//img.uscri.be/pth/e03866cfcb8d6f96352b9d31599012d4556944e6
Cette publication ne fait pas partie de la bibliothèque YouScribe
Elle est disponible uniquement à l'achat (la librairie de YouScribe)
Achetez pour : 7,90 € Lire un extrait

Lecture en ligne + Téléchargement

Format(s) : PDF

sans DRM

Gangsta'

De
285 pages
La question des gangs se présente aujourd'hui de façon plus dure, comme si la tendance était de reprendre possession de problèmes essentiels que la rue a confisqués pour les gérer à sa façon. Les autres, leurs victimes croient l'écarter par le silence, l'indifférence, et voilà qu'elle les rattrape aux détours des générations ("Papa, c'est quoi la Marie-Jeanne ?") En temps de crise, aussi : comme aujourd'hui, quand des gamins se font tirer dessus en pleine rue. Il n'y a plus de jeunesse et les parents sont démissionnaires.
Voir plus Voir moins

Vous aimerez aussi

Gangsta'
Carine Chaty
Gangsta'





POLAR











Le Manuscrit
www.manuscrit.com












© Éditions Le Manuscrit, 2004
20, rue des Petits Champs
75002 Paris
Téléphone : 08 90 71 10 18
Télécopie : 01 48 07 50 10
www.manuscrit.com
contact@manuscrit.com

ISBN : 2-7481-4207-1 (fichier numérique)
ISBN : 2-7481-4206-3 (livre imprimé)





A mon fils, Raphaël, que Dieu te garde et que ta vie soit la
meilleure…


CARINE CHATY















PREMIERE PARTIE

LE JOURNAL D'ANGEL



Le mal que font les hommes vit après eux ;
Le bien est souvent enseveli avec leurs cendres.

William Shakespeare

9 GANGSTA’





Juillet 2001


"Aidez-moi. Donnez-moi la force d'aller jusqu'au bout.
Je n'ai jamais douté jusqu'à maintenant de ma haine. Ma
rancœur était ma seule force, le moyen de tenir, d'être
quelqu'un d'autre. Je n'arrive pas à comprendre
comment j'ai pu tout oublier, oublier ce pourquoi je suis
venue.
Il fait partie de moi comme un tatouage sur ma peau.
Dès que je l'ai vu j'ai su qu'il ferait partie de ma vie et
que le point de non-retour serait ce que je ressens pour
lui. J'ai su, quand ses grands yeux marron se sont posés
sur moi, qu'il me tiendrait un jour dans ses bras que sa
bouche bien dessinée m'embrasserait et parcourrait mon
corps avec sensualité, que ses grandes mains se
poseraient sur moi naturellement et m'envelopperaient
de douceur. Je l'ai su.
Maintenant qu'il est loin, ma vie n'a plus de sens et mon
cœur est sec. Car j'avais envie de lui. J'étais réellement
portée par le désir et le besoin de son corps, de ses
baisers. J'avais envie de le sentir près de moi, besoin de
ses doigts dans mes cheveux.
Il faut que je cesse de rêver. Il faut que je fasse ce
pourquoi je suis venue. Et la raison de mon arrivée à
Los Angeles, la cité des Anges, tient en seul mot :

VENGEANCE".
10 CARINE CHATY




LOS ANGELES TIMES

"Un jeune touriste français découvert mort"

Le corps d'un jeune homme, âgé d'une vingtaine
d'années, a été découvert mercredi matin dans une des
poubelles à l'entrée du Hollywood Bowl.

Cet amphithéâtre naturel, datant de 1912, a donc été le
témoin d'un terrible drame.

Des employés de la ville, venus nettoyer le monument
après un concert, ont découvert une veste tâchée de
sang et ont prévenu la police. Ceux-ci ont alors trouvé
le corps du jeune homme dans une poubelle et "dans un
état de décomposition avancée." Le jeune homme, qui
mesurait environ un mètre quatre vingt et vêtu de jeans
n'avait pas été identifié encore à l'arrivée de la presse.

Le lieu du crime, accueille l'été l'orchestre
philharmonique de Los Angeles ainsi que des musiciens
du monde entier et jamais la ville n'avait connu un tel
drame.

