H.L.M. Blue

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Dimitri N’Go aurait pu être champion de boxe : au lieu de ça, il enchaîne les petits boulots dans la banlieue parisienne.

Le Grand, Nize, Craquette et la Frise ne valent guère mieux : quelques combines, un peu de racket, tout juste de quoi payer l’alcool et les spaghettis en rêvant d’une vie meilleure...

L’arrivée de Dimitri va tout changer. Ras-le-bol de la misère des cités ! C’est décidé, il faut voir plus grand. Plus gros.

Et plus risqué. Évidemment.


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Date de parution 27 janvier 2014
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EAN13 9791025100400
Licence : Tous droits réservés
Langue Français

Informations légales : prix de location à la page 0,0037 €. Cette information est donnée uniquement à titre indicatif conformément à la législation en vigueur.

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couverture
JEAN MAZARIN
H.L.M. BLUE
 
 
French Pulp Éditions

 

Policier

Pourquoi ?

1

DIMI

Putain de misère, sainte Thérèse, on va tous y rester, sûr qu’on va tous y rester. Maintenant que la Frise a tiré sur celui qui nous baratinait pour qu’on se rende, ils feront plus de quartier… Je me demande même s’ils vont pas venir nous chercher avant la nuit… Qu’est-ce que je vais faire s’ils viennent ? Maintenant que le temps a passé, je pourrais plus leur tirer dessus.

 

Les renforts venaient d’arriver, des gendarmes mobiles en tenue de combat verdâtre, avec des armes automatiques et des fusils lance-grenades. Certains avaient des engins surmontés de grosses lunettes et tous portaient des casques bleu foncé avec des visières de plastique encore relevées.

Celui qui les commandait avait cinq galons cousus sur une petite bande de tissu passée dans l’échancrure de sa parka.

Un colonel !

 

NIZE

Non, mais c’est pas vrai, c’est le débarquement… Ces fumiers vont certainement nous canarder sans préavis et je reste là comme une conne ! Quand je pense que j’ai voulu me jouer mon petit Bonny and Clyde version française ! Vrai aussi que je suis pas la nana vernie pour me trimbaler avec des branques pareils. Et Dimitri ! Non, mais regardez-le, il est aussi con qu’il est noir. D’abord, pour être africain et s’appeler Dimitri, faut déjà pas être tout à fait net au départ…

 

Le colonel n’était pas homme à se laisser impressionner. En mai 1968, il avait dégagé cinq fois la rue Gay-Lussac et, depuis, il était toujours resté sur la brèche, véritable bouclier vivant des institutions républicaines. L’été dernier, il traquait encore l’écologiste dans les gorges de l’Ardèche. Tout ça, c’était pédés, drogués, cocos et compagnie. Alors lui, Jean-Maxime Dugoin-Trouay, il allait empêcher ces petits salopards de continuer à terroriser la région en les mettant hors d’état de nuire d’une manière définitive. Certes, il y aurait des articles et sa photo avec une sale légende dans les hebdomadaires pensant à gauche, mais il n’en avait rien à foutre. Il était ici pour faire respecter la loi et la loi, il allait la faire respecter.

Le colonel découvrit les policiers en civil, des inspecteurs venus sans doute de Meaux, transis de froid dans leurs petits impers à la con et leurs mocassins à semelles fines maintenant que le soleil était bas sur l’horizon et que l’humidité de la rivière commençait à s’étendre sur les rives pour se transformer en brouillard.

Les antigangs de Paris n’étaient pas encore là. Sans doute n’avaient-ils pas pris au sérieux l’équipée minable de ces petits fumiers. Pourtant, en quelques heures, ils avaient fait pas mal de dégâts, surtout dans les rangs de la maréchaussée.

Le colonel s’avança vers les gendarmes locaux qui étaient embusqués derrière leurs véhicules. Ceux-ci claquèrent des talons, visiblement impressionnés par la présence physique d’un colonel de la « mobile », ce genre de gradé étant généralement très difficile à fréquenter pour l’homme du rang.

— Sont combien là-dedans ? demanda le colonel à celui qui commandait les « locaux ».

— Sûrement trois, peut-être quatre.

