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En main propre !

De
240 pages

Alger 1962. La présence française touche à sa fin. Trois conscrits décident de fêter leur retour en métropole en soulageant un riche négociant de ses lingots d’or. Le casse ne se déroule pas comme prévu...

Avignon aujourd’hui. Un jeune clerc de notaire, d’origine algérienne, tente de liquider une mystérieuse succession. L’affaire délicate le conduit à retourner sur la terre de ses ancêtres... Gravitent autour de l’homme de loi : sa fiancée blonde, un beau-père un poil raciste, son jeune frère pré-délinquant, une algéroise envoûtante, d’anciens combattants plus ou moins vivants...

Jérôme Zolma réussit l’impossible : écrire un roman policier se déroulant pour moitié en Algérie, en 1962, et aujourd’hui, sans tomber dans la caricature sur la décolonisation, le racisme et la recherche identitaire. Une sacrée performance assortie d’une bonne dose de suspense !


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couverture

JÉRÔMEZOLMA

EN MAIN PROPRE !

1

Automne 2005

– Ilyès ?

– Oui ?

– Vous êtes Algérien, vous, non ?

Je n’appréciais guère la question maintes fois posée, à laquelle je répondais diversement selon la nature de mon interlocuteur. Ma réplique oscillait entre un poli « Non. Je suis Français. D’origine algérienne. Par mon père. » et un désagréable « Je suis Français comme toi et je t’emmerde… Qu’est-ce que tu préfères voir ? Mon passeport ou ma pogne ? »

Ma réponse a fusé, sèche et cinglante bien qu’elle appartienne à la catégorie polie. Accompagnée d’un soupçon d’irritation. Un soupçon, simplement. Je ne tenais pas à vexer l’homme qui venait de m’interroger, Maître Bergeaud, notaire, mon employeur depuis deux ans. Le seul qui ait daigné m’embaucher après une longue période de chômage. Malgré mes diplômes. Le seul du département à rémunérer un clerc d’origine beur. Une situation qui m’obligeait à surveiller mon langage et mes sentiments.

– Oui, j’entends bien. Mais vous êtes quand même un petit peu Algérien.

Algérien d’Avignon. Enfin, pour une fois que mon patron s’intéressait à mes ascendants, je me devais de l’écouter. Parions qu’il avait quelque chose à me demander. Gagné.

– Ça vous dirait, un voyage sur les terres de vos ancêtres ?

Je me suis approché de Bergeaud et lui ai rétorqué sans enthousiasme :

– Vous savez, il y a près de dix ans que je n’y ai pas mis les pieds. Depuis la mort de mon père. Les rapports entre ma mère et sa belle-famille du bled n’étaient pas très cordiaux. Je la comprends. Enfin, elle ne nous a jamais empêchés de leur rendre visite mais comme elle n’a jamais voulu nous accompagner… Le voyage était un peu compliqué, moi ado et mon frangin qui marchait à peine ! Surtout pendant la guerre civile des années 90. Vu l’insécurité, j’avoue que ce voyage, je n’ai pas eu le courage de l’entreprendre. Et maintenant, mes grands-parents sont morts, alors… Il ne me reste qu’un oncle sur place. Encore qu’il a peut-être émigré et, si ça se trouve, je le croise tous les jours dans la rue sans le reconnaître…

Après un instant de respiration, j’ai repris :

– Un voyage en Algérie ? Franchement, j’ai l’impression que j’y serais autant paumé que n’importe quel touriste français.

– Vous parlez arabe ?

– Pas vraiment. Je connais juste les principales insultes.

– Seulement ? Effectivement, c’est pas idéal pour nouer des relations durables. Enfin, les gens parlent français, là-bas.

– Plus ou moins. Les vieux, surtout. Et les intellos.

Maître Roland Bergeaud a rajusté son costume quatrième République. Il ne prenait guère soin de son image. Une image de vieux notaire de cambrousse, suranné et poussiéreux. Poussiéreux comme les actes de propriété qu’il conservait plus religieusement que si le messie les avaient paraphés. Ses fripes, ses pellicules et ses propos atones n’incitaient pas à l’inviter à bouffer en dehors des heures ouvrables.

