//img.uscri.be/pth/532d702e6f940f4336678455af21ed5f94bf1e35
Cette publication ne fait pas partie de la bibliothèque YouScribe
Elle est disponible uniquement à l'achat (la librairie de YouScribe)
Achetez pour : 11,99 € Lire un extrait

Téléchargement

Format(s) : EPUB

sans DRM

Des lames de pierre

De
114 pages
Un soir de juin, dans un parc de Hochelaga, un écrivain en panne d’inspiration fait la rencontre de Robert Lacerte, surnommé Baloney, vieux poète raté qui lui raconte son passé. À la poursuite de la poésie, et toujours à côté des temps forts de l’Histoire, Lacerte a sillonné des chemins qui l’ont mené de la forêt laurentienne à celles de l’Amérique du Sud, puis aux quartiers gris de l’est de Montréal, où il doit disparaître sans rien laisser derrière.
Chant vigoureux hanté par l’impuissance et la mémoire, Des lames de pierre charrie dans ses eaux torrentueuses des pans entiers de la vie des hommes, arrachés de force au vide qui nous appelle.
Voir plus Voir moins

Vous aimerez aussi

Des lames de pierre Maxime Raymond Bock
Novella
Le Cheval d’août
Des lames de pierre Maxime Raymond Bock
Novella
1
Comme quatre-vingt-quatorze autres personnes au Québec, Robert Lacerte est né le 18 novembre 1941. C’était sur la rue Principale à Saint-Donat, et plus tard il a cru voir des similitudes entre sa poésie et celle de Gaston Miron en raison de leurs origines laurentiennes, comme si les arbres, les renards, les coudes de rivières, les montagnes et les vapeurs toxiques des vacanciers avaient une incidence primordiale sur la genèse des mots. Mais les mots font souvent à leur manière, et il ne partagerait jamais avec Miron que ces origines commu-nes. Parmi les poètes montréalais, on l’avait surnommé Baloney. Il ne m’en a pas révélé la cause, et j’ai fini par croi-re qu’il n’en savait rien lui-même. Il était bien moins ridi-cule que ce surnom ne le laissait présager, seulement un peu démuni dans le corps, dans l’esprit, dans la démène quotidienne qu’a été sa vie de satellite, systématique-ment à côté du temps fort, à la remorque des autres, au fond toujours seul. Ses faiblesses, tout le monde les avait perçues. Personne n’avait vu ses ruades, par contre, ses moulinets éperdus dans le silence. Il est mort, comme
5
cent cinquante-six autres Québécois, le 6 janvier 2009. C’était à Maisonneuve-Rosemont. Robert avait si peu de souvenirs de son enfance qu’il croyait par moments ne pas en avoir eu et se disait, quand il revenait à lui après un accès de douleur, qu’une vie n’est pas un flot ininterrompu dont la mémoire ne garde que des fragments, mais un agencement de ta-bleaux brisés, sans liens, des accidents séparés par des craques où tout s’efface. Il sondait son passé, se rappe-lait un événement, une journée, parfois même une saison entière, puis c’était le vide jusqu’à un autre souvenir où les gens ressurgissaient vieillis, les lieux changés de for-mes et de couleurs après s’être désagrégés dans le noir. Il m’a dit un jour que c’était la raison pour laquelle il écri-vait, pour allonger le temps où il existait, pour réduire les instants de néant. Mais une autre fois il m’a aussi dit que rien n’a d’importance, la mémoire, les mots, les photos, les films, car par leur nature vicieuse les gouffres où tout disparaît peuvent bien être incommensurables, infini-ment plus profonds que les traces qu’on tente de laisser, et que pour cette raison on n’est pas mieux que morts. Pour Robert, la vie n’a pas commencé quand deux gamètes ont créé son zygote, ou à l’apparition de ses cheveux hors de sa mère en douleurs, mais le soir de son premier souvenir, quand, de son lit à barreaux coincé dans un réduit sous un escalier, il a eu peur du fond de la chambre où ses frères, dans la pénombre, ronflaient comme des quatre cylindres. Il a ensuite vécu des choses
6
Des lames de pierre
