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Éphéméride

De
384 pages

Un roman policier sans doute, mais aussi une histoire de folie et d'amour dans un coin de Bretagne. À vingt ans de distance, la même horreur vient ensanglanter la côte de Granit Rose.


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Cet ouvrage a été composé par Edilivre

175, boulevard Anatole France – 93200 Saint-Denis

Tél. : 01 41 62 14 40 – Fax : 01 41 62 14 50

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Tous droits de reproduction, d’adaptation et de traduction,

intégrale ou partielle réservés pour tous pays.

 

ISBN numérique : 978-2-332-94919-6

 

© Edilivre, 2015

Citation

 

 

« Celui que la vie change en bête ne connaîtra plus la souffrance d’être un homme »

Chapitre I

Avril 2002

Naufrage… Le corps las se refuse encore au moindre mouvement. Progressivement, les yeux s’entrouvrent. La lumière, pourtant terne, blesse le regard. Quelle heure peut-il être ? Six heures, ou plutôt huit, ou neuf, ou dix ? Je ne sais pas, je ne sais plus, et cela n’a guère d’importance. Depuis toujours il me semble que le temps s’est dissout… A quoi bon s’arrêter dans ce cas aux contingences mesquines de l’horloge ? Plutôt lâcher prise simplement et se laisser porter… Tout naturellement, la pensée reprendra ses doutes peu à peu. J’écouterai bientôt le bruit sourd et régulier de ce cœur infatigable. Je saurai noyer d’air neuf ces poumons paresseux, encore encombrés des miasmes de la nuit…

Par la lucarne étroite, le ciel s’ennuie… nuages épais et bas, d’un gris presque trop sombre. Le soleil, comme toujours, est absent de cette toile vide. Sans doute va-t-il même bientôt pleuvoir. J’appréhende déjà ces larmes sales que le vent plaquera contre le verre unique du carreau. Lourdement elles s’écrasent puis s’étalent, s’étirent, s’allongent, se regroupent, pour se laisser glisser enfin, baveuses à souhait de ces poussières noirâtres accumulées, libérées d’un coup sur la surface froide. Moi qui aime tant l’eau vive, claire et lumineuse, le clapotis joyeux, espiègle, secrètement complice… J’ai mal de ces immondes salissures que ce détestable chagrin des villes crache, irrespectueux, sur les façades offertes. Je voudrais préserver, par-dessus tout, la matière pure, le geste délicat…

Depuis que suis là, j’ai résolument détesté ces matins mornes où le printemps s’étire et se perd, où la grisaille monochrome semble noyer l’espace tout entier dans un affligeant camaïeu. Si je respecte les ténèbres, redoute tout autant l’éblouissante clarté des soleils d’été, je hais cette lueur fade qui déjà m’enveloppe, me pénètre, m’aspire. Je sens peu à peu mes fibres se fondre lentement dans ces rayons froids qui me lèchent. Surtout ne pas faiblir ! Se ressaisir ! Concentrer toute ma pensée pour faire obstacle à cet anéantissement sournois qui me guette. M’enfermer hermétiquement comme dans une chrysalide, m’extraire du monde… Laisser les paupières lasses refermer lentement leur écran protecteur. Endormir à nouveau toute sensation. Rêver d’un corps sans organe, orbites bouchés, narines pincées, oreilles murées, anus fermé, sexe absent, bouche close. A l’intérieur ? Plus rien ! Pas de langue, pas de dents ni de larynx. Un ventre vide. Un être réduit au minimum et fier de son arrogante autarcie. Un organisme rond et lisse comme un œuf indifférencié, bien à l’abri à l’intérieur de sa coquille. Une substance unique et pleine, molécule géante toute entière enfermée confortablement dans sa membrane et son cytoplasme. Projeter alors, du seul fait de sa volonté, le visible complexe de la matière dans l’invisible simple. Insensiblement, mais avec détermination, je me concentre. Je résiste, me refuse. Éclair soudain ! Fulgurante douleur ! L’univers bascule… Je dois perdre connaissance.

Conscience défaite d’une forme évanouie. Impression brusque et persistante de planer dans un horizon clos. Intuition, de plus en plus nette, de mon esprit qui s’échappe imperceptiblement de cette enveloppe fatiguée où je me laisse enfermer depuis si longtemps. Enfin je m’évade de moi-même… mais subrepticement, sans crier gare. Comme c’est simple ! Voici que je m’élève progressivement dans l’espace, presque au-dessus de mon lit, jusqu’à sentir le plafond bientôt à fleur de spectre. Ça y est… J’y suis parvenu ! Je me regarde tout en bas, encore allongé sur le lit, les jambes bizarrement repliées, les yeux mi-clos. Je me trouve vieilli, quelque peu négligé. J’ai peine à reconnaître cet autre moi-même, presque défiguré par une barbe de plusieurs jours, les cheveux grisonnants, collés en mèches drues et raides. La carcasse semble amaigrie, plus fluette, presque fragile dans ce pyjama trop large, mal ajusté, taché par endroits. Les mains décharnées, aux articulations saillantes, posées bien à plat sur le drap, s’étirent distinctement, aux confins de ces bras squelettiques. Désormais je me perçois parfaitement comme deux personnages incompatibles, unis jusque-là par le hasard, séparés soudainement, sans une explication, en ce matin d’avril. Entre ces deux présences s’organise désormais une oscillation symétrique de période inconnue. J’avoue ne plus savoir si réellement je vois, si je suis encore une forme palpable… Ai-je enfin réussi à traverser le miroir ou bien ne suis-je que tout simplement mort, stupidement, durant mon sommeil ?… Sourde inquiétude de ne plus pouvoir se situer dans cet espace neuf… Chercher à comprendre, retrouver ses marques…

