à la fenêtre, entrouvre les doubles rideaux, regarde la rue chichement éclairée, se souvenant des illuminations d’avant-guerre.

Elle sursaute car la porte s’est ouverte dans son dos, la tirant brusquement de ses rêveries.

— Qu’y a-t-il, Jeanne ?

La jeune domestique blêmit légèrement, mais ne bronche pas. Laure répète sa question.

— Qu’y a-t-il, Jeanne ?

— Je m’appelle Mireille, Madame…

— Mireille ou Jeanne, quelle importance… Ici, les bonnes se sont toujours appelées Jeanne… Alors, que se passe-t-il ?

La jeune domestique avance un peu dans la chambre comme si elle craignait de parler plus fort.

— Benoît est ici, Madame.

— Fais-le entrer…

Mireille soutient quelques secondes le regard de sa patronne avant d’aller jusqu’à la porte. Elle fait un signe et un homme encore jeune apparaît sur le seuil. Il ôte son béret, le glisse dans l’une de ses poches plaquées de sa canadienne et s’avance en souriant, un gros cartable de cuir usé à la main. Il a l’air d’un instituteur de province débutant ou d’un pion encore boutonneux qui voudrait prendre des allures de professeur.

— Bonsoir, madame Santenac.

— Bonsoir, Benoît…

Les passages de Benoît dans l’appartement de la rue de Longchamp sont devenus pour Laure une sorte de fête. Elle y retrouve une impression de son enfance, quand le bazar ambulant venait s’installer sur la place du village. Elle a toujours hâte de voir Benoît ouvrir son cartable et déballer sa marchandise. Il ne fait que dans le luxe, se refusant à trimbaler de l’épicerie courante ou des rustines à vélo. D’ailleurs, sa clientèle est sélectionnée car elle ne recherche que l’objet ou la denrée rare, ceux dont on a parfois oublié l’existence.

Benoît va jusqu’à la table de bridge sur laquelle il pose son cartable. Il l’ouvre lentement, comme un prestidigitateur qui veut captiver son public. Enfin, il y plonge la main et en retire une cartouche de gauloises, puis une autre et encore une autre…

Puis des bas de soie et quelques terrines en terre scellées à la cire.

— Qu’est-ce que c’est ?

— Du foie gras de l’année, une affaire à ne pas manquer, madame Santenac.

— Et combien vends-tu cette merveille ?

— Huit cents francs le pot…

— Huit cents francs !

— Une bonne demi-livre, madame Santenac… Vous n’avez rien mangé d’aussi bon depuis le début de l’occupation.

— C’est cher et je vais en rester aux cigarettes.

— Elles aussi ont bien augmenté.

— Combien maintenant ?

— Six cents francs la cartouche…

— Je t’en prends deux.

Laure hésite… Le lendemain, elle reçoit le professeur Lebastien, du tout récent Conseil de l’Ordre, son épouse et deux internes de l’hôpital qu’Edmond veut recommander. Il y aura aussi un chirurgien du corps de santé de la Wehrmacht, ami de longue date du professeur.

— Et puis, donne-moi aussi un foie gras.

Benoît pousse une terrine à côté des deux cartouches de gauloises. Il commence à remballer sa marchandise, lentement, pour tenter encore, mais Laure en reste à son choix primitif. Les cigarettes surtout. Elle ne pourrait pas s’en passer. Elle sait pourtant qu’Edmond le lui reprochera, comme chaque fois.

Elle va chercher l’argent dans l’un des tiroirs de son bureau à cylindre, un authentique Louis XV signé Léon Boudin, l’unique meuble qui lui rappelle encore la maison bordelaise tant, à la mort de sa mère, les créanciers furent pressés de se partager les dépouilles.

Edmond a fait racheter le bureau en sous main, par un de ses amis antiquaires, pour lui en faire la surprise.

C’était au tout début de leur mariage.

 

Laure croise le regard de la jeune domestique qui se tient devant la porte. Elle hésite presque à déplier la liasse de billets car il lui a semblé découvrir une étrange lueur dans les yeux gris de la jeune fille. Elle compte l’argent, referme le rouleau d’un geste un peu brusque, s’avance vers Benoît qui termine de remballer son éventaire.

À la T.S.F., le docteur Friedrich continue à débiter son discours bihebdomadaire grâce auquel il explique aux Français les raisons secrètes de la future et complète victoire de l’Allemagne.