Précisons qu’il avait dépassé la soixantaine et qu’il s’ingéniait à paraître vingt ans de plus. Son chirurgien esthétique s’employait à lui ajouter des rides. Pour cette raison sans doute, il évoquait avec véhémence les réformes successives des retraites : « Partir à soixante ans ! Tous des fainéants ! Nous, les privés, on mourra à notre poste, comme les grands capitaines. Ou Molière ! », affirmait-il avec grandiloquence. Je songeais en l’écoutant que la comparaison avec Molière était assez osée, mais comme il me payait avec une régularité d’horloge atomique, je me contentais d’acquiescer d’un hypocrite hochement de crâne.

À cet instant, le notaire a semblé déçu de ma réaction : l’employé modèle avait tardé à sauter au plafond suite à la proposition de son employeur. Il a ajouté, afin de « vendre » ladite proposition, que la boîte prendrait l’ensemble des frais en charge, « cela va sans dire. »

J’ai corrigé mentalement : « cela va encore mieux en le disant ». Vu sa pingrerie, je préférais un engagement ferme agrémenté d’une trace écrite à un vaporeux « on réglera ça à votre retour ».

Mon notaire a encore insisté : son clerc bénéficierait de tout le temps nécessaire pour venir à bout de sa mission. J’ai répliqué :

– Justement, cette mission ? C’est quoi, au juste ?

– Rendez-vous à dix heures dans mon bureau. Nous allons procéder à la lecture du testament de Monsieur Daniel Genovese, en présence de ses héritiers. Vous comprendrez tout à ce moment-là.

Nous nous sommes séparés en attendant l’heure de l’entrevue. Une entrevue qui m’a effectivement éclairé sur la teneur de ma tâche.

Les héritiers, les neveux du défunt, se sont pointés avec un quart d’heure d’avance. Deux types d’une cinquantaine d’années, en costard élimé par des années de placard, l’air de descendre de leurs tracteurs. Des espèces de gentilshommes campagnards un peu désuets, perdus dans une ville trop vaste et dans des pantalons trop larges. Les deux luttaient contre une calvitie indolente qui les contraignait à rabattre une mince mèche étiolée sur le sommet de leur crâne. Le deuil qui venait de les frapper ne paraissait pas les attrister particulièrement. Ils n’entretenaient aucune relation avec leur oncle et la lecture du testament a tari le zeste d’affection qui avait pu exister.

Un foutoir invraisemblable régnait dans le bureau du notaire. Ce désordre contrastait avec son image de professionnel rigoureux. Les dossiers s’entassaient apparemment dans l’ordre d’arrivée des affaires. Au fond, à l’opposé du bureau sur lequel trônait un ordinateur au design soviétique, d’antiques liasses, beiges de poussière et jaunies par les ans, se prélassaient dans l’attente d’un changement de statut hypothétique. Elles semblaient contemporaines du traité de Versailles. Bergeaud prétendait même posséder dans un coffre des contrats rédigés sous le second empire. Plus on s’approchait du bureau, plus les papiers devenaient clairs et paraissaient récents.

Les piles se touchaient et s’appuyaient les unes sur les autres. Elles s’évitaient ainsi une chute qui eût été douloureuse pour les intérêts des clients. Heureusement, miracle permanent, une bonne étoile en orbite géostationnaire au-dessus de l’étude Bergeaud protégeait les châteaux branlants de l’éboulement et l’homme de loi n’égarait jamais le moindre papier.

Le plus ardu était d’atteindre une de ces piles et d’en tirer la pièce nécessaire sans provoquer un tsunami de poussière et de cellulose. Bergeaud agissait avec dextérité et ne perturbait jamais l’équilibre précaire des paperasses en attente. Sans être partisan du slogan soixante-huitard « le désordre, c’est l’ordre », le notaire le mettait en pratique et cherchait rarement dans son foutoir. Il repêchait tout ce dont il avait besoin à une vitesse qui laissait les employés pantois. D’ailleurs, il n’aimait guère qu’on farfouille dans son bazar. Parfois on l’entendait maugréer, façon le père « Ours » de Boucle d’or : « quelqu’un a touché à ce dossier ». On rigolait en douce. Une des rares occases de se divertir chez Maître Bergeaud.