— On est pas encore certain que le propriétaire de ce fondouk est avec eux, ajouta un inspecteur en civil.

— On va attendre un peu et tâcher de savoir si ces petits salopards l’auraient pas pris comme otage. Ce serait bien dans leur style, ajouta un deuxième inspecteur.

Le colonel regarda la bâtisse d’un air absent.

— Y aurait donc un otage là-dedans ?

— Sans doute, seulement…

— Seulement quoi ?

— On peut pas savoir, mon colonel. Vous comprenez, le proprio, c’est un bougnoule. Avec eux…

— T’as déjà vu quelqu’un prendre un bougnoule en otage ? demanda un troisième inspecteur en ricanant. L’otage, faut qu’il ait une valeur marchande, sinon…

Le colonel fit la grimace. Il n’appréciait pas l’humour très spécial du policier.

— On peut donc attaquer quand on veut, conclut-il.

Il se tourna vers son état-major, trois jeunes officiers en stage et un adjudant-chef qui commandait en fait la compagnie.

 

LA FRISE

Ah ! les vaches, z’ont pas mis longtemps à réagir… On aurait dû faire comme je disais, foncer en ouvrant le feu. Les gendarmes auraient pas tenu le choc et maintenant, on serait peinards, à cinq cents bornes d’ici, en train de se faire tailler des pipes… Putain, c’est ma faute, me laisser embarquer dans une vacherie pareille avec une nana hystérique et un négro ! Ça, j’aurais dû savoir. Dès que le négro s’est pointé, Nize est devenue comme dingue et tout a commencé à tourner dans le mauvais sens… J’aurais dû insister auprès du Grand pour qu’on le vire. Maintenant, bien sûr, c’est un peu tard… Mais qu’est-ce qu’y font, ces fumiers de flics ? Ils nous encerclent, les vaches !

 

L’adjudant-chef revint vers l’état-major. Il méprisa ouvertement les jeunes officiers, releva le menton d’un mouvement sec, très viril, respectueux sans être servile, et annonça d’une voix habituée au commandement :

— Les hommes sont à leurs postes.

— L’objectif est bouclé ?

— Affirmatif, mon colonel.

— La consigne ?

— Passée, mon colonel.

La consigne était simple, brève, efficace, orale : « Prenez pas de risques avec ces petits salopards. Si vous pouvez les prendre vivants, tant mieux. » Sous-entendu : « si vous pouvez pas… »

L’officier supérieur se tourna vers les inspecteurs en civil et les gendarmes locaux qui suivaient la scène, les premiers avec un peu d’ironie devant le déploiement guerrier, les seconds avec l’admiration de l’amateur pour le professionnel. C’était quand même autre chose que les barrages routiers qu’ils dressaient parfois sur les départementales pour piéger le nomade.

— Nous attaquerons cette casbah dès que le soleil disparaîtra, c’est-à-dire à 18 h 42.

Le colonel était très fier de connaître par cœur les heures de lever et de coucher de soleil pour la semaine en cours. C’était le fruit d’un exercice de gymnastique mentale auquel il s’astreignait tous les dimanches soirs avant de se coucher, exercice qu’il imposait d’ailleurs à toute sa famille avec plus ou moins de succès, surtout auprès de ses deux aînées qui venaient de passer leur licence en philosophie.

Le commissaire, chef des policiers en civil, un homme d’une soixantaine d’années, près de la retraite, bon père de famille, abonné à l’Express et ayant été presque résistant, décida qu’il était temps d’intervenir.

— Ici, c’est moi le responsable et c’est donc moi qui commande. Je vous interdis de lancer vos hommes à l’assaut avant d’avoir épuisé toutes les possibilités de conciliation.

Le colonel blêmit. Sa pomme d’Adam remonta deux ou trois fois le long de son cou maigre. Il parvint à se dominer, ne faisant que des réflexions de principe.

— Vous êtes comme le patronat en face des syndicats, prêt à baisser la culotte, à discuter avec ces petits salopards. Je crois que c’est pourtant simple. Il n’y a pas trois solutions, mais seulement deux : ils se rendent ou ils ne se rendent pas.

— C’est l’honneur de notre profession qui veut qu’on négocie pour sauver l’otage et capturer vivants les malfaiteurs.