La zone autour du lieu de la macabre découverte a été
bouclée dans un périmètre de trois cent mètres et des
équipes de l'institut de recherche et de criminologie se
sont rendu sur place.

11 GANGSTA’
Le substitut du procureur a déclaré à la presse que les
enquêteurs écartaient malheureusement l'hypothèse de
l'accident.
12 CARINE CHATY






CHAPITRE PREMIER


La police m'a appelée vers 21h15. Ou du moins aux
environs de cette heure là. Avec le décalage horaire, je
n'étais que l'ombre de moi-même.
Je m'appelle Michelle Bacus, j'ai vingt huit ans, suis
française et ai toujours eu un faible pour les Etats-Unis.
En venant ici [j'ai rejoint mon frère] j'ai su que le voyage
serait mouvementé. Dans l'avion déjà des petites
turbulences ont secoué la carlingue et ont projeté
certains passagers contre le hublot. L'orage arrivait.
Mais je ne m'attendais pas à ce que j'allais trouver.
Je ne m'attendais pas à ce que la mort rôde autour de
ma famille.
Je ne m'attendais pas à ce quelqu'un tue mon frère.
En passant devant Mc Arthur Park j'eus l'impression de
passer devant la jungle tant la végétation me semblait
exotique. J'avais déjà vu le jardin botanique avec Julien
qui m'y avait emmené l'autre jour et il me semblait que
l'humidité jetait un voile sur le parc, comme une toile
d'araignée.
La police n'avait pas voulu m'en dire plus par téléphone.
Ils ont juste dit qu'ils étaient en possession du téléphone
portable de Julien et que je figurais dessus. Ils ont dit
qu'il était arrivé quelque chose, qu'il fallait venir au
poste de toute urgence.
J'ai donc immédiatement pris un taxi.
13 GANGSTA’
J'ai suivi mon frère il y a deux mois. Je suis arrivée à
New York, suis passée par le Texas, Bâton Rouge et
maintenant Los Angeles. Je l'ai suivi aux Etats Unis car
nos parents ont divorcé il y a maintenant trois ans et ma
mère s'est remariée avec un chiropracteur qui nous
déteste. Ils ont donc tout naturellement jugé bon
d'envoyer Julien à l'étranger pour finir ses études de
journalisme. Son choix s'est porté sur la Californie car il
adore le soleil, la mer et surtout il rêvait de rencontrer la
belle Demi Moore.
Je n'aurais jamais pensé que mon frère puisse se droguer
ou boire jusqu'à plus soif ou bien même faire partie d'un
gang des rues. Les pires suppositions m'envahissaient
l'esprit. Je le voyais à l'hôpital, sous perfusion, un tuyau
dans la gorge, blafard, me suppliant de lui pardonner. Je
lui aurais tout pardonné pourvu qu'il ait été vivant.
J'arrive alors devant le commissariat et sors dans la
chaleur du jour tombant. La ville de béton, écrasée par
la chaleur, même à 21 heures, semble alanguie.
J'entre dans le commissariat et me présente à l'accueil.
Le policier tapote un numéro sur son clavier et
marmonne avec un accent incohérent mon nom, qu'il
écorche bien sûr, à une personne au bout du fil.
Il raccroche et me regarde avec des yeux globuleux.
"Asseyez-vous, s'il vous plaît. Le lieutenant arrive."
J'espère de tout mon cœur que le lieutenant en question
parlera français ou aura de vagues notions et par-dessus
tout que mon frère va bien.
Une porte s'ouvre sur un homme d'âge mûr qui me tend
une main rassurante.
"Je suis le lieutenant Moses"
14 CARINE CHATY

