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D'une seule main

De
257 pages
Clotilde connaît déjà bien les hommes. Cette adolescente sait qu'aucun ne peut lui résister et qu'il faut être très gentille avec ceux riches et puissants, surtout lorsque le bonheur de sa propre mère en dépend. Or l'amant de cette dernière veut l'épouser. Pour sortir de cet imbroglio, elle conçoit un crime parfait et choisit pour l'exécuter un amoureux éconduit, son cousin germain, ex-violoniste virtuose, jadis follement adulé, devenu infirme à la suite d'un accident. Elle propose à cet homme aigri, alcoolique et drogué, toujours fou d'elle, d'être sa maîtresse s'il devient parricide. Entre ces deux êtres cyniques, dominés par l'orgueil, bien vite s'engagera un combat sans merci.
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D’uneseulemainPaul Onia
D’uneseulemain
POLAR© Editions Le Manuscrit, 2003
ISBN: 2-7481-3007-3 (pourlefichiernumérique)
ISBN: 2-3006-5 (pour le livreimprimé)CHAPITREI
Danslehalldedépartinlassablementrésonnaient
les ding, daing, dông d’un carillon suivis des an-
noncessuavesdeshôtesses. Uninstant,jemesentis
découragé. C’était mon premier voyage depuis ma
sortie de l’hôpital. Avant, à chaque escale, il yavait
toujoursdesjournalistesouunehôtesseavecunbou-
quet, aujourd’hui, pas même un porteur. Au bar, je
commandais un bourbon. Une douleur lancinante
dans le talon de ma jambe devenue raide m’indi-
quaitquelaplaiedevaitdenouveausuppurer. Jere-
grettais l’analgésie contrôlée de la clinique. Les ca-
chets opiacés qu’ils m’avaient prescris me faisaient
de moins en moins d’effet. Heureusement, j’avais
découvertleGHB.Seulemententreluietl’alcool,il
me fallait choisir.
Je disposais encore d’une demi-heure pour chan-
ger d’avis. Depuis l’accident, mon père et sa pe-
tite famille m’avaient toujours évité. Aussi, la se-
maine dernière, cette lettre de Simone, poisseuse de
tendresse, m’invitant à passer un mois ou plus, si
je le désirais, dans une saine atmosphère familiale
(sic) m’avait laissé perplexe. Elle devait sûrement
avoir besoin de moi. Il est vrai que la pauvre en-
tamait sa dix-huitième année de concubinage, sans
avoir réussi à traîner mon père à la mairie. J’avais
acceptéceséjour,nonpourl’aider,maisuniquement
7D’une seule main
dansl’espoirderevoir…Unfrissonmeparcourutle
dos.
« N’y va pas, murmura mon gorille à ailes
blanches. »
« Morte de remords, elle veut se faire pardonner,
rétorqua celui à ailes noires. »
Pour ne plus entendre leurs perpétuelles cha-
mailleries j’avais pris l’habitude de me cuiter.
Aucun des deux ne voulait admettre que j’étais un
des derniers romantiques.
« Revoir des amis d’enfance et surtout rendre vi-
site à mon tonton, voilà les raisons de ce voyage,
tranchais-je pour me donnerbonneconscience.»
Effectivement, le paria de la famille, qui avait
croqué ses nombreux héritages en bourlinguant sur
toutes les mers du globe avec un vieux cotre pourri,
finissaitsesjoursdansunemaisonderetraiteproche
de Nice. A quinze ans, lorsque je fis sa connais-
sance, le frère aîné de ma mère venait de convoler
avecunerichissimepéripatéticienne,devenuetenan-
cièred’unemaisonenvogue,etgaspillaitl’argentde
sonépousedansuneincroyablecollectiondevieilles
automobiles. Malgrésoncotéfarfelu,ilm’avaitsou-
vent conseillé avec bon sens et puis, je ne pouvais
oublierquesessubsidesm’avaientpermisdefairele
conservatoire. Ma mère le méprisait, aussi, étais-je
le seul à encore lui rendre visite. Près de moi, une
gamineens’empiffrantdecrottesdechocolatmefit
penseràmagrand-mère,lapremièrequim’avaitin-
terdit de fréquenter son fils. Cette sainte femme en
prenait une à la liqueur chaque fois qu’elle allait à
la messe. Sa bigoterie l’avait fait mourir d’une cir-
rhose. Dieun’admetpasdeconcurrencedansl’ado-
ration.