Le notaire a psalmodié d’une voix monocorde un ensemble de considérations juridiques puis s’est appesanti sur les détails de l’héritage :

– Votre oncle m’avait chargé de la gestion de ses affaires depuis une dizaine d’années. Il vous lègue de menus objets dont vous trouverez la liste au verso de cette page. Ces objets sont dûment classés et répertoriés, j’ai vérifié. Nous les avons récupérés dans son mas des Alpilles et je les ai rapatriés à l’étude. Ils sont disponibles et seront à vous dès que vous aurez signé ces documents.

Maître Bergeaud a désigné une liasse de papiers imprimés dans une antique police de caractère corps 6. Un truc pour économiser du papier, la taille de la police. La lecture de l’ensemble nécessiterait quelques plombes et une bonne paire de lunettes aux neveux éplorés mais le dossier tenait en sept pages au lieu de dix. Le notaire a rassuré les neveux en indiquant que cette lecture était facultative puis a ajouté que les bénéficiaires avaient parfaitement le droit de refuser le legs.

Le désappointement s’est lu sur le visage des héritiers. Une question a jailli presque immédiatement :

– Et le mas des Alpilles ?

Bergeaud a hoché la tête fataliste avant de rétorquer :

– Le mas ! Le seul bien de valeur acquis par votre oncle au cours de sa vie, effectivement. Il le lègue à Monsieur Noël Ramon.

Les deux types ont explosé dans un ensemble digne des meilleures polyphonies :

– À qui ?

– À Monsieur Noël Ramon. Dernier domicile connu, 31 rue Didouche Mourad, Larbaâ Nath Irathen, wilaya de Tizi-Ouzou, Algérie.

Mon attention s’était estompée à l’écoute des enluminures du testament. J’ai rengainé un bâillement et me suis réveillé à l’évocation de l’adresse de l’héritier. La nature de mon job se devinait derrière les ultimes paroles du notaire.

De leur côté, les neveux ont commencé à hurler à la mort. Ils ruminaient sur l’ingratitude de leur oncle, prenaient Bergeaud à témoin, se lamentaient en cadence. Puis, vaincus, ils ont apposé leur signature au bas des pages illisibles avant de quitter l’étude fort désappointés. Ils ignoraient tout des affaires de Genovese mais, dès lors qu’ils avaient appris sa mort, ils s’étaient mis à espérer. Le défunt avait la réputation de vivre chichement. Néanmoins, il habitait une demeure qu’on qualifiait de confortable dans un coin fort prisé. Les neveux avaient imaginé leur oncle amassant sa fortune centime après centime, ne survivant que du nécessaire, bouffant des nouilles et des yaourts et s’habillant de guenilles âprement négociées aux puces de la porte d’Aix. En conséquence, l’homme devait thésauriser et être plein aux as. À tous les coups, des bas de laine confits de thunes emplissaient le mas, de la cave au grenier, en passant par les gaines d’aération de la clim’. Naturellement, ils le savaient sans famille et s’étaient crus quelques jours à la tête de son patrimoine. Bergeaud les avait refroidis.

L’homme de loi a gardé le silence jusqu’au départ des neveux. Les héritiers sortis, il s’est tourné vers moi en souriant :

– On peut dire qu’ils n’ont pas eu besoin de retenir leurs larmes, ces deux-là ! D’ailleurs, le pauvre Genovese, j’ai l’impression qu’ils ne seront pas nombreux à le regretter !

Bergeaud m’a ensuite confirmé ce que j’avais entrevu lors de la conversation :

– Vous avez compris ? Il faut me retrouver ce Ramon. Ça vous changera. C’est un vrai boulot de détective. Il réside en Kabylie. C’est votre coin, non ?