 

Vous avez peut-être eu l’occasion, mes chers auditeurs, de lire dans le journal Le Matin les déclarations faites par le général Vlassov, expliquant pourquoi il a décidé de lever une armée pour débarrasser ses compatriotes et le sol de son pays du bolchevisme juif…

 

— Voilà, Benoît.

Le colporteur compte discrètement son argent. Il a un signe positif de la tête, déclare :

— Je ne passerai pas la semaine prochaine, madame Santenac… Je dois aller en zone nono, à Lyon, pour y enterrer encore une fois mon pauvre père. Enfin, raison officielle… Je vais recevoir le télégramme demain matin.

— Tu nous ramèneras au moins des nouvelles.

— Quelles nouvelles, madame Santenac ! Là-bas aussi, paraît que c’est le bobard qui a force de loi. On raconte des choses insensées sur ce qui se passe à Vichy… Paraît que l’Adolf a demandé au Maréchal l’alliance de la France vu que ses soldats ont pas pu prendre Moscou… Nous, on l’a déjà fait et on a l’expérience…

Ils rient.

— À bientôt donc, Benoît.

Laure serre la main du trafiquant qui la remercie d’un signe de tête. Tout compte fait, il se plaît bien dans cette époque entre parenthèses car, autrefois, jamais une femme comme cette bourgeoise un peu hautaine ne lui aurait serré la main. D’ailleurs, l’aurait-elle seulement regardé ?

Laure a un mouvement vif pour ordonner à la jeune domestique de raccompagner Benoît. Elle reste à nouveau seule dans la chambre-boudoir, retrouvant la voix radiophonique monocorde qui termine sa causerie.

 

… Des volontaires de la Russie libérée, et de cette unité de combat cimentée par le sang versé en commun, meilleure garantie de la victoire finale, viendra cette unité d’action entre toutes les nations européennes, indispensable pour la reconstruction de notre continent et la garantie de la paix future et éternelle…

2

C’est maintenant jeudi soir, presque vendredi même.

Les invités sont partis assez tôt, les jeunes internes pour ne pas rater le dernier métro, le professeur Lebastien car un homme de sa charge se doit d’être toujours occupé, et le chirurgien de la Wehrmacht pour ne pas se retrouver seul en face d’un confrère français qui ne lui a témoigné qu’une politesse de circonstance un peu glaciale…

Tous ont apprécié le foie gras, surtout la femme du professeur, une quinquagénaire enrobée qui s’est exclamée :

— Vous êtes une fée, Laure chérie… Comment pouvez-vous nous réserver de si merveilleuses surprises ?

Elle s’est ensuite lancée dans une série de potins hospitalo-mondains qui a décidé son époux à avancer l’heure de leur congé.

 

Après leur départ, Laure s’est retrouvée seule en face d’Edmond. Pas encore trois ans qu’elle a épousé cet homme, juste avant que les événements mondiaux ne se précipitent. Elle voulait attendre, savoir si elle pourrait vivre auprès de ce déjà vieux garçon, mais sa mère l’avait poussée vers cette occasion inespérée. La trop grande différence d’âge n’existe pas pour les petites provinciales qui ont des ambitions au-dessus de leurs moyens. Elle a donc accepté.

Les premiers temps de leur union ont été normaux. Edmond était alors un homme plein d’attentions. Ce n’est que plus tard qu’elle a compris que les goûts sexuels de son époux le portaient vers de brèves aventures sans lendemain avec le personnel féminin de son service hospitalier, des étreintes sauvages, souvent à la limite de la bestialité.

Bientôt, depuis l’accident, il ne se force même plus à jouer la comédie. Il la délaisse, prétextant son travail pour faire chambre à part.

— Je vais me coucher, dit Edmond… Demain, j’ai une opération délicate.

Elle ne lui répond pas, fouille son paquet de gauloises. Déjà vide, épuisé au cours de la soirée. Elle le froisse, le jette sur la table où sont encore les liqueurs.

— Tu ne devrais pas tant fumer, remarque-t-il.

— Demain, nous serons peut-être morts… Alors ?

Edmond Santenac examine encore une fois cette jeune femme qui est son épouse… Trente-trois ans à peine alors qu’il va sur la cinquantaine… Un visage aux pommettes hautes et aux yeux enfoncés dans leurs orbites, ce qui donne un éclat plus violent à leur gris qui change parfois de ton, comme si une fureur rentrée ne pouvait s’exprimer qu’à travers eux.