L’hôtesse appela le vol pour Nice. Je vidais mon
verre,réglais et me dirigeais vers le comptoir d’em-
barquement. En claudicant comme moi, le destin
était en marche.
8Paul Onia
Le monde était rempli de jolies filles et la seule
qui me fascinaitn’avait jamaisvoulu de moi, même
au temps de ma splendeur. A force de sniffer ses
phéromones,j’étaisdevenuaccro. Est-cegrave,Sig-
mund ?
Après le cérémonial d’usage, l’avion commença,
enfin à rouler. Ce n’était pas trop tôt car, je guet-
tais le moment où je pourrais appeler l’hôtesse pour
commander un autre bourbon.
Jedétestaislesdécollages,etcetavionn’enfinis-
saitpasdesetraînersurlapiste. Lesifflementd’une
prise d’air, mal réglée, à moins que ce ne fût moi
en train de me dégonfler, m’assourdissait. En trem-
blant, bruyamment, l’engin s’était arrêté. Il devait
avoir les jetons de s’envoler et sa trouille était com-
municative. Avant,lebruitdel’accélérationdestur-
binesnemepréoccupaitpas,maintenant,mâchoires
serrées, je fixais le plafond. Un soir, dans une autre
carcasse d’acier, elle avait crié et, me retournant,
j’avais vu les phares éblouissants venir sur moi. Le
choc, le bruit et ce froid qui envahit tout…
Tragique destin avait titré France Soir. Etant
dans le coma, je n’en avais tiré aucune satisfaction.
Six mois plus tard le virtuose n’intéressait plus
personne, pourtant il ne pouvait plus se gratter de
la main gauche. Seule une vieille postière retraitée
continuait à m’écrire pour m’affirmer que j’avais
été l’égal de Yehudi Menuhin. Elle exagérait mais,
après les applaudissements, le bruit du silence est
aussi écœurant que l’odeur froide d’un mégot de
cigare.
Les comiques avaient commencé leurs numéros
destinés à nous renseigner sur nos ultimes dis-
tractions avant le crash. Les masques à oxygène,
pendus à leurs cordons ombilicaux, se balançaient
et j’attendais toujours mon Four Roses. Ayant
épuisé tous leurs gags les hôtesses se décidèrent
enfin à s’occuper des passagers. Le Bourbon ne
9D’une seule main
vaut pas un joint, mais dans un avion il passe plus
inaperçu. Une grande brune, souriante, désodorisée
à l’Y aisselle prit ma commande. Elle me rappela
une fille que j’avais connue à Madrid… non à
Istanbul… Enfin quelque part… Cette nuit là, après
le récital, esquivant l’invitation de l’Ambassadeur,
discrètement j’avais filé de l’hôtel pour aller traîner
dans ces petites ruelles fraîches, où claque au vent,
dans un éternel parfum d’ail et de poivron, du linge
qui sèche. Epuisé, comme après chaque concert,
je m’étais adossé à une vieille porte noircie en
frissonnant.
« Votre scotch, annonça une voix suave. »
Avecsonsourireprofessionneldecuréassistantà
une partouse ce steward était exaspérant. Ne trou-
vantpasdevanneàluienvoyer,jeprisleverre,sans
le gratifier de mon sourire B12. La grande brune
s’occupaitdel’autrerangée. Fermantlesyeux,j’es-
sayais de revenir à cette aventure.
J’avais rencontré cette fille avant ou après la
porte ? Le ton n’y était plus et le parfum agressif
de ma voisine m’écœurait. Finalement, je me
tournais pour contempler, par le hublot, la mer de
nuages au-dessus de laquelle l’avion semblait être
immobile.
J’avaisfiniparm’assoupir,quandunhaut-parleur
annonça que le commandant Schmoldu et son équi-
pageétaientcontentsd’avoirfaitunpasdeplusvers
la retraiteet que nous allions pouvoir admirerla pa-
trie d’un des papas du B.C.G.