J’ai hoché la tête. Effectivement, la famille de mon père habitait à Tizi-Ouzou. Dans le temps. Je ne connaissais plus personne là-bas. En définitive, la proposition de Bergeaud ne me motivait pas vraiment. J’étais de nature casanière. Plutôt réfractaire aux bouleversements. Un beur en voie de « beaufisation ». Repas à heures régulières et dodo dans le lit habituel. Et j’avais tiré un trait sur l’Algérie, contrée de plus en plus lointaine, mystérieuse voire dangereuse. Aussi, j’ai interrogé le notaire dans l’objectif inavouable d’échapper au voyage :

– On peut peut-être le joindre par téléphone, ce Ramon ?

Maître Bergeaud a secoué la tête et ajouté :

– Non. Vous pensez bien que j’ai essayé.

Naturellement, vu son avarice, s’il avait pu conclure son enquête par un simple coup de fil…

Bergeaud m’a indiqué qu’il avait œuvré dans tous les sens afin de m’économiser un déplacement :

– Les renseignements internationaux n’ont rien donné. Je n’ai donc pas de numéro de téléphone. D’autre part, la mairie du patelin a été contactée mais les sbires locaux ont l’efficacité des fonctionnaires coloniaux mâtinés à la sauce socialiste. Ils se soucient de l’héritage de Ramon comme des premières babouches de l’émir Abd el-Kader. Dix appels pour causer à la bonne personne qui ne peut agir qu’avec un ordre de mission signé par l’ambassade. Autant vous dire que le brave type ne quittera pas son bureau. Enfin, Genovese a laissé une enveloppe et émis le souhait qu’on la remette en main propre à son légataire. Je tourne la question dans tous les sens depuis une semaine mais je ne vois pas d’autre solution : il faut aller sur place. Vous avez toute ma confiance.

Surprenant dans sa bouche. Bergeaud était un notaire de droite. La droite la plus rude. Pas l’extrême droite, car l’extrême droite aurait provoqué le chaos, situation peu propice à l’enrichissement. Mais de la droite la plus réac’. Réfractaire au changement : l’immobilisme dans la continuité.

Ah, bien sûr, loin de nous l’idée d’empêcher les pauvres d’accéder à la richesse ! Mais entre les vieux non encore essoufflés, les héritiers voraces, les membres de réseaux et les recommandés par le sous-préfet, les places sont chères et le coffre-fort exigu. On ne peut accueillir la misère du monde. Alors, de temps en temps, on choisit un pauvre pour dire à tous « oui, c’est possible, grâce au travail ». Chez Bergeaud, j’avais été choisi. J’étais son alibi social.

Le patron a continué :

– Franchement, je compte sur vous. Moi, vous comprenez bien que je ne peux pas y aller. À mon âge ! Dans ce pays, un peu, un peu, enfin pas très sûr.

Tandis que moi, je pouvais me faire dessouder. J’ai pigé que je n’avais pas le choix. Je me suis tu et me suis projeté mentalement en Algérie. Pourquoi pas, finalement ? C’était une occasion inespérée de revoir des lieux que j’avais visités enfant. Un brin de nostalgie n’est pas désagréable. C’est même du luxe, à notre époque. Avant de prendre congé j’ai soulevé quelques points qui me titillaient :

– Il avait quel âge, Genovese ?

– 72 ans.

J’ai soupiré et articulé machinalement :

– C’est un peu jeune pour mourir, non ?

La remarque a intrigué le notaire. Il m’a jeté un regard bizarre et, après un instant de réflexion, s’est inquiété :

– Y-a-t-il un âge pour mourir, Ilyès ?

– Non, non, ce n’est pas ce que je voulais dire. Disons qu’à cet âge, la mort n’est pas toujours… naturelle. Qu’est ce qu’il lui est arrivé ?

– Une chute malencontreuse du haut d’une échelle. La femme de ménage qui travaillait chez lui un jour par semaine l’a retrouvé la tête en sang. Il gisait sur le béton depuis plusieurs jours. Les visiteurs étaient rares, il vivait un peu reclus, semble-t-il, et sans cette brave dame, personne ne se serait aperçu de rien.