Mais petit à petit, cette vie double prend corps, devient enfin crédible. Non !… Je ne délire pas !… Je suis bien vivant ! En bas, l’homme a tourné la tête sur son oreiller. Un souffle lent mais régulier gonfle encore sa poitrine, relève périodiquement ses côtes au rythme du diaphragme. Rassuré, je m’amuse à en noter la fréquence. J’observe, un moment, les mouvements oculaires rapides qui animent, sous les paupières, ces yeux qui sont les miens. Pour la première fois dans mon existence, je me regarde rêver et me surprends même à vouloir pénétrer ce rêve… Jalousie d’un temps qui m’appartient et qui m’échappe à la fois. La simple peur de me réveiller, si je retourne en moi-même, m’incite à demeurer là, tout étalé contre le plafond blanc et glacé. Déjà le remords de m’être évadé… Pénible sensation d’être spolié de cet instant qui me revient et me rejette à la fois. Étrange… Depuis toujours j’ai le sentiment de vivre dans la nostalgie du présent. Certitude douloureuse de le savoir en fuite, amertume de le perdre avant même qu’il m’ait abandonné. Aussi loin que je remonte dans le passé, je retrouve, continuellement, cette impression de déchirure, de frustration. Ne jamais parvenir à vivre simplement la seconde qui passe…

Chambre… Fenêtre unique… Je suis dans ton œil clos. J’écoute. Elle est toujours là, fidèle, la pendule fée, celle qui ne compte que les temps de ma présence, qui se tait tout à coup si je m’éloigne. Son amical tic-tac me parvient encore, imperturbable, plus distinct que d’ordinaire, comme amplifié par l’altitude de ma position. Jamais encore je n’ai imaginé cette pièce telle que je la découvre aujourd’hui. Elle m’apparaît à la fois plus vaste et profondément ridicule, dans son inaltérable blancheur et son spartiate mobilier. Comment diable est-il possible que depuis tant de jours, de mois, j’aie pu m’accepter là, y vivre retiré, presque heureux, oublieux de la mer et des pins parasols, passant du lit au tabouret, du tabouret à la table, puis de la table au lit ? J’ai comme un trou dans la mémoire, un vide douloureux, creusé sans doute il y a bien longtemps par quelque cataclysme dont j’ai perdu jusqu’au dernier souvenir. Puis, progressivement, la conscience est revenue, sans repère, sans marque, lisse, incolore, aseptisée comme ce local austère où je me regarde dormir. Sublimer pour survivre ! S’affranchir enfin du collectif ! Passer de l’action, exécutée en commun, à la méditation intérieure, à la pensée individuelle… Apprendre à méditer pour parvenir à entrer en soi comme on pénètre un gouffre aux tréfonds de la terre… S’enfoncer toujours plus loin sous la croûte et s’anéantir enfin, avec délice, dans l’aboulie salvatrice. L’avenir appartient à celui qui n’a pas peur du vide.

Ici, curieusement, je peux me déplacer à ma guise, oublieux des contraintes mesquines de l’enveloppe charnelle qui repose, toute calme, en dessous de moi. Elle ne se doute de rien, la bienheureuse ! Elle ignore jusqu’à mon apparence, et moi, du simple fait que l’envie m’en vient à l’esprit, je choisis d’avancer sur ma gauche, ou sur ma droite, de monter, de descendre… Je me joue même des limites fragiles des murs, simples brouillards que je traverse à volonté. Déjà, sans l’avoir voulu préalablement, j’ai transpercé trois plafonds, un toit, plusieurs planchers et je ne compte pas les cloisons ! J’ai survolé l’immeuble, la cour, les arbres. J’ai vu la ville toute grise et les vallées avoisinantes. Peu à peu me vient l’assurance, l’oubli du vertige. J’éprouve bien vite comme un sentiment de sécurité absolue, la certitude de maîtriser parfaitement chacun de mes élans, d’en infléchir la vitesse, la direction, les limites. Vaincre l’espace c’est vaincre le temps ! A cet instant je vis, je vole, je sais enfin tous les possibles… Je touche à l’insondable, l’insoupçonné, l’immatériel parfait… J’ai dépassé l’infranchissable, sauté le mur des murs par-delà les racines de l’âme… Aujourd’hui je suis toujours !