Figé, devant un étincelant fauteuil de handicapé,
Jean, le maître d’hôtel ou plutôt une sorte de maître
Jacques, que j’avais toujours connu au service de
la famille, lugubre dans son pardessus marine d’où
émergeait un foulard de soie safran, m’attendait le
chapeau melon à la main. Pour être original, c’était
original. De son ton cérémonieux de vieux ringard,
il s’enquit de ma santé et parut déçu que je puisse
10Paul Onia
marcher jusqu’à la voiture. Pensez, le fauteuil était
uneintentionde"Madame"! Jecherchaisunecrotte
dechiensurlaquellejepourraisglisserpourmecas-
ser une patte mais il n’y en avait pas.
« Navré murmurais-je. Il servira pour les ba-
gages. »
Apparemment satisfait, il hocha la tête, tapota sa
veste,m’annonçaquej’avaisuneminesplendide,ce
dontjenedoutaispasvucequem’avaitcoûtélachi-
rurgieesthétique,etm’avertitqueMadamem’atten-
dait dans la voiture.
Mes bagages récupérés, nous nous dirigeâmes
vers la Mercedes blanche, garée à l’ombre d’un
eucalyptus pelé dont l’écorce pendait en larges
lanières. Sans hâte, tirant ma patte raide, j’arrivais
jusqu’à la voiture d’où elle descendit pour m’ac-
cueillir. Derrière son allure de dame patronnesse,
j’avais toujours pensé que Simone était aussi garce
que sa fille.
« Bonjour Florian, dit-elle d’un ton conciliant,
presque gai. »
« Bonjour, répondis-je. »
Elle s’était légèrement voûtée. Ses yeux étaient
devenus ternes, et de petits fanons plissaient son
cou. Malgré son élégance vestimentaire, toujours
parfaite, la silhouette de l’ancienne Miss Côte
d’Azurcommençaitàs’estomper. Nousnousinstal-
lâmes à l’arrière, tandis que Jean prenait le volant.
Adolescent déjà sa façon parfumée de croiser les
jambes en faisant crisser ses bas me fascinait.
« Notre chauffeur n’a pu venir, me confia-t-elle
pendant que la voiture démarrait. »
Comme si cela m’intéressait !
« Vous êtes plus agile de votre main ? »
Elle regardait mon bras porté en bandoulière par
une écharpe en soie.
« Elle est foutue, vous avez déjà oublié ? »
« Je pensais que la rééducation… »
11D’une seule main
« C’était pour la jambe ! »
« Excusez-moi. »
Au bout d’un moment, elle ajouta :
« Vous semblez consterné de me voir. »
« Consterné n’est pas le mot. En acceptant votre
invitation, jesavaisquenousaurionsdestête-àtête,
seulement je n’en espérais pas un dès le premier
jour. »
« Pourquoi me détestez-vous ? »
Elle paraissait songeuse. Quittant mes yeux, son
regard erra. Il détailla un instant la nuque du chauf-
feur, puis, finalement alla se poser, au-delà de la
vitre, dans l’avenue. Ailleurs. Je ne pus que ré-
pondre gravement :
« Je vous en veux, sans doute, d’avoir détruit un
foyer heureux ! »
« Ce n’était pas le cas et vous le savez très bien !
Il me semblait pourtant que jadis… »
«Jadis? demandais-je,carlasuitenevenaitpas.»
« Longtemps, j’ai cru être votre amie, répondit-
elle au bout d’un moment. »
«Tantquej’étaispleind’illusions,vouslefûtes.»
Agacée,elleallumaunecigaretted’unemainner-
veuse. RangeantsesCravendanssonsac,d’ungeste
machinal, elle ramena en arrière la mèche blonde
platinée qui pendait sur son front.
«Non,merci,jenefumepasdéclarais-jeavecun
bon sourire. »
« Florian, restons en là s’il vous plaît ! »
Sa voix chaude semblait navrée, voire mélanco-
lique.
« Votre venue est une de ses idées. Nous de-
vionspartirpourlesCanaries,juilletestmerveilleux
là-bas,seulementlesSingernousontparlé…devous
- En parfaite diplomate elle avait cherché ses mots
pour évoquer la « chose » - Alors, il a fait retarder
notre départ. »
12Paul Onia
Lecoupdu«noussommessublimes»medécidaà
participerà cet énième spectacle ringard que j’avais
déjà vu jouer devant de multiples décors.
« Je suis navré d’avoir gâché votre escapade
d’amoureux. »
«Nousnepartionspasseuls,Clotildedevaitnous
accompagner. Elleesttrèsfatiguéeencemoment.»