— Alors, on ne doit pas faire le même métier, dit le colonel de la « mobile ». Moi, je suis un soldat et mon idéal est le maintien de l’ordre, même si je dois tirer sur d’autres Français, des manifestants par exemple. D’ailleurs, je l’ai déjà fait il y a quinze ans en Algérie. Alors, vous pensez bien que ces petits salopards !

Les autres ne répondirent pas, subjugués sans vouloir se l’avouer par une aussi mâle détermination.

— Seul compte l’ordre républicain, conclut le colonel.

Le commissaire se sentit isolé, lâché moralement par ses propres hommes. Il prit sur lui, lâcha d’une voix sourde :

— Eh bien, moi, je vais quand même aller parlementer avec ces petits salopards comme vous dites.

Le colonel ne répondit même pas. Il s’approcha de l’un des gendarmes de la brigade locale, le toisa, vérifia du bout des doigts la solidité de l’un des boutons de sa vareuse. Le bouton lui resta dans la main. Le colonel le considéra avec dégoût, le rendit au gendarme en lui demandant :

— Marié ?

— Affirmatif, mon colonel.

C’était donc pire. Le regard que lui adressa l’officier supérieur équivalait à une mutation pour une garnison d’outre-mer sans solde majorée.

— Qu’est-ce que c’est que ce clapier ? demanda le colonel.

— Une ancienne guinguette, mon colonel, un guinche, quoi, mais comme ça marchait plus très fort, quand le proprio est mort, les enfants ont vendu…

— À qui ?

— À Abdelkader… De notre temps, ça se fait beaucoup par ici de revendre les commerces en faillite aux bougnoules.

— Et lui, qu’est-ce qu’il en a fait de ce guinche ?

— Un bistrot à bougnoules bien entendu, mon colonel. Les ouvriers de l’usine à ciments, c’est presque tous des bougnoules et ils viennent ici écouter leur musique à la con en s’enfilant du rosé qu’ils appellent du thé, rapport à leur religion.

— Je vois…

Assez fier de lui, le gendarme osa avoir une moue complice. Le colonel lui demanda :

— Ça s’appelle comment, cette gargote ?

— La Smala, mon colonel… C’est Abdelkader qui a rebaptisé comme ça son bistrot.

L’officier supérieur fit la lippe, pensif, retrouvant dans sa mémoire le chapitre admirable du « Malet et Isaac » consacré à la conquête de l’Algérie puis, avec le sens de l’humour qui caractérise sa profession, il annonça d’une voix claire :

— Eh bien, nom de Dieu, on va la prendre, cette smala d’Abdelkader !

2

Dimitri Spoutnik N’Gmo relut encore une fois la lettre à en-tête imprimé qu’il venait de recevoir. Depuis qu’il résidait en banlieue parisienne, c’était la seconde fois qu’il était destinataire d’un document émanant d’un organisme aussi officiel que le service de voirie d’une mairie de la république française, la première lui ayant été adressée par le ministère du Travail lorsqu’il était devenu, six mois plus tôt, un travailleur privé d’emploi.

Il replia la lettre, la remit dans son enveloppe, mit l’enveloppe dans la poche intérieure de son blouson, eut un regard de chien battu en direction de M’ame Bouboule, la gérante du « relais fleuri des travailleurs » et, devant son visage fermé, il se tourna vers Mamadou Ojenka qui était à la fois l’homme à tout faire, l’amant officiel de M’ame Bouboule et le public-relation du foyer.

Mamadou Ojenka haussa les épaules, ce qui était généralement mauvais signe.

— Je t’avais dit, Dimi, je t’avais dit.

Il aimait bien répéter deux fois les mêmes mots car il pensait que ça donnait du poids à son discours.

Il faut toujours passer par Monsieur pour faire une demande d’emploi à la mairie.

— Monsieur est un escroc, un malfaisant, répliqua Dimitri. On doit pas proposer du travail aux immigrés contre dix pour cent de leurs futures payes.