Chapitre II

Samedi 1erMai 1982

Lise, le mois prochain, fêtera ses quinze ans, quelques jours à peine après le début de l’été. Aujourd’hui, comme ce fut bien souvent le cas cette année, elle se retrouve encore seule dans le grand appartement familial que tous ont déserté pour des raisons diverses. Elle n’en a que faire. En cette après-midi de printemps, fidèle à ses habitudes, elle s’est allongée sur son lit, un livre à la main. Tandis qu’elle en tourne les pages une à une, méticuleusement, attentive à chaque phrase, elle écoute la radio d’une oreille distraite et perçoit, par instants, les bruits étouffés qui montent de la rue jusqu’au deuxième étage de l’immeuble bourgeois que sa famille occupe depuis très longtemps. Malgré la proximité de la gare Saint Lazare, le quartier est tranquille et ce ne seront pas les manifestants qui viendront troubler sa lecture. Avril a certes été très sec mais, à l’évidence, les orages s’annoncent et ne manqueront pas d’arriver bientôt… Elle le sait, elle le sent. Depuis quelque temps, si elle se laisse encore parfois aller à quelques sourires, Lise semble le plus souvent triste et demeure solitaire, non pas murée dans un silence hostile, mais plutôt comme hors du monde, observatrice désabusée d’une vie qu’elle ne comprend plus… Très fréquemment, elle éprouve ainsi le besoin de se réfugier dans un coin, quelque part, pour regarder le ciel ou se plonger dans la lecture. Les livres, elle les choisit avec soin dans la vaste bibliothèque de son père. Depuis bientôt trois ans, les contes et les récits pour enfants, Robinson, le capitaine Nemo ou Michel Strogoff, le Bossu, le Mouron Rouge et la Guerre du Feu ne sont plus que des souvenirs. Après « le grand Meaulnes », elle a dévoré tout Zola, puis « le rouge et le noir », « Notre dame de Paris », « les misérables », « les Thibault ». Elle apprit ensuite à connaître la littérature russe, commencée classiquement par « crime et châtiment ». Furtivement, elle est même tombée très amoureuse du prince Michkine lorsqu’elle a lu « l’Idiot ». Mais si Tolstoï, Gorki, Tchekhov ont également su lui plaire, elle s’est définitivement enthousiasmée pour Dostoïevski en rencontrant « les frères Karamasov » après avoir découvert quelques temps plus tôt « les possédés »… Dans quelques semaines elle passera les épreuves de français pour le bac, mais elle ne s’en formalise pas compte tenu de ses résultats de l’année. A la rentrée, elle entre en « terminale » et, par avance, se réjouit déjà d’y pouvoir découvrir la philosophie. Aujourd’hui, ayant la veille achevé « l’écume des jours », elle entreprend de se perdre dans « les chemins de la liberté », désireuse, elle aussi, d’approcher ce fameux « Jean-Sol Partre » dont parle Boris Vian…

Ses parents ? Elle ne les croise plus que rarement et pour n’échanger que des banalités : un « bonjour – bonsoir » de convenance, quelques questions sur ses études, une remarque sur sa tenue, un simple rectangle de papier collé sur la porte du frigidaire pour dire « je rentrerai tard ». Parfois, il lui arrive de croiser son frère, mais elle n’y tient pas trop ! Depuis longtemps déjà elle a cessé tout dialogue avec lui. Oscar, visiblement, ne la remarque pas, si fier de ses treize ans depuis une quinzaine. Lui ne pense qu’au sport, ne vit que par sa musique ! A l’évidence, il a choisi de traverser la vie au pas de charge, sans se soucier des autres qu’il bouscule allègrement si d’aventure ils encombrent son chemin. Depuis quelque temps leur père le surnomme « Karaté Kid » tant sa récente activité, plus encore que le vélo ou le football, constitue désormais l’essentiel de sa vie. En toile de fond, permanente et colorée, aussi bruyante que répétitive, le « heavy Metal » est par ailleurs devenu sa nouvelle bible ! Sweeping et tapping, Steve Harris, Bruce Dickinson, Deep Purple, Iron Maiden, Judas Priest peuplent désormais ses rêves, accompagnent ses exploits, tapissent les murs de sa chambre ! Aujourd’hui les deux enfants n’ont véritablement plus un seul point commun, si tant est qu’ils n’en eussent jamais eus. Autant Lise est calme et douce, autant Oscar est violent, brutal, nerveux, toujours en mouvement… Lise est blonde avec des cheveux mi-longs, un visage allongé, des yeux bleus. Fine et réservée, elle étire, sur de longues jambes, un corps menu, presque frêle, à peine marqué des courbes discrètes d’une poitrine naissante… Oscar, lui, est grand, très grand même pour son âge, avec des épaules déjà larges, un corps puissant, tout en muscles ! C’est un jeune félin aux cheveux courts, très noirs, au regard sombre, aux mains puissantes, aux bras solides, aux mollets résistants. Lorsqu’elle y pense, Lise devient songeuse, saisie de doutes sur le fait qu’ils puissent, en réalité, être véritablement frères et sœurs…