« Ses examens je suppose ? »
« Oui. Elle a très bien travaillé. »
« Tant mieux. Et Samy ? »
L’autre rejeton de Simone, aussi sournois qu’une
métastase, lui aussi était installé à demeure.
«Ilvabien.Merci.»
« Toujours dans vos jupes ? »
« Plus pour très longtemps. »
« A vingt-cinq ans, il faut bien que l’oiseau s’en-
vole, même si ceci est dur pour un coucou. »
« Votre père lui avait trouvé une situation, hélas
cela n’a pas marché. »
« Il fallait travailler sans doute ! »
«Pardon?»
«Jedisais;jereconnaisbienlàmonpère,toujours
près à rendre service. »
« Vous le connaissez bien. Justement, pour
vous… Oh, je préfère me taire ! Il vous fera
lui-même la surprise ! »
« Il m’a trouvé un job pour signaler les chan-
tiers ? »
Devantsonair surpris,j’expliquais ma pensée :
« Sur les routes, parfois un androïde, en tenue
fluorescente, agite un drapeau. »
Comme elle continuait à me regarder sans com-
prendre, je conclus en disant :
« Cela pouvait me convenir, il ne se sert que du
bras droit. »
Devant son air ahuri, j’ajoutais aussitôt :
« Aucune importance. »
13D’une seule main
Elle resta perplexe, un instant, les sourcils fron-
cés, puis reprit la conversation :
« D’habitude il ne rentre qu’en fin du mois. Dès
qu’il a su votre arrivée, il a sauté dans le premier
avion. »
J’avais l’impression qu’elle se parlait à
elle-même.
«Iladûlerater,dis-jed’untonneutre.»
« Pourquoi ? »
« Il y a des vols quotidiens or, lui, n’arrive que
demainsoir. Remarquez,j’appréciel’exploit! Partir
decepaysoùtoutlemondel’aimeestsûrementune
épreuve. Tiens, par un magazine, j’ai appris que
là-bas un hôpital porte son nom. »
«Oui. Ill’afinancé de ses propres deniers. »
« Sa bonté m’a toujours fasciné. Comment, avec
son immense activité, trouve-t-il encore le temps de
penserauxautres? Ilestadmirabledeseconsacrerà
l’humanitairealorsquelecafé,lecacao,lecoton,les
pierresprécieusesetlapharmacieluidonnenttantde
soucis. »
«Lapharmacie?»
« Il dirige bien Sani machin, une société qui leur
vend des médicaments. Vous l’ignoriez ? Des mau-
vaises langues prétendent qu’elle a un monopole.
Ragots ! L’état de santé du Président lui a ouvert
les yeux surla détressede ceuxquicherchent oùal-
lersefairesoigner,voilàpourquoiilafaitconstruire
cet hôpital ! »
« Le Président était malade ? »
«Vousnelisezpaslesjournaux? Rassurez-vous,
il va beaucoup mieux. Ces bonnes nouvelles ont dû
le convaincre qu’il pouvait profiter de moi sans se
préoccuperdel’évolutiondelamaladiedesonami.»
« J’ignore tout des sociétés de votre père et j’ai
pour principedene jamais luiposerde questions.»
« Discrétion qui vous honore. Comme il dit fort
justement, moins on n’en sait sur moi, mieux je me
14Paul Onia
porte. Avez-vous remarqué comme il aime ce genre
de maximes? Quand il a su que je resterai invalide,
celledestinéeàmeréconforterétaittrèsbelle;Avant
tu jouais du piano, maintenant tu partages le monde
deceuxquilesportent,fauttefaireàcetteidéemon
garçon! Sansdouteavait-iloubliéquej’étaisviolo-
niste. D’accordl’image aurait été moinsforte. »
« Pourquoi êtes-vous si cruel ? »
Elle secoua ses courts cheveux ce qui me permit
deconstaterqu’elleavaitquelquesracinesblanches.
Dramatique si « père » avait à ce point comprimé
son budget. Non, ce devait être de la négligence.
L’absencederigueur,voilàuntraitcaractéristiquede
notre époque.
«Crueloulucide?»
« Ce cynisme vous va mal ! répliqua-t-elle, tou-
jours dodelinant du chef. »
«Magueuleaussi… Qu’importe, l’essentiel est
d’avoir une belle âme ! »
Ses efforts pour ne pas entamer les hostilités se
traduisaientparunemanièredefumertrèsappliquée.