diffuses assis sur le plancher du séjour dans des couches de coton pleines de pisse, ou à la table, frappant son as-siette avec une cuillère jusqu’à ce qu’une de ses sœurs la lui arrache en criant une menace, puis des événements plus clairs, des jeux de cachette dans les champs, des luttes perdues contre des frères trop forts, des courses nu-tête sous la pluie, des chasses aux chats errants que le maire avait déclarées nécessaires à la santé publi-que. Robert n’a pas eu une enfance difficile. Ni facile, dureste. La vie dans un village canadien-français au milieu du vingtième siècle n’avait rien d’une récréation. Il y avait là toutes sortes de misères, la noire mais digne, la noire opaque, la noire tout court, la crasseuse, la métis-se, la rieuse malgré tout, la dévote, la révoltante, la rési-gnée, la mortelle, et combien d’autres. Celle des Lacerte était plutôt confortable. Saint-Donat avait l’avantage d’être électrifiée, et le père Lacerte avait administré décemment son magasin général. Ses trois plus vieux fils avaient pris la relève et transformé le commerce en quincaillerie, faisaient vivre leurs parents, qui partici-paient toujours un peu aux tâches, et leur fratrie qui ne pouvait encore travailler. Robert est arrivé avant-dernier de sa génération. Une bonne quarantaine de frères, de sœurs, de cousins et de cousines devant, une petite sœur derrière qui profiterait seule des privilèges dévolus aux bâtons de vieillesse. Les aînés avaient leurs propres familles, il les voyait peu, res-tant à la maison avec ses parents vieillissants, et quand,
7
à l’occasion, tous finissaient par se réunir, les autresenfants l’appelaient le faux-oncle, le reculon ou la verrue. Je ne sais ce que cela peut creuser sous le plexus d’un homme que d’être lancé ainsi dans un monde de vieux. Le chemin était tracé pour lui, il n’avait qu’à s’engager dans les ornières pour avancer : une traque de terre érodée dans l’herbe, qui longeait la ligne d’arbres entre deux champs pour se rendre à la petite école; pour aller à l’église, une rue boueuse que tous empruntaient en rang d’oignons; pour fuir, un sentier qui se perdait dans un boisé où tout le monde allait, à un moment ou l’autre, donner son premier french et tâter ses premières chairs. Dans son cas, ç’a été avec la fille d’un couple de touris-tes montréalais venus skier au mont Jasper, une fille aux yeux extraordinairement bleus, aux dents si extraordi-nairement grandes qu’elles empêchaient sa bouche de fermer, au corps inaccessible sous son manteau d’hiver. Ce baiser ne lui a guère plu, et il lui a fallu quelques an-nées avant de s’y reprendre. De tous les membres de sa famille, il n’était proche que de son frère Yves, né un an et sept jours avant lui. Leurs anniversaires étaient sou-lignés en même temps chaque année, au milieu de la semaine qui séparait leurs dates de naissance.
Le premier événement notable de sa vie s’est produit quand il avait quatorze ans. C’était au cours d’un voyage
8
Des lames de pierre
autant dire au bout du monde, à cinq heures et demie en train et en traîneau à chevaux au nord-ouest de Saint-Donat. Il était au chantier pour l’hiver; le seul qu’il y passerait jamais. En plus des bécosses et de l’écurie, le camp consistait en un grand pavillon de plusieurs pièces – cuisine, dortoir, salle à manger –, sorte de complexe de rondins à la fois moderne et archaïque, chauffé au bois mais éclairé grâce à une turbine gyrant dans un goulot de la petite rivière à cent pas de là, ou à une génératrice au gaz quand le goulot figeait en hiver, qui comptait une cuisinière électrique et un énorme fourneau en fonte, en plus d’un poste émetteur-récepteur à ondes courtes qui datait de la Première Guerre mondiale. Robert était trop frêle pour bûcher ou scier, trop faible pour diriger des chevaux, et comme il était encore un enfant, il avait au-dessus de lui une hiérarchie telle qu’il lui aurait étéimpossible de toucher pendant au moins dix ans aux nouveaux outils à essence, aux scies mécaniques légères, aux débusqueuses américaines que la Canadian Inter-national Paper commençait à faire apparaître sur seschantiers. Mais Robert ne désirait pas devenir bûcheron,il tenait trop à ses doigts pour se les laisser prendre par une engelure ou un coup de hache. En fait, il ne désirait rien devenir en particulier. Il était parvenu à la fin de la scolarisation obligatoire sans croire assez aux saints pour envisager le noviciat ni assez en lui-même pour rê-ver d’un cours classique. Denis Berval, d’un an son aîné, l’aidait à entretenir le camp, en plus de tenir les livres.
9