Encore presque deux mois à devoir patienter avant que de retrouver la Bretagne… Vaille que vaille, il faudra bien attendre encore un peu… Lise pousse un léger soupir… D’aussi loin qu’elle se souvienne, régulièrement, chaque été, la famille toute entière abandonnait la grande ville pour se ressourcer dans l’immense bâtisse de granit qui, solitaire, dominait une pointe avancée, battue par le vent, face à la mer, adossée à d’immenses bouquets d’arbres entre Perros et Ploumanac’h. La construction, réalisée vers la fin du siècle dernier, jaillie tout droit de l’imagination débridée d’un architecte un peu fou, tarabiscotée à souhait, ne comportait pas moins de vingt-quatre pièces, trois tours rondes et d’immenses greniers. Pour Lise cette demeure imposante constitua, dès le premier jour, un continent tout entier, une terre vierge à explorer, toujours secrète, un réservoir inépuisable de mystères, une aire de jeu démesurée, un espace de rêve insondable. Elle adorait cet imposant édifice, en connaissait aujourd’hui presque tous les recoins, mais le retrouvait toujours avec un même égal bonheur. Elle raffolait y vivre et, peu à peu, la petite fille s’était endurcie au vent, à l’air vif, avait appris à savourer ce petit goût de sel que la langue ramène quand elle passe sur les lèvres au retour d’une promenade. Elle s’était également beaucoup amusée des noms étranges de ces contrées sauvages : Plogoff, Ploërmel, Plougastel, Plouhinec, Pleumeur-bodou, Locquirec, Locminé, Langoat, Kerguen, Tromeur, Toulgët, Ploumanac’h, Trébeurden, Carantec… Petite, elle se les récitait souvent en d’interminables litanies avant de s’endormir le soir, avec le sentiment de dire là quelques formules magiques propres à faire surgir Koreds et Korrigans, Teuz, Morganed et Morganezed, Groac’h ou Koraudon. Pour elle, bien des années durant, le pays tout entier ne fut que mystères et légendes, comme encore habité d’une multitude de présences invisibles. Apolline SCOAZEC, qui, plus de dix ans, avait fait office de nounou pour les deux enfants de la famille, attisait sans le vouloir ce goût pour le surnaturel, ayant bercé leurs après-midi des contes les plus étranges, où les esprits côtoyaient les vivants, où l’irrationnel devenait évidence. Menant sa sombre charrette tirée par les six chevaux noirs, l’Ankou revenait souvent dans les propos de la vieille femme. Pourtant Lise, encore petite, partait presque toujours d’un bruyant éclat de rire avant même la fin de l’histoire, au grand dam de la conteuse que la simple évocation de certains lieux agitait d’incontrôlables frémissements : paysage de la grande peur, baie des trépassés, enfer de Plogoff… Il fallait l’entendre décrire le promontoire abrupt du Cap Fréhel pour mesurer véritablement ce que pouvait représenter cinquante-sept mètres de surplomb ! Lise connaissait, bien sûr, le lac de Guerlédan et la forêt de Quenecan. En secret, elle enviait même tous ces anachorètes, vieux ermites amoureux de solitude, qui avaient su y trouver refuge… Aux plages mondaines, elle préférait évidemment les autres, plus petites, plus discrètes, parfois même réduites à de simples portions de sable pour amateurs d’isolement… Elle avait, plusieurs fois, assisté aux fortes marées de Saint Malo et du Mont Saint Michel. De vieux marins racontaient qu’alors les chocs sur les rochers de Penmarch se répercutaient intacts jusqu’à Quimper, à plus de vingt kilomètres ! Elle avait remarqué que partout, lorsque la côte s’offrait directement à la brise de mer, l’aridité s’installait car le sel, dont le vent est imprégné, brûle inexorablement la végétation. Pourtant la douceur du climat permettait des miracles : par endroits elle observa, la pousse du mimosa, de l’aloès, du grenadier, du palmier, des eucalyptus, des myrtes, figuiers et lauriers roses, hortensias monstrueux, roses ou bleus, changeant selon les années… Au hasard de ses promenades, encore toute gamine, elle n’avait pas manqué d’en faire la remarque, collectionnant pendant des années une impressionnante série de photographies de fleurs et d’arbres qu’elle chérissait et conservait soigneusement dans des boites en métal, notant avec application la date et le lieu de la prise de vue, ainsi que le nom du sujet, en français comme en latin. Mais, par-dessus tout, elle pouvait passer des heures simplement à regarder la mer, toujours émerveillée des vagues, attentive à leur bruit, sensible à leur fréquence et comme hypnotisée lorsque le flux et le jusant formaient à l’infini ces impressionnantes lames d’argent qui se propageaient très loin, même lorsque la brise ne soufflait plus… « C’est la houle » lui avait-on dit… Alors, assise sur un bout de rocher, elle contemplait cette houle, s’abandonnant au bruit sourd et rythmé du ressac, à la beauté fragile des rouleaux d’écume… Lorsque l’obstacle se dresse abrupt, la vague est comme réfléchie ; elle s’élève en l’air, lance ses embruns, puis retombe de tout son poids en un vacarme étourdissant, répété en écho par les rochers alentour… Les jours de tempête c’était un spectacle magnifique dont l’adolescente se régalait à chaque fois.