On s’est recueillis une dizaine de secondes à l’idée du sieur Genovese agonisant dans son hangar. Peut-être eût-il été possible de le sauver après sa chute. Sa solitude l’avait perdu.

Un point me préoccupait. Comment ce type avait-il réussi à s’offrir un mas dans les Alpilles ? Bergeaud avait certainement son idée et je lui ai posé la question :

– Mais dites-moi, il vivait de quoi ?

– Il a travaillé dans le bâtiment. Une activité apparemment d’un bon rapport.

Depuis que l’on avait appris le nom de l’heureux gagnant, une autre question me tracassait :

– Et ce Ramon, il a un lien de parenté avec Genovese ?

Cette fois, le notaire savait :

– Aucun.

– Ça va lui coûter une fortune en frais de succession, cette affaire, non ?

– Certainement. Il n’aura qu’à vendre le mas. Il remboursera sa dette envers l’État et récupérera quand même un peu de monnaie.

– Et nous, quel est notre intérêt dans l’affaire ?

– On facturera le service et on prendra un pourcentage sur la vente. L’héritier ne pourra guère s’insurger, vu la valeur du mas. D’ailleurs, évitez de lui indiquer qu’il est en droit de refuser son héritage. Dans ce cas, notre boulot ne serait pas payé. Les gens ignorent souvent qu’ils peuvent refuser une succession. Ça peut être utile, en cas de dettes contractées par le défunt. Euh, autre chose : si on ne parvient pas à le retrouver rapidement, on arrêtera les frais. Je vous demanderai d’ailleurs de rester le plus sobre possible.

Bergeaud se perdait parfois dans des considérations inutiles… J’ai préféré clore la discussion par une ultime question :

– Noël Ramon, c’est français comme nom. Un des rares « pied-noir » à être resté après l’indépendance, je suppose ?

– Je l’ignore. Vous vous inquiéterez de ses motivations quand vous le verrez.

2

Printemps 1962

– Noël !

– Ouais ?

– Ça y est, c’est la quille !

Ils l’attendaient depuis quelques semaines. Les discussions d’Évian qui devaient sceller les accords et l’indépendance de l’Algérie après cent-trente ans de colonisation et un conflit de huit ans s’achevaient. Malgré le feu encore attisé par certains belligérants dont les membres de l’OAS 1. Exemple, l’assassinat au mois de mars de Camille Blanc, maire d’Évian. Une connerie, un meurtre absurde pour un type qui s’était contenté d’héberger les négociateurs dans sa ville. Les cinglés de l’OAS s’étaient lâchés, comme quand ils dessoudaient les hauts gradés de l’Armée française.

Les soldats du contingent français, embarqués dans ces « événements » d’Algérie, espéraient cette conclusion depuis leur arrivée. Mais les jours passaient, les opérations de guerre se multipliaient et on ne sentait pas venir le terme de ce conflit pourri. Sauf depuis le début de l’année 1962. Les interventions nocturnes, dangereuses et meurtrières, se raréfiaient, on se contentait souvent de maintien de l’ordre. Les grandes villes étaient toujours le théâtre de violences, mais les appelés étaient de moins en moins sollicités. Daniel Genovese, l’annonciateur de la bonne nouvelle, et Noël Ramon, son pote, entrevoyaient la fin du cauchemar.

– T’es sûr ? a demandé Noël.

– Quasiment. La radio ne parle plus des négociations d’Évian mais des « accords ». Et le pitaine me confirme que l’état-major est plus détendu. En tout cas par ici. On reste pour surveiller la démobilisation, c’est tout. Promis, avant l’été on remballe.