Il s’approche, la prend par les épaules.

— Je sais ce qui te tracasse…

— Ça tracasserait n’importe quelle femme, non ?

— Je t’ai déjà dit, Laure… Prends des amants, profite de ta jeunesse…

Elle se dégage de son étreinte, le fixe intensément.

— Je ne veux que ma liberté.

— Tu l’as.

— Non, je veux être véritablement libre… Je veux le divorce !

Comme chaque fois qu’elle prononce ce mot, Edmond se replie sur lui-même, se refuse à toute discussion. On ne divorce pas chez les Santenac. On n’a jamais divorcé… Et puis, dans cette période troublée, ne vaut-il pas mieux préserver au moins certaines apparences ?

Souvent, il s’est demandé pourquoi il avait séduit et épousé cette provinciale qu’il trouve maintenant un peu gourde. Il a toujours trouvé les mêmes réponses à ses questions. Cette ferveur maladive qui pousse les hommes à vouloir perpétuer leur nom quand ils se savent en danger de mort. Il a cru un moment que ses espoirs allaient être récompensés. Et puis Laure a fait cette chute dans l’escalier, cause de sa fausse couche. Il y a eu ces erreurs de diagnostic, ces mauvaises suites et cette stérilité maintenant irréparable… Alors il s’est résigné, se complaisant même dans ce qu’il appelle sa « fin de race » et il est retourné à ses anciennes aventures.

— Je t’ai déjà dit, Laure… Tu n’auras jamais le divorce… Tu peux prendre tous les amants que tu veux, discrètement s’entend, mais tu n’auras jamais le divorce !

Elle soutient son regard quelques instants avant de lui tourner le dos pour sortir de la pièce.

 

Elle se dirige vers sa chambre, donnant la lumière au fur et à mesure qu’elle avance dans les couloirs comme si elle cherchait à effacer cette pénombre, à retrouver la clarté d’autrefois…

Avant quoi ?

Avant la guerre, avant son mariage avec Edmond, avant tout ça, avant d’être devenue une femme qui va se flétrir avant l’âge.

Elle ouvre la porte de la chambre, entre dans la pièce, surprise par les chuchotements très bas, mêlés à une sorte de musique monotone. Elle donne la lumière.

— Jeanne !

La jeune domestique sursaute, se retourne, regarde sa patronne, l’air un peu affolé. Elle se redresse.

— Que faisiez-vous ici, Jeanne ?

L’autre ne répond pas. Elle cherche ses mots, balbutie finalement.

— J’écoutais la radio…

Laure s’approche du poste, reconnaît maintenant le brouillage caractéristique.

— Vous écoutiez la radio de Londres ?

La jeune domestique a un simple mouvement de tête. Laure éteint le poste d’un geste sec, énervé, puis elle se dirige vers le bureau à cylindre, l’ouvre, regarde sa provision de paquets de cigarettes, les compte machinalement.

— Jeanne, vous êtes une voleuse !

Elle se retourne.

— L’autre jour déjà, je vous ai surprise dans la bibliothèque en train de fouiller dans les affaires de monsieur…

La jeune domestique a blêmi, sans toutefois s’insurger, plus surprise semble-t-il qu’offensée. Laure ouvre le tiroir où elle range son argent, sort la liasse sans oser quand même compter les billets.

— Je n’ai pas touché à l’argent, Madame. Laure hausse le sourcil.

— Vous avouez donc avoir volé des cigarettes.

Sans un mot, la jeune domestique sort de sa poche un paquet de gauloises qu’elle vient déposer sur le plateau du bureau.

— Je vous le rends, Madame, avant d’aller faire ma valise.

Laure regarde le paquet bleu, l’effleure du bout des doigts puis, brusquement, elle le prend et le tend à sa domestique.

— Tenez, Mireille, je vous le donne… Et je ne vous renvoie pas. L’autre hésite, cherchant à deviner où se trouve le piège. Pourquoi cette brusque volte-face, pourquoi lui donner maintenant ce qu’elle a volé ?

C’est aussi la première fois que sa patronne l’appelle par son véritable prénom.

— Merci, parvient-elle à balbutier.

Elle reste immobile, n’osant faire un geste, quitter la pièce...