Le simple fait de repenser à tout cela a fait battre son cœur soudain plus vite. Elle a fermé les yeux… Que Mathieu ne veuille plus de Marcelle ni de son encombrante grossesse, qu’il s’entiche d’Ivich, la jeune sœur de Boris, que Sarah intervienne, que Lola se fasse dérober son argent, tout cela n’a plus guère d’importance. Lise s’est évadée ! Désormais elle est là-bas, dans un coin du grenier, tout au sommet de la tour principale. Elle regarde le paysage du haut de ce qu’elle nomme avec tendresse son « repaire », aménagé confortablement l’été précédent, avec un vieux fauteuil autrefois remisé, un tapis élimé qui traînait là depuis toujours sans doute, une petite lampe remontée de sa chambre, un poste de radio, toujours allumé lorsqu’elle est présente, un grand coffre pour les livres ainsi que des feuilles blanches souvent griffonnées, quelques crayons soigneusement taillés, une corbeille à papier, une boite à gâteaux régulièrement approvisionnée, et quelques tablettes de chocolat noir… Lorsqu’elle ne grimpait pas là haut, le plus clair de son temps elle le passait encore à contempler la mer, exilée sur quelque bout de plage, à l’abri d’énormes bocs de granit rose, comme en attente d’une révélation qui ne venait pas, d’un miracle qui ne voulait point se matérialiser. Quelle merveilleuse région ! Du premier jour, Lise était tombée sous le charme ! Très jeune, encore effrayée par la mer et le vent, elle avait préféré l’arrière-pays que ses parents lui firent connaître. Elle revoit encore ces longues promenades durant lesquelles son père parlait sans cesse, comme inspiré soudain par les perspectives agréablement variées, les champs cloisonnés, ces landes mélancoliques semées d’ajoncs, les forêts accidentées aux espèces mêlées, les crêtes rocheuses et ces escarpements fantastiques d’où l’on peut embrasser d’immenses panoramas, les rivières, discrètement masquées par des vallées encaissées, et ces nuées de petits hameaux, de fermes isolées… Par un inlassable travail de rongeur, le vent, l’eau et le sel étaient visiblement venus à bout de ces hautes montagnes que l’on pouvait encore deviner, changées en modestes collines… Le glorieux granit et le grès altier des premiers âges se trouvaient ravalés au rang de simples bustes, à peine marqués… Lise, peu à peu, s’était éprise de chaque endroit. Tout particulièrement, elle chérissait les vieux bourgs, leurs rues séculaires aux maisons souvent anciennes, comme rescapées d’un autre âge. Elle se souvient qu’au mois d’août dernier, accompagnant sa mère, elle avait déniché chez certains antiquaires quelques spécimens rares de lits clos, de coffres, de bahuts, vaisseliers, chiffonniers, commodes en tous genres, que l’insouciance de son âge aurait voulu lui voir tous acheter. Sa mère n’en avait retenu que quelques-uns… Mais plus encore, secrètement, sans trop vouloir le reconnaître, Lise appréciait cette atmosphère mystique qui baignait le pays. Elle avait appris, avec le temps, que l’ensemble de la région ne comptait pas moins de neuf cathédrales, des milliers d’églises et de chapelles aux fins clochers, d’innombrables croix, dressées çà et là au détour des chemins. A maintes reprises elle s’était promenée dans ces enclos paroissiaux où les calvaires, ossuaires et fontaines sacrées demeuraient toujours source vivante d’émerveillements renouvelés. Que l’idéalisme vivace et fantasmagorique y voisine sans heurt avec la foi primitive la plus naturelle ne l’étonnait pas encore le moins du monde. Rien d’ailleurs ne la ravissait plus alors que ces élans de ferveur qui enflammaient périodiquement ce peuple lors des grands pardons, quand resurgissaient des armoires les coiffes et les anciens costumes, comme pour les baptêmes, les premières communions ou les noces campagnardes. Qu’en sera-t-il bientôt ? Lise voudrait pouvoir imaginer un été tout différent, lumineux et serein, plein d’oiseaux et de mer… Sans pouvoir l’expliquer, elle pressent que rien ne sera plus comme avant… « Vienne le temps, sonne l’heure »… Fébrile, elle tente de reprendre sa lecture, mais l’interrompt presque aussitôt. D’un regard vague elle explore une nouvelle fois sa chambre. Rien n’a changé depuis son entrée en sixième… Elle avait juste neuf ans… Cela semble si loin… La tapisserie parait si discrètement désuète… Les tombées de rideaux sont devenues si pâles… Et ces vieilles peluches entassées dans un coin près du bureau, se sentent aujourd’hui presque orphelines, tout comme ce vieux poster où Druppy fait mine de dormir, allongé sur le toit de sa niche… Non ! Il ne fallait pas rêver ! Ici, désormais tout demeurait en place irrémédiablement ! Alors, certainement, comme tous les ans, ce qui resterait de ces vacances prochaines, sera, sans nul doute et avant tout, la côte… Littoral rompu aux innombrables brisures, incises parfois profondes, usures sournoises, et les bruits de ressac… Falaises rouges ou roses, grises et noires, mauves dès que survient le couchant, taraudées, balafrées, déchirées par une mer infatigable toujours agitée d’imprévisibles pulsions… Poussière d’écueils, chapelets d’îles, entassements prodigieux des rocs, caps orgueilleux, impressionnants à souhait, véritables forts du bout du monde, baies immenses, anses gracieuses, plages secrètes, resserrées, soudainement étendues, découvertes à perte de vue par la marée indiscrète… Le grain de sable plus vieux que le galet, l’œuf de granit que l’arête vive, la goutte d’eau que le bois flotté.