Noël Ramon a fait la moue. Dubitatif. Vingt-quatre mois d’Algérie, ça rend imperméable aux rumeurs. Au téléphone arabe. Une énième bonne nouvelle qui sera contredite dans deux jours, lorsqu’on les enverra servir de cible dans le djebel. Comme en Janvier, alors que les infos de métropole parlaient de paix ! Ils se sont retrouvés en plein accrochage dans les monts de Tlemcen. Il neigeait, on n’y voyait pas à trois mètres et les fells canardaient comme des forcenés. Au jugé. Un arrosage systématique. Le meilleur moyen pour se ramasser une bastos dans le buffet. En provenance du camp ennemi, bien entendu, mais pourquoi pas aussi une belle balle expulsée du flingot de son meilleur copain. Quand la mitraille est de sortie, elle ne demande pas le passeport de sa cible. Elle déchire la chair sans pitié, trop contente de jouer enfin son rôle meurtrier. Pour une fois ! Parce que, vu l’incompétence des appelés « deuxième pompe », des munitions qui ont blessé autre chose que les cailloux, il n’y en a pas eu tant que ça.

Daniel a insisté :

– Si, aujourd’hui, c’est différent. C’est plus les bruits de chiottes habituels.

Noël n’a pas répliqué. Il s’est éloigné de quelques pas puis a songé à son avenir. Retour en France, la tête pleine de souvenirs merdiques. Premier fell au tapis, il a chialé. Puis, l’habitude aidant, il était presque heureux de faire mouche. Sauf quand de retour au campement, il se remémorait la scène. Et les corvées de bois ou la torture ! Ça, il a vite abandonné. Grâce à la mansuétude de Martial, l’adjupète qui avait tout de suite pigé son aversion pour ce genre de divertissement. Il l’avait sollicité quelques fois, mais comme Noël était rentré en gerbant, Martial avait renoncé. Le gradé s’en occupait lui-même ou parfois avec des jeunes qui s’en foutaient, voire qui appréciaient.

Tuer à deux-cents mètres, c’est pas pareil. On distingue à peine le bonhomme qui tombe. On peut même espérer qu’il soit juste blessé. Hors de combat. Alors qu’une exécution à bout portant, parfois une balle dans la nuque avec un calibre de poing, c’est une autre chanson. Un air moins réjouissant.

Noël gambergeait, un peu morose. Il pensait à sa fiancée Toulousaine. Qui n’était plus sa fiancée. À force de recevoir des lettres de désespoir, elle avait cherché ailleurs. Dans les bras d’un mec qui la faisait marrer, sans doute. Qu’est-ce qu’il allait devenir, au retour, sans femme, sans boulot, sans espoir d’oublier. Sans espoir, à moins de vingt-cinq balais ! Enfin, dans l’ensemble, la quille, c’était une bonne nouvelle. Perdu dans sa mélancolie, il a vaguement entendu Daniel qui continuait :

– Les pieds-noirs se barrent. À Oran, les bateaux sont pleins, il paraît. C’est un signe.

Daniel et lui étaient arrivés par le même rafiot, il y a bientôt trois ans. Ils s’étaient appréciés dès le premier contact. Un moment de grâce qu’on croit réservé au coup de foudre avec une fille. L’amitié peut commencer de la même manière. Un regard, une attitude, des mots… Le navire était occupé par des centaines d’appelés du contingent. Tous aussi cons les uns que les autres, jugulant leur trouille par des fanfaronnades. Tous balisaient d’empoigner une arme, tous ignoraient à quoi ressemblait le « djebel ». Et nul ne songeait à l’avouer. Ils allaient bousiller du fell, buter du bicot, dégommer des crouilles. Sans arrière-pensée. Tu parles… Ils frimaient sauf quelques-uns qui étaient mis à l’écart. Déjà. Parmi eux, Daniel et Noël. Ils s’étaient rapprochés presque spontanément. Sans doute, leur air de flotter dans leurs uniformes trop larges. Leur tronche de simplets attendrissants sous leur calot désuet.

Pourtant, physiquement, ils ne se ressemblaient guère : Noël Ramon, le Toulousain d’origine espagnole, petit, brun, vif qui n’aurait pas dénoté parmi les rebelles, et Daniel Genovese, le Marseillais d’origine, grand blond aux yeux bleus, Normand par sa mère et Piémontais par son père. Lui, c’est un uniforme de la Wehrmacht qu’il aurait porté à merveille ! Mais pour l’heure, l’habit de l’armée française symbole de la défense d’une cause incompréhensible, ils l’auraient bien balancé par-dessus bord.