Alléluia ! Il parle un peu français. Mal, mais français.
Cela m'évitera de baragouiner en anglais, même si je me
débrouille.
Je lui rends son salut en lui serrant la main.
"Michelle Bacus"
Après m'avoir fait entrer dans son bureau il me fait
asseoir et referme la porte derrière lui.
Il me tend alors une coupure de presse du matin et
attend, penché vers moi. On y parle d'un corps
découvert près du Hollywood Bowl. Je lui rends son
journal en le fixant.
- Je ne comprends pas. Où est mon frère ?
Le lieutenant tapote la photo du monument avec un air
désespéré.
- Ils ont fait une autopsie. C'était votre frère, Michelle.
Je suis vraiment désolé.
- Julien va très bien. Julien est vivant. Ne me dites pas
qu'il est mort !
- Michelle, s'il vous plaît…
L'incrédulité se lit sur mon visage. Il se lève et fait un
geste de consolation.
- Julien était impliqué dans une sombre affaire de
drogue.
- Quoi ? Ce n'est pas possible…
Le lieutenant me montre l'article à nouveau.
- Il était un de nos indicateurs.
- Je crois que si c'est une plaisanterie, elle est vraiment
de mauvais goût.
- Julien a été arrêté il y a quatre mois en possession d'un
sachet de crack qu'il s'apprêtait à revendre. En échange
de sa liberté il nous donnait des indications sur certaines
personnes de la filière.
15 GANGSTA’
Je le fixe, décidée à me lever et à le gifler. Mais mon
corps refuse de bouger. Je sers mon gilet autour de moi.
La chaleur s'est dissipée d'un coup et j'ai froid.
- C'est…Julien est tout ce qu'il me reste de ma famille.
Je me mets alors à pleurer à chaudes larmes. Mon frère,
mon bébé, mon ami est mort. Moses me frotte le dos
affectueusement tout en murmurant des paroles de
réconfort.
- Comment est-il mort ?
Moses hésite un instant, puis relâche son étreinte.
- La gorge tranchée.
- Mon Dieu…
- Il est mort sur le coup. Je suis sûr qu'il n'a pas souffert.
Je me lève péniblement et chancelle, les larmes
brouillant ma vue.
- Je veux le voir…
Moses ouvre la porte et me fait sortir. Toutes les têtes
se tournent alors vers nous d'un seul mouvement. On
croirait une vague de mouches fondant sur un morceau
de gâteau. Il fait un geste vers les gens qui nous fixent,
comme pour leur demander de respecter ma détresse.
- Venez avec moi…

16 CARINE CHATY






II


J'ai regardé mon frère pendant longtemps avant de
m'écrouler sur une chaise de la morgue. Il a l'air serein.
Je n'arrive pas à croire qu'il ne reviendra pas, qu'il ne
passera pas cette porte en riant et en s'excusant
platement de m'avoir fait une farce. Julien a toujours été
un agitateur né. On ne pouvait pas le tenir quand il était
enfant. Il s'agitait en tout sens, refusait de s'asseoir pour
manger. Julien était un beau gosse de 19 ans, avec des
cheveux blonds foncés, les yeux bruns, très grand. Il
avait la vie devant lui. Le médecin légiste me montre un
tatouage sur la main de Julien que je ne connais pas. Il a
fait faire un ours à la main droite.
Moses me dit alors que c'est l'emblème des Bears, le
fameux gang de rue du quartier mexicain. Celui que
Julien a infiltré. Et moi, pendant tout ce temps, je n'ai
rien vu ni soupçonné. Comment a-t-il pu me faire ça ?
J'ai du parler tout haut car Moses et le médecin me
regardent étrangement.
- Je vais vous ramener à l'hôtel.
Je le suis avec calme alors que mon monde vient de
s'effondrer. Il me fait asseoir dans ma chambre, m'ôte
mon gilet. Quelques minutes plus tard une jeune femme
en uniforme toque à la porte. Elle est petite, brune et
très bavarde. Moses me regarde et hache ses mots
comme si je venais de débarquer sur terre.
17 GANGSTA’
- Ceejee restera avec vous quelques temps…Elle va
s'occuper de tout.
Je lève mon visage vers lui, les larmes aux yeux.
- Je n'irai jamais mieux, vous le savez très bien.
Ils m'observent un long moment, puis Moses s'en va. Il
me jure de me donner des nouvelles. Mais je sais au
fond de moi qu'il me ment pour ne pas me faire de
peine. Il a peur que cela cause une sorte d'incident
diplomatique.
Je passe ma soirée devant la fenêtre à écouter des
conneries à la télé, conneries que je ne comprends pour
la plupart qu'à moitié étant donné que c'est de
l'américain. Ceejee me parle souvent en essayant de me
faire sortir de mon mutisme cérébral. Je me fais l'effet
d'être Rain Man (Dustin Hoffman si vous préférez) et
de secouer la tête pour communiquer. De toute façon,
cette Ceejee a un accent à couper au couteau et je ne
l'écoute que d'une oreille.
De temps à autre je me tourne vers elle et lui lance des
œillades à décourager le plus valeureux des guerriers. Je
passe ainsi près de trois jours à végéter. Moses appelle
mes parents à ma place étant donné que je ne réagis
plus et ma mère fond en larmes. Mon beau-père est
comme à son habitude : froid comme un iceberg.
Mes parents ont décidé d'enterrer Julien à côté de la
maison de campagne de mon beau-père et grâce à son
argent plus que persuasif. Bien sûr, ils repartent lundi
soir par avion et ne sont restés qu'une semaine. Ma
mère m'a supplié pendant des heures de rentrer avec
eux à Paris.
J'ai refusé, je ne pouvais pas partir comme ça. Pas
maintenant. Pas encore. Je n'en avais vraiment pas la
force. Je voulais rester avec l'essence de mon frère qui
18 CARINE CHATY