« Un jour sans doute, vous réaliserez, combien
votre père est un être exceptionnel ! »
« Sous les draps, je n’en doute pas ! »
« Vos propos sont déplacés, répondit-elle sèche-
ment en pâlissant. »
« Belle maman, vous aurais-je choquée ? »
Haussantlesépaules,autraversdelavitreellere-
garda la nature qui siestionait, anéantie par la cha-
leur.
«Jevouspardonne,carvousavezbeaucoupsouf-
fert, finit-elle par murmurer. »
« Grande est votre magnanimité ! »
«Enfait,vousn’admettezpasquevotremèresoit
supplantée. Votre père m’aime, qu’y puis-je ? »
«Jelesavaiscapabledebeaucoupdechoses,mais
d’aimer, je n’imaginais pas ! »
15D’une seule main
« Vos railleries ne peuvent l’atteindre. A la mort
de mon pauvre mari, il a démontré sa grandeur
d’âme ! »
« A ce propos, je me suis toujours demandé si
vous l’aviez mis dans votre lit pour assurer l’ave-
nir de vos enfants ou s’il y était entré uniquement
pour emmerder son frère mourant ? Shakespea-
rien… Don’t you understand me? »
La coupe venait de déborder avec le bruit des
chutes du Niagara.
« Vous n’êtes qu’un sale petit morveux… »
La rage la faisait bégayer.
« Votre accident fut une justice divine, et je suis
ravie de vous voir dans cet état. »
« Le contraire m’eut étonné ! »
«Jevousméprise…Vousêtesunmaladecomme
votre sœur ! »
« Malade ? »
« Oui. Paranoïaque comme elle ! »
« Erreur de diagnostic ! Elle était peut-être schi-
zoïde, mais pas au point de la faire interner. Seule-
ment, cela servait vos intérêts. »
« Je n’ai de compte à rendre à personne et ne me
suis jamais sentie responsable de sa mort ! »
« Pourtant, vous avez le sens des responsabili-
tés ! »
« La haine est sans doute une des rares joies qui
vous restent ! »
«Hélasoui,etjecomptebienvousenfaireprofi-
ter pendant mon séjour. »
« Jean, vous entendez ? Je ne veux pas subir la
pollution de ce monsieur. Arrêtez-moi, immédiate-
ment ! »
La nuque du maître d’hôtel semblait s’être em-
pourprée. La voiture s’immobilisa et exaspérée,
d’une main tremblante, elle ouvrit la porte. Sous le
vernis gratté l’ongle acéré venait d’apparaître.
16Paul Onia
« Conduisez-le, et venez me rechercher, or-
donna-t-elle. »
« Connaissant le prix du super et votre avarice,
j’apprécie ce geste, dis-je conciliant. »
La portière claqua. Jean se retourna embarrassé.
Je lui fis signe de continuer.
Conçue lors d’une des multiples tentatives de re-
prises de vie commune qui avait jalonné la vie de
mes parents, Rachel était née l’année de mes seize
ans. Comme personne ne s’intéressait réellement à
elle, très vite, elle était devenue une enfant difficile
faisant fugue sur fugue. Ecœurée du monde, le jour
de sa majorité, elle s’était claquemurée dans l’ap-
partement parisien de ma mère pour écrire ses mé-
moires. Trois ans plus tard, Simone avait réussi à la
faire interner dans une clinique où les électrochocs
étaient aussi facilementprescrits que les comprimés
d’aspirine. Mon cherpapaavaittrouvécelanormal,
puisque c’était pour son bien. Il est vrai qu’à cette
époque les cours de la Bourse étaient plutôt préoc-
cupants. J’appris son internement en Argentine, le
temps d’annuler la tournée et de rentrer, j’arrivais
juste à temps pour assister à son enterrement. Elle
venait de se suicider.
Nousavionsprisunepetiterouteenlacetsqui,en
traversant des pinèdes odorantes, allait vers le som-
metdescollines. Jeconnaissaisparcœurcepaysage
détruit, chaque jour un peu plus, par la construction
d’horriblesvillasdestinéesauxnouveauxadorateurs
du Dieu Soleil. En fermant les yeux, je me laissais
glisser sur la banquette.