Les deux garçons s’étaient en plus découvert des connaissances communes : Daniel avait vécu quelque temps à Toulouse, le temps d’une mutation de son père gendarme. Et puis, ils partageaient un bout d’itinéraire… Noël était de l’Assistance. Parents décédés durant l’exode, lui recueilli par sa tante de Toulouse, puis largué à l’annonce du décès de l’oncle, mort du tétanos dans un camp de prisonniers pendant la deuxième guerre mondiale. La suite… Bastons, petits larcins, débrouilles. Une vague formation en mécanique agricole, un dernier emploi dans un garage de Revel, emploi abandonné dès que la Nation l’avait appelé. Daniel aussi était en galère : son paternel l’avait viré au premier incident, un vol de voiture. « Pas de bandit chez les Genovese » Le fiston avait dégotté des boulots de manœuvre sur des chantiers, additionné quelques conneries et fréquenté la taule. La guerre était venue à point nommé pour lui offrir gîte et couvert. Mais, pour lui aussi, le futur était incertain. Malgré tout, Daniel était optimiste. Il pensait se démerder, enfanter une idée de génie qui allait le mettre sur de bons rails.

Après les accords d’Évian, fin mars, la situation était rapidement devenue bordélique. En particulier du côté d’Oran. Une période de trouble classique au moment du changement de pouvoir. Le FLN 2 avait pris les rênes et l’ALN 3 régentait la ville. Des soldats algériens de retour de leur exil au Maroc ou anciens combattants du bled patrouillaient en permanence tandis que l’OAS se défendait becs et ongles, organisait des attentats et entendait continuer la guerre. Des européens étaient enlevés et massacrés. De l’autre côté, les exactions des colons jusqu’au-boutistes concurrençaient les vainqueurs dans l’horreur. La vengeance était la ligne de conduite dominante et, dans cette ambiance délétère, les colons s’organisaient pour le départ. Les soldats appelés étaient consignés dans leurs casernes ou effectuaient quelques timides patrouilles. Daniel et Noël erraient au milieu de cette anarchie. En songeant à profiter de la situation : ils s’étaient sacrifiés pour une cause inepte, perdue d’avance, pourquoi ne pas en tirer quelque bénéfice avant de partir. Leurs coreligionnaires en profitaient également. Vols, trafics… La solde était bien faible et ne leur assurerait pas un retour triomphant. Alors, autant se payer sur la bête. Malgré les risques du tribunal militaire. Qui avait d’autres chats à fouetter et qui fermait assez facilement les yeux. C’est dans ce merdier que l’idée géniale a germé dans le cerveau de Daniel.

3

Automne 2005

Je suis descendu du bus près de la rocade de contournement d’Avignon puis j’ai emprunté le souterrain qui permet aux piétons d’éviter de traverser la voie rapide. Le béton du tunnel était tagué de tous côtés, les œuvres des artistes balbutiants côtoyant les calomnies des délateurs féroces. Un logo évoquant un fragment d’alphabet runique ponctuait une assertion non vérifiée sur les bonnes mœurs de X ou Y. Plutôt des filles, X ou Y. Ici, comme ailleurs, les mâles ne justifient pas leurs écarts. La femelle, par contre, se doit de marcher droit, sinon on jase à son sujet. La raison du plus fort… J’ai consulté distraitement les dazibao sauvages peints sur le béton froid et gris et j’ai débouché sur l’autre rive, côté « quartier sud », au cœur de la cité.

Ma mère y résidait. Elle habitait un des bâtiments carrés qui longeaient la voie rapide, survivait grâce à un travail nocturne d’entretien dans des boîtes de la zone industrielle et éduquait tant bien que mal mon petit frère. Ce soir-là, je leur ai rendu visite afin de les prévenir de mon prochain départ en Algérie. Ça tombait bien, ma mère m’avait également prié de passer : le môme faisait encore des siennes. Des conneries !

Le môme ! Nouredine, quatorze ans aux prochaines cerises, déjà familier des flics locaux et du juge pour enfants. Nouredine ! Étymologiquement, la « lumière de la religion ». Tu parles !