rôdait autour de moi, encore et encore. Je pouvais la
sentir tous les jours.
Mon beau-père prétexte une réunion hyper importante
pour prendre le premier avion vers la France et ils me
laissent là, sans autre égard. De toute façon, je m'en
fiche.
Le lendemain de l'enterrement Moses vient me chercher
pour m'interroger.
Je me souviens encore de la salle, de ses odeurs, de la
couleur des murs, de leur façon à tous de me regarder,
comme si j'étais E.T. en personne. J'ai l'impression
d'être la coupable, que c'est moi qui ai fait le coup et
que l'injection fatale m'attend à bras ouverts.
Moses s'est installé en face de moi et me propose un
café que je refuse.
- Je fumerais bien une cigarette, par contre ; lui dis-je.
Il m'en tend une de son propre paquet et l'allume avec
son briquet.
- Depuis quand n'avez-vous pas vu Julien ?
- Il y a une semaine. Il m'a dit qu'il partait voir des amis
étudiants à Santa Monica.
- Vous n'avez jamais constaté quelque chose d'anormal
? Il ne vous a pas parlé de son groupe ? De leurs
activités ?
- Comme quoi ?
Je soupire. L'odeur de sueur me donne la nausée.
- Je savais que Julien fumait de la marijuana de temps en
temps. Mais c'est tout. Je pensais que cela s'arrêtait à un
joint.
- Il ne vous a jamais rien dit sur ses activités avec les
Bears ?
- Je ne savais même pas qu'ils existaient. Julien est très
discret, secret. Pas moyen de lui tirer les vers du nez.
19 GANGSTA’
Je n'ai pas fumé depuis des mois. Et la fumée
m'enveloppe comme une cape. Je veux juste dormir.
Rentrer à l'hôtel et dormir. Moses semble irrité, il bouge
en tout sens.
- Nous pensons que quelqu'un a découvert qu'il
travaillait en sous-marin et ce quelqu'un l'a balancé à
Lamar qui l'aurait tué. Ou fait tuer.
- Un sous-marin ? C'est ça votre définition de la perte
de mon frère ?
Moses sursaute car mon ton l'a surpris.
- Je ne cherche pas d'excuse, croyez-moi !
Une jeune femme entre sans frapper et lui tend un
dossier. Elle se retire sans un regard pour moi.
Moses ouvre le dossier et en retire une photo.
- Il s'agit de Lamar. Son vrai nom est Malcolm Jenkins.
Il me tend le cliché que je prends lentement. Sur celui-
ci, il y a un homme de couleur noir, d'environ trente
ans, avec un regard dur. Il n'est pas particulièrement
beau mais son visage dégage un certain charisme. Il
semble bien habillé et bien rasé.
- Lamar est soupçonné de vol, trafic de stupéfiants,
coups et blessures, proxénétisme hôtelier, j'en passe et
des meilleures…
- Beau palmarès.
Je fixe le portrait.
- Pourquoi me montrez-vous cette photo ?
Il tousse, boit une gorgée de café.
- Je ne connais pas cet homme ; Je ne l'ai jamais vu, si
c'est ce que vous voulez savoir.
- Lamar est soupçonné d'avoir tué Julien. D'après les
rumeurs il chapeaute le gang des Bears et a la main mise
sur le quartier mexicain. Il serait le grand manitou…
20 CARINE CHATY