— Tu es injuste, Dimi, injuste envers Monsieur qui a des frais énormes. Tu sais, il doit en arroser, du monde, des fonctionnaires, des flics, des syndicalistes et même parfois allonger le bakchich aux anciens camarades de celui qui a laissé une place vacante en repartant au pays…

Mamadou Ojenka eut un hochement de tête sentencieux.

— Tu peux pas savoir ce que les Africains deviennent eux aussi racistes dès qu’ils ont travaillé dans un service administratif.

— Je sais, mais ça empêche pas que Monsieur est un escroc, un suceur du sang des travailleurs, aussi nuisible que les grands monopoles.

Dimitri avait embrayé sur un couplet syndical, ayant subi chez lui certaines variations linguistiques dues à sa passion pour les films d’horreur.

M’ame Bouboule s’approcha, souriant de toutes ses dents aurifiées, maternelle parce qu’elle adorait chouchouter Dimitri, complice parce qu’il acceptait de coucher avec elle quand elle avait du vague à l’âme et que Mamadou Ojenka avait trop bu, anxieuse parce qu’elle ne savait pas comment il allait lui payer son prochain terme.

— Qu’est-ce que tu vas faire maintenant ? lui demanda-t-elle.

— Je vais trouver une combine.

— Les combines, dit Mamadou Ojenka, les combines, c’est pas pour les Africains. Elles sont toujours réservées aux indigènes.

— Je vais quand même essayer, mon frère.

Dimitri Spoutnik N’Gomo eut un mouvement d’épaules puis il s’éloigna, les mains dans les poches, les doigts serrés sur son dernier billet de cinquante francs, résidu de son allocation chômage, uniquement l’aide publique car il ne touchait pas les A.S.S.E.D.I.C., n’ayant travaillé récemment que deux mois comme balayeur échelon 4 aux « Ateliers Européens de Construction Métallique », une entreprise de chaudronnerie industrielle qui réduisait hebdomadairement ses effectifs, en commençant bien entendu par les derniers arrivés, les jeunes et les immigrés.

Le « relais fleuri des travailleurs » était installé dans une auberge spécialisée avant-guerre dans le rendez-vous galant. À l’époque, l’établissement était bien situé, à la corne d’un petit bois, pas très loin de la rivière, à cinq minutes seulement de la station du H.L.M.

La voie ferrée était toujours là, mais nationalisée et souterraine, comme la rivière qu’on avait aussi recouverte après l’avoir transformée en grand collecteur, ce qui donnait à la résurgence de ses eaux un aspect pas tellement écologique. Le foyer de travailleurs était maintenant perdu à la périphérie d’une ZUP de cinq mille logements. Il faisait partie d’un minuscule îlot curieusement épargné car, au temps où Malraux commandait la culture, on avait pensé le classer monument historique. L’auberge avait été en effet fréquentée par des peintres devenus célèbres, quelque chose comme une école de Barbizon-bis. On avait alors constitué un gros dossier et le temps passa, épargnant l’auberge, les quelques jardins potagers et rabanes de bois de l’îlot.

Son propriétaire actuel, un certain Maurice Zerbayan, antiraciste convaincu, voulut réserver l’ancien « relais fleuri des voyageurs » aux travailleurs africains, ce qui lui permit de ne changer que le dernier mot de l’enseigne. Une centaine d’immigrés vivaient donc maintenant dans les quinze anciennes chambres spécialement réaménagées, sous le contrôle de M’ame Bouboule, une quadragénaire sénégalaise qui savait se faire respecter.

En traînant les pieds, Dimitri Spoutnik N’Gmo arriva sur l’ancienne place du marché de la cité H.L.M., rebaptisée Agora depuis l’arrivée au pouvoir de la nouvelle municipalité. Les forains étaient en train d’y monter leurs installations, transformant ainsi pour une semaine la place en village merveilleux, un petit morceau de rêve enfantin déposé au pied des blocs de béton.

 

— Ça te convient ?

L’Africain regarda le propriétaire du train-fantôme, un homme d’une cinquantaine d’années, au teint rougeâtre, vêtu d’un bleu de mécano passé sur une chemise à larges carreaux jaunes et verts. Il portait une casquette à l’ancienne mode, penchée sur le front, en biais, comme le Gabin d’avant-guerre, avait le clope au coin des lèvres, les pouces dans les bretelles, la bedaine en avant, l’air satisfait, content de lui, heureux.