Mon rôle d’aîné me contraignait à gérer ses débordements. D’autant que je représentais un exemple d’intégration pour cette seconde génération turbulente : un revenu fixe, un appartement et un projet de mariage avec une Cavaillonnaise. De plus, j’exerçais en ville l’étrange tâche de clerc de notaire. Étrange dans le quartier où les actes de propriété étaient aussi rares que les héritages ou les mariages sous le régime de la séparation. Étrange mais liée aux affaires donc au fric, une denrée rare dans le coin. Rare donc attirante.

J’avais déniché le job quelques mois après la fin de mes études. Une aubaine. Je tirais de l’activité un salaire acceptable et, à presque vingt-cinq ans, je m’installais tranquillement dans ma vie d’adulte. Quasiment une performance pour un gamin de la Rocade. Malheureusement, les emmerdements ne s’éloignaient jamais et Nouredine les attirait avec obstination.

À cette heure, je me demandais comment le persuader de cesser ses âneries. Il avait dérivé dès l’école primaire. Peu à peu. Le directeur de l’école convoquait régulièrement ma mère. Parfois, je l’accompagnais : le directeur me connaissait, c’était un de mes anciens instituteurs. Je lui avais laissé un excellent souvenir et ma présence adoucissait ses propos. Du reste, la situation l’ennuyait presque autant que moi.

Lors de notre ultime passage dans son bureau, trois ans auparavant, Nouredine venait de fêter son onzième anniversaire. L’instit’ n’avait pu masquer une gêne en me narrant les frasques du frangin :

– On a trouvé du shit dans son cartable. J’en ai vu en trente ans de carrière, mais là, il a la palme. Du shit à l’école primaire !

J’avais demandé par réflexe :

– Vous l’avez puni ?

– Puni ! Oui ! On l’a interdit d’un certain nombre de réjouissances et consigné aux récréations. Rien quoi. Alors que je pourrais le signaler aux flics. Je devrais, même…

J’avais tergiversé avant de répondre :

– On peut peut-être éviter. Surtout si c’est la première fois.

Le directeur n’avait pas l’intention de prévenir la maréchaussée. Il tenait simplement à avertir l’entourage :

– Je n’ai aucune envie de voir des flics débarquer ici, ni de lui créer des ennuis avec la justice. Mais j’étais bien obligé de vous prévenir : Nouredine est impliqué dans un trafic de drogue, désolé, c’est le mot qui convient. Son jeune âge lui garantissant l’immunité, il joue le rôle de guetteur ou de « livreur/détaillant » pour les grands. Et sans doute pour une poignée de chewing-gums. Essayez de le surveiller, la prochaine fois, ce n’est peut-être pas moi qui trouverai du cannabis dans ses affaires. Et là…

La dérive de Nouredine ne constituait pas une incongruité dans le quartier. Son itinéraire était même balisé de nombreux événements similaires : redoublement au primaire, exclusion du collège, larcins dans les supermarchés, visite au juge, braquage de véhicule, de nouveau convocation chez le juge… La case prison ponctuait souvent le périple. Cette histoire réitérée avec constance exaspérait tous les intervenants du secteur, de l’instit’ à l’éducateur sportif en passant par les aînés sortis d’affaire. Hélas, personne ne semblait disposer du moindre levier pour infléchir le parcours.

J’étais désarmé. Je tentais simplement de surveiller le frangin et lui remontais les bretelles de temps à autre. J’avais également cassé la gueule à un dealer. En vain, le trafic avait repris, un cerveau était réapparu aussitôt, comme une tête sur l’hydre de Lerne. Un peu plus tard, Nouredine avait découvert le commissariat et s’était disculpé in extremis. Il était évident qu’il jouait un rôle dans le réseau des trafiquants. Un rôle mineur pour l’instant mais qui ne demandait qu’à prendre de l’ampleur.

Je me suis approché de l’immeuble de ma mère. L’immeuble de mon enfance, également. Perdu dans mes pensées un brin amères, je n’ai pas vu le groupe de jeunes se diriger vers moi :