Avoiràlessupporterpendantunmoismedonnait
envie de reprendre le premier avion afin de recom-
mencercettemornesériedecuitesetdejourségaux
enennui. Je n’avaisqu’un mot à dire à Jean. Seule-
ment il y avait Clotilde. Il fallait que je sache pour-
quoi. Machinalement, mon doigt suivait la ligne si-
nueusedelacicatricequientouraitmonoeil. J’avais
17D’une seule main
aussilefermeespoirdetrouverlemoyendeluifaire
payermoninfirmité. Pourl’instant,j’étaisencorelu-
cide,maistoutàl’heure,noyédanssonregardviolet,
aurais-jeassezde force pour nepassubirl’envoûte-
ment ?
«Elle abeaucoupréfléchiet adesremords. Pour
terevoiretfairelepointsursessentimentselleade-
mandéàsamèredet’inviter,murmuramonSéraphin
à ailes noires. »
« Ce n’est pas la passion qui te guide mais les
pulsions de ton orgueil courroucé, répondit l’autre.
Il faut être fou pour aimer une garce. »
«Vousnecroyezpasaucoupdefoudre,m’écriais-
je. »
« Non, Monsieur ! répondit le chauffeur. »
Je le regardais stupéfait. Jean avait le génie de
passer inaperçu.
«Moij’ycrois.Ilestl’opiumduromantique,
ajoutais-je rageusement. »
La voiture venait de quitter la route pour prendre
un chemin fraîchement goudronné. Je n’en revenais
pasquemon«père»sesoitlancédansdetelsfrais!
Au bout, derrière les cyprès et les oliviers, se
dressait la villa aux douze salles de bains. La mai-
son, un vieux mas transformé par la pensée pro-
fonde d’un architecte à la mode, était un délire de
marbre et d’alliage léger. Seule la maison d’amis,
une ancienne magnanerie, avait échappé au mas-
sacre. Nous venions du reste de passer devant. Un
paysagiste dingue de Le Nôtre avait dû sévir car les
terrassesplantéesdelavandeétaientdevenuesunjar-
din à la française. Original pour ce blockhaus !
Ça sentait le fric parfumé à l’oseille. Impossible
avec un machinpareil depasser àtravers l’I.S.F.
Autour de ce home démentiel, s’étendaient vingt
hectaresdevignes. LevieuxpèreMattei,quilogeait
plus bas dans la vallée, savait en faire un vin très
acceptable.
18Paul Onia
Dans la lumière précédant l’ombre de la maison,
près des jets d’eau du bassin, Samy, allongé sur une
chaise longue, guettait l’arrivée de la voiture.
Après un accueil poli, mais froid, il ne parut pas
surprisdemevoirseul. Nejamaisposerdequestion
était la règle d’or de cette famille. Il devait y avoir
eu une promo sur les Kurdes, car tout le personnel
que je ne connaissais pas l’était.
Clotilde venait de sortir et ne rentrerait que pour
le dîner.
Jean me conduisit dans la chambre parme, pleine
de pompons et de fanfreluches, qui venait d’être re-
faite en mon honneur. Il me cita avec emphase le
nom du tapissier à la mode, spécialiste des palais
orientaux, qui avait réalisé les travaux sur une idée
deSimone. Tousdeuxsemblaitavoireuunerévéla-
tionendécouvrantundeslitsdeMaeWest. Lapièce
avait maintenant ce coté chic et bon genre cossu
qu’adorentlesnostalgiquesdeslupanars. Heureuse-
ment mère vivait en Toscane avec son amant, sinon
elle aurait eu une attaque.
Tropamochépourregretter,enplus,denepasêtre
daltonien, je décidais de remédier à ce coup du sort
en ne quittant plus mes lunettes de soleil.
19CHAPITREII
Depuis longtemps, Simone était rentrée. La mai-
son semblait endormie et le soir tombait. Il faisait
presque froid. Je venais de refaire le pansement de
cesatanétalonquin’arrivaitpasàcicatriser. J’avais
mal. Dans ma valise se trouvait une bouteille de
GHB, seulementj’avaistroppicolé pourm’entaper
unedose. Etpuis,planeraprèsl’avoirrencontréeme
serait sûrement plus utile. Tant pis si j’en crevais.
Pour contempler les lumières du couchant, j’allais
m’allonger sur une chaise longue delaterrasse.