Le père, comme très souvent le samedi, doit travailler sans doute quelque part dans Paris. Si tel est le cas, il ne rentrera que fort tard. Michel a l’apparence trompeuse d’un géant débonnaire, portant avantageusement une impressionnante chevelure désormais argentée, usant avec malice d’un regard bleu profond, charmeur, mais auquel rien n’échappe. Du haut de son mètre quatre-vingt-dix huit et fort de ses cent trois kilos, il semble promener sur chacun un sourire amusé, presque tendre. Prudence ! Ne vous y fiez pas ! Il est un homme de contrastes, un éternel paradoxe vivant. Grand érudit en de nombreux domaines, il garde pourtant un goût prononcé pour les blagues de potaches et les jeux de mots douteux. Amateur d’Horace, qu’il lit encore dans le texte, il peut de mémoire citer Platon, déclamer Eschyle ou Virgile, analyser Braque, Dali, Kandinsky et bien d’autres, comprendre Mondrian entre les lignes, expliquer Mallarmé, ses symboles et ses rythmes. Il ne se délecte pas moins des aventures de Gaston Lagaffe ou d’Astérix… et se passionne tout autant pour le théâtre et le cinéma, le moyen âge et la poésie chinoise, les arts premiers et la gastronomie ! Confronté fréquemment au public, il demeure pourtant très secret, même pour ses proches. Capable de rester muet plusieurs jours durant, il peut se lancer soudain dans une discussion à n’en plus finir lorsque le sujet l’inspire ou que son interlocuteur semble vouloir l’écouter. Si, par instants, il tient à privilégier sa solitude, il éprouve toujours, au fond de lui, le besoin impérieux de sentir du monde à proximité. S’il se dit tolérant il peut bien souvent se montrer cassant. Le cœur sur la main, il demeure pourtant un parfait égoïste… Pour ceux qui le côtoient depuis longtemps, il apparaît finalement aujourd’hui comme un être complexe mais sans complexes, un volubile qui aime les silences, un gros travailleur qui feint la nonchalance, un homme au verbe scintillant, aux provocations chatoyantes… Précoce en tout, il fut vieux avant l’âge… A bientôt cinquante-cinq ans, il était devenu assurément quelqu’un de respecter. Beaucoup lui vouaient donc une rancune tenace qu’il faisait mine d’ignorer ! En fait, nul ne saura jamais si dans son apparence de décontraction il ne cachait pas un profond mépris pour ses contemporains. Au début il voulait changer la vie, mais, toujours pragmatique, il sut bien vite changer d’avis ! Fils unique de riches propriétaires terriens peu portés sur les sentiments, il avait, très tôt, quitté le carcan familial, au nord de Rennes, pour l’internat d’un lycée citadin tenu par les jésuites où il se prit de passion pour la musique, l’histoire, les mathématiques et les lettres. Il fit donc de brillantes et longues études, enterra bien vite ses vieux parents qu’il ne connaissait guère, obtint sans peine un doctorat remarqué, plaça l’essentiel de son héritage dans l’achat d’un superbe appartement parisien et décida d’entrer dans l’existence, la vraie, la sienne ! Il venait tout juste d’avoir trente ans. Longtemps tenté par l’écriture, amoureux fou des livres et de la musique, il opta finalement pour une orientation qui rendait compatible ces différentes appétences. Profitant de ses relations, il se fit donc très vite un nom en qualité de critique et musicologue, enseignant également, presque à temps perdu, dans le cadre de l’université. Il partageait dès lors ses talents en proportions égales : six heures hebdomadaires pour la Sorbonne quelques mois par an, plusieurs matins chaque semaine pour la presse écrite spécialisée, ses après-midi encore inoccupés pour les émissions de radio et de télévision, certaines soirées et quelques week-ends pour des conférences diverses et la présentation de concerts exceptionnels. Au milieu de tout cela, il trouvait encore le temps de signer périodiquement une biographie. En secret, il écrivait des poèmes. On pouvait dire aujourd’hui, avec le recul, que l’essentiel de sa carrière