Mes mains se mettent à trembler. Je ne veux pas oublier
ce visage insolent, cette petite moustache fine sur ces
lèvres outrageusement ourlées.
Aussitôt, je me mets à le haïr. A détester sa famille
entière et ses amis.
Moses doit comprendre ce qui se passe, il doit savoir
que mon cerveau enregistre les détails de ce visage, tel
un ordinateur, car il me retire la photo et la range.
- Nous le suivons. Un de nos agents a infiltré son
business.
- Quel business ?
- Il tient une boîte de nuit très cotée : le Manhattan.
- Qu'attendez-vous pour l'arrêter ? Un autre meurtre ?
Avec un peu de chance, la prochaine fois ce sera peut-
être un petit américain…
- Cela ne se fait pas comme ça. Il faut des preuves pour
inculper quelqu'un.
- Mon frère est une preuve. Lui et ce foutu tatouage.
Cela vous a bien permis de remonter jusqu'à Lamar,
non ?
- Michelle…
- Combien de morts vous faut-il ?
Je me lève, excédée. Mon frère est mort, enterré, et son
meurtrier présumé se balade en ville, le sourire aux
lèvres.
- Je ne peux pas rester ici à ne rien faire, à le regarder se
moquer de ma famille !
Moses se lève à son tour.
- Qu'est ce que vous voulez dire ?
- Si vous ne faites pas votre boulot, je le ferai à votre
place ! Je le trouverai moi-même et je lui ferai payer.
- Ne faites pas ça.
Il me saisit le bras.
21 GANGSTA’
- Michelle, laissez-nous faire. Nous allons le coincer.
- Quand ? Dans un mois ? Un an ? C'est trop long. Il
faut qu'il paie tout de suite !
- Calmez-vous. Si vous y allez, il ne fera qu'une bouchée
de vous. Ce n'est pas un enfant de cœur.
J'ouvris la porte à toute volée.
- Vous ne pouvez pas savoir ce que je ressens,
Lieutenant Moses. Si je peux trouver un moyen de lui
faire payer, je n'hésiterai pas. Et épargnez-moi votre
couplet sur la morale…
Je crie littéralement. Les gens autour de moi me
regardent avec étonnement et stupeur.
- En France aussi on a des héros !
Je quitte le commissariat et marche pendant des heures
et des heures. J'atteins alors le site de "La Brea Tar Pits",
ce lac en plein cœur de la ville qui possède des fissures
qui libèrent des bulles de méthane et de l'asphalte. Ce
gisement naturel de goudron libère régulièrement de
nombreux fossiles d'animaux qui furent jadis pris au
piège. On m'a dit un jour que ce réservoir a servi de
décor au film "Volcano" avec le fameux Tommy Lee
Jones. Ils y ont même retrouvé les restes d'un squelette
d'indienne datant d'environ 9000 ans.
Je pense, la rage au ventre, au laxisme de la police. Dans
ma tête je les traite de froussard pour me défouler. Cela
me fait du bien.
La colère passée, je me mets à échafauder un plan. Ma
vie sera menacée si je ne fais pas attention mais je veux
retrouver ce fameux Lamar. Coûte que coûte.
Il ne peut pas rester impuni. Pas avec ma famille qui
souffre, pas avec les pleurs de ma mère. Je me dois bien
ça. Je dois ça surtout à Julien.
22 CARINE CHATY

Bien sûr, j'ai pensé qu'en tant que femme je n'ai aucune
chance de le faire tomber sous les coups. Mais
l'intelligence va se surpasser, j'ai un plan qui va le
détruire de toutes les manières. Et une fois qu'il sera à
terre, je l'achèverai. Quitte à sacrifier ma propre vie.