Il avait monté tout seul, comme un grand, la vaste tente dans laquelle circuleraient les wagonnets empruntant le parcours de la peur. Tout à l’heure, après le casse-croûte de midi, il installerait les toiles d’araignée en caoutchouc collant les squelettes de plastique, les chauves-souris, les haut-parleurs et les crânes qui serviraient de bornes décamétriques à la promenade de l’effroi.

TI ne lui manquait qu’un aide, toujours embauché sur place pour la durée de son séjour dans la commune, ce qui évitait les complication administratives et sociales. Quand, après avoir lu la petite affiche punaisée sur la caisse, Dimitri s’était présenté, il lui avait simplement demandé :

— Tu connais le boulot ?

— Non, m’sieur.

— Tu fais le fantôme. C’est comme qui dirait que tu es chargé de foutre les foies aux clients quand les wagons passent à côté de toi, un peu avant la sortie.

— Ah…

— Bien sûr, tu seras dans le noir. Rires gras.

— D’habitude, les aides sont obligés d’enfiler un maillot et ils se passent la figure et les mains au bouchon brûlé. Toi, au moins, tu pourras travailler en slibard de bain, un avantage, car s’il y a du soleil, fait drôlement chaud sous cette putain de toile, pire qu’en A.O.F. !

L’Africain éclata de rire, spontanément, sans se forcer, conquis par l’humour direct du rougeaud qui ajouta :

— Ça te fera vingt francs nets par soirée, plus un casse-dalle à midi.

Il cligna de l’œil.

— Pas déclarés bien entendu. Comme ça, tu pourras garder ton chômage, Ça te convient ?

— Oui, m’sieur, merci, m’sieur.

— Appelle-moi patron.

— Merci, patron.

Le rougeaud offrit la cigarette, le feu, puis il considéra avec attention la grande carcasse de l’Africain.

— T’en es pas, au moins ? lui demanda-t-il.

— Être quoi, patron ?

— Moi, pédé, patron !

Dimitri trouva la plaisanterie d’un niveau déjà moins bon. Il éclata quand même de rire, mais en se forçant, ce qui sonna faux. Le rougeaud eut un geste désabusé.

— Je te demandais ça rapport qu’une fois, à Vitry, j’ai eu un fantôme pédé qui profitait de l’obscurité pour tripoter l’entrejambe des clients. Tu comprends que ça la fout mal ! Que tu tâtes aux miches des nanas esseulées, ça porte pas à conséquence et ça ne peut donner que bonne réputation, mais aller provoquer leurs jules, c’est un truc à couler une maison sérieuse, en plus de la dérouillée…

L’Africain regardait le rougeaud avec de grands yeux étonnés. Il eut un large sourire et affirma :

— Question du zizigue, patron, pas de crainte avec moi.

— Alors, c’est tout bon… Tu commences tout de suite, pour la semaine si ça marche.

 

C’est le dernier soir de la fête que tout commença. Depuis son embauche, Dimitri avait travaillé dur, ayant assuré pas loin d’un millier d’interventions dans les ténèbres. Il n’avait rien vu, mais il avait entendu des cris d’effroi, des soupirs, des rots, des jurons, des rires plus ou moins gras selon qu’ils étaient émis par le mec qui chatouillait ou la nana qui était chatouillée… Ses propres mains avaient erré sur des épaules, des nuques, déclenchant la peur. Elles s’étaient aussi promenées sur des poitrines féminines aux pointes érigées, attendant l’outrage, certaines d’ailleurs depuis longtemps. Tout compte fait, il avait passé une bonne semaine, pouvant coincer jusqu’au repas en compagnie de ceux de l’équipe de nuit qui dormaient le matin, glandant ensuite tout l’après-midi, car, sauf le week-end, la fête n’ouvrait qu’à 18 heures.