il l’avait construit sur beaucoup de travail et l’exploitation commerciale des mauvais instincts de ses contemporains, cette attirance absurde de l’occident pour le cynisme et pour le mal. Avec un grand sourire, il concoctait depuis longtemps des articles vachards, presque toujours subtilement perfides, sur les concerts auxquels il assistait, sur les disques que les maisons d’édition ne manquaient pas de lui envoyer régulièrement, sur les nouveaux artistes avides de reconnaissance, ou sur ceux qui, confirmés, attendaient de lui un mot, un signe, capable de prolonger l’état de grâce dans lequel ils se trouvaient. Mais on ne peut pas toujours être odieux avec tout le monde, alors, parfois, il se lâchait d’un compliment, de quelques encouragements bon marché, et pouvait ainsi passer, le temps d’un soupir, pour un simple penseur « mécontemporain », préférant le poids de la légèreté au disque obole ! Musicien droit dans ses notes, il savait pourtant se changer, lorsqu’il en éprouvait l’envie, en un adepte convaincu de la politique du pitre, ne se privant jamais de ce qu’il jugeait être un bon mot. Plus d’un se souviendront longtemps de sa fameuse rubrique, lancée un certain 1er avril et qui ne dura, hélas, qu’un seul jour : « Rances Musiques sur France Musique ». On lui devait également, au hasard de ses émissions ou de ses écrits : « Saint-Saëns unique », « Casals, le vieux de la viole », « Cziffra, champion de Franz », « un quatuor à discordes », « Paganini, qui avait le diable aux cordes ». « Mstislav Rustropovitch », « Marielle l’ablette et Katia la bègue »… Ayant sans doute vécu trop longtemps enfermé, il avait aussi pris le goût des départs, des errances attentives et des histoires volées, de celles que colporte le vent du large et dont une simple bribe suffit à faire gonfler les voiles de l’imaginaire, des fables que les marins s’inventent entre deux escales pour tromper les nuits de quart et les trop longues traversées, des histoires de femmes inaccessibles et de terres inconnues dont la légende n’en finit pas de hanter les quais et les bars du bout du monde, des aventures souvent tragiques d’hommes qui tombent quand le bateau des songes s’enlise dans les sables du quotidien. Grand amateur d’échecs, il raffolait aussi bien des formes parfaites que des coups tordus. Sans doute portait-il, au plus intime de sa mémoire, une blessure secrète qui ne guérissait pas. Mais se remet-on jamais d’une enfance volée et de parents absents… ? Côté patriarche, il jouait son rôle à la perfection. Pourtant, s’il affirmait souvent : « Les théories, il en faut, certes, mais pas trop, car elles sont toujours réductrices par rapport à tout ce qui traverse l’âme humaine », il ne manquait pas de déclarer bien vite : « Mieux vaut être en retard et rater son train que d’arriver en avance et de monter dans un autre… ». Ainsi pensait-il aussi justifier peut-être son conservatisme prudent, excuser sa difficulté à trancher rapidement, à prendre parti sans réfléchir longuement, bien peser le pour et le contre… Il se méfiait de la passion, lui préférant un enthousiasme raisonnable, certes plus ennuyeux mais beaucoup moins risqué. Il avait ironiquement baptisée « Château magot », la grande maison du bord de mer qu’il avait achetée depuis bientôt seize ans, marquant ainsi ce qu’il devait à sa réussite. Souvent en voyage, résidant à Paris par obligation, Michel portait par ailleurs depuis des années, toujours sans doute, « l’Armor dans l’âme ». Sous aucun prétexte, il n’aurait donc manqué de se rendre en Bretagne chaque année, en ces beaux mois d’été, même s’il devait toutefois consentir à s’en éloigner quelques jours afin de couvrir certains de ces nombreux festivals qu’il méprisait au fond de lui, mais qu’il faisait mine d’apprécier tant ils étaient rémunérateurs, donc incontournables ! S’il parlait peu, Claire, son épouse, estimait le connaître assez pour deviner que bien souvent il ne pensait à rien…