Unefoisdeplus,monverreétaitvide. Unemain,
se posant sur mon épaule, me fit sursauter. J’en re-
connus tout de suite la douceur et la chaleur si par-
ticulière. Lentement mon regard alla à la rencontre
desgrandsyeuxgris-violetquiallaientmefixeravec
compassion, un des grands trucs de Clotilde.
« Le dîner est servi ? demandais-je, d’une voix à
peine pâteuse. »
Mitsouko, toujours le même parfum. Frileuse-
ment, elle venait de dissimuler ses épaulesavec une
sortedemantille. Cettedentellenoiremerappelaun
rêve où une femme nue, le visage dissimulé par une
voilette, m’entraînait dans un bordel où se dressait
une guillotine.
«Pasencore. Ilfaitfroid,vous devriez rentrer.»
Son visage était près du mien, un autre de ses
trucs, s’approcher en clignant des yeux pour vous
21D’une seule main
dévisager, comme si elle était myope. Sans bouger,
j’acquiesçais, tout en cherchant à tâtons la bouteille
de whisky.
«Vousêtes venue trinquer aveclehandicapé! »
Mamaintremblaitenmeresservantetunegrande
partieduliquideserépanditsurlesdallesdemarbre.
«Vousavez assez bu,rentrez,murmura-t-elle.»
Unsouffledeventfaisaitvolerunemèchesurson
front. Trèsromantique,seulemanquaitl’envoléedes
petits violons.
«Assez, sûrementpas ! Pourretrouver mes deux
mains,j’aibesoindevoirdouble…Marrant,hein!»
J’étais conscient de me conduire en parfait idiot.
Ellesepenchaunpeuplus,ensourianttristement. Je
nevoyaisplusque seslèvressensuelles, siproches.
« Croyez-vous que cela soit la solution ? »
En bonne aguicheuse, elle ne portait pas de sou-
tien-gorge, aussi le frémissement des seins sous le
corsage et son parfum subtil me suggéraient de dé-
boucler ma ceinture, destination Cythère en fusée
Ariane. Affreux, dites-vous ? Oui, Monsieur, pen-
sais-je ravi de ce mauvais calembour.
«J’appréhendaiscemoment,carjemesensterri-
blement responsable, venait-elle d’ajouter. Croyez-
moi, je culpabilise un max. »
Surpris par cet aveu qui paraissait sincère, je la
regardais incrédule.
«Je vous ensupplie, cessez de vous détruire. »
«Nevousinquiétezpas. Pendantlacrémationune
grandebouffeest prévue etun quintettedejazzsera
là pour entraîner ceux qui veulent danser. Ce sont
mes dernières volontés. »
« Florian, sa voix était douce, presque trop, ma-
manm’arapportécequis’étaitpassédanslavoiture.
Pourquoi cette animosité envers nous qui ne cher-
chonsqu’àvousaimer,etenversmoi,surtout? Toute
ma vie, vous allez me tenir responsable de ce qui
vous estarrivé…J’étaistrès jeuneà cetteépoque.»
22Paul Onia
« Il y a tout juste treize mois ! »
« Il n’empêche que j’ai beaucoup réfléchi et cela
m’a rendu plus adulte. Savez-vous pourquoi je n’ai
jamais pris de vos nouvelles ? »
« Les portables étant interdits dans les hôpitaux,
vousétiezcertainequejeneprendraispaslemien.»
«N’ironisezpas. Jesuisrestéeterréependantsix
mois. J’étais tellement angoissée que je vivais dans
le noir. Je n’osais pasouvrir les contrevents. »
« Mon père a fait remplacer les volants roulants
électriques ? »
« Ne soyez pas cruel, je vous prie ! »
Après un silence, elle ajouta :
«Chaquejourjetremblaisàl’idée…Oui,j’aiété
lâche. J’avais trop peur d’apprendre. Vous savez
ce jour là, moi aussi j’avais envie, seulement j’étais
terrorisée. »
« Terrorisée ? Pourquoi ne pas me l’avoir dit ?
J’aurais compris. Nous étions amis et suffisamment
complices, enfin il me semblait. Souvenez-vous à
Paris, chez moi, ilm’afallu beaucoupdeforcepour
refuser ce que vous m’offriez. »
« J’étais mineure ! »
« Ivre surtout. Je ne voulais pas abuser de la si-
tuation »
«Danslavoiture,jenesaispascequim’apris.»