23 GANGSTA’
24 CARINE CHATY






III


Durant quelques jours j'apprends à dormir le jour et à
suivre, la nuit, les faits et gestes des gens entrant dans le
club de Lamar. Je repère ainsi les habitués et les
employés.
Un soir, je me suis retrouvée devant le Mann's Chinese
Theater, là où ont lieu la plupart des grandes premières
de films. Pendant quelques jours, j'ai vagabondé dans la
ville pour m'imprégner des odeurs, de l'ambiance et des
couleurs. Je repense alors à la chanson des Doors, "LA
woman". Quelques vers me reviennent en mémoire et je
les fredonne toute seule en regardant les empreintes des
personnalités du cinéma.
"Well, I just got into town, see which way the wind
blows
Where the little girls in their Hollywood bungalows
Let's change the mood from glad to sadness…"
C'est drôle de vouloir chanter alors que mon frère est
mort. Mais je suis sûre au fond qu'il aurait fait la même
chose.
C'est justement la chanson et la musique qui m'ont mis
la puce à l'oreille.
Lamar tient un club à Los Angeles et je prends mon
temps pour me renseigner sur tout ce qui s'y passe.
Pour le rencontrer, il faut que j'entre dans ce fameux
club et pour approcher Lamar, il va falloir être très
25 GANGSTA’
maligne. Il doit à un moment ou un autre avoir
confiance en moi. Il faut que je devienne proche de lui.
J'ai dans l'idée de me faire engager comme serveuse
dans son club. Avant de venir aux Etats Unis, je dansais
parfois dans une discothèque pour arrondir mes fins de
mois. Je me disais alors que cela me servirait sûrement
un jour. C'est le bon moment, justement. Je pense que
j'ai bien fait et que toute expérience a ses avantages.
Mais les critères ici ne doivent sûrement pas être les
mêmes qu'à Paris. Je dois être la plus sexy, ce soir. Je
vais donc chez le coiffeur et l'esthéticienne, je vais
m'acheter des habits plus branchés que ces sempiternels
tailleurs. Il faut être allumeuse sans avoir l'air d'une
traînée.
Deux jours plus tard je me présente au Manhattan. Je
n'ai aucun mal à entrer, habillée comme je le suis. J'ai
revêtu une robe moulante en lamé argenté avec un
décolleté vertigineux. Tout ça, sur des hauts talons de la
même couleur. Lorsque la porte se referme derrière
moi, j'ai l'impression de tomber dans un piège, dans la
fosse aux lions. Je ne me reconnais plus et mon cœur
s'affole.
Sous la lumière des spots je repense à Julien et à l'hôtel
où nous étions. Je pense aussi que je suis perdue sans
mon petit frère. Perdue et seule. Qu'il n'est pas là pour
me remonter le moral.
Que faire sans lui ? Il me manque beaucoup trop.
Quand je ferme les yeux je revois l'endroit où nous nous
sommes vus pour la dernière fois. Là où il m'a dit au
revoir. Les questions affluent dans ma tête, tout comme
la musique.
Qu'a donc fait Julien pour mériter la mort ? De quoi
l'a-t-on puni ?
26 CARINE CHATY

Je tourne la tête en tout sens cherchant des yeux Lamar.
Nulle trace. Je ne le reconnais dans aucun des visages
présents. Il ne doit pas être là ce soir.
En fouillant la foule j'aperçois une jeune femme noire
qui danse au milieu de la piste sur un podium. L'espace
d'un instant je comprends pourquoi elle se débat et
semble en colère : une meute de mâles en chaleur s'est
attroupé autour d'elle et elle ne parvient pas à se
détacher d'eux. Son regard croise le mien. Je ne sais pas
si c'est une bonne idée mais je dois tenter le coup.
En quelques secondes, je suis au centre, à côté d'elle.
D'abord surprise, elle me fixe puis, comme soulagée de
ne plus être comprimée, elle se retire en me faisant un
signe de tête. Je la vois aller au bar.
Je me mets à danser en pensant à Julien, en pensant à
ma mère en larmes, à ce que serait ma vie s'il entrait là, à
cet instant, dans cette salle, avec le sourire aux lèvres.
Des frissons me parcourent, bercée par le rythme
techno de la musique. Puis, je vois derrière moi deux
videurs qui me font signe de les suivre. J'ai juste eu un
petit peu de temps pour en mettre plein la vue au
patron. Mais il me semble que c'est mal parti. Je vois
qu'une fraction de seconde, ils se détournent de moi. Je
me rue vers la sortie en courant. Je ne veux pas me
dévoiler ce soir. Pas encore. Il faut que je réussisse à les
séduire.
Il est trop tôt pour se lier, pour faire connaissance. Et
puis, si cela se trouve, elle va peut-être me reprocher de
lui avoir volé la vedette.

27 GANGSTA’
28