« Je sardane, tu séguedilles, il sévillane, nous flamencons, vous bolérez, ils pasodoblent »… de l’incomparable verbe « feria », tiré d’un célèbre opéra cosmique aujourd’hui oublié », chantonnait-elle lorsqu’elle voulait l’agacer… D’elle, il affirmait en retour :

« Claire est comme moi : irritée, irritable, irritante, le caractère mauvais, l’âme fière et le corps solide… Sans doute a-t-elle l’air d’un ange, mais, croyez-moi, ses ailes ont traîné en enfer plus d’une saison ! ». Sans doute avait-il mal jugé la jeune fille, riche et rêveuse, rencontrée par hasard un soir de septembre au Danemark et dont, à la surprise générale, il avait presque aussitôt fait son épouse. Il la pensait douce, naïve et colorée comme ses peintures qu’il venait de découvrir et qui l’avaient ému. Il comprit très vite qu’en vérité, sous ces apparences attendrissantes, la jeune artiste cachait un caractère d’acier, une âme capricieuse et féroce… Curieusement il en était toujours amoureux et souvent, au moment du 20 heures, « leurre des informations » d’après ses dires, après deux ou trois whiskys, il lui murmurait encore avec un sourire : « C’que t’es belle quand j’ai bu ! »… Pourtant, depuis quelques années, les putains le prenaient comme la grippe ! Ainsi, régulièrement, à plusieurs reprises, il disparaissait quelques jours, soi-disant retenu par d’improbables obligations professionnelles qui ne dupaient personne. Prudent, il choisissait toutefois avec soin ses relations d’un soir : une jeune pintade restait pour lui une jolie femme certes, mais qui ne devait rien avoir d’une bécasse ! Et, « black à part », il avait à peu près tout essayé dans son aventureuse et secrète existence, même si, comme à son habitude, il n’en parlait jamais, laissant le doute planer sur ses amours interdites.

La mère n’est pas de celles qui vivent à la maison, enfermées entre quatre murs, avec comme principal souci d’élever des marmots, de préserver jour après jour le bien-être bourgeois d’une petite famille… Non ! Claire est une artiste, dotée de surcroît d’une personnalité bien affirmée. Sans doute est-elle partie depuis le matin pour son atelier où l’attendent quelques toiles qu’elle voudrait avancer. Quand sera-t-elle de retour ? Nul ne peut le prévoir. C’est la peinture qui décidera ! Claire n’en fait pas mystère : elle est indépendante et revendique de le rester ! En outre, elle a choisi depuis longtemps la chair comme tapis de prière. Un peu partout, elle recherche ainsi des baisers, des étreintes qui l’empêchent un temps de penser puis la laissent repartir ensuite, comme à la dérive, innocente et libre… La liberté c’est une sensation qu’elle affectionne ; cela se respire par une ample, fraîche et profonde prise de souffle dont elle ne se lasse pas. Elle n’a que faire des critiques ! Sa conscience est en paix ! Le responsable de sa conduite ? Indubitablement Michel qui, depuis toujours, affirmait qu’elle vivait « couleur cher »… Lorsque elle avait trop bu et que furtivement elle se penchait sur son passé, elle devait pourtant bien admettre qu’il n’avait pas tout à fait tort… Fille unique de riches soyeux lyonnais, elle passa son enfance dans un hôtel particulier, en bordure du Parc de la Tête d’Or. Pourrie, gâtée, par des parents qui l’adoraient et des domestiques aux petits soins, elle n’avait qu’un geste à faire pour, qu’aussitôt, son moindre désir se voit satisfait. Depuis son plus jeune âge, elle demande et elle obtient, remerciant d’un sourire, parfois même d’un baiser, très rarement d’une parole. Dans les cas difficiles, très consciemment, elle se décide à jouer de ses charmes. Comme elle gagne à chaque fois, elle en vient à penser, bien naturellement, qu’elle peut tout en obtenir. Intelligente et rigoureuse, après sept ans privilégiés passés au lycée Edouard Herriot, elle obtint brillamment son bac. Elle n’avait pas encore seize ans mais décida, sans même en parler à ses parents, de « faire les beaux-arts », tant ses aptitudes en matière de dessin comme de peinture semblaient évidentes. Sa mère, curieusement, l’encouragea et elle réussit rapidement à se faire une réputation prometteuse. Très jeune diplômée, grâce aux relations de son père, elle n’eut aucune peine à se faire ouvrir les portes de quelques galeries renommées et, de toiles en toiles, elle affirma bien vite un talent indiscutable, un style assez personnel, un trait d’une grande finesse, une belle richesse de couleurs. Travaillant sans relâche, animée d’une volonté rare et forte de la certitude de sa jeunesse, menant souvent de front plusieurs œuvres à la fois, elle en vint rapidement à ne plus savoir comment remiser ses tableaux qui s’accumulaient dans son atelier, classés souvent par taille, appuyés parfois les uns contre les autres au fil de leur achèvement ou, plus simplement, accrochés à la va-vite sur une portion de mur encore disponible. Elle venait tout juste de fêter ses vingt et un ans lorsque un ami de la famille, pour son anniversaire, lui organisa sa première véritable exposition à Copenhague. C’est à cette occasion qu’elle avait rencontré Michel. Il lui avait fait de jolis compliments et sut si bien lui expliquer sa peinture qu’elle s’en trouva toute étourdie ! Six mois plus tard il l’épousait. Aujourd’hui, parodiant son époux, beaucoup la surnommait « la reine Bacall », sans doute à cause de sa ressemblance avec l’actrice, de sa manière de sourire, de pencher étrangement la tête, de vous regarder toujours comme l’amour...