« A défaut de vous voir à mon chevet à l’hôpital,
chaque jour, j’espérais vous entendre, recevoir une
lettre. »
«Jen’aipasosé. Enréalité,jenesavaispasquoi
vous dire. »
«Vousaviezpourtantlaplumefacile. J’aiencore
vos billets passionnés qui, d’hôtel en hôtel, ont ja-
lonné ma tournée en Asie. »
«Jenelesreniepas!»
Elle enfouit son visage dans ses mains, fit
quelques pas, puis se retournant déclara d’une voix
lasse :
23D’une seule main
« Je vous en prie ; soyez patient. Quand je vous
vois dans cet état… »
« Je sais, fatalement on songe à la descendance.
Soyez sans crainte, ce n’est pas héréditaire ! »
«Ilnes’agitpasdevotrephysique! Personnelle-
ment, je vous trouve presque plus séduisant mainte-
nant. »
Une sorte de sonnette d’alarme résonnait en moi,
j’étaisdevenuun toutpetitrongeurfaceaucrotale.
«Non,j’aibiend’autresproblèmes. Cetaccident
m’a causé un tel traumatisme que… »
Ellesetut. Fermantlesyeux,elleparutseconcen-
trerpourtenterdereprendreunerespirationnormale.
«Que? demandais-jeau boutd’unmoment. »
«Jesuisdevenuefrigide,sivousvoulezlesavoir!
s’écria-t-elle avec rage. »
« Il a peut-être été maladroit ? »
«Qui?»
« Celui avec qui vous avez essayé. »
«Jen’aipasbesoind’unhommepoursavoircom-
ment mon corps réagit ! »
Le visage grave, du doigt elle avait rapidement
effleuré la cicatrice de mon visage.
« Vous espérez me redonner goût à la vie ? de-
mandais-je. »
« Pourquoi pas, murmura-t-elle, me fixant étran-
gement. »
Il y eut un long silence qu’elle interrompit.
«Jesuisl’instigatricedecetteinvitation. Jeveux
absolument que l’on essaye de redevenir des amis.
Comme autrefois. »
Haussant les épaules je soupirais.
«Riennes’yoppose,ilsuffitquechacunymette
un peu de bonne volonté. Je vais m’excuser auprès
de votre mère. »
« Vous pouvez faire mieux. »
« Je ne comprends pas. »
« Elle a besoin de votre aide. »
24Paul Onia
Nous y voilà, pensais-je. Sur son cou blanc une
artère s’était mise à battre plus vite.
« Ma mère souffre de sa position, conti-
nua-t-elle. »
« Un début d’arthrose, sans doute ! »
« Elle aimerait que votre père songe à régulariser
la situation. »
« Pour en arriver là, il faudrait que mes parents
aient divorcé ! »
« Justement. »
« Vous avez donc pensé que je pourrais
convaincre ma mère. Au fond, Simone crève
de trouille de la voir rappliquer. »
« Exact, concéda-t-elle, parfois votre père nous
menace de reprendre la vie commune. »
« Vingt ans après. On dirait de l’Alexandre Du-
mas ! m’écriais-je, en éclatant de rire. »
« Vous savez parfaitement que de l’autre coté du
couloirilyatoujourssachambreavecsesaffaires.»
Mère ignorait sûrement cette lubie, sinon je l’au-
raissu. J’imaginaisdéjàlatêtequ’elleferaitlorsque
jeluiproposeraideseséparerdesonamant,lecomte
italien. Décidément lesvacancesdémarraientbien.
«Cessezderire,coupaClotildeagacée. Pensezà
ce que cela représente pour maman. »
«Un manqueà gagner,jelacomprends. Enplus,
être battue par abandon n’est guère glorieux. »
Transportantmonverredanslachambre,jem’as-
sis dans un fauteuil. Elle me suivit.
« Il est facile d’ironiser sur la fragilité d’une
femme qui se sent vieillir…Eleabesoindesécu-
rité. »
« Avec les nouvelles lois, le concubinage n’est
plus ce qu’il était. »
«Laquestionn’estpaslà.Ilestnormalqu’après
tant d’années vécues… »
«Jecomprends,aprèslafornication,elleaspireà
rentrer dans le doux giron de l’Eglise ! L’odeur du
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