L’Africain jeta un coup d’œil vers sa montre à chiffres lumineux. Encore un quart d’heure, le dernier, et les lampions de la fête s’éteindraient jusqu’à l’an prochain. C’était dimanche. Il y avait eu aujourd’hui moins de clients qu’en début de week-end (on se lasse et on travaille le lundi). Demain matin, le rougeaud démonterait sa tente pour aller l’installer dans une autre commune. Il n’avait pas proposé à Dimitri de le suivre. L’Africain n’aurait d’ailleurs pas accepté car il ne voulait pas risquer de perdre son chômage, quelque chose d’administratif et de sérieux, pour une profession aussi aléatoire que fantôme de fête foraine.

Le wagonnet pénétra dans les ténèbres avec un bruit infernal. Au fur et à mesure qu’il avançait dans l’empire de la peur, ses contacteurs électriques déclenchaient les visions d’horreur et les stupres résultant des grandes peurs ancestrales, celles qui viennent du fond des âges et vous prennent toujours au bide, comme une choucroute mal digérée.

Aux rires, Dimitri devina que le wagonnet était occupé par deux femmes, peut-être des récidivistes. C’était bientôt l’heure de la fermeture et il décida de leur en donner pour leur fric en les surprenant bien avant le point prévu pour son intervention.

Après avoir traversé les toiles d’araignées géantes, le wagonnet ralentit car la voie tournait presque à angle droit. Dimitri en profita pour grimper derrière la banquette des passagers. Il se rétablit souplement et avança une main. Il effleura une épaule, déclenchant instantanément un cri aigu qui aurait été à sa place dans l’œuvre de Terence Fischer. Pris de panique, l’Africain faillit lâcher la barre d’appui et tomber sur la voie, au milieu des ossements en plastique. Il attendit que son pouls redevienne normal et ses jambes plus sûres, puis il se pencha et avança une main, découvrit la consistance soyeuse d’un tee-shirt en acrylique, puis la douceur élastique d’un sein qu’il effleura cette fois sans déclencher de hurlement hystérique. Bon enfant, il se pencha un peu plus pour que la seconde passagère ne soit pas lésée.

 

DIMI

Mais cette salope a enlevé son pull ! Sainte Thérèse, elle a les nichons à l’air ! O, putain de misère, elle me laisse les caresser comme je veux… Mais, qu’est-ce qu’elle fait ? Elle se retourne… Et moi qui porte juste ce slip de bain… Mais c’est sa main qui me chatouille le serpent ! O sainte Thérèse, il faut que je descende de ce wagonnet… Mais, c’est plus possible… Oh, là là !… Oh, là là !

 

L’Africain sauta en voltige, à la dernière limite de la résistance humaine, juste avant que le wagonnet ne s’engage à toute allure dans l’enfilade de portes battantes qui s’ouvraient sur l’extérieur. Haletant, il resta appuyé quelques instants au squelette qui disait « au revoir » aux clients. Il parvint non sans mal à reprendre son souffle et il se traîna jusqu’à la cloison de toile. Près de la sortie, il y avait un trou fait au couteau qui permettait de voir à l’extérieur. Il y colla son œil, repéra immédiatement les deux filles qui s’éloignaient. La blonde tirait son tee-shirt sur ses hanches comme si elle venait de le passer. Elle s’arrêta, se retourna pour contempler quelques secondes la façade du train-fantôme, puis elle se pencha vers son amie et lui murmura quelque chose à l’oreille. Elles pouffèrent.

 

Le patron lui remit sa semaine à laquelle il ajouta généreusement une petite rallonge pour arriver à cent cinquante francs. Il lui offrit aussi son paquet de Gauloises (il restait quand même cinq cigarettes) et un coup de rouge, ce que l’Africain refusa, non qu’il n’aimât pas le rouge, mais parce qu’il se souvenait encore de la première leçon donnée par le délégué syndical, quand il travaillait comme plongeur à la cantine du C.E.T.

— Afin de ne pas s’engager sur la voie d’une collaboration de classe, le travailleur ne doit jamais accepter de boire le coup avec le patron…

Dimitri se contenta donc de lui serrer la main. Il trouva qu’il avait la paluche huileuse et qu’il sentait fort. Sans doute parce qu’il était roux.

L’Africain s’éloigna, pensif ; ne pouvant extirper de sa mémoire sa dernière intervention sur le train-fantôme. Il essaya de penser argent. Cent cinquante francs ?...